C’était à la récréation du soir, en mai.
Tout à l’heure, à la prière du mois de Marie, nous avions vu l’autel orné de fleurs. On nous avait lu un chapitre du merveilleux récit des apparitions à la grotte de Lourdes. Bernadette avait contemplé la Vierge vêtue d’une longue robe plus blanche que la neige des montagnes ; sur chacun de ses pieds s’épanouissait la rose mystique, et elle portait une ceinture couleur du ciel bleu. Nous avions récité ses litanies et je l’avais vue à mon tour pâle comme l’étoile du matin qui descend vers l’horizon, rose comme la rose qui pousse non loin des vignes d’Engaddi quand, le printemps venu, les pluies se sont dissipées. Ses yeux étaient ceux des colombes. J’étais dans un pays d’enchantement. Je marchais parmi de grands lys sous les cèdres. Descendant de la montagne des aromates chantée par Salomon, des torrents de poésie soulevaient mon âme et l’emportaient comme une feuille. L’époux conjurait les filles de Jérusalem, et les chevreuils, et les cerfs de la campagne de point réveiller sa bien-aimée, et de ne la point tirer de son repos jusqu’à ce qu’elle le veuille.
Je n’avais pas été sans entendre des prédicateurs expliquer l’allégorisme de ces versets : c’était le Christ qui parlait à l’Église, son épouse mystique ; d’autres commentateurs y voyaient la préfiguration de la Vierge Marie. Je ne pensais pas à l’Église. Si je m’arrêtais quelques instants à orner l’Apparue de Lourdes de toutes les beautés de l’épouse du roi Salomon, malgré moi je revenais à MlleGertrude. Elle était à la fois la fée qui effleure la pointe des herbes sans en faire tomber la rosée, dans un vallon romantique où les chasseurs du moyen-âge sonnent du cor, et la toute belle en qui il n’y a pas une tache et qui s’élève des déserts de l’Arabie comme une fumée montant des parfums de myrrhe, d’encens et de toutes sortes de poudres de senteur.
Plusieurs fois je l’avais aperçue pendant les dernières vacances de Pâques. Elle portait encore une robe courte, mais elle avait déjà ce charme énervant des « gamines » qui vont tout à l’heure être des jeunes filles. Elle me faisait penser — et ses yeux y étaient bien pour quelque chose, — à un fruit vert où j’aurais voulu mordre. Pour cela aussi je manquais d’audace et devais me contenter de la regarder quand elle passait. J’allai plusieurs fois chez MmeDumas, beaucoup moins pour voir Berlâne, qui occupait ses vacances à travailler, que pour stationner, surmontant ma timidité, sur le seuil de la boutique : j’espérais que MlleGertrude se montrerait à l’une des fenêtres du salon. J’aurais juré, sur le nombre d’années qu’il me restait à vivre, qu’elle serait mon premier et dernier amour.
J’ai oublié de dire que, vers la fin de l’hiver, Berlâne s’était mis à tousser. Sans avoir besoin de nous pincer le nez ou de nous tirer les oreilles, il nous réveillait la nuit. Le médecin l’avait mis au régime de l’huile de foie de morue. On l’entourait de soins qui m’exaspéraient. Il me semblait qu’il prît de ces airs de quelqu’un à qui le monde entier s’intéresse comme si notre sort à tous eût dépendu du sien. Dumas par ci, Dumas par là, vous travaillez trop. Il faut vous ménager. Plus nous allions et moins je pouvais le sentir. Je ricanais à part moi :
« Ce serait du propre, s’il travaillait moins ! Il aurait vite fait de devenir le vieux Doreau de son cours ! »
Je pensais qu’un jour prochain Autissier et lui ne pourraient manquer de se lier d’amitié, bien qu’ils fussent rivaux, mais ne serait-ce pas pour la plus grande gloire de Dieu ? Je pris les devants, et dis à Autissier, comme si je n’avais attaché à ce détail aucune importance :
— Tu sais que dans mon pays nous l’appelions Berlâne ?
