On trouve peu d'ossements humains à Pompéïa, parce que le peuple avait pris la fuite dès les premières hostilités du Volcan; les riches seuls étaient restés pour garder leurs maisons et en empêcher le pillage: ces faits sont consacrés par la tradition.
Nous sommes revenus à Portici, assis sur Herculanum, entre le Vésuve, qui fume, et la mer, qui bouillonne à ses pieds. Enfin rendus à Résine, nous descendons à quatre-vingts pieds de profondeur dans Herculanum, ensevelie pendant seize siècles sous une couche de grapilio, espèce de pierre ponce de la grosseur d'une noisette; on nous éclairait à la lueur d'un flambeau, sous une voûte humide; le Théâtre est grand et magnifique, on en admire la solidité; la façade est ornée de belles colonnes de marbre, et les décorations étaient très-riches. Le portique du Forum avait plusieurs statues équestres en marbre; les rues d'Herculanum sont dans le genre des rues de Pompéïa; il y a des trottoirs, des fresques, des mosaïques, mais on a été obligé de recombler tout cela, dans la crainte d'occasionner l'éboulement de Résine et de Portici, bâties sur Herculanum.
On voit le moine, sur la route de Portici, tirer par la bride sa mulle rétive, et des corricoli à caisses fort étroites, vernissées de mille couleurs, pouvant contenir deux places et chargées de sept ou huit personnes, dont les unes sont entassées sur les brancards à sièges élastiques, le cocher, à bonnet rouge et veste brodée, tient les guides; un autre en arrière excite du fouet aigu sa haquenée à flancs décharnés, parée de fleurs, de plumes, de reliques; le filet suspendu comme un hamac, sous le train, porte aussi quelques enfants et le cane du vetturino.
Il y a encore de belles églises à Naples, c'est celle de Jésus, où sont des reliques de Sainte Philomèle; les précieuses dépouilles des Saints sont enrichies de leurs têtes au-dessus de leurs os; la Santa Chiesa possède l'intérieur du Temple de Salomon, le Tombeau de Charles d'Anjou, de la Reine d'Anjou et de son fils; le choeur des Religieuses Franciscaines est remarquable. L'Inquisition n'est point en désuétude, et est dirigée, par les Augustins. Les loteries s'expédient comme à Rome, sur les mêmes échelles.
Les Calabrois mettent une Madone sur leur charrette; ils ont souvent dans la même poche chapelet et stilet, outre le portrait de la Madone, suspendu à leur cou, ils ont encore l'image de leur patron. Mais, soigneux de leurs aises, ils sont toujours juchés sur leurs charrettes.
Les Italiens n'ont souvent qu'une cheminée; c'est à la cuisine qu'il faut se chauffer, et on est obligé de se contenter du scaldino.
Le gouvernement commence à s'occuper de l'instruction du peuple. Il a créé des écoles primaires et secondaires. Dans le couvent des Carmes, on voit encore l'endroit où Masaniello fut assassiné, trois jours après la formation de sa république.
L'aspect des édifices est fort beau; les toits sont presque entièrement plats, il y a des balcons avec des fenêtres vitrées; on vend sur les petites boutiques, dans les rues, de l'eau à la glace, avec des piles de citrons, d'oranges; des jets d'eau s'élancent entre des fleurs odorantes; enfin, voici les souhaits que nous avons partout entendu faire: voir Naples, y jouir et puis y vivre.
À Naples, on ne sait guère ce qui se passe à Rome, et réciproquement: en général, les Italiens voyagent peu, et où iraient-ils pour trouver un plus beau climat?
La population du royaume est prodigieuse, on y vit à peu de frais, on se contente de peu: la mer nourrit de ses poissons, de ses coquillages; la cendre du Vésuve, de fruits, de vin et de blé, et les Apennins désaltèrent le Napolitain de leur neige.
Quand le lazzarone a gagné de quoi vivre pendant quelques jours, il se repose, se promène ou se baigne. Le sexe est très-laid; la beauté s'altère promptement, attaquée par le climat, l'éducation et les moeurs; les hommes se conservent assez bien.
Cicéron venait aussi savourer les délices de ces charmants rivages. Nous avons vu sa maison de campagne à Baïa.
Les Camaldules circulent encore dans le royaume de Naples, vêtus de blanc, de rouge, et le visage voilé; ils ressemblent aux ombres infernales qui accompagnent les morts chez le dieu des enfers.
Enfin, on peut dire que le climat de Naples est si doux et si tempéré, qu'on y voit ensemble les beautés du printemps avec les richesses de l'automne. Dès le mois de janvier, la nouvelle année a déjà produit des fleurs, des pois verts et des artichaux, et l'on y trouve encore la terre chargée de melons, de raisins et des autres fruits tardifs de l'année précédente. Les marchands ont la coutume de surfaire une fois de plus que ne vaut la chose.
Le palais Capo di Monte, bâti par Charles III d'Espagne, est une des maisons de campagne du Roi; nous y avons admiré de bien belles fresques, un horizon très-étendu; notre guide nous a fait entendre un orgue magnifique qui imitait parfaitement le piano; c'était un objet de récréation pour les jeunes princes. Plusieurs salles sont revêtues des tapisseries des Gobelins de Paris.
Nous avons voulu visiter une seconde fois le tombeau de Virgile, qui appartient à M. de Jourdan, Napolitain. Alors ses poésies se représentaient délicieusement à notre esprit, et nous jetaient dans d'indicibles ravissements.
En parcourant les Catacombes, nous avons vu l'autel où Saint Janvier disait la messe, sa chambre, puis tout un populeux quartier de tombeaux, le souterrain se continuait jusqu'à Pouzzole et au Champ-de-Mars; ils ont été creusés par les Chrétiens de la primitive église, pour se dérober aux persécutions.
Ce n'est qu'avec une terreur religieuse qu'on pénètre dans ces lieux; on craint à chaque instant de heurter quelques débris humains; cette montagne d'ossements est un spectacle affreux et imposant.
Le Musée de Naples, appelé Borbonico, est peut-être le plus curieux qui soit dans le monde, possédant les trésors de Pompéïa et d'Herculanum; des bagues, des boucles d'oreille, des bracelets, comme ceux de nos jours, quantité de vases, des candélabres, de belles peintures, des fresques admirables, des momies de deux mille ans, avec cheveux sur la tête, des statues en bronze infiniment remarquables; une clef de pompe, mastiquée d'un bout, fermée de l'autre, renferme de l'eau depuis le désastre de la cité; nous l'avons secouée et nous nous sommes assurés du fait.
Plusieurs fois, après nous être délectés de la musique qu'on entend ordinairement sur la place, près le palais du Roi, nous allions jouir de la vue lointaine et imposante du Vésuve: au demi-jour, le cratère paraissait s'ouvrir et se préparer au spectacle d'une éruption. Dans cette espérance, nous nous déterminons à aller lui faire visite. Nous retournâmes donc le lendemain à Résine, route du Vésuve, et où demeure le guide Salvator, dont la réputation pour connaître les mystères et l'avenir du Vésuve est européenne. Nous laissâmes notre voiture à la porte de cette illustre renommée volcanique, et nous nous munîmes d'excellents roussins d'Arcadie, montures locales et exquises pour nous rendre sans précipitation et à pas sûrs, au-delà de l'Ermitage, aux pieds du mont bitumineux. Je caracolais pompeusement, à l'instar de Balaam et comme un fashionnable, sur une légère Mascarone (c'était son nom) que son maître suivait derrière, à grands pas, et s'évertuait en lui administrant sur les jambons force coups de canne, à conserver sa réputation de pétulante marcheuse, mais ayant oublié ce jour-là de lui donner la nourriture quotidienne et restaurante, au milieu de la route, mon modeste coursier, malgré les excitations et les coups peu soporeux que son maître avec dextérité faisait pleuvoir sur elle comme les coups de marteau sur l'enclume, ou plutôt on aurait dit un orage de grêle; un spasme et une faiblesse s'emparent du quadrupède; il se roule sur la cendre et la lave; prévoyant une catastrophe, par prudence, mes pieds n'étaient point engagés dans les étriers, et je pus sans être demi-mort ou demi-boiteux, me remettre lestement sur les jambes, quoiqu'un peu maltraité de boeuf à la mode, par les sauts et soubresauts de ma rustique et lourde monture; j'essayai un autre âne, et, pour cette fois, j'arrivai à l'Ermitage sans autre aventure fâcheuse. Nos montures répondaient par un coup d'oreille à leurs noms. En Angleterre, on les défigure et on leur coupe les oreilles, ce qui les rend moins intelligentes et plus sourdes à la voix de leurs maîtres. Encore nous apparaissait le froid serpent qui levait avec fierté la crète de son front superbe; la belle verdure des trèfles incarnats et des vignes du Lacryma Christi venait réjouir notre vue. La vigne élance ses rameaux et donne l'espoir de propager ses bacchiques trésors.
Nous saluons chemin faisant la maison de Pergolèse, auteur, à vingt-sept ans, de son immortel Stabat, et les Solitaires du Vésuve; c'est une espèce de caravansérail, ou lieu de station pour le repos des voyageurs; c'est encore un oasis au milieu du désert; ces pieux cénobites nous offrirent des rafraîchissements et le livre contenant la pensée des visiteurs: nous y trouvâmes des calomnies et des turpitudes si atroces et si plates, que nous ne voulûmes point y laisser figurer nos noms.
