V

— Madame, voulez-vous qu’Albert vienne s’amuser avec nous ?

C’était l’après-midi d’un jeudi d’octobre, le deuxième après la rentrée des classes. Assis près de la cheminée où deux bûches se consumaient lentement, Berlâne rêvait à vide, le menton appuyé sur la paume des mains.

— Mais certainement, monsieur Georges ! dit MmeDumas. Je ne demande pas mieux : cela le distraira. Regardez-le donc ! Il est là à s’abâtardir au coin du feu. Mais il est vraiment mal habillé pour sortir avec vous. Je vais lui donner son autre blouse noire.

— Vous n’y pensez pas, madame ! répondit M. Georges. Pour jouer on est toujours trop propre.

La porte de la salle à manger restée entr’ouverte, MmeDumas était assise à son comptoir, attendant les clients. M. Georges ne venait rien acheter, mais elle était plus heureuse que s’il lui avait pris d’un seul coup pour un louis de mercerie. Ce gamin de dix ans, qu’elle appelait M. Georges, était le fils cadet des Labrosse, bourgeois qui se fournissaient chez elle. Elle était leur humble servante, comme de tous ceux qui voulaient bien lui donner leur clientèle : même dans une petite ville on n’a entre les commerçants que l’embarras du choix. Georges venait en éclaireur de la part de Robert, son aîné. Je ne les aimais ni l’un ni l’autre. Comme Berlâne et moi, ils étaient élèves de l’école des frères ; ils se distinguaient parmi les moins appliqués à l’étude et les plus turbulents dans la cour des récréations. Leurs deux camarades intimes, les fils Rouget, étaient, au commencement du mois, partis pour le lycée. Et ils restaient seuls, désemparés et s’ennuyant. Alors ils avaient pensé à leur plus proche voisin. Ou, plutôt, c’était leur mère qui avait dû leur dire, les voyant comme deux corps sans âme :

— Allez donc inviter ce pauvre Albert.

MmeDuras considéra que c’était un grand honneur pour elle, en la personne de son fils. Elle déplorait qu’il restât toujours seul, et elle souffrait à la pensée qu’il fût si déshérité que personne ne tînt à rechercher sa compagnie.

Il se leva. Pourtant, lui non plus, il ne les aimait pas, les deux Labrosse. Ils étaient de ceux qui, l’hiver précédent, lui avaient lancé des boules de neige en criant : « Sur Berlâne ! » Mais, puisque sa mère le lui ordonnait, sans protester il suivit « Monsieur Georges » comme un petit domestique.

Les deux maisons se touchaient presque, mais qu’elles étaient différentes ! Qu’il y avait loin de l’humble boutique à la demeure des Labrosse avec ses deux étages ! Au rez-de-chaussée, les trois fenêtres du salon donnaient sur la grand’rue. Que de fois, lorsqu’elles étaient ouvertes, il avait, en passant, regardé les beaux meubles vernis, les cadres dorés accrochés aux murs et la grande table ronde, au milieu, chargée d’albums, dont il eût voulu caresser le cuir épais ! Il ne lui venait même pas à l’idée qu’un jour il y pût entrer. Et voici que Georges n’eut qu’à pousser deux portes, celle du corridor, qu’il referma sur eux, puis une autre : et Berlâne se trouva sur le seuil du salon, si interdit qu’il ne pensa pas tout de suite à enlever sa casquette. Assise dans l’embrasure d’une fenêtre, MmeLabrosse faisait du crochet avec MlleGertrude, sa fille, qui avait dix ans. Étendu sur le canapé, les mains croisées sous la nuque, Robert sifflotait comme un homme.

— Maman, dit Georges, voici Albert que je ramène. Il va jouer avec nous.

— Tu es content, Albert ? lui demanda MmeLabrosse.

— Oh ! oui, madame ! répondit-il en devenant tout rouge.

Il était au supplice. Il regrettait son coin de cheminée ; quelle bonne après-midi il eût passée là !

— Eh bien, mes enfants, allez ! dit-elle. Et n’oubliez pas de rentrer pour vos quatre heures.

Il dut, à leur suite, traverser le salon en s’efforçant de ne point glisser sur le parquet ciré. Il n’avait osé ni lever les yeux pour voir de plus près les cadres dorés, ni avancer la main pour toucher le cuir des albums.

— Qu’est-ce que nous allons faire à présent ? dit Robert, lorsqu’ils furent dans la cour.

— Si nous allions dans le bois ? dit Georges. Nous emmènerions le chien.

