CHAPITRE IX.

La Bibliothèque est magnifique; les jardins du Vatican sont délicieux; les promenades agréables, couvertes d'orangers; des bustes, des statues antiques, des jets-d'eau qui s'élèvent si haut, qu'ils semblent vouloir se perdre dans les nues: on voit la mer artificielle sur laquelle vogue, à pleines voiles, une galère armée de ses canons; on fait faire la manoeuvre à ce vaisseau, on fait une décharge de cette artillerie, et, au lieu de boulets, on voit sortir une quantité d'eau de tous côtés.

L'appartement du Musée surtout, appelé le Belvéder ou Belle-Vue, renferme dans des niches, les plus belles statues antiques, une Louve qui allaite Rémus et Romulus, Antonius, une Vénus sortant du bain, un Apollon avec le Serpent Piton, un Hercule; dans une niche ornée de coquillages et de mosaïques, est la statue de Cléopâtre dans la même attitude où elle était quand elle se donna la mort; plus loin, les statues du Tibre et du Nil, une Vénus qui regarde l'Amour, son fils: Laocoon avec ses deux enfants, que deux serpents tiennent enveloppés, le tout d'un seul bloc de marbre.

À notre arrivée à l'hôtel, nous trouvons une lettre de M. Billotie, de Livourne, ami intime du Secrétaire du Capitole, dans laquelle il nous exprimait que sympatisant avec les Français et aimant beaucoup notre nation, il nous faisait offre de service pendant notre séjour à Rome; que, familiarisé dans l'étude de Rome antique et moderne, il nous aiderait de tous ses efforts; j'acceptai la proposition de cet obligeant étranger qui nous a constamment tenu parole.

Au lieu de musique jusque dans les rues et sur les places publiques, qu'on aime tant à entendre en Italie, il est vrai que nous étions dans le carême, ce n'étaient que processions masquées de camaldules et de flagellants qui se fustigeaient et se donnaient de la discipline,

Psalmaudiant psaumes et leçons,Sans y mettre tant de façon.

Nous avons entendu des camaldules capucins prêcher au Colisée, en plein air; cette arène, où les martyrs ont succédé aux gladiateurs, s'appelle Chemin de la Croix; les camaldules se revêtent, pendant les exercices religieux, d'une espèce de robe grise qui couvre entièrement la tête et le corps, et ne laisse que de petites ouvertures pour les yeux. Ces hommes, ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la face contre terre et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur se jette à genoux, en criant miséricorde et pitié, le peuple qui l'environne, se jette aussi à genoux, et répète les mêmes cris qui vont se perdre sous le vieux portique du Colisée.

Le Colisée, construit par trente mille Juifs, se trouve vis-à-vis du palais des empereurs. On aperçoit encore le plan de Jérusalem, tracé par ces malheureux captifs, touchant souvenir de la patrie! il y avait trois galeries couvertes, dans lesquelles cent cinquante mille personnes se plaçaient; douze chariots pouvaient y courir à la fois; le milieu était orné d'obélisques, de colonnes et d'un grand nombre de statues. Quel coup-d'oeil! quel tableau! quel étalage de ruines! les unes portent l'empreinte de la main du temps, les autres de la main des barbares: à travers tous ces débris, le lierre, les ronces, la mousse, les plantes rampantes, on croit entendre les mugissements du lion, les soupirs du mourant, la voix des hommes, les applaudissements des Romains.

Au milieu s'élève une croix, et, tout au tour, à égale distance, s'appuient, sur les loges où l'on enfermait les bêtes féroces, quatorze autels.

Nous nous sommes promenés dans toutes les parties du Colisée, nous sommes montés à tous les étages, nous nous sommes assis dans la loge des Empereurs. Quel silence! quelle solitude! On rencontre dans tous ces corridors la petite chouette des masures volant presque sur nos têtes, quand nous passâmes sous les portes voûtées du Colisée, le hibou aux ailes jaunes jetait son cri du haut du clocher du Capitole.

Combien le silence de la nuit ajoute à la beauté du monument! Nous étions dans une sorte d'extase, tous les grands souvenirs se présentaient en foule à notre imagination: nous jouissions de tout le passé. Les noms de César et d'Auguste erraient sur nos lèvres: nous appelions ces grands hommes sur les débris de leur patrie. Nous croyions encore entendre Corine se livrer à ses admirables improvisations, etc., etc.

Ce qu'il y a de plus curieux dans les environs de Rome, c'est surtout Tivoli; nous prenons une voiture pour nous y conduire, et nous roulons sur la voie romaine appelée Tiburtine: notre compagnon de voyage était Rossini, compositeur de musique à Saint-Charles et à la Pergola, neveu du célèbre auteur dont les heureuses inspirations règnent en maître absolu sur le coeur des dilettanti. Il parlait aussi bien le latin que sa langue natale. Nous sentons une odeur de soufre, et nous voyons le lac d'eau bleuâtre de la solfatare; quand on y jette la moindre chose, l'eau bouillonne; nous achetons des pétrifications de ce lac de soufre. En avançant vers Tivoli, nous rencontrons, aux pieds des montagnes, plusieurs ruines parmi lesquelles domine le tombeau de Plautius.

Arrivés à Tivoli, nous traversons l'Anio, qui tombe en bouillons impétueux et se précipite avec fracas; nous descendons dans la grotte de Neptune, montagne de roches, qui s'avance sur un abîme épouvantable. Dans le fond de ce gouffre, on voit encore sur le sommet les temples de Vesta et de la Sibylle: les nombreuses cascades et cascatelles sont des plus curieuses et des plus poétiques; l'eau se précipitant dans cet antre profond, on ressort à travers des roches pour former une petite rivière, après mille serpentements. Le paysage est animé par des oliviers, des mûriers, des figuiers et des vignes; on voit des voyageuses sur de modestes roussins d'Arcadie descendre avec circonspection les montagnes; des troupeaux paissent sur les escarpements; les cascatelles paraissent comme des gerbes jaillissantes et les flots ressemblent à des filets d'argent.

La maison d'Horace est située vis-à-vis des cascades, sur le versant de la montagne des Sabines, si propice aux émotions et au grandiose. Apparaît ensuite la maison de Catule, puis celle de Marius; dans le voisinage est la belle maison des Jésuites et la villa d'Est.

Notre cicerone, convoitant de nouvelles clientelles, faisait ses efforts pour nous quitter au milieu de ces lieux magiques; il nous laissa près de la villa Adriana: nous éprouvâmes beaucoup de difficultés pour en découvrir la véritable entrée; nous promenons dans la ville Adrienne, si féconde en curiosités et en souvenirs; nous trouvons des artistes peignant les fresques d'une voûte. L'empereur Adrien y avait réuni tous les monuments dont la magnificence et la gloire avaient frappé ses regards. Quelles impressions n'avons-nous pas éprouvées à l'aspect de ces lieux! ce ne sont plus que des herbes, des ronces, des tronçons de colonnes, des débris de murailles remplaçant le temple de Jupiter.

Les longues herbes de la solitude croissent partout; des colonnes jonchent le sol, et sont couvertes de mousse. Nous trouvâmes, au sortir de la villa Adriana, une source dont l'eau était d'une pureté et d'une fraîcheur admirables; elle sortait des flancs d'une montagne bordée d'une haie épaisse de lauriers roses en fleurs; comme nous étions très-échauffés, nous n'osâmes nous y désaltérer; fatigués de ces excursions, aux ardeurs du Soleil, et pressés de soif, nous faisons une longue course sur la route de Rome, pour trouver un liquide désaltérant; enfin le voiturin nous reprend; cette fois nos compagnons de voyage sont encore Rossini et un officier de carabiniers.

Tout est disposé en Italie contre la chaleur, et rien contre le froid; l'hiver, on n'a souvent pour se réchauffer, dans une vaste pièce, que l'homicide braciajo.

Le lendemain nous promenons au Capitole. Du haut de la tour, on découvreRome, Frascati ou Tusculanum, remarquable par le séjour de Cicéron.

Le Capitole renferme un Musée plein de richesses; on y entrait par le Forum; il est surmonté d'un clocher d'où sort la statue de la Religion: de chaque côté de l'escalier sont des lions apportés d'Égypte, qui jettent de l'eau par la gueule: au haut sont Castor et Pollux, une colonne milliaire avec une boule dorée, et sur la façade du Capitole, on voit aussi des trophées de Marius.

Les antiques sont fort remarquables; il y a encore les statues d'airain de Rémus et de Romulus, qu'une louve allaite; on y voit fort bien le coup de foudre dont elle fut frappée: dans un des palais du Capitole, est la statue de Marforio, couchée dans la cour, près de la muraille, c'est contre cette statue qu'on affiche la réponse aux satyres de Pasquin.

Nous avons visité une boutique où l'on vendait secrètement des poignards: il y en a pour les Dames, qui sont travaillés avec beaucoup d'élégance, et elles les portent comme instruments de toilette.