Nous continuons de cheminer; dès ce moment, des gendarmes nous escortent; on a pris ces précautions depuis l'assassinat, par des brigands, de quatre Bolonais qui venaient visiter ces lieux: on paie sa sûreté en donnant une bonne-main aux gendarmes: des loups, des bêtes sauvages se montrent dans ces déserts.
Nous voici au bas du Vésuve! C'est donc là ce formidable volcan qui brûle depuis tant de siècles; qui a subjugué tant de cités, qui a consumé des peuples, qui menace à toute heure cette vaste contrée, cette Naples, où dans ce moment on chante, on danse sans s'occuper guère du Vésuve.
Nous mettons pied à terre; à l'instant, des faquins nous offrent le bâton du voyageur pour monter la roche escarpée, nous l'acceptons; d'autres nous présentent des sièges. Officieux, ils se proposent de nous tirer avec des courroies; nous refusons, nous voulons essayer nos forces. Nous montons très-péniblement pendant plus d'une heure, nous reposant souvent, luttant aussi contre la rudesse de la lave, quelquefois enfonçant dans la cendre, tourmentés que nous sommes par la crainte d'être obligés de rétrograder, ce qui est arrivé à plusieurs; enfin, après mille pénibles efforts, nous arrivons au sommet du Vésuve, que nous avons monté presqu'à pic.
Dans ce difficile passage, on voit des voyageurs s'en retourner, d'autres errer sur le cratère; nous descendons dans le volcan, guidés toujours par notre Salvator, marchant souvent sur des laves enflammées, étudiant les mouvements du volcan, comme les battements systoliques du poulx, pour éviter d'être couverts de feu, de cendre et de pierres sulfureuses.
Nous faisons ensuite d'abondantes provisions minéralogiques; reposés de nos fatigues et après avoir pris des rafraîchissements au milieu des ruines et des débris, sur le domaine de la mort, nous fîmes des libations à Bacchus, et nous entonnâmes des hymnes à la gaîté.
À en juger par la montée, la descente devait être difficile: pas du tout. Nous cherchons une côte couverte de cendre, pour nous empêcher de glisser, et nous prenons sur nos jambes un train de galop, de manière que, sans accident, nous nous trouvâmes au bas dans six minutes: ce qui présente une descente fort amusante.
Le volcan n'a rien de fixe, quelquefois, il alimente deux et trois cratères; dans d'autres moments, il n'en a qu'un; volage et capricieux, tantôt il s'élance sur une montagne, tantôt il jette sur l'autre ses feux à profusion: il y a des signes précurseurs de sa furie; les fumées du cratère sont plus épaisses, les détonnations plus rapides et plus nombreuses, des tremblements de terre se font sentir au loin, les puits du voisinage se tarissent, la mer dans le golfe de Naples retire un peu ses eaux: tout cela démontre que l'eau bitumineuse de la mer, les soufres, les matières pyriteuses sont son principal aliment, qui n'a besoin pour produire les feux destructeurs, que d'être excité par les principes volcaniques du Vésuve. Les couches de lave et de roches, déjections du volcan, sont superposées, et attestent que les volcans sont des creusets générateurs qui ont produit les roches, les montagnes et les métaux; que la terre enfin, cette croûte sphérique que nous habitons, dont la charpente intérieure ne nous est pas connue, a été primitivement formée par les volcans, sources des dérangements et des grandes dislocations du globe.
Les volcans sont encore le principe des trésors de la terre végétale; les productions du voisinage ont une végétation si vigoureuse, qu'on peut dire que la terre est vierge et dans sa naissance primitive. Le soufre du Vésuve n'est pas bon, il produit peu dans sa purification. De ce sommet, on découvre les plus belles vues, les plus fertiles campagnes, et on a, sous les pieds, les nuages qui, arrêtés, prennent une autre direction, cause ordinaire des changements de vents, que les volcans excitent encore par la dilatation et la condensation de l'air.
De retour à Naples, chargés de butin du Vésuve, nous remarquons un grand nombre de Napolitains qui déménagent une partie de leurs boutiques et qui travaillent dans les rues pour mieux jouir du beau temps.
Les mendiants mettent une main dans leur poche et l'autre sur leur bouche ouverte, en disant: morire di fame.
Le lazzarone jouit d'un beau soleil, il s'enivre de tabac, puis d'un vin exquis, et il savoure lebenedetto farniente si dolce, par les belles soirées.
Les calésines, espèce de petits cabriolets gothiques, à un cheval, vont chargées d'amateurs. Ces voitures s'emploient de manière à porter onze et douze personnes à la fois, tant elles se prêtent à la souplesse italienne. Les curés des environs de Naples ont la calésine triangulaire, qui ne contient que le pasteur et son laquais, le sacristain, quand il va visiter les confrères de la Métropole.
L'île de Caprée, à quinze lieues de Naples, est trop intéressante pour ne pas y faire une excursion. Nous nous rendons donc en voiture jusqu'à Castellamare, au-dessous des ruines de l'ancienne ville de Stabia, ornée de si jolies maisons de campagne: tout près est situé le bourg de Quilsissana, avec un beau palais du Roi; nous y sommes allés voir l'établissement des bains sulfureux.
Sur la route, la vigne, en guirlandes, semble avoir été oubliée après une fête; leurs festons de verdure sont jetés comme des filets sur la cime des arbres; le souvenir de ces tableaux revient sans cesse; on voudrait ne plus quitter ces sites de l'Arioste.
Les vaches de Castellamare sont renommées par la bonté de leur lait.
C'est à Castellamare que se font les constructions navales ordinaires; les chantiers nous ont paru peu animés, en comparaison de ceux de nos ports: le nombre des forçats n'est pas très-considérable; le bagne est sur le même pied que ceux de France et de Gênes.
Notre domestique de place marchande le louage d'une embarcation pour nous rendre à Caprée: enfin nous voilà sur le golfe napolitain avec huit nautonniers et une barque légère; au milieu des plus jolies grottes dans le rocher, nous relâchons à Sorrento, pour saluer le palais du Tasse; ce palazzo appartient au duc de Montfort, son descendant, il renferme peu de richesses: au-dessous, près de la mer, est un temple de Neptune qui devait si bien inspirer le génie du poète; puis, à peu de distance, est présentement une maison aux Jésuites.
Les orangers, les cédrats, les poncires étaient si chargés, qu'ils pliaient sous le poids des fruits, et leurs fleurs odorantes emportées par les doux Zéphirs, parfumaient notre route.
Nous remontons sur notre pirogue, et nous entonnons des cantatilles et des barcaroles:
À Naples, ville heureuse,La vie est gracieuseComme un jardin fleuri.
Sous ce beau ciel d'étoiles,Quand la nuit tend ses voiles,Le gai Napolitain
Chante la sérénade.Des concerts, des prières,Un ciel pur, des cratères,Voici Naples toujours.
La mer est couverte de filets qui restent sept mois dans les ondes, pour la poche du thon; plus loin, on aperçoit les ruines du temple d'Hercule. Ici c'est le villago di Massa. Nous continuons de voguer au milieu de ces merveilles; mais la mer, dont les bords sont couverts de soufre, devient houleuse, et offre un peu de danger: enfin nous débarquons à Caprée, île très-pittoresque, où résident quatre mille insulaires, et célèbre par l'éclatante victoire du général Lamarque. C'est à l'entrée du golfe de Naples que se trouvent les délicieuses îles de Caprée, d'Ischia, de Procida: dans ces deux dernières, les femmes ont conservé les habillements des anciens grecs. La physionomie des femmes de Procida et d'Ischia est empreinte du type grec; elles portent une longue robe flottante, elles vont jambes et pieds nus; leur taille svelte et étroite est emprisonnée dans un corset de velours, et sur leurs épaules, largement découvertes, tombent des flots de leur chevelure liée au sommet de la tête, à la manière antique. Nous avons vu, à Caprée, les restes du palais d'Auguste, ceux des douze palais élevés aux douze divinités majeures; on voit encore des ruines du Forum, des Thermes, l'emplacement d'une villa de Tibère. Nous descendons à l'hôtel de Salvator Petagno. Nous fîmes un bon repas dans cette île enchantée. Point d'ennuyeux laquais épiant nos discours, critiquant nos maintiens, murmurant d'un trop long dîner, se plaisant à nous faire attendre à boire, comptant nos morceaux d'un oeil avide; nous étions nos valets pour être nos maîtres. Nos hôtes sont fort aimables, musiciens et danseurs tout à la fois. Après le souper, ils nous régalent de la danse sentimentale dite la Tarentèle, plus joyeuse que le Boléro des Espagnols, et, au bout d'une demi-heure, nous nous mîmes à danser avec eux, au son de leur mélodieuse guitare. À la porte de leur hôtel sont exposées de grandes cornes, espèce de talisman ou d'amulettes, pour préserver de la Guetatou, mauvais génie ou la fatalité; les Messieurs et les Dames en portent de fort élégantes. Caprée est couverte d'oliviers, de vignes et de colza.
