Procès en Russie à propos des affaires de Courlande.—La vie de la princesse Dorothée à Berlin.—Ses relations avec la famille royale de Prusse, Schiller, Jean de Müller, Guillaume de Humboldt, Iffland.
C'est dans ce temps que j'entendis parler pour la première fois d'un procès considérable que nous avions, mes sœurs et moi, en Russie contre mes cousins qui nous disputaient une partie des sommes accordées à mon père en indemnité de la Courlande. Quoique l'espèce de transaction faite avec mon père fût déjà ancienne, les stipulations qu'elle contenait n'étaient point exécutées; nous n'avions rien reçu. Prouver que nous avions seules droit à cet argent et le retirer promptement d'un pays où la propriété n'est guère plus en sûreté lorsqu'elle est reconnue que quand elle est contestée, était d'un intérêt immense pour nous. M. de Gœckingk[56], conseiller intime au service du roi de Prusse et l'un de mes tuteurs, partit pour Pétersbourg comme fondé de nos pouvoirs: mais ne sachant pas le russe et parlant très mal le français, il désira se faire accompagner de quelqu'un qui pût suppléer à ce qui lui manquait. L'abbé Piattoli lui parut ce qu'il y avait de mieux pour l'aider dans sa mission. Celui-ci, quoique peiné de me quitter, était cependant si fatigué des scènes continuelles de mademoiselle Hoffmann, qu'il n'hésita pas à donner à ma famille, en entreprenant ce pénible voyage, une nouvelle preuve de son dévouement.
Les personnes assez malencontreuses pour avoir des affaires en Russie savent qu'il est possible d'y user une vie tout entière à la défense de ses intérêts, sans obtenir, je ne dis pas justice, mais une solution quelconque. Pénétré de cette triste vérité, le pauvre abbé me quitta, les larmes aux yeux, sentant bien qu'il se séparait de moi pour longtemps, et qu'il me quittait précisément à l'âge où sa surveillance et ses conseils devraient le plus contribuer à donner à mon esprit et à ma raison la direction qu'il aurait voulu leur imprimer.
La présence de M. Piattoli contrariait mademoiselle Hoffmann; elle se sentit allégée par son départ, et ne garda plus de mesure ni dans l'encens qu'elle me prodiguait ni dans l'éloignement où sa jalouse affection me tenait de ma mère. Aimant assez la société lorsqu'elle y tenait une place première, elle s'en composa une qu'elle réunissait chez moi et dans laquelle elle me menait souvent; mais ce n'était pas une société où par mon rang je fusse naturellement placée: des artistes, quelques hommes de lettres, des familles de négociants trouvaient que j'avais une fort bonne maison; et ils avaient raison: le revenu considérable confié à mademoiselle Hoffmann pour mon éducation la rendait en effet fort agréable. Ma mère ne quittait guère sa sphère élevée et brillante pour trouver chez moi des personnes avec lesquelles elle n'avait aucun rapport; et lorsqu'elle voulait que j'allasse dîner ou souper chez elle, mademoiselle Hoffmann élevait des difficultés, prétendant que les distractions du grand monde portaient du trouble dans mes études. Je n'avais garde de la contredire: je me trouvais si bien dans le petit cercle dont elle m'avait entourée. J'y étais toujours, et à une grande distance, la première; on me flattait, on me gâtait. Il était très simple que j'aimasse mieux rester chez moi et mettre à contribution les talents et l'empressement de tous ceux qui m'environnaient que d'être en petite fille dans un coin du salon de ma mère, avec une gouvernante dont le maintien était aussi gêné que le mien ennuyé. Je n'avais de relations analogues à mon âge et à ma position qu'avec les enfants de la princesse Louise[57] et avec ceux de la reine; car il n'y avait pas moyen de refuser de me mener au château et au palais Radziwill quand j'y étais demandée. La reine mère, la jeune reine, tous les princes me traitaient comme si je leur eusse appartenu. Ma marraine était toute maternelle pour moi, la vieille princesse Ferdinand me gâtait à l'excès, et le jeune prince royal[58], enfant aussi spirituel qu'il est devenu un prince distingué, m'avait prise dans la plus vive amitié: un an de plus que lui m'avait donné une sorte d'autorité sur son naturel indompté. Nous avions les mêmes maîtres et nous les faisions nos ambassadeurs; c'était un échange innocent et continuel de dessins, de petits ouvrages, de beaux exemples d'écriture, de compliments fort tendres. J'ai conservé tant de reconnaissance pour cette aimable famille, j'ai été si respectueusement touchée de l'honneur qu'elle a désiré me faire en souhaitant mon mariage d'abord avec le prince Henri[59], frère du roi, et plus tard avec le prince Auguste[60], son cousin, je me trouve encore si flattée des regrets qu'elle a témoignés lorsque mon étoile m'a arrachée de la Prusse, que je ne pourrai jamais exprimer assez tout le dévouement et le respect que je lui ai voués.
D'après les goûts de mademoiselle Hoffmann je vivais, comme je viens de le dire, dans un monde fort différent et qui partout ailleurs aurait eu plus d'inconvénients pour moi; mais, à Berlin, la haute bourgeoisie offre une société pleine de savoir et de talent. Peut-être le goût n'était-il pas toujours bien sûr et la pédanterie se glissait-elle quelquefois dans nos réunions. Les Français se feront une idée juste de ce qu'elles étaient par M. de Humboldt[61], qui appartient à cette même bourgeoisie.
J'ai conservé un souvenir agréable de quelques personnes que je voyais souvent à cette époque; je citerai plus particulièrement M. Ancillon[62], prédicateur distingué, auteur estimable, homme droit et éclairé, attaché depuis à l'éducation du prince royal, et qui jouit encore de l'amitié de son élève et du respect de ses concitoyens. Je pourrais nommer quelques femmes aimables, unissant tous les talents et toute l'instruction d'une position première à toutes les vertus domestiques d'une situation médiocre. L'Allemagne offre mille exemples de ce genre, si rares dans les autres pays. Berlin particulièrement pouvait se vanter de posséder des femmes aussi distinguées dans le monde qu'excellentes dans l'intérieur de leurs ménages, carménageest le mot[63].
Je vais en nommer une qui n'était assurément ni sur cette ligne ni dans cette catégorie mais qui, par le plus admirable talent et des manières parfaitement convenables, aurait pu être reçue partout, excepté chez une jeune personne: madame Unzelmann[64], la plus grande actrice du théâtre allemand, l'était cependant chez moi. Les larmes que sous l'habit de Marie Stuart elle m'avait fait verser me donnèrent le désir de la voir et de causer avec elle; mes fantaisies étaient des ordres: je la vis, la trouvai charmante, et l'emmenai même passer quelques semaines à la campagne où, en l'absence de ma mère, nous jouions la comédie qu'elle dirigeait et à laquelle elle prenait part. L'illustre Schiller ne s'arrêtait pas à Berlin sans qu'il me fît l'honneur de venir chez moi.
Jean, de Müller[65], l'historien, était un des habitués de mon salon. Iffland[66], grand acteur, auteur spirituel, homme aimable et, ce que j'ai su depuis, intimement attaché à ma gouvernante, passait sa vie chez moi. Directeur du Théâtre-Royal de Berlin, le meilleur, sans contredit, de l'Allemagne, et rendu tel par ses soins, Iffland se faisait un plaisir de donner les représentations qui excitaient ma curiosité et mon intérêt. Je lui indiquais la distribution des rôles, je dirigeais ses costumes, et entre madame Unzelmann, lui et moi, nous formions un petit comité dramatique qui me plaisait à l'excès. J'avais une loge à l'année, et il est inutile de dire que j'étais très assidue lorsqu'il jouait. Je l'applaudissais trop dansWallenstein, je pleurais de trop bon cœur lorsqu'il paraissait dansle Roi Lear, je partageais trop sa propre gaieté dans ses rôles comiques, pour qu'il ne prît pas un plaisir particulier à montrer tout son talent devant moi. Il m'aimait réellement beaucoup; j'ai des lettres de lui qu'il m'a écrites depuis que je suis en France, dans lesquelles il me pleure de la manière la plus touchante. On m'a souvent répété que je disais les vers allemands à merveille: c'est Iffland qui me les apprenait, et je me plais encore aujourd'hui à retrouver dans ma voix les inflexions que je prenais dans la sienne. Il a obtenu, depuis mon départ, des lettres de noblesse et la croix de l'Aigle rouge. Ces distinctions lui ont été accordées en récompense du rare désintéressement qui le porta pendant les malheurs de la Prusse à engager toute sa fortune pour soutenir le Théâtre de Berlin[67]. Il fut, à la même époque, l'objet des plus mauvais traitements de la part du maréchal Victor. Un prologue et une représentation extraordinaire par lesquels on célébrait habituellement le jour de naissance de la reine, furent joués, malgré la présence des autorités françaises. Le duc et la duchesse de Bellune, tous deux établis dans la loge royale, montrèrent à cette occasion la plus vive colère. J'étais ce jour-là au spectacle. Le maréchal surtout, indigné de l'air de fête répandu dans la salle, des bouquets que portaient toutes les femmes et des cris de: «Vive le roi! vive la reine!» qui retentissaient de toute part, envoya ses aides de camp arrêter Iffland, accusé par lui de fomenter ce qu'on appelait l'esprit de rébellion. Des gendarmes pénétrèrent en même temps dans la salle, mais ne purent contenir le tribut d'amour et de regrets que les habitants de Berlin étaient si heureux d'offrir à leurs souverains absents et malheureux. Je me souviens encore d'un autre jour où l'on donnaitIphigénie en Tauride, pièce dans laquelle on voit sur la scène une statue de Diane. Le duc de Bellune se met dans la tête que cette statue ne peut être que celle de la reine et aussitôt il envoie arracher de force aux prêtresses étonnées l'image de la déesse. Il fallut bien alors donner au maréchal une leçon de mythologie, la première que de la vie il ait probablement reçue. Ce ne fut qu'après de longues explications qu'on obtint la grâce de cette pauvre Diane de carton, qui allait être mutilée. C'est ainsi que dans ces années de troubles les scènes les plus ridicules succédaient souvent aux plus déplorables excès[68].