En allant au Capitole, du côté du Forum, sont les prisons Mamertines dans lesquelles périrent Jugurtha, les complices de Catilina, et où Saint Pierre et Saint Paul, détenus, ont été délivrés par l'Ange.

À peu de distance du Capitole, est le Campo-Vaccino, célèbre par l'ancien Forum, le Temple de Jupiter Tonnant, de Jupiter Capitolin, dont on connaît à peine les traces, et celui de Vesta. La villa Farnèse est le principal ornement du Campo-Vaccino.

Nous ayons visité un cloaque Maximin fort curieux.

Du côté du Tibre, nous ayons vu les débris d'un ancien pont.

Voici comment pêchent les Romains; ils ont deux carrelets au bout d'un grand bois tournant, mis en mouvement par un arbre et des palettes ayant le courant pour moteur: avec ce piège facile, où il y a un appât, ils prennent en badinant le poisson trop avide.

Près de l'église Saint-Grégoire, se trouve le temple de la Fortune virile, ensuite les immenses débris des Thermes de Dioclétien, autrefois destinés aux bains, à la musique et aux fêtes: près des Thermes, sont les tombeaux des Scipion, découverts depuis sept ans; nous sommes descendus dans les caveaux sépulchraux, au milieu de cierges et d'illuminations.

Nous avons ensuite visité Saint-Jean-de-Latran, célèbre par les douzeApôtres, possédant en outre les chefs de Saint Pierre et de Saint Paul.

Nous voici au pélérinage de la Santa Scala, qu'on monte à genoux; la porte qui est au haut n'est jamais ouverte; ceux qui l'ouvrent, suivant la pieuse chronique, n'en ressortent point; la Santa Scala renferme le sang précieux de Jésus-Christ. On arrive à cette petite chapelle par cinq escaliers différents, celui du milieu a vingt-huit degrés de marbre blanc; Jésus-Christ y monta quand il fut conduit chez Pilate.

De là, nous nous rendons au Baptistère de Constantin, qui est admirable; on y remarque encore les pierres qui servaient à noyer les martyrs; nous explorons les acqueducs ou grandes arches, les Thermes de Titus, le temple de Jupiter Vengeur; il ne reste plus de la Roche Tarpéïenne d'autre importance que son ancienne réputation, ayant été immortalisée par tant de condamnés.

Nous avons vu le Palais Doria, dont on offrit qu'une partie à l'Empereur d'Autriche qui s'offensa de ne pas l'occuper tout entier, mais quand il fut à Rome, il s'aperçut que le quart était déjà trop grand pour son cortège.

Nous avons admiré le temple de la Concorde, la fontaine des Parfums près le Colisée, la voie sacrée sur laquelle passaient les Rois et les Empereurs. Après avoir parcouru la voie sacrée, nous entrâmes dans une jolie chiesa; nous fûmes étonnés de la fraîcheur et de la beauté des fresques qui en décorent le Dôme: on remarquait jadis dans une chapelle de cette église, un petit vieillard qui paraissait abîmé dans les profondeurs de la mysticité et des extases; on aurait dit qu'il s'élevait de la terre; c'était le chevalier Bernin, auteur de ce Dôme, qui paraissait se complaire dans la vue de ses oeuvres sublimes. Nous visitâmes le temple de la Paix et le Panthéon consacré par Agrippine à tous les Dieux, depuis à tous les Saints; le corps de Raphaël y repose, ainsi que celui du célèbre Carrache, fils d'un simple tailleur. Le Panthéon est un des plus anciens édifices antiques; quoique dépouillé de ses premiers ornements, il fait l'admiration des étrangers: c'est un bâtiment qui a autant de largeur que de profondeur; il est sans fenêtres et sans piliers, il ne reçoit la lumière que par une ouverture au milieu de la voûte.

La fontaine Pauline ne doit point être oubliée; l'eau tombe par cinq ouvertures dans autant de bassins, et se répand par des conduits souterrains dans plusieurs quartiers de la ville.

Les Juifs, à Rome, sont au nombre de sept mille; ils habitent un quartier isolé où tous les soirs on les enferme et on les garde à vue pour les préserver de l'intolérance du peuple.

Sainte-Marie-Majeure possède, dans un tabernacle, la crèche de Jésus naissant, et, dans une niche, l'image de la Vierge peinte par Saint Luc.

À notre arrivée sur la place de la Poste, notre cocher eut une rixe avec un ami de profession; il y eut un échange de coups de fouets dont nous manquâmes de devenir victimes dans notre calèche découverte. En même temps, notre maître d'hôtel nous atteint, et nous annonce qu'un cavalier du Pape est venu nous apporter une dépêche pour une audience pontificale le même jour, que M. Vaur, pénitencier français, extrêmement obligeant, avait sollicitée pour nous. Nous n'avions que trois quarts d'heure pour nous préparer et nous rendre au Vatican: notre toilette fut rapide; nous montons en voiture; le Souverain Pontife nous accueille avec des manières pleines de bienveillance; il paraît témoigner beaucoup d'affection aux Français et nous donne de précieux souvenirs.

Le Pape Grégoire XVI a une physionomie pleine de bonté; c'est un théologien habile, doué d'une grande modestie: de simple camaldule de la banlieue de Vénise, il est parvenu au pontificat et à la tiare par ses talents.

Nous eûmes une conversation agréable avec son bibliothécaire Monseigneur Mezzofanti qui parle quarante-deux langues; comme on lui dit que nous venions de la Bretagne, il se mit à nous entretenir dans l'idiome bas-breton, dialecte qui nous était inintelligible; il fut obligé de nous exprimer sa pensée en français et en italien.

Le majordome du Roi de Rome, Monseigneur Fieschi, eut la complaisance de déranger ses projets, et de nous promener, partout dans les salles, même dans les cuisines, qui nous ont paru ordinaires. Dans toutes les Seigneureries ultramontaines, on suit littéralement l'étiquette, beaucoup d'urbanité et force compliments sont l'assaisonnement de la conversation.

Les premières glaces que nous avons mangées à Rome, nous ont causé d'horribles tranchées, soit qu'elles fussent préparées dans des vases de cuivre, soit qu'elles fussent aromatisées d'eau de laurier.

Nous avons pris des glaces dans d'autres endroits qui ne nous ont pas ainsi travaillé les intestins. On ne voit partout que soutanes et habits ecclésiastiques: il est vrai que les avocats et les huissiers revêtent la toge sacerdotale; mais comme les prêtres dominent à Rome, qu'ils occupent les emplois et font la police, on ne doit pas être surpris de les trouver en nombre même dans les cafés; nous avons vu souvent des ecclésiastiques petits maîtres, fiers comme des abbés de cour, frapper de la canne dans le café, demander au garçon promptement la gazette, et perdre patience si on les faisait attendre un peu. Le jeu de billard y est très en vogue, et les lotteries sont dans tous les coins de rues.

Nous assistons à la belle cérémonie des Palmes, à laquelle figurait l'ex-roi de Portugal Don Miguel, armé d'une riche lorgnette qu'il employait souvent à admirer la beauté des princesses romaines; il aurait dû être pourtant un peu plus modéré, depuis son aventure au bal du prince Borghèse. En dansant, il s'était épris de belle flamme pour la princesse, peut-être dans un mouvement de galop, mais l'incendie était si considérable, que le prince, pour empêcher son désastre, fut obligé d'appeler Don Miguel à un combat singulier; le Souverain Pontife, prévenu de l'affaire, la fit promptement cesser, car Don Miguel vit des bienfaits du Souverain de Rome.

Le grand duc Michel, au nombre des curieux, puisqu'il est encore schismatique, assistait aux cérémonies de la Semaine-Sainte, dans la chapelle Sixtine, dont la voûte est ornée des belles fresques du Jugement dernier, par Michel-Ange; tout le monde sait apprécier cette oeuvre magnifique du peintre, mais, dans nos pays, nos yeux, adoucis par les voiles et les gazes, ne pourraient supporter ces chefs-d'oeuvres de la belle nature.

Les dames n'entrent point sans avoir de billets, tous les hommes costumés proprement en noir sont admis; le peuple seul ne peut aborder.

Dans les charrettes, les conducteurs ont une grotte qui leur sert d'abri.

Le commerce de Rome consiste dans la vente de tableaux, de statues, de reliques et de chapelets.

Notre église est Saint-Louis. M. de Châteaubriand a fait une épitaphe sur le tombeau de Pauline de Montmorin, jeune personne qui vint mourir en terre étrangère, après y avoir perdu toute sa famille. Dans cette église, on fait une prédication française le dimanche.

