CHAPITRE XII.

Du temps de Charles-Quint, les Espagnols ayant été défaits devant Alger, dans la douleur et la consternation, ils ne prononçaient qu'en tremblant le nom de ce héros de l'Islamisme, et changèrent son nom de Kair-Ed-Din en celui de Barberousse. Ce conquérant se dirigea souvent sur les côtes d'Italie appelées la Pouille, et livra de rudes combats aux Chrétiens. Le terrible Barberousse naquit dans l'île de Midilli, ou Lesbos; il était fils de Jacoub Reis, honnête musulman qui faisait un petit commerce maritime dans l'Archipel, avec un navire qu'il commandait. Ses enfants apprirent sous lui l'art de la navigation. Par la force de son génie, Barberousse se rendit immortel. Il s'empara d'Alger, s'en fit nommer le premier Dey, après avoir étouffé le Cheik Selim, retenu dans le bain. Ce Roi d'Alger et de Tunis, chef de tous les corsaires, seigneur des mers, mourut d'une dysenterie violente, à l'âge de quatre-vingts ans. Barberousse descendit à Fondi, pour s'emparer de l'épouse de Vespasio Coloreno; la jeune Gulia Gonzaga, si célèbre par ses grâces, et dont tous les poètes ont chanté la beauté, était une prise bien faite pour briller dans le harem de Souleyman. La descente des corsaires fut conduite avec tant de mystère, que Gulia ne put échapper qu'en s'élançant sur un cheval qui l'emporta couverte seulement d'une chemise. Fernand Cortès, Spinola et Pallavicini se liguèrent souvent contre cet infidèle qui persécutait sans cesse les Chrétiens, et les appelait des idolâtres et les maudits de Dieu.

Un petit chien, mutilé des oreilles et de la queue, malgré ses disgrâces, ne manquait pas de gentillesse; c'était la propriété de l'équipage; ils lui avaient appris mille drôleries fort amusantes; quand nous l'appelions en italien, il venait à nous chercher les débris de notre table; mais si nous lui parlions français, il ne nous comprenait pas, et n'approchait pas de nous.

Le Poulpe colossal, fameux Mollusque, n'étendait point sur nos mâts ses six bras démesurés pour nous entraîner avec lui au fond des abîmes, comme cela est arrivé à plusieurs marins, ainsi que le constate un ex-voto déposé dans la chapelle de Saint-Thomas, à Saint-Malo, en Bretagne, par l'équipage d'un négrier qui, près la côte d'Angole, fut attaqué par un de ces monstres marins dont les bras avaient cinquante pieds de longueur; déjà, par la pesanteur de son corps, il faisait donner la bande au navire. Les marins durent leur salut à la vigueur de leurs bras et à la bonté de leurs haches, qui tranchèrent les membres énormes de ce poulpe.

Ce fait n'est point une invention de Pline le crédule, amateur du merveilleux; mais c'est la narration fidèle de grand nombre de marins qui ont vu de ces poulpes: rien de semblable ne nous étant arrivé, nous ne pouvons en constater la véracité. Nous suspendons donc tout jugement, quoique nous en ayons vu d'une dimension ordinaire, et qu'on nous a dit redoutables à ceux qui nagent dans les mers, pouvant être enlacés par les bras tortueux de ce poisson.

Contrariés par le vent, nous sommes venus coucher au port de Zara: cela ne nous empêcha pas de passer le temps gaîment avec nos capitaines, dont l'usage est de siffler les matelots pour les appeler.

Le lendemain, nous sommes obligés de louvoyer, ce qui n'est pas expéditif. Dans le canal, nous avons toujours le spectacle des Alpes couvertes de neige: faisant peu de chemin, nous mouillâmes dans le port d'Ouliani: nous descendîmes à terre, avec treize hommes dans notre petit canot, et nous pénétrâmes ainsi dans le pays de l'Illyrie. Les oiseaux Cabbian rasaient en grand nombre le miroir de la mer, et l'équipage, resté à bord, mangeait avec avidité le petit poisson huileux le Calamare; pendant ce temps, à Ouliani, nous explorions le pays stérile de l'Illyrie: quelques oliviers chétifs, des fèves, des grains de petite apparence, une population peu considérable, pauvre, mais en général honnête, des porcs, des moutons qui se ressentent de la maigreur de ces contrées; voilà le portrait, qui n'est point exagéré, de ces tristes lieux. Les hommes, à figure austère, ne laissent jamais apparaître la gaîté; ils sont habillés à la grecque. L'intérieur de leurs maisons est très-pauvre; les murs sont tapissés de poissons salés; des peaux de chèvres leur servent de lits et de couvertures; ils ont des armes, des fusils, et leurs ustensiles de ménage ont de la ressemblance avec ceux des contadins de nos pays.

