CHAPITRE VI.

L'épine-vinette et le sorbier lancent leurs grappes de corail. Les plus faibles étendues de terrains inclinés sur l'escarpement des montagnes, sont aussi bien cultivées qu'un jardin; dans tous les bouleversements de la nature, au milieu de ces rochers détachés des montagnes et retenus par des arbres élevés dans leurs intervalles, on voit des signes de la patiente et réparatrice industrie de l'homme.

Dans ces passages étroits, on rencontre de jeunes voyageurs ayant une blouse en toile grise, de gros souliers, un havre-sac renfermant un bagage où ils ont rarement recours, si on en juge par leur extérieur.

Nous changeons de chevaux, après avoir fait une lieue; le postillon s'arrête, dit au courrier qu'il venait de laisser tomber son manteau sur la route, il nous fait attendre plus d'une heure; il avait été le chercher chez lui. En France, tolère-t-on de pareils délais; les entreprises générales des postes souffriraient-elles de pareilles infractions. Un conducteur de chevaux ne serait-il pas immédiatement expulsé. Nous devons cependant le dire, à la louange des Italiens, nulle part nous n'avons trouvé de postillons et voiturins pris de vin; ils ne s'enivrent point derosette, comme à Marmande; presque toujours un postillon français rit, se dépite, chante ou jure tout le temps qu'il est en route; si une montagne ou quelques mauvais chemins l'oblige d'aller doucement, il fait claquer son fouet par dessus sa tête, pendant un quart d'heure, sans rime ni raison; tout ce bruit, ce mouvement, viennent de cette aversion pour le repos.

Un postillon italien, au contraire, mène quatre chevaux avec toute la tranquillité possible; il ne chante, ni ne rit, ni ne s'impatiente; il fume seulement, et, quand il approche d'un défilé, il sonne de la trompette, pour empêcher les voitures d'entrer par l'autre bout, avant qu'il ait passé. Si vous lui dites d'aller un peu plus vite, il se retourne, vous regarde en face, ôte sa pipe de sa bouche, et continue à suivre exactement le même pas.

Au milieu de la nuit, je ne dormais pas, occupé, dans un passage si difficile, à veiller aux jours précieux qui m'étaient confiés, lorsque les roues, à quelques pouces des abîmes, trouvent de grosses pierres pour obstacles; nous allions verser, et descendre dans la mer, à quelques centaines de pieds. Je réveille les voyageurs, nous mettons à la hâte pied à terre, et nous laissons la voiture, avec notre Phaëton, vide de nos personnes, franchir ces périls. En attendant, quoique sur le minuit, guidé par notre sénateur et le génois, nous cherchons à visiter un Moulin à eau; les meuniers se livraient à quelques réparations; ils sont effrayés d'entendre des visiteurs nocturnes, ils croient aux farfadets et aux brigands; nous revenons à la charge, nous les lassons, ils nous ouvrent; ils aiguisaient des meules à la lueur lugubre d'une torche. Ayant eu un moment de conversation, nous remontâmes dans la voiture, qui avait déjà franchi la descente dangereuse.

À Final, nous sommes satisfaits de l'hôtel; tout y est meublé à l'antique; ce serait une bonne fortune pour les amateurs, puisque le rococo reparaît triomphant sur cette scène du monde. Nous fûmes fort bien traités, on nous fit manger d'excellents choux rouges et des fruits délicieux du Pomi Carli, fondant comme la beurrée d'Arembert. Le domestique de table ne trouvant pas notre appétit proportionné à la bonté de la cuisine, croyait, par scrupule de conscience, devoir nous exciter à faire honneur au dîner; il nous disait avec candeur: Mangez autant que vous pourrez, que vous mangiez beaucoup ou peu, les prix de table d'hôte sont ici fixés.

Nous n'avons point encore vu d'aussi belles églises qu'à Final; avant d'y arriver, nous avons eu à franchir la haute montagne de la Scatera; les voitures montent au moins douze cents pieds pour les descendre ensuite; des hommes sont postés de distance en distance, afin de prévenir les conducteurs de s'arrêter dans quelques endroits plus spacieux; car deux voitures ne peuvent passer de front; on descend par dix spirales parfaitement ménagées; mais on est bien dédommagé des périls et des craintes par la vue magnifique dont on jouit sur ces hauteurs, qui forment une barrière hardie et soudaine; ce sont de véritables limites naturelles.

L'aspect de ces montagnes est superbe, et produit dans l'esprit des sensations fort agréables, surtout lorsque la première fois Gênes et la Méditerranée s'offrent aux regards. En descendant une de ces collines couvertes de myrtes, d'oliviers, de grenadiers qui contrastent avec la stérilité du sommet des rochers, on oublie tout ce qu'on a enduré de pénible. Nous continuons la route; c'est un beau bois d'oliviers que nous traversons; plus loin, un jardin anglais composé de palmiers, d'orangers, de citronniers et de mûriers; puis nous franchissons deux montagnes, creusées en forme de voûtes; il est impossible de voir des sites plus riants; la nature était parée comme un printemps, la mer majestueuse s'élevait par fois jusqu'aux nues, venait mugir et expirer contre les rochers escarpés; des vaisseaux, des embarcations, des bateaux à vapeur sillonnant les ondes, tout cela est une variété curieuse. Nous commençons à voir des buffles imposants dans leurs allures.

Nous arrivons à Savone, où le Saint-Père Pie VI, sous l'empire, a été détenu au Palais de l'Archevêché. Les femmes, déjà comme à Gênes, ont le voile ou le schal sur la tête. Les ordres religieux continuent de se multiplier. Napoléon, dans le court trajet de sa gloire, a rempli tous ces états de travaux immenses; c'est lui qui a ordonné la route de la Corniche, si hérissée de difficultés: il s'est fâché contre l'ingénieur en chef d'avoir organisé cette route sur les points saillants des montagnes, tandis qu'elle pouvait être pratiquée au bas des rochers. On a regardé cet ingénieur comme vendu aux Génois, qui voulaient par suite conserver leurs remparts en cas d'invasion et d'hostilités.

De Gênes, Livourne, Pise à Florence.

Nous arrivons à Gênes, reine de la mer de Ligurie, vers onze heures du soir, et nous avions fait quarante-cinq lieues depuis Nice. Peu versés dans la langue génoise, nous eûmes un moment de difficulté pour nous rendre à la Croix de Malte. Notre facchino, c'est le nom des portefaix en Italie, nous faisant passer par des rues très étroites, je crus qu'il ne m'avait pas compris, et qu'au lieu de nous conduire à un hôtel honnête, il nous dirigeait dans une habitation moins convenable; les rues devenant si étroites qu'on avait peine à circuler, je me tuais de lui crier en italien, qu'il se trompait, et que nous allions mal. Dans presque tous les pays chauds, les rues sont très-resserrées pour conserver de la fraîcheur; autrefois même, dans le temps des sièges, cela rendait plus faciles les moyens de défense; enfin, après avoir bien circulé dans ces ruelles, nous sommes à la Croix de Malte; c'est un véritable palais: le vestibule en mosaïque et des jets d'eau y répandent la fraîcheur; l'escalier en marbre est fort glissant; c'était pour moi une difficulté de monter et descendre, je craignais vaciller et me casser la tête; notre chambre à coucher était magnifique; nous n'avons vu nulle part plus d'élégance; l'argenterie abonde et prend mille formes gracieuses. Beaucoup d'Anglais, et où n'en trouve-t-on pas! habitaient notre hôtel. Sitôt que nous sûmes les bureaux ouverts, notre première occupation fut d'aller chercher, à poste restante, c'est l'usage en Italie, nos lettres de France. Nous en trouvâmes plusieurs de nos parents, une de M. Perrin, l'un des estimables avocats de Nantes, mon affectionné du premier âge, dont l'amitié a toujours été sans nuages, par l'excellence de son caractère, sur lequel nous pouvions compter comme sur nous-mêmes, ainsi que sur sa charmante compagne. Cet ami nous donnait des nouvelles de notre cher enfant. Les lettres étaient très-favorables; la santé de notre rejeton allait à merveille. Nous remîmes immédiatement, à M. le Colonel Giraldes, Consul-Général de Portugal, des lettres que M. le Docteur Godillon, son beau-frère, nous avait chargés de lui porter; M. le Consul, avec de pareilles recommandations, nous accueillit fort bien, ainsi que ses dames, et fit tout ce qu'il put pour rendre notre voyage agréable. À Gênes, les femmes du peuple sortent avec un voile de toile peinte ou de mousseline gracieusement jeté en arrière de la tête, qu'on appelle Mezzaro; elles peuvent se promener seules avec ce voile, sans que personne le trouve mauvais: en général, les femmes sont mal mises, elles confondent la richesse et les ornements; elles se fardent avec du blanc, et sont couvertes, même les jours ouvriers, de bijoux d'or et d'argent; le dimanche, elles y ajoutent quantité de perles fines et de coraux: les dames, plus aisées, ont un voile blanc sur un bonnet qu'on nomme zendale; les jeunes filles sont parées de leurs cheveux, et portent un petit éventail à la main; les contadines quittent le voile pour travailler, et se mettent la tête nue aux ardeurs du soleil; la haute société, autant que possible, dans toute l'Italie, suit les modes françaises: si nous ne pouvons plus exercer l'empire guerrier chez ces peuples, la preuve de leur constante admiration pour nos usages, est qu'ils cherchent toujours à les imiter.