La princesse Dorothée à treize ans.—L'abbé Piattoli en Russie.—Le prince Adam Czartoryski.—Projet de mariage entre le prince Adam et la princesse Dorothée, imaginé par l'abbé Piattoli.
Mais pourquoi anticiper sur le temps? Quel triste empressement peut me porter à arriver aux époques de crises et d'humiliations! Est-ce moi qui puis avoir hâte de quitter des souvenirs d'illusions, de bonheur? J'étais donc heureuse! Oui sans doute; mais je ne l'étais pas des joies de l'enfance, et voilà ce qui plus tard a rempli ma vie de mécomptes. Car c'est avec des goûts appartenant à un autre âge que le mien, avec un orgueil excessif, une indépendance constatée, des liens de parenté affaiblis, des idées religieuses sans force, c'est en évitant le mal, mais l'évitant par fierté, craignant le blâme, mais ne le redoutant que par hauteur, que je marchais imprévoyante et présomptueuse vers des écueils couverts de fleurs. Je me demande souvent ce qui m'attirait la touchante bienveillance dont mes jeunes années étaient entourées, tandis qu'un amour-propre exalté aurait dû, ce semble, me rendre insupportable. Ne m'est-il pas permis d'essayer de répondre à cette question et, après avoir parlé sincèrement de mes défauts, de citer les qualités qui les atténuaient et même les faisaient souvent oublier? Je dirai d'abord que je n'ai de ma vie élevé des prétentions que lorsque j'ai pu supposer à la malveillance l'intention de les contester, et la malveillance, mes treize ans ne l'avaient point encore rencontrée. Donner le bonheur est une manière d'exercer la puissance qui a toujours eu un grand charme pour moi: aussi dans tous les temps j'ai été la meilleure possible pour mes gens, et utile, autant qu'il dépendait de moi, à tous ceux qui me montraient de la confiance en me demandant un service ou une protection. Je n'ai jamais manqué aux règles de la politesse; j'avais senti, dès mon extrême jeunesse, qu'elle était indispensable dans la vie. Cependant, il faut l'avouer, dans certains mauvais moments, dont je ne suis pas la maîtresse, on préférerait en moi un peu moins d'usage du monde à la dédaigneuse sécheresse de mes manières. J'admettais peu de supériorités, mais je n'étais pas assez sotte pour n'en reconnaître aucune. Celle que donnent de grandes vertus, des talents remarquables, la vieillesse, a toujours trouvé en moi l'estime et le respect qui leur sont dus. Je savais donner à ces sentiments une forme cajolante dans mon enfance et coquette dans ma jeunesse, qui flattait d'autant plus que la médiocrité n'obtenait de moi aucun hommage. Je mettais une grande importance à rendre ma maison agréable, et jamais je n'ai mieux fait les honneurs chez moi que lorsque j'avais treize ans. Enfin on jugeait trop sainement la singulière éducation que je recevais et la situation tout à part dans laquelle j'étais placée, pour ne pas me savoir gré d'avoir conservé des manières obligeantes, un langage naturel et le désir de plaire, que je ne rendais jamais assez général pour qu'il pût cesser d'être flatteur. Chacun ayant pris le parti de ne plus voir en moi une enfant, on me trouvait une personne assez aimable, très singulière, et par ce dernier motif jugée avec plus d'indulgence et d'équité qu'il ne s'en rencontre habituellement dans le monde. Ne ressemblant à personne, on ne m'appliquait pas les règles générales. D'ailleurs on croyait fermement que mon avenir appartenait à la Prusse, et tout Berlin voyait en moi une personne destinée à lui donner de l'éclat et de l'agrément. Le dirai-je? on plaçait un amour-propre presque national dans mes succès, on se vantait de mes avantages, et j'étais pour tout le monde tellement hors de ligne que je n'ai jamais rencontré pendant huit années ni froideur, ni envie. Rien ne porte autant à la bienveillance que de la trouver partout autour de soi aussi je ne me souviens pas d'une seule personne qui à cette époque m'eût inspiré un mauvais sentiment. N'était-ce pas arriver bien mal préparée à la sévérité, à l'injustice des jugements que la société française s'est plu à porter contre moi?
Mais revenons à M. Piattoli, à son triste séjour à Pétersbourg, où il n'eut, pendant la marche si décourageante d'un long procès, d'autre consolation que l'amitié d'un Polonais, resté fidèle aux beaux rêves de la patrie.
Le prince Adam Czartoryski[69], descendant des Jagellons, avait été envoyé en otage à la cour de Catherine. Le grand-duc Alexandre, à la personne duquel on l'attacha dès son arrivée[70], sut apprécier les nobles qualités du jeune Polonais et le força par l'amitié la plus tendre à aimer un Russe, à chérir le petit-fils de cette Catherine, auteur de tous les maux de sa patrie. Alexandre était marié. Son épouse, à la fois belle et aimable, ne trouvant en lui ni la tendresse ni la vivacité des sentiments qu'elle s'était flattée de lui inspirer, confiait ses innocentes douleurs à l'étranger ami de son époux. Honoré d'une si touchante confiance, le prince Adam employa tout le zèle que peut donner l'attachement le plus vrai, pour rétablir l'union dans un intérieur qui lui était si cher. Mais, ce qu'à peine j'ose dire, quoique j'en sois sûre, Alexandre, loin de l'écouter, lui répéta si souvent que c'était à son ami à consoler la belle Elisabeth et en même temps la princesse elle-même montra publiquement tant d'intérêt au prince Adam, que tout Pétersbourg eut bientôt lieu de croire que les conseils de l'amitié avaient été suivis. Silencieux et presque farouche, le prince n'oubliait qu'auprès d'Elisabeth les malheurs de sa patrie et il croyait voir dans le jeune grand-duc le souverain qui devait un jour les réparer[71]. Sur ces entrefaites, Catherine vint à mourir et Paul Ier qui succéda à sa mère, amoureux lui-même de sa belle-fille, éloigna sous prétexte d'une mission importante en Italie[72] un rival préféré, le prince Czartoryski, qui ne fut rappelé qu'à l'avènement d'Alexandre[74]. Il revint fidèle à ses affections, également dévoué au nouveau monarque, et toujours épris de la jeune impératrice. Mais Élisabeth avait trouvé dans d'autres liens l'oubli de ses premiers sentiments; le cœur seul d'Alexandre était resté le même; il chercha à distraire son ami des mécomptes de l'amour, en l'occupant des grands intérêts de la politique. Le prince Czartoryski venait en effet d'être nommé ministre des affaires étrangères, lorsque M. Piattoli chercha et parvint à le connaître, réveilla en lui d'anciens souvenirs polonais, lui parla de nos droits et finit par lui inspirer le désir de lui être utile.