Roux comme un renard, presque aussi gros qu’un loup, Stop était dans un tonneau, à l’entrée de la cour. Depuis qu’il les avait vus, il aboyait en tirant sur sa chaîne. Berlâne avait, comme moi, peur des chiens. Vous croyez qu’ils se promènent par les rues, pacifiquement, en quête d’une borne ou d’un angle de mur ? Non. Ils ont des intentions bien pires. Ils passent avec leurs mâchoires ornées de crocs pour me mordre.

Il pensa dire :

— Il vaudrait peut-être mieux le laisser ici. Dans son tonneau il ne doit pas être malheureux, pas plus que je ne l’étais tout à l’heure au coin de la cheminée.

Mais il n’osa encore pas. Le chien avait ici beaucoup plus d’importance que lui. Nul doute que, si Stop avait pu causer, Georges ne fût pas venu inviter Berlâne.

Il faut voir cette après-midi d’un jeudi d’octobre. Tout le long du chemin qui mène au bois, les feuilles jaunes, pour toujours détachées de leurs branches, volent à l’aventure, égarées. Elles se réunissent au pied de la haie. Les entendez-vous qui se concertent, inquiètes ? Elles ne savent ce qui leur arrive.

Dans le ciel, des nuages d’un joli gris passent si vite qu’on a juste le temps de les voir et de les saluer de loin.

Las de l’été, le soleil commence à prendre du repos, et le vent, que l’on n’a guère entendu depuis l’hiver dernier, se remet à donner de la voix, comme Stop, que voici revenir d’une course folle et qui gambade autour de ses maîtres, autour de Berlâne, qui n’est pas fier.

Berlâne essayait de sourire au chien pour se concilier ses bonnes grâces, mais le moyen de voir sans trembler cette gueule ouverte, langue pendante et dents pointues, de sentir cette chaude haleine passer sur ses mains qu’il ne retirait pas de peur que Stop, s’excitant au jeu, ne s’avisât de les lui happer ?

Mais Robert et Georges n’étaient-ils pas là pour le défendre ? Non : ils ne faisaient pas plus attention à lui qu’à leur chien. Et Berlâne se contentait de les écouter parler de l’école, des tours de force que Lagache exécutait au trapèze et des bons tours qu’il jouait au frère Stanislas. Lagache ? Un parisien dont les parents venaient de s’installer ici. De tous nos camarades c’était certainement celui dont Berlâne et moi nous avions le plus peur. Mais Berlâne se crut obligé de sourire tout le temps que les deux Labrosse en parlèrent : il souriait bien au chien !

Robert dut éprouver un violent besoin d’action. Il bondit en poussant un cri qui ressemblait à un cri de guerre, Georges le suivit. Berlâne, resté seul, hésita d’abord, puis se mit à courir lui aussi. Mais il n’en avait guère l’habitude. Tout de suite essoufflé, il dut s’arrêter : son cœur battait trop fort. Un instant il crut que sa tête allait l’entraîner en avant.

— Eh bien, vrai, lui dit Robert quand il les eut rejoints, tu ne cours pas vite !

Une fois de plus il essaya de sourire ; mais il ne réussit qu’à faire une grimace et ne trouva rien à répondre.

Il s’assit près d’eux sur le socle d’une croix qui se dresse au carrefour de quatre chemins.

— Si on en grillait une ? dit Robert qui tirait de sa poche un paquet de cigarettes.

Georges en prit une.

— Une cigarette, Albert ?

— Merci bien, dit-il. Je ne pourrais pas fumer : ça me rendrait malade. Et puis c’est défendu.

— Défendu, ricana Robert. Et par qui donc ?

— Mais maman m’a toujours dit qu’il ne faut pas fumer.

— Oh ! Ta mère… Eh bien, tu vois si ça me gêne, moi.

Heureux de poser à l’homme devant Berlâne, sur la pierre il fit craquer une allumette : il lui semblait qu’il y eût entre eux non pas deux ans, mais vingt, de différence.

— Et ta bonne amie, est-ce qu’il y a longtemps que tu ne l’as embrassée ? lui demanda Robert entre deux bouffées.

Cette fois Berlâne ne sut quelle contenance prendre. Il rougit beaucoup plus encore que dans le salon : il devint écarlate, comme dans les grandes circonstances. Ses oreilles bourdonnèrent : que venait-il d’entendre ! Sa « bonne amie » ! Mais cela aussi était défendu, comme de fumer. Certes il éprouvait parfois de profonds désirs de tendresse. Mais c’était en lui-même un jardin secret dont il n’avait point la clef et qu’il n’apercevait qu’entouré d’un brouillard bleu pâle. Et voici que quelqu’un brutalement déchirait le voile et enfonçait la porte…

— Je n’en ai pas, répondit-il tremblant dans l’attente du nom que n’allait pas manquer de prononcer Robert.