Les jeunes personnes ne font point apparition dans le monde avant d'être mariées; on les met fort jeunes en ménage, toujours par intérêt; il en résulte que les caractères et les goûts sont souvent fort dissemblables, et, en outre, excités qu'ils sont par un climat peu tempéré, jugez de la bonté des mariages et des causes du sigisbéat. Les femmes de soixante ans ont autant de prétentions, de coquetterie, et sont aussi peu couvertes que celles du plus jeune âge.

Les épouses sont tellement circonscrites dans l'administration domestique, que le mari a le pouvoir absolu; une princesse n'avait pas seulement permission d'ordonner le thé ou le chocolat, le prince avait donné délégation à son aumônier pour ses soins culinaires: la maîtresse du palais ne pourrait commander le turbot à la sauce piquante, sans l'agrément d'un Mentor.

Les maris, qui, dans bien des pays, prennent si facilement ombrage, ici, ne sont point jaloux de la constante assiduité des chevaliers servants autour de leurs dames: ces sages maris, qui portent chez autrui les prévenances que d'autres jeunes hommes ont déjà introduites dans leurs palais, se rassurent et concluent de ce calcul qu'ils se surveillent respectivement, et conservent le bon ton et la décence.

À Gênes, on mange beaucoup de macaroni, de saucisson cru, de jambon, de parmesan et d'un mets succulent composé de macaroni, d'huile et d'ail.

Les Piémontaises ont une voix retentissante.

À Gênes, les chaises à porteur se nomment portantines. Le palais Durazzo est le palais des anciens Doges: l'église Saint-Laurent est la cathédrale; mais celle de Sansyre est plus moderne et plus belle.

Les maisons, quoique très-élevées, ont de l'eau à tous les étages: la ville, bâtie en amphithéâtre, a la forme d'un demi cercle dont une partie est occupée par la mer et le port; l'autre, par les Apennins souvent couverts de neige; le port est dominé par une très-belle terrasse qui sert de promenade, et par le palais Doria, bâti sur le bord de la mer, à l'entrée de la ville, contre des rochers noirs et escarpés: ses colonnes présentent un aspect imposant sur ce port, où Christophe Colomb lança pour la première fois sa barque aventureuse, et commença ces périlleux voyages qui ouvrirent le chemin d'un nouveau monde, vers ces îles parfumées qui semblaient voguer comme des corbeilles de fleurs sur la surface tranquille de l'Océan. Dans cette mer des Antilles, dit Malte-Brun, les eaux sont si transparentes, qu'on distingue les poissons et les coraux à soixante brasses de profondeur. Le vaisseau semble planer dans l'air; une sorte de vertige saisit le voyageur, dont l'oeil plonge à travers le fluide cristallin: au milieu des jardins sous-marins ou des coquillages, des poissons dorés brillent parmi les touffes de fucus et les bosquets d'algues marines.

Dans la cour du palais Doria, on voit une statue d'André Doria, sous la forme d'un Neptune.

Des bandes de galériens travaillent à l'entretien du port, ou tirent de lourds charriots chargés de quartiers de marbre.

Le port franc est en avant de la ville; les marchandises de toutes les nations ne sont assujéties à aucune espèce de taxe; c'est un vaste entrepôt qui excite les étrangers à venir; rien n'est plus avantageux pour la prospérité d'un pays. Le peuple de la ville s'enrichit, mais, afin que le Gouvernement n'y perde pas, les marchandises qui doivent entrer dans la ville, par terre, sont assujéties à un droit de douane. À Trieste, à Vénise, dans plusieurs autres localités d'Italie, riveraines de la mer, le port et la ville adjacents sont exempts de droits qui ne pèsent que sur les marchandises sortant ou entrant par terre. Jugez quelles richesses dans ces cités maritimes, quelle affluence d'étrangers viennent y porter leur industrie et leurs trésors.

À Gênes, il y a une telle liberté de culte, que les Turcs y ont une mosquée.

Les habitants ne balaient jamais devant leurs maisons. Des galériens enchaînés deux à deux, munis de longs balais, traînant avec lenteur un tombereau, nettoient matin et soir les quartiers de la ville.

Les fontaines n'ont aucune ressemblance avec celles du midi de la France; à Gênes, c'est une imitation d'après nature des rochers, qui font tomber l'eau goutte à goutte dans des conques à l'ombre des orangers, où bondit la gerbe d'eau vive sous des arcades de citronniers en fleurs. C'est un roulier qui fait désaltérer ses chevaux dans un petit bassin de Carrare; plus loin, des passants étanchent leur soif à des robinets pratiqués exprès.

Comme nous l'avons déjà dit, presque toutes les rues sont obscures, rapides, étroites; les voitures alors ne peuvent circuler, et les dames de distinction se font porter dans des chaises, précédées de plusieurs laquais. Les hautes et sombres murailles qui se trouvent en face des maisons, rendent les étages inférieurs extrêmement sombres et désagréables; les pièces d'honneur occupent ordinairement la place de nos greniers!

Une seule rue, en ligne irrégulière, qui prend les noms de Strada Nuovissima, Strada Balbi et Strada del l'Annunziata, se fait remarquer par la longue suite des palais Doria, Durazzi, Fiesque, Brignole, Serra, surnommé le Palais du Soleil; rien d'éclatant au monde comme cette succession monumentale de portiques, rangés sur deux lignes, divisés par un pavé de granit doré par cette douce et vaporeuse lumière que le Ciel italien aime tant à prodiguer; on passe des heures en extase devant ces portiques, ces escaliers défendus par des Lions; là se promènent de jeunes et jolies femmes nées pour ces bosquets et ces lieux enchanteurs: sur le pavé poli de ces dalles, passent légères d'autres femmes brunes, fraîches et blanches; souvent ce sont les Grâces, une procession et un cortège admirable de Vénus.

La Salle de Spectacle est aussi fort belle; l'étiquette, comme dans tous les théâtres d'Italie, est d'y rendre visite aux personnes qu'on connaît. La ville étant commerçante, le peuple est laborieux, mais le luxe est sa passion; les femmes excellent à faire des broderies qu'elles confectionnent avec autant de facilité, que nos dames champêtres à tourner le fuseau. La rue occupée par les orfèvres est très-curieuse; nulle part la bijouterie ne travaille aussi bien l'argent, qu'elle sait transformer de mille et mille manières: c'est une profusion d'ouvrages d'or, d'argent, de filigranes, d'agraphes, de bagues, de boucles d'oreilles, de chaînes, de peignes et de coraux.

L'église de l'Annonciation a dix-neuf autels en marbre ainsi que la chaire ornée de pierres précieuses, de dorures, etc.; elle appartient aux Franciscains; on y voit plusieurs beaux tableaux: un entr'autres, au-dessus de la porte principale, représente un homme rompu sur une roue, avec tant d'expression, qu'on croirait qu'il a été formé d'après nature; il y a encore un joli jeu d'orgues et des stalles fort remarquables. L'usage est de quêter avec de petits sacs attachés au bout de longs roseaux que plusieurs hommes font mouvoir à la fois avec cadence; ils sont si agiles dans cette manoeuvre que, n'étant point accoutumés à ce genre d'exercice, et surpris d'entendre soudainement derrière nous ce bruit argentin, nous détournant subitement pour reconnaître ce nouvel enchantement; nous le fîmes avec tant de vitesse, que nous manquâmes de nous disloquer le cou et de devenir torticols. C'est dans cette chiesa que nous entendîmes pour la première fois prêcher en italien; peu accoutumés à l'euphonie de cette langue, où le geste est abondant, prononcé, et marche avec autant de célérité que la parole, nous crûmes que l'apôtre, dans un mouvement oratoire, allait s'élancer de la chaire, pour écraser dans sa chute, comme une bombe éclatante, ses débiles auditeurs, et les réduire en cendre. Il y a beaucoup d'écorce de dévotion avec une alliance d'immoralité: l'église est souvent une réunion où l'on fait le sentiment, et où les brillantes toilettes de Gênes viennent se repaître de douces illusions, organiser d'intéressantes coquetteries qui finissent par n'être plus innocentes: tout cela est peu édifiant sous les voiles du sanctuaire. Des fashionables portent le livre de prières, offrent des fleurs à leurs maîtresses, et les accompagnent le matin à la chiesa de l'Annunziata. Le soir, à la promenade de Strada Nuova, ils présentent des bouquets où se mêlent le feuillage de geranium avec les fleurs de myrte, et les placent soigneusement dans le mouchoir brodé.

Nous avons vu dans l'église de l'Annonciade le tombeau du duc deBouflers, mort à Gênes, en commandant les troupes françaises.

