«...Je le vis, ou plutôt nous le vîmes, écrivait beaucoup plus tard à M. le chanoine Cibot le curé de Luzarnes, ancien professeur au petit séminaire de Cambrai.Je le vis au milieu de nous, les yeux mi-clos, et pendant plusieurs minutes nous le regardâmes, sans vouloir rompre le silence. L’expression naturelle de son visage était une bonté pleine d’onction, à laquelle plusieurs personnes prudentes trouvaient déjà le caractère d’une certaine simplicité. Mais sa figure osseuse nous parut à tous, en cet instant, comme pétrifiée par un sentiment d’une extrême violence; il avait l’air d’un homme qui donne tout son effort pour franchir un pas difficile. Je remarquai que sa taille s’était incroyablement redressée et qu’elle donnait, dans la vieillesse, l’impression d’une vigueur peu commune, et même de brutalité. Bien que mon esprit, formé jadis à la sévère méthode des sciences exactes, soit ordinairement peu sensible aux entraînements de l’imagination, je fus tellement frappé du spectacle de ce grand corps immobile, et comme foudroyé, dans le paisible décor d’un intérieur campagnard, que je doutai un moment du témoignage de mes sens, et quand je vis mon respectable ami s’agiter et parler de nouveau, j’en fus surpris comme d’un événement inattendu. Il semblait d’ailleurs sortir d’un rêve. Je vous ai dit plus haut, mon très honoré collègue, que je m’étais porté à la rencontre de notre cher curé de Lumbres, et que je l’avais rejoint au bord de la route, à quelque distance de la maison. Certaines phrases, dont le sens précis m’échappa peut-être, avaient ajouté à mon inquiétude. J’essayaisde répondre ce qu’une prudente amitié m’inspirait lorsque, me serrant le bras avec violence et plongeant son regard dans le mien: «Ne me tentez plus!» dit-il... Notre premier entretien finit là, nos pas nous ayant déjà portés jusqu’au seuil de la maison Havret. J’eus à cette minute le pressentiment d’un malheur... Il n’était que trop vrai. L’enfant, dont l’état était d’ailleurs désespéré, s’était éteint pendant ma courte absence. La sage-femme, Mme Lambelin, avait scientifiquement constaté le décès, sans erreur possible. «Il est mort», nous dit cette personne à voix basse. (Mais je ne sais si M. le curé de Lumbres l’entendit.) Il avait passé le seuil, fait quelques pas, lorsque, par un mouvement bien touchant, et dont toute personne éclairée peut, en y déplorant toutefois une certaine exagération, due surtout à l’ignorance, honorer la sincère piété, la malheureuse mère vint littéralement se jeter aux pieds de mon vénérable confrère, et, dans l’emportement de son désespoir, elle baisait sa vieille soutane, frappant le sol de son front avec un bruit qui retentissait dans mon cœur. Au contact de la pauvre femme, et sans baisser sur elle les yeux, M. le curé de Lumbres s’arrêta net. C’est alors que nous le vîmes, pendant quelques longues minutes, immobile, au milieu de la pièce, comme une statue, et tel enfin que je vous le dépeignais tout à l’heure.«Puis, faisant sur la tête de Mme Havret le signe de la croix, et levant vers moi son regard: «Sortons!» dit-il. Hélas! mon cher et honoré collègue, telle est la faiblesse de notre esprit saisi par une impression trop vive que rien alors, il me semble, ne m’eût retenu de le suivre, et que, dans l’excès de son affliction, la mère infortunée nous laissa aller sans rien dire. De nous tous, seulepeut-être, Mlle Lambelin avait gardé son sang-froid. Il y a certes beaucoup à reprendre dans la conduite et la religion de cette personne, mais Dieu nous donnait par elle une leçon de bon sens et de raison. Sans aucun doute, j’étais, pendant cette effroyable matinée, comme un jouet entre les mains d’un malheureux homme qu’un conseil salutaire, appuyé sur l’expérience et le savoir, aurait pu préserver d’un affreux malheur... Dieu seul pourrait dire si je fus l’instrument de sa colère ou de sa miséricorde. Mais les tristes événements qui suivirent font pencher la balance en faveur de la première hypothèse.»
«...Je le vis, ou plutôt nous le vîmes, écrivait beaucoup plus tard à M. le chanoine Cibot le curé de Luzarnes, ancien professeur au petit séminaire de Cambrai.Je le vis au milieu de nous, les yeux mi-clos, et pendant plusieurs minutes nous le regardâmes, sans vouloir rompre le silence. L’expression naturelle de son visage était une bonté pleine d’onction, à laquelle plusieurs personnes prudentes trouvaient déjà le caractère d’une certaine simplicité. Mais sa figure osseuse nous parut à tous, en cet instant, comme pétrifiée par un sentiment d’une extrême violence; il avait l’air d’un homme qui donne tout son effort pour franchir un pas difficile. Je remarquai que sa taille s’était incroyablement redressée et qu’elle donnait, dans la vieillesse, l’impression d’une vigueur peu commune, et même de brutalité. Bien que mon esprit, formé jadis à la sévère méthode des sciences exactes, soit ordinairement peu sensible aux entraînements de l’imagination, je fus tellement frappé du spectacle de ce grand corps immobile, et comme foudroyé, dans le paisible décor d’un intérieur campagnard, que je doutai un moment du témoignage de mes sens, et quand je vis mon respectable ami s’agiter et parler de nouveau, j’en fus surpris comme d’un événement inattendu. Il semblait d’ailleurs sortir d’un rêve. Je vous ai dit plus haut, mon très honoré collègue, que je m’étais porté à la rencontre de notre cher curé de Lumbres, et que je l’avais rejoint au bord de la route, à quelque distance de la maison. Certaines phrases, dont le sens précis m’échappa peut-être, avaient ajouté à mon inquiétude. J’essayaisde répondre ce qu’une prudente amitié m’inspirait lorsque, me serrant le bras avec violence et plongeant son regard dans le mien: «Ne me tentez plus!» dit-il... Notre premier entretien finit là, nos pas nous ayant déjà portés jusqu’au seuil de la maison Havret. J’eus à cette minute le pressentiment d’un malheur... Il n’était que trop vrai. L’enfant, dont l’état était d’ailleurs désespéré, s’était éteint pendant ma courte absence. La sage-femme, Mme Lambelin, avait scientifiquement constaté le décès, sans erreur possible. «Il est mort», nous dit cette personne à voix basse. (Mais je ne sais si M. le curé de Lumbres l’entendit.) Il avait passé le seuil, fait quelques pas, lorsque, par un mouvement bien touchant, et dont toute personne éclairée peut, en y déplorant toutefois une certaine exagération, due surtout à l’ignorance, honorer la sincère piété, la malheureuse mère vint littéralement se jeter aux pieds de mon vénérable confrère, et, dans l’emportement de son désespoir, elle baisait sa vieille soutane, frappant le sol de son front avec un bruit qui retentissait dans mon cœur. Au contact de la pauvre femme, et sans baisser sur elle les yeux, M. le curé de Lumbres s’arrêta net. C’est alors que nous le vîmes, pendant quelques longues minutes, immobile, au milieu de la pièce, comme une statue, et tel enfin que je vous le dépeignais tout à l’heure.
«Puis, faisant sur la tête de Mme Havret le signe de la croix, et levant vers moi son regard: «Sortons!» dit-il. Hélas! mon cher et honoré collègue, telle est la faiblesse de notre esprit saisi par une impression trop vive que rien alors, il me semble, ne m’eût retenu de le suivre, et que, dans l’excès de son affliction, la mère infortunée nous laissa aller sans rien dire. De nous tous, seulepeut-être, Mlle Lambelin avait gardé son sang-froid. Il y a certes beaucoup à reprendre dans la conduite et la religion de cette personne, mais Dieu nous donnait par elle une leçon de bon sens et de raison. Sans aucun doute, j’étais, pendant cette effroyable matinée, comme un jouet entre les mains d’un malheureux homme qu’un conseil salutaire, appuyé sur l’expérience et le savoir, aurait pu préserver d’un affreux malheur... Dieu seul pourrait dire si je fus l’instrument de sa colère ou de sa miséricorde. Mais les tristes événements qui suivirent font pencher la balance en faveur de la première hypothèse.»
