Quand j’essaie de jeter un regard en arrière sur les premières années de mon enfance, elles m’apparaissent comme un pays merveilleux qu’en pleine nuit j’ai traversé, bien avant le lever du soleil sur les champs et sur les maisons. De ci, de là, pourtant, un souvenir brille comme la lanterne qu’un homme d’équipe balance sur le quai. Partout ailleurs c’est l’ombre, c’est un brouillard que creuse le vent de la mort sans réussir à le dissiper. Des vieux et des vieilles dont j’avais peur quand je les rencontrais ont pris depuis longtemps le chemin du cimetière, des hommes et des femmes aussi que j’ai connus dans la force de l’âge, et encore des jeunes filles qui avaient dix-huit ans lorsque j’en avais quatre et que je considérais comme de grandes dames très importantes. Il me semble parfois que de loin ils me fassent signe. Qu’attendent-ils de moi ? Que je leur crie de se lever en les appelant par leurs noms ? Comment le pourrais-je, ne les ayant jamais sus ? Ils sont pour moi des anonymes dont au cimetière il ne reste même plus une pincée de cendre.
Jusqu’à ce que j’eusse l’âge de raison je fréquentai l’école maternelle qu’on appelait la salle d’asile et que dirigeait sœur Marthe. C’était à cent pas de notre maison, mais chaque fois que j’y allais il me semblait partir pour un pays très éloigné. Quand il y avait de la neige, mon père me portait sur ses épaules. Je longeais la douzaine de sapins plantés au-dessous du petit arbre de la Liberté, regardant avec crainte les trois ou quatre chemins qui s’entrecroisaient dans ces parages ; si je ne suivais pas le bon, Dieu sait où je finirais par m’égarer !
A sept ans on m’envoya à l’école des frères. Et ce fut à dater de cette époque que ma mère commença à me reprocher de n’être pas comme les autres.
Ils aimaient les jeux bruyants, saluaient jusqu’à terre les messieurs et les dames qu’ils rencontraient, étaient obéissants au point de prévenir les ordres et même les désirs de leurs mères.
Je préférais, le jeudi, m’acagnarder à lire. Je n’aimais pas à courir dans les bois : des bêtes terribles y devaient habiter. Et je ne pensais ni aux renards ni aux loups. Mais les grenouilles, les crapauds, les lézards, les serpents, d’autres bêtes encore dont jamais je ne saurais les noms, qui remuent dans les ténèbres, au fond des eaux croupies, avec des yeux à fleur de tête, des membres inachevés, et qui venaient me visiter dans mes cauchemars ! Tout au plus allais-je jusqu’aux premiers arbres du bois de la cascade. Quelques minutes j’écoutais l’eau tomber dans le ravin ; je regardais s’étendre devant moi la vaste plaine qui me résumait le monde, et je me hâtais de rentrer, apeuré de sentir la solitude me happer de toutes ses tentacules.
J’avais contracté la manie de disséquer et mes sentiments et ceux que je prêtais aux autres. Il m’en coûtait d’être poli avec les gens que je croisais dans les rues ou trouvais à la maison, et d’exécuter les ordres que me donnait ma mère. J’eus mon orgueil d’enfant, qui me fit me croire pétri d’une autre pâte que ceux de mon âge et même que ces vieilles filles dont les manières et les cancans m’exaspéraient, que ces graves messieurs dont la suffisance me paraissait ridicule.
Je devinais que si tout à coup j’étais redevenu pareil aux autres, — il en était peut-être temps encore ? — c’eût été une trop grande satisfaction pour ma mère : de ce revirement elle n’aurait pas manqué de s’attribuer le mérite ; je ne l’aurais dû qu’à l’efficacité de ses prières et de ses gifles. Et je m’obstinais. Plus j’allais et moins je ressemblais aux autres dont rien, jusqu’à l’âge de sept ans, ne m’avait distingué, et moins je ressemblais à celui que j’aurais pu être. Je me déformais à plaisir et pour ma joie personnelle, une joie plus âpre encore que la saveur de ces grains de raisins que je dérobais à notre treille dès les premiers jours de juillet. J’étudiais mon rôle jusqu’au jour, qui ne tarda guère, où je fus, non plus l’acteur, mais le héros de ma propre vie.
Quelquefois, les jeudis d’hiver, quand je me tenais derrière notre porte, un livre à la main et le nez contre la vitre pour profiter d’un reste de lumière, j’apercevais un enfant de mon âge qui rasait le mur des promenades et regardait du côté de notre maison. Il avait une grosse tête aux yeux étonnés, aux oreilles écartées. Il marchait en battant le briquet, et balançait ses mains comme des choses molles. Je me retirais vite. Sans savoir pourquoi, j’avais aussi peur de lui que d’une bête des bois.
Un jour qu’il rôdait selon son habitude, ma mère à qui je refusais d’obéir s’écria, en me le désignant du doigt :
— Tiens ! veux-tu que je te dise ? Tu n’es qu’un original. Tu es encore pire que lui, car au moins il « écoute » sa mère, lui !
Je ne protestai point, blessé dans mon amour-propre : je n’étais donc pas seul à n’être pas comme les autres ? A huit ans à peine commençais-je à prendre contact avec ma petite ville. Certes, j’allais maintenant un peu plus loin que la salle d’asile, mais les quartiers voisins du nôtre m’en paraissaient effroyablement distants, et je n’osais point traverser la grand’rue. A l’école des frères j’étais encore parmi les petits, et me tenais à l’écart des grands. A plus forte raison ignorais-je les élèves de l’école communale.
En même temps que le nom de mon rival je finis par apprendre qu’il fréquentait cette école et que ses camarades l’y avaient surnommé Berlâne. Je m’applaudis de ce que l’on ne m’eût pas donné d’aussi ridicule sobriquet.