Séjour au château de Löbikau.—Arrivée des prétendants.—Dorothée reste fidèle au souvenir du prince Adam Czartoryski, envers lequel elle se croit engagée.—Intervention de l'empereur Alexandre en faveur du prince de Talleyrand qui demande la main de la princesse de Courlande pour son neveu, le comte Edmond de Périgord.—Le mariage a lieu à Francfort, le 22 avril 1809.
Je touchais à ma quinzième année et, malgré les ravages de la guerre, on me croyait encore assez de fortune pour que des grands seigneurs ruinés, tels que les princes de Hohenlohe et de Solms, désirassent rétablir leurs affaires en m'épousant. Mon éducation que l'on savait avoir été soignée et ma position qui était brillante me faisaient aussi rechercher par des princes plus considérables, tels que les ducs de Cobourg et de Gotha et le prince Auguste de Prusse.
J'avais une de ces figures qui, sans plaire à tout le monde, étaient toujours remarquées; elle parut faire assez d'impression sur le jeune prince Florentin de Salm, pour que j'eusse quelque raison de soupçonner qu'il était amoureux de moi.
Ma mère avait la bonté de recevoir les visites et les soins de tous ces messieurs qui, pour la plupart, l'ennuyaient assez. Quant à moi, j'habitais, comme je l'ai dit, un joli pavillon quarré placé au milieu d'un parc charmant et situé à une demi-lieue du château de ma mère. Je n'allais guère chez elle, à Löbikau, qu'aux heures où je savais la trouver seule et me plaisais à me rendre, pour ainsi dire, invisible aux yeux de tous ces prétendants. Ma mère ne voulait avoir l'air ni de les repousser, ni de les encourager; elle répétait que j'étais maîtresse de mon choix, et, comme je n'osais dire qu'il était tout fait, il fallait bien recevoir dans mon castel ces messieurs que ma mère venait de temps en temps me présenter. Je n'étais que polie et ne me montrais ni flattée, ni touchée de leurs soins. Quoique la manière dont on me les faisait passer en revue ne dût pas leur être très agréable, rien ne les décourageait; il serait difficile d'être plus tenace; surtout le prince de Mecklembourg et le prince de Reuss avaient complètement établi leur domicile chez ma mère. Le secrétaire, le médecin, la demoiselle d'honneur, les amis, les connaissances, tous étaient employés; chacun d'eux était dans les intérêts d'un de mes amoureux. J'entendais chanter leurs louanges toute la journée, sans être touchée; j'écoutais du plus beau sang-froid leurs déclarations et les éloges qu'ils me donnaient, et n'étais jamais occupée qu'à les déjouer par mon maintien insensible et dédaigneux. Cette lanterne magique m'amusait assez; j'étais d'ailleurs charmée que le prince Adam entendît dire que j'étais fort recherchée et qu'il sût, en même temps, que je n'accueillais aucune proposition.
On trouvera peut-être que je me suis étendue, avec une orgueilleuse complaisance, sur le nombre et la qualité des personnes qui me recherchaient en mariage. J'ai hésité à les nommer; mais je me suis dit que, si jamais cesSouvenirsavaient quelque publicité, les personnes que je cite auraient, ainsi que moi, disparu pour toujours, et qu'il est nécessaire pour l'intelligence future de ma position de bien faire connaître ce qu'elle était dans le principe; on comprendra beaucoup mieux que de toutes les chances qui m'étaient offertes, j'aie couru la moins vraisemblable. Le prince Adam était à Varsovie, d'où il écrivait à l'abbé Piattoli qui était venu nous joindre, que son projet était d'aller aux eaux de Bohême avec sa mère, de venir ensuite à Löbikau et là de me demander formellement en mariage. Mais la vieille princesse Czartoryska qui, au fond du cœur désirait que son fils épousât une jeune personne qu'elle avait élevée et qu'elle adorait, trouvait chaque jour un prétexte pour retarder son voyage; elle laissa passer la saison des eaux et alors ne parla plus que de l'année prochaine. Ma mère se montrait blessée pour moi de cette mauvaise grâce; l'abbé ne répondait qu'avec embarras aux reproches qu'elle lui faisait de m'avoir exclusivement attachée à un projet qui éprouvait des difficultés auxquelles je n'étais pas faite pour m'attendre. Je trouvais qu'elle avait un peu raison, mais j'étais loin d'en convenir; je croyais le prince tout aussi contrarié que moi et cette conviction me faisait supporter, avec plus de douceur que je n'en montrais habituellement, les mécomptes de l'amour-propre.
Les choses en étaient là, lorsqu'une lettre de l'empereur Alexandre[111] annonça à ma mère que d'Erfurt[112], où il était alors, il viendrait la voir; il la prévenait qu'il ne lui demanderait qu'à dîner et qu'il ne serait accompagné que du prince Troubetzkoï, son aide de camp, et de M. de Caulaincourt, ambassadeur de France[113], qui retournait avec lui à Pétersbourg. En effet, le 16 octobre 1808, l'empereur arriva à Löbikau, à cinq heures du soir. Ma mère insista pour que je sortisse de ma retraite ce jour-là; j'obéis. Elle était entourée de sa sœur, de ses filles, la princesse de Hohenzollern, la duchesse d'Acerenza et moi, du grand-duc de Mecklembourg, beau-père de l'empereur, du prince Gustave, dont j'ai déjà parlé, du prince de Reuss et d'un grand nombre de personnes que la curiosité avait attirées. L'empereur fut plein de grâce pour tout le monde et voulut surtout être occupé de moi. Il me dit qu'il me trouvait grandie, embellie et ajouta, en plaisantant, qu'il savait que j'étais comme Pénélope, entourée de beaucoup de prétendants qui se plaignaient de mes rigueurs. J'étais si éloignée de supposer qu'il fût venu avec l'intention de fixer le choix de ma mère, que je répondis sans embarras à cette plaisanterie qui dura assez longtemps. À table, ma mère et M. de Caulaincourt me séparaient de l'empereur, de manière que la conversation passait devant eux. Tout à coup l'empereur me demanda si je n'étais pas frappée d'une sorte de ressemblance qu'il prétendait avoir découverte entre le prince Czartoryski et M. de Périgord[114].
«De qui Votre Majesté veut-elle parler? répondis-je, en rougissant de m'entendre interpeller par une question que j'aurais cru plus délicat de ne pas m'adresser.—Mais de ce jeune homme assis là-bas, du neveu du prince de Bénévent, qui accompagne le duc de Vicence à Pétersbourg, fut la réponse de l'empereur.—Pardon, Sire, je n'avais pas remarqué l'aide de camp du duc de Vicence, et j'ai la vue si basse qu'il m'est impossible, d'ici, de distinguer ses traits.» Ma mère eut l'air mécontent. L'empereur se tut et M. de Caulaincourt me dit que le neveu du prince de Bénévent n'était pas son aide de camp, qu'il était momentanément attaché à l'ambassade de Pétersbourg. Cette explication ne m'intéressait guère et je l'écoutai à peine. Après le dîner, l'empereur pria ma mère de passer dans son cabinet; ils y restèrent enfermés deux heures. En quittant le salon ma mère me dit: «Soyez polie pour le duc de Vicence, causez avec lui, vous savez que l'empereur le traite comme son ami. Je n'ai pas obtenu de vos sœurs qu'elles lui adressassent la parole; votre tante partage toutes les ridicules préventions dont il est l'objet; mais vous qui êtes trop jeune pour avoir des opinions politiques, ou du moins pour en montrer, je vous charge de vous occuper de M. de Caulaincourt, car je ne veux pas qu'il parte mécontent.» Je me dévouai; et pendant que mes sœurs et ma tante causaient avec le petit groupe de princes allemands, je m'assis à côté de l'ambassadeur. La conversation d'une très jeune personne… avec un général de l'armée de Bonaparte ne pouvait être, réciproquement, bien satisfaisante; elle le fut cependant pour moi; je trouvai à M. de Caulaincourt l'air noble et beaucoup d'usage du monde. M. de Vicence était loin de ressembler aux courtisans de Napoléon que j'ai vus depuis. Probablement je lui parus moins gauche et moins maussade qu'aurait dû l'être aux yeux de l'élégance française une personne élevée au fond de l'Allemagne, car dans une lettre qu'il écrivit le lendemain au prince de Bénévent, dont il était l'ami, il fit de moi assez d'éloges. J'ai lu, depuis, cette lettre; elle commençait par ces mots: «La belle Dorothée a quinze ans; elle paraît fort bien élevée. Nous avons trouvé le château rempli d'épouseurs, mais le grand rival n'y était pas.»
L'empereur quitta Löbikau à onze heures du soir. Ma mère ne me dit rien du sujet de la conversation avec lui; elle me demanda seulement le lendemain comment j'avais trouvé M. de Périgord. «Mais, maman, je ne l'ai pas regardé; il me semble, d'ailleurs, qu'il s'est tenu constamment dans le premier salon.» La même question fut répétée à mes sœurs, elles firent à peu près la même réponse. Il se trouva que personne ne s'était occupé du neveu d'un homme qu'on regardait alors en Allemagne comme presque aussi puissant que Napoléon lui-même. Ce manque d'attention donna de l'humeur à ma mère; elle fit dire à M. Piattoli de venir lui parler, s'enferma avec lui et fut aussi rêveuse le reste de la journée que l'abbé parut attristé et découragé, cependant personne ne dit un mot.