Le marché est la place Navone; on l'appelle ainsi, parce qu'autrefois on pouvait facilement l'inonder et y faire voguer des pirogues et des nacelles pour s'exercer aux joutes marines: la colonne, au milieu de la Piazza, représente le Nil et ses débordements fertilisateurs. Les palais Mursini, Pamphili, Saint-André, sont auprès, et le palais Spazza. Le palais Farnèse est enrichi du sarcophage de Metella Caracalla. Ce palais a été achevé par Michel-Ange; il est orné de belles statues: celle de Socrate, l'Apollon du Belvéder, la statue de Pompée, un Hercule appuyé sur sa massue, trouvé dans les bains de Caracalla, Antonius, la statue d'Alexandre Farnèse, duc de Parme. Dans la grande salle, on voit le fameux Taureau; une femme est attachée par les cheveux à une des cornes de cet animal furieux; deux hommes font leurs efforts pour les pousser dans la mer du haut d'un rocher; une autre femme avec un petit garçon, accompagnés d'un chien, regardent ce spectacle: ces sept figures sont d'un bloc de marbre.

La colonne de Trajan reçut ses dépouilles comme les Pyramides celles des rois d'Égypte, et sa statue en bronze doré brillait au faîte du mausolée, comme celle de Napoléon ombrage aujourd'hui la place Vendôme. Les décombres du Forum Trajan ont exaucé le sol actuel de dix pieds. Sur les ruines, on a élevé deux églises, dont l'une est dédiée à la madone de Lorette.

Le palais des Chevaliers de Malte mérite aussi d'être visité; la belle église Saint-Charles appartient aux Jésuites.

L'église Sainte-Marie-in-Cosmedin est remarquable par une grosse pierre de marbre percée en cinq endroits; ces cinq trous sont disposés de manière qu'on pourrait mettre la bouche dans un, le nez dans un autre, le menton dans celui d'en bas; les deux autres répondent aux deux yeux; on croit que ce marbre était l'ara maximadédiée à Hercule, sur laquelle on jurait solennellement: on dit aussi qu'on mettait la main dans cette bouche en pierre pour dire la vérité, et que la main se séparait, si on faisait un mensonge.

Saint Paul, incendié il y a quelques années, maintenant en reconstruction, excitait notre curiosité.

Nous voulons nous distraire d'avoir été plusieurs jours de suite aux longues cérémonies de la Semaine-Sainte, dans la chapelle Sixtine, et nous cheminons pédestrement sur Saint-Paul, que nous croyions peu distant, il y avait encore une heure de jour; je demandai à un faquin si nous étions bien sur la route: ce faquin s'offrit de nous accompagner; malgré nos refus, il persista à nous suivre. Le chemin fut beaucoup plus long que nous ne le pensions. Théodose a jeté les premiers fondements de Saint-Paul; il y avait cent quatorze colonnes de marbre blanc prises aux bains d'Antonin; la voûte était peinte à la mosaïque. Sur la voie Apienne près de Saint-Paul, on voit encore les débris du cirque d'Antonin, ainsi que les réservoirs où était destinée l'eau pour les combats sur mer. À quelque distance, se fait remarquer le tombeau de Cécilla Metella; c'est un bâtiment de forme ronde dont les murailles ont vingt pieds d'épaisseur.

Nous quittâmes Saint-Paul à la nuit. Chemin faisant, nous stationnâmes au petit oratoire où Saint Pierre et Saint Paul s'adressèrent leurs derniers adieux, en allant au supplice. Le faquin nous escortait toujours, et de si près, que je fus obligé de le menacer de la canne bretonne pour le faire aller en avant ou en arrière; il se décida à prendre les devants: la nuit commençait à nous couvrir de ses voiles ténébreux, le faquin fit rencontre de gens de son honorable profession; ils chuchotèrent et formèrent un conciliabule; je crus qu'ils allaient improviser une attaque à nos bourses; nous fîmes bonne contenance, et arrivâmes les premiers à Rome, non sans accélérer le pas, toujours suivis de ce parasite qui vint nous demander la bonne-main dans la Strada del Corso.

Chose inouïe, dans la nuit du Jeudi-Saint, il est tombé quatre pouces de neige à Rome, ce qui, au dégel, a occasionné un débordement du Tibre.

Nous sommes allés à Saint-Pierre, au lavement des pieds; nous avons attendu cinq heures et demie la cérémonie, dans une attitude fatigante propre à modérer la ferveur; les hommes n'ayant aucun siège. Quel murmure, quel bruit, quelle confusion! ce sont des flots d'étrangers qui sortent sans cesse. On cause dans Saint-Pierre, on y rit, on s'y conduit comme sur une place publique.

Mme Mercier, avec qui je ne pouvais communiquer que de loin, par des signes, car on sépare dans cette chiesa les maris et les femmes, quitte le lavement des pieds pour aller au repas des Apôtres, dans la chapelle Pauline, et elle me perd dans la foule. J'allais cherchant, comme Orphée, mais sans avoir les doux accents de sa voix, mon Euridice jusqu'au palais des enfers. Je ne la retrouve, avec grande inquiétude, qu'au bout de deux heures de pénibles recherches: une mère, repoussée par ce flux et reflux de la population, perd sa fille, qui se trouve seule sans l'abri maternel, et que sa mère ne put rejoindre: les hommes et les femmes sont toujours séparés aux cérémonies de Saint-Pierre. Le peuple est exclu de la chapelle Sixtine, et ne voit les choses que de loin. On n'entend jamais de musique dans ces saints lieux; seulement quelques chants renommés entr'autres le fameuxMiserere: dans ce tourbillon de spectateurs, les dames ont souvent des voiles et des fichus déchirés; plusieurs les ôtent par prudence.

Un vingt francs vaut trois piastres; sept paoli, une baiorque ou un sou.

Voici la manière de compter les heures dans les États Romains: à sept heures et demie du soir, moment de l'Angélus, commence la première heure; à huit heures et demie, la seconde, pour ainsi continuer vingt-quatre heures. À midi de France, il est dix-sept heures et demie. Le cadran des montres offre de la confusion pour l'étranger; mais les Italiens trouvent leur manière de compter la meilleure, car, en regardant à leurs montres, ils savent combien il reste d'heures du jour.

Nous avons acheté des gants de Naples, ils sont d'une si mauvaise qualité, qu'à peine mis, il n'en restait même pas la forme.

Il y a dans Rome un tel mouvement de voitures qui la parcourent nuit et jour, qu'on craint constamment d'être blessé. Là un piéton est écrasé comme une mouche, sans forme de procès. Jamais les dames romaines ne font usage de leurs jambes; le bon ton s'y oppose; elles préfèrent chez elles savourer une modeste cuisine, manger des pommes de terre, sacrifier leur estomac au luxe et aux voitures. Le titre de grand seigneur est tout à Rome, et le peuple est bien petit. Les cardinaux ont des voitures magnifiques d'un, très-grand, prix, puis trois laquais derrière, et devant, des chevaux harnachés de plumes et de panaches; ces princes mènent un train de cour; ils vivent en seigneurs, leur royaume est de ce monde, je leur en souhaite la durée dans l'autre; mais des volcans et des révolutions pourront bien un jour leur faire quitter les parures éclatantes, ramener la simplicité des premiers temps, l'âge-d'or de l'église. La croix, de bois et le bâton de l'Apôtre réuniront encore la grande famille chrétienne. Alors leurs chevaux n'auront plus les chars brillants et leurs magnifiques caparaçons; ils frapperont la terre de leurs pieds impétueux et se précipiteront aux combats sous l'égide de Mars. Au reste, il ne faut point être étonné de voir les dames recevoir le bras des robes noires; l'usage tolère journellement cette civilité locale, formule de politesse, que les moeurs régulières du clergé de France ne pourraient tolérer.

Il y a abondance de demoiselles à marier, dans la proportion de trois aspirantes et d'un candidat; les signorelle alors doivent tendre des pièges pour faire la conquête de ces nouveaux Sabins.

Les Romaines sont attachantes; leur beauté est calme et majestueuse; elles sont dévouées à celui qu'elles aiment.

Nous avons admiré la villa Pamphili; les belles statues sur le palais et dans les jardins: on y voit de beaux arbres, des chênes d'Italie taillés en charmille, des lauriers fleuris, des anémones sauvages jonchant les ailées, grand nombre de jets d'eau, dont un fait même jouer une flûte: on y voit de jolis parterres, des serres, en espaliers et en paille; des dessins formés sur le gazon; il ne faut pas s'approcher d'un cabinet qui vous monde subitement de ses jets humides.

Nous avons de nouveau entendu le beau Miserere de la chapelle Sixtine, où l'art sublime des accompagnements est si bien ménagé.

Les charcuteries, le soir du Vendredi-Saint; ont la plus brillante illumination; des paysages animés, des bateaux, des jets d'eau, voilà leur décoration pour célébrer leur jour de fête, et devenir charnels au bout de la quarantaine.

À table d'hôte, des Français amènent des demoiselles du Palais Royal qui figuraient aux cérémonies dans la chapelle Sixtine, comme autrefois la femme adultère: personne ne jetait la pierre à ces Magdeleine non encore pénitentes.

Si on ne parle pas l'Italien c'est un avantage de savoir le latin; on trouve beaucoup d'ecclésiastiques qui connaissent la langue de Virgile et de Cicéron.

Le palais Borghèse a de très-belles et de très-nombreuses galeries de peintures, des tables en mosaïque admirables, et de charmants jets d'eau.