Le palais Durazzo a un escalier magnifique, les murs sont enrichis de fresques, les planchers de marbres et les plafonds dorés. La galerie renferme une collection curieuse de statues, de sculptures et de portraits de famille par Tintoret. Le palais Spinola, remarquable par sa belle façade, possède une Vénus du Titien; vient ensuite le palais Brignoles, si intéressant par le portrait de la belle princesse Brignoles, improvisé, à son insu, par le peintre Vandych qui, l'ayant vue à l'église, et brûlant de flammes pour sa ravissante beauté, put, de retour chez lui, parfaitement former sa ressemblance. Le prince Brignoles prie un jour Vandych de faire le portrait de son épouse; le peintre ne demanda que quelques heures de séance; seul avec la princesse, il ne s'occupa d'autre chose que de lui déclarer son amour. Il se retira passionné, et envoya immédiatement le beau portrait parfaitement ressemblant; tout le monde en fut dans l'admiration et la surprise; mais la princesse ayant été indiscrète, compta à son mari les sentiments de l'artiste; le prince en prit une telle colère, qu'il appela Vandych à un combat singulier; l'affaire se termina sans tirer la lance, mais ce fidèle adorateur, consumé d'amour, périt peu de temps après, ne pouvant apaiser les feux qui le dévoraient.

Dans une des salles du palais Balbi, il y a un plafond décoré de fresques qui représentent la naissance de l'Homme, le Destin, le Temps, les Parques. On est occupé à terminer le palais de Christophe Colomb qui, avec celui de l'Université et de tant d'autres monuments, doivent être regardés comme admirables.

Les palais Doria et Ursi semblent avoir épuisé Carrare, et se reposent le front couronné de jardins. Le palais Serra, tout en marbre, est décoré de caryatides à l'extérieur: on vous reçoit aussi dans ces fabuleux salons de lapislasuli et d'or, à colonnades corinthiennes ornées de sphinx, noirs, dont les hautes croisées s'ouvrent sur des pavillons de marbre: partout, dans ces nombreux palais, aujourd'hui séjour de solitude et de silence, sont des galeries de tableaux des plus grands maîtres. Le dimanche, dans cette cité, toute la gaîté et les parures des habitants étaient déployées; le devant des maisons était plein de gens qui prenaient l'air en causant; les boutiques étaient fermées; à chaque vicolo ou petite rue, on voit un oratoire; des madones avec des couronnes d'étain toutes neuves, les saints portant des guirlandes de lauriers, des lanternes de papier suspendues de tous côtés; des chandelles brûlent devant ces autels en plein vent, et annoncent les fêtes pieuses qui doivent avoir lieu le soir; partout on voit faire des offrandes, marcher des processions; des moines et des religieuses prient ou mendient; mais ils n'ont point la physionomie composée ni austère; ils sont gais, ils rient, ils prient, ils chantent.

À notre hôtel, on nous a demandé si nous voulions du café au blanc ou au noir; le luxe y brille, et les sonnettes sont répandues dans les lieux les plus modestes.

Dans des tratoreries, ayant été séduits par de fort mauvais ragoûts italiens, nous ne voulions plus nous rassasier que de poulets rôtis, d'oeufs et de salades.

L'histoire de ce peuple puissant de l'Italie, de son éclat et de sa décadence est trop connue pour en faire mention. Les Italiens sont sous le gouvernement de princes absolus: l'autorité y est en général assez paternelle, et la liberté n'est pas trop limitée, sauf la défense expresse de s'immiscer dans les ressorts du pouvoir, qui ne pardonne rien là-dessus. En général, les voyageurs qui ne visitent les peuples que pour s'instruire, n'ont d'autres désagréments que ceux des douanes et des passeports.

Dans des climats voisins des montagnes couvertes de neiges, et l'usage excitant les femmes à aller tête nue, il y a beaucoup de cécité, ce qui serait une bonne fortune pour les occulistes qui voudraient se fixer à Gênes.

Les services publics ne se font point avec la même prestesse qu'en France; le courrier n'a pas tant de célérité; après lui, il n'y a point d'autres entreprises que les voiturins. Cette manière de voyager est assez agréable pour connaître le pays; le vetturino fait douze lieues par jour, vous couche et vous nourrit pour l'ordinaire assez bien, avec l'éternel macaroni; vous trouvez encore des voyageurs souvent agréables qui vous font oublier les fatigues de la route. Le vetturino vous prend à votre demeure, et vous conduit à votre destination jusqu'à votre hôtel. En général, il fait plus cher à voyager en Italie qu'en France.

À Gênes, les maisons sont couvertes en ardoises; les habitants sont fort civils et fort obligeants, quoique vindicatifs.

Les hauteurs qui dominent la ville sont couronnées, à leurs extrémités, de villas suspendues comme dans les airs; la Méditerranée étend au loin ses vagues bleues, et la chaleur de l'automne est tempérée par des brises alpines.

La villa Pallavicini a la Grotte Pestiaire en coquillages admirablement disposés; l'eau y tombe sous mille formes gracieuses. La villa Spinola, au comte Negro, charme à la fois l'imagination et le coeur: des gazons, quantité de ruisseaux, venant des montagnes, serpentent mollement dans les jardins anglais; des fleurs brillent avec toutes les nuances de la verdure: ce jardin se compose, en grande partie, de pins, de cyprès, de mélèze, de chênes verts: à ces arbres divers se joignent ceux du printemps, des lilas, des tilleuls, des platanes; le concert des oiseaux, le silence des bois, le murmure des fontaines, tout cela vous pénètre par tous les sens. Nous avons aussi remarqué de très beaux caféiers dans les serres chaudes. Les facchini se sont appropriés le partage de la ville; les domestiques d'un albergo n'oseraient toucher du bout du doigt à un seul article de votre bagage, pour le transporter de la voiture dans la maison, sans s'exposer à de terribles représailles de la part de ces portantini. La plupart des villas décorant les points culminants des roches, sont inaccessibles aux voitures et aux chevaux; on est obligé de se faire porter par les facchini très-adroits dans cette gymnastique, ayant les pieds aussi sûrs que les mules de Peblo.

Nous trouvions à nous rendre à Livourne, avec un voiturin, par Parme et Plaisance, villes qui n'ont rien de très-remarquable; mais nous étions bien aises, quoique cela fût plus dispendieux, d'essayer un voyage sur la Méditerranée, en bateau à vapeur.

À l'hôtel, on nous annonce qu'Il Real Ferdinando di Napoliallait partir dans quelques heures; nous nous empressons de traiter de notre voyage et de nos bagages; et, ayant fait nos adieux aux personnes qui nous avaient si bien accueillis, nous nous rendons peu de temps après à bord.

À peine sommes-nous embarqués, que nous apprenons que lePharamond de Marseilledoit partir à-peu-près à la même heure que nous: nous avions regret de ne pas faire ce voyage avec des compatriotes; nous fûmes heureux de nous lier avec un Suisse, négociant de Naples, extrêmement aimable, qui nous fit passer agréablement le temps: au reste, nous avons eu à nous féliciter des bons procédés de l'équipage.

La vapeur est échauffée, la fumée sort en abondance des cheminées en tôle, et s'élance dans les airs comme des nuages: le signal du départ est donné; la clochette fait un bruit que les ondes répètent, ainsi que les échos: nous levons l'ancre, et nous quittons peut-être pour toujours la superbe Gênes, emportant le souvenir de ses merveilles et de ses splendeurs: bientôt elle n'est plus pour nous qu'un point imperceptible sur l'horizon.

Sans être méchante, la mer devient houleuse; nous croyons que, pour éviter d'être incommodés, il vaut mieux rester sur le pont; M. Roessinger nous donne à manger des bonbons en sucre; nous nous repentons bientôt d'avoir cédé à ses politesses. Les exhalaisons alcalines et bitumineuses de la mer nous pénètrent, irritent notre estomac, et le prédisposent à des purgations déjà excitées par les vibrations répétées du navire. Au reste, nous ne sommes pas les seuls indisposés, et presque tous les voyageurs sont plus incommodés que nous: c'est un spectacle fort amusant (parce qu'on ne redoute pas la gravité du mal) de voir des cuvettes se distribuer partout; les mousses occupés à nettoyer le pont, les figures se décomposer, devenir hypocratiques, les borborigmes, les éructations se faire entendre semblables aux coups de tonnerre qui se multiplient; des voyageurs, tantôt comme de stupides statues enveloppés de manteaux et sans faire de mouvements dans la traversée, tantôt voulant circuler sur le pont, vaciller et tomber; les uns jurant, tant ils souffrent, les autres se roulant et se crispant; c'est comme si on avait pris de forts purgatifs. Les acclimatés à la mer rient et s'amusent de ces scènes burlesques. Suivant un habile naturaliste, l'union de l'air et du feu a produit l'acide primitif; l'acide primitif, en s'unissant à la matière calcaire, a formé l'acide marin qui se présente sous la forme de sel gemme, dans le sein des terres, et sous celle de sel marin dans l'eau de toutes les mers: cet acide marin n'a pu se former qu'après la naissance des coquillages, puisque la matière calcaire n'existait pas auparavant.