Le distingué chanoine prébendé, mort depuis, semble revivre à chaque ligne de cette lettre véritablement unique, judicieuses et discrètes formules, enfilées comme des marrons d’Inde, où les sots ne trouveront rien que de banal et de bas, mais qu’enveloppe la magie d’un rêve. Seul rêve d’une pauvre vie qui ne connut jamais que ce cas de conscience et s’y brisa, seul doute et seul enchantement! Peu de mois avant sa mort, l’innocente victime écrivait à l’un de ses familiers:
«Forcé d’interrompre un travail qui était ma seule distraction, je ne puis détourner ma pensée de certains souvenirs, et parmi ceux-là du plus douloureux, la malheureuse et inexplicable fin de M. le curé de Lumbres. J’y reviens sans cesse. J’y vois un de ces événements, si rares en ce monde, qui passent la commune raison. Ma faible santé subit le contre-coup de cette idée fixe, et j’y vois la principale cause de mon affaiblissement progressif, et de la perte presque totale de l’appétit.»
«Forcé d’interrompre un travail qui était ma seule distraction, je ne puis détourner ma pensée de certains souvenirs, et parmi ceux-là du plus douloureux, la malheureuse et inexplicable fin de M. le curé de Lumbres. J’y reviens sans cesse. J’y vois un de ces événements, si rares en ce monde, qui passent la commune raison. Ma faible santé subit le contre-coup de cette idée fixe, et j’y vois la principale cause de mon affaiblissement progressif, et de la perte presque totale de l’appétit.»
Ces dernières lignes réjouiront n’importe lequel de ces détrousseurs de documents humains, que nous laissons aujourd’hui barbotants et reniflants dans les eaux basses. Mais, à les lire, sans curiosité vile, en laissant retentir en soi-même l’écho de cette plainte naïve, on comprendra mieux ce qu’il y a de détresse sincère dans cet aveu d’impuissance, écrit d’un style aussi soutenu. Le suprême effort de certains hommes simples, nés pour un labeur paisible, et qu’une merveilleuse rencontre a jetés au cœur des choses, dans un seul éclair vite éteint,—lorsqu’on les voit s’appliquer, jusqu’à la dernière minute de leur incompréhensible vie, à rappeler et ressaisir ce qui jamais ne repasse et qui les a frappés dans le dos,—est un spectacle si tragique et d’une amertume si profonde et si secrète qu’on ne saurait rien y comparer que la mort d’un petit enfant. C’est en vain qu’ils retournent pas à pas, de souvenir en souvenir, qu’ils épellent leur vie, lettre à lettre. Le compte y est, et pourtant l’histoire n’a plus de sens. Ils sont devenus comme étrangers à leur propre aventure; ils ne s’y reconnaissent plus. Le tragique les a traversés de part en part, pour en tuer un autre à côté. Comment resteraient-ils insensibles à cette injustice du sort, à la malfaisance et à la stupidité du hasard? Leur plus grand effort n’ira pas plus avant que le frisson de la bête innocente et désarmée; ils subissent en mourant un destin qu’ils n’égalent pas. Car si loin qu’un esprit vulgaire puisse atteindre, et quand même on imaginerait qu’au travers dessymboles et des apparences il a quelquefois touché le réel, il faut qu’il n’ait point dérobé la part des forts, et qui est moins la connaissance du réel que le sentiment de notre impuissance à le saisir et à le retenir tout entier, la féroce ironie du vrai.
Quel autre mieux que ce prêtre si distingué eût été capable de nous tracer le dernier chapitre d’une telle vie, consommée dans la solitude et le silence, à jamais scellée? Malheureusement, l’ancien curé de Luzarnes n’a laissé que quelques lettres incomplètes dont nous avons cité les passages essentiels. Le reste a été soigneusement détruit après la clôture de l’enquête ordonnée par l’autorité épiscopale, et dont les résultats furent provisoirement tenus secrets.
—Sortons, avait dit le curé de Lumbres.
L’autre l’avait suivi, non pas fasciné, comme il l’a cru depuis de bonne foi, mais par simple curiosité, pour voir. L’ancien professeur connaissait peu de choses du vieux prêtre, devenu tout à coup gardien d’un immense troupeau sans cesse accru. Par quel prodige ce bonhomme aux souliers crottés, toujours seul dans les chemins, et passant vite, avec son sourire triste, avait-il rassemblé autour de son confessionnal un véritable peuple, son peuple? Monsieur le curé de Luzarnes, nouveau venu dans le diocèse, partageait «jusqu’à un certain point» la méfiance de quelques-uns de ses confrères. «Je me réserve», disait-il ingénument. Et voilà qu’aujourd’hui, par hasard (un autre mot qu’il aimait), d’un premier pas il entrait dans la confidence de ce singulier esprit.
Ils sortirent dans le petit jardin, clos de murs, derrière la maison. Le beau soleil filtrait sur les romaines et les laitues. Des abeilles, dans le vent d’ouest, filaient comme des flèches. Car la brise s’était levée avec le jour.
Tout à coup le curé de Lumbres s’arrêta et fit un pas vers son compagnon. En pleine lumière, son vieux visage apparut, marqué de la flétrissure de l’insomnie,aussi reconnaissable que le masque d’un agonisant. Une minute, la pauvre bouche se détendit, trembla; puis, au regard curieux qui l’observait, l’autre regard, vaincu, livra son secret, se livra... Le bonhomme pleurait.
Déjà le futur chanoine s’apitoyait, dressait en l’air sa petite main blonde.
—En vérité, mon cher confrère...
Il dit beaucoup de choses, en hâte, au hasard, comme il convient dans un cas si grave, se raffermissant à mesure au son de sa propre voix. Il regardait en parlant, pour être plus sûr de le convaincre, le prêtre tout chancelant que son infaillible éloquence allait tout à l’heure redresser. «Cette crise d’exaltation, mon pieux ami, n’est qu’une épreuve passagère, et un avertissement de la Providence qui n’approuve peut-être pas toujours les excès de votre zèle, ces rigueurs de pénitence, ces jeûnes, ces veilles...»
Il allait, il allait, pressé de conclure, donnant à pleines mains son emplâtre et ses baumes, quand une voix, d’un accent si singulier, ah! certes une voix si singulière, si peu attendue, d’un homme qui n’avait point écouté, qui n’écouterait plus, dont la seule plainte restituait au néant l’éloquence déçue.
—Mon ami, mon ami, je n’en puis plus. Je suis à bout.
Une autre parole trembla sur ses lèvres, qu’il n’acheva pas. Mais le vigilant confrère, un moment déconcerté:
—Ce désespoir..., commença-t-il.
Le curé de Lumbres posait déjà sur la sienne une main impérieuse, fébrile.
—Écartons-nous un peu, dit-il, je vous en prie, jusque-là.
Ils s’arrêtèrent au pied d’un mur tout croulant. Quelle joyeuse vie bourdonnait autour!
—Je suis à bout, reprit la voix lamentable. Ah! par pitié, mon ami, à présent mon unique ami, que votre charité ne vous égare pas. Soyez dur! Je ne suis qu’un prêtre indigne, un pauvre prêtre, une âme aride, un aveugle, un misérable aveugle...
—Non pas... non pas..., rectifia poliment le futur chanoine, non pas vous, mais peut-être quelques esprits téméraires qui abusant de votre cré... de votre bonne foi... Il est si aisé de croire à tout le bien qu’on dit de nous!
Il sourit, écartant de sa main une guêpe importune (la guêpe, et cette bouche émerveillée, pleine de discours, deux bêtes bourdonnantes)... Mais, péremptoire:
—Je vous écoute, dit-il.
Le curé de Lumbres glisse à ses pieds, tombe à genoux.
—Dieu me remet entre vos mains, fait-il, me donne à vous!
—Quel enfantillage! s’écrie le futur chanoine. Relevez-vous, mon ami. Votre imagination enfle démesurément une simple impression de fatigue, de surmenage. Oh! je ne suis qu’un homme ordinaire, mais une certaine expérience..., conclut-il avec un sourire.
Le curé de Lumbres répond à ce sourire par un autre sourire navré. Qu’importe! il ne veut voir en celui-là qu’un ami, avant le suprême détour, non choisi, mais reçu, visiblement reçu de Dieu, son dernier ami. Ah! certes, il n’espère plus retourner en arrière, retrouver la paix, revivre. Il est déjà trop loin sur la route maudite. Il ira, il ira, jusqu’à bout de souffle, avec ce seul compagnon.