Mademoiselle Hoffmann, qui voyait qu'on se défiait d'elle et qui en était très blessée, me dit qu'elle croyait que nous ferions bien de retourner à Berlin. J'étais moi-même vaguement troublée de l'air préoccupé de ma mère et de l'abbé; celui-ci évitait même de me parler du prince Adam. Enfin, mécontente de tout le monde, je ne demandais pas mieux que de m'éloigner et je repris assez tristement, au mois de novembre, la route de Berlin. Les armées françaises devaient évacuer la ville dans quelques semaines[115]; déjà une partie des bureaux du commandant était renvoyée et mon appartement me fut rendu. Le général Saint-Hilaire, touché des soins assidus que nous avions eus pour son aide de camp, cherchait par toutes sortes de moyens à nous laisser de lui des souvenirs agréables; nous lui savions gré de son intention et, pendant les dernières semaines, il s'établit entre lui et nous une réciprocité de bons procédés, desquels il résulta une sorte d'amitié qui me fit donner à sa mémoire des regrets véritables, lorsque j'appris l'année suivante qu'il avait été tué à la bataille d'Essling.
Le jour de naissance de ma mère était au mois de février et elle me répétait si souvent, dans ses lettres, qu'elle espérait que je viendrais la retrouver à cette époque, qu'il me fut impossible de ne pas céder à son désir. D'ailleurs l'abbé Piattoli, qui était resté auprès d'elle, m'écrivait des lettres si entortillées, si énigmatiques, sur l'objet qui m'intéressait le plus au monde, que je ne fus pas fâchée d'éclaircir définitivement ma situation qui me semblait de plus en plus environnée de mystère. Je quittai Berlin à la fin de janvier; hélas! je disais un bien long adieu à cette ville, mon berceau, le théâtre des innocentes joies de mon enfance!
Je m'arrêtai dans une petite ville, à quelques lieues de Löbikau, pour voir l'abbé Piattoli et causer avec lui. Il s'était établi là pour être plus près des médecins. Atteint de la cruelle maladie dont il est mort, je le trouvai si souffrant, si changé, que je n'osais presque aborder la question qui me tenait le plus au cœur. Je lui demandai cependant s'il avait des nouvelles du prince Czartoryski. «Je n'en ai point, me dit-il: ce silence doit vous prouver, ma chère enfant, que nos rêves étaient des chimères.—À Dieu ne plaise! m'écriai-je.—N'en parlons plus, reprit-il avec émotion, ce sujet de conversation me fait mal.» Forcée au silence, je le quittai aussi remplie d'incertitude que lorsque j'étais arrivée près de lui.
Ma mère me reçut avec une joie et une grâce que je ne lui avais jamais vues. Elle me dit que dans la mauvaise saison, il ne fallait pas songer à habiter mon pavillon d'été, qu'elle m'avait fait préparer un appartement et qu'elle voulait absolument me garder. Tout me paraissait étrange et nouveau dans cet accueil et semblait m'annoncer quelque événement connu de tout le monde, excepté de moi. Je ne pouvais définir l'espèce de terreur dont je me sentais agitée; les caresses même de ma mère m'inquiétaient, mais ce qui me déplaisait par-dessus tout c'était la présence inattendue d'un Polonais, le comte Batowski, jadis de la société de ma mère et qui s'était depuis établi en France; il me paraissait tombé des nues; je ne pouvais deviner le motif qui le faisait arriver tout droit de Paris, au cœur de l'hiver, dans un lieu qui ne devait lui offrir ni intérêt, ni amusement. Cependant trois ou quatre jours s'étaient passés sans qu'il fût survenu le moindre changement; je commençais à me calmer, lorsqu'un soir pendant que tout le monde était à écrire pour le départ du courrier et que j'étais seule au salon à préparer du thé, j'entendis le petit cor de chasse de nos postillons allemands annoncer l'arrivée d'un étranger. Un valet de chambre entra presque aussitôt et me demanda où était ma mère? «Dans son cabinet, elle veut être seule.—Mais il faudrait cependant l'avertir qu'un officier français, le même qui était ici avec le comte de Vicence, vient d'arriver.» À l'instant je compris tout, et les grâces de l'empereur, et les soins de ma mère, et cette prétendue ressemblance avec le prince Czartoryski; je ne pus donner aucun ordre à l'homme qui était devant moi, encore moins prévenir ma mère. Terrifiée à l'idée que M. de Périgord pouvait entrer dans ce salon où j'étais seule, je ne songeai qu'à me sauver. Je traversai le vestibule en courant, je montai rapidement l'escalier, et j'arrivai enfin, hors d'haleine, dans ma chambre. Mademoiselle Hoffmann qui s'y trouvait me demanda ce qui m'était arrivé. «Il est ici, répondis-je.—Qui, le prince Adam?—Hélas! non, ce Français!» Et me voilà à fondre en larmes. «Je suis sûre qu'il vient pour m'épouser.—Eh bien, vous le refuserez.—Oui, mais maman?—Elle ne vous a pas contrariée, jusqu'à présent.—Parce qu'elle ne se souciait d'aucun des mariages que j'ai refusés; mais vous connaissez son amour pour la France, son désir de s'y fixer.—Elle ne peut vous contraindre: calmez-vous donc, vous ne serez pas en état de paraître et ce qu'il y aurait de pis serait de montrer le trouble dans lequel vous êtes.» Me voilà donc séchant mes larmes et descendant avec un maintien assez calme au salon où l'on m'avait déjà demandée.
Ma mère était à la fois rayonnante et embarrassée; elle tenait dans ses mains plusieurs lettres qui paraissaient lui avoir été remises à l'instant. Après les avoir parcourues, elle me présenta à M. de Périgord que, pour le coup, il fallut bien regarder. M. Batowski était affairé, enchanté, insupportable; tout le reste de la maison paraissait aussi triste que je l'étais moi-même. Pourquoi en effet cette soudaine apparition? Comment l'expliquer si ce n'était par ma proposition de mariage que ma mère paraissait disposée à accueillir. Je me retirai de bonne heure et ne dormis guère.
Le lendemain matin, on vint dire à mademoiselle Hoffmann que ma mère désirait lui parler: elle s'habille à la hâte, descend, remonte fort troublée, au bout d'une heure, et me dit: «Allez chez madame votre mère, elle vous demande.—Que vous a-t-elle dit? que veut-elle de moi?—Vous le saurez, allez, et ne la faites pas attendre.» J'arrive chez ma mère qui était encore couchée; des lettres, les mêmes, à ce que je crus, que celles de la veille, étaient éparses sur son lit. «Il est temps, me dit-elle, de vous faire connaître le véritable motif de la visite que l'empereur de Russie m'a faite ici, à son retour d'Erfurt. Il croit avoir de grandes obligations au prince de Bénévent et il voudrait les reconnaître: Sa Majesté ayant témoigné à ce prince le désir de lui être agréable, celui-ci l'a prié de protéger auprès de moi la demande qu'il voulait me faire de votre main pour son neveu. L'empereur a donné sa parole que ce mariage aurait lieu; il est venu me le dire, en ajoutant qu'il comptait trop sur mon amitié pour ne pas être sûr que je l'aiderais à donner à un homme qu'il aime et qu'il lui importe de satisfaire, la seule preuve d'amitié qu'il eût l'air de désirer. J'ai répondu à l'empereur que toujours disposée à lui montrer le dévouement et la reconnaissance que je professe pour lui, je craignais cependant qu'il ne vînt m'en demander une preuve qu'il ne serait pas en mon pouvoir de lui donner. Je lui ai dit:—Vous connaissez, Sire, les idées antifrançaises des têtes allemandes, ma fille les partage toutes; elle a beaucoup d'absolu dans le caractère, sa position la rend indépendante, et ses sœurs, ses parents, ses amis, la cour de Prusse, toute l'Allemagne crieront contre ce mariage. Sans avoir à me plaindre de Dorothée, je sais cependant que j'ai peu d'influence sur son esprit; et d'ailleurs, je vous dirai avec franchise, Sire, qu'il est depuis longtemps question du mariage de ma fille avec un des anciens amis de Votre Majesté. Le prince Adam Czartoryski est l'homme qu'elle préfère; je n'ai aucune raison grave à opposer à son choix et je ne vois aucun moyen d'empêcher que ce mariage n'ait lieu l'année prochaine.—Le désirez-vous? reprit l'empereur.—Non, Sire: une grande différence d'âge, le caractère difficile de la vieille princesse et la mauvaise grâce qu'elle a mise jusqu'à présent dans cette affaire, m'en éloignent plutôt.—Alors, dit l'empereur, je n'admets aucune de vos autres raisons; la jeune Dorothée, à quinze ans, ne peut avoir des opinions politiques bien arrêtées; pour éviter tout le commérage que vous redoutez, il ne faut parler du mariage que je sollicite qu'au dernier moment; d'ailleurs, votre fille et vous-même seriez fixées en France et les cris de l'Allemagne vous seraient alors bien indifférents. Je crois la jeune princesse trop bien élevée pour que l'influence maternelle puisse être nulle sur elle lorsque vous consentirez à l'employer. Quant à Adam Czartoryski, je vous assure qu'il ne se soucie nullement de se marier[116], et qu'il se laissera toujours gouverner par sa mère, qui est une vieille Polonaise intrigante et dangereuse. Je ne vois dans tout ceci qu'une jeune tête que l'on s'est plu à exalter, car Adam est un excellent homme, sans doute, mais il est devenu si sauvage et si triste que rien en lui ne me semble propre à séduire une personne de quinze ans. Enfin, ma chère duchesse, je n'accepte aucune excuse, j'ai donné ma parole; je demande la vôtre, et je la demande comme un témoignage de l'amitié que vous m'avez promise et que je crois mériter.»—«Vous connaissez, ma chère enfant, continua ma mère, la reconnaissance que je dois à l'empereur Alexandre; vous savez qu'en Russie les bontés du souverain sont toujours précaires; que tout dépend de sa fantaisie et qu'il est pour moi du plus grand intérêt de soigner sa bienveillance; je lui ai promis que je ferais mon possible pour vous décider au mariage qu'il désire; je vous prie donc de ne pas refuser sans avoir bien pesé les avantages qui peuvent résulter pour toute votre famille de cette alliance. Lisez d'abord les lettres que je viens de recevoir.» Elle me remit alors les deux lettres qui étaient sur son lit; la première était de l'empereur qui répétait à peu près et avec de nouvelles instances toutes les choses qu'il lui avait dites; la seconde était du prince de Bénévent[118]. Il est inutile de dire qu'elle était parfaitement spirituelle et aussi adroite que possible pour diminuer les préventions dont la France et lui-même étaient l'objet. Il parlait de son neveu Edmond de Périgord comme d'un jeune homme qu'il aimait comme son fils, qu'il regardait comme tel et qui serait son héritier. Il parlait ensuite de moi de la manière la plus flatteuse et finissait par un mot touchant sur sa vieille mère[118] âgée de quatre-vingts ans, qui serait si heureuse, disait-il, de voir le bonheur de sa famille assuré, avant de finir sa grande carrière. Il ajoutait un alinéa sur l'éclat de la naissance, le lustre des anciens souvenirs et sur la noblesse sans mélange des grandes familles d'Allemagne. Enfin, je ne crois pas que dans toute sa carrière ministérielle le prince Bénévent ait jamais rédigé avec autant de soin la note diplomatique la plus importante. Cette lettre me fit quelque impression, au lieu que je ne trouvais dans les raisonnements autocrates d'Alexandre qu'un abus de position révoltant.