Dans notre barque, escortée de deux canots, nous nous dirigeons sur la grotte d'Azur ou des Nymphes, à une demi-lieue plus loin. La mer était si mauvaise, que des vagues monstrueuses et écumantes en obstruaient l'entrée et présentaient des risques à y pénétrer; nos nacelles disparaissaient dans l'abîme des ondes, et s'élevaient ensuite sur ces montagnes liquides, pour offrir le coup d'oeil de la mer irritée. Tibère allait s'ensevelir dans la grotte d'Azur pour oublier ses crimes; c'est une vaste voûte creusée dans le roc: la réfraction et la réflexion de la lumière, qui l'éclaire du haut en bas, produit ce beau bleu éclatant; en traversant la nappe d'eau qui est dans cet antre en communication avec la mer. Il y avait donc du danger à y pénétrer; nous virâmes de bord, d'ailleurs le temps menaçant d'empirer, traverser le golphe et se rendre immédiatement à Naples, offrait trop de risques; nous cinglâmes vers Castellamare, la côte nous protégeant un peu contre la fureur du vent; mais au milieu du trajet, la mer étant trop périlleuse, nous relâchâmes une seconde fois à Sorrento.
De jeunes filles formaient des couronnes parfumées, avec des fleurs naturelles, qu'elles mêlaient agréablement à leurs cheveux, et qui leur donnaient beaucoup de grâces. Leurs beaux fronts rayonnaient d'une gaîté naïve, leurs longues paupières voilaient mystérieusement leurs regards; sveltes et élancées, elles avaient, dans leurs mouvements, une souplesse et une agilité parfaite: comme la biche légère, elles bondissaient de rochers en rochers.
Aucune autre voie pour se rendre à Castellamare, que d'aller à pied ou sur des ânes, nous préférâmes marcher, la pluie venant surtout aggraver notre position; les filles du pays nous ont paru les plus jolies du royaume de Naples; de charmants accidents de terrains nous ont dédommagés de nos souffrances: c'était quelque chose de comique à voir que la débâcle de notre petite caravane. L'un tombait sur le sol glissant et mouillé, et se relevait dans un état qui n'annonçait point que nous étions dans le pays des Muses; un autre luttait avec la terre qui, comme un mastique, retenait la chaussure; dans cette perplexité, un de nos compagnons de voyage y laissa une semelle de botte, et fut obligé de continuer dans la boue comme un maraicher; nos manteaux nous ont préservés un instant de la pluie; mais, pénétrés eux-mêmes, ils devinrent si pesants, que nous préférâmes recevoir la rosée céleste sur nos corps et charger notre vieux domestique de place de nos dépouilles; celui-ci, qui ne fonctionnait pas aussi vigoureusement qu'un mulet, ne pouvait nous suivre; nos dames chantaient au milieu de ces aventures fâcheuses; enfin, n'en pouvant plus, nous nous arrêtons un instant chez de jolies fileuses de soie qui travaillent avec beaucoup de perfection, et qui nous permirent d'aller cueillir des pommes d'or ou des oranges dans leur jardin; grâces à ces ravissantes Hespérides, nous étanchâmes notre soif. Tout près, sont des cordes disposées parallèlement sur des montagnes, pour faciliter la descente de fagots à un four à chaux, exercice qui ne laisse pas d'être amusant à voir. Enfin, avec une pluie battante et pénétrés comme si nous avions fait plongeon dans la mer, nous arrivons à Castellamare sans avoir de quoi changer; les chaussures pleines d'eau, après avoir traversé des bois d'oliviers et d'orangers. Le Vésuve se fâchant cette fois et faisant entendre ses nombreuses crépitations; nous ne pûmes sécher notre corps tout morfondu. Nous avions devancé un peu nos dames, afin de préparer une voiture; pour comble de contrariété, nous eûmes mille difficultés à nous retrouver à Castellamare. Nous montons, ainsi imbibés d'eau, jusqu'à Naples, quittant cette mer couverte partout de bitume sulfureux: un changement de costume et un repas réparateur nous empêchèrent d'être malades des fatigues de ce voyage, que le beau temps aurait rendu si délicieux.
Nous renonçons au projet d'aller à Amalfi et à Poestum, débris de Sybaris, pour voir des ruines; nous en avions tant vues! Ayant déjà contemplé le beau palais de Caserte, il ne nous restait que des choses de peu d'importance à voir à Naples. Retourner par le même chemin, ne nous offrait pas d'intérêt, nous exposait d'ailleurs à la quarantaine qu'on ne faisait pas en débarquant à Ancône, Vénise ou Trieste; il y avait impossibilité d'entrer en Sicile, où le climat est doux, le sol d'une merveilleuse fécondité, pour visiter Palerme, Messine, Catane, les belles ruines de Syracuse, aujourd'hui si réduite de son ancienne splendeur; la quarantaine pour s'y rendre était de quarante jours, et les Siciliens fermentaient et se préparaient à secouer le joug du Roi. La pointe de Campanella, qui sépare le golfe de Naples du golfe de Salerne, est très-dangereuse, par un tournant d'eau, c'est auprès que passe le bateau à vapeur. Il ne nous restait donc d'autre parti, que d'aller chercher l'Adriatique, en parcourant les riches contrées de la Pouille.
De Naples, Foggia, Barlelte à Bari.
Ayant l'habitude de prendre toujours le coupé, j'en fis autant dans notre voyage de la Pouille; j'eus lieu de m'en repentir, car le coupé n'avait point de tablier, et rien par conséquent pour préserver du froid et de la pluie.
Nous arrivâmes d'abord à Cardinale, petite ville très-pauvre; toutes les femmes ont les cheveux d'un rouge très-prononcé: les montagnes sont des plus curieuses: en sortant de Cardinale, est Mougnania, où repose le corps de Sainte Philomèle; viennent ensuite les ruines de Monteforte; c'est là que s'excita la révolution de 1822 contre le Gouvernement Napolitain.
Nous voici, dans la belle ville d'Avellino, de quinze mille âmes, remarquable par son voisinage des Fourches Caudines, où les Romains furent défaits par les Samnites; les voitures y sont traînées par des boeufs. Dans l'Italie, on rase le poil des chevaux, comme dans le midi de la France, et souvent, sur la route, le conducteur leur fait une saignée. Les noisettes, qui ont donné le nom à cette ville, y sont un grand objet de commerce.
Nous devions continuer notre voyage le lendemain, dès cinq heures du matin; mais le voiturier ne paraissait pas; il nous avait dit qu'il attendait des voyageurs de Naples, que leurs affaires avaient retenus; comme nous ajoutions peu de foi à ses paroles, sur les dix heures, croyant qu'il nous jouait un tour, j'invitai un ecclésiastique de Naples, extrêmement aimable et notre compagnon de voyage, à m'accompagner à la police pour obtenir justice contre le voiturin.
Tandis que nous étions cheminant pour cet objet, nous entendîmes le voiturin qui nous criait: «Arrêtez, arrêtez, voici les voyageurs; ils sont dans cette voiture qui va lentement; ils viennent d'être dévalisés par des brigands.» Nous vîmes à l'instant descendre de voiture, dans notre hôtel, trois robustes athlètes, l'un était un officier des gardes d'honneur du Roi, les autres, deux gardes urbains dans leur domicile d'Otrante et de Bitonto; voici ce qui leur était arrivé: Après la descente de Monteforte, où nous étions passés huit heures avant, les voyageurs, à demi-endormis, furent tout-à-coup tirés de leur somnolence par le mouvement que fit la voiture pour s'arrêter: à l'instant, un Monsieur bien costumé ouvre la portière et invite les voyageurs à descendre, leur présentant la main pour éviter tout accident; les voyageurs, en se frottant les yeux, croient quelque chose de cassé dans le carrosse; ils descendent et se voient à l'instant couchés en joue par douze brigands du pays, armés de fusils, de haches, de pistolets, leur imposant d'obéir à la force. Que faire dans cette position, toute résistance était inutile ou mortelle. Le voiturin, spectateur indifférent, se tenait les bras croisés sur ses chevaux. Dans une malencontre si épineuse, l'officier du roi de Naples ne perdit pas la carte; il vida sa bourse pleine de pièces d'or, dans la main, et les glissa dans la portière de la voiture, près les vitres; les brigands s'en aperçurent sans savoir comment les retirer, se réservant de défoncer le panneau à coups de hache; ils commencèrent par faire l'inspection minutieuse des voyageurs, de la voiture, des malles et des valises; après avoir consommé un ample butin de marchandises et d'argent, entendant le bruit de voitures qui approchaient, ils commandèrent aux voyageurs de se mettre à genoux, pour ne pas observer leur fuite. Les voyageurs volés firent une déclaration à la justice qui, immédiatement, ordonna des poursuites. Quinze jours après, nous avons appris que huit de ces brigands avaient été arrêtés. Il y a déjà près de dix ans, qu'aucune levée de boucliers n'avait été tentée par des malfaiteurs, sur les belles routes de la Pouille.
Nous continuons de cheminer avec nos nouveaux voyageurs et des gendarmes comme escorte, que nous payions à frais communs pour notre sûreté, ce qui nous était très-utile à nous, pauvres étrangers, qui aurions été fort embarrassés pour nous remettre en fonds, en cas de malheur.