—Hélas! s’écrie-t-il, tel j’étais au grand séminaire, tel je suis resté, une tête dure, un cœur sec, sans aucun élan, pour tout dire: un homme vil dont la Providence s’est servie. Le bruit fait autour de moi, l’obstination à me poursuivre, l’amitié de tant de pécheurs, autant de signes et d’épreuves dont je n’entendais ni le sens, ni le but. Un saint mûrit dans le silence, et le silence m’était refusé. Tout à l’heure encore j’aurais dû me taire... Je n’aurais pas à présent à vous faire un aveu... (Oui... mon cœur saignait de quitter en un pareil moment cette pauvre femme à genoux—si durement—oui, durement frappée...) Ce n’était pas sans raison... pas sans raison... Car... Mon ami, alors que j’étais déjà sur le seuil de la porte... une pensée... une telle pensée m’est venue...
—Laquelle? demanda M. le curé de Luzarnes.
D’un geste involontaire, il s’est penché vers lui, jusqu’à sa bouche d’où ne sort maintenant qu’un murmure confus... Puis il se relève, atterré...
—Oh! mon ami... s’écrie-t-il... ô mon ami!
Il lève les bras au ciel, et les croise sur sa poitrine, laissant retomber ses larges épaules, avec accablement. Le vieux prêtre est toujours à genoux, tête basse. On ne voit que sa nuque grise courbée par la honte.
—Ainsi, épelle M. le curé de Luzarnes, cette pensée vous est venue, tout à coup, pour la première fois?
—Pour la première fois.
—Et jamais avant?...
—Mon Dieu! s’écrie le curé de Lumbres, jamais avant! Je ne suis qu’un malheureux. Depuis des années, je ne sais plus ce que c’est qu’une heure de paix. Comment pouvez-vous croire... Quoi! jusque sous les pieds de Satan! Un miracle, moi!... Mon ami, en vérité, je n’ai peut-être pas fait, dans toute ma vie, un seul acte d’amour divin, même imparfait, même incomplet... Non! il a fallu l’affreux travail de cette dernière nuit... Mot à mot, je ne m’appartiens plus... J’étais dans les convulsions du désespoir... Et c’est alors... alors, comme par dérision... que cette pensée m’est venue...
—Il fallait l’écarter, dit l’autre.
—Comprenez-moi, reprit le bonhomme, humblement... Je dis: Cette pensée m’est venue. C’est mal dit. Non pas une pensée, mais une certitude... (Ah! les mots me manquent; ils m’ont toujours manqué, s’écrie-t-il avec une impatience naïve...) Je dois aller jusqu’au bout, mon bien-aimé frère, jusqu’à ce dernier aveu... Même à genoux devant vous, plongé dans l’angoisse, doutant même de mon salut... je crois... je dois croire... invinciblement... que cette certitude venait de Dieu.
—Avez-vous eu—comment dirais-je?—un signe matériel...
—Quel signe? fait le curé de Lumbres, candide.
—Mais que sais-je?... Avez-vous vu ou entendu?...
—Rien... Seulement cette voix intérieure. Si un ordre m’eût été donné, aussi net, j’aurais obéi sur-le-champ. Mais c’était moins un ordre que la simple assurance, la certitude que cela serait... si je voulais. Dieu m’est témoin que l’aveu que je vous fais m’arrache le cœur, je devrais en mourir de honte... Je savais... Je sais... toujours... je suis sûr... qu’un mot de moi eût...mon Dieu!... eût ressuscité... oui! ressusciterait ce petit mort!
—Regardez-moi, dit le curé de Luzarnes, après un long silence, avec autorité.
Il le relevait des deux mains. Quand il le vit debout, près de lui, les genoux crottés, la tête basse, il l’aima...
—Regardez-moi, dit-il encore... Répondez-moi franchement. Qui vous a retenu d’éprouver... d’éprouver votre pouvoir, à l’instant même?
—Je ne sais pas, fit le vieux prêtre... C’était une terrible chose... Lorsque l’instrument est trop vil, Dieu le jette, après s’en être servi.
—Mais votre... conviction reste intacte?
—Oui, dit encore le curé de Lumbres.
—Et présentement, que décidez-vous?
—D’obéir, répondit cet homme étrange.
Le futur chanoine retira vivement son binocle, et le brandit.
—Je ne vous conseillerai rien que de simple, dit-il. Premièrement, vous allez rentrer derrière moi, vous vous excuserez de votre mieux. (Votre départ si brusque a dû paraître bien extraordinaire, peu délicat.) Tandis que je remplirai ce devoir de politesse, vous irez—entendez-moi bien—vous irez dans la chambre mortuaire faire vos dévotions—de votre mieux—comme il vous plaira... Je ne voudrais laisser aucun doute dans votre esprit, déjà si bouleversé... Je prends tout sur moi, conclut-il après une imperceptible hésitation, mais par un geste tranchant, décisif.
(C’est ainsi qu’il dérobait à ses propres yeux la faiblesse d’un mouvement de curiosité à peine consciente, inavouée. Car parfois le plus vulgaire deshommes, égaré dans une salle de jeu, est pris au rythme de tous ces cœurs rapides, jette un louis sur le tableau, et découvre un peu de soi-même.)
Puis, ramenant son binocle à la hauteur des yeux:
—Après quoi, mon ami, vous irez sagement prendre un peu de repos.
—J’essaierai, dit humblement le vieux prêtre.
—Cela dépend de vous. L’acte du repos, affirment les spécialistes, est un acte volontaire. Chez beaucoup de malades, l’insomnie même n’est qu’une des mille formes de l’aboulie. Croyez-en un homme à qui ces questions sont familières. Une crise morale telle que celle-ci n’est sans doute que la réaction naturelle d’un organisme surmené. Entre nous, mon cher confrère, parlons net. Neuf fois sur dix, la paix que vous allez chercher si loin est à votre portée; une bonne hygiène vous la rendra. Certes, dans la bouche d’un prêtre, ces vérités sont parfois dangereuses, ou d’un maniement délicat. Mais d’un esprit supérieur, comme est le vôtre, je n’ai pas à craindre une de ces interprétations excessives..., que certaines âmes scrupuleuses...
—Vous me croyez fou, dit le curé de Lumbres, avec douceur.
Il levait sur lui son regard, tout à l’heure baissé, plein d’une tendresse mystérieuse. Puis il reprit:
—Hélas! il y a peu de temps, je l’eusse encore souhaité. A certaines heures, voir est à soi seul une épreuve si dure, qu’on voudrait que Dieu brisât le miroir. On le briserait, mon ami... Car il est dur de rester debout au pied de la Croix, mais plus dur encore de la regarder fixement... Quel spectacle, mon ami, que celui de l’innocence à l’agonie! Mais, après tout,cette mort n’est rien..., on pourrait peut-être la donner d’un coup, l’achever, remplir de terre la bouche ineffable, étouffer son cri... Non! La main qui le serre est plus savante et plus forte; le regard qui se rassasie de lui n’est pas un regard humain. A la haine effroyable qui couve le juste expirant, tout est donné, tout est livré. La chair divine n’est pas seulement déchirée, elle est forcée, profanée, par un sacrilège absolu, jusque dans la majesté de l’agonie... La dérision de Satan, mon ami! Le rire, l’incompréhensible joie de Satan!...
... Pour un tel spectacle, dit-il après un silence, notre boue est encore trop pure...
—Le drame du Calvaire, commença le futur chanoine...
Il n’acheva pas. Dès ce moment, ce prêtre cartésien cessa de voir clair en lui. L’éminent philosophe, dont les discours révélèrent jadis à tant de belles curieuses un autre univers sensible, et qui, par un dosage savant de mathématique et d’esprit, fit du problème de l’être un divertissement d’honnêtes gens—s’il eût un jour entendu parler l’un de ses singuliers animaux, tout en ressorts, leviers et pignons—ne se serait pas trouvé plus accablé que le prêtre malheureux, jusqu’alors si ferme, et qui, subitement tiré hors de lui-même, ne se reconnaît plus.
Le curé de Lumbres pose sur le front du futur chanoine un doigt aigu.