— Pourquoi donc ? me demanda-t-il intrigué.
— Je ne sais pas, répondis-je, qui lui avait trouvé ce surnom. Mais cela lui convenait très bien, parce qu’il avait l’air bête et qu’il l’est en réalité. S’il te suit de près, ce n’est qu’à force de travail, mais il est beaucoup moins intelligent que toi.
On pense bien que j’ajoutai tout bas :
— Et que moi.
De cette médisance je n’éprouvai aucun soulagement. En même temps je me rendis compte que je venais de commettre une méchante action, mais c’était plus fort que moi. Un instant je pensai à éclater de rire — d’un rire qui aurait sonné faux, mais tant pis, — et à dire à Autissier :
— Ce n’est pas vrai. C’était pour voir ce que tu me répondrais.
J’hésitai trop longtemps. Une minute après, j’estimai qu’il était trop tard, et j’eus sur la conscience ce poids qui nous étouffe quand nous savons que, sans motif, nous avons tenté de nuire à notre prochain.
J’ajoutai seulement :
— Mais ne le répète pas.
Moi qui venais de me montrer si déloyal, j’avais confiance en la bonté d’Autissier.
Donc, ce soir-là, un des premiers du mois de mai, sortant du réfectoire, nous venions de nous disperser dans la cour sous les marronniers en fleurs. Il faisait encore assez clair pour que les plus acharnés pussent entamer des parties de billes que la nuit les forcerait d’interrompre avant la fin de la récréation. Les autres se promenaient ou restaient immobiles. De quelque côté qu’on regardât, on ne pouvait voir que le ciel bleu semé d’étoiles ; il descendait jusqu’à l’horizon des collines, jusqu’à toucher terre, et ces lumières que j’apercevais dans la plaine c’étaient encore des étoiles parmi les peupliers sur lesquels déteignait la nuit bleue. Je me promenais avec Autissier. Nous ne causions pas beaucoup. Je rêvais à MlleGertrude. Lui, à quoi pensait-il ? Ce que j’avais cru prévoir ne s’était pas produit : il ne s’était pas lié avec Berlâne. Devais-je me féliciter de lui avoir ouvert les yeux ?
Tout à coup, comme nous passions près d’un groupe que la tombée de la nuit confondait avec l’ombre diffuse, j’entendis quelqu’un tousser : je reconnus la toux de Berlâne. J’entendis aussi Jouassin lui dire :
— C’est vrai que dans ton pays on t’appelait Berlâne ?
Il toussa une autre fois, mais moins fort, comme lorsqu’on est très ému. Je tressaillis comme si j’avais reçu… non : comme si j’avais donné un coup de couteau. Je ne voyais point Berlâne, mais je me rappelai comme il devenait pâle, là-bas, chaque fois que quelqu’un lui jetait au visage ce sobriquet. Ici, grâce à son application, à sa modestie et à sa piété, du premier jour il était redevenu Albert Dumas, et c’était de moi seul, de moi, misérable ! qu’il dépendait qu’il le restât. Moi seul détenais le secret de sa vie, et je n’avais pas pu le garder. Il était dans son cours quelqu’un avec qui les autres et Autissier lui-même avaient à compter : sa grosse tête n’était-elle pas une preuve de son intelligence ? Et voici qu’un brusque rappel de son passé l’atteignant en pleine poitrine, — c’est le cas de le dire, — le faisait chanceler.
Je ne regardai pas Autissier.
Jouassin était un élève brutal qui, l’année précédente, m’avait brisé d’un coup de pied le verre de ma montre dans la poche de mon gilet. C’était lui, le vieux Doreau de sa classe. Presque du même pays qu’Autissier, ils se fréquentaient.
Je ne vis plus que ce groupe sombre. J’entendais tousser Berlâne. Je pensai à sa mère qui, plusieurs fois pendant les vacances de Pâques, m’avait demandé :
— Est-ce qu’il tousse comme ça, là-bas ?
Je lui avais répondu :
— Ce n’est rien, madame. Cela se passera.