Le pays continue à être des plus jolis; nous couchons à Grotta. Dans notre chambre, il y avait une boulangerie et de petites souris qui voulaient dormir avec nous; malgré cela, nous nous amusâmes beaucoup de l'amabilité des Signorelle nos hôtesses. Nous admirâmes et nous palpâmes leurs jolis colliers de corail qui faisaient l'ornement de leur cou, parce qu'elles étaient encore célibataires; l'ecclésiastique et nos compagnons de route étant très-gais, nous passâmes joyeusement le temps.
Nous sommes distraits par les plus beaux accidents de terrains, mais la prudence exige d'être accompagné par la force armée. Il ponte di Bovino a acquis une certaine célébrité: des voleurs, qui s'étaient depuis longtemps distingués dans leur profession, furent pris; on leur coupa la tête et les mains, qu'on mit dans une cage, comme nous en avons vu à Naples, et qu'on exposa sur ce pont. Près de Bovino, il y a un harras de chevaux normands qu'on cherche à propager. Les montagnes, dans ces contrées, ressemblent à des nuages qui se succèdent, ou aux flots de la mer que le soleil teint des plus brillantes couleurs du prisme; jamais nous n'avons rien vu de si merveilleux. Les maisons forment un effet très-pittoresque, elles sont groupées sur le sommet des montagnes; la culture est si intéressante, qu'elle fait produire le centuple à cette terre promise: le froment, les oliviers y sont très-abondants; de nombreux troupeaux paissent dans la campagne; les haies sont remplies d'aloës. Dans les contrées que nous avons vues, les orangers nous ont paru les peupliers d'Italie.
Pour donner du repos à nos chevaux, nous faisons halte à la taverna del Giardino, espèce d'Arche de Noë; nous suivons nos coursiers dans cette humble hôtellerie; là tous les rangs sont réunis et confondus, prélats, prêtres, maîtres, domestiques, tables d'hôtes, râtelier, fourrages, gendarmes, cavalerie, jusqu'à des porcs qui circulent dans ce lieu public; nous avons promené dans les riches plaines du voisinage. La table d'hôte n'étant pas trop attrayante, nous mangions du pain et des oranges du Mont-Gargano, du prix de deux sous la douzaine, les plus grosses, ce qui nous creusait l'estomac et augmentait notre appétit au lieu de le diminuer. Dans cette excursion, nous faisions une récolte de noix de Galles, d'asperges sauvages, pour en faire une salade très-estimée des Italiens, admirant en même temps les beaux troupeaux de vaches qui prennent la fuite à notre approche, et qui nous refusent leur lait.
Les caroubiers, à la verdure éclatante, se mêlent à des groupes de pâles oliviers et d'aloës bleuâtres.
Foggia est une charmante ville de province, ses édifices sont bien bâtis; sa population approche de trente mille âmes; l'air n'y est pas sain. Il est rare de voir un plus joli jardin public; il y a des statues de grandeur naturelle qui imitent des ermites à s'y tromper. Nous sommes allés au théâtre; on y jouait une comédie toute sentimentale, que la foule applaudissait beaucoup, et que nous trouvions fort médiocre; au reste, la musique nous a fait infiniment de plaisir. Foggia est entourée de plaines aussi belles que la Beauce, et très-bien cultivées; la route continue d'être déserte, mais toujours fort curieuse jusqu'à Barlette.
C'est dans cette ville, l'ancienne Canne, si célèbre par la victoire d'Annibal sur les Romains, que se trouve la statue colossale en bronze d'Héraclius: un navire, qui l'apportait d'Athènes, ayant fait naufrage sur ces plages, on l'a retirée des ondes et on en a orné Barlette. La rade était très-agitée; la mer se brisait avec furie contre les roches, et il n'y avait pas de navires en partance. Nous nous déterminâmes à parcourir le littoral de l'Adriatique. Sur la route, nous trouvâmes des villes charmantes, entr'autres Trani, Molfette, Giovenazzo; la campagne est partout embellie de la plus riche culture; c'est le paradis terrestre de l'Italie: le grain, les oliviers, le mûrier, même multicaule, le caroubier se déployant comme un parasol, les vignes, tout y abonde. Les Turcs, les Maures, les Sarrasins ont mille fois porté le fer et le feu dans ces contrées.
En continuant de côtoyer la mer, nous arrivons à Bari, la seconde ville du royaume de Naples; sur le bord de la mer, comme la ville métropolitaine, elle a la forme d'un croissant: sa cathédrale, l'antique église de Saint-Nicolas, est extrêmement remarquable, et peut-être la seule renfermant des monuments égyptiens: deux boeufs apis soutiennent ses colonnes; il existe un tombeau de Charles d'Anjou, avec des statues très-indécentes; la cloche de cette cathédrale est immense; il y a en outre sous ce duomo, une église souterraine dont nous parlerons en traitant du pélérinage de Saint-Nicolas. On aperçoit de Bari l'Apennin Monte Angelo, si élevé et si effroyable; Saint Michel, suivant les relations du pays, y a fait une apparition. Quinze gendarmes, naguères, en voulant se frayer une route dans ces montagnes inhabitées, pour aller chercher, ou les Abbruzzes ou la Banlieue d'Ancône, tous dans ces Apennins redoutables sont devenus la proie des bêtes féroces, et n'ont laissé que leurs bottes et quelques vestiges de leurs désastres.
Les montagnes, en général, sont plus élevées dans l'intérieur du pays, que sur le bord de la mer. Les villes de l'Adriatique, à l'instar de celles de Naples, sont pavées de larges pierres.
Cet ecclésiastique, notre compagnon de voyage, padre Vita, professeur dans un collége de Naples, avec qui nous avions formé des liaisons si agréables par son esprit, son érudition, sa vraie piété pleine de tolérance et de savoir vivre, qui se prêtait aux circonstances d'une manière aimable, allait nous quitter; c'était une véritable affliction pour nous; ce moment fut triste. Nous fûmes pris au coeur de ce profond sentiment d'isolement qu'on éprouve dans un pays étranger. Mais tout finit en ce monde, même les meilleures choses. Avant de se séparer de nous, il nous donna une véritable marque d'attachement; il voulut nous recommander à un seigneur de ses amis: nous nous rendîmes donc sur les dix heures du matin dans le palais de ce patricien. Il se fait annoncer par un laquais: aussitôt ordre de nous faire entrer. Après avoir traversé plusieurs belles salles pleines de richesses, nous arrivons à la chambre à coucher; nous sommes extrêmement surpris d'être reçus par le seigneur et la signora, qui reposaient encore sur la couche nuptiale; étrangers à ces usages qui appartiennent au voisinage de la Turquie, je fus obligé de me faire violence pour ne pas perdre le sérieux; la signora laissait onduler ses cheveux; l'un et l'autre, comme l'aube matinale, étaient sans parure et sans ornement. À l'instant, de charmants enfants nous abordent et, par civilité, viennent respectueusement nous embrasser les mains. Le seigneur ordonna aussitôt à son laquais de nous servir le café au noir, que nous acceptâmes par urbanité. Il nous offrit une chambre dans son palais, et reprocha à l'ecclésiastique de ne nous avoir pas amenés chez lui à notre arrivée. Nous n'avons nulle part accepté des invitations aussi gracieuses qui nous auraient entravé et fait perdre la liberté pour visiter les curiosités du pays.
L'importante Bari n'avait, dans ce moment, aucun navire prêt à partir pour Vénise, Ancône, ou Trieste; obligés d'attendre une quinzaine, nous nous décidons à visiter le pays, but de notre voyage.
Nous ne connaissons rien de plus poétique qu'une promenade nocturne, sous le beau ciel de Tarente. Un immense horizon, de lointains paysages, le monde des invisibles se découvrant à nous, nous nous plongions avec ivresse dans l'infini des souvenirs. Le mugissement de la mer, la lourde cloche de la cathédrale, retentissant sourdement sous les pas du temps, nous annonça que l'heure était avancée. Nous nous dirigeâmes vers notre hôtel; tout annonçait déjà le repos, et ce silence n'était troublé que par les derniers soupirs d'une guitare dont la voix expirait au loin, et le chant monotone et tendre d'une mère qui endormait son nouveau-né.
Les campaniles de la terre d'Otrante ont des formes pittoresques, à la physionomie orientale: les uns sont de pierres blanches, les autres, en faïence peinte, offrent l'aspect de minarets; des croix brillent sur les faîtes.
De retour à Bari, nous mangeons d'aussi bonnes glaces qu'en France; nous nous délectons de la fameuse liqueur stomatico. À la locanda del Sole, nous étions aussi bien que des Français peuvent le désirer dans ces contrées; je ne conseillerai jamais d'y venir sans savoir la langue; il est si rare de trouver des personnes qui parlent français, notre consul même l'ignore. Ils étaient étonnés que nous eussions entrepris un si long voyage et moltissimo pericoloso. La cuisine est meilleure que dans la Pouille, ancienne dépendance du Roi Apulius, où on nous donnait, comme mets délicieux, des cervelles de chèvre frites, des mamelons de vache en ragoût; il est vrai que le fenouil et le macaroni, long de plusieurs coudées, étaient, comme dans toute l'Italie, le grand régal, l'alpha et l'omega des trattories italiennes, avec l'agneau bêlant et d'un jour; pour dessert, abondance de laitues, de fèves et de pois en gousses qui fondent dans la bouche des Italiens; la même serviette sert à tout le monde, pendant huit jours; on retourne les verres, au lieu de les rincer. Aussi, pour manger ce démesuré macaroni, gros en proportion, a-t-on des tables très-hautes, de manière que le menton est dans l'assiette comme dans un plat à barbe; autrement, le macaroni serpenterait autour de la bouche, semblable à des vers et à des ascarides.