Lorsque j'eus replacé silencieusement les deux lettres sur le lit de ma mère, elle me demanda si je n'avais rien à lui dire. «Si je ne me croyais pas engagée au prince Adam, si dès l'âge de douze ans je n'avais pas accoutumé mon esprit à le regarder comme le seul homme que je doive épouser, si je n'étais pas arrivée à m'attacher sincèrement à cette idée et à placer toutes mes espérances de bonheur dans cette union, j'aurais pu, ma chère maman, répondis-je, essayer d'oublier le passé et de vaincre toutes mes répugnances actuelles pour faire une chose que vous paraissez désirer vivement; mais comme je ne peux croire que les retards qu'éprouve l'arrivée du prince Adam tiennent à sa volonté et que je ne puis me persuader, après tout ce qu'on m'a dit, qu'il n'attache plus à moi aucun prix, je croirais manquer à toutes les espérances que vous m'avez permis de donner et de concevoir, si je m'occupais de tout autre établissement; quitter ma patrie, aller à la cour de Bonaparte, m'éloigner de tous mes amis, épouser quelqu'un que je ne connais pas, accepter une position dont j'ignore tous les détails, seraient des difficultés qui, toutes réelles qu'elles sont, pourraient être surmontées pour vous faire plaisir et arranger vos rapports avec l'empereur Alexandre; mais votre situation n'est heureusement pas assez mauvaise, ma chère maman, pour que je me croie obligée de lui sacrifier ce que depuis si longtemps je regarde comme devant assurer le bonheur de mon avenir.» Je voulais lui baiser la main; elle la retira et montra à la fois de l'humeur et de la tristesse, car elle avait des larmes dans les yeux. Elle me dit avec humeur et émotion que je sacrifiais sa tranquillité et que je compromettais sa position russe pour des chimères, que j'allais de plus lui attirer l'inimitié du prince de Bénévent, regardé par les étrangers comme très puissant et très redoutable, que Napoléon lui-même croirait mon refus dicté par la haine contre la France et que les persécutions s'étendraient sur toutes les positions et sur tous les individus de notre famille. Elle se plaignait d'être peu heureuse par ses enfants et de trouver surtout en moi, qu'elle disait préférer à mes sœurs, une singulière ingratitude. «Vous voyez, me dit-elle, que l'empereur vous croyait assez bien née pour ne pas douter de l'influence que votre mère pourrait avoir sur vous; mais vous placez dans votre indépendance et dans votre froideur à mon égard une sorte d'amour-propre qui appartient au plus mauvais caractère. Du moins soyez polie pour M. de Périgord; et pour ne pas vous donner un ridicule, je laisserai passer deux ou trois jours avant de répondre au prince de Bénévent, car il faut au moins que vous ayez l'air de réfléchir. Je veux aussi que vous soyez plus obligeante pour M. de Batowski; il connaît tous les rapports de M. de Talleyrand et vous pouvez bien consentir à écouter ce qu'il aurait à vous dire sur cette illustre famille.»
Je n'avais jamais vu ma mère aussi émue, aussi mécontente, et cette excessive agitation dans une personne habituellement si douce et si calme me fit une impression inattendue et douloureuse. Ces reproches si nouveaux dans sa bouche me brisèrent le cœur. Je sortis tout en pleurs de sa chambre et remontai dans la mienne où mademoiselle Hoffmann m'attendait. Je lui racontai ce qui venait de se passer et elle me dit que ma mère l'avait prévenue de la proposition qu'elle allait me faire et lui avait demandé sa parole d'honneur de n'influencer en rien ma décision. «Je la lui ai donnée, ajouta-t-elle, avec d'autant moins de restriction que pour la première fois elle m'a vivement reproché d'être la cause de votre froideur et de votre manque de confiance à son égard. Suivez donc vos propres inspirations; vous avez assez d'esprit pour vous guider vous-même; je ne veux me charger d'aucune responsabilité dans une question aussi délicate; je me borne à vous engager à être polie pour M. de Périgord et à laisser M. Batowski vous parler; vous devez cette marque de déférence à madame votre mère.»
J'appris alors positivement ce dont je commençais à me douter, c'est que M. Batowski avait été le premier à lui donner l'idée de me demander en mariage pour son neveu, qu'il l'avait prévenu en même temps de celui dont il était question avec le prince Czartoryski et avait indiqué l'empereur Alexandre comme pouvant seul lever cette difficulté. Dans la même journée il me fallut entendre l'éloge de tous les Talleyrand du monde. Il était facile de louer le prince de Bénévent sur son esprit et ses grands talents. Sa position brillante sans doute fut encore magnifiée et ses brouilleries avec Bonaparte furent passées sous silence, non seulement auprès de moi, mais surtout auprès de ma mère qui était charmée, éblouie du crédit que l'on supposait encore au vice-grand électeur. M. Edmond fut représenté comme un jeune homme d'une bravoure éclatante et d'un caractère charmant; son père comme tout ce que l'on pouvait voir de plus séduisant et de plus aimable; madame de Noailles[119], sœur de M. Edmond, comme la bonté, la simplicité et en même temps l'élégance en personne. Enfin ils étaient tous des êtres parfaits. Il fallait cependant bien dire quelques paroles de la princesse de Bénévent; mais il en parla très légèrement et comme d'une personne si insignifiante et si annulée qu'elle ne pouvait être regardée comme un inconvénient. Je faisais bien la part de l'exagération commandée par la situation de M. Batowski, mais je ne pouvais prévoir qu'elle fût aussi démesurée. «Si j'étais libre encore, lui dis-je, tout ce que vous m'apprenez serait bien propre à détruire ma répugnance; mais je me regarde comme engagée, je l'ai dit à ma mère, et je n'ai rien à ajouter.»
Quelle était cependant l'attitude de M. de Périgord? Celle d'un très jeune homme fort embarrassé d'être examiné et probablement refusé par une jeune personne triste et maussade. Il montrait d'ailleurs la plus grande réserve et ne parlait presque jamais. Il était impossible d'augurer de son caractère et de son esprit, car personne n'a jamais fait autant d'usage… du silence.
M. Batowski nous dit le soir même qu'il irait le lendemain savoir des nouvelles de M. Piattoli. Il revint le second jour et me remit une lettre de ce pauvre abbé dont l'état empirait à vue d'œil. Je montai dans ma chambre pour lire cette lettre; elle était tracée d'une main tremblante et je fus bouleversée de son contenu. «Toutes nos espérances sont détruites, me disait-il; j'ai enfin reçu des nouvelles de Pologne; elles ne sont pas du prince Adam, mais d'un ami commun qui m'annonce que le mariage du prince avec mademoiselle Matuschewitz est arrangé, que tout Varsovie en parle, et que la vieille princesse est enchantée. Voilà donc, ma jeune amie, l'explication de ce long silence.» Sa lettre était courte: «Je suis si souffrant, ajoutait-il, que je ne puis en écrire davantage.»
Je demandai des chevaux à l'instant et, faisant à peine quelques excuses à ma mère, je partis pour chercher à obtenir plus de détails de l'abbé et m'assurer de la vérité d'un fait qui me paraissait impossible à croire. J'arrive, je trouve M. Piattoli presque mourant. Il voulait être seul et j'eus beaucoup de peine à obtenir qu'il me vît un instant. «Soyez heureuse, me dit-il, sans me donner le temps de faire une seule question. Soyez bien pour votre mère. Votre imagination me fait trembler, mais vous avez beaucoup d'esprit; servez-vous-en dans les circonstances difficiles que je prévois pour vous. Vous avez été le grand intérêt de mes dernières années; pardonnez-moi d'avoir voulu diriger votre avenir et confiez-le désormais à Madame votre mère.» Il se tut, je voulus parler, mais il ne me répondit pas et me fit signe de la main de m'éloigner; il mourut quelques jours après.
