V

«Mais le second est plus dans nos principes généraux, de laisser faire en tout la nature dans les soins qu'elle aime à prendre seule, et qu'elle abandonne aussitôt que l'homme veut s'en mêler. L'homme de la nature est toujours préparé: laissons-le inoculer par ce maître, il choisira mieux le moment que nous.» (Émile, livre II.)

Saint-Pétersbourg, 2 décembre 1804.

Chère petite amie, c'est aujourd'hui le premier jour que je puis m'entretenir avec vous à mon aise, et répondre à vos deux premières lettres, car je présume qu'il y en a d'autres sans doute qui ne me sont pas encore parvenues, comme mon cœur vous le demande.

… Je commence par vous remercier des détails que vous me donnez de votreexamen, et de vos journées. Quant à celles-ci elles se ressembleront toutes à peu près, dans cette saison surtout, qui est destinée, vous le savez, à préparer le développement de votre esprit et de votre caractère par la marche la plus constante et la plus régulière. La bonne amie en sent aussi bien que moi toute l'importance, et vous tâcherez de la seconder par cette tenue, par cet esprit d'ordre et de suite que nous vous avons recommandé sans cesse, et dont vous avez fait un article dans votreseconde conscience. Les deux points sur lesquels, chère petite amie, tu as eu quelques reproches à te faire, sont très essentiels.—Tu t'accuses de t'êtremoquéede quelques personnes! De tous les sentiments injustes qui peuvent germer dans notre âme par rapport aux défauts des autres, c'est le mépris; et de tous les moyens de manifester ce sentiment, le plus indélicat, je dirai même le plus atroce, c'est la moquerie. Les défauts qu'on connaît ou qu'on trouve dans les autres ne sont proprement que des leçons pour nous-mêmes. Ils nous rappellent nos défauts à nous et nous affligent ou nous humilient, bien loin d'avoir envie d'en rire. On nous dit tous les jours, chère enfant, que nous devons traiter notre prochain comme nous voudrions en être traités. Je crois qu'on pourrait aussi bien nous dire que nous devons nous traiter nous-mêmes comme nous traitons ordinairement les autres: à ceux-ci nous ne pardonnons rien, nous exigeons d'eux toutes les perfections, toutes les qualités possibles. Faisons-en autant pour nous, chère enfant, et nous serons infiniment meilleurs. L'humeur que tu te reproches aussi d'avoir eue pour les lectures de l'après-souper, mérite toute ton attention. Tu es naturellement portée à t'en prendre pour la moindre chose qui te contrarie. Hélas! chère enfant, notre vie entière est un tissu de traverses, de contrariétés, dedésappointement. Plus le rang, la fortune, et les autres avantages de la naissance et du hasard, nous ont placésplus hautdans la société, plus nous devons faire provision de douceur, de bonté, de patience, en un mot; et plus nous devons nous accoutumer à maintenir nos volontés, nos devoirs et à nous résigner aux obstacles, qui réagiront sur nous de toutes parts. Plus on est grand dans le monde, plus on y a des rapports et des devoirs; par conséquent, plus de privations et plus de victoires sur nous-mêmes nous attendent. À mesure que tu avanceras en âge tu le verras, et le bonheur de ta vie dépend de cette vérité bien sentie.—Chère enfant, vous pourrez relire ces réflexions à votre aise et à côté de la bonne amie, qui vous en fera le commentaire et l'application en pratique.—Elle m'a accusé de t'avoir gâté l'esprit, en te donnant le goût desAmadiset desLionel. Je ne m'en défends pas. C'est à toi de montrer que les héros dont tu aimes tant les exploits n'ont fait au fond que l'apprendre que pour devenir desHéros pareils, ils ont tous infiniment souffert et n'ont cessé de combattre.—Chère enfant, les monstres, les géants, les enchanteurs des Amadis sont nos passions, nos vices, nos illusions, nos défauts. Sous ce point de vue, et sachant par cœur Don Quichotte, Amadis pourra t'être bien utile. Pour cela, lorsque la bonne amie qui doit te guider en tout te propose une lecture ou t'en déconseille une autre et que tu te trouves contrariée par là, pense, je te prie, que cette contrariété n'est qu'un géant, qu'un monstre forgé par ton imagination. Rappelle-toi alors ton Amadis et va courageusement terrasser tonennemiepour l'amour de ton perfectionnement, comme il l'eût fait pour l'amour de sa Dame.—Ta bonne amie sera la fée bienfaisante qui te surviendra et qui ira à ton secours dans le danger.

Saint-Pétersbourg, 17 décembre 1804.

La nouvelle année s'approche à grands pas, chère bonne enfant. Elle sera encore plus près, lorsque vous lirez ce billet. Vous n'attendez pas des vœux d'un ami tel que moi. Ils sont ceux de tous les jours, de tous les instants de ma vie. Ils sont tous dans cette pensée, qu'en comptant une année de plus, vous puissiez en compter une aussi de progrès dans votre caractère, dans votre santé, dans vos études, dans vos talents. Plus notre carrière avance, et plus la société acquiert des droits sur nous. Objet des tendres sollicitudes de la meilleure des mères; objet des soins inappréciables d'une excellente amie, entourée d'exemples, de lumières, de vertus et de tous les charmes de la bonté et de l'amabilité, que ne doit-on pas attendre de vous?—Cette vérité importante, chère Dorothée, vous est bien connue, mais on ne saurait trop la répéter à un enfant qu'on aime et dont on veut le bonheur. Dans le peu de temps que je suis ici, j'ai eu bien des occasions d'entendre, ou de voir de près les suites de quelques éducations célèbres, heureuses ou manquées. C'est dans le grand monde que la petitesse des idées, des sentiments, des maximes se montre le plus à découvert parce que le contraste en est d'autant plus frappant. C'est au milieu de toute la splendeur du rang que la morgue froide et la hauteur désobligeante offrent aux regards leurs traits hideux, c'est au sein de l'abondance et du luxe qu'on aperçoit le mieux le vide des âmes et la pauvreté des esprits. Bonne enfant, j'en ai été si vivement et si fraîchement frappé que j'en parle avec la même horreur que vous parliez, il y a quelque temps, des chats, quelque petits, quelque charmants qu'ils peuvent être. Adieu, chère, chère enfant. J'attends avec impatience de vos nouvelles. Il y a plus d'un long mois que j'en manque; vous me parlerez du vos occupations, de vos amusements, de vos jeunes amies, et surtout du retour de l'angélique maman!

Mille choses de ma part, en bon anglais, je vous prie, à madame Herz à qui on peut et on aime parler en tant de langues; assurez de mon parfait retour tous ceux qui ont la bonté de se souvenir de moi. Adieu encore une fois. Et les religieuses sont-elles mondaines, ou conservent-elles l'esprit et la coutume de leur état?

Le bon tuteur arrive et vous dit mille tendresses.

Saint-Pétersbourg, 25 décembre 1804.

Je vous félicite, chère bonne enfant, des journéessans reprochesque vous m'annoncez, et que je compte avec plaisir, et je vous félicite encore plus de la franchise qui vous a fait avouer certainsmauvais quarts d'heure, et de la manière dont la bonne amie me mande que vous les avez expiés. Oui, chère Dorothée, nos défauts, comme nos maladies, dès qu'on les connaît et qu'on les attaque de bonne heure à leur source sont bientôt guéris. Il en est qu'il faut poursuivre jusqu'à extinction; et gare aux rechutes!

Que de plaisir a dû vous faire le retour de votre adorable mère! Je vous vois d'ici, chère enfant, et j'ai été attendri jusqu'aux larmes au spectacle de ce moment! Puis sont venus les cadeaux, les souvenirs, les marques de bonté de cette maman unique! Puis la charmante petite montre, ce talisman minutieux qui aura le pouvoir de vous empêcher de sauter; et les pendeloques qui auront celui de vous faire tenir la tête à sa place. Tout en un mot, tout m'a, ou plutôt nous avait touchés, le bon tuteur et moi; et notre joie a été à peu près aussi enfantine que la vôtre. Et moi aussi, chère bonne enfant, j'ai reçu mes cadeaux! Mon cœur en était pénétré et je vous prie d'en être l'interprète auprès de l'angélique et bienfaisante maman. Mes remerciements passant par votre bouche gagneront une chaleur et une expression que toutes mes lettres et paroles no sauraient leur donner.

La bonne amie a beaucoup souffert. Je le vois par son dernier numéro, par vos lettres et par celles de ma croix. Vous l'avez soignée, sans doute, à côté de maman, et vous aurez pris sur vous de lui épargner toutes les angoisses, comme parfois la vivacité!—Hélas! et le premier médecin était au 60° degré!—Les extraits de vos lectures du soir seront d'un grand intérêt pour moi. Ils seront bien courts, j'en suis sûr, car vous aimez à abréger et lelaconismeest en grande faveur chez vous. Mais tant mieux, s'il y a tout ce qu'il faut, on ne peut qu'y applaudir. Lebabilne vaut jamais rien.

Mes remerciements à la petite Louise qui, j'espère, aura bien des robes et des ouvrages de sa jolie main à nous montrer à notre retour. Vous verrez, chère enfant, que je n'ai pas oublié nos religieuses. Vous aurez de plus longues réponses à vos jolis numéros, par une bonne occasion. Hé oui! la bonne amie se moque parfois,—mais les occasions sures pour commérer de loin entre amis, c'est précieux!

