IX

Ce fut pour ainsi dire sa dernière faiblesse. Rien désormais ne put avoir raison de sa sérénité. Nos vexations ne l’atteignaient plus. Il se disait que, si nous agissions ainsi, ce ne devait être qu’après avoir mûrement réfléchi. De mes silences ce n’était pas moi, mais lui seul qu’il rendait responsable : pour lui si peu adresser la parole, à quels impérieux motifs ne devais-je pas obéir ! Comme il était loin de nous qu’il imaginait autres et meilleurs que nous n’étions ! Comme il vivait dans un monde idéal ! Je ne pourrais pas affirmer que, lorsqu’il m’adressait la parole, ce ne fût pas avec lui-même qu’il s’entretînt. Et ce n’était plus pour me demander conseil au sujet de ses devoirs. C’était pour me parler — peut-être pour se parler, — de l’histoire sainte qu’il commençait à apprendre en français pour les jours de catéchisme et à traduire du latin pour les jours de leçons. Mais pour sa joie intérieure il l’avait lue déjà et relue de la première à la dernière page.

Le Dieu terrible des armées, devant lequel il faut se voiler la face, tantôt parlait aux hommes environné de fumée, d’éclairs et de tonnerre, tantôt s’entretenait avec eux comme avec de petits enfants. Il y avait des plaines fécondes où les patriarches plantaient leurs tentes, et des déserts que les peuples se hâtaient de traverser. Comme si ce n’était pas assez des flammes du soleil sur la morne Arabie et de leur réverbération sur les sables, il faut qu’au sommet de l’Horeb brûle en plein midi le mystérieux buisson qui ne se consume pas. Les anges descendent souvent du ciel, porteurs des conseils et des ordres de l’Éternel ; ils marchent sur la terre absolument comme s’ils n’avaient pas d’ailes. Parce que les desseins du Très-Haut sont sur Rébecca, les chameaux d’Éliezer se couchent aux portes de la ville à l’heure où les jeunes filles viennent puiser de l’eau à la fontaine. Partout la présence de Jéhovah qui conduit son peuple par la main. Le merveilleux est la réalité de chaque heure. Comme les captifs de Babylone songeaient en pleurant à Sion disparue, Berlâne vivait là-bas, dans les plaines de Judée.

Puis Dieu lui-même, en une de ses trois personnes, descendait parmi nous. Et, depuis sa naissance dans une étable jusqu’au matin triomphal de sa résurrection, l’Évangile n’était qu’un long tissu d’enchantements. Par respect humain j’affectais de montrer que je n’étais pas ému par le symbolisme des cérémonies religieuses. Lui s’y abandonnait tout entier. Son visage, rayonnant pour Pâques, pour la Pentecôte, pour Noël, était couvert de tristesse dès le dimanche de la Passion, comme les statues d’un voile violet.

S’il ne lisait ni les livres de la Bibliothèque Rose, ni les œuvres de Jules Verne, d’Henri Conscience et de Paul Féval, dont je faisais mes délices, il trouvait le temps de se familiariser avec les vies des saints. Il trouvait parmi eux des pontifes illustres et d’humbles moines, des reines et des paysannes, de grands savants et des ignorants qui ne pouvaient que réciter leur chapelet, des riches qui pour obéir à Dieu n’avaient pas quitté leur palais, des pauvres dont la vie s’était écoulée au fond des bois dans une grotte obscure et froide : ils se rassasiaient de pain dur et buvaient de l’eau d’une source voisine. Ils ne se seraient pas permis de cueillir les mûres des ronciers ni les prunelles des haies. Mais leurs miracles foisonnaient comme les épis d’une riche moisson. Ils commandaient aux éléments et charmaient les bêtes féroces. Leur pouvoir s’étendait même sur les anges du ciel et ils enchaînaient le démon.

C’était avec eux aussi que vivait Berlâne. Ces légendes dont je ne voulais retenir que la naïveté poétique étaient pour lui des sujets d’édification. Il croyait au loup soudain domestiqué, à la croix apparue entre les bois du cerf.

A mesure qu’il se rendait compte de sa transformation, l’abbé Bichelonne devenait plus doux pour lui. Souvent il nous emmenait avec lui, surtout le dimanche après vêpres, dans les bois ou dans les villages les plus proches.

L’été, nous prenions nos leçons dans le jardin du presbytère, sous des marronniers dont les longues branches attachées au mur formaient berceau : leurs dernières fleurs rouges tombaient sur les pages de nos livres. C’était tout autour de nous l’habituelle torpeur des chaudes après-midi. Je songeais que ceux de mon âge s’amusaient près de l’étang du Goulot, barbotant dans l’eau tiède sous les regards des jeunes filles, que Robert et Georges se baignaient et qu’il y avait sur la chaussée, les surveillant, MmeLabrosse et MlleGertrude, et d’autres demoiselles. Ici, dans ce jardin, je me sentais à l’écart de la vie de la petite ville. Des envies me prenaient de jeter ma grammaire latine sur le sable et de m’en aller. D’ailleurs je n’aurais jamais osé me baigner avec tout ce monde.

Je regardais Berlâne. Attentif aux paroles du vicaire, il ne tressaillait pas comme moi d’impatience. Rien ne manquait à son bonheur. Maintenant c’était sa tranquillité qui m’exaspérait.

Un an avant lui je fis ma première communion, au mois de mai. Et en octobre je partis pour le petit séminaire où il devait me rejoindre l’année suivante. Enfin j’allais donc être délivré de lui pour quelque temps !


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