Quand un seigneur fait une invitation, ses laquais viennent, le lendemain, chercher la bonne-main, et reparaissent chez le convive jusqu'à ce qu'ils obtiennent une munificence; autrement, quand vous retournez au palais, ils vous font de gros yeux qui vous tueraient, s'ils le pouvaient; il paraît que ce sont les seuls gages de ces brillantes livrées et de ces valetailles respirant le faste et l'ostentation, copies vivantes de la grandeur de leurs maîtres.

L'impôt est peu considérable, puisque les trésors de la Chrétienté vont à Rome, pour créer de beaux monuments et faire vivre ces populations abâtardies.

C'est par mode d'élection que s'opère au conclave la nomination d'unSouverain Pontife; la tiare et la pourpre ne se transmettent pas parhérédité. Les grands talents peuvent seuls faire facilement fortune àRome.

Le jour de Pâques fut très-pluvieux; les cérémonies eurent de la pompe. Le Pape, porté dans Saint-Pierre, célébra la messe; c'était un coup d'oeil majestueux malgré l'absence de dévotion. Près de deux mille voitures étaient aux portes de la Basilique. Le Pape n'a pas pardonné au dehors son imposante bénédiction, à cause du mauvais temps, qui fut aussi un obstacle à l'illumination spontanée de Saint-Pierre.

Mais la ferveur règne peu parmi les assistants; le clergé, les cardinaux n'en ont pas davantage; ils causent, rient même au confessionnal; le pénitent, après s'être accusé, reçoit un coup de longue baguette qui lui procure une indulgence.

Nous sommes allés à Monte-Cavallo, ou le Quirinal; ce palais est moins grand que le Vatican; il est la demeure du Pape, pendant l'été. Le jardin est vaste, les allées sont bordées d'orangers, de citroniers, de grenadiers; les jets d'eau y sont abondants; il y en a qui font jouer un orgue. Sur la place de ce palais se trouve la fontaine de Trévise, avec deux chevaux de marbre de Praxitèle et de Phydias, provenant du Forum de Constantin; le cardinal Mazarin avait un beau palais sur cette place.

La grande salle des Thermes de Dioclétien forme la belle église de Sainte-Philomèle; le point de vue sur la place des quatre fontaines est magnifique.

Nous avons admiré la promenade Pincio près de l'Académie Française: la villa Borghèse, avec ses beaux jets d'eau, est aussi une délicieuse promenade près le Pincio, où, il ne manque rien pour rendre la vie agréable; vous y rencontrez un étang, un pont, des grottes, des fontaines, des volières, des cabinets de verdure et un monde de statues antiques et modernes. Dans les soirées d'été, il y a de belles fêtes et de douce musique.

Dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, se trouve le Moyse, chef-d'oeuvre de Michel-Ange: dans l'admiration de son ouvrage, il lui donna par distraction un coup de ciseaux sur le genou, en lui disant: parle actuellement, il ne te manque que la parole. Moyse est assis, tenant les tables de la Loi sous un bras, l'autre bras repose majestueusement sur sa poitrine. Quel regard! ce front auguste, ses flots de barbe; la bouche est remplie d'expression, la pensée y attend la parole.

La chiesa Martino possède un magnifique tableau représentant un concile qui fait brûler les livres d'Arius. Dans l'église de Sainte-Priscilli, on voit la sainte occupée à recueillir dans un vase le sang des martyrs; Saint Charles Borromée, sur son siège, catéchise dans une chapelle de cette église: deux mille cinq cents martyrs sont enterrés dans les caveaux.

On ne connaît point les sabots; mais on fait usage de mules. Les raisons sont couvertes en tuile, les rues sont pavées de larges pierres.

Le peuple de Rome ne peut pas se livrer dans le Tibre aux sanitaires immersions. Les Romains ne sont point amphibies et deviennent exposés à de nombreuses maladies de la peau. La proscription des bains est une loi de décence: si des statues, dans la belle nature, sont exposées partout, c'est qu'elles ne sont vues que sous le rapport de l'art et de la poésie.

La place Pasquin forme un carrefour où aboutissent quatre rues. Le fameux Pasquin est une grande statue mutilée, privée de bras, de jambes et toute défigurée; elle reçoit les épigrammes et, est appuyée contre une maison.

Une des églises, près la porte du Peuple, a une belle chapelle en marbre, avec le tombeau d'un jeune seigneur mort de galanteries à trente ans; on y lit cette inscription:Peste inguen interit.

Le feu d'artifice du château Saint-Ange, qui a eu lieu le lundi de Pâques, est magique et d'une grande variété de couleurs; placé dans la plus belle position, des fusées par milliers se précipitent à la fois dans les airs, et retombent en étincelles brillantes et tonnantes. Les chandelles romaines s'élançaient éblouissantes, on eût dit des serpents de feu assiégeant les murs du mausolée d'Adrien; arrivées au Ciel, elles redescendaient en pluie d'étoiles; des fusées sifflant comme des flèches et les tournoyants soleils projetaient sur la place des reflets fantastiques. L'artifice imitait parfaitement les cascatelles de Tivoli et la vapeur brillante des eaux; on aurait cru encore apercevoir sur des nuages Jupiter lançant ses foudres. Les murailles se teignaient de lueurs rougeâtres, et l'ombre des assistants s'y dessinait sous toutes les formes. Des bouts de chandelle enfermés dans des cornets de papier de couleur rangés comme des pots de fleurs sur les galeries, nuançaient les ténèbres de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. L'Ange du château dominait de sa masse noire et immobile ce tableau pyrotechnique. Les spectateurs étaient innombrables. Les voitures des seigneurs exposent la foule, le peuple se fait justice en cassant les vitres.

Les belles filles d'Albano, de Tivoli et de Frascati circulaient la veille sur les places et dans les rues, étalant au Soleil leur corsage d'or, leurs têtes chargées de grosses perles et de broches d'argent.

Nous avons visité Saint-Étienne, ou le temple d'Auguste; puis remarqué la trace des genoux de Saint Pierre, quand Simon le Magicien fut chassé du temple. À Saint-Jean-de-Latran, les colonnes de marbre sont en si grande quantité, qu'on en a recouvert plusieurs d'un manteau de plâtre pour faire des pilastres; elles étaient presque toutes du Capitole; quelques-unes portent encore la figure des oies qui ont sauvé le peuple romain; l'urne d'Agrippine renferme les cendres d'un pape.

Les faquins sont d'une paresse sans exemple; nous les avons vus mettre une couple d'heures à faire ce que nos ouvriers exécuteraient dans cinq minutes, et voilà ces anciens Romains qui foulent cependant avec orgueil le même sol sur lequel ont marché leurs ancêtres; ces athlètes, vigoureux maîtres du monde, qui, dans la ruine de leur gouvernement politique et de leurs idoles, ont perdu l'enthousiasme de la victoire, leur virilité, leur énergie guerrière. Nous les avons vus, toujours le manteau sur l'épaule, avec ces lambeaux d'habillements que ce peuple artiste drappe encore, jouer nonchalamment au petit palet. La politique des peuples est peut-être d'avoir de pareils voisins; ce sont des lions qui dorment, et qu'il ne faut pas réveiller.

Ce manteau, qui ne se dépose jamais, semble former à lui seul tout le vêtement; il cache des mystères qu'il serait imprudent de vouloir pénétrer, car le désordre et la saleté sont leurs statuts fondamentaux.

Les mendiants sont hideux et insupportables; on dirait qu'ils constituent un des pouvoirs de l'état: on ne peut se distraire de l'importunité de ces malheureux.

Près du Colisée, sont les temples de Romulus et de Rémus, et la statue colossale de Néron.

Les thermes de Titus sont posés sur l'ancien palais de Néron: au même endroit se trouve la chapelle de Sainte-Félicité et de ses enfants, modeste autel des premiers chrétiens au VIe Siècle. Les fresques sur les voûtes de Néron sont bien conservées; elles ont excité le génie de Raphaël. Les débris du théâtre Marcellus forment présentement des boutiques. Sur le trastevère est l'église Saint-Onolpho, où fut enterré Le Tasse: on y voit la pierre attachée au cou de Saint Calixte pour le noyer. Dans l'église de Sainte-Dorothée, une goutte du sang de cette Sainte est conservée, puis il y a une source intarissable d'huile sainte: auprès est une ancienne caserne française, et la salle de police des sous-officiers est dans un couvent de bénédictins. À peu de distance est le temple d'Esculape, proche l'île Tibérine, qui fut formée des gerbes de grains et des meubles que le peuple prit aux Tarquins, et qui furent jetés dans le Tibre. L'église de Saint-Barthélemi n'est pas loin: tous les ans, le jour de la fête du Saint Patron, on y affiche les noms de ceux qui n'ont pas fait leurs Pâques.

Le carnaval, à Rome, consiste dans d'éclatantes courses de chars et de chevaux, dans la rue du Corso, sous de nombreux travestissements. Pour accoutumer les chevaux à ce trajet, on leur donne l'avoine à l'extrémité où la course doit finir. Les masques jettent par poignées des dragées en plâtre, appelées Puzzolana; les rues en sont blanches et les voitures en sont accablées. Les trastaverines, les jambes nues, portent avec grâce des emphores sur la tête.