Un artiste de Paris enseignait depuis peu de temps la peinture, en quinze leçons, par le moyen de décalcage et de découpures; il avait gagné, dans quelques semaines, quatre à cinq mille piastres; mais il faisait bien d'imiter les oiseaux de passage, il aurait échoué dans un long séjour.
Nous avons passé des soirées philharmoniques très-agréables; les Italiens chantent avec beaucoup de passion. Nous avons encore assisté à des scènes de prestidigitation et d'enchantements modernes; ils font sauter la coupe et filer la carte avec dextérité; ils nous ont prié de donner un échantillon de la magie française; mais nous n'avons pu répondre à leurs désirs; ils n'usent que de cartes espagnoles avec lesquelles nous ne sommes pas familiers. Ils excellent, en outre, dans l'équitation. Dans le jeu de l'escrime, ils se croient de première force; la main gauche ne leur sert point de balancier, comme chez les Français; ils l'approchent de la poitrine, pour les aider à parer les attaques et les ripostes. Nous avons applaudi à leurs comédies bourgeoises et à de jolies pantomimes.
Dans ces lieux, prospère très-bien le coton; nous en avons vu de vastes plantations se développer au loin comme un tapis mouvant. Le safran, le frêne qui donne la manne, et le chêne qui produit la noix de Galle y viennent très-bien.
Les paysans et les paysannes abattaient les olives à grands coups de bâton, comme des noix; elles tombaient blessées et meurtries; ils les laissent ensuite fermenter, ce qui leur donne un peu goût de rance, désagréable à nos palais, mais fort estimé par les amateurs de ces lieux.
La terre est si fertile, qu'il lui suffit d'être grattée pour lui confier la semence, et de recouvrir celle-ci, pour la garantir des oiseaux.
Enfin, nous faisons une seconde visite à l'église de Saint-Nicolas, où autrefois on couronnait les Rois de Naples; mais ce n'était pas encore le temps d'aborder le fameux pélérinage. Les ecclésiastiques, qui nous parurent très-recueillis, en chantant vêpres, nones et matines, sitôt l'office, traversèrent l'église, en riant, causant, fredonnant, presque dansant, se frappant l'épaule, comme David, en gaîté, devant l'Arche; mais sans être excités par le son mélodieux de la harpe.
La ville ancienne de Bari a des rues très-sales et très-étroites, pour avoir de la fraîcheur et se défendre, en cas de siège; les maisons sont aussi à terrasse. Dans les villaggi, la fumée en sort par un trou qui y est pratiqué: la nouvelle ville est bien bâtie, dans le meilleur goût, mais basse d'étages, pour multiplier les maisons; les rues sont alignées et très-larges.
Au milieu de la nuit, nous entendîmes une horrible tempête qui devait abattre les maisons, renverser les arbres, submerger les navires. Nous songions, avec effroi, aux périls qui poursuivaient le matelot, sur cette mer dont chaque convulsion était pour lui une menace de mort. Cette fois, vraiment, j'avais envie de rebrousser chemin, de retourner à Naples, et de ne pas exposer les jours de ma courageuse compagne, sur l'Adriatique, que Virgile appelle mer horrible, féconde en naufrages; mais de reprendre la même route, courir de nouveau le danger des brigands, faire la quarantaine, aller encore sur la Méditerranée, avoir les mêmes hasards; il fallait se décider à suivre son sort jusqu'au bout, et retourner dans sa patrie.
Nous avons voulu éviter Carybde; nous avons failli tomber en Scylla; toujours occupés à rechercher les moyens de rentrer en France, dont le doux souvenir se retrace si bien quand on est sur un sol étranger. Après avoir visité les quais limitrophes de la mer, nous promenâmes près du port. Nous ignorions qu'un espace était destiné aux personnes soumises au domaine de la santé, et qu'on ne pouvait leur parler qu'à distance convenable. Dans cette position, nous abordâmes sans défiance un capitaine de Raguse qui errait en attendant la fin de sa quarantaine, qui avait lieu le lendemain matin: nous l'interrogions pour savoir si son départ était prochain; afin de le rendre favorable à seconder nos désirs et à mettre promptement à la voile, je voulus me familiariser avec lui et prendre une prise de tabac dans sa tabatière: à l'instant, une voix de stentor se fit entendre, c'était un argus de douanier, cumulant les fonctions fiscales et sanitaires, m'annonçant que si mes doigts avaient fait descente dans la tabatière du capitaine, j'étais de bonne prise, et que j'allais subir la quarantaine. Heureusement que je m'étais arrêté sur le bord de l'abîme, que je m'étais seulement borné à une démonstration d'amateur; autrement, nous devenions sa capture, et il nous eût fallu essuyer une ennuyeuse captivité de dix jours, parce que ce qui venait de Raguse et de Corfou, était suspect de la peste et du typhus.
Mme Mercier et moi, nous promenions souvent sur le bord de la mer, cette partie de côte contient de la sèche, et est peu riche en coquillages. Souvent, nous voyions, sur les ondes, une forêt de mâts de petites barques de pêcheurs qui sillonnaient les flots, revenaient chargées de poissons, et répandaient sur le pays ces délicieux habitants des mers.
Nombre de mariages se font tous les jours dans les balcons et par des intrigues, à la faveur des entretiens nocturnes: de jeunes filles et des jeunes gens, qui n'ont pas d'autres moyens de communication, causent ainsi pendant des mois, et se marient, sans s'être jamais vus autrement que par les fenêtres ou à l'église. Qu'on se figure l'ivresse que doivent éprouver deux jeunes coeurs passionnés, le jour où disparaît le grillage qui les a séparés depuis qu'ils s'aiment; les entraves, les barrières, les grilles ne sont qu'une recherche de coquetterie ou de sentiment; l'un n'est jamais séparé de l'autre.
En général, l'éducation des demoiselles est fort peu soignée à Naples et dans le royaume; elles ont un vernis d'usage du monde; on les marie dès douze ans, et elles sont vieilles de bonne heure.
Les parents, sans énergie, avec aveuglement, faiblesse, et sans apprécier le prix des talents, laissent leurs enfants perdre le temps dans des futilités, source ordinaire de regrets amers pour les autres âges de la vie: beaucoup de jeunes gens végètent sans état au milieu des débordements que provoque l'oisiveté.
Un nouvel installé dans le mariage vivait dans la lune de miel avec sa jeune épouse: un frère, qu'il aimait tendrement, avait à toute heure l'entrée de son palais. Qui eût pu se persuader que, sous le manteau de la consanguinité, un frère aurait abusé du toit de la famille: ce perfide investit les avenues du coeur de sa belle-soeur, puis il l'enleva sans qu'elle y mît opposition. Le mari, justement courroucé, ne se livra point à la vengeance; il abandonna l'infidèle à son frère, et se borna à une simple séparation, c'était la grande nouvelle pendant notre séjour.
À Tarente, comme à Bari, les rues sont bordées de maisons enrichies de balcons encombrés de fleurs. Les signorelle font la conversation d'un palais à l'autre, en échangeant des sourires avec les cavaliers qui passent; c'est une flânerie délicieuse, une existence toute de bonheur, unfar niente adorable.
La chaleur, tempérée par des brises marines, le soir et le matin, est si forte au milieu du jour, qu'il y a nécessité de dormir, ou toujours de rester à la maison: en raison de cela, le dîner n'a lieu qu'à dix heures du soir. À onze heures du matin, la vie cesse comme par enchantement sur tous les points à la fois: alors le génie de la solitude s'empare de la cité jusqu'à la chute du jour.
Un Français, M. Ravenas est venu installer à Bitonto une machine à presser l'huile: dans le commerce, il y a beaucoup d'argent à gagner sur les huiles; l'un portant l'autre, les terres rapportent quinze pour cent.
Peu habitués à voir des Français dans ces lieux, nous étions regardés de près, depuis les pieds jusqu'à la tête, même par le clergé régulier; il est vrai que les femmes de ce pays ne sortent jamais, sauf le dimanche pour aller à la messe.
La législation, dans l'Italie, est le code civil français que nous y avons établi, modifié par les coutumes et les moeurs des localités; en général, le droit d'aînesse, qu'on a voulu ressusciter en France, contre l'équité et le bon sens, usage arbitraire qui allume l'inimitié et dégrade le coeur en excitant le venin de la jalousie, puisque le père doit également justice à tous ses enfants; cet usage féodal est proscrit dans les contrées de l'Adriatique.
Dans ces gouvernements, qui ne sont pas à bon marché, l'argent est la grande divinité, et les juges se laissent facilement corrompre. On peut dire qu'il n'y a point de justice: de là vient l'emploi du poignard, espèce de navaja ou couteau des Espagnols, pour se venger d'un affront ou d'une violation légale; c'est un frein imposant. Que l'action des tribunaux soit équitable, et bientôt cesseront les excès de barbarie et de surprise. Une rixe a lieu entre un Italien et un Français: l'Italien préfère laver la querelle en tirant un coup de fusil par une fenêtre, ou en le faisant tirer sur le Français qui passe dans la rue; la clef d'or trouvant le moyen de mettre un bandeau sur les yeux et la moralité des Juges: quelles garanties pour les personnes et les propriétés? Faut-il que de tels climats, qui sont le jardin du monde, et autrefois une pépinière de héros, soient ainsi dégénérés et tombés en quenouille!