La personne qui, avec un zèle admirable, l'a soigné pendant sa longue maladie, et ne l'a pas quitté dans ses derniers moments, possédait sa plus intime confiance. Voici ce qu'elle m'a raconté lorsque, mariée depuis quatre ans, je vins momentanément en Allemagne et que je demandai à la voir.
Ma mère, craignant de déplaire à l'empereur Alexandre, passionnée pour la France où elle désirait se fixer et aussi heureuse d'avoir en moi un prétexte pour réaliser ce projet que mécontente du mariage qui devait m'établir en Pologne, avait montré avec confiance à l'abbé Piattoli ses craintes et ses désirs. Elle avait renouvelé ses plaintes de ce qu'il m'eût placée sous la dépendance des caprices d'une famille arrogante et dédaigneuse et lui avait même, pour la première fois, vivement reproché de n'avoir pas trouvé en lui le dévouement auquel elle aurait dû s'attendre après les services qu'elle lui avait rendus jadis. Enfin elle agit si vivement sur l'esprit du pauvre abbé qu'elle obtint de lui la promesse qu'il ne se mêlerait plus de ce mariage et qu'il chercherait même à m'en détacher en se servant, pour y parvenir, de la mauvaise grâce de la vieille princesse et de l'indolence de son fils.
Mais, depuis les dernières scènes de Löbikau, il ne suffisait plus de me parler du long silence du prince, il fallait le motiver. M. Batowski s'offrit pour aller décider l'abbé à un mensonge qui, disait-il, deviendrait bientôt une réalité, puisqu'en effet on savait que la vieille princesse désirait que son élève devînt sa belle-fille. Le mensonge, suivant lui, était peu de chose; il consistait seulement à me faire croire que le fils avait consenti au mariage qui n'était encore que projeté par la mère. Il ne doutait pas que cette conviction ne me rendît docile aux vœux de la mienne. M. Batowski manœuvra si bien qu'il obtint la lettre dont j'ai parlé et qui décida de mon sort…
J'étais revenue de chez le pauvre abbé non seulement désolée de l'état dans lequel je l'avais laissé, mais le cœur ulcéré des torts que je croyais au prince Czartoryski. S'il avait pu me rester quelques doutes à cet égard, une vieille dame polonaise, la comtesse Olinska, amie de ma mère, et à qui on avait fait aussi la leçon, aurait achevé de les dissiper. Le lendemain de mon retour de chez l'abbé, elle nous dit, pendant que nous étions tous réunis, que des lettres de Varsovie qu'elle venait de recevoir annonçaient le mariage de M. Adam; elle ajouta beaucoup de détails que je n'écoutai plus.
Convaincue, indignée, je me lève, prie ma mère de passer dans la chambre à côté et lui dis dans ce premier moment d'amertume, que puisque le prince Adam rompait lui-même ses engagements, je me regardais comme libre des miens, que je serais fort aise d'être mariée bien avant lui; que mon cœur étant indifférent pour tout le monde, je ne demandais pas mieux que de fixer mon choix sur la personne qui convenait à ma mère et qu'elle pouvait dès ce moment donner ma parole à M. de Périgord.
Je parlai vite avec des larmes dans les yeux et dans la voix, mais ma mère eut l'air de ne s'apercevoir de rien, m'embrassa avec transports, m'applaudit, loua ma fierté, excita encore mon ressentiment, me remercia de prendre un parti qui allait combler tous ses vœux et, sans perdre une minute, me dit qu'elle allait annoncer cette bonne nouvelle à M. de Périgord. J'aurais voulu l'arrêter, mais elle était déjà rentrée dans le salon et je courus alors m'enfermer dans ma chambre, d'où je ne voulus pas redescendre de la soirée et je passai la nuit à pleurer.
Le lendemain, ma mère vint elle-même me trouver, elle me remercia encore, me cajola beaucoup et me dit qu'il fallait faire de bonne grâce la chose à laquelle je m'étais décidée, qu'elle me priait de descendre, que je trouverais M. de Périgord chez elle et qu'il serait ridicule que je ne fusse pas aimable pour lui. Je la suivis avec les yeux rouges et l'air du monde le plus abattu. Ma mère nous dit avec gaieté: «Allons je vais vous laisser seuls, vous avez sans doute beaucoup de choses à vous dire.» Et que pouvions-nous nous dire?
Assis en face l'un de l'autre, nous fûmes longtemps dans le plus profond silence. Je le rompis en disant: «J'espère, monsieur, que vous serez heureux dans le mariage que l'on a arrangé pour nous. Mais je dois vous dire, moi-même, ce que vous savez sans doute déjà, c'est que je cède au désir de ma mère, sans répugnance à la vérité, mais avec la plus parfaite indifférence pour vous. Peut-être serai-je heureuse, je veux le croire, mais vous trouverez, je pense, mes regrets de quitter ma patrie et mes amis tout simples et ne m'en voudrez pas de la tristesse que vous pourrez, dans les premiers temps du moins, remarquer en moi.—Mon Dieu, me répondit M. Edmond, cela me paraît tout naturel. D'ailleurs, moi aussi, je ne me marie que parce mon oncle le veut, car, à mon âge, on aime bien mieux la vie de garçon.»
Cette réponse ne me parut ni bien sensible ni bien flatteuse; mais en ce moment j'aurais été désolée de trouver un empressement auquel je n'aurais pas répondu et cette indifférence annoncée de part et d'autre était ce qui pouvait le mieux me convenir. Ma mère s'empressa d'écrire à Paris et à Pétersbourg. Les lettres partirent le jour même. M. de Périgord et M. Batowski nous quittèrent le lendemain sans que nous nous fussions reparlé, ils allèrent retrouver le prince de Bénévent, prendre avec lui les derniers arrangements et devaient revenir promptement, accompagnés de mon futur beau-père, pour la noce qui était fixée à un mois. Ma mère fit aussitôt part de ce mariage à toutes ses connaissances; mais elle ne montra aucune des réponses qu'elle reçut. Elles étaient toutes très froides et ne lui plaisaient guère. L'une des premières personnes auxquelles elle écrivit fut le prince Czartoryski à qui elle renvoya des lettres qu'il avait écrites à l'abbé Piattoli et qui étaient arrivées peu de jours après la mort de ce dernier. J'ai su depuis que ces lettres disaient qu'il avait vaincu enfin les répugnances de sa mère et qu'ayant appris que l'empereur Alexandre s'intéressait à un autre mariage pour moi, il se hâtait de terminer tous ses arrangements pour arriver dans quelques semaines à Löbikau.
L'intrigue secrète qui a conduit ma destinée ne m'a été dévoilée que peu à peu et longtemps après l'époque dont je parle. Les tristes jours qui précédèrent mon changement d'état s'écoulèrent pour moi dans une sorte d'apathie dont personne ne paraissait s'apercevoir excepté mademoiselle Hoffmann qui, mécontente et affligée, n'osait cependant se permettre d'user de son crédit sur moi pour me faire manquer à la parole que je n'avais donnée que par humeur et dépit.
Je pleurais mon pauvre Piattoli, je regrettais l'Allemagne et je ne m'amusais d'aucun des préparatifs du trousseau qui amusaient ma mère. Lorsque je pensais à mon avenir, je ne le comprenais guère. J'ignorais absolument ce qui m'attendait. Je ne savais rien de Paris et de la famille dans laquelle j'allais entrer que par ce qu'on en disait vaguement en Allemagne, où l'opinion n'était pas favorable aux Français, et par le récit brillant de M. Batowski que je n'avais guère écouté et que je croyais peu exact. La personne sur laquelle j'avais le moins de données et à laquelle je pensais le moins qu'il m'était possible, c'était M. de Périgord… On m'avait dit qu'il était bon enfant. Je croyais que sans m'aimer il était flatté de m'épouser, que je trouverais en lui de l'indifférence et des égards et c'était tout ce que je demandais. Habitant un pays protestant et ne pouvant trouver près de nous un prêtre catholique, il fut décidé que mon mariage se ferait à Francfort, qui était sur notre route pour venir en France. Le prince-primat résidait alors dans cette ville et il s'offrit, par égard pour ma mère et pour le prince de Bénévent, dont il était l'ami, à nous donner la bénédiction nuptiale.
Le principal agent du général Münich fut son aide de camp, le général deManstein. Voici le récit de l'arrestation du duc de Courlande, fait parManstein lui-même:
«Le jour d'avant la révolution, savoir le 28 novembre, le maréchal deMünich dîna avec le Duc qui le pria, en se séparant, de revenir le soir.Ils restèrent à l'ordinaire fort tard ensemble à s'entretenir surplusieurs choses qui regardaient les affaires du temps.
«Le Duc fut, toute la soirée, inquiet et rêveur; il changea souvent de conversation, comme un homme distrait et, à propos de rien, il lui fit cette demande:Monsieur le Maréchal, dans vos expéditions militaires n'avez-vous jamais rien entrepris de conséquence, de nuit?Cette demande imprévue déconcerta presque le Maréchal; il s'imaginait que le Régent se doutait de son dessein; il se remit toutefois sans que le Régent pût remarquer son trouble et répondit qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais entrepris des choses extraordinaires la nuit, mais que son principe était de se servir de toutes les occasions quand elles paraissaient favorables.