Sur les collines sauvages de l'Illyrie qui bordent la mer, on voit quelques arbres rabougris; sur les montagnes, de grands rochers blancs, et leurs interstices sont pleins de terre rouge. On aperçoit encore cette belle mer, dont les ondes ont porté tous les Césars, mer si fertile en grands événements.

Nous avons visité une petite fabrique d'huile à l'instar de celle de M. Ravenas. Après avoir parcouru des hameaux, à peu de distance, et avoir promené, avec précaution, dans ce pays qui nous était inconnu, au milieu des indigènes, pour qui nous étions un objet de curiosité autant qu'ils l'étaient pour nous, Mme Mercier et moi, nous rejoignîmes le capitaine, qui avait fait ses emplètes de bois et de poisson. Nous retournâmes à bord, le coeur serré de tristesse, par le calme qui nous retient immobiles sur les eaux, n'osant débarquer avec Madame pour regagner, à travers les montagnes, la grande route de Zara à Trieste; mille difficultés s'élevaient pour y arriver: il est vrai que Napoléon, maître de ces territoires, avait purgé ces lieux des brigands qui les infestaient, mais, cependant, il y a des risques à se hasarder presque seuls. Malgré ce contre-temps, nous étions satisfaits de ces excursions que nous n'aurions pu faire sur un bateau à vapeur; d'ailleurs, nous jouissions d'une parfaite santé. Nos excellents capitaines redoublaient de bontés pour nous.

Nous eûmes, après le crépuscule du soir, le coup-d'oeil d'une illumination spontanée, sur le bord de la mer; la côte était couverte de feux par les habitants qui se consacrent à la pêche; une multitude de barques promenaient des torches brillantes destinées à attirer les poissons, et dont la lueur se prolongeait en lignes rougeâtres semblables à celles produites par le soleil.

Je ne sais si la vie est un avantage sur ces plages; ces misérables n'ont aucune ressource, pas même de médecins; ils n'ont seulement qu'une piccola chiesa, aux pieds des Alpes. Quoique les brigands de l'Allemagne et d'autres contrées viennent ordinairement se réfugier dans ces montagnes, il se commet peu de crimes; ils sont promptement réprimés par le gouvernement de Zara, qui envoie immédiatement des forces pour les réduire.

Dans la province de Bari, les cercles de tonnes à huile sont liés avec de la ficelle, en Dalmatie, ils le sont comme chez nous par de l'osier.

Nous continuons la navigation, et, chemin faisant, nous saluons Piccola Citta di Venezza, peuplée de cinq mille habitants. Après Venezza Nuova, on aperçoit encore les Alpes; quand le soleil, à son coucher, les darde de ses feux adoucis, on croit voir sur la terre des nuages brillants de couleurs et de toutes les nuances. Nous nous accoutumons à la mer, au biscuit, aux chants nocturnes et mélodieux de nos marins de quart, chants si philharmoniques dans leurs bouches napolitaines.

Un soir, la lune qui montait dans l'espace, au milieu d'un fluide d'or, produisait un effet magnifique; on eût dit un globe de feu qui se promenait sur la cime des Alpes; nous éprouvions des sensations délicieuses, et nous écoutions encore avec plaisir, au milieu du calme profond qui régnait par intervalle, les chants suaves des marins; il y en avait un qui se distinguait, mais c'était probablement son dernier accent de gaîté; car, en arrivant à Trieste, il mourut dans un hôpital, et laissa une veuve de trois mois de mariage, et notre vieux pilote, son père, qui avait eu une captivité de trois ans, avec tous les mauvais traitements que les Algériens faisaient essuyer à leurs prisonniers: le malheur poursuivait ce vénérable vieillard.

Après un pareil noviciat, nous ferions volontiers le tour du monde avec Cook et Forster; les cartes géographiques nous ont paru peu satisfaisantes, incomplètes et défectueuses.

En nous embarquant, le capitaine nous avait dit: Vous trouverez la sécurité et la liberté sur mon navire; tout cela s'est réalisé; nous menions avec nos capitaines la vie de famille.