Adieu, chère enfant. Le bon tuteur vous embrasse, comme il vous aime, c'est vous dire de tout son cœur. Il ne peut parler de vous sans un extrême attendrissement; que sera-ce quand vous serez dans l'âge d'apprécier ses soins et que vous aurez parfaitement répondu à tous nos vœux!

Vous me demandez, bonne enfant, de vous écrire des choses amusantes! ah! ma petite amie! que cela est difficile par le froid qu'il fait, et à la distance où nous sommes!

Distribuez, je vous prie, mes amitiés, mes compliments, mes respects dans votre société, à commencer par madame d'Acerenza, les princes, etc., les bienheureux, etc.!

Saint-Pétersbourg, 3 janvier 1805.

Chère bonne enfant, je vous dois de bien tendres remerciements pour tous les détails que vous me donnez de vos journées, et de vos amusements. J'apprends, avec tout l'intérêt que vous me connaissez pour vous, que le dessin continue et qu'il vous fait plaisir. Il se peut, chère enfant, qu'en rapprochant vos cahiers, vous y voyiez nos extraits ou des morceaux que vous aurez copiés. Tâchez, de grâce, de vous comparer à vous-même et de voir si vous avancez ou si vous reculez. Soignez surtout l'orthographe française. S'il m'était possible d'écrire longuement aujourd'hui, j'aurais de jolies anecdotes à vous raconter, dont quelques-unes vous frapperaient, j'en suis sûr, et vous engageraient à profiter des belles années de votre éducation. Dites, je vous prie, bien des choses à toute la société du mercredi et du soir. Je n'ai pas manqué un seul mercredi de boire à vos santés. Adieu, bonne enfant. Vous savez que je vous aime. Le bon tuteur vous embrasse.

Saint-Pétersbourg, 6 janvier 1805.

Je vous remercie bien tendrement, chère bonne enfant, du petit dernier billet que j'ai reçu de votre part. Il est bien écrit et bien orthographié. De grâce, continuez à vous soigner, c'est une chose absolument nécessaire. Madame Czarowska m'a écrit une très aimable lettre. Elle me parle de vous et de votre danse. Vous ne danserez, chère Dorka, que jusqu'à vingt ans, plus ou moins; mais la musique vous accompagnera, vous distraira, vous consolera toute la vie! Si par amitié pour moi, vous pouviez vous mettre en état de me dédommager de mon absence, à mon retour, par une sonate joliment exécutée, par une suite degammes, telles que je les aime, je croirais que le ciel s'est ouvert pour me faire jouir d'un avant-goût de bonheur. Adieu, chère aimable Dorka. Voilà le bon tuteur qui m'envoie cette petite réponse pour vous. Ce sont des vers charmants et un des plus jolis morceaux sortis de sa plume. Vous ne tarderez pas à le remercier et vous ferez lire ces vers le premier mercredi après avoir reçu ce billet.

Mettez-moi aux pieds de la bonne adorable maman qui a fait de la charmante musique ce dernier jour de l'an! Saluez tous nos bons amis. Soyez bonne, aimable, obligeante, égale: ce sont les conseils d'un bon ami. Aujourd'hui on a béni l'eau de la Néva et les drapeaux de l'Empereur. C'est, dit-on, une superbe cérémonie. Quand nous nous reverrons, je vous en ferai la description. Adieu. Adieu.

Saint-Pétersbourg, 11 janvier 1805.

Je vous remercie, ma chère bonne petite amie, des intéressants petits détails de votre veille de Noël et des charmants cadeaux qui vous ont tant fait de plaisir. Si la chaîne que la bonne amie vous a donnée de ma part a pu ajouter quelque chose aux sensations agréables que vous a causées la montre, j'en suis aussi heureux que vous.—Chère enfant, que je suis content de voir par la première ligne de vos lettres, jour pour jour, que vous vous êtes défaite de certains défauts essentiels qui faisaient les objets de vos examens! C'est là ce qui doit surtout intéresser ma tendresse pour vous et me permettre une jouissance vraiment pure, vraiment céleste, en vous trouvant délivrée, dans l'intervalle, de la plupart de vos petites mauvaises habitudes. Je compte avec complaisance les jours où vous n'avez trouvé rien à vous reprocher et je désire que ce ne soit ni légèreté dans l'examen, ni manque de sévérité pour vous-même qui vous donnent cette aimable sécurité. La bonne maman, notre excellente amie sont contentes de vous; cela me rassure à mon tour, chère petite amie, et me fait désirer de vous avoir au plus tôt. Mais hélas! quand sera-ce que je le pourrai! J'ai assisté, avec le bon tuteur, à l'heiliger Christde la charmante petite comtesse Augustine de Goltz; sa joie me rappelle la vôtre et nous avons parlé de vous à la société qui nous entourait.

Le peuple d'ici fera une fête l'avant-veille et la veille de Noël à la russe, le 4 et le 5 de ce mois. C'est un marché sur une place inconnue. Il y a toute sorte de provisions en tout genre, surtout en mangeaille, et la foule innombrable de vendeurs, d'acheteurs et de spectateurs fait un tableau unique. Heureusement cette année la saison a permis que toutes ces provisions soient arrivées en bon état; ordinairement le dégel en gâte beaucoup. Adieu, chère Dorka, le bon tuteur vient me prendre. Mille tendres choses à tous. Adieu.

Saint-Pétersbourg, 17/29 janvier 1805.

Il me faudrait répondre, chère bonne enfant, à deux de vos billets à la fois, mais je n'en aurai pas le temps. J'ai eu du monde, votre avocat et votre excellent chevalier. Ce dernier, à qui j'ai dit que dans toutes vos lettres vous vous souvenez de lui, m'a chargé de vous remercier tendrement et de vous prier de vouloir le rappeler au souvenir de la bonne amie et, par elle, aux bontés de l'adorable maman.

Merci, bonne enfant, du compte rendu de vos journées. J'y suis vraiment sensible et j'y donne toute mon attention. Les deux défauts qui semblent l'emporter sur les autres sont donc, chère enfant, le babil et l'impatience. Tous deux sont de votre âge, de cet âge où la parole devance la réflexion et où l'expérience ne nous a pas appris encore à souffrir. Cela se corrigera, bonne enfant, surtout si vous vous donnez la peine de vous observer et d'examiner, à côté de la bonne amie, combien il est dangereux de trop parler et combien il est inutile de s'impatienter. Je suis bien aise que le dessin, la danse et l'anglais aillent bien; le reste ira à merveille aussi et je m'attends à voir, avec grand plaisir, les petits extraits d'histoire et à faire, à notre ancienne manière, nos examens de géographie. Et nos comptes?—Oh! dans quelques semaines j'entendrai tout cela et je me dédommagerai avec usure de toutes les privations de ma trop longue absence.—Je ne doute nullement du plaisir que doit vous faire l'aimable et intéressante société de madame Schiekler. Tout ce que j'ai entendu de cette dame m'en doit convaincre et je désire d'en partager bientôt les soirées.

Savez-vous, chère enfant, que je ne saurais me rappeler le sens de ce motbienheureuxque ni vous, ni la bonne amie n'avez pu deviner! Dieu sait si j'ai écrit cela ou si je l'ai rêvé, car j'ai écrit souvent dans l'après dîner et, tombant de fatigue, cédé au sommeil.

Adieu, chère bonne enfant. Dites les plus jolies choses en bon anglais à madame Herz, que je félicite sur son parfait rétablissement; sa lettre au bon tuteur nous en est le garant. Adieu encore une fois. Mes vœux pour le jour du 6 février n'arrivent pas à temps par la poste, mais ils sont tout prêts à vous entourer ainsi que l'angélique maman, dont je voudrais pouvoir orner le bureau le 3, c'est-à-dire le plus beau des jours de notre année. Adieu, soyez bonne, aimable et surtout pointd'humeur. Oh! jamais!

Saint-Pétersbourg, 27 janvier/8 février 1805.

Vous étiez malade, chère bonne enfant, le 18 janvier et vous l'aviez été encore plus les jours précédents. Quoique je ne l'aie appris que dans un temps où je dois vous croire tout à fait rétablie, j'en ai cependant ressenti toute la peine, toutes les angoisses que j'eusse éprouvées dans le temps même de la maladie et sur les lieux. De grâce, chère enfant, vous qui avez un cœur aimant et sensible, soignez-vous pour tout ce qui vous aime. Pensez que la moindre incommodité que vous avez alarme la tendresse des personnes à qui vous devez épargner toute sorte de chagrins ou de craintes; surtout, gardez-vous de donner occasion vous-même à vos maladies, chère enfant, soit par irréflexion, soit par gourmandise, soit par un excès de vivacité. L'âge où vous êtes porte déjà avec lui une assez bonne dose de maux, jusqu'à ce que votre constitution soit formée. Ne les augmentez pas, je vous prie, par votre faute. Votre angélique maman, votre bonne amie, votre bon tuteur et votre pauvre ami absent en souffriraient trop et vous vous reprocheriez leurs souffrances…

Saint-Pétersbourg, 31 janvier/12 février 1808.