«Ils se séparèrent à onze heures du soir, le Maréchal, dans la résolution de ne plus différer son dessein de perdre le Régent, et celui-ci bien résolu de se méfier de tout le monde, d'éloigner ceux qui pourraient lui donner de l'ombrage et de s'affermir de plus en plus dans la puissance souveraine en plaçant la princesse Élisabeth ou le duc de Holstein sur le trône. Il voyait bien que, sans cela, il lui serait impossible de se maintenir, le nombre des mécontents augmentant tous les jours. Mais comme il ne voulait rien entreprendre avant les obsèques de l'Impératrice[121], ses ennemis le prévinrent. Le maréchal de Münich, étant persuadé qu'il serait le premier qu'on congédierait, voulut frapper son coup sans perdre un instant.
«Lorsque le Maréchal fut revenu de la cour, il dit à son premier aide de camp, le lieutenant colonel de Manstein, qu'il aurait besoin de lui de grand matin. À deux heures après minuit, il le fit appeler; ils montèrent seuls en carrosse et se rendirent au Palais d'Hiver, où, après la mort de l'Impératrice, on avait logé l'Empereur et ses parents. Le Maréchal, accompagné de son aide de camp, entra dans l'appartement de la princesse par sa garde-robe. Il fit lever mademoiselle de Mengden, dame d'honneur et favorite de la princesse. M. de Münich lui ayant dit de quoi il était question, elle fut éveiller Leurs Altesses; mais la princesse seule vint parler au Maréchal. Après un moment d'entretien, le Maréchal ordonna à Manstein d'appeler tous les officiers qui étaient de garde au Palais, pour venir parler à la Princesse. Les officiers arrivés, la Princesse leur représenta en peu de mots tous les outrages que le Régent faisait souffrir à l'Empereur, à elle et à son époux; elle ajouta que lui étant impossible et même honteux de souffrir plus longtemps toutes ces indignités, elle était résolue de le faire arrêter; qu'elle avait chargé le maréchal de Münich de cette commission, et qu'elle se flattait que tous ces braves officiers voudraient bien suivre les ordres de leur général et seconder son zèle.
«Les officiers ne firent aucune difficulté d'obéir à tout ce que la Princesse exigeait d'eux. Elle leur donna sa main à baiser, puis les ayant embrassés, ils descendirent avec le Maréchal et firent mettre la garde sous les armes. Le comte de Münich dit aux soldats de quoi il s'agissait: tous d'une commune voix lui répondirent qu'ils étaient prêts à le suivre partout où il les mènerait. On leur fit mettre les armes en état; un officier avec quarante hommes fut laissé à la garde du drapeau; les autres quatre-vingts marchèrent avec le Maréchal vers le Palais d'Été où le Régent logeait encore. Environ à deux cents pas de cette maison, la troupe fit halte; le Maréchal envoya Manstein aux officiers de la garde du Régent pour leur dire les intentions de la princesse Anne; ils ne firent pas plus de difficultés que les autres et s'offrirent même d'aider à arrêter le Duc, si on avait besoin d'eux. Alors le Maréchal dit à Manstein de prendre avec lui un officier et vingt fusiliers, d'entrer dans le Palais, d'arrêter le duc et, en cas de résistance, de le faire tuer sans miséricorde.
«Manstein étant entré dans le Palais ordonna à sa petite troupe de le suivre de loin pour ne pas faire de bruit. Toutes les sentinelles le laissèrent passer sans aucune opposition; car comme il était connu de tous les soldats, ils s'imaginaient qu'il était envoyé au Duc pour quelque affaire de conséquence. Après avoir traversé les appartements il se trouva tout d'un coup dans un grand embarras, il ne connaissait pas la chambre à coucher du Duc et il ne voulait pas non plus la demander aux domestiques qui veillaient dans les antichambres, pour ne pas donner l'alarme. Après un moment de réflexion il résolut de pousser en avant, dans l'espérance de trouver enfin ce qu'il cherchait. Effectivement, ayant encore traversé deux chambres, il se trouva devant une porte fermée à clef; elle était heureusement à deux battants, et les domestiques avaient négligé de fermer les verrous en haut et en bas, de sorte qu'il n'eut pas grand'peine à la forcer. Il y trouva un grand lit où couchaient le Duc et la Duchesse, qui dormaient d'un sommeil si profond que le bruit qu'il fit en forçant la porte ne put les éveiller. Manstein, s'étant approché du lit, ouvrit les rideaux et demanda à parler au Régent; alors ils s'éveillèrent tous deux en sursaut et commencèrent à crier de toutes leurs forces, se doutant bien qu'il n'y était pas venu pour leur apporter de bonnes nouvelles. Manstein se jeta sur lui, et le tint étroitement embrassé jusqu'à ce que les gardes arrivèrent. Le Duc, s'étant enfin relevé, voulut se débarrasser d'entre les mains des soldats et donna des coups de poing à droite et à gauche. Les soldats à leur tour lui donnèrent de grands coups de crosse, le jetèrent à terre, lui mirent un mouchoir dans la bouche, lui lièrent les mains avec l'écharpe d'un officier et le portèrent tout nu devant le corps de garde où, l'ayant couvert d'un manteau de soldat, ils le mirent dans le carrosse du Maréchal qui l'y attendait. Un officier fut placé auprès de lui et on le conduisit au Palais d'Hiver… Celui qui a eu grande part dans cette affaire avoue qu'il ne saurait comprendre comment cela a pu réussir; car, selon les mesures prises par le Duc, l'affaire devait manquer; une seule sentinelle, qui aurait fait du bruit, aurait pu empêcher tout… Si un seul homme avait fait son devoir, on aurait échoué.»
(Mémoires historiques, politiques et militaires sur la Russie, par le général Manstein; nouvelle édition, Lyon, 1772, t. II, p. 98-109. Bibl. nat., M. 17 557.)
Voici le portrait que Clausewitz fait du prince Louis-Ferdinand dePrusse:
«C'était l'Alcibiade prussien. Les mœurs un peu désordonnées n'avaient pas laissé sa tête venir à maturité. Tout comme s'il avait été le premier-né de Mars, il possédait une incroyable richesse de cœur et de hardie résolution; et de même qu'habituellement les aînés, fiers de leurs richesses, négligent le reste, il n'avait pas assez fait pour s'instruire sérieusement et développer son esprit. Les Français le nommaient un crâne; si, par là, ils voulaient le traiter de tête folle sans esprit, le jugement était très erroné. Son courage n'était pas une brutale indifférence de la vie, mais un vrai besoin de grandeur, un véritable héroïsme. Il aimait la vie et en jouissait trop, mais le danger était en même temps pour lui un besoin de la vie, il était l'ami de sa jeunesse. S'il ne pouvait chercher le danger à la guerre, il le cherchait à la chasse, sur les grands fleuves, sur des chevaux indomptés, etc. Il était spirituel à un haut degré, d'une fine éducation, plein de gaieté, de lecture et de talents de toute sorte; entre autres, il était musicien et pouvait passer pour un virtuose sur le clavier.
«Il avait à peu près trente ans; il était grand, élancé et bien bâti. Ses traits étaient fins et nobles. Il avait le front haut, le nez un peu recourbé, de petits yeux bleus pleins d'un vif éclat, de belles couleurs, des cheveux blonds, bouclés. Il avait une tenue pleine de distinction, une démarche ferme et une manière de porter la poitrine et la tête où on voyait la fierté et l'amour-propre qui conviennent à un prince et à un soldat téméraire.
«La jouissance déréglée de la vie avait laissé sur ses nobles traits des traces d'une fatigue précoce, mais on n'y trouvait rien de vulgaire. Son expression n'était pas, comme on pourrait le croire, celle d'un libertin audacieux, parce qu'il régnait en lui de trop grandes idées et que le besoin intime de gloire et de grandeur paraissait comme un noble reflet sur son visage.
«Né avec de si nobles qualités et dans une si grande position, il serait forcément devenu un grand capitaine si une longue guerre l'y avait dressé, ou si un caractère plus sérieux et moins de négligence lui avaient permis, en temps de paix, une étude durable et l'examen des grandes relations de la vie. Il n'était pas, comme la plupart des hommes que nous avons vus, resté ignorant des événements de son temps en ce qui touchait la guerre et l'administration. Il ne restait pas persuadé, avec la foi du charbonnier, que la Prusse s'élevait forcément au-dessus de tout et que rien ne pouvait résister à la tactique prussienne.
«Les grands événements du monde l'occupaient vivement; les nouvelles idées et les nouveaux faits, recueillis par son esprit vif, bruissaient dans sa tête. Il se moquait de la minutie et de la pédanterie, avec lesquelles on voulait faire quelque chose de grand. Il cherchait à s'entourer des hommes les plus distingués dans toutes les sciences. Mais il n'y avait dans sa vie aucune heure de réflexion sérieuse, calme, personnelle, et par suite également aucune saine idée fondamentale, aucune conviction ferme conduisant à une action qui en aurait découlé. Son entourage de têtes distinguées lui nuisait plus qu'il ne lui servait, car il prenait la surface de leurs idées et en nourrissait son esprit sans jamais avoir une idée lui-même. Le sentiment excessif du courage lui donnait une fausse sûreté. Il arriva donc qu'il n'avait aucune pensée claire sur la guerre comme sur le reste, que la manière de la conduire maintenant lui était demeurée étrangère; et, lorsqu'il eut à agir, il ne sut rien faire de mieux à Saalfeld que ce que les terrains de revue de Berlin, Potsdam et Magdebourg lui avaient appris. Comme il fallait s'y attendre, il évalua trop haut l'action de son courage; il voulut résister non avec son intelligence, mais seulement avec son cœur. Il trouva la mort parce que, comme Talbot ne voulait pas laisser son bouclier, il ne voulut rien abandonner du terrain qui servait de champ de bataille; et c'est là la dernière preuve, et la plus convaincante, de son désir de gloire et de grandeur.