La santé de M. de Gœckingk n'avait pu résister longtemps au climat de Pétersbourg; il était revenu presque mourant à Berlin, laissant l'abbé chargé de notre défense. Celui-ci, lorsqu'il fut seul, accepta un appartement agréable et commode chez le prince, de qui il avait su gagner l'amitié. Sans cesse à portée, dans sa nouvelle demeure, d'apprécier la bonté, la douceur, la sévère probité et la loyauté chevaleresque de son hôte, de qui d'ailleurs il était l'objet des attentions les plus délicates et les plus flatteuses, M. Piattoli voulut me faire partager la vive reconnaissance qu'il éprouvait; toutes les lettres que nous recevions de lui étaient remplies d'éloges pour son ami. Bientôt il me fit entendre qu'il aimait M. Adam, c'est ainsi qu'il le nommait, tout autant qu'il aimait sa jeune amie, et qu'à nous deux, nous possédions toutes les affections de son cœur. Il ne formait qu'un souhait dont l'accomplissement ferait notre bonheur et le sien, c'était de nous unir et de finir ses jours près de nous. Il inspira le désir de cette union au prince, qui cependant effrayé d'une assez grande différence d'âge, le cœur troublé par de récentes douleurs, fut longtemps à se décider à une démarche positive que demandait l'abbé. Ce fut la seule fois peut-être que les vœux de mon précepteur se trouvèrent d'accord avec ceux de ma gouvernante. Ce succès, l'abbé le devait à des souvenirs de jeunesse qui attachaient mademoiselle Hoffmann à tout ce qui était polonais. Me voir princesse Czartoryska, c'était réaliser, à ce qu'elle croyait, ses plus beaux rêves.
Les lettres de l'abbé et les conversations de ma gouvernante travaillaient dans ma jeune tête; mon imagination se plaisait dans des succès romanesques dont le prince devenait toujours le héros. Au bout de quelques mois j'arrivai à désirer ce mariage aussi vivement que les deux personnes qui l'avaient imaginé et qui ne voyaient dans l'exécution de leur projet qu'un espoir assez fondé de conserver l'empire le plus absolu sur deux êtres unis par leurs soins.
L'abbé fit faire une copie du portrait de son ami, qu'il m'envoya, et lui montra le mien qu'il venait de recevoir. Le prince était encore fort beau à cette époque; je trouvai son portrait charmant, et je l'ai conservé précieusement jusqu'au jour où je le plaçai dans le cercueil du pauvre abbé, qui se referma sur mes premières espérances, mes premières illusions. Je ne sais ce que le prince pensa de la miniature qu'il avait vue chez M. Piattoli; mais il la lui demanda, et depuis, malgré toutes mes instances, il ne me l'a jamais rendue.
Ma mère voyait avec déplaisir ce qui se passait, non qu'elle fût, au fond, opposée à ce mariage, mais elle blâmait avec raison les soins que l'on prenait pour me faire aimer quelqu'un que je n'avais jamais vu, et l'éloignement que l'on m'inspirait pour tout autre établissement. Cependant elle n'avait pas assez d'influence sur mon esprit pour me diriger et elle sentait qu'il ne lui serait pas possible de gagner ma confiance. Respectueuse et froide, je ne lui donnais ni un sujet de plainte, ni une preuve d'affection. Je flattais son orgueil maternel, mais je ne satisfaisais pas son cœur. Ce qu'elle appelait mon esprit, mais plus encore l'absolu de mes jugements et la raideur de mon caractère, lui inspiraient une sorte de gêne dont il lui est resté dans tous les temps une légère nuance.
Voyage de la duchesse de Courlande en Russie.—Elle traverse laCourlande et revoit le château de Mittau, habité par LouisXVIII.—Séjour à Saint-Pétersbourg.—Accueil de l'empereur Alexandre.
Les lettres de M. Piattoli[74], ne parlaient cependant pas uniquement du prince Adam; elles rendaient compte aussi de la marche de notre procès. Sans cesse l'abbé se plaignait des lenteurs et des dégoûts insupportables contre lesquels il luttait en vain; il répétait qu'à Pétersbourg défendre une bonne cause était insuffisant pour se faire écouter; qu'il fallait être connu, être imposant par des dignités ou par un grand luxe et semer l'argent à pleines mains, depuis le dernier valet jusqu'aux personnes les plus importantes, pour pénétrer dans le cabinet des juges et des ministres. Nous aurions infailliblement perdu notre procès, et par conséquent une grande partie de notre fortune, sans la résolution courageuse que prit ma mère d'aller elle-même solliciter en faveur de ses enfants. Elle partit de Berlin, où je restai, au mois mai 1806. Il lui fallut un dévouement vraiment maternel pour vaincre la répugnance que lui inspirait Pétersbourg. Cette répugnance sera comprise quand on songera que pour se rendre dans cette capitale, ma mère devait traverser la Courlande. Combien il devait lui coûter de revoir en simple voyageuse un pays dont elle avait été souveraine, et qui obéissait alors au prince de qui elle allait réclamer l'appui! Ce voyage si redouté fut cependant une source de joies et de consolations. L'empereur Alexandre, sachant que le souvenir de ma mère était adoré en Courlande, s'empressa avec tout l'esprit et toute la grâce qui le rendent si séduisant, de faire connaître qu'il verrait avec plaisir les témoignages de respect qu'elle recevrait à son passage, et il donna l'ordre à toutes les autorités russes de lui rendre les plus grands honneurs.
Ma mère revit ses frères, ses neveux, beaucoup de parents, d'amis, de serviteurs. Presque toute la noblesse de Courlande entoura sa voiture; elle reçut partout des hommages simples et touchants, et si quelques regrets pénibles vinrent se mêler à tant de douces émotions, un regard jeté sur le château de Mittau, jadis sa demeure, alors celle d'un roi fugitif[75], lui apprit que des malheurs plus grands que les siens et qui n'obtenaient pas les mêmes consolations devaient lui faire bénir sans réserve celles que la providence lui accordait. Qu'elle était loin de penser que huit années après, perdue dans la foule, elle assisterait à l'éclatante restauration de ce prince, qui alors traitant ma mère d'égal à égal, avait envoyé M. d'Avaray[76] attendre son arrivée, pour lui offrir ses compliments.
L'empereur fit exprimer d'aimables regrets à ma mère de n'avoir pu mettre le château[77] à sa disposition. Mais cette noble et vaste demeure avait été deux fois la proie des flammes depuis le départ de mon père. Ce qui restait du château était presque inhabitable et servait à la fois d'hôpital militaire et de caserne. Louis XVIII habitait une aile un peu moins délabrée et une moitié de la cour était devenue le jardin de madame la duchesse d'Angoulême, tandis que l'autre servait de place d'armes et de promenades aux soldats convalescents. Souvent le triste convoi d'un de ces malheureux passait sous les yeux de la princesse; mais plus souvent encore son repos était troublé par les bruyants excès des cosaques et des baskirs. En voyant ces grandes infortunes, ma mère devait se trouver heureuse dans l'agréable et simple maison de son frère, où elle était entourée de tant de soins et d'amour. Après quelques jours consacrés à sa famille, elle demanda à voir Louis XVIII, la reine, Madame et Monsieur le duc d'Angoulême. Quoique ma mère partageât à cette époque l'opinion générale sur l'état prospère de la France, et qu'elle fût éblouie des succès éclatants qui rendaient alors cet empire si brillant, elle n'en fut pas moins touchée jusqu'aux larmes de se trouver au milieu de ces illustres réfugiés.
Les émotions de genres si différents qu'éprouvait ma mère ne lui firent pas perdre de vue le but de son voyage. Elle ne resta que peu de moments à Mittau, et arriva dans les derniers jours du mois de juin à Pétersbourg. À son arrivée elle reçut un message de l'empereur Alexandre qui lui annonçait sa visite pour le lendemain: ce message lui fut remis par le prince Troubetzkoï, aide de camp de l'empereur, et un peu gendre de ma mère, puisqu'il avait été le second mari de ma sœur aînée, dont il était alors déjà séparé.
À peine éveillée et déjeunant en peignoir avec l'abbé Piattoli, ma mère fut très surprise de voir entrer dans son cabinet un officier russe, qui, n'ayant trouvé personne dans l'antichambre, arrivait sans être annoncé. L'abbé reconnut et nomma l'empereur. Sa Majesté baisa la main de ma mère, qui, d'après l'usage du pays, approcha la joue. Elle était encore assez jolie pour que l'absence de toute parure ne lui fût pas défavorable. L'empereur la trouva ce qu'elle était en effet, belle, aimable et grande dame autant que personne du monde. Elle fut invitée à passer quelque temps à Kaminostroff où la cour était alors, et trouva toujours dans les différentes courses qu'elle fit aux environs de Pétersbourg la maison de l'empereur à ses ordres. Au bout de deux mois elle eut terminé ses affaires de la manière la plus satisfaisante, et quitta la Russie emportant mille souvenirs précieux de l'accueil charmant qu'elle avait reçu des deux impératrices et heureuse, enchantée de l'amitié qu'Alexandre lui avait témoignée. Cette amitié s'est soutenue longtemps sans nuage; la confiance dont ce monarque honorait ma mère a toujours été justifiée, et fut même dans quelques circonstances d'une utilité réelle aux vues politiques de ce prince.
