Ces détails, je les avais recueillis l’un après l’autre ; chaque fois c’était comme si j’eusse découvert dans un miroir grossissant des traits que j’ignorais de mon visage. Mais c’était aussi pour me dire tout de suite :
« Moi, tout de même, je ne vais pas jusque-là ! »
Je m’en serais voulu de passer des après-midi dans la boutique des Chovin. Pas-comme-les-autres tant qu’on voudra, mais « Jean-fillote », non. Berlâne n’avait pas un vrai seul camarade, j’en avais quelques-uns, et je ne m’ennuyai point durant les vacances qui suivirent ce dimanche où il n’avait eu que le prix de bonne conduite.
Certes, il m’était agréable de rester à la maison, soit que la fraîcheur des matinées s’y réfugiât, chassée du dehors par le soleil qui montait vite, soit que l’après-midi même y fût moins brûlante que sous les tilleuls des Promenades ou sur les routes poussiéreuses. Couché sur les carreaux froids, assis sur un fauteuil dont je tâtais machinalement le velours râpeux, je lisais des récits de belles aventures et les tranquilles histoires de la Bibliothèque Rose. Ou bien j’écoutais et regardais autour de moi. Savez-vous que les meubles et les cloisons vivent ? Las d’être toujours à la même place, fatiguées de porter le poids du plafond, ils font craquer leurs jointures, elles s’étirent. Les carreaux rouges ne se ressemblent pas entre eux. Chacun a son visage particulier. Il y en a d’intacts, de cornés, de fendillés, de fendus. Celui-ci est traversé du nord au sud par une ligne droite, celui-là de l’est à l’ouest par une ligne brisée. L’un a des hachures ; l’autre, usé en son centre, fait penser à un petit réservoir. Les fleurs du papier collé au mur ne sont-elles pas changeantes comme les nuages ? Selon que je les regarde de mon lit, ou debout près de la fenêtre, ou assis dans mon fauteuil, la même représente un oiseau le bec ouvert, un homme la bouche fermée et le nez en trompette, une poire entaillée. Aux approches du soir, la maison s’agrandit. A mesure qu’elle entre, l’ombre semble repousser cloisons et murs. Les fleurs disparaissent. Je n’ose pas me lever pour marcher les mains en avant, comme un aveugle. Je sais que j’irais trop loin dans la nuit.
Mais, si bien que j’y fusse, je ne pouvais passer toutes mes vacances à l’intérieur de la maison. J’affrontai les ardeurs de l’été. Je me souviens de ces journées brûlantes où regarder le ciel était une souffrance, tellement il semblait que l’azur lui-même fût embrasé par le soleil. Pas un souffle d’air. Les feuilles étaient desséchées et l’herbe roussie. Tantôt, à deux ou trois, nous nous amusions à creuser des trous dans le terreau de notre cour, à faire des bulles de savon que nous regardions disparaître ; tantôt nous descendions aux moulins pour voir tomber l’eau sur les roues massives ou pour pénétrer dans la chambre des meules puissantes qui nous auraient écrasés comme des grains de blé.
Tantôt je m’en allais rôder seul autour de l’église. Il y avait sur les pelouses des touffes d’absinthe à odeur forte. Je contemplais toute la petite ville à mes pieds avec ses arbres dans les jardins, avec ses maisons que tuiles ou ardoises coiffaient de rouge sombre ou de bleu, avec ses petites rues, ses chemins et ses routes qui la relient au reste du monde. Plus loin et tout à l’entour c’étaient les bois monotones dont la sombre verdure demeurait immobile. J’écoutais des tailleurs de pierres frapper de leurs maillets de bois sur les ciseaux de fer. Puis j’entrais dans l’église par une des portes latérales. Le soufflet du tambour se rabattait avec un bruit étouffé. J’ôtais ma casquette et je marchais sur la pointe des pieds, de peur de troubler le silence, mais j’ouvrais tout grands les yeux pour mieux voir la lumière plus délicate et plus belle de filtrer à travers les vitraux bleus, verts, rouges, jaunes et violets. Je m’enhardissais jusqu’à entrer dans le chœur, où je soulevais le couvercle de l’harmonium dont jouait le frère Théodore. Je regardais les touches blanches et noires, les registres sur lesquels étaient écrits des noms tels que Bourdon, Clairon, Flûte, Clarinette, Hautbois. Je n’allais pourtant point jusqu’à souffler du pied ni appuyer du doigt sur une touche : il me semblait que l’église se serait écroulée pour m’ensevelir sous ses ruines si j’avais eu l’audace de profaner un instrument dont pouvait seul s’approcher un homme de la science du frère Théodore. J’aimais les cérémonies religieuses, non par piété, mais par une sorte de sentiment de la poésie que je ne pourrais définir. Ces chants d’église me plaisaient, toujours graves, qu’ils fussent tristes ou joyeux ; parfois j’aspirais vaguement à devenir un grand organiste, dans le genre du frère Théodore.