Avant d'arriver à Trieste, nous voyons de très-belles salines, puis la ville de Capo d'Istria; enfin, après dix jours de navigation, nous entrons à Trieste, sur les neuf heures du soir, guidés par un beau phare à feux tournants, mais nous nous livrons à de nouvelles impatiences; nous touchons à une ville magnifique, nous sommes dans un port immense, au milieu d'une forêt de mâts, sans pouvoir débarquer. Trieste nous apparaissait par une nuit superbe; les vagues, faiblement agitées, scintillaient de mille feux; nous aperçûmes plusieurs files de grands édifices blanchâtres, d'une architecture grandiose et pleine de féerie, qui se reflétaient dans les ondes. Il faut attendre au lendemain la visite de la santé: on commence à remarquer que les lazarets ne sont faits que pour les malades, et ne doivent pas emprisonner ceux qui se portent bien, car ces incarcérations n'empêchent pas le choléra et les maladies épidémiques, non contagieuses, de faire invasion, de franchir les obstacles et les cordons; malgré la sévérité de la thérapeutique; aussi se relâche-t-on; je suis persuadé que le régime et les précautions hygiéniques, mieux que le lazaret, sont une barrière aux propagations morbides. Alors, pour passer le temps, nous nous instruisons des monnaies allemandes, et nous apprenons qu'un vingt francs de France vaut sept florins, cinquante-six creiss, grains de Naples ou sous de France; le florin valant cinquante-six creiss, ou cinquante-six sous; ainsi, nous n'avions plus à nous occuper des carlins de Naples, qui valent dix grains, ou dix sous, ni de cette jolie petite monnaie, le callo, ressemblant à des pièces d'or, dont il en faut douze pour faire un grain ou un sou de France. À Naples, un vingt francs vaut vingt-trois francs dix sous quarante-sept carlins et quelques grains.

De Trieste à Vénise.

Notre nuit fut peu consacrée au Dieu du sommeil; j'étais heureux de ramener au port Mme Mercier, sans accident, avec une seule tempête, et encore en si peu de temps; le voyage aurait pu se prolonger bien davantage: nous attendons avec avidité le moment de mettre pied à terre. Enfin, sur les huit heures du matin, vient un Esculape, avec la toge hypocratique, remplir les formalités sanitaires; il nous trouve exempts du principe cholérique, du typhus, de la peste, et dignes du débarquement. Alors, après avoir passé en revue notre équipage, nous nous rendons, avec M. le Docteur et nos capitaines, à une seconde inspection de la santé; puis, pour consommation de vérification, à la police. Après tous ces apurements et déclarations que nous n'avions même pas le mal de mer, nous voilà libres dans Trieste.

Nous sommes émerveillés de sa magnificence, de sa splendeur, de la richesse de ses édifices, de ses belles et longues rues si bien pavées, de ses magasins innombrables, moins légers et moins gracieux que ceux de Paris. Il est rare aussi de voir une plus belle population dans les deux sexes. Dans toute l'Italie, nous n'avons point rencontré de physionomies aussi piquantes, et qui méritassent mieux la réputation de beautés parfaites.

Le port de Trieste est vaste et bien disposé, mais il est quelquefois exposé aux coups de vents du Siroco ou du Midi, quand il souffle avec violence. Tout ce qui vient par la mer peut entrer dans la ville sans payer aucun droit, ce qui excite les peuples de tous les pays à y expédier leurs navires, pour y mettre leurs marchandises en entrepôt; il n'en est pas de même des douanes de terre et de tout ce qui arrive de la Dalmatie, de l'Istrie, de la Carniole et du Frioul; les droits sont alors excessifs. Aussi, voit-on, dans le port, une abondance de navires marchands et royaux de toutes les nations. Sans doute des mesures politiques et d'industrie empêchent le gouvernement français d'imiter les peuples de la Méditerranée et de l'Adriatique. En établissant nos ports francs, avec liberté d'entrepôt, pour s'opposer à la centralisation, je ne vois pas ce que nos produits industriels y perdraient, nous qui l'emportons déjà sur tant de choses, par nos porcelaines de Sèvres, nos riches tapis des Gobelins et de la Savonnerie, nos soieries de Lyon; nous serions encore excités à l'émulation de mieux faire, de livrer aux masses du meilleur marché et des qualités supérieures; en outre, nous attirerions beaucoup d'étrangers sur les villes voisines de l'Océan et de la Manche; nous provoquerions par là l'abondance, la concurrence et de plus nombreux rapports sociaux.

Des paquebots à vapeur, pour Londres, pour Vénise, pour Constantinople et Smyrne, répandent encore des trésors dans la cité de Trieste. Trieste a grandi tout d'un coup, et s'élève à pas de géant; ville d'abord de peu d'importance, sa belle population se monte maintenant à plus de cent mille âmes, sans compter au moins cinquante mille étrangers de tous les pays. Aussi, la ville ressemble-t-elle sans cesse à ce fameux carnaval de Vénise; on y voit continuellement les étrangers, plus nombreux qu'à Marseille, circuler dans les rues avec leurs costumes respectifs: ce qui excite à peine les regards des Triestois, qui y sont accoutumés.