Que dirai-je par ce courrier à mon aimable petite amie?—Mes félicitations pour son rétablissement, mes vœux pour sa conservation, pour la reprise de toutes ses occupations sont déjà partis avec les dernières lettres. La monotonie de l'hiver, celle de ma manière de vivre, le peu de monde que nous voyons et le peu d'intérêt qu'il doit avoir pour elle, n'offrent pas même de quoi remplir agréablement un demi-feuillet. Il faut cependant qu'elle ait quelques mots de son bon ami, qui l'aime et qui l'a toujours devant les yeux, qui la suit dans ses études, dans ses amusements, dans ses promenades, dans ses visites, en un mot qui vit avec elle, comme le sylphe de Marmontel, auquel d'ailleurs il serait bien fâché de ressembler. Lorsque j'aurai vu ce qu'il y a de plus remarquable dans cette immense capitale, je vous en parlerai, bonne enfant; mais jusqu'ici, ni spectacle, ni promenades publiques, ni palais, le bon ami n'a rien vu. Le bon tuteur a eu soin de parcourir ces différents objets pour en rendre compte à mademoiselle sa fille. Mais il a des yeux lui, et moi, je dois ménager les miens.—Une seule chose j'aurai à vous dire, qui intéressera pour un moment le prince de Belmonte aussi. C'est qu'outre l'excellente maison du duc de Serra-Capriola, j'ai trouvé deux excellentes maisons bourgeoises russo-italiennes, où l'on mange tout à fait des plats nationaux de ménage qui m'ont ramené à mes belles années de Modène.—J'ai fait la connaissance d'un prélat qui est tout différent de celui que la bonne amie aime tant. Celui-ci écrit parfaitement en prose et en vers, en italien et en latin, et j'ai passé avec lui des heures extrêmement agréables. Mais dans quelques jours il partira pour Moscou, pour y rester plusieurs mois, et me voilà de nouveau sevré des heures rares qui m'ont donné des distractions utiles au milieu des paperasses diplomatiques. Ce sont des anciennes connaissances de ma jeunesse, que j'ai trouvées fort bien établies dans cette ville et jouissant d'une aisance tranquille après de longues années de service à la cour impériale.

Adieu, chère bonne enfant. J'attends impatiemment vos nouvelles des premiers jours de février. Hélas! je ne les aurais qu'après-demain. Rappelez-moi, je vous prie, à tous ceux qui s'intéressent à moi.

Saint-Pétersbourg, 10/22 février 1805.

Je vous remercie, chère petite amie, avec la plus vive tendresse du joli billet que vous m'écriviez le 8 et le 9 du mois. Il est soigné, et sans gêne. C'est là précisément ce qu'il faut. La bonne amie a été contente de sa petite malade! J'en suis charmé, chère enfant. Un peu d'impatience vient du genre même de la maladie. Mais je suis sûr que Dorothée n'a pas oublié un certain jeune prince français qui, à douze ans, souffrit beaucoup et fut un ange de bonté et de patience!

Je sais aussi que vous faites des progrès dans le reste, autant que votre santé le permet.—Gardez-vous surtout, bonne enfant, de ce qui peut vous causer une maladie; vous pouvez apprécier vous-même la brèche que cela fait nécessairement dans toutes vos occupations.—La charmante pensée de la petite croix, qui vous a fait plaisir, appartient toute à la bonne amie, et je sais qu'on peut s'en lier à son goût et à son amitié. Elle est donc bien jolie? Chère enfant, pensez quelquefois que dans cet ornement votre imagination peut rassembler utilement une foule d'idées religieuses et morales qui ont de grands droits sur nous et qui influeront sur votre carrière jusqu'à la fin de vos jours.—Un mot sur unegrossièreté involontairesans doute, aimable amie; voyez à n'en commettre jamais d'autres. Mais de toutes nos distractions, car c'en est une, ce sont celles-là qu'il faut éviter le plus, parce que le doute seulement d'une mauvaise volonté, que l'amour-propre des autres est toujours propre à présumer, est terrible pour une âme délicate. Adieu, chère enfant, soignez bien votre santé! C'est dire le repos et le bonheur de tout ce qui vous aime, entre autre de votre vieil et bon ami.

Saint-Pétersbourg, 14-26 février 1805.

Vos nouvelles, chère bonne enfant, sont toujours intéressantes et font le plus grand plaisir à votre vieil et bon ami. Il m'est impossible de vous rendre la pareille, car tantôt malade, tantôt convalescent et tantôt garde-malade, je mène une vie monotone si nulle, que mes journées ne présentent pas même des nuances pour les distinguer. Les fêtes du 3 et du 6 ont été célébrées chez nous par de pauvres petites santés, telles que des valets ordinaires peuvent en porter. Elles n'ont pas été moins portées par le cœur le plus vrai et accompagnées par les vœux les plus sincères. Vous avez passé des soirées charmantes chez madame de Gœckingk. Je le crois bien. La seule mademoiselle Julie, à ce que me dit son oncle, pourrait répandre sa charmante gaieté sur la plus morne société.—Oh! combien de fois, ces jours-ci, le bon tuteur l'a souhaitée auprès de lui, dans sa fluxion aux yeux qui le tourmente et qui l'empêche d'écrire à sa famille. Ayez soin, chère enfant, de le dire à madame de Gœckingk et aussi en même temps, que nous espérons que cette maladie, suite de la saison et des neiges, ne sera pas longue et qu'elle a déjà du soulagement. Je vous félicite de bien bon cœur, chère aimable amie, de ce que vous apprenez le jeu de piquet. Parmi tant de choses que vous devez savoir dans le monde, celle-là en est une. Vous observerez en vous amusant à ce jeu, qu'il importe infiniment de savoirécarteret de mettre de lasuitedans vos cartes. La bonne amie ne manquera sans doute pas de vous faire tirer cettemoralede ce jeu qui n'est intéressant que par là.

Adieu, bonne et chère enfant. Ne vous plaignez pas du mauvais temps. En moins de deux fois vingt-quatre heures nous avons passé de 23 degrés de froid à 4 degrés de chaleur.—Il faut se soigner et s'habiller selon le temps. Je vous remercie de ce que vous lisez les lettres choisies de madame de Sévigné. Elles seront toujours des modèles de naturel et de goût. Mais on ne les imite pas, chère enfant.

Avec beaucoup de culture, avec un grand usage de la bonne société et un grand fonds de bienveillance pour les personnes à qui l'on écrit, on parvient à faire de jolies lettres, sans en avoir la prétention.

Adieu encore une fois, bonne enfant. Le bon tuteur attendra que vous soyez rétablie pour lire votre réponse. C'est vous dire qu'il l'attend avec impatience. Le bon chevalier est affligé de se trouver oublié dans les lettres de la petite société de Berlin.

Franchise dans l'aveu de ses fautes!—Adieu, adieu.

Saint-Pétersbourg, 21 février/5 mars 1805.

Vous m'avez écrit, chère bonne enfant, deux charmantes lettres qui m'ont fait grand, grand plaisir. Tout en vous remerciant, permettez que je vous exprime le désir que j'aurais d'y pouvoir rencontrer quelques traces du bon M. Maréchant.—C'est là, je crois, le vrai moyen de vous témoigner ma tendre reconnaissance. Je sais qu'on ne se gêne pas avec ses amis, mais à votre âge, bon enfant, tâchez de soigner votre écriture et votre orthographe; dans quelques années d'ici vous n'en aurez ni le temps ni la patience et vous aurez beaucoup de peine, toutes les fois que vous aurez une lettre importante à faire. L'exemple de l'adorable maman, de l'excellente amie, doivent vous conduire et vous encourager.

La perte d'une ancienne amie est un malheur très grand, très grand, chère enfant, surtout à un certain âge. Il est donc tout simple que la digne madame de Gœckingk ait été bien abattue, bien triste par la mort d'une amie respectable, d'une compagne de sa jeunesse qu'on ne remplace plus!—Vos cheveux longs et séparés sur le front vous accoutumeront à cette belle simplicité, qui fait le vrai mérite et le charme de tout ce qu'elle touche.

—Comment donc? bonne enfant, jusqu'au21! Passe pour le piquet. Mais je vous félicite de ce que vous ne vous fâchez plus si vous perdez. C'est le plus vilain, le plus désagréable défaut dans la grande société; et comme on n'est censé jouer que pour s'amuser, on ne craint rien tant qu'un mauvais joueur qui de ce même amusement fait une occupation ou une peine à ses partenaires.—Il faudra, bonne enfant, que vous connaissiez tous ces misérables suppléments de notre nullité dans les assemblées de parade; mais vous aurez le bon esprit de ne vous y attacher nullement.

Un collier de feuilles de rosesdesséchées(c'est ainsi qu'il faut écrire) doit être un très joli collier. Je n'en ai pas d'idée. Vous me le montrerez et je vous devrai cette nouvelle connaissance.—Votre partie de traîneau et l'anecdote des gauffres m'ont beaucoup amusé. Mais, particulièrement, cette victoire de la paresse sur la gourmandise. Le temps viendra que celle-ci prendra bien sa revanche. Merci, bonne enfant, de ce que vous me dites sur votre oubli à l'article franchise dans l'aveu de vos fautes. Donnez-vous-en l'habitude, soyez fière de cette qualité. En les avouant, vous les expiez, et en sentant votre tort, vous prenez des forces pour n'y pas retomber; quand on nie sa faute, l'amour-propre est la dupe de lui-même. Notre conscience nous le reproche et la honte que nous avons de nous-même augmente en raison de celle que nous avons voulu nous épargner vis-à-vis des autres. Mille choses à toute la société du mercredi et du soir.