Je pensai à sa mère qui n’avait plus que lui. Mes yeux se brouillèrent. J’aurais voulu me tuer. Et j’entendis des cris de « Berlâne ! Berlâne ! » Je me crus rajeuni de trois ans, transporté par miracle dans la cour de l’école des frères. J’eus envie de me précipiter pour les disperser à coups de poings, tous ceux qui piaillaient là comme des moineaux autour d’une pauvre chouette aveuglée. Je ne sais quelle fausse honte me retint. Je continuai de faire les cent pas avec Autissier.
Heureusement la cloche sonna la fin de la récréation.
A la chapelle, Berlâne n’était qu’à un banc de distance de moi. Je pouvais en allongeant le bras le tirer par sa blouse noire. Tout le temps que dura la prière du soir, je le vis prosterné, comme affaissé. Il fut secoué par un sanglot qu’il réprima. Il toussa deux fois de suite, si fort que le Supérieur s’interrompit de lire la prière pour se tourner vers lui. Tout le monde regarda de son côté. Il n’en vit rien. C’était moi qu’on aurait dû regarder.
De nouveau je pensai à sa mère, qui m’avait dit le jour de son premier départ :
— N’est-ce pas, je vous le confie ? Vous aurez bien soin de lui ?
Je lui avais répondu oui. Et qu’avais-je fait, sinon de le tenir à l’écart et, dernièrement, peut-être de briser sa vie ? Mais j’avais mon orgueil : je ne voulais pas que Berlâne arrivât chez nous, pour les grandes vacances, avec autant de prix que moi. N’aurait-il pas dû comprendre que ce n’était pas son droit ?
Le lendemain il me parut tout changé, comme s’il avait suffit d’une nuit pour qu’il fût redevenu Berlâne. Toute l’étude chuchotait ce nom. Il baissait la tête. Moi aussi.
Il continua de travailler avec ardeur, mais avec moins de succès. Il fut dixième en thème latin. Tout le monde en fut étonné, surtout les professeurs. J’aurais dû me rengorger. J’avais de quoi être fier, n’est-ce pas ? J’en souffris comme s’il s’était agi de moi, à tel point que, huit jours après, j’eus une mauvaise place en composition de chimie. Et toujours ce respect humain qui me retenait d’aller à lui pour lui demander pardon et le réconforter ! Je restai retranché derrière mon orgueil et mon apparente insensibilité.
J’eus même l’affreux courage de lui demander :
— Comment ont-ils pu savoir que chez nous on t’appelait Berlâne ?
— Je ne sais pas, dit-il. Mais cela ne fait rien, puisque je n’en ai plus pour longtemps à vivre.
Je le regardai, atterré. Je pensai à sa mère, à la petite boutique à devanture blanche. Une émotion dont je ne fus pas maître me bouleversa. Mes yeux se brouillèrent. Il ajouta :
— Quand je serai au ciel, je penserai à toi. Je t’aimais et je t’aime encore beaucoup. Si je t’ai ennuyé bien des fois, je ne l’ai jamais fait exprès. Il ne faut pas m’en vouloir.
Je ne sais ce qui m’empêcha de me jeter à son cou. Je me mis à trembler. A grand’peine je retenais mes larmes. Mais je ne pouvais pas encore me résoudre à lui faire l’aveu de ma méchanceté. Je lui dis seulement :
— Il ne faut pas avoir de ces idées. Tu ne vas pas mourir.
Il me répondit :
— Je le sens bien. Si l’on me laissait m’en aller chez nous !…
Jouassin passait alors à côté de nous, courant après la balle. Il cria : « Berlâne ! » Cette fois je me précipitai vers lui en serrant les poings, dont je me serais aussi bien martelé la poitrine.
— Essaie un peu de répéter ! lui dis-je.
Il me regarda, dut voir que pour l’instant j’avais cessé d’être celui à qui l’on peut impunément briser le verre de sa montre, et s’éloigna en haussant les épaules, mais sans rien dire.