Dans la chiesa Minerva est un beau Christ de Michel-Ange: dans l'église du Capitole Aracheli repose le corps de Sainte Hélène; c'était jadis le temple de Jupiter Capitolin. Saint Bambino y a un autel et de nombreux ex-voto sont offerts par les malades, en mémoire de miracles. On va, en voiture et accompagné de deux prêtres, porter chez les malades Saint Bambino petit Enfant-Jésus difforme des premiers siècles. Dans le temple des Bramantes, se trouve l'emplacement où fut la croix de Saint Paul, martyrisé la tête en bas; les quatre évêques en plâtre sont de Michel-Ange.

Les théâtres de Rome sont ordinaires, et n'appartiennent pas au gouvernement.

La plus grande ignorance, dans toutes les classes de la société, se fait partout remarquer. Les Trastaverins, fiers de leur origine, croient seuls descendre des anciens Romains, et portent leurs noms.

Un de nos aimables Français, se proposant d'aller admirer le beau ciel napolitain, dans un moment où on regardait nos avocats, nos médecins, nos prolétaires comme trop civilisés et répandant avec eux la bonne odeur du progrès, fut obligé de prendre un nom supposé; pour éviter le renouvellement de ce moyen, le gouvernement des Deux-Siciles ne vous admet point sans la recommandation d'un banquier de Rome: la chancellerie française nous intima ces ordres, et, grâces à M. le duc de Torlonia, notre passeport fut expédié.

Le lendemain, nous nous levâmes de bonne heure, et, suivant l'usage, nous attendîmes long-temps le voiturin: un voyageur vint nous rejoindre aux portes de Rome; il n'avait pas fait de prix avec le cocher, qui lui demanda trois fois plus qu'il ne devait avoir; une vive dispute s'éleva; le chef du poste donna enfin gain de cause au voyageur.

De Rome et Terracine à Naples.

Nous voilà donc en route pour Naples, passant par Albano, où est le tombeau des Horace et des Curiace; nous y vîmes encore un temple consacré à Esculape, avec le mausolée d'Ascagne et de Pompée. La situation d'Albano est charmante: la route, à travers les marais Pontins, est magnifique, bordée de riantes avenues de belles rangées d'arbres; une grande quantité de bestiaux, de chevaux et de bêtes à cornes, se trouve sur les marais. Loin d'être rassuré par la vue d'un paysan, on craint d'être dévalisé; en un instant, cinquante contadins deviennent cinquante bandits, et le passant ne sait jamais si c'est un ennemi ou un défenseur qu'il va trouver dans l'homme qu'il rencontre, surtout à l'époque de la Semaine-Sainte, où de nombreux voyageurs parcourent ces contrées avec un riche butin. Les Anglais, qui ont jeté aux brigands des marais Pontins plus d'or qu'il n'en faut pour les dessécher, ont soin, dans leur budget de voyage, de voter d'avance le budget des arrestations. Les marais Pontins sont une campagne fertile et pestilentielle tout à la fois. Envahis par le malaria ou mauvais air, on ne voit pas une habitation, quoique la nature y semble féconde; quelques hommes malades attèlent vos chevaux; le sommeil est un avant-coureur de la mort dans ces lieux. Des buffles d'une physionomie basse et féroce traînent la charrue, que d'imprudents cultivateurs conduisent sur cette terre fatale: on a tenté inutilement de dessécher ces marais, que les montagnes environnantes inondent sans cesse.

Nous arrivons à Terracine, où nous avons fait un excellent déjeûner de bonnes sardines. Le point de vue est magnifique et les roches imposantes. Terracine est sur le bord de la mer, aux confins du royaume de Naples: derrière, est le mont Anxur, couvert d'antiquités; toute la montagne qui domine Terracine, est chargée d'orangers et de citronniers en pleine terre; les aloës, les cactus à larges feuilles y abondent.

De Terracine à Naples, la route est embaumée de citronniers, de mirtes, de lauriers, d'oliviers, de vignes; elle est bordée d'énormes haies d'aloës plantés autour de jolis vergers: quelquefois les pâles oliviers, assez semblables, pour la forme et la couleur, aux saules de nos climats, sont dominés par un palmier à la tête élégante et noble. Ce roi des arbres du midi donne aux paysages un aspect oriental: c'est la plante des contrées où le ciel brille: ses branches régulières se jouent en tous sens au milieu des airs, et les rayons du jour passent par ces éventails naturels comme à travers les feuilles d'une jalousie. Le palmier, par la régularité de sa forme, par son feuillage en parasol, par la légèreté de ses rameaux, qui se détachent du ciel brûlant de Naples, comme des coups de pinceau sur un fond d'or et d'azur, paraît l'emblème du soleil lui-même. Du reste, la culture est la même que dans nos pays. Dans les bourgs, la misère est très-grande, les figures sont décharnées et livides: la chaussure des indigènes est du cuir attaché avec des ficelles; les femmes sont parées de leurs cheveux avec une broche et des rubans de couleur pour les retenir; quelques hommes portent un caleçon et une petite blouse qui descend jusqu'à moitié de la cuisse; leurs chapeaux sont à la Robinson.

À Gaëte, les auberges sont assez bonnes. Le choléra, qui y régnait alors, faisait peu de sensation. Il n'attaquait que les vieillards, les personnes d'une santé délabrée, les malheureux auxquels des excès de diète et une nourriture de mauvaise qualité ont altéré les organes digestifs; mais les disciples de la tempérance et de la modération ont peu à redouter ce fléau originaire de l'Asie.

En arrivant à Gaëte, nous remarquons le costume leste et élégant d'une gaëtane: de longues et larges tresses roulées en torsades sur sa tête; un jupon bleu tombant sous un corset rouge; sa taille fine, sa démarche gracieuse et ses yeux noirs exprimaient le sentiment.

C'est près du promontoire de Gaëte que Cicéron a perdu la vie.

À la délicieuse Capoue, nous avons changé de voiture, pour visiter l'ancienne ville et un amphithéâtre fort curieux, différent des autres, en ce que le cirque était sur la loge des bêtes.

Faisant halte à la nouvelle Capoue, pour réparer nos forces, et trouvant les mets détestables, nous demandâmes des oeufs à la coque; mais comme ils n'avaient pas de thermomètre, et que le degré de chaleur outrepassait, on nous apporta des oeufs durs; nous les congédiâmes pour en avoir d'autres moins cuits et dans leur lait; pas du tout, on passa d'un extrême à l'autre; on aurait dit qu'on nous servait des oeufs tels que la poule venait de les pondre; tempêtant contre le cuisinier, qui ne pouvait pas gouverner sa cuisine dans le juste milieu, nous nous bornâmes à faire accommoder la même chose, sous diverses formes, comme Esope dans sa métamorphose des langues; on nous apporta une omelette, notre appétit devenant exigeant, nous fîmes la visite d'un placard; quelle ne fut pas notre surprise, de voir une machine pneumatique aspirante, foulante et anodine. Diafoirus n'aurait pas demandé un canon mieux disposé; il y avait de quoi nous faire perdre tout-à-fait l'envie de manger; nous ne comprenions pas cette alliance de malpropreté; mais bientôt nous sûmes le but de la mécanique: c'était une presse en étain, semblable à l'instrument dont Molière s'est servi si habilement pour effrayer M. de Pourceaugnac, laquelle imprimait au beurre la forme du macaroni, que les Italiens se plaisent à contempler partout.