Saint-Pétersbourg, 24 février/8 mars 1805.

Une rose pour le général de Driesen; unepenséepour votre bon ami, une fleur pour le tuteur souffrant et malade, voilà, chère bonne enfant, des ouvrages bien intéressants, et des soins bien aimables. C'est ainsi que les talents doivent servir au sentiment et embellir les divers rapports de la vie. Je vous remercie bien tendrement pour ma part, ainsi qu'au nom du tuteur qui ne peut écrire et qui voudrait deviner quelle fleur sa charmante pupille lui pourrait destiner.—Votre grande promenade en traîneau vous a fait du bien, chère enfant, je n'en doute pas. L'air sec et un bon froid fortifient la tête et donnent du ton. Nous nous promenons aussi quelquefois dans cette immense ville, mais en voiture, glaces et rideaux fermés, comme des recluses, ou des prisonniers.—Il nous faut cependant nous en contenter, bonne petite amie, faute de mieux. Car le malade ne saurait supporter le soleil, et le soleil est nécessaire d'un autre côté pour rendre l'atmosphère plus supportable.—Savez-vous que depuis mon arrivée à Saint-Pétersbourg je n'ai écrit qu'une seule et unique fois au Bon oncle, et à mademoiselle Sidonie?—Mais, voulant écrire des épîtres je n'ai pas même fait des lettres et j'en suis tout honteux. Si vous avez l'occasion d'écrire encore une fois à votre aimableFutur, dites-lui, ainsi qu'à la bonne sœur, que jeté dans un nouveau monde, sans oublier un instant tout ce que je dois aux habitants de l'ancien, je n'ai pas su trouver un moment d'écrire encore une fois, et que ce n'est pas joli à moi,—que je le sais, je l'avoue, et tâcherai de réparer par un gros volume le silence de presque trois mois. Comment donc, chère enfant, vous voudriez déjà être à Löbikau? Est-ce que la fin de février est si belle chez vous qu'elle vous donne les premières envies de la campagne? Chez nous, l'hiver a repris et nous sommes de nouveau aux 8 et 12 à 13 degrés au-dessous de0du thermomètre inventé par le célèbre physicien français, M. de Réaumur.—Le zéro est le point de la glace. Ce qui est au-dessus marque la chaleur, ce qui est en dessous le froid.

Les assurances que vous me donnez, bonne petite amie, sur l'état de votre santé, me sont précieuses. Comme il ne s'agit que d'un peu de faiblesse aux jambes, la danse y mettra bon ordre et tout ira parfaitement bien.—Dans vos batailles avec la bonne amie, n'oubliez jamais, je vous prie par tout ce que vous aimez le plus au monde—c'est sans doute la bonne angélique maman—n'oubliez jamais la modération et l'adresse. Vous devez être désormais aussi grande et presque aussi forte que la bonne amie et un coup de votre main pourrait me faire peur à moi-même.

Je vous félicite, chère enfant, des jours où vous ne trouvez rien à vous reprocher. Je les compte avec soin; et sûr, comme je le suis, que vous ne l'écrivez qu'après y avoir bien pensé, je me réjouis de voir qu'il y en a un si grand nombre.—Puissiez-vous en compter de pareils jusqu'à l'âge où la réflexion, cette douce compagne, cette fidèle amie de l'homme aura pris cette heureuse consistance, ce tact exquis, dont dépend la vertu solide et la véritable félicité. La mort de la reine douairière nous a été apportée hier soir par un courrier parti le 26 février de Berlin.

On dit qu'elle sera regrettée, car elle faisait beaucoup de bien. Elle avait aussi beaucoup souffert dans sa belle jeunesse.

Adieu, chère aimable enfant. Soignez la bonne amie. Elle se plaint de maux de tête. Et vous savez s'ils sont terribles! Adieu, adieu.

Saint-Pétersbourg, 17/29 mars 1805.

Vous avez pleuré, bonne aimable enfant, à la tragédie deMarie Stuart! Cela m'a fait désirer que vous lisiez la vie de cette Reine infortunée, pour qui la nature avait tout fait, pour qui la fortune s'était en quelque sorte épuisée et qui par la violence de ses passions a fini sur un échafaud, après une captivité d'environ dix-huit ans.

Cette histoire est très instructive, chère petite amie, pour des personnes surtout qui dès le berceau semblaient avoir été appelées aux plus heureuses destinées.

Je vous félicite, chère enfant, de tous les amusements que vous procure votre angélique maman et des jolies soirées que vous avez au milieu de l'aimable jeunesse qui vous entoure. Soyez toujours envers les autres ce que vous voudriez que les autres fussent envers vous. La prévenance, la complaisance, le plaisir de faire plaisir doivent vous guider dans vos jeux, comme dans vos entretiens. Comment va lepiquet? Comment va le21?

Mademoiselle Julie de Hardenberg prend vos leçons. Vous aurez par là, chère enfant, une bonne occasion de vous fortifier dans l'étude de ce que vous avez appris. Vous ne me parlez pas de la petite Pauline; non plus que de la grande Pauline, dont je vous ai prié de me donner des nouvelles. Aurez-vous l'amitié pour moi de lui dire bien des choses en mon nom, ainsi qu'à sa digne maman et à toute son estimable famille! Le bon tuteur vous embrasse bien tendrement. Il a attendu larose: mais il s'est consolé de ne pas la voir, pensant bien que ce n'est pas encore la saison chez vous, et moins encore au 60e degré de latitude Nord.

Voyez-vous, bonne enfant, je vous parle le langage de la Géographie savante et je suis sûr que vous me comprenez à merveille.

Cela fait du bien à mon cœur et vous vous en trouverez un jour beaucoup mieux encore que moi.—Adieu, chère bonne enfant. Le temps s'approche que le petit jardin de la maison de verre commencera à devenir si non habitable, du moinscourable. Je vous vois sauter et bêcher, courir et arracher les mauvaises herbes! Cela me donne un joli moment. Si vous avez de bonnes nouvelles de la princesse de Hohenzollern, mandez-les-moi, je vous prie. Mes amitiés à toute votre société.

Votre vieux ami

Saint-Pétersbourg, 28 fév./12 mars 1805.

Votre lettre du 24 février passé, chère aimable petite amie, est fort bien écrite et bien orthographiée; je vous en remercie tendrement, parce que je sens que c'est aussi pour me faire un peu de plaisir que vous soignez votre écriture. Ce motif est si obligeant! Il est si digne d'un cœur tel que le vôtre!

J'ai été peiné de l'incommodité du bon prince de Rohan. Mais les parties de chasse à pareille saison ne sont pas pour tout le monde. Il y a Louis et Louis, comme il y a âge et âge, n'est-ce pas, chère petite amie? J'ai été sincèrement touché de ce que vous me dites au sujet de la reine-mère. Elle était bonne, elle était bienfaisante. Ce sont nos plus beaux titres à l'estime, aux regrets de nos semblables. Quand même l'injustice des hommes nous refuserait ces sentiments, le seul témoignage que nous emporterons avec nous suffirait pour nous dédommager de tout. Mais, chère enfant, la reine-mère avait été à l'école du chagrin et de la gêne dans sa jeunesse. La vertu en a souvent besoin, et il est bien des malheurs, dans la vie, qui nous donnent ou développent chez nous de grandes qualités.

Vous avez montré, dites-vous, trop sensiblement votre ennui et même un peu d'humeur dans une société. Voilà, bonne enfant, un apprentissage pour vous. On est très souvent dans le cas de rencontrer des sociétés qui ne nous amusent point, qui peut-être même nous déplaisent. Vous n'avez, Dieu merci, de plus grands chagrins à craindre ou à éprouver habituellement à votre âge. Qu'ils vous servent d'occasion de vous exercer à l'art essentiel de vous posséder et de vous accommoder au goût des autres, par obligeance et par bonté. Le bon tuteur se porte un peu mieux aujourd'hui. Nous nous promenons presque toujours ensemble, glaces fermées, rideaux baissés, dans la ville. Ce matin, je n'ai pu l'accompagner et j'en suis bien fâché, car il n'aime pas se promener tout seul. Il a été très sensible aux jolies lignes que vous lui avez écrites et que je courus lui lire à son lit. Il les a relues dans la matinée et il est passé chez moi pour me recommander de vous en remercier de sa part.

Saint-Pétersbourg, 3/15 mars 1805.

Je réponds en hâte, chère aimable enfant, à votre jolie lettre du 21 février-12 mars. Merci des détails que vous me donnez sur les honneurs qu'a reçus M. Iffland à Dresde, et sur les distinctions que lui a accordées le plus réservé, le plus mesuré peut-être des princes de la Terre. Ces distinctions, tout en encourageant les talents et le mérite, font la gloire des grands qui savent les distribuer. Les artistes sont faits pour obtenir les récompenses dues à la peine qu'ils se sont donnée pour se perfectionner. Les princes sont faits pour partager avec jugement et sobriété ces récompenses. C'est un tact bien difficile à acquérir, chère enfant, que celui de ménager ces distinctions.

Vous l'apprendrez aussi, vous surtout à qui le sort impose des mesures encore plus sévères.