Après la bataille d'Iéna, la princesse Dorothée quitte Berlin avec la famille royale.—Elle va rejoindre sa mère en Courlande.—Tableau de ce pays.—Les mœurs des habitants.—Séjour à Mittau.—Louis XVIII.—La duchesse d'Angoulême.—La cour de Mittau.—Projet de mariage entre le duc de Berry et la princesse Dorothée, arrangé par M. d'Avaray avec la gouvernante.
Revenue en Courlande pour n'y passer que six semaines, ma mère y fut retenue pendant tout le cours de la mémorable année 1807. J'ai dit qu'elle m'avait laissée à Berlin; c'est de cette ville que dans les premiers jours d'octobre, je vis l'armée prussienne détruite, et les trois quarts du royaume envahis. Les mauvaises nouvelles se succédaient si rapidement, il y avait eu si peu d'intervalle entre le commencement des hostilités et le désordre d'une complète déroute que le hasard seul présida aux dispositions qu'il fallut prendre. La mort du prince Louis à Saalfeld[78], la perte de la bataille d'Iéna[79], consternaient Berlin. Le bruit de la prise de la reine se répandit même; elle s'était, disait-on, obstinée à rester près du roi, et avait été enlevée dans la bagarre générale par des partisans français. Mais pendant qu'on allait aux informations, on vit une voiture attelée de six chevaux qui couraient bride abattue, s'arrêter devant le palais; la reine en descendit, passa une heure à brûler quelques papiers et à donner des ordres pour le prompt départ de ses enfants; puis montant de nouveau en voiture elle partit en annonçant l'intention d'aller attendre le roi à Küstrin[80]. Immédiatement après son départ, toute la famille royale quitta Berlin. Ma marraine me fit dire qu'il serait imprudent de rester dans une ville qui, bientôt, allait être occupée… qu'il fallait partir et aller à Danzig où elle se rendait, ainsi que le prince royal. En effet, il eût été hors de toutes convenances de continuer à habiter, seule avec ma gouvernante, une vaste maison dont des officiers français allaient s'emparer. Mon désir de partir était encore augmenté par la crainte que j'avais d'être privée, pendant longtemps, de toute communication avec ma mère; comment, d'ailleurs, ne pas suivre le sort d'une malheureuse famille à laquelle j'étais dévouée… Notre résolution fut bientôt prise, mais les obstacles matériels qui s'opposaient à notre départ étaient infinis. Après avoir jeté pêle-mêle nos effets dans nos malles que l'on avait beaucoup de peine à placer sur des voitures de ville, occupation qui nous prit deux heures, nous partîmes avec mes chevaux; ceux de la poste étaient tous employés par le service de la famille royale. Nous cheminions si lentement que nous craignions toujours d'être poursuivies par les ennemis, et que nous n'osions mettre la tête à la portière de peur d'apercevoir quelques éclaireurs français.
À Freienwalde[81], le premier relais en quittant Berlin, pendant que nous cherchions vainement à fléchir le maître de poste pour avoir des chevaux, le roi arriva; nous étions si inquiets sur son sort que nous jetâmes des cris de joie en voyant sa voiture au milieu de celles qui couvraient la route! Dans ces premiers moments de peur, les personnes les moins exposées avaient fui comme celles qui l'étaient davantage; sans argent, sans ressources, dans de mauvaises charrettes, on voyait des familles entières encombrer les villes et les villages. Ce spectacle devait être d'autant plus déchirant, pour le roi, que son peuple ne l'a jamais, un seul moment, accusé de ses malheurs.
Au passage d'un bac, près de Stargard[82], nous rejoignîmes le prince royal et apprîmes l'entrée de Napoléon à Berlin…
Arrivée à Danzig, j'écrivis à ma mère, pour lui dire où j'étais et lui demander ses projets. Sa réponse ne m'y trouva plus; car les projets de l'armée française nous obligèrent à quitter cette ville que l'on s'apprêtait à défendre. Toute l'émigration s'établit alors à Kœnigsberg où l'on était fort mal; la trop grande affluence du monde faisait que l'on y manquait de tout. Nous étions assez près de la Courlande, et l'on nous conseilla d'aller rejoindre ma mère; nous nous mîmes, en effet, en route. Les adieux de tous mes jeunes amis, le manque de nouvelles de maman, la saison avancée qui rendait le froid très vif, et la sombre tristesse des côtes de la Baltique, rendirent ce voyage le plus pénible qu'on puisse imaginer. De Kœnigsberg à Memel, on suit le bord de la mer pendant quarante lieues, à travers des sables mouvants qui arrêteraient à chaque pas, si l'on négligeait la précaution de se tenir toujours assez près de la mer pour être touché par la lame. Mais au mois de novembre la Baltique est très orageuse et les vagues couvraient notre voiture de manière à faire craindre qu'elle ne fût entraînée dans les flots. Quelques sapins, de petits coquillages, de grands morceaux d'ambre, quelques mauvaises cabanes de pêcheurs, qui offrent de loin en loin un triste asile, voilà ce que l'on trouve sur cette plage déserte. Le soir du second jour de notre voyage nous arrivâmes à la pointe du Strand qui est séparé de Memel par le Kurische Haff. La mer était trop mauvaise pour qu'aucune embarcation voulût se charger de nous; et un froid très vif ne nous permettait pas de passer la nuit dans notre voiture. Nous fûmes donc obligées d'entrer dans un horrible petit cabaret où nous ne vîmes que des matelots qui se grisaient en attendant le jour. Pendant qu'à moitié cachée derrière un énorme poêle, je cherchais à m'endormir, nous vîmes entrer dans ce taudis, un homme courageux qui arrivait de Memel, dans une barque qu'il s'était procurée à force d'argent. Nos gens lui avaient appris mon nom, et c'était moi qu'il cherchait. Ma mère prévenue de mon arrivée par une lettre, et sachant tout ce que le voyage offrait de pénible, dans cette saison, avait prié un ancien serviteur de mon père, M. de Butler, de venir à ma rencontre. Elle m'écrivait par lui et m'envoyait toutes sortes de provisions, parmi lesquelles de bonnes fourrures, dont la précipitation de notre départ ne nous avait pas laissé le temps de nous munir, furent les mieux accueillies.
Je trouvais sur ma route une partie du bon accueil qui avait réjoui le cœur de ma mère; aucun souvenir particulier ne se rattachait à moi, mais j'étais sa fille, et le nom de princesse de Courlande, que je n'avais pas encore changé, me valait toute sorte de témoignages d'affection.
Cependant ces contrées, déjà couvertes de neige, me paraissaient bien tristes. Les paysans ne vivent pas réunis dans des villages; chaque ménage a pour demeure trois cabanes: l'une renferme les lits, l'autre la cuisine, et la troisième le bain. Ces petites habitations, souvent séparées les unes des autres de plus d'un quart de lieue, donnent au pays un aspect désert.
L'homme du peuple ne possédant rien en propre est heureux ou malheureux, pauvre ou riche, selon que le maître dont il est serf, le traite plus ou moins bien. L'esclavage, lors même qu'il est adouci, rend servile et donne l'air faux ou découragé. Je remarquais toujours, sur les figures de ces pauvres gens, une de ces deux expressions. La manière dont ils se jetaient à mes genoux, dans la neige, pour me baiser les pieds, m'était odieuse. Je souffrais, j'étais humiliée de tant d'abjection. Les hommes, en général, sont fort blonds, leurs cheveux de filasse tombent en désordre sur leurs épaules, leur visage est sans mouvement, leurs vêtements sont négligés; à tout prendre, je trouvais cette race laide, éteinte et sale. Je ne parlais pas la langue slavonne, mes gestes, mes regards, auxquels je joignais quelque argent, exprimaient très imparfaitement mon désir de les bien accueillir; cependant ils paraissaient contents. Les femmes, traitées plus doucement et par conséquent moins avilies, sont aussi moins bornées; elles me chantaient, en improvisant, des espèces d'hymnes en mon honneur; je me faisais expliquer leur langage cadencé, dans lequel je trouvais d'assez belles images et des comparaisons assez heureuses.
La noblesse du pays remonte aux anciens chevaliers de l'ordre Teutonique qui, s'étant rendus maîtres de la Courlande, y portèrent le christianisme et un peu de civilisation. Fiers de leur noblesse antique et sans tache, très riches, très hospitaliers, en général d'une taille haute et élégante, pleins de courage, remuants et factieux, les seigneurs courlandais ne supportaient guère mieux le joug russe, qu'ils ne se plaisaient sous celui de la Pologne et de leurs anciens ducs.