— Tu n’as pas de bonne amie ! Alors pourquoi est-ce que tu es toujours fourré chez les Chovin, si ce n’est pour embrasser la Marie ?

Berlâne respira : Robert ne savait rien.

— Laisse-le donc tranquille, dit Georges à son frère. Tu vois bien que tu l’embêtes.

— Avec ça !… Il est bien content, au fond.

Ah ! oui, Berlâne était content ! Il trouvait l’après-midi interminable. Est-ce que les Labrosse n’auraient pas pu se promener sans lui ? Comme tous les fils de riches ils devaient avoir à la maison beaucoup de jeux intéressants : tirs, soldats que l’on fait défiler, ménageries avec arbres et animaux en bois peint. Il n’avait peur des chiens que vivants. Sans doute eût-il encore préféré rester seul, mais voir et toucher ces beaux objets eût été une compensation à son ennui. Tandis qu’ici, que faisaient-ils ? C’était cela qu’ils appelaient s’amuser ? Oui. Car ils étaient bien plus heureux de fumer en cachette de leur mère que de tirer du fond d’un placard ces jeux auxquels ils ne s’intéressaient plus : Robert, aux environs de sa douzième année, Georges lui-même, moins âgé, ne voulaient plus qu’on les prît pour des gamins. Leur enfance, ils la considéraient l’un et l’autre comme terminée. Mais Berlâne, lui, était toujours un enfant : peut-être le resterait-il toute sa vie ?

— Allons voir du côté de l’étang s’il y a des grenouilles, dit Robert.

Ils entrèrent sous bois, et par des sentiers boueux aboutirent à l’étang desséché que de récentes pluies avaient légèrement rempli.

Aussitôt qu’elles les eurent entendus, les grenouilles se hâtèrent de sauter dans la vase : s’ils voulaient venir les y prendre, elles les attendaient. Elles ignoraient que Berlâne eût peur d’elles, loin de leur être un ennemi. Il eut un brusque haut-le-corps.

— Tu as donc peur des grenouilles ? lui dit Robert qu’au surplus cela ne surprenait guère.

— Mais non ! répondit-il d’un tel accent que Robert pensa : Nous allons bien rire, et dit à voix basse quelques mots à son frère.

Quelques grenouilles, plus confiantes, étaient restées parmi l’herbe humide. Robert en saisit une et la tint par les pattes de derrière. Berlâne la trouva horrible.

— Tu vois bien, dit Robert, que ce n’est pas méchant.

Il fit un signe à Georges qui maintint Berlâne par les bras, et il rapprocha la grenouille de son visage.

— Non ! Non ! implorait Berlâne en se débattant.

Décidément ils avaient eu une bonne idée de l’amener avec eux : jamais Stop ne se fût effrayé ainsi à la vue d’une grenouille. Et, puisqu’ils le tenaient, ils ne le lâchèrent pas. Ce n’étaient pas de méchants garçons, mais ils ne furent pas maîtres de cet instinct qui souvent pousse les riches à faire des pauvres leurs souffre-douleurs. Positivement Berlâne sentait le pauvre. Et ce n’était pas seulement son attitude, mais son corps même, qui le désignaient comme la victime nécessaire de toutes les plaisanteries et de toutes les persécutions.

Robert ne se contenta point de rapprocher de son visage la grenouille : il la lui promena sur la peau. Berlâne poussa un grand cri, celui que j’aurais poussé dans les mêmes circonstances. Si Georges avait cessé de le tenir, il serait tombé raide. Que c’était amusant ! Robert, jetant la grenouille comme un instrument devenu inutile, se tordait de rire. Il…

Mais qu’y avait-il donc ? Berlâne fermait les yeux ? Pâle d’habitude, il était maintenant plus blanc qu’un mort. Ils le regardèrent tous les deux en même temps.

— Il a tourné de l’œil ! dit Robert. Nous sommes frais ! Va vite tremper ton mouchoir dans l’eau.

Ils lui mouillèrent les tempes.

Deux minutes après il ouvrit les yeux ; mais il ne se reconnut pas tout de suite : il se rendit compte seulement qu’il sentait la vase. Puis il se rappela tout. Stop, assis sur son séant, le regardait : depuis qu’il avait vu de trop près l’horrible grenouille, Berlâne le trouva sympathique.

— Tu peux te vanter de nous avoir flanqué une de ces frousses !… dit Robert. C’était pour rire ! Il fallait nous dire que tu n’es qu’une poule mouillée.