Ne soyez pas étonnée, petite amie, si dans huit jours de temps la princesse W. n'a point vu cet homme célèbre, quoique accompagné d'une lettre de maman. Huit jours passent bien vite et la manière de vivre retirée, à ce qu'on dit, de la princesse, et les occupations pressées de M. Iffland ont été la cause de cette privation des deux côtés. Tout en m'écrivant, chère enfant, qu'on n'est pas mécontent de votreortographe, vous faites une faute; et je vous y attrape,—on écritorthographe. Au reste, j'en suis content aussi, mais pas toujours.

Le bon tuteur, qui se porte un peu mieux, vous remercie de votre embrassement. Le bon et excellent chevalier a été sensible à votre souvenir; il vous dit mille choses et vous prie de le mettre aux pieds de l'adorable maman.

Saint-Pétersbourg, 7/19 mars 1805.

Oh! la charmante, la joliepenséeque je reçois avec votre lettre du 3 de ce mois, aimable petite amie! N'attendez pas des remerciements qui ne valent rien entre nous. Mais agréez mes félicitations bien sincères ainsi que celles de tous ceux qui ont admiré votre ouvrage. Les mots que vous y avez ajoutés m'ont vraiment touché. Mon estime, chère bonne enfant, vous est assurée dès que vous tâcherez de mériter la tendre approbation de votre adorable maman et de répondre aux soins de votre bonne amie. Tâchez de vous donner les qualités de caractère et les connaissances indispensables, avec la même attention que vous mettez aux talents d'agrément, et vous serez heureuse et vous ferez le bonheur de tout ce qui vous entourera, et l'ornement de votre maison.

La société de mademoiselle Julie de Hardenberg ne peut que contribuer à rendre plus brillantes vos soirées, chère petite amie. Je l'ai trouvée à Hambourg extrêmement aimable, parce qu'elle était bonne, simple, douce, sans prétention. Je vous prie de la remercier du souvenir qu'elle veut bien conserver de moi et de l'assurer du parfait retour de ma part. Vous donnerez aussi un baiser à la chère et spirituelle Pauline; et vous ne m'oublierez pas auprès de Monsieur et de madame la Comtesse.

Bonne enfant, comme il n'est jamais permis de mentir, je vous dirai que je ne puis dire du bien de ma pauvre santé. Je ne me reconnais pas. Je n'existe plus qu'autant que je parle et que j'écris. C'est assez si je puis aller ainsi jusqu'au bout. Espérons que le voyage de retour me rendra tout ce que le séjour d'ici m'a fait perdre. Merci, petite amie, pour tout ce que vous me dites d'aimable à ce sujet. Mon cœur en est pénétré et ne l'oubliera jamais. Bien des choses à madame et à mademoiselle de G., ainsi qu'à tout le reste de votre société.

Saint-Pétersbourg, 21 mars/2 avril 1805.

Vos promenades en voiture et surtout à pied, chère aimable enfant, m'ont fait grand plaisir. Il faut profiter de la belle saison, d'autant plus que le mois où nous entrons et presque toujours le mois suivant ne sont pas les plus agréables à Berlin. Nous avons présentement de belles journées à notre tour; mais les rivières, les canaux ont encore pris et couverts de neige; et la glace qui se fond lentement dans les rues ne permet presque de promenades qu'en voiture ou en petite troïka, qui peu à peu remplace le traîneau.

On donne ici, depuis quelque temps, des concerts célèbres. C'est une passion presque générale chez les grands d'ici. J'ai entendu parler d'un Anglais (dont je n'ose estropier le nom, car je ne l'ai lu nulle part) qui joue parfaitement le clavecin, et qu'on met au-dessus de Clémenti. Cela se pourrait. Mais je doute fort qu'il ait la sensibilité et l'âme de ce dernier. Chère petite amie, il y a des siècles que vous ne m'avez pas dit un seul mot sur vos progrès dans ce talent précieux. C'est apparemment pour préparer une surprise à votre ancien bon ami, lorsqu'il sera de retour.

Le bon tuteur a espéré trouver sa jolie rose dans une de vos lettres. Malgré sa longue et ennuyeuse maladie, je suis sur qu'à cette vue, de charmants vers eussent exprimé sa joie et sa tendre reconnaissance. Mon Dieu! chère enfant, il mérite bien tous ces soins de votre part! C'est pour vous qu'il n'a presque qu'un œil pour regarder vos ouvrages!

Je suis bien charmé aussi, bonne enfant, que l'angélique maman dîne souvent chez sa Dorothée. C'est une occasion très agréable d'entendre mille propos obligeants, d'observer mille traits de bonté, d'apprendre tout plein de choses, dont son esprit s'est enrichi et qui acquièrent des charmes inexprimables en passant par son cœur.

Oui, chère petite amie, c'est la vieille maxime de votre bon ami. La tête doit penser, mais c'est par le cœur qu'elle doit transmettre ses pensées. Le cœur doit sentir, mais c'est avec la tête qu'il doit perfectionner et conduire ses sentiments.

Adieu, chère bonne enfant. Voici le tuteur qui entre chez moi et qui vous dit mille tendresses. Il vous prie aussi de présenter ses hommages à l'adorable maman et de dire bien des choses de sa part à votre excellente amie.

Votre

Saint-Pétersbourg, 24 mars/5 avril 1805.

Oui, mon aimable petite amie, la faute n'en a été qu'à la poste, si vous avez manqué de mes lettres. J'ai écrit régulièrement plus ou moins, tous les courriers; mais il est mille raisons qui arrêtent ou retardent les lettres et, pour un ordinaire, il ne faut pas s'inquiéter. Bien, bien obligé, chère enfant, de la commission dont je vous avais priée, pour la bonne amie, et de la manière dont vous l'avez remplie, et plus encore, s'il se peut, de l'exactitude obligeante avec laquelle vous m'en rendez compte.

Le déjeuner donné par madame la comtesse C. était donc bien nombreux! Mon aimable amie, il fautpourtantque vous vous fassiez peu à peu à ces grands rassemblements qui sont, au fond, unebruyantesolitude. C'est dans ces rassemblements-là qu'on peut beaucoup observer et entendre, pour consulter ensuite votre bonne amie et lui confier vos observations et vos jugements. L'avantage des grandes sociétés est de s'apercevoir qu'on peut se passer de nous; celui des petites sociétés bien choisies est de multiplier les lumières et les jouissances, par l'effusion et l'abandon même qu'elles permettent.

Je dois vous remercier aussi, chère bonne enfant, de votre jolie écriture. Elle est soignée et l'orthographe en est correcte.

La pièce de l'Abbé de l'Épée, ce bon prêtre français qui eut le courage de rendre utiles les sourds-muets par une patience héroïque, est vraiment touchante. J'ai lu, dans je ne sais quelle feuille, qu'on l'a donnée à Lindau, si je ne me trompe (vous saurez trouver cette ville sur la carte dulac de Constance), où un véritable sourd et muet et son instituteur ont joué. C'est là ce qu'on appelle être dans son rôle!

Adieu, chère petite amie. Le bon tuteur écrit aussi peu qu'il est possible; mais il écrit toujours, quoique à bâtons rompus, et prenant du repos.

Votre

Saint-Pétersbourg, 28 mars/9 avril 1805.

Vous m'avez fait le plus grand plaisir, aimable petite amie, en m'annonçant dans votrePost-Criptum(que vous orthographierezPost-Scriptum) [après-écrit], l'amour que vous prenez pour la musique. Dans mon dernier numéro, précisément, je vous avais demandé des nouvelles de ce charmant talent, dont vous ne m'aviez plus parlé depuis longtemps. C'est une marque, chère enfant, que vous commencez à y faire des progrès sensibles; la musique est comme un ami qui est attentif à nos moindres fautes, pour qui rien n'est petit, qui passe même pour pétillant. Il nous ennuie, il nous excède même parfois; mais à mesure qu'on se perfectionne, nous commençons à en connaître le prix et nous l'aimons tous les jours davantage. Je vous félicite de bien bon cœur, bonne enfant, de cette jolie affection. Elle est bien placée et vous y trouverez votre compte dans l'avenir.

Adieu. J'écris à la hâte parce que j'ai beaucoup à courir encore et mon âme est en l'air. Elle vous suit partout, petite amie, et il n'est pas un moment où elle ne fasse de vœux pour votre vrai bonheur et de tout ce qui vous entoure.

Sans adieu jusqu'à vendredi.

Mille choses à votre charmante petite et grande société.

Saint-Pétersbourg, 31 mars/12 avril 1805.

Votre jolie fleur, chère aimable enfant, fut rendue au bon tuteur dès le moment même qu'elle fut arrivée. M. de G. était précisément chez moi en conférence d'affaires avec quelques amis, et votre chef-d'œuvre fut accepté avec reconnaissance, loué et admiré de notre petit cercle; ensuite, la fleur est très bien faite, et je vous en dois mes tendres félicitations. Il faut espérer que le bon tuteur retrouvera dans sa santé assez de forces pour remercier en vers et consigner les louanges de cet ouvrage de sa pupille aux siècles les plus éloignés. Il ne tient qu'à lui de la transmettre aux générations à venir et de lui donner l'immortalité. Nous lisons encore, petite amie, de charmants vers chantés sur une rose par Anacréon, il y a à peu près vingt-cinq siècles.