On me mena à la campagne chez l'aîné des frères de ma mère; ce fut là que j'eus le bonheur de la retrouver. Je vis un grand château bâti en pierres, ce qui dans Je nord reculé est rare, et le pure me parut beau, quoiqu'il fût couvert de neige. Cinquante gentilshommes avec tous leurs gens et leurs chevaux, grandement défrayés, étaient depuis un mois réunis pour chasser l'élan et faire huit ou dix repas par jour. Je n'ai jamais vu ni autant ni si souvent manger qu'en Courlande; on mange parce qu'on a faim, on mange parce qu'on s'ennuie, on mange parce qu'on a froid, enfin on mange toujours. Les soins agricoles, la chasse, les courses en traîneaux, voilà ce qui remplit la vie des hommes. Les femmes, presque toutes jolies, extrêmement ignorantes et très ennuyeuses, sont d'excellentes ménagères et des mères de famille parfaites. Ma tante, malgré ses trente mille livres de rente, surveillait sa cuisinière, préparait le dessert, recevait le beurre et les œufs des fermiers, ourlait des torchons, ou bien tricotait les bas de son mari et de ses enfants. Tout le luxe est dans l'abondance; la bonhomie tient lieu de grâces et les qualités se montrent à nu comme les défauts.
Le froid de Berlin ne m'avait qu'imparfaitement préparée à celui de la Courlande, aussi je me refusais à sortir de la maison que l'on savait rendre chaude et confortable, malgré 28 degrés de froid. Privée, par conséquent, de tout exercice, n'ayant pu me procurer d'autre lecture que celle d'un livre de prière, loin de mes amis et ignorant leur sort, m'ennuyant fort de la conversation de mes tantes et de mes cousins, j'attendais, avec impatience, la fin de notre exil; nous espérions encore à cette époque une paix prochaine et honorable, dont notre départ eût été la suite.
Ma mère sentait moins vivement les privations dont je me plaignais, et me savait assez mauvais gré de la déplaisance que je montrais au milieu de sa famille et de sa patrie; aussi fut-elle bien moins affligée que moi lorsque la guerre reprenant une nouvelle activité nous obligea à penser sérieusement à un établissement d'hiver. Un de mes oncles nous céda sa maison de Mittau, la plus belle de la ville et qui, partout, serait une belle maison; mais elle était située au bord de la rivière, dans un quartier isolé, et en face du château délabré. J'avais prévu que nous serions bien tristement, et chaque jour augmentait mon dégoût et mes regrets. Le revenu de ma mère, aux trois quarts en Russie, lui permettait de ne rien diminuer de sa dépense, mais moi, de qui les terres, situées en Prusse, étaient dévastées par l'armée française, je me trouvais à sa charge, ce qui ne m'était jamais arrivé et ne plaisait guère à mon indépendance…
Toujours en opposition de goûts et d'opinions, elle me montrait de l'impatience qui me paraissait de l'injustice; en un mot, nous étions chaque jour plus loin de nous entendre, ma mère et moi, lorsque l'abbé Piattoli arriva de Pétersbourg. Son retour, en m'offrant toutes les ressources de l'amitié et d'une société instructive et douce, me réconcilia un peu avec la Courlande et me fit prendre surtout une manière d'être plus convenable dans le salon de ma mère. L'abbé ne s'occupait plus, à proprement parler, de mon éducation; j'allais souvent causer dans sa chambre et il bornait ses leçons à diriger le choix de mes lectures et à me faire rendre compte des impressions qui m'en étaient restées. D'ailleurs, que de questions n'avais-je pas à faire, sur le prince Czartoryski. L'abbé ne se faisait pas prier pour répondre, il vantait son ami, me disait qu'il était fort curieux de me voir, mais que, toujours effrayé du grand nombre d'années qu'il avait de plus que moi, il trouvait peu de vraisemblance à ce qu'une très jeune personne s'arrangeât des goûts sérieux d'un homme attristé par de longs malheurs. Au lieu de sentir que le prince pourrait avoir raison, je me disais avec bonheur que j'avais les goûts de l'âge mûr et à force de me le répéter et de mettre du soin à me vieillir, j'arrivai, en effet, à perdre, momentanément, le peu de jeunesse qui me restait dans la conversation et dans les manières. Je ne lisais plus que des livres sérieux et crus découvrir un trésor dans un vieux professeur de mathématiques avec lequel je faisais de l'algèbre quatre heures par jour. Si, dans le cours de ma vie, on a pu s'étonner qu'une grande différence d'âge ne me parût qu'un léger inconvénient dans les différents rapports de la vie, il faut se reporter à ce temps où, au sortir de l'enfance, j'accoutumais mon esprit à l'idée d'épouser un homme qui avait vingt-cinq ans de plus que moi. Non seulement je me familiarisais avec cette pensée, mais je l'accueillais par une sorte d'amour-propre qui me faisait croire que je me grandissais en me singularisant. Dès que l'abbé eut mis mon imagination dans cette route, je cessai de m'ennuyer: les jours se passaient en projets et la nuit, dans mes rêves, je me voyais toujours consolant des tourments de l'amour un homme excellent, en effet, mais dont je faisais alors un parfait héros de roman. Sachant qu'il aimait l'instruction, je repris mes études avec une nouvelle ardeur; enfin je n'eus plus qu'une seule pensée, celle de prendre l'air posé, les goûts et jusqu'au langage qui devaient plaire au prince Adam. Cette exaltation, fort déplacée sans doute, eut du moins l'avantage de me faire supporter avec patience mon séjour en Courlande; il est juste aussi de dire que Mittau n'était pas sans intérêt: placés sur la route de tous les courriers, nous avions les nouvelles les plus fraîches des armées et de la cour de Prusse, qui, obligée d'abandonner Kœnigsberg aux Français, s'était retirée à Memel. Mais l'avantage d'être près des nouvelles était grandement compensé par le passage continuel des troupes qui rejoignaient l'armée et des convois de malades et de blessés qui venaient se faire panser, pour la première fois, à cent lieues du théâtre de la guerre. Je voyais passer sans cesse, sous mes fenêtres, de pauvres soldats couverts de vermine, se traînant à peine et qui mendiaient quelques secours en montrant leurs plaies envenimées, pansées avec du gros chanvre. La mauvaise administration des hôpitaux militaires russes faisait horreur; ma mère, affligée de tant de négligence et révoltée de tant de dureté, établit à ses frais un hôpital, dont les soins nous occupèrent beaucoup. Je quittai l'algèbre pour faire de la charpie et, sûrement, c'était mieux employer mon temps. Les prisonniers français, absolument délaissés, furent secourus dans leur misère par d'augustes mains. Madame la duchesse d'Angoulême, plus sensible alors aux malheurs des Français qu'elle ne le fut après avoir revu la France, faisait distribuer par l'abbé Edgeworth qui mourut, comme on sait, victime de son zèle[83], des dons et surtout des consolations à ces infortunés qui périssaient à la fois de maladies cruelles et du manque absolu de soins. Il était interdit de parler devant Madame Royale des revers de l'armée française et le sentiment national qui avait dicté cette règle était toujours respecté; on admirait la fille de Louis XVI, proscrite, le cœur déchiré par d'affreux souvenirs, cédant à la pitié envers des Français que les seuls malheurs de la guerre avaient conduits sur une terre étrangère. Que l'auréole du malheur lui seyait bien! Hélas! par quelle fatalité était-il réservé au bonheur de détruire les droits que cette princesse si grande, si résignée, si noble, si touchante dans l'adversité avait acquis à la reconnaissance de la France et à l'admiration du monde[84]. J'avais souvent à Mittau l'honneur de la voir: d'abord chez ma mère, où elle ne venait jamais sans me demander, à la promenade, où elle me rencontrait quelquefois, dans son intérieur, où elle m'admettait avec bonté, mais plus souvent encore à dîner chez le roi[85]. Nous avons vu, en France, Louis XVIII aimer tellement je ne dis pas M. Decazes, mais tous les cousins de M. Decazes et, depuis, avoir tant de goût pour les petits Du Cayla que ma vanité ne saurait être flattée aujourd'hui du bon accueil que je recevais alors, et que je devais uniquement, je l'ai compris depuis, à l'amitié fort tendre qui s'était établie entre M. d'Avaray, son favori de cette époque, et ma gouvernante. Nous voyons tous les jours par combien d'attentions éloignées le roi sait montrer ses faveurs; je les avais obtenues en qualité d'élève de l'amie de son favori. Je ne puis avoir de doute à cet égard, puisque le roi ne m'a jamais montré le plus léger souvenir de ses anciennes bontés, et qu'il m'a parlé plusieurs fois avec intérêt de mademoiselle Hoffmann; je dois ajouter qu'il avait déjà parlé d'elle à M. de Talleyrand en 1814, le jour même où celui-ci fut à sa rencontre, à Compiègne[86]. On conviendra que c'est montrer à la fois une mémoire bien exacte et bien incomplète.