Parfois, la mer est phosphorescente; on voit sortir de l'eau, par les palettes, une lumière scintillante. La nuit arrive, les étoiles qui ornent la voûte des Cieux avec tant de majesté se reproduisent sur les ondes comme dans un miroir; mais l'agitation de la mer donne à ces globes lumineux une apparence de vitalité. Novices dans la marine, nous pensions toujours que l'air et la fraîcheur de la nuit nous empêcheraient d'être malades. Erreur, la transpiration suprimée agissant avec plus de force sur l'estomac et les intestins, augmentait le malaise qu'une douce transpiration aurait diminué.

Je veux faire un essai de notre chambre à coucher, afin de donner du repos à Mme Mercier; mais j'ai peine à descendre l'escalier; j'éprouve deux soulèvements d'estomac avant d'y arriver; je remontai immédiatement; ce ne fut qu'une heure après que la fraîcheur de la nuit se faisant sentir plus vivement, je déterminai Madame à y descendre. Sitôt couchés, nausées, mal de mer, efforts pour vomir, tout cela nous quitta, pour toujours. Plus tard; sur l'Adriatique, nous avons pris ces précautions de l'hygiène; nous nous sommes couchés: il paraît que la posture du lit est bien plus favorable à la santé contre l'impression de la mer. L'oscillation du vaisseau ne se fait pas autant sentir que quand on est debout; alors la moindre émotion des vagues ébranle le corps entier et le dispose aux vomissements. Il y en a qui souffrent beaucoup et qui en sont cruellement affectés, d'autres le sont très-légèrement: nous nous sommes trouvés dans cette catégorie.

Enfin nous apercevons Livourne et son lazaret. LePharamond, quoique arrivé quelques heures avant nous, n'était pas encore débarqué; notre navire napolitain ne marchant point aussi bien et étant venu le dernier, fut néanmoins expédié sans délai, en sa qualité d'italien. À l'instant, quantité de faquins nous entourent sur des pirogues, nous faisant offre de nous mettre à terre avec notre bagage; nous convînmes de prix pour quatre paoli ou deux francs, parce qu'on nous avait entretenus de ce qui était arrivé à un jeune Anglais qui, n'ayant pas passé de marché, ce qu'il faut toujours faire en Italie, débarqué, on eut l'effronterie de lui demander vingt-cinq francs. Rien de plus dépravé que les faquins de Livourne; un coup de couteau ne leur coûte rien à donner: il est bon, pour, éviter cela, de prendre les plus grandes précautions, et de chercher à descendre avec quelqu'un du pays. Les autres canotiers que vous n'avez pas favorisés de votre choix, vous donnent mille malédictions dissonnantes, et vous font des grimaces toutes plus bizarres les unes que les autres, en forme de tête de Méduse, avec ses affreux serpents; ils ont l'aspect de satyres ou de harpies.

Livourne fait un commerce très-animé; le port, pour ce qui vient du dehors, est exempt de droits, comme nous en avons déjà parlé: les rues sont bien alignées; la population est active et aisée; les cultes, quoique le gouvernement soit absolu, sont pratiqués avec une grande liberté: Les Juifs ont un quartier à part, un cimetière, et une synagogue des plus belles de l'Europe; il est difficile de voir plus de richesses réunies; nous l'avons visitée dans les plus minutieux détails, toujours le chapeau sur la tête, conformément à l'usage des Israélites. Le Judaïsme s'est conservé vivant au milieu de la sainteté; comme un phare lumineux, pour montrer la base du Christianisme. Nous avions pris, à l'hôtel des Suisses, un domestique de place, afin de nous éviter les difficultés, de ménager notre temps et de voir en peu d'instants beaucoup de choses. Mais Livourne n'offre guère de monuments remarquables. Quant à notre guide, il était impossible d'en avoir un meilleur sous tous les rapports: il nous conduisit chez M. le vice-consul de Portugal, qui nous reçut parfaitement, sous les auspices de M. le colonel Giraldes; nous admirâmes la beauté de ses appartements en peintures à fresques; au lieu de parquets, c'étaient de très-belles mosaïques dont la durée est sans fin, et qui revenaient par salle à quatre cents francs; je ne sais pourquoi nous n'importons pas ces usages magnifiques et splendides pour l'ornement de nos édifices, au lieu de riches tapis qu'il faut si souvent renouveler.

Il vient beaucoup de femmes grecques à Livourne, pour former un sérail et faire commerce de leurs charmes.

Nous allons ensuite nous mettre en fonds chez M. Violergrabaud, banquier, auquel M. Gonin de Marseilles avait eu la bonté de nous recommander; nous recevons de toutes parts les offres les plus gracieuses.

Nous avons visité plusieurs magasins, les objets de luxe et de toilette y sont d'une beauté infinie; nous nous sommes bornés à de jolies emplettes d'albâtre que, malgré l'emballage, la route a en partie brisées.

Nous cheminons au train de poste dans un voiturin pour Pise; nous essayions cette manière de voyager. Nous voici donc transportés au sein de cette délicieuse Italie, si féconde en souvenirs! Nous foulons le sol sacré, patrie de tant de héros! Nos yeux ne se lassent point d'admirer; les moindres choses deviennent pour nous des merveilles et un motif de ravissement.

Les boeufs sont tout blancs ou tout noirs; ils ont un anneau au nez, comme les porcs de France, dans lequel sont passés des guides; ils sont aussi attelés avec des colliers. Les chevaux ont sur la sellette une éminence en amphithéâtre pour élever les brancards; l'essieu aussi n'est pas au milieu de la voiture; ils prétendent moins fatiguer les coursiers par cet appareil.

La terre est cultivée comme dans nos pays; mais les vignes grimpent jusqu'aux sommités des ormeaux, et forment des guirlandes de verdure dans les champs.

Nous arrivons à Pise, en peu d'heures. Les rues sont pavées en larges pierres de moëlon; nous apercevons la jolie chapelle de la Trinité, et nous descendons au bon hôtel Luxor. L'Arno sépare la ville en deux. Les femmes du peuple portent des peignes très-hauts d'étage. De grand matin, nous allons voir la piazza di Cavalieri et la fontaine San Ferdinando.

Santa Maria Della Spina, autrefois temple paien, d'une architecture gothique, mêlée à l'arabesque et à la mauresque, possède une tîge de la couronne d'épines de Jésus-Christ.

Le célèbre Campanile, comme il a été dit, le Dôme, le Baptistère, le Campo Santo, sont des monuments incomparables, et n'ont point de fracas autour d'eux; ils s'élèvent sur une belle et verte pelouse semée de marguerites et de fleurs agrestes: rien de touchant comme cette association d'édifices catholiques.

Toute la vie du Chrétien est là: le Campanile semble se pencher sur la cité, pour appeler le néophite; le Baptistère le reçoit pour le faire chrétien; l'église s'ouvre pour le sanctifier; le Campo Santo pour l'ensevelir. La cathédrale a deux rangs de colonnes antiques, au nombre de quatre-vingt-dix.

Près la tour inclinée, ou le Campanile, qui nous a paru être la solution de la solidité du plan incliné, est une église magnifique ainsi que le Baptistère remarquable par un écho; le Campo Santo est auprès de ce groupe étonnant; c'est un vaste cimetière enrichi de peintures à fresques, de statues et de tombeaux d'une belle architecture. Tous ces marbres, toute ces épitaphes; ce long cloître, ce silence, cette solitude, cette terre, ces grandes renommées, ces siècles, remplissent des plus touchantes émotions.

Les quais de Pise se dessinent avec pompe aux yeux du spectateur, surtout depuis la porte Della Piaggia à celle Del Mare: le palais et les belles maisons élevées sur ces quais, et les trois ponts qui ouvrent la communication des quartiers Sainte-Marie et Saint-Antoine, forment un coup d'oeil séduisant, varié par les barques de pêcheurs et les bateaux de transport se croisant continuellement sur la rivière, qui se jette à deux ou trois lieues dans la mer. Dans l'église San Pietro, bâtie sur les ruines de ce port (car la mer a encore ici reculé ses limites), nous avons vu une large pierre où Saint Pierre attacha l'ancre de sa barque, quand il visita Pise. Sur la place des Chevaliers, on voit la tour nommée Torre Della Fame, dans laquelle mourut de faim le comte Gobino. En entrant par la porte du Lucques, nous avons remarqué les ruines des bains de Néron, présentement occupées par des horticulteurs, et le canal de Livourne commencé par cet empereur.

Au carnaval de Toscane, on attache des morceaux de papier sur le dos des passants, on les accompagne en leur donnant un charivari, secouant autour d'eux des paquets de paille allumée: une quantité de masques à pieds, à cheval et en voitures parcourent la ville en tous sens: on nous a même assurés que les femmes se masquaient et se plaisaient, sous des déguisements, à intriguer les signori.

Les amateurs de musique font généralement plus d'usage des instruments à corde que de ceux à vent: ils parcourent les rues et y répandent la gaîté et l'harmonie. Revenant de voir la tour inclinée, nous entendîmes de doux accents; nous approchâmes, croyant voir une fête de musique; c'était une réunion d'industriels chantant en partie, tout en faisant leur ouvrage, suivant leur pratique journalière.