—Malheureux sommes-nous, dit-il d’une voix rauque et lente, malheureux sommes-nous qui n’avons ici qu’un peu de cervelle, et l’orgueil de Satan! Qu’ai-je à faire de votre prudence? A présent mon sort est fixé. Quelle paix j’ai cherchée, quel silence? Il n’y a pasde paix ici-bas, vous dis-je, aucune paix, et dans un seul instant de vrai silence ce monde pourri se dissiperait comme une fumée, comme une odeur. J’ai prié Notre-Seigneur de m’ouvrir les yeux; j’ai voulu voir sa Croix; je l’ai vue; vous ne savez pas ce que c’est... Le drame du Calvaire, dites-vous... Mais il vous crève les yeux, il n’y a rien d’autre... Tenez! moi qui vous parle, Sabiroux, j’ai entendu—oui—jusque dans la chaire de la cathédrale... des choses... je ne peux pas dire... Ils parlent de la mort de Dieu comme d’un vieux conte... Ils l’embellissent... ils en rajoutent. Où vont-ils chercher tout ça? Le drame du Calvaire! Prenez bien garde, Sabiroux...
—Mon cher ami... mon cher ami, bégayait l’autre à bout de forces... une telle exaltation... une telle violence... si éloignée de votre caractère...
Et, certes, la parole elle-même l’effrayait moins que cette voix devenue si dure. Mais le pis, c’était son propre nom, les trois syllabes en plein vent, jetées comme un ordre: Sabiroux... Sabiroux...
—Prenez bien garde, Sabiroux, que le monde n’est pas une mécanique bien montée. Entre Satan et Lui, Dieu nous jette, comme son dernier rempart. C’est à travers nous que depuis des siècles et des siècles la même haine cherche à l’atteindre, c’est dans la pauvre chair humaine que l’ineffable meurtre est consommé. Ah! Ah! si haut, si loin que nous enlèvent la prière et l’amour, nous l’emportons avec nous, attaché à nos flancs, l’affreux compagnon, tout éclatant d’un rire immense! Prions ensemble, Sabiroux, pour que l’épreuve soit courte et la misérable foule humaine épargnée... Misérable foule!...
Sa voix se brise dans sa gorge, et il couvre ses yeux de ses mains frémissantes. Tout autour, le clair petit jardin siffle et chante. Mais ils ne l’entendaient plus.
Misérable foule! répète-t-il tout bas. Au souvenir de ceux qu’il avait tant aimés, sa bouche trembla, une espèce de sourire monta lentement sur sa face et s’y répandit avec une majesté si douce que Sabiroux craignit de le voir tomber là, devant lui, mort. Il l’appela deux fois, timidement. Alors, comme un homme qui s’éveille:
—Je devais parler ainsi. Cela va mieux. Je crois qu’il m’étais permis, Sabiroux, de rectifier un peu votre jugement sur moi. Il me serait pénible de vous laisser croire que j’aie jamais été favorisé de... de visions... d’apparitions... enfin de tentations peu communes. Cela n’était pas fait pour moi. Non! Ce que j’ai vu, mon ami, je l’ai vu dans ma petite sacristie, assis sur ma chaise de paille, aussi clairement que je vous vois. Voyez-vous, on ne sait pas ce que c’est qu’un pécheur. Qu’est-ce qu’une voix dans le noir d’un confessionnal, qui ronronne, se hâte, se hâte, et ne se pose que sur les premières syllabes aumea culpa?Bon pour les enfants, ça, pauvres petits! Mais il faut voir, il faut voir les visages où tout se peint, et les regards. Des yeux d’homme, Sabiroux! On a toujours à dire là-dessus. Certes! j’ai assisté bien des mourants; ce n’est rien; ils n’effraient plus. Dieu les recouvre. Mais les misérables que j’ai vus devant moi—et qui discutent, sourient, se débattent, mentent, mentent, mentent—jusqu’à ce qu’une dernière angoisse les jette à nos pieds comme des sacs vides! Cela fait encore figure dans le monde, allez! Ça piaffe devant lesfilles. Ça blasphème agréablement... Ah! longtemps, je n’ai pas compris; je ne voyais que des égarés, que Dieu ramasse en passant. Mais il y a quelque chose entre Dieu et l’homme, et non pas un personnage secondaire... Il y a... il y a cet être obscur, incomparablement subtil et têtu, à qui rien ne saurait être comparé, sinon l’atroce ironie, un cruel rire. A celui-là Dieu s’est livré pour un temps. C’est en nous qu’Il est saisi, dévoré. C’est de nous qu’Il est arraché. Depuis des siècles le peuple humain est mis sous le pressoir, notre sang exprimé à flots afin que la plus petite parcelle de la chair divine soit de l’affreux bourreau l’assouvissement et la risée... Oh! notre ignorance est profonde! Pour un prêtre érudit, courtois, politique, qu’est-ce que le diable, je vous demande? A peine ose-t-on le nommer sans rire. Ils le sifflent comme un chien. Mais quoi! pensent-ils l’avoir rendu familier? Allez! Allez! c’est qu’ils ont lu trop de livres, et n’ont pas assez confessé. On ne veut que plaire. On ne plaît qu’aux sots, qu’on rassure. Nous ne sommes pas des endormeurs, Sabiroux! Nous sommes au premier rang d’une lutte à mort et nos petits derrière nous. Des prêtres! Mais ils ne l’entendent donc pas, le cri de la misère universelle! Ils ne confessent donc que leurs bedeaux! Ils n’ont donc jamais tenu devant eux, face à face, un visage bouleversé? Ils n’ont donc jamais vu se lever un de ces regards inoubliables, déjà pleins de la haine de Dieu, auxquels on n’a plus rien à donner, rien! L’avare rongé par son cancer, le luxurieux comme un cadavre, l’ambitieux plein d’un seul rêve, l’envieux qui toujours veille. Hé quoi! quel prêtre n’a jamais pleuré d’impuissance devant le mystère de lasouffrance humaine, d’un Dieu outragé dans l’homme, son refuge!... Ils ne veulent pas voir! Ils ne veulent pas voir!
A mesure que l’âpre voix s’élevait dans le vent et le soleil, le vigoureux petit jardin la défiait de toute sa forte vie. La brise de mai, roulant au ciel ses nuages gris, bloquait parfois au-dessous de l’horizon leur immense troupeau. C’est alors qu’un jet de lumière éblouissante, pareil à l’éclair d’un sabre, rasant toute la plaine assombrie, venait éclater dans la haie splendide.
«Je me sentais, écrivait plus tard l’abbé Sabiroux, comme sur une cime isolée, exposé sans défense aux coups d’un invisible ennemi... Et lui, redevenu silencieux, fixait le même point dans l’espace. Il avait l’air d’attendre un signe, qui ne vint pas.»
Il faut que nous rendions la parole au témoin dont nous tenons le meilleur de ce récit, et qui fut choisi par un plus habile et plus puissant pour assister le vieil homme de Lumbres à son dernier combat. Comme les citations précédentes, celles-ci furent tirées du volumineux rapport adressé à ses supérieurs par le scrupuleux chanoine. Assurément, on y verra la crainte et l’amour-propre s’y exprimer parfois avec une ruse innocente. Mais il n’y a rien de tout à fait vil dans le plaidoyer d’un malheureux qui défend son préjugé, son repos, sa vanité, ses raisons de vivre.