M. d'Avaray venait sans cesse nous dire, de la part de son Maître, d'aller dîner au château. Le roi me prenait sur ses genoux, m'embrassait, me nommait, à cause de mes yeux noirs, sa petite Italienne, me questionnait sur mes études, en un mot, me faisait mille grâces[87] dont je me souviens avec étonnement, lorsque je passe maintenant comme une ombre deux fois l'année devant son fauteuil.
Tous les vieux courtisans de l'émigration réunis à Mittau[88] venaient beaucoup plus chez ma gouvernante que chez ma mère, de qui ils n'étaient pas contents; ils la trouvaient trop peu révoltée contre Bonaparte et craignaient les discussions politiques qui s'élevaient chez elle. Mon petit intérieur était alors ce que l'on nommerait maintenantpur; mais ce qui, en 1822, est synonyme d'absurde, n'était, en 1807, que le besoin de secouer un joug oppresseur et de rendre hommage au malheur qu'il était permis encore de croire non mérité.
Mademoiselle de Choisy[89] et madame de Sérent[90] ne quittaient jamais le château, mais madame de Damas[91] allait un peu dans la société; il me semble qu'elle était moins maniérée qu'elle ne l'est à présent; je suis sûre du moins que ses toilettes étaient plus simples et qu'elle n'avait point encore adopté ces mentonnières de perles, de fourrures, de plumes et de fleurs, qui lui donnent une figure si bizarre et que les yeux observateurs de l'enfance auraient sûrement remarquées. Madame de Narbonne[92] restait avec la reine[93], lorsque Sa Majesté, ce qui arrivait souvent, ne préférait pas s'enfermer avec ses femmes…
Je n'ai jamais vu une femme plus laide ni plus sale. Les cheveux gris, coupés en hérisson, étaient couverts d'un mauvais chapeau de paille tout déchiré; son visage était long, maigre et jaune; sa taille, petite et grosse, soutenait je ne sais trop comment un jupon sale sur lequel flottait un petit mantelet de taffetas noir, tout en loques; elle me fit peur la première fois que je la vis.—La messe, vêpres, le salut, la chasse occupaient M. le duc d'Angoulême à Mittau comme à Paris. Le duc de Gramont cherchait partout un bon dîner, M. d'Agoult soignait déjà mademoiselle de Choisy[94]. À tout considérer, si on n'avait pas été aveuglé par le besoin de trouver intéressants des gens malheureux, on les aurait jugés à Mittau comme nous les jugeons aux Tuileries.
Si ce jugement est maintenant moins indulgent que ne l'était celui que je portais à cette époque, je ne dois pas l'étendre à un vertueux prélat qui n'a rien perdu de la vénération qu'il inspirait alors par l'éclat des honneurs auxquels l'opinion publique l'a appelé depuis. L'archevêque de Reims[95] était le seul des serviteurs du roi qui conservât de la dignité dans le malheur. Sa belle figure, ses nobles manières, étaient l'ornement de la Cour du monarque exilé; je ne m'approchais de lui qu'avec respect, quoique je fusse aussi éloignée de croire qu'il aurait un jour une influence réelle sur ma vie, qu'il était lui-même loin de penser que cette jeune personne si cajolée, si brillante dût un jour soigner et peut-être embellir ses dernières années.
M. d'Avaray, petit, fort laid, toujours malade, avait un peu d'esprit, assez d'ambition et beaucoup d'intrigue; il venait se faire soigner chez moi, et s'y reposait de la faveur dont il était à la fois jaloux et fatigué. Quel était cependant le véritable motif qui attirait le favori dans l'intérieur d'une jeune personne et de sa gouvernante? Les temps sont si changés que j'éprouve quelque embarras à le dire. En se reportant à l'époque dont je parle, on a pu voir que j'étais regardée comme fort grande dame et comme une riche héritière par une famille dont les malheurs suspendaient la fierté et que de nombreux besoins rendaient sensible à la fortune. D'ailleurs les espérances des Bourbons diminuaient chaque jour, les souverains se réconciliaient chaque jour avec Napoléon, ils le reconnaissaient et jamais dynastie ne parut mieux affermie que la sienne.
Dans cet état de choses, M. le duc de Berry, alors en Angleterre, n'était pas facile à marier; on désirait cependant qu'il eût des enfants et qu'une femme riche vînt adoucir les rigueurs de l'émigration. Le choix du roi, ou plutôt celui de M. d'Avaray, tomba sur moi. Mademoiselle Hoffmann, dont l'amour-propre était si aisé à flatter, touchée des soins de M. d'Avaray et des bontés du roi, devint infidèle à ses premiers vœux; elle cessa de me parler du prince Czartoryski et promit de me faire abandonner tout projet qui pourrait contrarier celui qu'on présentait.
La guerre finie, M. le duc de Berry devait venir à Mittau et la grande question s'y déciderait. Ne professant aucun culte, il aurait été facile de me faire changer de religion et ce point, ainsi que le fond de l'affaire, étaient convenus à mon insu. Je n'ai eu connaissance de ces arrangements que beaucoup plus tard, par les lettres que M. d'Avaray écrivait à ma gouvernante, de Strasbourg et de Suède, où il avait suivi Louis XVIII et par quelques mots de regret échappés à mademoiselle Hoffmann lorsque la famille royale ayant rejoint le roi en Angleterre, les communications se trouvèrent coupées et qu'elle ne reçut plus aucune nouvelle. Ce ne fut même qu'après la mort de M. d'Avaray qu'elle me montra les lettres qu'il lui avait écrites et m'expliqua l'espèce de chiffre dont il se servait.
La personne de M. le duc de Berry ne m'a jamais, depuis, inspiré de regret. J'avoue cependant que le rôle politique que sa femme pouvait être appelée à jouer aurait plu à mon ambition. Je ne sais si j'aurais convenu au prince; mais j'ai souvent pensé que ne plaçant pas mon origine dans les nuages et ne me croyant pas précisément et entièrement une émanation de la Divinité, j'aurais pu être assez utilement le lien intermédiaire entre ces demi-dieux et le reste des humains[96].
Le prince Adam Czartoryski à Mittau.—La princesse Dorothée quitte la Courlande pour retourner à Berlin.—Elle fait route par Memel où se trouve la famille royale de Prusse.—Portrait de la reine Louise.
Cependant, l'hiver était fini et, sans printemps, nous étions arrivés à un été brûlant. On annonçait l'entrevue de Tilsit et l'on commençait à parler de paix. Le prince Czartoryski qui, jusque-là, avait toujours suivi l'empereur Alexandre, voyant que le système français, auquel il était opposé, allait prévaloir, donna sa démission. Rester à proximité des nouvelles, retrouver son ami Piattoli et voir enfin cette jeune personne dont il serait peut-être un jour le mari, tels furent les motifs qui l'engagèrent à attendre à Mittau l'issue des conférences. Je sentis pour la première fois de l'embarras et une extrême timidité, lorsqu'en entrant à l'heure du dîner dans le salon de ma mère, je vis le prince et qu'à table ma place se trouva à côté de la sienne. Pendant les trois semaines qu'il resta à Mittau, il n'eut d'autre maison que celle de ma mère, non qu'elle voulût encourager ses vues sur moi, mais parce qu'elle fut enchantée de saisir une occasion de se montrer reconnaissante des bons offices qu'il lui avait rendus à Pétersbourg.
Le prince m'a assuré, depuis, qu'il m'avait trouvée agréable; je ne sais s'il m'a dit vrai, car je ne remarquais alors en lui qu'une grande attention à m'examiner. Il ne m'adressait jamais la parole et, la veille de son départ seulement, il me demanda, avec une sorte d'instance, de retourner à Berlin, par Varsovie; sa mère était dans cette dernière ville et il désirait qu'elle me vît.
Les manières froides, le silence presque maussade du prince Adam et l'examen dont il me rendait l'objet, auraient dû éloigner une personne moins prévenue en sa faveur. Le contraire arriva; sa gravité, son air sombre m'intéressaient, je croyais saisir sur son visage les traces de grandes passions, de malheurs touchants, et je ne voyais dans son regard observateur qu'une curiosité flatteuse. J'étais trop jeune pour m'attendre à une proposition formelle. Le prince, tout en souhaitant de la faire bientôt, voulut avant de prendre une sorte d'engagement, que sa mère, qu'il adorait, m'eût vue et eût approuvé son choix. Assuré de son consentement, il aurait à l'instant demandé celui de ma mère qui, sans motifs suffisants à opposer, me voyait avec déplaisir au moment d'entrer dans une famille qui avait la réputation de n'être pas facile à vivre et qui, de plus, professait une sorte de dédain pour ce qui était allemand.