«Déjà dans la guerre de la Révolution, quoiqu'il eût à peine vingt ans, le prince Louis avait combattu avec distinction à la tête d'une brigade, et s'il n'a pas alors fait beaucoup plus, la faute en est seulement au système plein de précautions des Daun et des Lascy d'après lequel on faisait la guerre, et à la manière ignorante dont on faisait tout le reste. Si on avait su utiliser habilement les forces naturelles de ce jeune lion, l'État en aurait dès lors retiré une grande utilité, et ces trois années auraient suffi à donner une base sérieuse à tout le reste de la vie du prince.
«Jeune, beau, général, prince, neveu du Grand Frédéric, distingue par un bouillant courage dans le danger et par sa fougue dans les jouissances de la vie, il devait bientôt devenir l'idole du soldat et des jeunes officiers. Mais les vieux guerriers prévoyants, qui avaient de grands pans à leurs vestes, hochaient la tête en songeant à un si jeune maître et pensaient que tant que ces forces exubérantes ne se seraient pas mises au point dans le service terre à terre des corps de troupe, il n'y aurait rien à en tirer. Le prince cherchait à se dédommager, à Francfort, de la pédanterie dans laquelle on aurait voulu le tenir enfermé auprès de l'armée; et il le faisait en trouvant une issue vers la table de jeu et une jouissance plus vive des joies de la société.
«Après la guerre, il resta comme lieutenant général avec son régiment à Magdebourg, sans avoir aucun autre commandement ni aucune autre affaire. Une inspection d'infanterie lui aurait convenu de droit; il aurait pu diriger avec distinction une inspection de cavalerie, car il était un des plus hardis cavaliers de la monarchie. Mais tout cela aurait été contre l'esprit de la conduite des affaires. À un jeune prince un peu turbulent et léger, on ne pouvait rien confier, même pas la surveillance éloignée qu'exerçait un général inspecteur sur ses régiments. Il est vrai qu'on lui avait confié à la guerre une brigade, c'est-à-dire la vie de milliers d'hommes; mais les gens pensaient moins à cela qu'à ce qu'il eût à bien recevoir les commandements du commandant de la ligne dans une bataille. Il aurait été encore plus inusité d'en faire un cavalier. Il n'y avait donc aucun moyen, dans la monarchie prussienne, d'utiliser ou d'occuper d'une manière quelconque un jeune prince aussi distingué.
«Il continuait donc à mener joyeuse vie, faisait de grandes dettes, dissipait ses forces en jouissances bruyantes, n'avait pas dans ces plaisirs la meilleure société, mais ne s'abaissait pas pour cela; au contraire, il relevait la tête comme un bon nageur et son esprit restait toujours dans de nobles régions, toujours occupé des grandes affaires de l'État et de la patrie, toujours altéré d'honneur et de gloire. Lorsque la France, avec le début du XIXe siècle, commença à faire sentir avec orgueil sa prépondérance aux autres puissances européennes, on commença à voir, en Prusse, que le rôle politique que jouait le gouvernement depuis la paix de Bâle n'était ni très honorable, ni très prudent et prévoyant. Cette opinion grandit d'année en année et atteignit son point culminant en 1805, quand l'Autriche déclara la guerre à la France. Il y avait, à la vérité, plusieurs opinions en Prusse: le prince Louis appartenait à celle qui tenait la résistance à la France pour indispensable, et une résistance précoce pour préférable à une résistance tardive. Son sentiment d'honneur comme prince prussien et neveu du Grand Frédéric, son bouillant courage, même sa légèreté insouciante devaient le pousser dans cette direction.
«Si des hommes plus calmes, d'un caractère plus sérieux et d'une pensée plus profonde, étaient du même avis pour de meilleures raisons, cela ne les empêchait pas de se lier étroitement au prince, qui devint ainsi à peu près le chef du parti qui tenait la guerre contre la France pour le devoir le plus essentiel.
«Lorsque les Français, dans leurs mouvements contre l'Autriche en 1805, violèrent avec mépris le territoire prussien en Franconie, cette opinion s'éleva jusqu'à l'exaltation.
«Le prince Louis s'agita avec zèle dans ce sens, mais sans plan spécial, et le seul résultat fut qu'il se rendit gênant pour le gouvernement. Du reste, le roi ne l'aimait pas particulièrement. Ses mœurs déréglées choquaient le sérieux du roi; il lui attribuait aussi une ambition sans frein qui naturellement donne toujours un peu d'inquiétude à un roi, et ses qualités brillantes ne paraissaient pas assez solides à l'esprit hésitant du monarque. Le résultat principal de cette union d'opinion plus étroite des hommes les plus distingués de la capitale était en soi sans importance, mais dans l'histoire de la Prusse ce fut une explosion inouïe. L'opinion générale était qu'on devait ce système craintif au ministre Haugvitz et aux conseillers de cabinet Beyme et Lombard. Le prince Louis et ses amis politiques prirent par suite la résolution de déterminer le roi, par un mémoire politique, à renvoyer ces trois hommes et à se déclarer contre la France. On avait bien compté, comme cela arrive toujours en pareil cas, que le poids des signatures plus que celui des raisons devait porter le roi à changer son ministère et sa politique, si toutefois l'un et l'autre peuvent être dits siens. Le mémoire fut rédigé par le célèbre historien Johann von Müller, qui avait beaucoup de rapports avec le prince Louis, et signé par les frères du roi, les princes Henri et Guillaume, le beau-frère du roi le prince d'Orange, le prince Louis, son frère le prince Auguste, le général Ruchel (qui du reste n'était pas à Berlin, mais à l'armée), le général comte Schmettau, le ministre baron de Stein, et les colonels Phull et Scharnhorst. Le roi, comme on devait s'y attendre, prit très mal cette démarche, réprimanda vertement certains des signataires, envoya aussitôt les princes à l'armée, et laissa le mémoire sans réponse. Cet événement n'était pas fait pour mieux disposer le roi à l'égard du prince Louis. Ce prince alla à l'armée et prit le commandement de l'avant-garde de l'armée venant de Silésie sous les ordres du prince Hohenlohe.» (Clausewitz,Notes sur la Prusse dans sa grande catastrophe, 1806. Traduct. Niessel, p. 33 et suiv.)
On lit dans lesMémoiresdu prince Adam Czartoryski:
«L'abbé Piattoli fut appelé en Pologne par la princesse-maréchale Lubomirska, ma tante; elle le chargea de l'éducation du prince Henri Lubomirski, qu'elle avait adopté. À mon premier voyage à Paris, en 1776 et 1777, m'étant lié avec le prince Henri, je me trouvai tout naturellement sous l'influence de l'abbé Piattoli, influence qui ne put que m'être très salutaire. L'abbé Piattoli, comme tant d'autres qui portent ce titre, était séculier. C'était un homme très érudit; il s'était voué successivement à diverses branches de la science et avait une grande facilité de rédaction. Il possédait, en outre, un cœur chaleureux et capable de sacrifice… Il ne fut pas plutôt en position de connaître l'état de la Pologne et son mode de gouvernement, qu'il conçut l'idée de travailler à sa délivrance et s'en occupa tant qu'il put espérer que cette idée serait réalisée.
«L'état de mon pays, avant tous les bouleversements par lesquels il a passé depuis, était alors bien différent de ce qu'il est maintenant. C'était un calme plat après la tourmente. Les souvenirs de la confédération de Bar existaient sans doute dans la nation, il y avait bien un parti antirusse, mais faible et dont les efforts étaient impuissants à produire quelque résistance aux actes arbitraires de l'ambassade russe. Les noms les plus réputés dans le pays, ceux que l'on prononçait avec le plus de respect, s'étaient distingués pendant la confédération de Bar. Ainsi c'était M. le général Rzewuski qui était l'homme auquel il fallait s'adresser si l'on voulait travailler à préparer une existence plus libre pour la nation. J'écrivis sous la dictée de Piattoli un mémoire à ce sujet: il fut envoyé par une occasion sûre à mes parents dont je connaissais les sentiments, au maréchal Ignace Potocki et au général Rzewuski, tous deux gendres de la princesse-maréchale, ma tante. On espérait que cette réunion exercerait une influence salutaire et réussirait à amener quelques résultats pratiques. Je me rappelle avoir passé toute une nuit à transcrire ce mémoire, qui fut très bien accueilli. Je regrette de n'en plus retrouver la copie. Piattoli ne se sépara plus des Polonais et de leur cause: il continua à s'occuper de l'éducation du prince Henri et accompagna la princesse-maréchale en Angleterre, à Vienne, en Galicie; étant venu à Varsovie, pendant la grande diète, il fut appelé à devenir secrétaire du roi Stanislas lorsque ce prince, délivré du joug russe, se rallia au parti national. Il contribua, par son influence et ses conseils, à maintenir le Roi dans la nouvelle voie qu'il avait sincèrement adoptée. Plus tard, lorsque ce malheureux prince, cédant aux conseils du chancelier Chreptowiez, ministre constitutionnel des affaires étrangères, subit les décisions fatales de la confédération de Targowiça, l'abbé Piattoli renonça à une position où il n'avait plus l'espoir de faire le bien.