Les rues, les quais, les canaux sont bordés de maisons superbes; dans ces larges strada, circule sans cesse une foule immense. Rien n'est plus bizarre que cette multiplicité de costumes; c'est la vie qui passe avec mille variétés. Là, c'est le marin grec, avec son visage cuivré, son regard de pirate et son large pantalon; des matelots anglais, aux cheveux blonds; le marinier de l'Adriatique légèrement vêtu, une ceinture bleue et un bonnet rouge couvre ses longs cheveux; plus loin, quelques rares Français fredonnant la chanson; le Turc marchant gravement; l'Albanais, à la fière moustache, ne sont point escortés des flots d'une populace ignorante qui les investit, les insulte et les couvre de huées, comme on ne le voit que trop dans certains ports.

Un édifice se fait particulièrement remarquer sur le quai, par sa splendeur, nous y entrons; tout le pavé est jonché de fleurs, symbole d'une solennité de la veille: des milliers de feuilles de lauriers et de roses ressemblaient à des tapis de Turquie, déroulés sous la coupole azurée. Nous étions, sans y penser, dans une église grecque. Il est difficile de voir plus de richesses étalées que dans ce temple: il y a trois autels d'une grande magnificence; celui du milieu est sans voiles, avec ses dorures; les deux autres, dérobés aux regards, ne sont apparents qu'au moment des cérémonies; les Croyants, en entrant, vont, faisant mille signes de croix, embrasser le beau cadre de la Résurrection, placé au centre de l'édifice: tous sont nu-têtes; les femmes ôtent leurs coiffures, même les vieilles. Le chant s'y fait avec beaucoup de monotonie. Le grand prêtre parcourt ensuite le temple, en encensant les assistants; quand il s'approcha de nous, il s'aperçut, à notre gaîté, que nous étions des profanes, qu'il ne pourrait exercer de prosélytisme sur nos intelligences.

Il n'y a pas de pays où il y ait plus de liberté de croyance qu'en Allemagne: c'est un des peuples les plus heureux que nous ayons vus; on a liberté de tout faire, seulement on n'a pas permission de s'occuper le moins du monde de politique; là-dessus le gouvernement est inexorable, il encombrerait plutôt les cachots et les prisons.

Parmi les beaux édifices, on peut citer l'Église Catholique neuve, le Palais de la Bourse, les deux Théâtres, de très-belles Fontaines, ainsi que la villa de Mme Murat. À notre arrivée, nous trouvâmes une certaine tristesse dans la cité, l'entrepôt venait de brûler avec plusieurs millions de marchandises: on en attribua la cause à un cigarre mal éteint, et on n'aperçut le feu qu'au bout de trois jours, il s'en est suivi pour plus d'un million de florins de banqueroutes.

Nous sommes allés célébrer, avec les Triestois, le premier mai, àBosqueto, une des plus délicieuses promenades de la ville:

Bosqueto et Giovano étaient parées de brillantes illuminations; des lumières dans de nombreux ballons de toutes les couleurs et de toutes les nuances; des orchestres et une musique ravissante, des danses, des chants suaves, des glaces, des rafraîchissements, des femmes d'une beauté qu'on peut comparer aux grâces et à des divinités; cette fête est magique, saisit par tous les sens, et procure d'indicibles sensations.

Nous parcourions des bosquets enchantés; depuis long-temps, la nuit nous avait surpris; nous écoutions les accents expressifs de mélodie parfaitement en accord avec la féerie du lieu; nous nous trouvions emprisonnés là par le plaisir; la température, dont nous jouissions, était embaumée de l'arôme des fleurs.

Bosqueto est ornée d'allées d'arbres parallèles, de fontaines avec gobelets enchaînés, pour désaltérer les passants. Cette promenade se termine par des cafés dans le meilleur goût, et des tables de marbre pour prendre les glaces.

Il est rare de voir une ville où l'on étale plus de luxe et de richesses qu'à Trieste; la fête de Bosqueto dure jusqu'à minuit. Quoiqu'ils n'excellent pas dans la moralité, il y a, cependant, une certaine retenue; mais sous l'ombre gracieuse du soir, ces promenades sont assignées pour rendez-vous, et, dans l'obscurité, c'est un murmure de doux secrets.

Les contadines sont parées de blancs et des plus beaux cheveux blonds et châtains, avec de longues tresses pendantes, qu'elles portent sur la tête, et qu'elles relèvent après avec un art et une étude qui doivent être dispendieux.