Pendant que nous étions silencieusement à nous observer et à nous deviner, le traité de Tilsit[97] fut rendu public et bientôt l'empereur traversa Mittau pour retourner dans sa capitale. Il s'arrêta chez ma mère, fut charmant pour elle et pour moi, et m'aurait complètement enchantée si je ne lui eusse trouvé de la froideur pour le prince Adam dont les opinions politiques, trop différentes de celles qu'Alexandre rapportait de Tilsit, n'avaient été pour ce monarque aussi déplaisantes qu'importunes.
Le prince Czartoryski suivit l'empereur à Pétersbourg où il voulut terminer quelques affaires; son projet était de quitter ensuite le service de Russie et de venir en Allemagne où il annonçait sa visite à ma mère.
Après son départ, nous ne restâmes à Mittau que le temps nécessaire pour laisser les troupes se retirer et ne pas rencontrer trop d'obstacles sur la route. Je quittai sans regrets la Courlande au mois de septembre 1807 et ma mère me suivit six semaines plus tard. Mon désir était, sans aucun doute, de traverser la Pologne et de voir la vieille princesse Czartoryska. Mais l'abbé Piattoli, que je ne revis qu'un an après et qui alors était à Pétersbourg pour y suivre quelques petites affaires, n'avait pu me donner ses conseils sur le voyage que j'allais entreprendre: ma mère, que j'avais consultée, avait gardé le silence et montrait ne vouloir se mêler en rien de cette question. Il ne me restait que mademoiselle Hoffmann qui, depuis quelque temps n'entendant plus parler de M. d'Avaray, avait repris ses premiers projets. Elle était enchantée de me suivre et si des impossibilités matérielles, suites inévitables de la guerre, ne m'avaient pas fermé la porte de Varsovie, je serais parvenue à connaître cette mère impérieuse qui, sous le prétexte de ne vouloir se décider qu'après m'avoir vue, a contrarié les projets de son fils jusqu'à ce qu'ils fussent impossibles à réaliser.
Nous reprîmes le chemin par lequel nous étions venues de Berlin. Les sentiments qui nous avaient portées à fuir, n'étaient pas changés et nous prévoyions… que partout sur notre passage nous trouverions les Français maîtres du pays. À peine Napoléon avait-il laissé à la famille royale la ville de Memel, pour y attendre que d'énormes contributions eussent racheté la liberté du royaume. Je passai un jour dans cette ville, auprès de la princesse Louise; nous pleurâmes ensemble, sur son frère[98]… J'eus aussi l'honneur de voir la reine: qu'elle me parut touchante! qu'elle était grande dans le malheur! Forcée au cœur de l'hiver et au troisième accès d'une fièvre putride de quitter Kœnigsberg qui était menacé par les Français, elle avait été transportée mourante à Memel; échappée comme par miracle à des crises si dangereuses, elle ne reprit jamais sa santé première et conserva, depuis cette maladie, le germe destructeur qui, à la fleur de l'âge, la conduisit au tombeau[99]. Lorsque je la vis à Memel elle était encore profondément blessée de l'inutilité de son voyage à Tilsit[100]; ses devoirs de reine, d'épouse et de mère avaient eu seuls le pouvoir de lui faire oublier les injures dont elle avait été si injustement l'objet et de la déterminer à une démarche qui fit tant souffrir sa dignité[101]. Dans ce voyage elle força ses plus cruels détracteurs à rendre hommage à l'éclat de sa beauté et à la grâce incomparable de ses manières, et surtout à la noblesse de son langage et de ses sentiments. Du jour où l'empereur Napoléon vit la reine de Prusse, il cessa ses indécentes attaques[102] et ne parla d'elle qu'avec une sorte d'admiration et de respect. Il aurait désiré qu'elle fût son amie, parce qu'il redoutait sa puissance morale; il connaissait si bien l'influence que la reine pouvait exercer, qu'en apprenant sa mort il ne put s'empêcher de dire: «Me voilà avec une grande ennemie de moins.»
Quelle personne charmante que cette princesse! Jamais femme ne fut si heureuse dans son intérieur, jamais reine ne fut si persécutée sur son trône. Sa beauté était véritablement royale. Plus grande qu'on ne l'est ordinairement, sa taille était dans des proportions parfaites; ses épaules, sa poitrine, étaient incomparables; son teint était éblouissant; ses cheveux étaient à peine châtains, son front était noble, ses yeux pleins de douceur, ses lèvres vermeilles; rien n'égalait l'élégance de son cou et des mouvements de sa tête; peut-être ses dents n'avaient-elles pas tout l'éclat que l'on aurait pu désirer; ses mains, quoique blanches, étaient un peu trop fortes, et son pied était plutôt mal. Mais que ces légères imperfections étaient grandement rachetées par l'ensemble majestueux de toute sa personne[103]. Bonne à l'excès, polie comme je n'ai jamais vu personne l'être aussi bien, obligeante, souvent affectueuse, elle n'était jamais familière. Je l'ai vue parfois plus imposante que qui ce fut. Je ne sais si elle avait beaucoup d'esprit, mais ses sentiments étaient toujours si nobles, elle se montrait toujours si bien inspirée, que je ne puis croire qu'elle en ait jamais manqué. Admirable pour le roi, dévouée à ses enfants, fille respectueuse, excellente sœur, amie parfaite et courageuse, passionnée pour l'honneur de son pays, elle faisait le bonheur de son intérieur, le charme de la cour et la gloire de ses sujets. Qu'ils étaient fiers ces sujets, lorsqu'elle paraissait en public, qu'elle se montrait au spectacle, et qu'elle y excitait l'admiration et peut-être l'envie des étrangers! Qu'ils étaient vifs et sincères les transports qui l'accueillaient! Le souvenir seul de cette princesse que l'Allemagne regardait comme martyre de la bonne cause a suffi pour électriser une généreuse jeunesse[104]… On invoquait la reine Louise, on se disait que du haut du ciel elle bénissait la noble entreprise dont le succès eût comblé tous ses vœux. Chantée par tous les poètes, représentée par tous les peintres[105], par tous les sculpteurs, mais vivante surtout dans le cœur de tout ce qui l'a connue, jamais on ne laissa autant de souvenirs, autant de regrets. Jamais on ne fut autant aimé, autant adoré. La malveillance l'accusait d'un goût de parure excessif et d'un peu de coquetterie. Quel goût de parure que celui qui se refusa toujours à porter les belles robes de dentelle que Napoléon lui avait envoyées! Un reproche plus grave lui a été adressé, celui d'avoir par d'imprudents conseils attiré sur la Prusse les malheurs d'une guerre longue et désastreuse. Mais elle-même a trouvé la plus noble excuse lorsqu'elle répondit à Bonaparte qui lui adressait si indélicatement le même reproche: «Sire, la gloire de Frédéric II nous avait égarés sur notre propre puissance.» Le jour où je la vis, hélas! pour la dernière fois à Memel, elle avait une robe très simple de mousseline blanche et portait à son cou un rang de perles; je les admirais: «Oui, me dit-elle, je me suis permis de les conserver: les perles, en Allemagne, signifient des larmes, elles peuvent me servir de parure.» En effet tous ses autres bijoux furent remis au Roi pour les besoins de l'État. Le noble exemple de la reine fut imité par beaucoup de femmes allemandes. Tous les vains ornements furent sacrifiés, jusqu'aux anneaux d'or, gages de la fidélité conjugale, qui furent remplacés par des anneaux de fer. Une jeune fille qui ne possédait rien qu'une chevelure magnifique la coupa, la vendit et porta au Trésor les dix écus, qu'elle en obtint[106].
Plusieurs années après la mort de la reine, le roi créa l'ordre de Louise[107], destiné uniquement aux femmes qui, par leurs efforts et leurs conseils, avaient puissamment contribué à la délivrance de la Prusse. Ma sœur aînée, qui avait levé et soudoyé une petite troupe de 500 hommes et recueilli dans son château un grand nombre de blessés qu'elle soigna pendant plusieurs mois, fut une des premières à recevoir et porter la croix de Louise.