La route de Pise à Florence est belle; les grains y sont très-bien cultivés: nous côtoyons l'Arno et les Apennins jusqu'à Florence. À Pistoie, les femmes portent des toques de velours: les deux sexes labourent la terre, avec de moyennes pelles, dont les manches sont très-longs; les contadines sont laborieuses; elles font des paquets de bois et tressent la paille avec un talent particulier; l'habitude qu'elles ont d'avoir toujours la tête nue, leur occasionne de fréquentes ophtalmies et beaucoup de maladies d'yeux. Pistoie, petite ville de Toscane, s'honore de l'invention du pistolet. La maison de Michel-Ange Buonaroti est située rue des Gibelins.

La route continue d'être ravissante; on voit encore des liéges aux formes pittoresques, aux branches pendantes comme des saules. Nous voici au milieu des riantes collines et des frais bosquets de l'antique Ausonie. La nuit nous surprend, seuls avec le voiturin, près des montagnes, nous appréhendons les voleurs; enfin, vers onze heures du soir, nous entrons à Florence; moyennant deux paoli de bonne main, les douaniers nous laissent passer sans perquisition; on retient notre passeport, dont on nous donne quittance; le portier de notre hôtel le fait viser le lendemain aux consulats, suivant nos projets; tout cela à l'ordinaire avec beaucoup d'argent, car les consuls s'engraissent d'une rétribution sur le pauvre pélerin.

De Florence, Sienne à Rome.

Immédiatement un homme monte sur la voiture; nous le prîmes pour un important de la douane, pas du tout, c'était un faquin gui venait faire sa moisson et se préparait à porter nos effets dans notre chambre. On nous accueille fort bien à l'hôtel d'Yorck, notre demeure à Florence.

Le lendemain, nous fîmes des recherches pour trouver nos amis, M. et Mlle Au Capitaine. M. Au Capitaine avait été secrétaire du prince de Saint-Leu. En qualité de Français, partout on avait le désir de nous obliger, même de nous conduire; il arrivait que souvent nous nous adressions à de vieux officiers de l'empire qui s'empressaient de nous être utiles.

Nous voilà donc à Florence, cette capitale des états libres. Le gouvernement de son souverain le duc Léopold, est plein de tolérance; aussi se croit-on encore au milieu de notre belle France. Le grand duc vit en bourgeois parmi son peuple, dont il est adoré.

Les habitants de Florence sont très-polis et font accueil aux étrangers; ils ont beaucoup d'esprit et sont fort industrieux. Ce ne fut que chez M. Seguin, que nous pûmes savoir la demeure de M. Au Capitaine. M. Seguin est un célèbre industriel; il a déjà fait construire plus de trente ponts en fer en France, et plusieurs en Italie, entr'autres, deux sur l'Arno, à Florence. M. Seguin possède un des plus beaux palais de la ville, qui était jadis au cardinal de Retz.

Nous allons ensuite nous distraire aux Cascine, promenade de trois lieues de circuit, que nous fîmes sans nous en apercevoir; c'est une belle enceinte où se rendent les grands, la cour, les fashionables, quantité de chevaux et de voitures de luxe; il n'y a pas un garde municipal pour maintenir l'ordre; les Florentins sont trop civilisés et n'ont pas besoin de gendarmes; ils n'ont pas non plus de barrières étroites pour faire suffoquer dans les fêtes, comme à Paris au champ de Mars; dans les Cascine sont encore une ferme du grand duc et un charmant jardin anglais, embelli par l'Arno, et où l'on voit errer les faisans, les lièvres, les cerfs pour l'amusement du prince; les arbres sont décorés de lierre sous mille formes.

Aux Cascine, les équipages sont plus riches qu'à Paris; de jolies calèches, d'une coupe tout-à-fait gracieuse, remplies de femmes élégantes et souvent très-belles, sont traînées par d'impétueux coursiers qui à peine touchent la terre, dans la vélocité de leur course. Boboli, jardin délicieux, est une charmante promenade digne de sa réputation. Les villas, aux environs de Florence, sont si nombreuses, que l'Arioste les compare à un émail d'anagalis couvrant la terre au printemps.

Sainte Marie des Fleurs, cathédrale de Florence, Santa Maria di Fiori, a été faite par Arnolfo di Lapo, sous la direction de son maître, Simabué; l'auteur de la prodigieuse coupole qui représente le jugement dernier, est l'illustre Bruneleschi, qui fit l'admiration de Michel-Ange, et servit de modèle pour celle de Saint-Pierre de Rome. La façade est d'un aspect noble et harmonieux; le marbre de diverses couleurs dont tout l'édifice est incrusté produit le plus brillant effet. Au-dessus d'une des portes latérales est une Assomption appeléeMandola, parce que la Vierge est représentée sur un médaillon qui a la forme d'une amende. À l'entrée de l'église, on est frappé tout d'abord de la beauté, de l'éclat du pavé mosaïque et de la variété des couleurs des marbres qui le composent; cela semble vraiment un parterre émaillé de fleurs: de tous côtés apparaissent des inscriptions, des statues et des tombeaux. La châsse de Saint Zénobie, un des premiers sermonaires en Toscane, descendant de Zénobie, reine de Palmire, est ornée de bas-reliefs célèbres, en commémoration des miracles du Saint; il est impossible de rien imaginer de plus gracieux que les dix anges qui soutiennent la couronne du dôme de cette châsse d'une si élégante simplicité. L'autel principal répond à tant de richesses, et derrière, sont deux belles statues d'Adam et d'Ève, puis une piété faite par Michel-Ange. Le Baptistère, autrefois temple de Mars, est aujourd'hui dédié à Saint Jean, et est séparé, ainsi que le Dôme et le Campanile, de tout autre édifice. Ce monument est surtout célèbre à cause des portes de bronze que Michel Ange disait être dignes du Paradis. Laurenzzo Guiberti en est l'auteur. La voûte est ornée d'une belle mosaïque. Du côté où l'on baptise les enfants, s'élèvent deux colonnes de porphyre; de l'autre côté, les chaînes de fer suspendues à la muraille, sont un trophée de la conquête de Pise par les Florentins.

Le Campanile est très-bien conservé, malgré cinq siècles d'existence; sa hauteur est de deux cent cinquante-deux pieds, mesure d'Italie; il est dû au talent de Giotto; c'est un édifice carré, en marbres rouge, blanc et noir.

La place de l'église de l'Annunziata est belle, large et ornée de la statue équestre du grand duc Ferdinand. Au côté droit de cette place, est la maison des enfants trouvés, où l'on nourrit une grande quantité d'orphelins.

Nous visitâmes l'église de l'Annunziata: voyant un grand concours de fidèles et, comme voyageurs, n'ayant pas le martyrologe avec nous, nous ignorions le motif de cette solennité; on nous dit que c'était pour honorer journellement une image de la Vierge devant laquelle brûlent sans-cesse des lampes, qui, suivant une tradition, a été achevée par un ange, et qu'un peintre avait seulement ébauchée.

La chronique locale nous a aussi appris qu'au mois de mai, le plus bel âne qu'on pouvait trouver était chargé d'huile, de fruits et de vins, et conduit processionnellement à travers l'église où ses offrandes sont reçues en grande pompe par les ministres du lieu.

L'Arno, alimenté par des sources qui viennent des montagnes, coupe la ville en deux parties liées ensemble par plusieurs ponts; le principal est le pont de la Trinité, orné de statues symboles des quatre saisons.

Les théâtres de la Scala et de la Pergola ont un extérieur fort ordinaire, mais la musique est délicieuse, surtout à l'opéra; il y a dans les rues adjacentes des trottoirs avec des chaînes en fer pour préserver d'accidents les piétons.

À la Pergola, les loges sont variées par des rideaux de soie de différentes couleurs: la salle est vaste et disposée d'une manière avantageuse à l'expension de la voix. L'odeur des mets succulents et des vins de liqueur vient affecter désagréablement les houppes nerveuses et nasales des spectateurs qui ne se livrent pas à la gastronomie, sur les bancs, comme ceux qui occupent les loges.

Les rues sont très-agréables à marcher; elles sont pavées de larges pierres grisâtres qu'on appelle pietre forte. Il y a très-peu de belles boutiques; les marchés sont malpropres; les principaux sont Mercato Nuovo et Mercato Vecchio, au centre de la ville. Un boulanger vend en même temps de la morue, des harengs, de l'épicerie.

En général, le grand duc de Toscane et le roi de Naples, par leur bienveillante administration, rendent leurs peuples heureux, et le séjour de leurs cités agréable aux étrangers. Le grand duc a conservé les lis pour armoiries; il se promène souvent sans garde au milieu de son peuple.