La justice que le public a rendue à madame Flek dans le rôle de Jeanne d'Arc est confirmée par la figure et la taille de cette actrice. Ses traits, sa voix n'ont rien de héroïque. Les rôles tendres, neufs ou gentils et mignons, voilà ce qui lui va à merveille.

Je suis bien charmé, bonne enfant, que votre société du soir recommence à se rassembler. Elle en deviendra d'autant plus intéressante.

Adieu, chère aimable enfant. Il est tard et je suis extrêmement fatigué.Hier soir on m'entraîna au concert spirituel. On y donna la Création deHaydn. L'orchestre est vraiment un des meilleurs que l'on puisse avoir.La salle est superbe. Mais le billet est à cinq roubles et on donne cessoirées au profit des veuves et des enfants des musiciens.

Adieu, encore une fois; voilà encore Pauline à Berlin? Elle est donc bien? Je vous prie de lui dire mille choses de la part de votre bon ami, ainsi qu'à toute votre aimable société.

Saint-Pétersbourg, 4/16 avril 1805.

… Vivant en Allemagne, il est très difficile, bonne enfant, de se défendre desgermanismesqui se glissent, malgré nous, dans la langue française. Observez toujours la bonne amie et ne vous écartez pas de ses expressions. Je ne sais quels sont vos progrès en allemand et en anglais; mais il parait que vous parlez le français de préférence. Il faut parler, du moins, cequ'on a choisi pour sa languele plus correctement qu'il est possible.

Et les huîtres? et le Champagne qui a dû pétiller de suite? Tandis que vousnagezdans un délire, petite amie, n'oubliez pas le bon tuteur et votre vieil ami qui font tête-à-tête un premier dîner d'auberge, où c'est un prodige si l'on attrape un morceau de bouilli mangeable et où de tant de poissons délicats dont on abonde en Russie, on vous sert du brochet et de l'anguille. Un peu de saumon ne s'obtient que par hasard et après des négociations, ou bien il faut le payer à part.—Voilà donc la belle maison de M. de Massow achetée et vous voilà chez vous à Berlin, dans toute la rigueur du mot. Je suis charmé du joli cabinet que vous allez avoir. Vous le meublerez avec goût, et par conséquent avec simplicité et sans le surcharger. L'exemple de maman surtout peut vous guider. Je me fais une fête d'aller vous y rendre visite, y admirer l'arrangement, l'ordre, la propreté, si le sort me ramène sain et sauf jusqu'à Berlin.—La reprise de vos leçons du soir vous a fait grand plaisir, chère enfant, et à moi aussi, infiniment. Mais je viens d'apprendre par M. de Gœckingk, que vers la fin du mois de mai prochain, sa famille partira pour la campagne où l'on doit tout préparer pour la noce de mademoiselle Wilhelmine. Cette perte vous sera fort sensible ainsi qu'à la bonne amie. C'est un vide qu'on ne remplacera point.—Madame Herz a gagné en jouant avec vous au piquet! Je trouve cela fort naturel, chère enfant. Elle doit savoir mieuxécarter, mieux choisir sessuiteset réussir à mettrequatre choses ensemblemieux que vous. Avez-vous continué, du moins de temps en temps, les échecs? le jeu n'est sans doute pas pour votre âge, mais vous qui avez tant de dispositions pour la géométrie vous pourriez, peu à peu, vous accoutumer à ce jeu, qui apprend surtout à ne jamais faire un pas sans réfléchir et sans regarder tout autour de soi pour en prévoir les suites.—Dites, je vous prie, bien des choses de ma part à madame Herz. Adieu, chère aimable petite amie. Ne manquez pas de me donner es nouvelles exactes de la santé de notre excellente amie. Elle souffrait d'un affreux mal de tête le 2 du courant. Elle me le mande en deux lignes. Un post-scriptum de votre main eût pu me tranquilliser. Le bon tuteur vous embrasse très tendrement. Il se porte bien et la saison lui permet de faire des courses qui finiront par le rétablir tout à fait. Je voudrais pouvoir en dire autant pour mon compte. Mais cela n'ira pas si vite. Adieu, chère enfant, votre cabinet donne-t-il sur la rue ou sur la cour? car on me dit que la cour est très vaste, mais pas une toise de jardin. Aimez toujours votre ancien ami qui vous chérit de tout son cœur.

Saint-Pétersbourg, 18/30 avril 1805.

Lorsque vous aurez lu la vie de Marie Stuart, chère petite amie, vous aurez la bonté de me rendre vos réflexions sur le malheureux sort de cette princesse qui semblait avoir été formée par la nature et par la fortune à tout ce que nous appelonsbonheur véritablesur la terre, sans compter cebonheur facticequi est pourtant aussi quelque chose parmi les hommes.

La bonneFrauPauline s'en retourne à Prague. Mais n'ira-t-elle pas du tout aux eaux, à la campagne, de cette année?—Je vous félicite, petite amie, de la jolie robe que vous a faite madame Aglaé.—Il faut aussi des robes comme il faut des fracs et des habits. Hélas! les miens commencent à m'en avertir. Je fais la sourde oreille, chère enfant, mais ils crient plus fort que je ne voudrais; et cependant je tiens ferme et tant que je suis ici, où tout est d'une extrême cherté, je les ferai aller. Adieu, chère enfant. Le bon tuteur vous rend mille embrassements pour un. Dites tout plein de belles choses à mademoiselle Julie, à toute la société. Adieu.

Votre

Saint-Pétersbourg, 22 avril/3 mai.

Tandis que je vous écris, chère petite amie, il neige ici comme il n'a pas neigé en décembre. Si cela dure deux heures encore, les traîneaux vont reparaître pour la troisième fois et nous ne saurons que par l'almanach que nous sommes au mois de mai.—Merci, bonne enfant, de ce que vous me mandez sur vos efforts dans l'étude de la musique. Vous faites en même temps une exclamation qui m'a fait bien rire:quelle patience il faut, dites-vous, pour apprendre?—Jugez, chère enfant, de celle qu'il faut avoir pour enseigner! Un bon esprit, et surtout un bon cœur n'oubliera jamais cette deuxième partie que j'ajoute à votre réflexion. À l'heure qu'il est lesviolettessont arrivées, elles ont été admirées et accueillies par le bon tuteur avec la plus tendre reconnaissance. Je suis charmé, bonne amie, que vous ayez commencé à lire quelque chose de la vie de l'infortunée Marie Stuart. C'est une histoire bien intéressante et capable d'instruire toutes les jeunes personnes de votre sexe et de votre rang, pour qui la nature et la fortune ont tout fait. En comparant l'enfance, la jeunesse de cette Reine avec sa fin tragique, en suivant la marche et les progrès de ses défauts jusqu'à ses crimes et à ses malheurs, on apprendrait à se vaincre, à se modérer, à réfléchir, et surtout à ne se point livrer au sentiment s'il n'est pas approuvé par la raison. Adieu, chère aimable enfant. Bien des choses à madame Herz, etc., etc. Encore une fois adieu, chère petite amie; le bon tuteur vous embrasse. Il est bien triste de tout ce qui vous arrive et qui retarde son retour. Oh! quand vous saurez tout ce que cet homme respectable a dû souffrir ici!—Aimez votre bon ami, comme il vous aime et comme il vous aimera toute sa vie.

Saint-Pétersbourg, 28 avril/10 mai 1805.

Deux numéros à la fois, chère aimable petite amie? Cela s'appelle payer généreusement capital et intérêts à la fois. N'en attendez de moi que des félicitations, car, pour des remerciements, ce n'est pas marchandise qui doive courir entre nous.—J'ai été charmé, chère enfant, de trouversix joursde suite où vous n'avez eu rien du tout à vous reprocher. Comme je suppose que vous n'êtes pas indulgente là-dessus et que vous ne glissez pas trop légèrement dans votre examen, je dois vous encourager, bonne enfant, à tenir constamment à cette habitude et à prendre au vif, surtout, les défauts que vous trouverez vous être les plus familiers, afin de les pourchasser et les détruire de préférence. Quelle phrase consolante, pour une belle âme, que celle-ci: «Je n'ai rien à me reprocher!» Mais aussi quelle sévérité, quelle attention ne faut-il pas employer sur soi-même avant de porter ce jugement que tant de petits intérêts, tant d'habitudes rendent si souvent suspect.—L'aventure de la malheureuse prière qui vous a paru si terriblement bête m'a fait un peu rire à vos dépens. D'abord, le titre seul pouvait vous dire ce que vous en deviez attendre; et si vous vous y attendiez, petite amie, c'était là qu'il fallait s'amuser; car tout ce qui est parfait, même en bêtise, peut avoir son mérite par cela même qu'il est parfait dans son genre. Mais avez-vous pensé, chère enfant, aux sensations d'amour-propre que l'auteur aura eues peut-être en écrivant ce morceau? C'est là une réflexion utile à faire en cas pareil. L'amour-propre se plaît à nous jouer des tours affreux et, dès que nous nous y abandonnons, nous faisons les plus grandes sottises et nous croyons faire les plus belles choses du monde.—Vous vous plaignez du froid; je vous ai parlé des neiges et des frimas que nous avions les semaines dernières; depuis hier il paraît que nous avons de nouveau le printemps. Il est sept heures et demie du matin et je vous écris ayant un grandwas-ist-dasouvert, pourtant la chambre avait été chauffée dès les quatre heures du matin. Mais chère enfant, pas une feuille aux arbres, pas un brin de gazon. On colporte les fleurs dans des vases, comme en plein hiver. Cependant, dès que l'air est plus doux, je suis beaucoup mieux et mes nerfs semblent se calmer. Dès que la saison sera tant soit peu fixée, je prendrai une douzaine de bains et j'en attends de grands avantages pour ma santé.