La route continue d'être charmante jusqu'à Naples; les terres sont bien soignées; des corps-de-garde, mieux que sur les voies romaines, y sont établis pour la sûreté. Dans les campagnes, on cultive le riz; la vigne se marie à l'ormeau; on voit souvent à une charrette un boeuf et un âne attelés de front. On éprouve dans ces lieux un bien-être si parfait, une si douce aménité de la nature que rien n'altère les sentiments agréables qu'elle vous cause; elle vous inspire une indolence rêveuse dont on ne se rend pas compte. La douane de Naples est tracassière, et offre beaucoup de désagréments; les employés sondent jusqu'aux selles des chevaux: ils fouillent les voyageurs. Le chapeau de Mme Mercier, qu'elle avait acheté à Florence, et qu'elle n'avait pas malheureusement sur la tête, est saisi: cependant il avait tout ce qu'il fallait pour constituer l'usage; coiffe et rubans, rien n'y manquait. Si j'avais été au fait du clignotement des douaniers, si je leur avais glissé une piastre dans la main, tout cela ne serait pas arrivé; nous avons traité amiablement le lendemain, et, pour deux piastres, nous sommes rentrés en possession. Mais nous avons eu un orage bien plus sérieux, un de nos compagnons de voyage, amateur de tabac, n'allait jamais sans sa provision pour deux jours; il ne déclare point une demie livre de tabac pour son service quotidien; un vieux renard d'employé s'en aperçoit, fond sur sa proie; aussitôt la dogana juge cette peccadille un cas pendable; des soldats entourent notre voiture il faut nous envoyer sous escorte à l'inquisition de la grande douane, subir le sort: le coupable est menacé de quinze jours de prison, de deux mille francs d'amende; la voiture et les chevaux du vetturino vont être confisqués; nous cheminons lentement au milieu d'une haie de soldats, escortés de la populace. Nous obtenons par grâce de faire monter deux gendarmes dans la voiture pour rendre l'impétuosité à nos coursiers et nous délivrer des curieux. Heureusement que le capitaine Martin, maître de l'hôtel du Commerce, qui savait que nous devions prendre gîte chez lui, fut en même temps prévenu de notre position difficile, pour nous surtout, détenus dans la voiture depuis quatre heures, et qui payions les pots cassés, malgré notre aversion pour le tabac. Comme il était très lié avec un chef de la grande douane, il éteignit sans difficulté ce feu qui ne valait pas la chandelle. Nous fûmes remis en liberté; mais ce chef de douane a été lui-même inquiété pour avoir accommodé cette affaire. Voulant ne pas perdre un moment, d'autant plus que notre santé n'en souffrait pas, dès le lendemain nous allâmes admirer l'église royale, où les dames sont obligées, pour entrer, d'ôter leurs coiffes et leurs chapeaux; nous vîmes le palais du Roi, d'une, grande régularité, et auprès duquel est le palais du prince de Salerne; dans la belle rue de Tolède, bordée d'édifices élégants, et qui a un mille de longueur, les troupes du Roi défilaient pour se rendre à la revue.

Au milieu de la population de Naples, si animée et si oisive tout à la fois, nous voyons les lazzarones couchés presque nus sur le pavé, ou retirés dans un panier d'osier, leur tente et leur habitation de jour et de nuit; il en est parmi ces hommes qui ne savent pas même leur nom; ils craignent les ardeurs du soleil, dorment le jour pendant que leurs femmes filent; on voit des Calabrois se mettre en marche pour aller cultiver des terres, avec un joueur de violon à leur tête et dansant de temps en temps pour se reposer de marcher.

Il y a tous les ans, près de Naples, une fête à la Madone, à laquelle les jeunes filles dansent la Tarentèle au son du tambourin et des castagnettes; elles ont soin de mettre polir condition, dans leur contrat de mariage, que leurs époux les conduiront tous les ans à cette solennité.

L'église de Saint-Janvier possède d'immenses richesses et la tête de Saint Janvier, évêque de Pouzzoles, avec deux petites fioles remplies du sang de ce Saint, qu'une dame recueillit le jour de son martyre. Tous les ans, le premier dimanche du mois de mai, on porte ces reliques à une procession qui se fait avec beaucoup de pompe, et à laquelle assiste la famille royale; après la procession, on dit la messe, ensuite s'opère le miracle; on présente les fioles devant la tête; le sang dont elles sont remplies, qui est toujours figé, se liquéfie, dit-on, et bouillonne d'une manière très-sensible; les Napolitains y ont une grande dévotion; lorsque le sang ne se liquéfie pas, ils disent que la ville est menacée d'un grand malheur.

Dans cette église, est le tombeau de l'infortuné André II, Roi de Naples, fiancé à l'âge de sept ans, et que la Reine son épouse fit assassiner à dix-huit ans.

Dans l'église Saint-Janvier, quantité de Saints, de grandeur naturelle, sont en argent, ainsi que des fleurs et des chandelliers; le Baptistère est sorti de Pompéïa, c'est une coupe de porphyre.

Nous nous transportâmes ensuite au Champ-de-Mars, à la belle revue que le Roi donnait en l'honneur du grand duc Michel: seize mille soldats étaient sous les armes: les manoeuvres s'exécutaient parfaitement; on simulait l'assaut d'une forteresse. Les régiments étalaient au champ de Mars leurs brillants costumes; les officiers chamarés d'or et de cordons faisaient piaffer à merveille leurs coursiers fringants, respirant l'ardeur des combats.

Nous nous rendîmes de là aux belles promenades de Chiaia et de la Villa Réale, si magnifiques et donnant sur le port: leurs délicieuses situations les rendent très-fréquentées. Chiaia est la corruption de Piaggia. C'est là qu'on voit des enfants de prince, portés par quatre laquais sur de riches palanquins. On porte aussi leurs nourrices pour qu'elles n'échauffent pas leur lait, et l'enfant repose sur un oreiller de soie bleue garni de blonde. Le jardin du roi, nommé Villa Réale, est orné de trois rangées d'arbres, de statues, de gazons, de parterres, d'orangers et de pavillons chinois; il y a une douzaine de fontaines et un bassin en granit oriental d'une seule pierre. Le roi, revenant de conduire le grand duc à l'ambassade de Russie, passait dans la rivera di Chiaia, et eut la galanterie de saluer nos dames. À Chiaia, de charmantes fanfares étaient exécutées, avec une grande précision, par les régiments royaux.

Le tombeau de Virgile est à l'entrée de la grotte du Pausilippe; c'est une espèce de pyramide presque détruite, couverte d'arbrisseaux d'une riche végétation; un laurier croit auprès; nous avons cueilli et nous conservons comme un trésor précieux quelques feuilles de cet arbuste; les cendres du grand poète sont transportées au Musée de Naples.

La grotte Pausilippe, creusée à travers la montagne, abrège la route de Pouzzole à Naples; c'est un petit coteau, délicieux, couvert de fleurs, de fruits, de bons vins et de quantité de maisons de plaisance; elle a plus d'un mille de longueur, quarante pieds de haut et trente pieds de large; elle est pavée de pierres de lave; il y a, au milieu, une Madone pratiquée dans le roc, devant laquelle brûle une lampe: de cette grotte, on sent déjà l'odeur de la Solfatara; elle fut faite en quinze jours par cent mille hommes; rien n'est comparable à la température de l'air qui règne dans cet endroit; on entend résonner des voitures sous les voûtes qu'éclairent des fanaux.

La route de la Solfatara est entourée de champs abondant en hauts peupliers, mûriers, unis l'un à l'autre par des vignes qui se suspendent à leurs fronts, sous lesquelles croissent et passent, pour ainsi dire, tour-à-tour, dans une année, trois ou quatre moissons.

Des monceaux énormes de pierres d'une couleur gris de perles, recouverts de cristallisations de soufre jetées sur la voie, nous annonçaient le voisinage de la Solfatara.

La Solfatara est un ancien volcan éteint où l'on tire et clarifie le soufre: le sol retentit comme une voûte qui menace à chaque instant de s'écrouler, pour faire place à un lac; puis nous vîmes l'immense réservoir Cinto Camarille, que les Romains avaient fait construire pour avoir de l'eau en toutes saisons; il y a auprès un amphithéâtre remarquable, avec un autel dédié à Saint Janvier, des mosaïques et des symboles de sa décapitation.

La ville de Cumes est située entre Monte-Vecchio et Monte-Novo, montagne formée dans une seule nuit, sortie du lac Lucrin, que des pêcheurs cherchèrent inutilement pour retrouver et leurs barques et leurs filets.

Dans le même jour, nous avons vu encore le temple de Jupiter Sérapis, où il y a trois espèces d'eaux thermales, purgatives, rhumatismales et diaphorétiques, puis le vase où tombait le sang des victimes.

Le beau Ciel de Naples, souvent sans nuages, d'un azur si ravissant et si pur, nous faisait désirer d'y prolonger notre séjour: heureux les habitants, s'ils savaient apprécier le bonheur d'un des plus beaux climats du monde.

Les Italiens sont obligeants par caractère, et quand on emploie avec eux les formules de la politesse, ils sont toujours disposés à vous rendre service.

Nous étions fort bien à l'hôtel du Commerce, chez le capitaine Martin, Strada di Florentini; la table d'hôte est de trois francs par tête, elle est bien servie; les domestiques parlent français, ces officieux laquais vous dispensent du soin de couper les viandes; ils les dissèquent proprement, commencent par servir les dames, puis font le tour de la table avec beaucoup d'attention, sans répandre des graisses sur les convives.

Les tables d'hôte sont fort amusantes; elles ressemblent à une espèce de lanterne magique, où l'on voit passer des gens de tous les pays, de toutes les conditions, de toutes les opinions, où l'on entend parler toutes les langues et où le plaisir que l'on trouve est un changement complet d'habitude. On voyage, on se quitte sans se dire adieu; si les mêmes hommes ne se rencontrent plus, il s'en rencontre d'autres, ce qui suffit aux habitants, d'un monde fugitif. Quand on se fait servir du café au noir, on trouve autant à manger qu'à boire.