Devant l'ancien parlais ducal sont un Hercule, les Sabines enlevées, le David de Michel Ange, Judith; un Persée en bronze et la statue équestre de Cosme Ier: le vestibule est entouré de belles colonnes, et grand nombre de salles sont remplies de raretés. Nous y avons remarqué entr'autres, un cheval en marbre qui, se sentant né, demande la terre, et à en dévorer l'étendue; sa bouche rejette des flots d'écume; ses narines fument; son oeil sanglant laisse échapper des éclairs; son poitrail ruisselle de sueur; il frappe la poussière avec violence. Le groupe de la famille de Niobé se compose de quatorze individus; puis une Magdeleine en marbre avec sa flottante chevelure sur les épaules. Cette place a encore une fontaine avec quatre statues de marbre plus grandes que nature, et quatre chevaux de bronze qui représentent la famille de Neptune, au milieu de laquelle ce Dieu est tiré par quatre chevaux marins en marbre blanc, d'une grandeur colossale.

Dans la Rotonde, à Florence, se trouve la Vénus de Médicis, et près de l'église Saint-Martin est la maison qu'avait occupée Le Dante. Florence est la patrie de Machiavel.

Le cabinet en cire est fort curieux et donne le tableau fidèle des misères de l'homme. Il n'y a que Vienne qui en possède un pareil. Ce qui frappe le plus nos regards, sont ces pièces isolées, éparses, ensuite réunies, qui représentent toutes les parties du corps humain.

Ces salons d'anatomie sont admirables; les figures y sont de cire coloriée: on y remarque le commencement, les progrès de la maladie, imités avec une exactitude effrayante. La peste y est modelée, on peut dire au vif, sa naissance, ses phases, la fin et la corruption qui en est la suite; les cadavres, d'un vert foncé, couverts des taches livides de la contagion, rongés par des vers.

Dans la galerie du Musée, Niobé est grande, belle, au milieu du salon, ses enfants sont dispersés autour d'elle. Diane tient à la voûte comme à celle du firmament; de là, en punition de ce qu'elle avait empêché d'offrir des sacrifices à Latone, elle lance ses flèches sur ses enfants infortunés, tous d'un âge progressif. Niobé, vêtue en désordre, d'une longue robe dont une partie cache à moitié sa plus jeune fille, porte une main vers Diane dont elle veut parer les traits; les figures expriment la douleur, la terreur, le désespoir; ce groupe est composé de seize personnes.

Les palais sont magnifiques. Le palais Pitti, habité par le grand duc, est de grosses pierres de taille, situé dans un endroit bas; de trois côtés, il est orné de belles colonnes, au quatrième, c'est un joli jardin; la cour est carrée, il y a une galerie où l'on voit la statue de Scipion l'Africain.

Il y a aussi un petit palais, magnifique ouvrage de Michel-Ange.

Nous avons vu, dans l'église de Santa Croce, le tombeau de Michel-Ange; le buste de cet habile artiste est accompagné de trois statues qui représentent la peinture, la sculpture, l'architecture; celui de Galilée et du licencieux Bocace y reposent aussi.

Un monument sépulcral nous a surtout sensibilisés; c'est le tombeau d'un jeune homme sur lequel repose, dans l'abandon de la vraie douleur, la charmante figure de la femme qui a fait ériger, ce mausolée à son jeune et tendre époux, moissonné à Florence, en terre étrangère.

Dans l'église de Sainte-Marie, on voit le tombeau du fameux polyglotePic de la Mirandole initié dans la connaissance de vingt-deux langues.

Les tombeaux des Médicis font le principal ornement de l'église Saint-Laurent. À côté d'un sarcophage sont deux figures, colossales qui représentent le jour et la nuit, c'est un ouvrage de Michel-Ange: la figure du jour a l'air de se mouvoir sous le marbre; une vigueur hardie se déploie dans chaque membre, et lui donne l'expression de la vie; la statue de la nuit, au contraire, ressemble à la tristesse qui sommeille, on y lit cette inscription:

«La nuit, que tu vois si doucement endormie, a été sculptée dans cette pierre par un ange; éveille-la, si tu ne me crois pas, elle va te parler.»

Le tombeau, de la fameuse Laure est dans l'église deSainte-Marie-Nouvelle.

La famille Bonaparte a fixé sa résidence à Florence.

Ayant entièrement renoncé aux mets italiens, au café, au chocolat, nous continuons à faire honneur au potage et au rôti, qui est fort bon.

Nous avons fait un pèlerinage à la chapelle Del Monte, qui renferme de beaux marbres transparents.

La fontaine du Sanglier est contiguë à la halle, où se fait le commerce des chapeaux de paille, principale industrie du lieu. Nous avons vu des chapeaux de paille de six cents francs, qui seraient d'une bien plus grande valeur à Paris; dans les campagnes, on s'occupe beaucoup de ce travail fructueux; ainsi donc suivant un poëte:

Aux champs de la folie,Tressez dans un vallon,La paille d'Italie,Filles aux cheveux blonds;Devant la fraîche placeQui vous voit réunir,Le voyageur qui passe,Emporte un souvenir.

Il suffit d'être étranger pour être admis dans les fêtes publiques et particulières à Florence. Mme Catalani, cette fameuse cantatrice qui a tant de fois excité l'admiration de l'Europe, étant très-liée avec M. et Mlle Au Capitaine, nous a fait inviter à aller dans sa villa et dans son beau palais; elle a deux cent mille francs de rente, et elle accueille les étrangers de la meilleure grâce.

La mort impitoyable a privé les dilettanti de Florence de la présence de Mme Malibran, et le théâtre de la Pergola, de ses accents divins: ce souvenir arrache une larme.

Pressés de nous rendre à Rome, pour la Semaine-Sainte, nous avions pris le coupé de la voiture, afin de nous procurer plus de liberté, en cas que la société de l'intérieur ne nous convînt pas. Nous jouissions des conversations, sans être obligés d'y prendre part.

L'intérieur du voiturin se composait d'un ancien négociant de Lyon, d'un Belge et d'un jeune Allemand, qui voyageaient pour leur santé, puis d'une dame Sicilienne: la paix régna le premier jour dans la voiture: nous en avions quatre et demi à passer pour nous rendre à Rome: le Belge était le chevalier sans peur et sans reproche de la dame Syracusaine. Cette dame initiait à la vérité ces messieurs dans les sublimités de la langue italienne et dans les théories sentimentales. Trouvant que le Belge se livrait à une trop grande familiarité, nous préférâmes prendre nos repas avec le voiturin, et nous n'en fûmes que mieux servis. Le jeune Allemand très-érudit, avait altéré sa santé dans des excès scientifiques, il voyageait pour se distraire et reposer son esprit.

En sortant de Florence, on rencontre le petit bourg Casciano situé sur le sommet d'une montagne; on passe ensuite par Tavernella, Staggio, Bonicio; à quelque distance de Foggio, on rencontre la ville de Prato, où l'on fait du pain plus blanc que la neige.

De Florence jusqu'à Sienne, la route est une variété d'accidents fort curieux: souvent le voiturin est obligé de prendre d'autres chevaux comme auxiliaires pendant une couple d'heures: ce sont de continuelles montées et descentes.

Des querelles assez vives s'engagent ensuite entre le Lyonnais et le Belge, au sujet des places, et ces deux compagnons de route ont été en guerre pendant presque tout le voyage, ce qui souvent nous égayait beaucoup.

Nous entrons dans la ville de Sienne; le voiturin, à l'ordinaire, nous fait descendre dans le meilleur hôtel, à l'Aigle Noir: nous nous présentons à table avec un violent appétit. Nous n'avions demandé que du rôti; nous fûmes désappointés de le trouver aromatisé de sauge, d'autant plus que nous n'avions avec cela que des cervelles de chèvre et de mouton en friture; puis de grosses racines de fenouil en abondance, au dessert, pour continuer de nous régaler. Là, nous fîmes rencontre du voiturier qui a ramené en France le fameux logicien M. de La Mennais, et qui nous a donné des particularités intéressantes sur ce grand personnage.

Sienne est bâtie au milieu des montagnes, il n'y a que la rue qui traverse la ville depuis la porte Florentine jusqu'à la porte Romaine qui soit belle; les autres sont tortueuses, il faut monter et descendre; il y a des vignes dans la banlieue; la ville est propre; l'air y est très-bon.

Il est impossible de parler italien avec plus de grâce et d'harmonie.Plusieurs comtes de Salimbeni se sont illustrés dans la peinture.

C'est à Florence et à Sienne que nous avons commencé à voir ces congrégations de charité masquées qui vont visiter les malades, qui rendent les honneurs aux morts. Nullement habitués à de pareilles coutumes de dévotion, si proscrites dans nos pays; nous pensons qu'ils seraient capables d'exciter des maladies nerveuses, ou de donner des frayeurs à bien des femmes. Nous en vîmes plusieurs à la porte de l'Il Duomo ou de la cathédrale, quêtant pour les malheureux. Ces oeuvres sont sans doute excellentes, car le grand duc de Toscane et le roi de Naples en font partie, probablement et théologiquement masqués pour que la main droite ne sache pas ce qu'opère la main gauche, en fait de charité, suivant l'humilité du Livre-d'or.