Il y a apparence, chère bonne amie, que je devrai prolonger encore mon séjour ici; vos commissions me parviendront toujours à temps, si vous les envoyez même la veille de votre départ de Berlin.—Bien des choses, chère amie, à madame Herz. Fera-t-elle des courses, l'été prochain? Vous serez à Löbikau, ce cher bienheureux Löbikau. Qui sait, bonne enfant, quand je le reverrai! On ne part pas si aisément de Saint-Pétersbourg, dit-on, lorsqu'on y a des affaires et surtout des procès. Le bon tuteur, qui vous embrasse tendrement, est bien affligé des retards qui l'arrêtent de huit en huit jours. Mais qu'y faire? Lorsque le mal est sans remède et qu'il n'y a pas de notre faute, un esprit bien fait n'a qu'à se résigner.

Toujours votre

Saint-Pétersbourg, 5/17 mai 1805.

Le soin que vous avez pris, chère bonne enfant, de répondre un peu tous les jours à mon dernier numéro, a été bien aimable, et je vous en dois mes félicitations. Soyez toujours exacte à ce qu'on appelle lessoins de la sociétéet vous trouverez dans le monde les agréments solides qu'on doit y chercher; soyez-le aux soins de l'amitié et vous aurez des amis.—LaFrauPauline a donc trouvé sa petite Dorothée bien grandie! jugez comme je vous trouverai, moi, surtout si nos affaires nous retardent, encore longtemps, le plaisir de vous revoir! Je crois, chère petite amie, que vous pourrez être de retour de Löbikau avant que nous le soyons, ou du moins votre ancien bon ami, de Pétersbourg. Le temps se dépense ici avec une sorte de prodigalité et les affaires vont très lentement à leur terme. L'Empire de Russie est le plus vaste que l'on connaisse de notre globe. Il contient au delà de 42 millions d'habitants, répandus sur une surface immense depuis la Nouvelle Zemble jusqu'aux limites nord de la Perse, et depuis les côtes occidentales d'Amérique septentrionale jusqu'aux frontières de la Laponie norvégienne et suédoise et à celles de la Pologne prussienne et autrichienne. La bonne amie vous montrera cela sur la carte. Toutes les affaires aboutissent à la capitale, pour peu qu'elles soient importantes. Jugez, chère enfant, de la masse qui s'en accumule ici, et du travail prodigieux qu'il faut pour les expédier l'une après l'autre!

Le printemps a recommencé, les arbres s'habillent, la terre fait sa toilette. Mais nous avons encore froid et rien ne se combine avec nos superbes et longues journées. Le bon tuteur se promène beaucoup. J'en ferais autant, si j'en avais la force. Dans quelques jouis, on attend l'arrivée des navires marchands de la Baltique et du golfe de Finlande jusqu'ici. Déjà, on les a fait devancer par les huîtres qui n'ont pas la patience d'attendre, comme les autres marchandises. Avec ces vaisseaux on a tout ce qu'on peut désirer, dit-on; et l'on va les voir et faire ses emplettes comme à une foire. Je vous en rendrai compte dès que nous les aurons vus.—Mon dîner n'y gagnera pas grand'chose, malgré cela, parce que notre maître d'auberge paraît avoir fait son menu pour toute l'année, comme si la mer était toujours fermée. Le bon tuteur a ri de bien bon cœur, lorsque je lui si lu votre prière defaire venir souvent du saumon. Mais nous devons ménager et, cependant, on dépense prodigieusement.

Je n'ai jamais rencontré degermanismesdans les lettres de la bonne amie. Si elle en fait en parlant, à ce qu'elle dit, c'est qu'il est presque impossible de les éviter, vivant longtemps en Allemagne et parlant plusieurs langues. Mais, ma petite amie m'en a fait en écrivant et c'est ce que la bonne amie ne fait pas. Les lettres de madame de Sévigné et les écrits de madame de Genlis pourront vous tenir sur la ligne, si vous les prenez de temps à autre pour rafraîchir votre style.

La perte de madame de G., de mademoiselle Minna et de mademoiselle Julie doit vous être bien sensible, d'autant plus que mademoiselle Minna sera longtemps peut-être sans revenir à Berlin.

Je suis sûr, chère bonne enfant, que je trouveraitout l'ordre possibledans votre cabinet. C'est un des premiers mérites d'une personne raisonnable et c'est une grande économie de temps et de mémoire.—Si j'arrive que vous soyez encore à Löbikau, j'attendrai à le voir quand vous serez de retour. Alors il aura tout son prix pour moi.

Adieu, bonne enfant. Le bon tuteur dîne aujourd'hui chez le prince Czartoryski, à un grand dîner diplomatique. Il vous dit mille choses, ainsi qu'à la bonne amie,—et moi j'en fais les honneurs en attendant mon pauvre dîner solitaire. Il y a longtemps que je n'en ai pas fait un pareil. Adieu, chère, chère enfant. Politesse, réflexion, et surtoutpoint d'humeur!

Saint-Pétersbourg, 5/17 août 1805.

Un mot à ma bonne petite amie, pour la remercier des jolies lettres que je viens de recevoir d'elle à mon arrivée ici. Il est vrai qu'elles ne sont pas si bien écrites que plusieurs de ces charmants billets qui les ont précédées; mais elles ont le mérite d'avoir été dictées sans brouillon et, sous ce point de vue, elles ont le mérite d'avoir été improvisées. C'est un titre précieux qu'elles ont à ma tendre reconnaissance.—J'attends, chère aimable enfant, la description des réjouissances du 21 de ce mois.—Mon Dieu, que nous étions tous loin de penser que cette année-ci je partagerais cette journée de Pétersbourg!

La bonne amie a eu grand raison de réformer la pensée obligeante, si vous voulez, mais franche en elle-même, de vouloir faire le bien et s'abstenir du contraire pour plaire à ses amies.—Si vous aviez une dette et que votre créancier dans le besoin demandât son argent, pourriez-vous dire à une amie: «Je le payerai pour faire plaisir?» Il faut remplir ses devoirs non seulement sans se soucier de plaire par là à qui que ce soit, mais souvent avoir le courage de déplaire à ce qu'on aime le mieux. Mais aussi, bonne enfant, il faut être bien sûr qu'on remplit un vrai devoir et que nos petites passions ne s'en mêlent point.

Mes compliments à toute votre société.

Le 21 août 1805.

Dorothée II entre aujourd'hui dans sa XIIIe année. Son ancien bon ami partage en esprit les réjouissances et les félicitations de ce beau jour.

Les vœux qu'il forme sont aussi vrais, aussi ardents que le sentiment qui les lui inspire.

Puisse ce jour revenir pendant de longues années, riche des progrès des jours qui l'auront précédé!

Puisse Dorothée II mériter toujours mieux ce nom en ressemblant à son adorable maman! enfin, qu'elle puisse répondre aux soins de son excellente amie et combler les espérances de tout ce qui l'aime, comme:

Le 6 février 1806.

Trois petits cachets seront l'hommage qu'un ancien ami offre aujourd'hui à Dorothée II, en lui portant ses félicitations et ses vœux.

Je la prie de les agréer et de les garder toujours, après avoir fait gravertrois lettresqui lui rappellent trois qualités qu'elle voudra se donner ou trois défauts dont elle voudra se défaire de préférence, pour s'en rendre compte à pareil jour.

K. 11/23 septembre 1806.

Chère aimable amie, votre dernier numéro m'a fait le même bien que fait la rosée sur un terrain brûlé dans un long jour d'été. Je n'ai que le temps de vous dire ces deux mots et de vous remercier. Aussitôt que je rencontrerai un bon petit quart d'heure, vous aurez une épître qui, j'espère, ne sera pas pour vous sans quelque intérêt, surtout si je l'écris en italien pour vous donner un exercice en l'honneur de madame de T., à qui je vous prie de présenter mes hommages. Rappelez-moi à toute votre société, là où vous serez. Vous savez que je suis toujours votre vieil ami.

Saint-Pétersbourg, 29 déc. 1806/10 janv. 1807.

Votre petit billet du 14/26 du mois passé, aimable Dorothée, m'a fait verser des larmes bien douces. Il m'a prouvé que, malgré mon âge et les vicissitudes de ma vie, j'ai un cœur capable des émotions les plus vives, de la tendresse et de la reconnaissance. La pensée charmante, «je suis bien aise qu'aucun malheur ne t'est arrivé dans ma maison», cette pensée est jolie! Je ne l'oublierai de ma vie! C'est la maman, votre adorable maman tout pure. Conservez, cultivez toujours soigneusement cette belle partie de la bonté, n'y mêlez point, autant que vous le pourrez, la faiblesse, et mettez le plus grand choix dans les objets, comme le tact le plus sûr dans les occasions et dans les formes.