«Piattoli avait beaucoup d'imagination: elle lui offrait les moyens de sortir d'embarras, mais il se distingua toujours par beaucoup de bon sens, de désintéressement et de facilité à se résigner aux nécessités de la situation. Après la chute de la Pologne, Piattoli trouva un refuge chez la duchesse de Courlande, qui l'avait connu à Varsovie. C'était à l'époque où elle était revenue réclamer, de la grande diète, ses droits sur la Courlande. Ses sentiments patriotiques polonais étaient très vifs et ne se démentirent jamais. Les affaires de la Courlande conduisirent la duchesse à Pétersbourg; Piattoli l'y accompagna; nous nous retrouvâmes avec plaisir; loin d'avoir oublié nos premières relations, il chercha, au contraire, à les renouer. Quant à moi, j'étais véritablement enchanté d'avoir sous la main un instrument aussi sûr et aussi capable. Il ne fallait qu'indiquer les points principaux d'une négociation ou d'un système, pour qu'il en développât toutes les conséquences; il était ordinairement trop abondant dans les moyens qu'il proposait, mais en revanche parfaitement préparé à les réduire ou à les modifier selon les observations qui lui étaient faites.» (Czartoryski,Mémoires, t. I, pp. 392 et suiv.)
«Tous ceux qui ont réfléchi sur la manière de vivre des anciens attribuent aux exercices de la gymnastique cette vigueur de corps et d'âme qui les distingue le plus sensiblement des modernes. La manière dont Montaigne appuie ce sentiment montre qu'il en étoit fortement pénétré; il y revient sans cesse et de mille façons. En parlant de l'éducation d'un enfant, pour lui roidir l'âme, il faut, dit-il, lui durcir les muscles; en l'accoutumant au travail, on l'accoutume à la douleur; il le faut rompre à l'âpreté des exercices, pour le dresser à l'âpreté de la dislocation, de la colique, et de tous les maux. Le sage Locke, le bon Rollin, le savant Fleuri, le pédant de Grouzas, si différents entre eux dans tout le reste, s'accordent tous en ce seul point d'exercer beaucoup les corps des enfants. C'est le plus judicieux de leurs préceptes; c'est celui qui est et sera toujours négligé. J'ai déjà suffisamment parlé de son importance, et comme on ne peut là-dessus donner de meilleures raisons ni des règles plus sensées que celles qu'on trouve dans le livre de Locke, je me contenterai d'y renvoyer, après avoir pris la liberté d'ajouter quelques observations aux siennes.
«Les membres d'un corps qui croît doivent être tous au large dans leur vêtement; rien ne doit gêner leur mouvement ni leur accroissement, rien de trop juste, rien qui colle au corps; point de ligatures. L'habillement françois, gênant et malsain pour les hommes, est pernicieux surtout aux enfants. Les humeurs stagnantes, arrêtées dans leur circulation, croupissent dans un repos qu'augmente la vie inactive et sédentaire, se corrompent et causent le scorbut, maladie tous les jours plus commune parmi nous, et presque ignorée des anciens, que leur manière de se vêtir et de vivre en préservoit. L'habillement du houssard, loin de remédier à cet inconvénient, l'augmente, et pour sauver aux enfants quelques ligatures, les presse par tout le corps. Ce qu'il y a de mieux à faire est de les laisser en jaquette aussi longtemps que possible, puis de leur donner un vêtement fort large, et de ne se point piquer de marquer leur taille, ce qui ne sert qu'à la déformer. Leurs défauts du corps et de l'esprit viennent presque tous de la même cause: on les veut faire hommes avant le temps.
«Il y a des couleurs gaies et des couleurs tristes: les premières sont plus du goût des enfants; elles leur siéent mieux aussi; et je ne vois pas pourquoi l'on ne consulteroit pas en ceci des convenances si naturelles: mais du moment qu'ils préfèrent une étoffe parce qu'elle est riche, leurs cœurs sont déjà livrés au luxe, à toutes les fantaisies de l'opinion; et ce goût ne leur est sûrement pas venu d'eux-mêmes. On ne sauroit dire combien le choix des vêtements et les motifs de ce choix influent sur l'éducation. Non seulement d'aveugles mères promettent à leurs enfants des parures pour récompense, on voit même d'insensés gouverneurs menacer leurs élèves d'un habit plus grossier et plus simple comme d'un châtiment. «Si vous n'étudiez mieux, si vous ne conservez mieux vos hardes, on vous habillera comme ce petit paysan.» C'est comme s'ils leur disoient: «Sachez que l'homme n'est rien que par ses habits, que votre prix est tout dans les vôtres.» Faut-il s'étonner que de si sages leçons profitent à la jeunesse, qu'elle n'estime que la parure, et qu'elle ne juge du mérite que sur le seul extérieur?
«Si j'avois à remettre la tête d'un enfant ainsi gâté, j'aurois soin que ses habits les plus riches fussent les plus incommodes, qu'il y fût gêné, toujours contraint, toujours assujetti de mille manières; je ferois fuir la liberté, la gaieté devant sa magnificence: s'il vouloit se mêler aux jeux d'autres enfants plus simplement mis, tout cesseroit, tout disparoîtroit à l'instant. Enfin je l'ennuierois, je le rassasierois tellement de son faste, je le rendrois tellement l'esclave de son habit doré, que j'en ferois le fléau de sa vie, et qu'il verroit avec moins d'effroi le plus noir cachot que les apprêts de sa parure. Tant qu'on n'a pas asservi l'enfant à nos préjugés, être à son aise et libre est toujours son premier désir; le vêtement le plus simple, le plus commode, celui qui l'assujettit le moins, est toujours le plus précieux pour lui.
«Il y a une habitude du corps convenable aux exercices, et une autre plus convenable à l'inaction. Celle-ci, laissant aux humeurs un cours égal et uniforme, doit garantir le corps des altérations de l'air; l'autre le faisant passer sans cesse de l'agitation au repos et de la chaleur au froid, doit l'accoutumer aux mêmes altérations. Il suit de là que les gens casaniers et sédentaires doivent s'habiller chaudement en tout temps, afin de se conserver le corps dans une température uniforme, la même à peu près dans toutes les saisons et à toutes les heures du jour. Ceux, au contraire, qui vont et viennent, au vent, au soleil, à la pluie, qui agissent beaucoup, et passent la plupart de leur tempssub dio, doivent être toujours vêtus légèrement, afin de s'habituer à toutes les vicissitudes de l'air et à tous les degrés de température, sans en être incommodés. Je conseillerais aux uns et aux autres de ne point changer d'habits selon les saisons, et ce sera la pratique constante de mon Émile, en quoi je n'entends pas qu'il porte l'été ses habits d'hiver, comme les gens sédentaires, mais qu'il porte l'hiver ses habits d'été comme les gens laborieux. Ce dernier usage a été celui du chevalier Newton pendant toute sa vie, et il a vécu quatre-vingts ans.
«Peu ou point de coiffure en toute saison. Les anciens Égyptiens avoient toujours la tête nue, les Perses la couvroient de grosses tiares, et la couvrent encore de gros turbans, dont, selon Chardin, l'air du pays leur rend l'usage nécessaire. J'ai remarqué dans un autre endroit la distinction que fit Hérodote sur un champ de bataille entre les crânes des Perses et ceux des Égyptiens. Comme donc il importe que les os de la tête deviennent plus durs, plus compacts, moins fragiles et moins poreux, pour mieux armer le cerveau non seulement contre les blessures, mais contre les rhumes, les fluxions, et toutes les impressions de l'air, accoutumez vos enfants à demeurer été et hiver, jour et nuit, toujours tête nue. Que si, pour la propreté et pour tenir leurs cheveux en ordre, vous leur voulez donner une coiffure durant la nuit, que ce soit un bonnet mince à claire-voie, et semblable au réseau dans lequel les Basques enveloppent leurs cheveux. Je sais bien que la plupart des mères, plus frappées de l'observation de Chardin que de mes raisons, croiront trouver partout l'air de Perse; mais moi je n'ai pas choisi mon élève européen pour en faire un Asiatique.
«En général, on habille trop les enfants et surtout durant le premier âge. Il faudroit plutôt les endurcir au froid qu'au chaud: le grand froid ne les incommode jamais quand on les y laisse exposés de bonne heure; mais le tissu de leur peau, trop tendre et trop lâche encore, laissant un trop libre passage à la transpiration, les livre par l'extrême chaleur à un épuisement inévitable. Aussi remarque-t-on qu'il en meurt plus dans le mois d'août que dans aucun autre mois. D'ailleurs il paraît constant, par la comparaison des peuples du Nord et de ceux du Midi, qu'on se rend plus robuste en supportant l'excès du froid que l'excès de la chaleur. Mais, à mesure que l'enfant grandit et que ses fibres se fortifient, accoutumez-le peu à peu à braver les rayons du soleil; en allant par degré vous l'endurcirez sans danger aux ardeurs de la zone torride.
«Locke, au milieu des préceptes mâles et sensés qu'il nous donne, retombe dans des contradictions qu'on n'attendroit pas d'un raisonneur aussi exact. Ce même homme, qui veut que les enfants se baignent l'été dans l'eau glacée, ne veut pas, quand ils sont échauffés, qu'ils boivent frais, ni qu'ils se couchent par terre dans des endroits humides. Mais puisqu'il veut que les souliers des enfants prennent l'eau dans tous les temps, la prendront-ils moins quand l'enfant aura chaud? et ne peut-on pas lui faire du corps, par rapport aux pieds, les mêmes inductions qu'il fait des pieds par rapport aux mains, et du corps par rapport au visage? Si vous voulez, lui dirois-je, que l'homme soit tout visage, pourquoi me blâmez-vous de vouloir qu'il soit tout pieds?