«Certes, il est bien difficile de se représenter avec assez de force un événement déjà ancien, mais une conversation comme celle que j’essaie de rapporter ici est, pour ainsi dire, insaisissable, et la mémoire la plus fidèle n’en saurait retracer à distance l’attitude, le ton, mille petits faits qui modifient à mesure le sens des mots et nous disposent à n’entendre plus que ceux-là qui s’accordent à notre sentiment secret. Il faut que le respect que je dois à l’ordre formel de mes supérieurs et mon désir de les éclairer triomphe de ma répugnance et de mon scrupule. J’essaierai donc, moins de rapporter les termes, que d’en reproduire le sens général, et l’impression singulière que j’en ressentis.«—Prenez garde, Sabiroux! s’était écrié tout à coup mon malheureux confrère, d’une voix qui me cloua sur place. Ses yeux lançaient des flammes. Une fois ou deux, je tentai de me faire entendre sans qu’il daignât seulement baisser son regard. Devrais-je l’avouer encore? J’étais sous le charme, si l’on peut appeler charme une affreuse contraction des nerfs, une curiosité dévorante. Aussi longtemps qu’il parla, je ne doutai plus d’être en présence d’un homme véritablement surnaturel, en pleine extase. Mille choses, auxquelles je n’avais jamais pensé, et qui m’apparaissaient aujourd’hui pleines de contresens et d’obscurités, ou même d’imaginations puériles, éclairèrent alors ensemble mon cœur et ma raison. Je crus pénétrer dans un nouveau monde. Comment reproduire de sang-froid ces phrases singulières où, suppliant et menaçant tour à tour, tantôt pâle de rage, tantôt ruisselant de larmes, avec un accent déchirant, il désespérait du salut des âmes, retraçait leur inutile martyre, s’emportant contre le mal et la mort comme s’il eût serré Satan à la gorge. Satan! le nom revenait sans cesse sur ses lèvres, et il le prononçait avec un accent extraordinaire, qui vous perçait le cœur. S’il était permis à des yeux humains d’entrevoir l’ange rebelle, à qui la sainte naïveté de nos pères attribuait tant de merveilles, aujourd’hui mieux connues, de telles paroles l’eussent évoqué, car déjà son ombre était entre nous deux, humbles prêtres, dans le petit jardin. Non! messieurs, un pareil discours ne peut être repris de sang-froid! Il faudrait entendre cet homme vénérable, transfiguré par l’horreur, et comme transporté de haine, évoquant les souvenirs les plus secrets de son saint ministère, d’effroyables aveux, le travail du péché dansles âmes, et jusqu’aux visages des infortunés, devenus la proie du démon, où son regard visionnaire voyait se retracer ligne à ligne l’agonie de Notre-Seigneur sur la Croix. Une espèce d’enthousiasme me transportait. Je n’étais plus un de ces ministres de la morale chrétienne mais un homme inspiré, un de ces exorcistes légendaires, prêts à arracher aux puissances du mal les brebis de leur troupeau. Miracle de l’éloquence! Je prononçais des paroles sans suite, j’aurais voulu m’élancer, braver des dangers, peut-être le martyre. Pour la première fois, il me parut que j’entrevoyais le but véritable de ma vie et la majesté du sacerdoce. Je me jetai, oui, je me jetai aux genoux de M. le curé de Lumbres. Bien plus! Je pressai entre mes mains les plis de sa pauvre soutane, j’y imprimai mes lèvres, je l’arrosai de mes larmes, et m’écriant, hélas! dans la surabondance de ma joie, je jetai ces paroles plutôt que je ne les prononçai: «Vous êtes un saint!... Vous êtes un saint!...»
«Certes, il est bien difficile de se représenter avec assez de force un événement déjà ancien, mais une conversation comme celle que j’essaie de rapporter ici est, pour ainsi dire, insaisissable, et la mémoire la plus fidèle n’en saurait retracer à distance l’attitude, le ton, mille petits faits qui modifient à mesure le sens des mots et nous disposent à n’entendre plus que ceux-là qui s’accordent à notre sentiment secret. Il faut que le respect que je dois à l’ordre formel de mes supérieurs et mon désir de les éclairer triomphe de ma répugnance et de mon scrupule. J’essaierai donc, moins de rapporter les termes, que d’en reproduire le sens général, et l’impression singulière que j’en ressentis.
«—Prenez garde, Sabiroux! s’était écrié tout à coup mon malheureux confrère, d’une voix qui me cloua sur place. Ses yeux lançaient des flammes. Une fois ou deux, je tentai de me faire entendre sans qu’il daignât seulement baisser son regard. Devrais-je l’avouer encore? J’étais sous le charme, si l’on peut appeler charme une affreuse contraction des nerfs, une curiosité dévorante. Aussi longtemps qu’il parla, je ne doutai plus d’être en présence d’un homme véritablement surnaturel, en pleine extase. Mille choses, auxquelles je n’avais jamais pensé, et qui m’apparaissaient aujourd’hui pleines de contresens et d’obscurités, ou même d’imaginations puériles, éclairèrent alors ensemble mon cœur et ma raison. Je crus pénétrer dans un nouveau monde. Comment reproduire de sang-froid ces phrases singulières où, suppliant et menaçant tour à tour, tantôt pâle de rage, tantôt ruisselant de larmes, avec un accent déchirant, il désespérait du salut des âmes, retraçait leur inutile martyre, s’emportant contre le mal et la mort comme s’il eût serré Satan à la gorge. Satan! le nom revenait sans cesse sur ses lèvres, et il le prononçait avec un accent extraordinaire, qui vous perçait le cœur. S’il était permis à des yeux humains d’entrevoir l’ange rebelle, à qui la sainte naïveté de nos pères attribuait tant de merveilles, aujourd’hui mieux connues, de telles paroles l’eussent évoqué, car déjà son ombre était entre nous deux, humbles prêtres, dans le petit jardin. Non! messieurs, un pareil discours ne peut être repris de sang-froid! Il faudrait entendre cet homme vénérable, transfiguré par l’horreur, et comme transporté de haine, évoquant les souvenirs les plus secrets de son saint ministère, d’effroyables aveux, le travail du péché dansles âmes, et jusqu’aux visages des infortunés, devenus la proie du démon, où son regard visionnaire voyait se retracer ligne à ligne l’agonie de Notre-Seigneur sur la Croix. Une espèce d’enthousiasme me transportait. Je n’étais plus un de ces ministres de la morale chrétienne mais un homme inspiré, un de ces exorcistes légendaires, prêts à arracher aux puissances du mal les brebis de leur troupeau. Miracle de l’éloquence! Je prononçais des paroles sans suite, j’aurais voulu m’élancer, braver des dangers, peut-être le martyre. Pour la première fois, il me parut que j’entrevoyais le but véritable de ma vie et la majesté du sacerdoce. Je me jetai, oui, je me jetai aux genoux de M. le curé de Lumbres. Bien plus! Je pressai entre mes mains les plis de sa pauvre soutane, j’y imprimai mes lèvres, je l’arrosai de mes larmes, et m’écriant, hélas! dans la surabondance de ma joie, je jetai ces paroles plutôt que je ne les prononçai: «Vous êtes un saint!... Vous êtes un saint!...»
Non pas une fois, mais vingt fois le chanoine terrassé répéta ce mot, et il le bégayait avec ivresse. La terre brûlait ses gros souliers, l’horizon tournait comme une roue. Il se sentait plus léger qu’un homme de liège, merveilleusement libre et léger, dans l’air élastique. «Je me crus dégagé des liens mortels,» note-t-il.
Quelle parole fut donc assez forte pour élever si haut ce poids pesant, ou quel plus miraculeux silence? Que lui disait-il à l’oreille, ce tragique vieillard, que la tentation remuait alors jusqu’au fond, et qui, repoussé de tous, et de Dieu même, forcé, rendu, se tournait en mourant vers un regard ami? Mais cela, nous ne le saurons point...
—Ah! Satan nous tient sous ses pieds, dit-il enfin, d’une voix douce et désarmée.
Le curé de Luzarnes, d’étonnement, bégaye:
—Mon ami, mon frère, je vous ai méconnu... Je ne savais pas... Dieu vous a fait pour être l’honneur du diocèse, de l’Église, de la chaire de Vérité... Et, possédant de si admirables dons, quoi! vous soupirez encore, vous vous voyez vaincu! Vous! Laissez-moi au moins vous exprimer ma reconnaissance, mon émotion, pour le bien que vous m’avez fait, pour l’enthousiasme...
—Vous ne m’avez pas compris, dit simplement le curé de Lumbres.
Il sait qu’il doit se taire, il parlera cependant. La faiblesse a sa logique et sa pente, comme l’héroïsme. Et toutefois le vieil homme hésite, avant de porter ses derniers coups.
—Je ne suis pas un saint, reprend-il. Allons! laissez-moi dire. Je suis peut-être un réprouvé... Oui! regardez-moi... Ma vie passée s’éclaire, et je la vois comme un paysage, comme en haut de Chennevières le bourg du Pin, sous mes pieds. Je travaillais à me détacher du monde, je le voulais, mais l’autre est plus fort et plus rusé; il m’aidait à user en moi l’espérance. Comme j’ai souffert, Sabiroux! Que de fois j’ai ravalé ma salive! J’entretenais en moi ce dégoût; c’est comme si j’avais serré sur mon cœur le diable enfant. J’étais à bout de forces quand cette crise a fini de tout briser. Bête que j’étais! Dieu n’est pas là, Sabiroux!