Nous entrons donc dans la cathédrale, toute bâtie en marbre blanc et noir, au bout d'une longue et vaste place, sur un lieu fort élevé; on y monte par des degrés en marbre; le frontispice est orné de colonnes et de statues, la voûte azuré est parsemée d'étoiles d'or: aux douze parties de la nef, sont les douze apôtres: dans la chapelle Chigi, il y a huit colonnes de marbre vert: le pavé mosaïque de la chapelle Saint-Jean est très-bien fait, et peint si bien le Sacrifice d'Abraham et le Passage de la Mer Rouge, que cela a l'air naturel, la sacristie est parée des trois Grâces dans la belle nature et dans la candeur virginale. C'est devant ces chefs-d'oeuvres qu'on revêt les ornements sacerdotaux; un prie-Dieu est placé à leurs pieds.

L'hôtel de ville, que l'on appelle le palais de la Seigneurerie, est d'une magnificence extraordinaire, il est bâti en pierres de taille jusqu'au premier étage; ensuite, ce sont des briques; vis-à-vis ce palais, on voit une colonne que l'on dit avoir été autrefois un temple de Diane, et sur laquelle est une Louve d'airain allaitant Rémus et Romulus. La forme de cette place ressemble à une coquille; pavée de pierres blanches et de briques, cette place est ornée d'une fontaine que l'on appelle Branda, et dont les eaux sont fort saines.

Le costume est le même qu'à Florence; les femmes portent le chapeau de feutre avec une fleur. La ville a des portes d'entrée et de sortie; on ne peut y introduire de pigeons sans payer un droit d'octroi.

Nous quittons Sienne; la terre commence à devenir très-ingrate; cependant il y a parfois des vues magnifiques et pittoresques.

À Scala d'Orcal, l'albergo est très-agréable; dans la campagne, on voit du froment, des fèves, des oliviers, des mûriers, tout cela dans le même champ; des troupeaux de boeufs et de moutons se rencontrent souvent; il y a encore des montagnes, des torrents qui se précipitent; la température est froide, et la culture approche de celle de nos pays. Les jeunes filles portent des toques de velours noir; les femmes âgées, des chapeaux de paille ou de feutre; les hommes endimanchés ont des culottes courtes.

De jeunes artistes qui veulent admirer avec plus de temps et de liberté les harmonies de la nature, s'enivrer à longs traits dans l'ancienne capitale du monde, à la table exquise des grands maîtres de la peinture et des arts, et que leur fortune oblige d'agir avec économie, voyagent souvent avec le sac sur le dos et le bâton, qui sert d'appui et de défense.

C'est à Aquapendente, au milieu des montagnes et des torrents, si remarquable par ses belles chutes d'eau, que commencent les États Pontificaux, avec eux la plus affreuse indigence, parce que l'industrie n'a pas permission d'y pénétrer: les Jésuites, cette fleur apostolique pour les sciences et les belles-lettres, s'opposent à la moindre innovation: les habitants d'Aquapendente sont par conséquent sans énergie, pleins de paresse et de misère.

Quel contraste avec la Toscane! Des hommes pâles et défaits, dont la fièvre et la pauvreté se disputent la frêle existence, apparaissent seuls, de loin en loin, sur des terres incultes; quelques autres, étendus au soleil, y présentent l'image du désoeuvrement autant que de la pénurie.

Après Aquapendente, vient la ville de San Lorenzo: les roches et les cavernes continuent de se multiplier; la crainte bien fondée des brigands s'empare de l'âme au milieu de ces déserts: notre voiturin lui-même est inquiet; il parle bas, et ne fait pas claquer son fouet, de peur de donner l'éveil aux voleurs qui habitent ces contrées.

Nous arrivons à la très-bonne auberge de l'Aigle-d'Or, près le lac Bolsena, autrefois volcan de vingt lieues de circonférence. Ici c'est Viterbe, où nous dînons; les faquins, toujours paresseux et le manteau sur l'épaule, encombrent la ville: les fontaines sont charmantes, et les rues pavées en pierres très-belles et très-larges: nous faisons un bon repas à l'hôtel de la Renommée; la ville est environnée de vignobles, de jardins, de maisons de campagne. L'Il Duomo et le Palais du Gouvernement sont les principaux édifices; nous passâmes auprès des prisons, et nous aperçûmes des captifs qui faisaient descendre des paniers avec des cordes, pour exciter les passants à avoir pitié des détenus. Les montagnes de Viterbe sont très-élevées et couvertes de neige. M. De Bourmont, vainqueur d'Alger, s'est fixé dans ce pays; il y a acheté des terres considérables, et, comme Cincinnatus, il est maintenant à la charrue; son territoire est couvert d'immenses troupeaux.

Avant d'arriver à Montefiascone, on passe près d'une forêt autrefois consacrée à Junon. Nous trouvons la ville de Cornetto, celle de Tolfa; on voit, à quelque distance de cette dernière, la route de Civitta-Vecchia, un des principaux ports des États Pontificaux, puis la voie de Pérouse. En sortant de la ville, il faut passer une montagne de difficile accès, sur le sommet de laquelle est la ville de Canapino; au pied de cette montagne, que l'on appelle Cincini, est la ville de Lagodi Vico. À Vico, le danger des voleurs se multiplie; nous arrivons à Ronciglione, brûlée par les Français, sous l'Empire, fameuse par ses papeteries et ses usines de fer, et nous descendons à l'hôtel du Lion-d'Or, où le voiturin nous fait faire un très-bon souper. En général, la table du voiturin est la mieux servie; nous buvons à longs traits l'excellent vin de Ronciglione: les hommes ont des manteaux à capuchon. Nous continuons la Campagne Romaine; le Gouvernement pontifical est aussi en arrière en agriculture qu'en industrie; ce sont deux ennemis redoutables qui, par les transactions sociales, pourraient devenir remuants et menaçants à la souveraineté temporelle des Pontifes, souveraineté qui fut primitivement concédée aux Évêques de Rome par les Rois de France: le talent dans la Campagne Romaine devrait aussi produire le centuple sous l'administration pontificale; malheureusement, il n'en est rien; on ne voit que terres incultes, pas un village, pas un hameau, nulle trace d'hommes; ces campagnes fertiles du Latium, abandonnées à elles-mêmes, sont seulement paccagées par des troupeaux de chevaux, de boeufs et de moutons. Nulle fleur n'étale aux yeux son calice éclatant et embaumé; nul arbre n'élève vers le Ciel sa tête verte; parfois on distingue quelques sillons de blé jauni.

On passe ensuite au villago Monterosi; après cela, nous trouvons le lac de Bacano, avec des mines de soufre; de là nous traversons il bosco di Bacano, bois autrefois très-dangereux à franchir, à cause des voleurs qui y circulaient en grand nombre, mais aujourd'hui, les routes ayant été élargies, on y passe en sûreté. Quand on est au bout de cette forêt, on découvre, du point culminant de la montagne, la ville de Rome: on descend ensuite dans une grande plaine, et on passe le Tibre sur un pont bâti autrefois par le censeur Scaurus. On voit encore les fondements de ce pont, qui a été refait, et qui s'appelle aujourd'hui Ponte-Milvio. Ce fut en cet endroit que Constantin, ayant eu à combattre contre le tyran Maxence, aperçut dans les nues une croix; Maxence vaincu, tomba dans le Tibre, où il se noya.

Pendant que le voiturin faisait manger l'avoine à ses chevaux, nous prîmes les devants, et nous cheminâmes quelque temps à travers des plateaux de montagnes où paissaient des troupes de cavales et de boeufs à longues cornes qui fuyaient à notre approche.

Sur la route, on aperçoit encore le tombeau de Néron d'exécrable mémoire; il est une grande leçon aux rois pour user avec bienveillance de leur immense pouvoir; aux peuples, afin d'apprécier ceux qui les gouvernent sagement, même dans la crainte de perdre le roi de bois de Lafontaine; car suivant les principes du droit politique de Burlamaqui, en mettant en pratique la théorie de la souveraineté populaire, on expose la société aux cabales, aux intrigues et aux plus terribles explosions: le mausolée de Néron, que les siècles n'ont pas entièrement ravagé, subsiste encore au milieu des destructions, pour rappeler le souvenir d'un monstre: aucun autre monument ne nous signale le voisinage de l'ancienne reine du monde.

Rome

Enfin nous entrons dans la ville sainte; nous sommes émerveillés de la beauté de la Place du Peuple, ornée de statues majestueuses. Au milieu, est un obélisque magnifique qui tenait au grand cirque et qui était consacré au Soleil par Auguste; les deux églises, au commencement de la rue del Corso, contribuent à l'embellissement de cette place.

Nous descendons à l'hôtel de Frank, strada Condotti; voulant immédiatement faire connaissance avec Rome, nous rencontrons un de nos compatriotes qui nous conduit au restaurant Bertini, dans la strada del Corso; nous nous y trouvons très-bien, à quatre paoli par tête, et nous nous décidons à y prendre habituellement nos repas; dès le soir, nous allons admirer le Colisée, ce chef-d'oeuvre antique ou amphithéâtre destiné aux gladiateurs, aux combats de bêtes féroces, ensuite au supplice des Chrétien: les fiers Romains sont devenus rampants et mendiants, la sentinelle s'approcha de nous, je crus que c'était pour nos passeports, pas du tout; il ne nous demandait pas autre chose que la bonne-main.