À Bari, la douce intimité, qui fait le charme de la vie en France, est complètement bannie.
Accompagnés de seigneurs et de signore, signor et signore Domenico del Giudice, chez lesquels nous avions plusieurs fois dîné, à la recommandation du seigneur Liji di Vincenzo, Mme Mercier et moi, avec ce charmant cortège, nous nous transportâmes à l'église, souterraine de Saint-Nicolas, pour faire visite à ce pélérinage peut-être plus en renommée que celui de Notre-Dame-de-Lorette; arrivés à l'autel qui renferme les os du Saint, on aperçoit l'église souterraine, remplie d'ex-voto, en commémoration des miracles opérés par cette manne céleste. Ces ex-voto sont suspendus aux murs de la chapelle; il y en a de toute espèce: des jambes d'argent, des doigts, des bras, des chars, des bateaux; c'est tout-à-fait un cabinet de curiosités. Ils représentent des personnes tombées dans des précipices, dans la mer, en proie aux bêtes féroces, aux brigands, sous les roues des voitures, si l'on porte une bouteille ou fiole de la liqueur des os du Saint, on se trouve tout d'un coup arraché à ces dangers par l'omnipotence de cette eau miraculeuse. Les habitants de Bari y ont beaucoup de foi et de dévotion; de nombreux pèlerins viennent y faire des stations de toutes les parties de l'Italie, même des côtes de l'Albanie et de la Dalmatie. Voici présentement en quoi consiste le miracle quotidien: depuis des siècles, c'est-à-dire depuis la translation des ossements de Saint Nicolas, de Myr à Bari, on remarquait qu'il sortait de ses os une eau, liqueur ou manne inodore et ressemblant parfaitement à de l'eau distillée, incorruptible: dans la bouteille qui en contient, il y a quelquefois une végétation sous la forme de cryptogames; on en conserve, depuis des siècles, et ceux qui sont porteurs de cette eau, y ayant foi, obtiennent journellement des miracles; en général, le caractère des Italiens est d'aimer le merveilleux. Tout étincelle d'argent dans cette chapelle; des prêtres s'y tiennent avec grand recueillement. La chronique du lieu dit qu'un seigneur vénitien avait écrit à un ami de Bari, de lui expédier trois bouteilles d'eau du Saint; que cet ami, pour faire la fraude, avait envoyé deux bouteilles d'eau ordinaire, une seule de la manne précieuse; qu'arrivées à Vénise, les deux bouteilles d'eau, fraudées, se trouvèrent corrompues, l'autre, dans sa bonté, avec ses vertus prodigieuses.
Corroboré de tant d'apparentes certitudes, je vis un prêtre ouvrir une porte dans l'autel, se prosterner, et y pénétrer dans cette pieuse posture; allumant une bougie, la faire descendre à l'aide d'un grand bois, et rester ainsi dix minutes, extasié, pendant lesquelles je suspendais tout jugement, fermement décidé à croire, si je voyais le moindre sujet de le faire; c'est dans ces dispositions que je me présentai, sitôt que le prêtre se fut retiré, les seigneurs voulant nous faire honneur, je me prosternai pour remplacer le prêtre: dans cet autel souterrain, j'entrevis un tuyau d'une dizaine de pieds de longueur, éclairé par cette bougie qu'avait fait descendre le prêtre; au bout de ce tuyau, l'endroit s'élargissait et s'épanouissait: dans son milieu, je découvris un os reluisant d'humidité; je sortis de là sans avoir la foi plénière au miracle; car si l'os du Saint produit environ deux seaux de liqueur par jour, que le prêtre obtient en faisant descendre un bâton d'argent avec une éponge, puis il l'exprime dans un vase précieux; pourquoi ces saintes dépouilles sont-elles dans un lieu bas, obscur, dérobé et humide? Pourquoi ne pas rendre le miracle visible, en l'exposant aux yeux du monde pour le vérifier: je m'abstiens d'autre argumentation: nous sommes dans un siècle positif et mathématique, nous ne cherchons pas à raisonner sur le miracle, mais nous ne voulons pas être captivés sous des jongleries italiennes; nous voulons explorer si la source prétendue miraculeuse est respectable, pour empêcher le fablio et le romantique de duper les masses sociales.
À Bari, les dignités ecclésiastiques se font reconnaître par la couleur des bas et les cordons de chapeaux; les nuances bleues, vertes, violettes signalent un chanoine, un vicaire, un apôtre.
Nous vîmes dans la banlieue de Bari, le joli jardin de M. Macoo; il est orné de belles statues en terre cuite de Vénise; les feuilles et les fleurs des plantes qui sont dedans comme dans des vases, sortent par les yeux, la bouche et le nez de ces statues, ce qui donne une charmante scène florale. Nous avons aussi trouvé l'église de Saint-François une des plus riches de ces contrées. Les derniers rayons du soleil couchant se jouaient à travers les vitraux et les embrasaient de leur splendeur expirante; c'était l'heure de la prière; les ténèbres commençaient à envahir le temple. L'orgue soupirait de vagues et plaintives mélodies; un sacristain vêtu de blanc se perdait comme une ombre à travers les piliers. Quelques femmes, à genoux, au pied des autels, cachées dans leurs mantilles, confiaient au consolateur invisible de secrètes douleurs et des larmes mystérieuses.
Les habitants de Bari n'ont encore pour boire que de l'eau de gouttières. Des ânes, chargés de deux amphores à large ventre, font l'office de porteurs d'eau, s'arrêtent d'instinct devant chaque porte; ils distribuent l'onde rare et coûteuse. Comme l'eau douce manque, on a soin de conserver l'eau de pluie dans de vastes citernes, pour laver et arroser.
On peut dire que l'aspect de la nouvelle Bari fait un bon effet du côté de la mer et offre un charmant panorama. M. Melelle, un des plus riches négociants de cette cité commerçante, nous a fort bien accueilli. M. Jougla et sa dame nous ont témoigné beaucoup d'intérêt; nous trouvâmes un jour un signor couché devant de charmantes signore qui faisaient cercle autour de son lit pendant la sieste; elles avaient le cou très-découvert, suivant l'usage, et étaient chargées de colliers de coraux, de perles fines, de bracelets, étalant des grâces à l'aide d'un éventail. On aime tellement la musique, la mandoline et la guitare sont si en vogue, que chez un perruquier, deux guitares jouent sans cesse quand un patient se fait faire la barbe.
C'est dans les conversations de la rue et des chemins, qu'un voyageur découvre souvent les nuances les plus fines et les plus cachées du caractère d'un peuple.
Une française était une grande nouveauté dans le pays: les signorelle, nos hôtesses, vinrent un soir, au nombre de six ou sept, demander permission de palper devant moi Mme Mercier, pour voir si elle était bien de chair et d'os comme elles. Au reste, ces braves gens nous ont témoigné beaucoup de cordialité, quoiqu'en général, ils soient peu scrupuleux pour les moeurs, abus que la chaleur du climat excuse, ainsi qu'une complète ignorance, voisine de l'abrutissement. Qu'on laisse le flambeau de la presse et de la civilisation éclairer ces populations, on verra bientôt d'autres hommes donner l'exemple de la moralité et des vertus: les campagnes ne sont pas si dépravées; elles conservent mieux les impressions virginales.
Des omnibus, à l'instar de France, inventés autrefois par Blaise Pascal, circulent de Bari à Molfette.
Pour éviter les regards et de pénibles adieux, nous partons incognito de Bari, accompagnés du digne M. Jougla et de sa chère compagne: ils voulurent nous donner, jusqu'aux derniers moments, des marques d'attachement, ce qui entrait dans les vues de M. le Recteur de l'Université de Bari, qui nous portait de l'intérêt, en qualité de Français; il nous fit chaudement recommander à un capitaine de navire et à un seigneur de Molfette, il signor Francesco Rosso.
Arrivés à la ville de Giovenazzo, M. Jougla nous fit entrer au Sérail, vaste bâtiment ainsi nommé dans ces lieux; c'est une école d'arts et métiers, très-belle institution philantropique du Roi de Naples, pour les enfants trouvés; elle est parfaitement dirigée à l'instar de nos plus beaux ateliers de France.
Les Italiens de ces endroits, quand ils veulent appeler un subalterne, ils le sifflent comme nous sifflons nos jambes torses ou nos bassets; quand ils embrassent quelqu'un par amitié, ils ne l'embrassent jamais que sur une joue; ils ne prennent point d'eau bénite, en sortant de l'église, parce qu'ils disent qu'on est purifié.
Nous sommes à Molfette, que nous avions vue en passant; c'est une belle ville de quinze mille âmes; les marchés y sont très-animés; la rade est excellente; les femmes sont moins sauvages qu'à Bari, Brindisi, Otrante, Trente, où, quand un mari fait une invitation, aucune femme ne paraît; elles sont déjà un peu regardées en esclaves, et ne partagent point le gouvernement et l'administration de la maison comme maîtresses.