Il hésite encore, devant l’innocente victime: ce prêtre fleuri, aux yeux candides. Et puis, avec rage, il frappe et redouble:
—Un saint! Vous avez tous ce mot dans la bouche. Des saints! savez-vous ce que c’est? Et vous-même, Sabiroux, retenez ceci! Le péché entre en nous rarement par force, mais par ruse. Il s’insinue comme l’air. Il n’a ni forme, ni couleur, ni saveur qui lui soit propre, mais il les prend toutes. Il nous use par dedans. Pour quelques misérables qu’il dévore vifs et dont les cris nous épouvantent, que d’autres sont déjà froids, et qui ne sont même plus des morts, mais des sépulcres vides. Notre-Seigneur l’a dit: quelle parole, Sabiroux! L’Ennemi des hommes vole tout, même la mort, et puis il s’envole en riant.
(La même flamme repasse dans ses yeux fixes, comme un reflet sur un mur.)
—Son rire! voici l’arme du prince du monde. Il se dérobe comme il ment, il prend tous les visages, même le nôtre. Il n’attend jamais, il ne fait ferme nulle part. Il est dans le regard qui le brave, il est dans la bouche qui le nie. Il est dans l’angoisse mystique, il est dans l’assurance et la sérénité du sot... Prince du monde! Prince du monde!
Pourquoi cette colère? Contre qui?... se demande le curé de Luzarnes, bonnement.
—Ah! s’écrie-t-il, des hommes tels que vous...
Mais le saint de Lumbres ne le laisse pas finir; il marche dessus, à l’accoler.
—Des hommes tels que moi! Le saint Livre vous le dit, Sabiroux; ils s’évanouissent dans leur sagesse.
Puis il lui demande soudain, de sa voix coupante:
—Prince du monde... que pensez-vous de ce monde-là, vous?
—Ma foi, sans doute..., siffle le bonhomme entre ses dents.
—Prince du monde; voilà le mot décisif. Il est princede ce monde, il l’a dans ses mains, il en est roi.
...Nous sommes sous les pieds de Satan, reprend-il après un silence. Vous, moi plus que vous, avec une certitude désespérée. Nous sommes débordés, noyés, recouverts. Il ne prend même pas la peine de nous écarter, chétifs, il fait de nous ses instruments; il se sert de nous, Sabiroux. A cette minute, que suis-je moi-même? Un scandale pour vous, une épine qu’il vous enfonce dans le cœur. Pardonnez-moi, au nom de la pitié divine! J’ai porté cette pensée, chaque jour mûrie, en silence, toute ma vie. Je ne la contiens plus; elle m’a dévoré. C’est moi qui suis en elle, mon enfer! J’ai connu trop d’âmes, Sabiroux, j’ai trop entendu la parole humaine, quand elle ne sert plus à déguiser la honte, mais à l’exprimer; prise à sa source, pompée comme le sang d’une blessure. Moi aussi, j’ai cru pouvoir lutter, sinon vaincre. Au début de notre vie sacerdotale nous nous faisons du pécheur une idée si singulière, si généreuse. Révolte, blasphème, sacrilège, cela a sa grandeur sauvage, c’est une bête qu’on va dompter... Dompter le pécheur! ô la ridicule pensée! Dompter la faiblesse et la lâcheté mêmes! Qui ne se lasserait de soulever une masse inerte? Tous les mêmes! Dans l’effusion de l’aveu, dans l’élargissement du pardon, menteurs encore, toujours! Ils jouent l’homme fort et ombrageux qui a pris le mors aux dents à travers les convenances, la morale et le reste, ils implorent une poigne solide.Ah! misère! ils sont fourbus! J’en ai vu, tenez, j’en ai vu qu’un nom de femme jetait dans les convulsions de la rage et qui, déchirés de crainte, de remords et d’envie, rampaient à mes pieds comme des bêtes..., j’en ai vu. Non! Non! cette immense duperie, ce rire cruel, cette manière de profaner ce qu’il tue, voilà Satan vainqueur! M’avez-vous compris, Sabiroux?
Les yeux d’azur du professeur soutiennent son regard avec une curiosité candide, une bienveillance infinie, éternelle. Ah! qu’on le brise enfin, cet émail bleu! Et le vieil athlète, en face du gros enfant épanoui, rougit et pâlit tour à tour. Son cœur bat à grands coups réguliers dans sa poitrine où la puissante volonté, jamais tout à fait assujettie, se roidit déjà, brise son frein. Il pousse Sabiroux contre le mur, il lui crie dans l’oreille, et d’un inoubliable accent:
—Nous sommes vaincus, vous dis-je! Vaincus! Vaincus!
Une minute, une longue minute, il écoute son propre blasphème, comme la dernière pelletée de terre sur une tombe. Celui qui renia trois fois son maître, un seul regard a pu l’absoudre, mais quelle espérance a celui-là qui s’est renié lui-même?
—Mon ami! Mon ami! s’écrie le curé de Luzarnes. Mais le saint de Lumbres lui repousse doucement les mains:
—Laissez-moi, dit-il, laissez-moi... ne m’écoutez plus.
—Vous laisser! reprend l’autre d’une voix éclatante, vous laisser! Je n’ai jamais rien vu qui vous ressemblât. Pardonnez-moi plutôt d’avoir douté de vous. Je suis prêt à vous servir de témoin dans l’épreuveque vous avez méditée... Rien n’est impossible ni incroyable d’un homme tel que vous... Allez! Allez! Je vous suis; c’est Dieu qui vous inspirait tout à l’heure. Allons! retournons ensemble à la maison. Allez rendre à sa mère le petit mort.
Le curé de Lumbres le regarde avec stupeur, passe sa main sur son front, cherche à comprendre... Même pour un moraliste, le tragique, l’étonnant oubli!... Hé quoi! il ne se souvient plus?...
—Voyons, mon ami, mon vénérable ami, répète-t-il, est-ce à moi de vous rappeler ce que tout à l’heure, à cette place?...
Il s’est souvenu. Le dernier appel de la miséricorde, la promesse éblouissante qui l’eût sauvé, et qu’il n’a entendue qu’avec méfiance, au lieu d’obéir comme l’enfant dont les petites mains font de grandes choses qu’il ignore, est-il possible? Il faut qu’un autre la rappelle. L’idée fixe à laquelle depuis deux jours et deux nuits, le misérable enchaînait sa pensée—ô rage!—peut-être au moment de la délivrance, et par quelle main! s’est emparée de lui tout entier. A la minute décisive, à la minute unique de son extraordinaire vie—dérision souveraine, absolue—il n’était plus qu’un pauvre animal humain, puissant seulement pour souffrir et crier.
Ah! le naufragé qui, dans la brume du matin, ne retrouve plus la voile vermeille; l’artiste qui, sa veine épuisée, meurt vivant; la mère qui voit dans les yeux de son fils à l’agonie le regard glisser hors de sa présence, n’élèvent pas au ciel un cri plus dur.
Sous un tel coup cependant, l’héroïque vieillard n’a pas plié les genoux. Il ne prie plus. Il mesure froidementla profondeur de sa chute; il repasse une dernière fois la tactique supérieure de l’ennemi qui l’a vaincu.—J’ai haï le péché, se dit-il, puis la vie même, et ce que je sentais d’ineffable, dans les délices de l’oraison, c’était peut-être ce désespoir qui me fondait dans le cœur.
Une à une, les images épuisent sur nous leur dessin, puis, en plein désordre de la conscience, la raison vient qui nous achève. Autant que l’instinct même, la haute faculté dont nous sommes fiers a sa panique. Le curé de Lumbres l’éprouve; il consomme la pensée qui le tue. Quoi donc! au moment même où je me croyais... quoi! jusque dans l’ivresse de l’amour divin!...
—Dieu s’est-il joué de moi? s’écrie-t-il.
Dans la dissipation d’un rêve qui nous parut toujours la réalité même, et auquel notre destin s’était lié, lorsque le désastre est complet—atteint son point de perfection,—quelle autre force nous sollicite encore, sinon l’âpre désir de provoquer le malheur, de le hâter, de le connaître, enfin?
—Allons, dit le curé de Lumbres.
Il traverse à grands pas le jardin, qu’un nuage assombrit. Il reparaît sur le seuil.
—Le voilà! s’écrie celle qui l’attendait, le cœur battant.