Le lazzarone, à la peau brûlée et presque noire, est en général bien fait; il a la figure martiale et à caractère tout à la fois; il poursuit la carrière que le hasard a ouverte devant lui; il dort où le soleil le surprend souvent à demi-nu; il se soumet au travail par indolence comme à une nécessité; il en dissipe le salaire sans calcul du lendemain; la faim est sa réserve, la privation sa ressource; il n'a souvent qu'une chemise ou une espèce de manteau brun à capuchon dont il laisse pendre les manches. Les lazzaroni sont vigoureux et constitués comme les anciens athlètes; ils ne contractent aucun mariage civil ni religieux; ils n'ont point de ménage. Ils portent des culottes flottantes terminées au-dessus des genoux, qu'ils laissent à découvert. Le lazzarone va étancher sa soif dans des flots d'aqua gelata ou de limonade.

Notre chambre était d'une piastre par jour.

Nous avions à notre service un domestique de place qui nous, coûtait journellement une piastre; c'était un ancien brigadier de gendarmerie, membre de la Légion-d'Honneur, fort bon homme et fort intelligent, nommé Michel; nous avions encore à notre usage une voiture à trois chevaux, du prix chaque jour de quatre piastres. Par ce moyen, nous pouvions voir beaucoup de choses en peu de temps; nous nous étions associés, seulement à Naples, avec M. et Mme Pérignon, peintre distingué de Paris, qui partageaient les frais de voiture, de domestique de place et de nombreuses bonnes-mains.

Après avoir vu les belles églises de Rome, celles de Naples paraissent fort ordinaires, ainsi que les statues, malgré qu'il y ait de grandes richesses.

On voit des barbiers, des marchands de légumes, de fruits, de poissons, de macaroni; des cuisines qui, sous la protection d'une Madone, s'installent rapidement et ont toujours une nombreuse clientelle; des toiles ambulantes abritent ces boutiques où sont déposés, sur une couche de plantes marines, des coquillages et des poissons vivants dont les écailles reflètent mille couleurs.

Voulant connaître toute ce qu'il y avait de curieux, surtout dans ce pays, qui est entièrement mytologique, nous partîmes pour l'Achéron, lac des enfers, ou lac Fusaro, sur lequel se trouve une maison de campagne du Roi, pour les parties de pêche; nous y avons mangé des huîtres délicieuses et de l'excellent poisson spinola; nous saluons les Champs Élysées, trouvant qu'il était trop tôt aller jouir des délices de l'Olympe; nous fûmes ensuite nous spiritualiser aux temples d'Apollon, de Mercure et de Vénus.

Les bains de Néron, ou étuves de Tritala, sont une voûte très-vaste et très-soignée à l'extrémité de laquelle se trouvent des sources d'eau bouillante qui peuvent durcir, des oeufs à l'instant; un Français (et que n'ose un Français!) voulut y pénétrer; mais il en fut mal récompensé; la chaleur l'avait suffoqué à tel point, qu'il ferma pour toujours les yeux à la lumière.

La voluptueuse Baia, où Marius, Sylla, César, Néron, etc., vinrent si souvent jouir des délices de la vie, n'est plus qu'une côte abandonnée, que rongent les flots qui la battent sans cesse. Quelques débris de villas et de temples romains ont encore survécu au naufrage du temps.

Le lac Lucrin et le lac Agnano sont voisins de la grotte de la Sibylle de Cumes: on ne voit presque plus de trace de l'ancienne ville de Cumes; c'est un désert inculte semé de quelques pierres; l'Arco Felice est près de la mer; on voit encore les fragments d'un temple de la Sibylle; quelques habitations semblent être elles-mêmes des ruines, et leurs possesseurs sont souvent dévorés par la misère et la maladie. La voûte souterraine est très longue; des faquins vous portent sur les épaules comme un précieux fardeau; d'autres vous éclairent avec des torches: les torches produisaient les images les plus fantastiques sur ces murailles noires et condamnées à l'ombre éternelle. Les faquins vont même dans l'eau, pour vous conduire dans l'endroit où la Sibylle se baignait, le lieu où elle allait s'asseoir, celui où Néron la regardait. L'air manque un peu dans ces réduits obscurs, encore empreints de fresques; enfin, nous revoyons la lumière; il est bon d'être plusieurs pour imposer aux portantini qui vous dévaliseraient facilement dans une semblable exploration.

Au milieu du Cap Misène, il y a une source d'eau douce qui surgit du fond de la mer.

C'est ici la grotte du Chien, au pied de la montagne Spina, dans laquelle il y a un fort dégagement d'acide carbonique à odeur de champagne, et qui éteint la lumière; les animaux ne peuvent respirer dans cette grotte, le pistolet même ne part pas.

Notre cocher alimentait ses chevaux avec le caroube, les lupins, les fèves et le chiendent; les autres fourrages sont très-rares; on nourrit un cheval pour quatre carlins ou deux francs par jour tout compris. Le grain est si abondant, qu'il y a de quoi fournir l'Italie; on en exporte en quantité, ainsi que de l'huile et de la soie. Le beurre vaut trois francs la livre.

À Naples comme à Rome, des sermonaires prêchent parfois dans les Carrefours et sur les places publiques, malgré le roulement des voitures, le cliquetis des armes des soldats, le luth harmonieux des bardes et des troubadours, les scènes burlesques de Polichinelle.

Il y avait hier grand spectacle: nous avons vu jouer leSiège de Calaiset une pantomime équestre. Le théâtre de Saint-Charles est magnifique, bien décoré; le roi et le grand duc Michel y assistaient; en l'honneur de ces princes, il y avait grande illumination. Les diamants ruisselaient et étincelaient sur le front et les épaules de ces belles Napolitaines, et la loge royale était parée avec une magnificence inaccoutumée. Les danses ne sont pas si gracieuses qu'à l'Académie Royale de Paris; on croirait voir danser les Sauvages Américains; d'un autre côté, la musique est divine.

Que d'émotions nous eussions éprouvées en terminant la soirée, si nous y eussions entendu M. et Mme Duprez réunir tous les suffrages avec la ravissante Mme Malibran, dans laSomnambulaet les Cavatines deDon Juan. Le souvenir de ces artistes est encore présent à Naples; chacun nous en entretenait; nous étions flattés de leurs victoires, et l'on conserve aussi toujours dans ces lieux la mémoire de la liaison intime de ces célébrités; on nous faisait comme assister à ces charmants soupers qui les réunissaient chaque jour tous les trois à la même table.

La gloire de Duprez a quelquefois éprouvé des éclipses, des vicissitudes et l'ingratitude ordinaire du public; il joua le rôle dePolione, dansLa Norma, par déférence pour Mme Malibran, son amie, il était, ce qui lui arrivait rarement, fort enrhumé, et cette indisposition ayant pris un caractère sérieux dès la seconde représentation, il s'efforça de chanter, sans en avoir préalablement fait prévenir le public. Duprez fut sifflé à outrance à sa sortie, et le Ministre de la Police lui dit même que: «Quand on était premier ténor, on ne devait jamais être enrhumé, parce que cela pouvait compromettre l'ordre public.» Duprez supporta la tempête avec courage, mais Mme Duprez, qui remplissait dans la même pièce le rôle d'Adalgisadela Norma, fut applaudie à trois reprises différentes. Ce petit échec maladif n'a pas empêché de rendre par suite à notre illustre chanteur, l'enthousiasme et le délire napolitain, dansla Lucia di Lamermoor, de Donizetti. Duprez, jouant le rôle deRavenswood, a fait vibrer une voix magique qui a été saluée par des tonnerres d'applaudissements.

Après avoir récolté une ample moisson de gloire et mûri son talent à la chaleur vivifiante du soleil italien, notre virtuose, embrasé du feu sacré, retourna avec sa dame dans sa patrie, ranimer le génie musical, briser les entraves qui arrêtaient son essor, et cueillir, de nouvelles palmes et de nouveaux triomphes.

La façade du théâtre Saint-Charles, un peu sévère, est composée d'un portique sous lequel circulent les voitures. Le vestibule est grandiose, les corridors sont spacieux, la salle est plus grande que celle de l'Opéra à Paris; il y a six étages de loge, trente-deux à chaque rang: ces loges peuvent contenir environ douze personnes. Toutes les places du parterre sont numérotées et séparées; c'est un usage général en Italie; on peut retenir son billet huit jours à l'avance, sans augmentation de prix; la salle est toute entière dorée de haut en bas; les loges sont drapées en bleu; celle du roi est en face du théâtre, au-dessus de la porte d'entrée du parterre; elle est soutenue par deux palmiers dorés, décorée par deux rideaux que soulèvent des génies; les peintures du plafond de la salle, représentent le Parnasse; au-dessus de la scène est une horloge composée d'un cadran sur lequel des amours indiquent les heures; entre chaque loge est un candélabre d'or et d'argent, à cinq branches; derrière chaque loge est un petit salon pour l'agrément des spectateurs.

Il y a encore le théâtre Comique des Florentins; les Napolitains aiment beaucoup les petits spectacles; ils sont surtout amateurs de marionnettes; il y avait un acteur de cette espèce âgé de quatre-vingts ans, qui faisait rire les Napolitains depuis soixante ans, dans son rôle de Polichinelle. Ces polichinelles et saltimbanques, toujours gais et fantasques, faisaient tressaillir la multitude ébahie.