C'est de Brindisi que Cicéron partit pour Thessalonique, au jour de son exil, et que Virgile y exhala sa plainte dernière.
En Italie, le prêtre n'est point incarcéré dans un confessionnal; sa figure est à découvert, et laisse voir les fugitives impressions que ses pénitents produisent à la barre de son tribunal. Dans une église de Molfette, nous ne savons ce qu'il y avait d'amusant dans l'acte d'accusation d'une gentille pastourelle, mais elle excitait des assauts de gaîté au révérend père, au point de le rendre malade par des rires qu'il s'efforçait de modérer, son visage en était incarnat, menaçant d'apoplexie.
Nous étions très bien à Molfette, à la locanda de la Bella Napolitana; on nous servait avec une sorte de religiosité, et on avait pour nos personnes une véritable dévotion. Notre passeport n'ayant pas été visé par le gouverneur de Bari, nous fûmes obligés d'éprouver un retard. Il vaudrait mieux perdre sa bourse que son passeport sur cette terre étrangère; mille difficultés s'élèveraient pour se procurer une nouvelle carte de route. Mais la mer étant houleuse, il n'était pas prudent de lever l'ancre; d'ailleurs, il est dangereux de le faire quand les Apennins paraissent sombres et couverts de vapeurs.
Nous voici au moment du départ. Avant d'embarquer, trois docteurs indigènes, à figure hypocratique, nous examinèrent depuis les pieds jusqu'à la tête, avec beaucoup de curiosité, parce que nous venions des Gaules; ils nous tâtèrent le poulx et nous firent ouvrir la bouche pour admirer la langue française: la position béante et soporeuse devenant pénible; il nous prit une quinte de toux, et nous manquâmes de les couvrir de flocons salivaires. Notre locandier, par honnêteté, se refusa à nous faire payer le dernier repas; il nous donna encore une bouteille de liqueur que nous fûmes obligés d'accepter; plusieurs nous baisèrent les mains, jusqu'au cafetier qui était venu nous apporter des glaces et des bonbons. Les femmes ont des schals sur la tête et des bas de plusieurs couleurs. Les habitants sont hospitaliers, et aux coups de canon de départ, presque toute la population voulut voir embarquer un Français et une Française. La gloire de Napoléon a rendu le nom Français illustre dans ces lieux. Du temps des Croisades, le comte de Vermandois et d'autres Français s'étaient plusieurs fois embarqués sur ces plages, afin d'aller chercher la lumière de l'Orient, et de laisser peu à peu périr la puissance seigneuriale, au profit de la monarchie, en sapant les fondements de la féodalité.
Voyage sur l'Adriatique
Par honneur, le capitaine vint nous chercher en canot, afin de rejoindre notre navire à une lieue en mer; il avait fait provision de cages à poules et de volailles, sachant que nous nous accommodions peu de l'ambrosie italienne; nous avons planté sur ces rives la renommée que les Français ne vivent que de gallinacés.
Sur le milieu des ondes, nous apercevons d'un côté Molfette, de l'autre Trani, Barlette, Bisceglie, ensuite les sourcilleux Apennins, et surtout le fameux Mont Fredonia; nous traversons l'Adriatique jusqu'à l'Albanie, et, au milieu de la navigation, s'élève une furieuse tempête. Mme Mercier et moi nous occupions la chambre du capitaine, dans laquelle se trouvaient deux cabines pour les premiers officiers; Madame en avait une, j'avais l'autre en face: notre chambre était aussi bien qu'on pouvait le désirer sur un brick de cent cinquante tonneaux; douze fusils, des sabres étaient auprès de nos couchettes, suspendus comme l'épée de Damocles; quatre batteries en disposition de jouer sur le pont, en cas d'attaque des pirates qui infestent souvent ces mers; j'avais invité Madame à se coucher pour éviter le vomissement, ayant déjà la certitude du succès de ces précautions; j'en avais fait autant, et, pendant la tempête qui nous balançait rudement, au milieu de ces fortes secousses, je dormais d'un profond sommeil: il n'en était pas ainsi de ma chère compagne; elle s'aperçut que l'inquiétude régnait sur le pont: aux coups de tonnerre réitérés et aux torrents d'eau qui tombaient, elle vit entrer le capitaine avec des matelots qui descendaient des malles amarrées de chaînes pour les sauver du mauvais temps; puis une partie de notre équipage se prosterner aux pieds de Saint Vincent Ferrier, patron du navire, lui faire des voeux, prendre une bouteille de la liqueur de Saint Nicolas, et la jeter dans la mer, retenue par une ficelle. À mon réveil, l'orage était calmé; nous découvrions déjà les côtes de l'Albanie. Madame me raconta ce qui s'était passé; que, ne connaissant ni le capitaine, ni l'équipage, elle ne savait, au bruit de ces chaînes et de ces mouvements d'hommes, ce qu'on voulait faire et où on en voulait venir. Le capitaine me confirma les inquiétudes de la nuit; que l'équipage avait constamment été sur pied, tant le péril avait été grand. Cette mer ne ressemble à aucune autre par l'azur de ses flots et quelquefois par leur irritation inouïe. Enfin nous saluons des villages et des bicoques de l'Albanie; nous voyons des Albanais avec leurs spadilles, ou espèce de sandales en peaux de vache ou de chèvre, fixées à leurs pieds pour monter leur sol escarpé; ils portent une veste et de longues guêtres, des minarets et des kiosques viennent réjouir notre vue.
Nous apercevons la rade et la petite ville de Dulcigno: les habitants ont la réputation d'être des corsaires très-redoutables; à quatre lieues plus loin, à l'opposé de Bari, de l'autre côté de l'Adriatique, nous reconnaissons la rade d'Antivari et la ville de ce nom, à une heure de distance.
Nous sommes dans le voisinage de Scutari, si florissante jusqu'en 1831, par la cour brillante de Mustapha, mais présentement couverte de ruines; la Macédoine, la Morée ne sont pas très-loin de nous; mais nous ne pouvons faire d'excursion et aller visiter ces contrées si fécondes en souvenirs et si dignes du temple de mémoire; il ne faut pas nous écarter de notre plan; autrement, nous serions insatiables, et nous ne suivrions pas la pente si douce de nos affections, qui nous appèlent à chaque instant auprès de notre enfant chéri.
Voici donc cette terre subjuguée par le Croissant: ici la morale changerait-elle en changeant de climats. La force et la brutalité ont proclamé une jurisprudence diamétralement opposée à la nôtre; le beau sexe qui, dans les pays civilisés de l'Europe, contribue si puissamment à faire le bonheur de l'homme; qui, dans l'union conjugale, partage harmonieusement les soins de la maison, charme le coeur en même temps qu'il sympatise délicieusement par un échange de douces affections, et réalise parfaitement
Ce monde toujours beau,Toujours divers, toujours nouveau;
Le beau sexe, disons-nous, n'a d'autre espérance, sur les côtes qui s'offrent à nos regards, qu'un esclavage plus ou moins doux. Les femmes, sous la religion du Coran, se trafiquent comme des nègres, des troupeaux ou des marchandises; on en fait un objet important de commerce: jugez comme les places publiques où se tiennent les foires sont remplies de jolies brunes, blondes ou chataignes, au gré des amateurs; ce sont des incomparables Circassiennes, Géorgiennes, etc. On les offre même à des seigneurs, pour obtenir leur amitié, comme le plus digne présent qu'on puisse faire, et, dans de riches sérails, elles sont la propriété mobiliaire du Sultan et des hommes puissants de l'Islamisme.
Malgré l'esclavage, les femmes ne sont pas toujours malheureuses; dans un pachalik, un Pacha renouvelle souvent les beautés de son sérail; il a besoin de stimulant et de changement de mets pour exciter ses appétits immodérés; il charge donc des émissaires d'acheter d'autres esclaves qui peuvent lui procurer de nouvelles images enchanteresses. Une des femmes, bannie d'un sérail, qui aimait le Pacha par dessus toutes choses, même au prix de sa liberté, préféra la douce captivité d'être la familière du prince; elle conjura une nouvelle achetée, tremblante et en larmes, de quitter son pays, de lui laisser secrètement prendre ses chaînes qu'elle trouvait de roses et de soie. Elle n'eût pas de peine à obtenir cette faveur si peu enviée; elle retourna auprès du Pacha qui, nageant dans les friandises, croyait posséder une nouveauté; elle devint l'objet de son culte et de ses délices. Le seigneur apprit un jour le zèle de sa favorite; sa passion n'en fit que s'accroître; il s'attacha à cette déité, qu'il éleva au premier rang parmi ses femmes.
Présentement, nous apercevons Raguse, ville de six mille âmes, et dépendante de l'Autriche. Nous voyons plusieurs navires, entre autres des vaisseaux allemands; puis nous entrons dans le canal de l'Adriatique, formé par la nature. Le navire, avec ses voiles déployées, glissait comme une feuille emportée par la tempête, dévorait l'espace, en creusant l'abîme qui s'écartait en gerbes d'écume éblouissante et gardait long-temps encore un sillon bouillonnant.