Je suis charmé, chère Dorothée, que vous ayez des nouvelles consolantes de nos amis éloignés. C'est tout ce que les bonnes gens peuvent désirer dans le moment affreux où nous vivons. Je conçois qu'on est dans une sorte de tranquillité à Berlin. Mais cet état, bonne enfant, tient à tant de causes! Il peut être envisagé sous tant d'aspects différents! Il y a des vallons paisibles que les poètes se plaisent à décrire: il y a aussi la sombre tranquillité des tombeaux!

Vous trouvez bien laide la Courlande! Chère petite amie, si vous étiez venue à la belle saison, je suis sûr que vous en jugeriez moins sévèrement. Mais vous y êtes arrivée, après un voyage pénible, dans les plus tristes dispositions! Vous avez trouvé un vilain automne au lieu d'un hiver tel que le climat le porte. De plus, vous y avez vu tous les visages allongés, toutes les conversations, toutes les sociétés dans la tristesse! Vous savez qu'on n'est jamais bien quand on n'est pas ce qu'on doit être, d'autant plus si la négligence personnelle s'est jointe aux événements actuels. C'est le cas, me dit-on, en Courlande; car on a beaucoup négligé les embellissements d'un pays qui en était susceptible.

Embrassez la bonne Jeannette et félicitez-la aussi de ma part de ce qu'elle est revenue de si loin! Espérons qu'on vous l'a conservée pour vous être utile à son tour, et pour vous témoigner sa reconnaissance. Mille choses à tout ce qui vous entoure, et mes respects à la si digne madame de Gœckingk.—Chère enfant, voici un petit billet qui a couru beaucoup de pays et qui m'est revenu. Vous verrez la date et combien nous étions loin de ce qui nous arrive. Je me borne à envoyer à la bonne amie la lettre dans laquelle le petit billet était inclus. Je ne lui écris point, car je sais qu'elle n'est pas bien et qu'elle est peu disposée à écrire. Je vous prie de l'embrasser de ma part et de lui dire que sans me répondre directement, je lui demande de me faire savoir par vous, avec tous les détails possibles, l'état de sa santé. Tâchez, bonne Dorothée, de la consoler et de lui rendre tous les soins qu'elle vous a prodigués depuis tant d'années. Bonne enfant, parlez-moi aussi de votre clavecin! Jouez-vous avec maman, dont le goût est si parfait et si noble?

Le bon chevalier de Marnem vous porte des vœux pour la nouvelle année, ainsi qu'à la bonne amie. Il les joint à ses hommages pour votre angélique maman. Cet ami précieux est toujours le même. Il est pour moi ce que sera pour vous toute sa vie.

Votre vieux

Le 5/17 mai 1808.

Croyez, bonnes amies, que l'acquisition de l'ouvrage d'Humboldt, avec tous les cahiers, est d'un luxe excessif pour moi, sans entrer dans l'esprit de ma collection. Il me serait plus agréable de recevoir les bienfaits de notre petite amie d'une manière plus analogue à la collection des cartes que je voudrais compléter pour mon angélique amie.—Ainsi, si je puis prendre le seul voyage, Part. I, avec la carte, je me réserverai de vous demander le reste pour d'autres cartes que je prendrai chez Schropp ou à des ventes.

Mais il n'est pas dit que j'en aurai besoin. Un mot là-dessus de votre part.

Votre toujours

10 novembre 1808.

Il y a cinquante-neuf ans, chères aimables amies, que j'ai commencé mon pèlerinage dans ce bas monde. J'ignore si j'achèverai la soixantaine, que je vais compter dès ce soir. Ma vie a été remplie d'événements bons et mauvais, comme celle de presque tous les hommes. Je dois cependant remercier le Ciel de ce que j'ai eu en partage le bonheur essentiel dans presque toutes les époques de ma carrière. Le moment même où ce souvenir se retrace dans ma pensée est un des plus délicieux. Je puis vous le dire en vous embrassant. Tous les sentiments de l'amitié la plus vraie, la plus tendre, la plus invariable remplissent mon cœur!

[S. d.]

Bonne Dorothée, il faut nous donner cette preuve de l'extrême confiance que j'ai dans votre caractère et dans votre discrétion. Toutes les nouvelles qui me sont revenues de différentes personnes, après avoir répondu à votre billet, concourent à m'assurer que Kœnigsberg est perdu. On prétend même en avoir des détails et surtout de deux actions très meurtrières à notre désavantage, du 13 et du 14. Malgré cela nous attendons que la chose soit certaine et connue pour y croire tout à fait. Vous jugez bien, bonnes amies, de mon affliction et du mélange de sentiments qui travaillent mon âme.—Oh! si du moins tout ce que les individus peuvent se faire de bien dans le particulier affaiblissait chez moi les impressions déchirantes des affaires générales!—Mais non, il faut que tout se réunisse pour éprouver la sensibilité d'un homme qui n'a jamais cessé de penser et de vouloir du bien et d'être honnête à tout prix!—Adieu, bonne Dorothée, bonne amie. Le docteur dînera chez nous. Je n'ai pu lui trouver quelque chose de bien digne de sa friandise! Mais il aura du Champagne!

Adieu encore une fois. Allez-vous au spectacle?

Votre ancien et vieux bon ami pour la vie,

Altenbourg, 28 déc. 1808/9 janv. 1809.

Les deux mots que vous m'écriviez le premier jour de l'an, chère aimableDorothée, m'ont pénétré. Vous aviez besoin de me dire ces deux mots!C'est ce qui m'a touché bien plus encore, et vous me connaissez assezpour juger de ce que j'ai dû éprouver en vous lisant.

Sans doute, les éléments de la santé sont en nous, comme nous y trouvons les germes de nos maladies. Dans les circonstances les plus pénibles de la vie, il est un sentiment de nous-même, qui nous soutient, lors surtout que ce sentiment est fondé sur tout ce qui nous assure notre estime et celle de nos vrais amis. C'est lui qui m'a tranquillisé pour vous; c'est de lui que je puis tout attendre; et les réflexions très justes que vous avez été dans le cas de faire et dont j'ai été charmé, il y a trois semaines, m'ont dit que je devais y compter. La première qualité d'un vœu quelconque est qu'il soit digne de nous. La seconde, qu'il soit toujours subordonné aux événements dont nous dépendons. Tous ceux que nous avons formés, vous, et tout ce qui vous aime, ont eu ces deux qualités. Il nous appartenait d'agir de bonne foi et de joindre nos efforts pour en espérer le succès. Mais notre action et nos efforts étaient bornés par les lois de la convenance d'une part, et celles des considérations domestiques de l'autre. On est allé jusqu'où ces bornes l'ont permis. Les dépasser eût été une déraison et une folie inutile. Le rêve de mon cœur s'est évanoui et j'ai été le premier à l'avouer. Et n'était-ce pas à moi de l'avouer aux personnes dont, par ce rêve même, j'avais cru pouvoir assurer le bonheur? L'espérance qui survit à tous nos désirs, comme elle les fait éclore et les nourrit, l'espérance elle-même ne peut se perdre sans entraîner la fin de ces désirs. Les regrets leur succèdent, mais leur durée est presque toujours mesurée, ou doit l'être, par une juste appréciation des objets, ainsi que de nous-mêmes. La tendre amitié qui a présidé constamment à toutes mes démarches, cette amitié dont j'ai donné des preuves à tout ce qui m'est cher me conduit à présent et ne cessera de me guider jusqu'au dernier de mes soupirs. Si ce sentiment vrai, et, autant qu'il me semble, éclairé par l'expérience, inspire encore de la confiance, ses conseils seront écoutés; et si l'on ne retrouve pas d'abord le chemin du bonheur tel qu'on avait tant de raison de l'attendre, on en ouvrira toujours d'autres qui mèneront à cette félicité des âmes fortes, celle qui se compose des sentiments délicieux de devoirs remplis et des résolutions réfléchies. Nous sommes bien impatients de vous revoir, chère Dorothée, vous et la bonne amie; les trois semaines qui nous séparent seront très longues à passer. La bonne amie vous attend aussi avec l'empressement de son cœur maternel. J'ai dû souvent admirer son affection inexprimable pour vous; mais il y a eu des moments où je l'ai vue dans tout son jour et vous auriez été à ses genoux pour la combler de toutes les marques de votre reconnaissance. Je sais que vous y êtes accoutumée dès votre plus tendre enfance et que vous avez appris, par l'éducation même dont vous êtes l'ouvrage, à reconnaître les sacrifices et les peines que vous avez coûtés à cette mère adorable.—Mais il m'est doux de vous le répéter, chère Dorothée, après les nouvelles preuves que j'ai et les traits touchants de bonté, de délicatesse, d'intérêt dont vous avez été l'objet, toutes les fois que la situation de votre âme et votre bonheur à venir en ont fourni l'occasion. Il est des instants précieux dans la vie qui font plus connaître le cœur que des années ne pourraient le faire. C'est un plaisir délicieux que de saisir ou de rencontrer un de ces instants, c'en est un bien doux aussi que de pouvoir l'attester; et ce plaisir nous a été réservé, à Julie et à moi, pendant notre séjour dans ces contrées. Embrassez pour nous la bonne amie, assurez-la toujours de nos sentiments invariables. Son âme effarouchée ou sa santé affaiblie lui donnent de mauvaises journées. Ses idées se rembrunissent et elle craint jusqu'à ses meilleurs amis, mais vous aurez toujours d'amis plus vrais, avec vos honnêtes ermites.


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