Mouillé, Berlâne l’était en effet. De l’eau avait coulé sur le col de sa chemise et sur sa blouse : MmeDumas avait bien fait de ne point lui donner sa plus neuve. Il prit son mouchoir et s’essuya. Il n’avait pas encore prononcé une seule parole : il en aurait été incapable. Il frissonnait.

Le soleil, qui se dégagea de derrière les nuages, descendait vers l’horizon occidental. Les arbres, qui n’avaient pas encore perdu toutes leurs feuilles, étaient si serrés les uns contre les autres qu’on devinait plutôt qu’on ne les voyait les obliques rayons de lumière.

C’était l’heure mélancolique qui dans les petites villes et au-dessus des champs va sonner l’arrêt du travail et de la vie. Comme le laboureur qui écoute l’angélus lointain, on se recueille dans le silence ; partout les bougies s’allument comme pour une veillée funéraire, et c’est ainsi que chaque soir semble ramener la fin du monde.

Il sembla soudain à Berlâne qu’une grande tristesse se répandît par les bois désertés, planât au-dessus de l’étang abandonné, et lui entrât dans l’âme. Auprès des deux Labrosse moqueurs ou hostiles, il lui sembla qu’il fût à cette heure à une infinie distance de sa maison. Ses larmes jaillirent.

— Voilà que tu pleures à présent ? dit Robert. C’est le bouquet ! Allons-nous-en, Georges. Il nous suivra s’il veut.

Si Berlâne avait été un enfant grincheux comme on en voit beaucoup, qui se privent de nourriture pour punir leurs parents de les avoir grondés, il serait resté là, tout seul, quitte à avoir peur, pour se venger des Labrosse en les obligeant à revenir sur leurs pas pour le supplier de les suivre. Il n’en fit rien. Il leur emboîta le pas ; Stop était resté derrière ses maîtres pour servir, eût-on dit, de trait d’union entre eux trois. Stop n’était pas méchant ; Berlâne osa lui passer la main sur la tête et ne fut pas mordu.

— Eh bien, mes enfants, vous êtes-vous bien amusés ? leur demanda MmeLabrosse. Mais vous êtes en retard : quatre heures et demie viennent de sonner.

— Nous ne sommes pas payés à l’heure, riposta Robert qui traitait avec sa mère de puissance à puissance. En tout cas, nous ne nous sommes pas ennuyés, n’est-ce pas, Albert ?

— Non, dit Berlâne.

— Qu’est-ce que vous avez fait ? lui demanda MlleGertrude qui disposait sur la table de la vaste cuisine — Berlâne n’était pas un invité de marque, — des assiettes et des verres.

Il baissa tout de suite les yeux. Il essaya de répondre, mais en vain, trop ému pour ne pas bégayer : il lui était encore plus difficile d’adresser la parole à MlleGertrude que de réciter une leçon. Avec ses yeux presque verts qui luisaient dans son visage fin sous ses cheveux blonds, MlleGertrude ressemblait à une jeune fée qui vole en rasant les herbes de la prairie, et son écharpe bleue flotte derrière elle au gré du vent du matin ou de la brise du soir.

— Tu es malade, Albert ? lui demanda MmeLabrosse.

— C’est le grand air. Il n’y est pas habitué, répondit Georges à sa place.

— C’est vrai qu’il ne sort pas souvent, réfléchit MlleGertrude.

Plus que dans le salon Berlâne était au supplice. On lui servit des confitures de coings, qu’il n’aimait pas et qu’il dut manger tout de même. Assis entre MmeLabrosse et MlleGertrude, il maniait gauchement sa petite cuiller.

— Nous te faisons donc peur ? lui dit MmeLabrosse. Il ne faut pas être si timide !

Son embarras redoubla. MlleGertrude le regardait en souriant, et Dieu sait si elle avait l’air terrible ! Un doigt de vin pur le réconforta un peu, sans qu’il reprît confiance en lui-même. Quand le goûter fut terminé, il eut pourtant le courage de dire :

— Je vous remercie beaucoup, madame. Maintenant je vais rentrer.

Robert et Georges se gardèrent d’insister pour qu’il restât : ils avaient assez de lui.

Sa mère lui demanda comme MmeLabrosse :

— T’es-tu bien amusé ?

Elle ajouta :

— Mais tu as ton col de chemise tout sale !

Il n’avait jamais bonne mine : elle ne remarqua point sa pâleur.

— C’est que nous avons joué au bord de l’eau, répondit-il. Je ne me suis pas ennuyé.

— Tant mieux ! dit MmeDumas. Je suis contente. Cela te distrait, et c’est meilleur pour toi que de toujours rester seul. Je remercierai Monsieur Georges et je lui demanderai qu’il pense à toi, de temps en temps, quand ça ne les dérangera pas.


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