Elle s’avance vers lui, s’arrête, frappée jusque dans son espérance à la vue de ce visage altéré, où elle ne lit qu’une volonté farouche, visage de héros, non de saint. Mais lui, sans baisser sur elle son regard, va droit vers la porte fermée, derrière la grande table de chêne, et, la main sur la poignée, d’un signe, arrête sur place son confrère intimidé. La porte s’ouvre sur la chambre obscure et muette, dont les persiennes sont closes. Une seconde, la bougie vacille au fond. Il entre et s’enferme avec le mort.
La pièce, aux murs blanchis à la chaux, est étroite et profonde; c’est l’arrière-cuisine, où le docteur a voulu qu’on transportât le malade parce qu’elle est plus vaste, percée de deux fenêtres au levant, face au jardin, aux bois de Sennecourt, aux coteaux de Beauregard, pleins de haies fleuries. Sur le carrelage rouge, on a jeté un mauvais tapis. L’unique cierge éclaire à peine les murs nus. Et ce qui pénètre de jour—on ne sait comment,—par des fissures invisibles, s’amasse et flotte autour des draps blancs, sans plis, roides, etqui retombent bien également, jusqu’à terre, de chaque côté du petit garçon, à présent merveilleusement sage et tranquille. Une mouche, affairée, bourdonne.
Le curé de Lumbres se tient debout, au pied du lit, et regarde, sans prier, le crucifix sur la toile nette. Il n’espère pas qu’il entendra de nouveau l’ordre mystérieux. Mais la promesse a été faite, l’ordre entendu; cela suffit. Voici le serviteur infidèle, là même où l’attendit en vain son maître, et qui écoute, impassible, le jugement qu’il a mérité.
Il écoute. Au dehors, derrière les persiennes closes, le jardin flambe et siffle sous le soleil, comme un fagot de bois vert dans le feu. Au dedans, l’air est lourd du parfum des lilas, de la cire chaude, et d’une autre odeur solennelle. Le silence, qui n’est plus celui de la terre, que les bruits extérieurs traversent sans le rompre, monte autour d’eux, de la terre profonde. Il monte, comme une invisible buée, et déjà se défont et se délient les formes vivantes, vues au travers; déjà les sons s’y détendent, déjà s’y recherchent et s’y rejoignent mille choses inconnues. Pareil au glissement l’un sur l’autre de deux fluides d’inégale densité, deux réalités se superposent, sans se confondre, dans un équilibre mystérieux.
A ce moment, le regard du saint de Lumbres rencontra celui du mort, et s’y fixa.
Le regard d’un seul de ces yeux morts, l’autre clos. Abaissés trop tôt, sans doute, et par une main tremblante, la rétraction du muscle a soulevé un peu la paupière, et l’on voit sous les cils tendus la prunelle bleue, déjà flétrie, mais étrangement foncée, presque noire. Du visage blême au creux de l’oreiller, on ne voitqu’elle, au milieu d’un cerne élargi comme d’un trou d’ombre. Le petit corps, dans son linceul jonché de lilas, a déjà cette raideur et ces angles du cadavre autour duquel notre air, si amoureux des formes vivantes, paraît solidifié comme un bloc de glace. Le lit de fer, avec son froid petit fardeau, ressemble à un merveilleux navire, qui a jeté l’ancre pour toujours. Il n’y a plus que ce regard en arrière—un long regard d’exilé—aussi net qu’un signe de la main.
Certes, le curé de Lumbres ne le craint pas, ce regard; mais il l’interroge. Il essaie de l’entendre. Tout à l’heure, dans une espèce de défi, il a passé le seuil de la porte, prêt à jouer entre ces quatre murs blancs une partie désespérée. Il a marché vers le mort sans attendrissement, sans pitié, comme sur un obstacle à franchir, une chose à ébranler, trop pesante... Et voici que le mort l’a devancé:c’est lui qui l’attend, pareil à un adversaire résolu, sur ses gardes.
Il fixe cet œil entr’ouvert avec une attention curieuse, où la pitié s’efface à mesure, puis avec une espèce d’impatience cruelle. Certes, il a contemplé la mort aussi souvent que le plus vieux soldat; un tel spectacle est familier. Faire un pas, étendre la main, clore des doigts la paupière, recouvrir la prunelle qui le guette, que rien ne défend plus, quoi de plus simple? Nulle terreur ne le retient aujourd’hui, nul dégoût. Plutôt le désir, l’attente inavouée d’une chose impossible, qui va s’accomplir en dehors de lui, sans lui. Sa pensée hésite, recule, avance de nouveau. Il tente ce mort, comme tout à l’heure sans le savoir il tentera Dieu.
Encore un coup, il essaie de prier, remue les lèvres, décontracte sa gorge serrée. Non! encore une minute,une petite minute encore... La crainte folle, insensée, qu’une parole imprudente écarte à jamais une présence invisible, devinée, désirée, redoutée, le cloue sur place, muet. La main, qui ébauchait en l’air le signe de la croix, retombe. La large manche, au passage, fait vaciller la flamme du cierge, et la souffle. Trop tard! Il a vu, deux fois, les yeux s’ouvrir et se fermer pour un appel silencieux. Il étouffe un cri. La chambre obscure est déjà plus paisible qu’avant. La lumière du dehors glisse à travers les volets, flotte alentour, dessine chaque objet sur un fond de cendre, et le lit au milieu d’un halo bleuâtre. Dans la cuisine, l’horloge sonne dix coups... Le rire d’une fille monte dans le clair matin, vibre longtemps... «Allons! Allons!...» dit le saint de Lumbres, d’une voix mal assurée.
Il se fouille avec un empressement comique, cherche le briquet d’amadou, cadeau de M. le comte de Salpène (mais qu’il oublie toujours sur sa table), découvre une allumette, la rate, répète: «Allons... allons», les dents serrées. En vidant ses poches, il a déposé à terre son couteau à manche de corne, des lettres, son mouchoir de coton d’un si beau rouge! et il tâte en vain le carreau, çà et là, sans les retrouver. Le lit tout proche fait une ombre plus dense. Mais en haut, par contraste, la buée lumineuse, autour des volets clos, s’élargit, s’étale. Déjà le visage du mort apparaît... par degrés... remonte... lentement... jusqu’à la surface des ténèbres. Le bonhomme se penche à le toucher, regarde... «Les deux yeux, à présent grands ouverts, le regardent aussi.»
Une minute encore, il soutient ce regard, avec une folle espérance. Mais aucun pli ne bouge des paupièresretroussées. Les prunelles, d’un noir mat, n’ont plus de pensée humaine... Et pourtant... Une autre pensée peut-être?... Une ironie bientôt reconnue, dans un éclair... Le défi du maître de la mort, du voleur d’hommes... C’est lui.
—C’est toi. Je te reconnais, s’écrie le misérable vieux prêtre d’une voix basse et martelée. En même temps, il lui semble que tout le sang de ses veines retombe sur son cœur en pluie glacée. Une douleur fulgurante, indicible, le traverse d’une épaule à l’autre, déjà diffuse dans le bras gauche, jusqu’aux doigts gourds. Une angoisse jamais sentie, toute physique, fait le vide dans sa poitrine, comme d’une monstrueuse succion à l’épigastre. Il se raidit pour ne pas crier, appeler.
Toute sécurité vitale a disparu: la mort est proche, certaine, imminente. L’homme intrépide lutte contre elle avec une énergie désespérée. Il trébuche, fait un pas pour rattraper son équilibre, s’accroche au lit, ne veut pas tomber. Dans ce simple faux pas, quarante ans d’une volonté magnanime, à sa plus haute tension, se dépensent en une seconde, pour un dernier effort, surhumain, capable de fixer un moment la destinée.
Il est donc vrai que, jusqu’à ce que la nuit le dérobe, le recouvre à son tour, le tenace bourreau qui s’amuse des hommes comme d’une proie l’entoure de ses prestiges, l’appelle, l’égare, ordonne ou caresse, retire ou rend l’espérance, prend toutes les voix, ange ou démon, innombrable, efficace, puissant comme un Dieu. Comme un Dieu! Ah! qu’importe l’enfer et sa flamme, pourvu que soit écrasée, une fois, rien qu’une fois, lamonstrueuse malice! Est-il possible, Dieu veut-il, que le serviteur qui l’a suivi trouve à sa place le roi risible des mouches, la bête sept fois couronnée? A la bouche qui cherche la Croix, aux bras qui la pressent, donnera-t-on cela seulement? Ce mensonge?... Est-ce possible? répète le saint de Lumbres à voix basse, est-ce possible?... Et tout aussitôt:
—Vous m’avez trompé, s’écrie-t-il.