Je quittai Memel, désolée de me séparer de la famille royale et frémissant à l'idée de rencontrer à quelques lieues de là les avant-postes français. Je traversai ce même pays, si florissant il y avait un an, maintenant dévasté, ruiné par la guerre. Le chaume des cabanes était enlevé, des villages entiers étaient déserts, d'autres réduits en cendres. Les petites croix des cimetières semblaient plus pressées. La disette et une horrible épidémie régnaient dans ces malheureuses contrées. Les hommes, les animaux, mouraient avec une effrayante rapidité. Nous n'osions nous arrêter nulle part, et ne quittions plus notre voiture. Le lait, le beurre, la viande, tout était infecté. Nous n'avons eu, pendant les trois quarts du voyage, d'autre nourriture que du pain d'orge, et d'autre boisson qu'un peu de rhum mêlé dans de l'eau.
Arrivée à Berlin.—La ville est occupée par les Français, et la maison de la princesse par le général commandant la place.—Première communion de la princesse Dorothée.
Enfin nous arrivâmes à Berlin. On m'avait assuré que le commandant français, M. de Saint-Hilaire, était un homme fort poli qui, prévenu de mon arrivée, s'empresserait de me rendre mon appartement. D'ailleurs ma maison, bâtie par Frédéric II pour sa sœur la princesse Amélie, est tellement vaste que plusieurs familles pourraient l'habiter commodément. Je ne faisais donc aucun doute de m'y retrouver dans mes habitudes. Seulement je désirais y arriver de nuit, pour retarder, autant qu'il dépendait de moi, le moment où il me faudrait voir Berlin peuplé d'étrangers. Je sentais que ce spectacle me serait affreux; aussi je ne sortis de ma mauvaise chambre, au fond d'une seconde cour, la seule que l'on ait pu obtenir pour moi… que huit jours après y être entrée, tant j'avais peur d'entrevoir mes hôtes. À force de représentations et d'instances, nous obtînmes deux chambres pour moi et deux pour ma mère que nous attendions; ces chambres étaient celles que dans d'autres temps nos femmes de chambre avaient occupées.
J'étais indignée de mon mauvais établissement, de l'horrible saleté de ma maison, des dégâts que l'on commettait journellement et des plaintes qui arrivaient de partout. Mes tuteurs gémissaient de la ruine que la guerre appelait à sa suite et dont j'avais plus particulièrement souffert que beaucoup d'autres propriétaires par la position de mes terres, situées sur les routes militaires, et par l'établissement dans ma maison du commandant français et d'un nombreux état-major, dès les premiers moments de l'occupation de Berlin.
Je ne sortais plus, je ne m'habillais que de noir. Je ne cherchais de distractions que dans le travail et dans les rêves d'un meilleur avenir. Beaucoup de mes amis étaient dispersés; mais le petit nombre de ceux qui se trouvaient à Berlin venait le soir gémir avec moi sur le malheur du temps.
Ma mère, qui n'était pas Prussienne et qui était entrée dans les combinaisons nouvelles de l'empereur de Russie, n'éprouvait d'ailleurs que de légers changements dans son existence, allait souvent dans la société française. C'est là, qu'éblouie par les succès de Napoléon, son désir de le voir et de connaître la France s'augmentait chaque jour et devint bientôt une sorte de passion. Je venais d'avoir quatorze ans, on songeait à me marier et personne n'avait encore pensé à me faire faire ma première communion. En Allemagne, cette cérémonie marque l'entrée dans le monde d'une jeune personne; à dater de ce jour elle y est complètement admise; elle est présentée à la cour, va partout, et pour peu qu'elle soit un bon parti, les maris arrivent en foule. Mademoiselle Hoffmann crut avec raison qu'un temps de deuil public ne pouvait guère être mieux employé que par les instructions religieuses nécessaires pour recevoir la confirmation. Ce sacrement précède la première communion chez les luthériens. Un pasteur respectable, M. Riebeck, vint passer une heure chez moi deux fois par semaine; il me fit lire l'Ancien et le Nouveau Testament et, sans discuter les autres cultes, sans me faire connaître les dogmes des autres religions, ses instructions se bornaient à des exhortations morales qui auraient pu convenir également à un calviniste, à un catholique ou à un grec. Le vendredi saint n'était pas pour les protestants un jour qui exclût la consécration; on le choisit pour me donner le sacrement de confirmation. Je le reçus seule dans la grande église Saint-Nicolas[108] et fus ensuite à la sainte table avec tous les fidèles, parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup que l'intérêt et la curiosité y avaient attirés. Cette cérémonie fut singulière et j'en conserve un souvenir très vif. Au lieu de me faire apprendre par cœur, comme c'est l'usage, les réponses aux questions que le pasteur vous adresse, celui qui m'avait instruite m'engagea à dresser moi-même une sorte de profession de foi: elle montrait le désir d'un jeune cœur d'être utile au prochain et agréable à Dieu qu'il commençait à connaître. Je ne me proclamais que chrétienne: il n'y avait pas un mot dans mon petit discours qui me fit appartenir à une secte plutôt qu'à une autre; il était simple, on en fut touché, car, pendant que je le disais à haute voix, j'entendis sangloter autour de moi. J'étais entourée de tous les serviteurs de notre maison qui, de bonne heure, s'étaient rendus à l'église pour être plus près de moi. Mes maîtres, mes amis, tout Berlin voulait me voir et m'entendre. Cette cérémonie fut à la fois imposante et triste. Suivant l'usage pratiqué le vendredi saint dans notre Église, tout le monde était en deuil; moi-même j'avais une longue robe noire et un voile de la même couleur. Une chaîne qui suspendait une croix à mon cou complétait mon vêtement funèbre, et me donnait presque l'air d'une religieuse. Des cierges nombreux répandaient par intervalles une vive clarté, mais laissaient dans les ténèbres les voûtes gothiques de l'église. Le jour était bas et nébuleux, et aucun rayon de soleil ne venait diminuer cette solennelle obscurité. Tout dans cette enceinte attristait la pensée. J'éprouvais tout à coup les impressions les plus sombres; l'avenir sembla se dévoiler à mes yeux dans l'instant où le pasteur, après avoir appelé sur moi la bénédiction du Très-Haut, me déclara reçue dans la communion des fidèles; je compris que c'était pour combattre, pour lutter péniblement que l'on me faisait entrer dans la vie, et non pour y parcourir une carrière heureuse et brillante telle que tout semblait me l'annoncer. Les prestiges de mon enfance s'évanouirent; je perdis connaissance vers la fin de la cérémonie. Je n'ai eu depuis que trop de raisons de me convaincre que le cri de mon avenir s'était fait entendre.
Le lendemain, ma mère me dit que Berlin ne lui convenait plus, qu'elle y était mal établie pour le moment, et qu'après le départ des Français, lorsque la cour serait revenue, la froideur que ses opinions politiques avaient inspirée à la reine, dont elle avait été l'amie intime, lui rendrait désormais le séjour de cette ville désagréable; qu'elle allait donc se fixer dans ses terres en Saxe, jusqu'à ce que mon mariage lui donnât une liberté plus absolue de voyager et d'aller en France, ce qu'elle souhaitait ardemment. Elle me montra, en même temps, un grand désir que je vinsse la rejoindre et, comme je possédais une jolie maison de campagne, à une demi-lieue de la sienne, dans laquelle je serais indépendante de fait et cependant sous l'aile maternelle, ce que mon âge rendait de plus en plus nécessaire pour moi et plus convenable, je l'assurais que je ne tarderais pas à la suivre. Je me réservai, cependant, de venir encore passer l'hiver suivant à Berlin, pour y trouver les maîtres dont j'avais besoin.
Les plus grands méfaits qui s'étaient passés dans ma maison dataient du premier commandant français, le général Hulin[110]. Je n'avais pas eu trop à me plaindre de son successeur le général Saint-Hilaire; et cependant je ne l'avais vu qu'une fois, à mon arrivée, car mon accueil maussade et fier ne l'avait pas engagé à renouveler ses visites. Je n'avais donc aucun rapport avec lui, lorsqu'il entendit parler de mon départ pour la Saxe; il sut que je devais traverser un pays infesté de malfaiteurs qui profitaient des désordres de la guerre pour dévaliser impunément les voyageurs et il m'offrit, sans rancune et de fort bonne grâce, deux de ses aides de camp pour m'accompagner… J'acceptai et j'eus raison, car nous fûmes attaqués à une demi-journée du but de notre voyage. M. Lafontaine, un des aides de camp du général, tué depuis à Wagram, fut dangereusement blessé par un des brigands qui voulaient nous dévaliser. Nous leur échappâmes, mais ce ne fut qu'avec peine que nous parvînmes à transporter le pauvre blessé. Il resta dix semaines chez nous à la campagne; en le soignant nous primes en amitié lui et son général, avec lequel cet accident nous mit en correspondance.