Les côtes de la Dalmatie sont montueuses et stériles, l'olivier n'y prospère pas; les villages sont pauvres, vastes et tristes, offrant peu d'intérêt au voyageur; les habitants sont dépourvus du bien-être de la civilisation: cependant la voix des cloches nous fait quelquefois entendre ses religieux accents. Les marins, penchés sur le bord de l'abîme, adressent, avant chaque repas, une prière touchante à l'Éternel. Le poisson est si abondant dans la mer que nous sillonnons, qu'une partie en est couverte. Notre repas est sain et abondant; nous donnons la préférence au biscuit; nous laissons de côté les petits pains, que les vers endommagent, et qui sont très-facilement détériorés.
Voici comme notre marin cuisinier napolitain, que j'appelais le cuisinier du Roi, expédiait notre trattorerie: il commençait par plumer vivante notre volaille, puis il l'étouffait, la séparait avec son scapel, confiait aux braises ses succulentes fractions: les intestins étaient sa propriété et son festin. Au reste, rien ne nous manquait, ni la verdure, ni les petits pois, ni le potage au délicieux cavoli, ni le tendre agneau; ni la vaccine, ni les oranges, ni les cédrats, ni les friandises, ni le café, ni le stomatico ne nous étaient omis: au contraire, le capitaine et son second nous faisaient mille instances pour leur permettre de disposer nos repas de manière à nous exciter à l'appétit; ils poussaient même la civilité jusqu'à vouloir réduire nos viandes à leur plus petite expression, pour diminuer le travail de notre mastication; mais tant de bienveillance serait devenue importunité, et nous parvînmes, sans les offenser, à nous laisser office de nos soins et de nos répartitions stomacales.
Des brigantins de Scutari glissent et courent à pleines voiles; blanches comme des ailes de cignes; et semblent disparaître sous les flots.
Jusqu'à dix lieues, avant d'arriver à Trieste, nous n'avons plus à naviguer que sur un beau canal, que les hautes montagnes des Alpes préservent si bien contre les orages et les tempêtes. La neige brille comme la pointe d'immenses candélabres sur leurs sommets glacés. Surpris par un calme, nous fûmes obligés de relâcher à Scipolino, très-beau port dont la petite ville est habitée par des Dalmates, costumés à la Grecque. Quatre autres navires turcs, napolitains, grecs, mouillent en même temps que nous: les marins se décident à faire une descente; notre capitaine nous invite à l'accompagner, ce que Mme Mercier et moi nous acceptâmes avec plaisir, pour prendre connaissance des indigènes qui étaient sur la côte, au nombre d'une vingtaine: il nous semble encore voir leurs toques rouges, la longue barbe, qui décore leurs visages, à l'instar des belles statues italiennes, pour montrer l'homme dans sa primitive grandeur, avec les moeurs virginales de l'âge d'or; leurs ceintures, leurs larges cimetères, leurs pipes d'une toise, nous indiquant une partie du rivage pour caminer, mais nous interdisant leurs demeures, parce qu'ils ignoraient si nous avions à subir une quarantaine; nous promenons dans les limites, au nombre de quarante, avec des Turcs et d'autres nations qui ne parlaient que la langue grecque; un très-petit nombre savait l'italien, et tous ignoraient le français. Pendant ce temps, les officiers marins ne restaient pas inactifs; ils faisaient emplette de poissons; dans cette excursion, les terres nous ont paru ingrates, mais très-bien cultivées entre les roches, où se trouvent des vignes, des grains, des oliviers. Les habitants de l'Albanie et de la Dalmatie sont dans un état voisin de l'indigence. Nous entendîmes les sons d'une cornemuse qui partaient de l'extrémité de la montagne; cette musique pastorale était parfois interrompue par le rire et les cris des Dalmates qui se livraient aux danses champêtres. Les provisions étant faites, et la pluie venant nous surprendre, nous remontons dans notre canot pour regagner nos navires: le capitaine et le second nous donnent un très-bon souper de poulets rôtis, de salade, de petits pois grillés, de sardines fraîches, de poissons, de figues, d'amandes; il est impossible, dans ces parages, de faire un meilleur festin et avec plus de gaîté. Nous nous séparons pour ne pas refuser les pavots de Morphée. Dès l'aube du jour, restaurés d'une tasse de café au noir que le camérier nous apportait, nous levons l'ancre et nous appareillons.
Nous découvrons encore les Alpes couvertes de neige dans la Dalmatie, mais le mistral vient à souffler, nous sommes obligés d'aller contre le vent. Le mécanicien qui trouverait un agent moins pesant et plus économique que la vapeur, pour utiliser les bras des marins, dans un moment où Éole refuse son aide, ou dans un temps de bonace, rendrait un immense service à la navigation: souvent on est près du port, sans pouvoir y entrer, on manque de vivres, il faut recourir aux précieuses conserves alimentaires, faute d'un moyen facile pour lutter contre les vents et le calme, on est obligé de rester stationnaire exposé à périr faute de tout.
Mme Mercier, voulant jouir du beau spectacle de l'Adriatique, si souvent azurée, monte sur le pont: les marins s'empressent de lui préparer un sopha avec un manteau à capuchon sur un canon: la neige des Alpes, qui refroidit toujours le mistral, nous fait trouver la température froide sur ces mers. Ici, il y a nécessité d'une bonne constitution; une santé fragile aurait peine à soutenir ces changements de climat, à moins qu'un voyage en voiture ne l'eût déjà fortifiée.
On entendait le son lointain de la petite cloche d'un campanile et le bruit de la musette des pâtres qui conduisaient leurs chèvres dans les montagnes.
Les Dalmates sont fiers et guerriers: Tibère et Germanicus allèrent plusieurs fois les combattre, mais ils résistèrent long-temps, préférant la mort à la soumission.
Au moment où le soleil commençait à disparaître sous les flots, les vieux et jeunes marins livraient leurs têtes nues aux derniers rayons, de l'astre vivifiant, et priaient Dieu à haute voix.
Des embarcations de Raguse sillonnaient, de temps à autre, le moite élément; mais ces barques ne sont pas d'une grande dimension; alors je me félicitais que nous n'eussions pas pris à Bari un navire pour Raguse; Mme Mercier eût été fort mal dans de semblables bâtiments. Un vaisseau français, orné de ses glorieux étendards, nous apparaît sortant de Trieste: quelle satisfaction et quels battements de coeur, d'apercevoir des compatriotes loin de sa patrie; le sang de la grande famille circule avec plus de force dans les veines: on est flatté de voir le nom Français vénéré sur toutes les mers et sur tous les territoires: renommée acquise par nos brillants faits d'arme.
Les Dalmates comme les Albanais ont pour chaussure des peaux attachées avec des liens; de cette manière, ils sont plus alertes à franchir les montagnes et les routes raboteuses: la langue est fort différente de l'italienne, ayant beaucoup de rapport avec les Turcs leurs voisins; il se contracte souvent des alliances entre eux.
On peut dire que l'argent me venait en dormant: une certaine nuit, en me retournant, je sentais quelque chose de dur sous mon oreiller; je ne cherchai pas immédiatement à en pénétrer le mystère, et je pouvais me couvrir l'occipital ou les temporaux de larges bosses; je connus le noeud gordien, dès le lendemain, car avant de faire une descente sur le continent, le capitaine souleva le traversin de ma couchette et, en notre présence, sans précaution, il dénoua un gros sac contenant environ cinq mille francs en piastres. Nous eussions préféré que ce trésor eût été plus à l'abri; le moindre mousse pouvant faire main basse sur cette proie; mais les officiers avaient l'expérience que la plus grande probité régnait parmi l'équipage et qu'aucun ne pouvait se rendre coupable de larcin.
Plus on avance vers Zara, et plus ces parages sont semés d'îles et d'écueils; les marins ont besoin, pour y naviguer, de la science que donne l'expérience et l'étude.
Sur toutes ces côtes de l'Adriatique, malheur aux navires étrangers que la tempête pousse sur ces rivages; car il serait dangereux d'avoir trop de confiance en la bonne foi des riverains. Ils ont le visage bronzé, l'air farouche et sauvage; ils portent de longues moustaches, leurs cheveux tombent en arrière sur leurs épaules, leurs manteaux et hauts-de-chausses sont bordés en rouge sur toutes les coutures.
Cette ville que nous apercevons sur la côte voisine est Zara-Vecchia: puis, à deux lieues plus loin, en approchant de l'Istrie, c'est Zara-Nuova, capitale de la Dalmatie, qui par derrière est préservée des vents du Nord par les Alpes Malachia, en tous temps couvertes de neige, ce qui offre une perspective fort curieuse sur ces mers, quand le soleil éclaire les neiges de sa lumière radieuse. Un battement de tambour nous fait remarquer une revue autrichienne, aux portes de Zara-Nuova; les terres sont bien cultivées et l'olivier prospère dans ces lieux. Zara-Nuova, renommée par la liqueur marasquin, n'a qu'une population de dix mille âmes; les maisons sont bien bâties et couvertes en tuiles; elle est protégée par une tour quarrée remarquable et de grandes dimensions. À Zara, les femmes ont sur la tête une espèce de turban blanc garni de dentelle, une longue robe et une ceinture avec perles, elles portent, comme les hommes, des sandales antiques. En face de Zara, de l'autre côté du canal, sur l'île montueuse opposée, est une forteresse du fameux Barberousse.