(La douleur aiguë qui le ceignait d’un effroyable baudrier desserre un peu son étreinte, mais sa respiration s’embarrasse. Son cœur bat lentement, comme noyé. «Je n’ai plus qu’un moment», se dit le malheureux homme, soulevant de terre, l’un après l’autre, ses pieds de plomb.)
Mais rien n’arrête celui qui, les mâchoires jointes et se rassemblant tout entier dans une seule pensée, avance à l’ennemi vainqueur et mesure son coup. Le saint de Lumbres glisse ses mains sous les petits bras raides, tire à demi au dehors le léger cadavre. La tête retombe et roule sur l’une et l’autre épaule, puis glisse en arrière, immobile. Elle a l’air de dire: «Non!... Non!» avec le joli geste las des enfants gâtés. Mais qu’importe au rude paysan forcé jusque dans sa suprême espérance, et que retient debout une colère surhumaine, un de ces sentiments élémentaires, rage d’enfant ou de demi-dieu?
Il élève le petit garçon comme une hostie. Il jette au ciel un regard farouche. Comment espérer reproduire le cri de détresse, la malédiction du héros, qui ne demande pitié ni pardon, mais justice! Non, non! il n’implore pas ce miracle, il l’exige. Dieu lui doit, Dieu lui donnera, ou tout n’est qu’un songe. De lui oude Vous, dites quel est le maître! O la folle, folle parole, mais faite pour retentir jusqu’au ciel, et briser le silence! Folle parole, amoureux blasphème!...
A celui qui fit entrer la mort dans la famille humaine la puissance est peut-être dispensée de détruire la vie même, de la restituer au néant dont elle est tirée. Qu’il ait souffert en vain, soit! Mais il a cru.—Montrez-Vous, s’écrie-t-il, de cette voix intérieure, où se manifeste au monde invisible l’incompréhensible pouvoir de l’homme, montrez-Vous, avant de m’abandonner pour toujours!... O le misérable vieux prêtre, qui jette au vent ce qu’il a pour obtenir un signe dans le ciel! Et ce signe ne lui sera pas refusé, car la foi qui transporte des montagnes peut bien ressusciter un mort... Mais Dieu ne se donne qu’à l’amour.
Nous ne tenons du saint de Lumbres lui-même qu’un récit très court, ou plutôt des notes écrites à la hâte, et dans un désordre d’esprit voisin du délire. La rédaction en est maladroite, si naïve qu’il est impossible de les transcrire sans les modifier. Rien n’y rappelle l’homme extraordinaire sur qui furent essayées toutes les séductions du désespoir; mais on y retrouve, au contraire, l’ancien curé de Lumbres, avec son humilité candide, son respect des supérieurs et même une déférence un peu basse, la crainte servile du bruit, une parfaite défiance de soi, jointe à un accablement profond, sans remède et qui fait trop prévoir sa fin.
Toutefois, quelques-unes de ces lignes méritent d’être tirées de l’oubli. Ce sont celles où, soucieux seulement de noter bien exactement la succession des faits dont il fut le seul témoin, il transcrit pour ainsi dire mot à mot les derniers instants de sa merveilleuse histoire. Les voici telles quelles:
«Je tins une minute ou deux le petit cadavre entre mes bras, écrit-il, puis je tâchai de l’élever vers la Croix. Si léger qu’il fût, j’avais grand mal à le retenir, tant mon bras gauche était faible et douloureux. J’y parvins cependant. Alors, fixant Notre-Seigneur etrappelant avec force à ma pensée la pénitence et les fatigues de ma pauvre vie, le bien que j’ai pu faire parfois, les consolations que j’ai reçues, je donnai tout, sans réserves, pour que l’ennemi qui m’avait poursuivi sans repos, et qui me dérobait à présent jusqu’à l’espérance du salut, fût enfin humilié devant moi par un plus puissant que lui... O mon père, j’aurais sacrifié à ceci jusqu’à la vie éternelle!...
«... Mon père, il est trop vrai; le diable, qui avait de moi pris possession, est assez fort et assez subtil pour tromper mes sens, égarer mon jugement, mêler le vrai au faux. J’accepte, je reçois par avance votre décision souveraine. Mais le prodige est encore dans les yeux qui l’ont vu, dans les mains qui l’ont touché... Oui! pendant un espace de temps que je n’ai pu fixer, le cadavre a paru revivre. Je l’ai senti tout chaud sous mes doigts, tout palpitant. La petite tête renversée en arrière s’est retournée vers moi... J’ai vu les paupières battre et le regard s’animer... Je l’ai vu. Dans ce moment une voix intérieure me répétait la parole:Numquid cognoscentur in tenebris mirabilia tua, et justitia tua in terra oblivionis?J’ouvrais la bouche pour la prononcer lorsque cette même douleur aiguë, indicible, que je ne peux comparer à rien, me terrassa de nouveau. Une seconde encore, j’essayai de retenir le petit corps qui m’échappait. Je le vis retomber sur le lit. C’est alors que retentit derrière moi un cri terrible.»
Il l’avait entendu, en effet, ce cri terrible suivi d’un plus affreux rire. Alors il s’était enfui de la chambre, comme un voleur, droit vers la porte ouverte et le jardin plein de soleil, sans tourner la tête, sans rienvoir, que des ombres, qu’il repoussait sans les reconnaître, de ses deux bras tendus... Derrière lui, les voix s’éteignirent une à une, pour se confondre dans une seule rumeur vague, bientôt recouverte... Il fit encore quelques pas, reprit son souffle, ouvrit les yeux. Il était assis sur le talus de la route de Lumbres, son chapeau tombé près de lui, le regard encore ivre. Une carriole roulait au grand trot, dans la poussière dorée, l’homme en passant fit même un large sourire et salua du fouet... «Ai-je donc rêvé?» se disait le malheureux prêtre, le cœur battant...
Le curé de Luzarnes était devant lui.
Un curé de Luzarnes pâle, essoufflé, bégayant, mais retrouvant peu à peu son prestige et son assurance, à la vue du malheureux qui se relevait à grand’peine, s’efforçait de se tenir debout, tête nue, ses cheveux gris en désordre, pareil à un vieil écolier.
—Malheureux! s’exclama le futur chanoine, aussitôt qu’il fut sûr de parler avec la fermeté convenable, malheureux! Votre état peut faire pitié; je vous plains. Mais je me plains encore d’avoir cédé à votre folie, attiré sur cette pauvre maison un autre malheur affreux, compromis notre dignité à tous—oui!—à tous, par une manifestation ridicule... Et cette fuite! Ah! mon cher confrère, ce défaut de courage m’étonne de vous... Et maintenant (reprit-il après un silence, où il s’écoutait encore les yeux clos), et maintenant, qu’allez-vous faire?
—Que voulez-vous que je fasse? répondit le saint de Lumbres. J’ai commis une faute dont je soupçonne à peine la gravité. Dieu la connaît. Je mérite bien votre mépris.
Il ajouta tout bas quelques mots confus, hésita longtemps, puis, humblement, la tête penchée vers le sol, d’une voix presque inintelligible:
—Et maintenant... et maintenant... si vous voulez me dire... ce petit mort, que j’ai tenu dans mes bras?...
—Ne parlez pas de lui! répondit le curé de Luzarnes, avec une brutalité calculée.
A ce coup, il frémit sans répondre, mais jeta sur son juge un regard singulier.
—La comédie presque sacrilège que vous avez jouée (sans mauvaise intention, mon pauvre ami!) a eu un dénouement que vous ne semblez pas connaître... Soyons sérieux! Il n’est pas possible que vous n’ayez vu ni entendu...
—Entendu... répondit le saint de Lumbres... entendu... Qu’ai-je entendu?...
—Qu’ai-je entendu!s’écria l’ancien professeur. Expliquez-vous! Vous êtes bien capable, après tout, de n’avoir prêté vos oreilles qu’à des voix imaginaires. Je ne veux pas croire qu’un homme tel que vous, un ministre de paix, ait laissé derrière lui sans remords une femme, une mère, que votre odieuse mise en scène a failli tuer[A], et qui est, à la minute où je parle, en plein accès de démence?