X

Non : je n’en menais pas large ! Abandonné à mes propres ressources, pour faire le fanfaron je n’avais plus Berlâne auprès de moi.

J’avais fini par m’illusionner sur moi-même. De le voir si obéissant à tous, j’étais arrivé à me considérer comme un foudre de guerre, de le voir si pieux, à me croire un cerveau d’homme libre. Maintenant qu’il me manquait, je me retrouvais tel que je n’avais jamais cessé d’être.

A l’entrée du petit séminaire, la voiture me déposa comme un colis, sous les murs de la chapelle, au milieu d’une espèce de cour dont aucune barrière n’interdisait l’accès. Des marronniers — j’en retrouverais donc partout ? — laissaient tomber en même temps leurs derniers fruits mûrs et leurs premières feuilles mortes. Je n’étais pas de voiture descendu seul, mais déjà les autres s’éparpillaient dans toutes les directions. J’en suivis quelques-uns au hasard pour aboutir à une autre cour fermée, celle-ci, de tous côtés. Je découvris le petit séminaire avec ses deux étages et ses toits mansardés. Je voulus m’habituer aux visages et aux manières de ceux que je voyais aller et venir autour de moi : j’y renonçai. J’en aperçus qui devaient être comme moi des nouveaux et avec qui j’aurais pu lier conversation : ils me paraissaient inabordables. Tous formaient des groupes. Si j’avais eu Berlâne à mes côtés, pour la première fois de ma vie j’aurais vraiment causé avec lui. Peut-être même, dans le désarroi où n’eût pas manqué de le jeter lui aussi ce brusque éloignement de notre pays, nous serions-nous juré une éternelle amitié.

Je m’ennuyai longtemps. Mes pensées se suivaient avec cette mélancolie monotone des lits alignés au dortoir sous leurs couvertures grises, quand il pleut à trois heures de l’après-midi sur les ardoises. Je n’avais pas l’habitude de la vie en commun. Par timidité mélangée d’orgueil, dans mon pays je m’isolais.

Pareil à un mouton que le chien mord au jarret pour qu’il rejoigne le troupeau, je me tenais à l’écart tout en étant obligé de me mêler aux groupes de ceux qui jouaient de grand cœur. Divisés en deux camps, ils se renvoyaient balle ou ballon à coups de galoches ou d’échasses. Je me tenais toujours au dernier rang, non par peur de recevoir des coups, mais parce que ces jeux bruyants me semblaient sauvages : les plus impétueux, les chefs, avaient des échasses bardées de fer.

Je me liai avec Autissier qui me paraissait être beaucoup plus grand que moi, bien que nous fussions du même âge et qu’ayant commencé très tard à apprendre le latin il vînt d’entrer en septième : il y était avec des gamins dont le plus âgé avait trois ans de moins que lui. Parmi eux il avait vraiment l’air d’un « grand » et moi qui étais en quatrième je me considérais auprès de lui comme un élève de septième : on aurait dit que, moi aussi, j’eusse trois ans de moins que lui. La vocation à l’état ecclésiastique ne lui était venue qu’un peu avant sa première communion. Tout de suite le vicaire de son pays — Saint-Pierre-le-Moutier, — lui avait donné les premières leçons. On le disait assez intelligent pour passer, en six mois, de septième en cinquième.

En attendant, nous nous promenions ensemble, comme deux philosophes, à la récréation du matin. Je l’écoutais me parler de la ville où il était né.

Elle possédait une église duXIIesiècle, les restes d’un cloître et de remparts duXVeet quelques vieilles maisons. La grande ligne de Paris à Clermont la touchait en passant et, pour baigner ses murs, l’Allier n’aurait eu qu’à légèrement détourner son cours.

Plusieurs fois Autissier était allé à Moulins. Il en connaissait la cathédrale aux deux grandes flèches, qu’en voit de loin, la tour Mal Coiffée, le Jacquemart et les vieilles maisons plus nombreuses qu’à Saint-Pierre-le-Moutier. Il avait entendu sonner les trompettes du régiment de chasseurs à cheval, et il me parlait avec enthousiasme de leurs shakos, de leurs dolmans bleus et de leurs pantalons rouges à basanes.

Il rêvait d’être lui-même un jour chasseur à cheval. Alors, pourquoi donc était-il venu au séminaire ? Espérait-il pouvoir tenir d’une main le bréviaire, et le sabre de l’autre ? Pour l’instant, cela ne nous inquiétait ni lui, ni moi. Je pensais seulement que j’étais beaucoup moins avancé que lui.