Notre maître-d'hôtel devenant un homme de glace, parce que nous ne prenions pas nos repas chez lui, nous nous décidâmes à louer un appartement près du restaurant.

Le lendemain de notre arrivée, nous adressâmes, par hasard, la parole, en visitant la cité, à M. de Zamboni, neveu du général du château Saint-Ange; en qualité de Français et d'étrangers, il nous fit le meilleur accueil, nous témoigna beaucoup d'intérêt, nous proposa de nous promener et de nous faire voir la capitale du monde chrétien.

Nous traversâmes donc ensemble le pont Saint-Ange, sur le Tibre, qui est orné d'une balustrade en marbre, des statues de Saint Pierre et de Saint Paul, en marbre, plus grandes que nature, et des Anges qui portent les instruments de la passion.

Le Tibre n'a pour lui que l'auguste majesté de l'histoire.

Avec M. de Zamboni, les troupes nous laissent passer et nous entrons dans le château Saint-Ange, bâtiment rond, que l'empereur Adrien fit élever pour lui servir de tombeau; cette tour est terminée en plate-forme sur laquelle il y avait autrefois plus de sept cents statues; le tout était surmonté d'une, pomme de pin en cuivre doré contenant les cendres de l'empereur; elle est d'une grosseur prodigieuse; nous l'avons vue au jardin du Vatican.

La peste étant dans Rome, le pape Grégoire Ier fit une procession et, en passant sur le pont Ælius, présentement pont Saint-Ange, il eut la vision d'un Ange qui remettait une épée ensanglantée dans le fourreau; la peste ayant cessé, le pape, en action de grâces, fit mettre la statue d'un Ange sur le haut de cette tour: nous avons admiré un fort beau tableau dans une chapelle dédiée à Saint Michel, qui représente cette histoire. Voilà la cause du nom du château Saint-Ange.

M. de Zamboni nous fit voir les beaux magasins d'armes et de poudre, et l'endroit où l'on garde la tiare qui sert au couronnement des papes et où est le trésor de l'église.

Nous fûmes ensuite explorer la place Saint-Pierre, formée de deux portiques dont la beauté surprend; ils sont soutenus par trois cent vingt colonnes qui forment trois allées de chaque côté, par le moyen desquelles on est à couvert jusque dans l'église: au-dessus de ces portiques sont de vastes galeries ornées de quatre-vingts statues: au milieu de la place, il y a un obélisque en granit apporté d'Égypte à Rome, et trouvé sous le cirque de Néron; cet obélisque, de figure quadrangulaire, finit en pointe, et au haut, il y a une croix de bronze doré renfermant un morceau de la vraie croix: cet obélisque est accompagné de deux belles fontaines qui jettent des gerbes d'eau.

L'église Saint-Pierre est d'une grandeur et d'une dimension si majestueuse, qu'on pourrait, par tous les endroits, la mettre au rang des merveilles du monde; elle ne saisit pas d'étonnement à la première vue; non fugitive comme les météores, étant un chef-d'oeuvre du génie, il faut l'examen, l'étude de ces nombreuses perfections, pour se livrer à une juste appréciation, pour s'abîmer dans toutes ces dépenses et ces épuisements de l'art, de la peinture, de l'architecture, du bon goût, des mosaïques, des fresques admirables. Constantin et Charlemagne, sur des coursiers gracieux et lyriques, signalent l'entrée de la superbe basilique. Toutes les richesses des idoles ont été splendidement métamorphosées par l'éclat ultramontain. Le Saint Pierre, en bronze, si en vénération, dont le pied est usé par la piété des fidèles qui lui donnent un baisser et qui reçoivent en échange le trésor de l'indulgence, était originairement Jupiter Olympien, que le zèle des Apôtres a ainsi transformé.

L'église Saint-Pierre est si grande, que généralement elle paraît déserte de population: dès l'entrée, vous apercevez deux Anges d'un aspect ordinaire, à mesure que vous en approchez, ils grossissent; à leurs pieds, ils sont d'une grandeur démesurée, et soutiennent de riches coquilles pour l'eau bénite.

Il n'y a point de sièges consacrés au repos des fidèles; on voit errer des curieux, des admirateurs de peinture, des pélerins et des bergers des Abruzzes et de la Calabre, qu'on rencontre coiffés du chapeau pointu qui penche sur une de leurs oreilles. Les épaules couvertes dû manteau brun descendant jusqu'aux genoux, les hanches entourées d'une peau de mouton garnie de sa fourrure, et chaussés; à l'antique, d'une sandale fixée avec goût par une bande qui entoure plusieurs fois la jambe et en fait ressortir la beauté.

Il faut aller tous les jours à Saint-Pierre, et le voir à toute heure, car tous les jours et à toutes les heures, il a des effets nouveaux et inattendus; la matinée appartient aux pompes de la messe, elle s'y célèbre avec un luxe qui sied à la magnificence du lieu; les robes rouges et blanches des officiants, la robe noire du chanoine, à longue queue traînante, est portée par les enfants de coeur, vrais pages de ces gentils hommes de l'Autel.

Le dôme de Saint-Pierre est un ouvrage qu'on ne cesse de regarder; la voûte est en mosaïque, soutenue par quatre gros piliers. Au bas de ces piliers, il y a quatre statues en marbre, plus grandes que nature, qui représentent Sainte Véronique, qui conserve la face de Notre-Seigneur empreinte sur son voile. Les autres statues sont: Sainte Hélène, Saint André et Saint Longin.

Les deux lions majestueux de Canova, comme des sentinelles vigilantes, gardent l'entrée du sépulcre de Clément XIII.

De quelque côté que l'on arrive à Rome, on voit toujours ce bel édifice; aussi, des galeries de son Dôme, on jouit d'une des plus belles vues de l'Italie. Les pénitents, occupés à casser des pierres près de l'escalier qui conduit au haut de l'église, sont, d'après ce qu'on nous en a dit, des gens qui, n'étant pas assez riches pour se marier dans des degrés de parenté défendus par les canons, gagnent des dispenses à la sueur de leur front.

Le grand Autel de Saint-Pierre est directement sous le Dôme; le devant regarde le fond de l'église, en sorte que le célébrant, ayant toujours le visage du côté du peuple, ne se retourne point suivant la liturgie.

Rien ne peut égaler la magnificence de cet Autel; il est tout de marbre, et quatre colonnes de bronze torse, ornées de festons composés de feuillage et d'abeilles, soutiennent un dais magnifique, tout en bronze, qu'on a ôté du Panthéon; quatre Anges posés sur le haut des colonnes, et d'autres moins grands qui ont l'air d'errer sur la corniche, donnent une majesté toute singulière à ce superbe Autel. Au pied de cet Autel sont deux escaliers en marbre qui conduisent au tombeau de Saint Pierre, où il fut, dit-on, enterré.

Tout reluit d'or et d'azur dans Saint-Pierre; les piliers sont revêtus d'un marbre poli et éblouissant, les voûtes sont de stuc à compartiments dorés. Le pavé est tout en marbre, au-dessus de la porte Sacrée est un Saint Pierre, en mosaïque, objet d'admiration.

De superbes mausolées font un des plus beaux ornements de ce magnifique temple, celui de la comtesse Mathilde est un des plus considérables.

L'Autel sur lequel est la Chaire de Saint Pierre, est d'une beauté et d'une magnificence achevée; cette chaire; qui n'est que de bois, est enchâssée dans une autre Chaire de bronze doré environnée de rayons étincellants par le soleil et soutenue par les quatre docteurs de l'église.

Il n'est pas une mosaïque représentant un Saint qui n'ait demandé huit années de travail à l'ouvrier, et Saint-Pierre est plein de ces chefs-d'oeuvres.

Le mausolée de Paul III est remarquable par deux statues de marbre blanc, la Vieillesse et la Jeunesse, qui approchent si fort du naturel; qu'on a été oblige de donner, à la statue de la Jeunesse, une chemise de bronze pour éteindre les passions de quelques artistes impressionnables qui en étaient devenus amoureux.

Celui d'Alexandre VII est aussi fort beau, il y a quatre statues au milieu desquelles on voit la mort qui sort de dessous un tapis en marbre.

Enfin, pour arriver au Vatican, nous traversons une haie des gardes du Pape: ce sont des Suisses en uniforme bariolé de jaune, rouge et bleu, en culottes courtes et en fins escarpins, avec chapeau à plats bords relevés. Des salles immenses se présentent pleines de statues, de vases antiques, de bains romains, et vous jettent dans de continuelles surprises d'admiration.

Le palais du Vatican est contigu à Saint-Pierre et n'est pas régulier; on y monte de cette église, par un escalier magnifique: chez lui, le Pape est habillé de Damas blanc avec un rochet et un camail rouge sur les épaules. Les appartements de Sa Sainteté sont tendus de Velours rouge et galons d'or l'hiver, et l'été d'un Damas cramoisi orné de crépines d'or. Son cabinet est rempli de curiosités: dans la chambre où il couche, il y a une pierre blanche transparente représentant la Vierge et l'Enfant Jésus, qu'on estime un million.


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