«Pour empêcher les enfants de boire quand ils ont chaud, il prescrit de les accoutumer à manger préalablement un morceau de pain avant que de boire. Cela est bien étrange que, quand l'enfant a soif, il faille lui donner à manger; j'aimerois mieux, quand il a faim, lui donner à boire. Jamais on ne me persuadera que nos premiers appétits soient si déréglés, qu'on ne puisse les satisfaire sans nous exposer à périr. Si cela étoit, le genre humain se fût cent fois détruit avant qu'on eût appris ce qu'il faut faire pour le conserver.
«Toutes les fois qu'Émile aura soif, je veux qu'on lui donne à boire; je veux qu'on lui donne de l'eau pure et sans aucune préparation, pas même de la faire dégourdir, fût-il tout en nage, et fût-on dans le cœur de l'hiver. Le seul soin que je recommande est de distinguer la qualité des eaux. Si c'est de l'eau de rivière, donnez-la-lui sur-le-champ telle qu'elle sort de la rivière; si c'est de l'eau de source, il la faut laisser quelque-temps à l'air avant qu'il la boive. Dans les saisons chaudes les rivières sont chaudes: il n'en est pas de même des sources, qui n'ont pas reçu le contact de l'air; il faut attendre qu'elles soient à la température de l'atmosphère. L'hiver, au contraire, l'eau de source est à cet égard moins dangereuse que l'eau de rivière. Mais il n'est ni naturel ni fréquent qu'on se mette l'hiver en sueur, surtout en plein air, car l'air froid, frappant incessamment sur la peau, répercute en dedans la sueur et empêche les pores de s'ouvrir assez pour lui donner un passage libre. Or, je ne prétends pas qu'Émile s'exerce l'hiver au coin d'un bon feu, mais dehors, en pleine campagne, au milieu des glaces. Tant qu'il ne s'échauffera qu'à faire et lancer des balles de neige, laissons-le boire quand il aura soif; qu'il continue de s'exercer après avoir bu, et n'eu craignons aucun accident. Que si par quelque autre exercice il se, met en sueur et qu'il ait soif, qu'il boive froid, même en ce temps-là. Faites seulement en sorte de le mener au loin et à petits pas chercher son eau. Par le froid qu'on suppose, il sera suffisamment rafraîchi en arrivant pour la boire sans aucun danger. Surtout prenez ces précautions sans qu'il s'en aperçoive. J'aimerois mieux qu'il fût quelquefois malade que sans cesse attentif à sa santé.
«Il faut un long sommeil aux enfants, parce qu'ils font un extrême exercice. L'un sert de correctif à l'autre; aussi voit-on qu'ils ont besoin de tous deux. Le temps du repos est celui de la nuit, il est marqué par la nature. C'est une observation constante que le sommeil est plus tranquille et plus doux tandis que le soleil est sous l'horizon, et que l'air échauffé de ses rayons ne maintient pas nos sens dans un si grand calme. Ainsi l'habitude la plus salutaire est certainement de se lever et de se coucher avec le soleil. D'où il suit que dans nos climats l'homme et tous les animaux ont en général besoin de dormir plus longtemps l'hiver que l'été. Mais la vie civile n'est pas assez simple, assez naturelle, assez exempte de révolutions, d'accidents, pour qu'on doive accoutumer l'homme à cette uniformité, au point de la lui rendre nécessaire. Sans doute il faut s'assujettir aux règles, mais la première est de pouvoir les enfreindre sans risque quand la nécessité le veut. N'allez donc pas amollir indiscrètement votre élève dans la continuité d'un paisible sommeil, qui ne soit jamais interrompu. Livrez-le d'abord sans gêne à la loi de la nature; mais n'oubliez pas que parmi nous il doit être au-dessus de cette loi; qu'il doit pouvoir se coucher tard, se lever matin, être éveillé brusquement, passer les nuits debout sans en être incommodé. En s'y prenant assez tôt, en allant toujours doucement et par degrés on forme le tempérament aux mêmes choses qui le détruisent quand on l'y soumet déjà tout formé.
«Il importe de s'accoutumer d'abord à être mal couché; c'est le moyen de ne plus trouver de mauvais lit. En général, la vie dure, une fois tournée en habitude, multiplie les sensations agréables: la vie molle en prépare une infinité de déplaisantes. Les gens élevés trop délicatement ne trouvent plus de sommeil que sur le duvet; les gens accoutumés à dormir sur des planches le trouvent partout: il n'y a point de lit dur pour qui s'endort en se couchant.
«Un lit mollet, où l'on s'ensevelit dans la plume ou dans l'édredon, fond et dissout le corps pour ainsi dire. Les reins enveloppés trop chaudement s'échauffent. De là résultent souvent la pierre ou d'autres incommodités et infailliblement une complexion délicate qui les nourrit toutes.
«Le meilleur lit est celui qui procure un meilleur sommeil. Voilà celui que nous nous préparons, Emile et moi, pendant la journée. Nous n'avons pas besoin qu'on nous amène des esclaves de Perse pour faire nos lits; en labourant la terre nous remuons nos matelas.
«Je sais par expérience que quand un enfant est en santé, l'on est maître de le faire dormir et veiller presque à volonté. Quand l'enfant est couché, et que de son babil il ennuie sa bonne, elle lui dit: «Dormez»; c'est comme si elle lui disait: «Portez-vous bien!» quand il est malade. Le vrai moyen de le faire dormir est de l'ennuyer lui-même. Parlez tant qu'il soit forcé de se taire, et bientôt il dormira: les sermons sont toujours bons à quelque chose; autant vaut le prêcher que le bercer: mais si vous employez le soir ce narcotique, gardez-vous de l'employer le jour.
«J'éveillerai quelquefois Émile, moins de peur qu'il ne prenne l'habitude de dormir trop longtemps que pour l'accoutumer à tout, même à être éveillé brusquement. Au surplus, j'aurois bien peu de talent pour mon emploi, si je ne savois pas le forcer à s'éveiller de lui-même, et à se lever, pour ainsi dire, à ma volonté, sans que je lui dise un seul mot.
«S'il ne dort pas assez, je lui laisse entrevoir pour le lendemain une matinée ennuyeuse, et lui-même regardera comme autant de gagné tout ce qu'il en pourra laisser au sommeil: s'il dort trop, je lui montre à son réveil un amusement de son goût. Veux-je qu'il s'éveille à point nommé, je lui dis: «Demain à six heures on part pour la pêche, on se va promener à tel endroit; voulez-vous en être?» Il consent, il me prie de l'éveiller; je promets, ou je ne promets point selon le besoin: s'il s'éveille trop tard, il me trouve parti. Il aura du malheur si bientôt il n'apprend à s'éveiller de lui-même.
«Au reste, s'il arrivoit, ce qui est rare, que quelque enfant indolent eût du penchant à croupir dans la paresse, il ne faut point le livrer à ce penchant, dans lequel il s'engourdiroit tout à fait, mais lui administrer quelque stimulant qui l'éveille. On conçoit bien qu'il n'est pas question de le faire agir par force, mais de l'émouvoir par quelque appétit qui l'y porte; et cet appétit, pris avec choix dans l'ordre de la nature, nous mène à la fois à deux fins.
«Je n'imagine rien dont, avec un peu d'adresse, on ne pût inspirer le goût, même la fureur, aux enfants, sans vanité, sans émulation, sans jalousie. Leur vivacité, leur esprit imitateur, suffisent; surtout leur gaieté naturelle, instrument dont la prise est sûre, et dont jamais précepteur ne sut s'aviser. Dans tous les jeux où ils sont bien persuadés que ce n'est que jeu, ils souffrent sans se plaindre, et même en riant, ce qu'ils ne souffrit lient jamais autrement sans verser des torrents de larmes. Les longs jeûnes, les coups, la brûlure, les fatigues de toute espèce, sont les amusements des jeunes sauvages; preuve que la douleur même a son assaisonnement qui peut en ôter l'amertume: mais il n'appartient pas à tous les maîtres de savoir apprêter ce ragoût, ni peut-être à tous les disciples de le savourer sans grimace. Me voilà de nouveau, si je n'y prends garde, égaré dans les exceptions.
«Ce qui n'en souffre point est cependant l'assujettissement de l'homme à la douleur, aux maux de son espèce, aux accidents, aux périls de la vie, enfin à la mort: plus on le familiarisera avec toutes ces idées, plus on le guérira de l'importune sensibilité qui ajoute au mal l'impatience de l'endurer; plus on l'apprivoisera avec les souffrances qui peuvent l'atteindre, plus on leur ôtera, comme eût dit. Montaigne, la pointure de l'étrangeté, et plus aussi on rendra son âme invulnérable et dure: son corps sera la cuirasse qui rebouchera tous les traits dont il pourrait être atteint au vif. Les approches même de la mort n'étant point la mort, à peine la sentira-t-il comme telle; il ne mourra pas, pour ainsi dire; il sera vivant ou mort, rien de plus. C'est de lui que le même Montaigne eût pu dire, comme il a dit d'un roi de Maroc, que nul homme n'a vécu si avant dans la mort. La constance et la fermeté sont, ainsi que les autres vertus, des apprentissages de l'enfance: mais ce n'est pas en apprenant leurs noms aux enfants qu'on les leur enseigne, c'est en les leur faisant goûter, sans qu'ils sachent ce que c'est.
«Mais, à propos de mourir, comment nous conduirons-nous avec notre élève relativement au danger de la petite vérole? La lui ferons-nous inoculer en bas âge, ou si nous attendrons qu'il la prenne naturellement? Le premier parti, plus conforme à notre pratique, garantit du péril l'âge où la vie est le plus précieux, au risque de celui où elle l'est le moins, si toutefois on peut donner le nom de risque à l'inoculation bien administrée.