Il n’y avait chez nous qu’une église trop neuve, bâtie dix ans avant ma naissance. J’en trouvais trop clairs les vitraux et les fenêtres trop larges. Pas une de ces vieilles maisons pittoresques que j’aimais pour les avoir vues en images. Pour la première fois, en octobre, j’avais traversé une toute petite partie de Nevers, et je me disais que Moulins, que je ne connaissais pas, devait être bien mieux. Pour venir jusqu’ici, c’était la deuxième fois que je fusse monté dans un train après avoir roulé une heure et demie en diligence, et je m’étais senti pénétré d’admiration pour tous les employés de chemins de fer, depuis le dernier homme d’équipe jusqu’aux chefs de gare, sans oublier le mécanicien. Souvent j’avais rêvé au bonheur de ceux qui n’ont que quelques pas à faire pour venir s’accouder aux barrières des gares ; ils entendent arriver les trains avant d’avoir vu d’eux autre chose que de la fumée. Puis la locomotive apparaît avec son large poitrail et son long cou. On ne voit pas ses pieds ; elle préfère se servir de roues. Mère imposante des wagons qu’elle entraîne, ils la suivent, comme de petits veaux leurs mamans vaches.

Ils défilent en bon ordre, ne s’arrêtent pas toujours et font beaucoup de bruit en passant. On entre dans l’intimité des employés, dont on finit par ne plus avoir peur. Le jour où l’on réussit à donner au chef de gare une poignée de main doit être marqué d’un caillou blanc. Et Autissier connaissait le chef de gare de Saint-Pierre-le-Moutier.

Nous nous promenions donc ensemble à la récréation du matin. Les autres nous regardaient tourner comme deux chevaux au manège, deux chevaux des chasseurs de Moulins. Le reste du temps, il n’hésitait pas à se lancer dans la mêlée, au premier rang, parmi les plus enragés.

J’étais au supplice quand il me fallait traverser sous les regards des autres l’étude ou la chapelle dans toute sa longueur. Mes bras ballants m’embarrassaient. Il m’arriva de trébucher d’émotion. J’attendais avec anxiété le mercredi, jour d’instruction religieuse à la chapelle pour les classes réunies de quatrième, cinquième, sixième et septième.

Je tremblais à l’idée que l’on pût m’interroger au milieu de cette assemblée : même les petits de septième m’en imposaient. Le jour où je dus me lever à l’appel de mon nom, mes dents s’entrechoquèrent. En classe même, où nous n’étions qu’une quinzaine, il me fallut plusieurs mois pour m’habituer à répondre en public. J’en arrivais à bégayer comme Berlâne. Et l’on m’eut vite fait une réputation d’ours, d’original, de pas-comme-les-autres, pour parler comme ma mère.

Je pensais :

« Eh bien, qu’est-ce qu’ils diront de Berlâne ! »

Et j’attendais avec impatience la prochaine rentrée d’octobre.

Mais je le retrouvai avant, lors des vacances de Pâques. Je me rattrapai sur lui de ma contrainte et de mes humiliations de six mois. Non sans morgue, je lui parlai du froid qu’il fallait endurer, des jeux terribles auxquels nous nous livrions corps et âme, des études difficiles, de certains élèves redoutables et de professeurs pas commodes. A m’en croire, j’avais eu raison de tout et de tous. Je lui décrivis le dortoir comme une grande salle glaciale et sombre, éclairée seulement par deux veilleuses et jamais chauffée, où les plus hardis sortaient de leur lit à deux heures du matin pour tirer des oreilles, pincer le nez de ceux qui ronflaient trop fort et même des paisibles dormeurs. Il me demanda comment était construite la chapelle !

Sa tranquillité m’irritant, je forçai encore la note, mais aller au petit séminaire faisait partie de sa conception de la vie. Et je me demandais si ce n’était pas là qu’il serait dans le seul milieu qui lui convînt. Au fond, j’étais confus qu’il m’écoutât comme je faisais moi-même d’Autissier : avec respect.

Trois autres mois passèrent après la rentrée. Nous pensions tous au beau jour de la distribution des prix, qui serait celui du départ des grandes vacances. Encore aujourd’hui je ne m’en souviens pas sans fièvre, et souvent la nuit j’en rêve. Dans ma malle que je ferme et ficelle, dans des caisses que je cloue maladroitement, je me revois empilant mon linge, mes livres, tout ce qui m’appartient, courant de la case aux chaussures à la chapelle, où j’ai oublié mon Graduel et mon Vespéral. Nous nous bousculons dans les escaliers, mais déjà nous ne nous connaissons plus : chacun de nous pense à son pays qu’il va retrouver pour deux longs mois. Sur les ardoises et sur la poussière que nous piétinons, il y a le grand soleil de juillet. Toutes les fenêtres sont ouvertes, comme des portes de cages d’où les oiseaux vont s’envoler.

La distribution des prix me laissait à peu près indifférent : déséquilibré, j’avais mal travaillé. Je m’étais tenu dans une honnête médiocrité. Ce ne fut pas sans étonnement que je m’entendis appeler pour le premier prix d’instruction religieuse, — pourtant avais-je assez tremblé lors des interrogations, et la piété n’était pas mon fort, — et pour deux ou trois autres accessits. Puis, après unTe Deumchanté à pleine gorge à la chapelle sans le secours de nos antiphonaires emballés de la veille, en route sur la grand’route qui conduit à Nevers.


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