Les cafés, les boutiques, les promenades, les lieux publics sont pleins dès le matin jusqu'à midi de toutes sortes de gens; à midi, on se couche; une heure avant la nuit on se lève, on se rhabille, on entre au café ou bien l'on monte en voiture pour se promener à Chiaia; ou le long du Pausilippe; le soir on va à l'Opéra.

On ne voit pas sur les lèvres des Italiens, la raillerie piquante, le rire sardonique.

Le mouvement de la rue Saint-Honoré n'est pas comparable à celui de la Strada de Tolède, les places, les rues, pleines de population, sont continuellement sillonnées par une multitude de voitures et de petites calèches qui voilent tant elles vont vite, et l'on craint d'écraser les enfants. Enfin les boutiques et les maisons semblent inondées d'habitants.

C'est sur la terrasse ou loggia, qu'au déclin du jour on vient chercher le repos et le souffle de la brise du soir.

La ville de Portici a le beau palais que Murat avait occupé; il y a des salles en porcelaine de Chine; le palais du prince de Salerne, la Bella Favorita, est au commencement de la ville; on voit, peu loin de là, Torre del Greco, brûlé neuf fois par le Vésuve: dans ces lieux, toutes les constructions sont sur la lave.

À Naples et sur les routes, on a sous les yeux un continuel tableau des misères humaines: des hommes ne pouvant mouvoir qu'une seule jambe suivent une voiture au grand trot des chevaux, et cela pendant un long trajet, demandant toujours la carita: des aveugles, des estropiés courent après vous; il y en a qui ont la forme de spectres hideux, de cadavres difformes; des cancers leur ont rongé le nez et les yeux; leur aspect fait reculer d'horreur. Les moines, si multipliés dans ces lieux, s'opposent à la formation de dépôts de mendicité, disant que nous devons toujours voir le spectacle fidèle des misères humaines pour être plus humains.

Nous entrons enfin dans cette merveilleuse Pompéïa, dérobée et conservée pendant dix-huit siècles; notre domestique de place n'a pas permission d'entrer; c'est un militaire invalide qui doit nous promener dans cette ville antique que la cendre a préservée du temps dévastateur. Il n'y a point de monuments qui inspirent plus d'intérêt que ceux de Pompéïa: tout se trouve tel qu'il était le jour de la terrible catastrophe qui la fit disparaître sous les couches volcaniques. L'épaisseur de la fumée obscurcit, du temps de Pline et de Titus, l'an 79, le soleil en plein midi; la mer se recula plusieurs fois et laissa les ruisseaux à sec; une grande pluie étant survenue dans le temps que l'air était le plus rempli de cendres, cela fit un mortier qui tombait par moment sur la terre; des fleuves de feu coulaient jusque dans la mer; des villages furent renversés; les dernières secousses ébranlèrent la ville: on entendit un bruit souterrain plus épouvantable que le tonnerre, qui retentit jusqu'à Rome et jusqu'en Égypte; en ce moment, les villes de Pompéïa et d'Herculanum furent ensevelies avec la plupart des habitants qui étaient au spectacle public, suivant le narrateur Dion: nous ne partageons pas cette opinion.

La première maison qui s'offre à nos regards est celle d'Arius Diomède; dix-sept personnes de sa famille sont trouvées victimes de l'éruption: Diomède lui-même meurt dans son jardin: nous avons examiné les amphores qui servaient à conserver son vin, pour faire des libations à Bacchus; dans la distribution de son appartement rien n'est oublié; depuis son boudoir jusqu'à la salle de ses femmes; les fresques sont encore parfaitement conservées; mais des figures obscènes ont été transférées au Musée de Naples; les appartements ne sont pas de grande dimension; tous construits avec la lave et la pierre ponce. On voit le tombeau de Diomède et la salle à manger après les funérailles.

Nous avons visité le cimetière, où se trouve le tombeau du commandant des anciens, de Luc Libelle, etc.; l'ossuaire est adjacent, ainsi que le four pour brûler les corps. Pompéïa avait environ trente mille âmes de population.

Les rues sont pavées de larges pierres et ornées de beaux trottoirs paralelles. Il y a des maisons à l'enseigne de Priape: les lits comme chez les Turcs touchaient presqu'à terre: on voit sur les pavés ou dalles la trace des roues de voiture. Les fontaines sont à l'embranchement de deux rues. Les fours avec des pains dedans et des moulins pour les grains sont encore très-bien conservés et de même forme qu'aujourd'hui; dans les maisons de cabaret on aperçoit la tache faite par les verres à liqueur sur le marbre; les marques de l'ancienne douane existent encore.

Nous nous sommes promenés dans la maison de Salluste; nous avons vu sa table à manger: son jardin est petit; mais tout est symétrique; son lit en fer ressemble à ceux d'aujourd'hui. Dans les temples de Faune et de la Fortune, on trouve seulement la pierre purpurine.

Le tribunal, immense et imposant, est entouré de belles colonnes; la prison est sous la salle où siégeaient les juges.

On fouille depuis cent vingt ans, et on transporte au loin les cendres, de manière à donner une libre circulation dans la ville: un tiers seulement de cette cité, entourée de murailles, est découvert.

Nous avons parcouru la rue des douze vérités qui sont Minerve, Junon, Apollon, Diane, etc.; elle conduit au temple d'Isis, puis à un magnifique amphithéâtre.

Il y a un théâtre comique, une fontaine en mosaïque de la plus grande beauté; les salles de bains n'ont point été oubliées.

Épuisés d'explorations longues et curieuses, nous nous sommes restaurés d'excellent vin de Pompéïa et du fameux champagne d'Ischia. On a trouvé des statues, des médailles d'or et d'argent, des vases, de toute espèce, des chaînes pour les criminels, des bracelets pour les filles, des candélabres, une balance avec un poids ayant la forme d'un Mercure, une bague avec le mot Ave; la bibliothèque de Salluste; les parchemins du consul Pansa.

Tout existe à Pompéïa. L'homme seul a disparu. On a trouvé dans l'atelier d'un statuaire les ciseaux que la mort fit tomber des mains de l'artiste.

Dans la maison de Faono, à cause du beau Faune en bronze qu'on y a trouvé, on a découvert la plus belle mosaïque: c'est un grand tableau historique qui représente la bataille d'Alexandre et de Darius. Vingt-six guerriers et quinze chevaux de dimensions presque naturelles forment ce groupe admirable; les plus beaux édifices publics sont: le Grand Portique, le Forum, le Panthéon ou Temple d'Auguste.

On a retiré des oeufs bien conservés, du blé, de l'huile, du vin, des réchauds avec leurs charbons et leurs cendres, des provisions dans des magasins, qui consistaient en dattes, châtaignes, figues sèches, amandes, prunes, aulx, pois, lentilles, petites fèves, de la pâte et des jambons. On a découvert des tableaux du meilleur goût, puis la maison entière d'un barbier. La boutique de cet artisan, les ustensiles, les bancs où les citoyens se plaçaient en attendant leur tour, jusqu'aux épingles qui servaient à la chevelure des femmes; on a obtenu des instruments de chirurgie, tout est du plus beau travail; rien n'est comparable à un Faune qui dort, à deux jeunes lutteurs qui sont nus. Ils vont lutter, on a peur, car on a oublié qu'ils sont de bronze.

On appelait la salle à manger triclinium, parce que l'on plaçait trois lits autour d'une table; dans les maisons riches, il y avait des salles à manger d'été et d'hiver; on restait à volonté à demi-assis, le bras gauche penché sur un coussin; il était d'usage d'apporter sa serviette avec soi; à peine assis, des esclaves versaient de l'eau sur les mains, ôtaient les sandales, nettoyaient les ongles. Le pavé d'une salle en mosaïques représente toute sorte de débris de repas, comme s'ils fussent tombés naturellement à terre.

À la fin du repas, on faisait circuler la coupe d'amitié, c'était un vin miellé: le maître buvait le premier, ensuite les convives, quelquefois on effeuillait des roses dans la liqueur.

Les candélabres étaient le meuble le plus élégant, quelques-uns représentaient une tîge bourgeonnée, d'autres un bâton noueux, la plupart en bronze. Lorsque le pavé de lave se brisait, on comblait les intervalles, et on scellait les fragments avec des chevrons de fer qu'on voit encore.

Dans le temple d'Isis, on égorgeait les victimes, le sang coulait par une rigole pour se rendre au milieu d'un bassin où il allait baigner la tête du prêtre, dans une petite hambre qui servait de sacristie. Dans le sanctuaire, il y a six colonnes. Au coin de l'autel, il y a deux portes par où les imposteurs se glissaient entre les murailles et l'autel pour faire parler la divinité. Les plus riches compositions de la renaissance s'inspirèrent de ces élégantes créations.

La maison d'Aufidius est délicieuse; les peintures à fresques sont charmantes; c'est Venus et Adonis dans le bain, le jeune Narcisse, le joli Mercure; on croirait qu'ils viennent d'être peints.


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