Les faquins de Trieste sont extrêmement probes. On peut, sans risques et sans jamais les accompagner, leur confier des trésors: jamais ils ne commettent de larcins et d'infidélités.

Le pain, la viande, le beurre et le lait sont fort bons.

La race équestre, originaire de Hongrie, est très-belle et très-bonne. Les chevaux, domptés par l'usage du transport des marchandises, sont superbement attelés, le dimanche, à la voiture; ils ont double emploi, l'utilité et le luxe. Les campagnes sont embellies de nombreuses maisons de plaisance; les terres, du voisinage, même dans la Carniole et le Frioul, sont généralement stériles. La musique est si bien cultivée, que tous les habitants se livrent avec succès à la philharmonie; les choristes sont excellents et dignes de leur antique réputation; ils mettent dans leurs chants beaucoup de chaleur et d'ensemble. Les oiseaux sont aussi musiciens, entendant chanter les Eucharis et les Calypso; ils excellent dans la mélodie.

Pour aller de Trieste à Vénise, par terre, il faut parcourir le Frioul, ce qui demande plus de trois jours, en voiturin; tandis que vingt-quatre heures suffisent, par la poste; mais sans pouvoir transporter de malles: alors les frais de voyage s'élèvent à cent vingt francs par personne: par mer, on fait le trajet, à moitié moins, sur le bateau à vapeur: on part le soir, et on arrive le lendemain matin à Vénise; le départ de Trieste est le mercredi et le samedi; l'espace à parcourir sur la mer est d'environ trente lieues: le passeport ne se délivre qu'au moment de partir.

N'étant qu'à quarante lieues de Vienne, nous avions envie de nous y transporter; mais des négociants de Trieste nous ont engagés à ne le pas faire, disant que la capitale de l'empire n'a rien de remarquable; que l'impératrice même préfère le séjour de Trieste.

Le peuple est très-laborieux. Nous avons visité l'entrepôt des marchandises qui partent pour l'Allemagne et la Dalmatie, puis son vaste chantier de construction, dans lequel se trouvaient quatre immenses bateaux à vapeur de cent soixante-dix pieds de quille, destinés aux voyages de l'Adriatique, et à observer notre station d'Ancône, pour s'opposer à nos marches progressives en Italie.

La maison de M. Levasseur, notre consul français, est située à l'extrémité de la ville, près l'entrepôt incendié, et à peu de distance de ce joli Long-Champ planté en jeunes arbres le long de la mer. C'est là que se promènent surtout une grande quantité d'Anglais et d'Anglaises, avec leurs équipages et leurs voitures, qui vont porter, jusqu'à Trieste le luxe et l'industrie d'outremer, pour y bénéficier et y jouir d'un beau climat. On parle allemand, italien, un peu français. Le trafic de la librairie est très-peu de chose dans une ville de commerce où les relations avec les Muses ne sont pas appréciées. Partout, chez les modistes et les tailleurs, resplendit leJournal des Modesde Paris, pour donner l'impulsion à l'élégance et au bon goût. Chez les nations, notre renommée artistique et des grâces est solidement appuyée, et personne ne pense à rivaliser avec nos merveilleuses et nos fashionables: on ne cherche en cela qu'à nous copier. On voit des étalagistes offrir au commerce des tableaux de Versailles et de Paris. Le fromage Parmesan s'y vend dans toute sa bonté.

Nous étions logés à l'hôtel du Bon Pasteur, contrada San-Nicolo, et nous prenions nos repas à la locanda della Bella Venezziana. Souvent, un ou deux boeufs sont attelés à une charrette, trottent et galopent avec la même prestesse que des chevaux. Les bastides ne sont pas comme à Marseille, dans des vallons; elles sont répandues avec agrément sur les montagnes qui entourent la ville; il y a un pont en fer sur le canal.

Notre ancien capitaine, avec cette fleur de délicatesse, de désintéressement et de nobles sentiments qui dévoilent la meilleure éducation, fit tout ce qu'il put pour nous rendre le séjour de Trieste agréable; il nous donna une fête le jour de notre départ, et l'équipage nous accompagna, chargé de nos malles et de nos bagages, jusqu'au bateau à vapeur. Les adieux furent touchants; nous nous séparâmes avec peine de ces braves gens, que nous ne reverrons peut-être jamais, emportant avec nous le souvenir de leurs bons procédés. Nous avions fait plusieurs tentatives, et nous avons eu beaucoup de difficultés à faire accepter au capitaine le prix de notre voyage.

À peine étions-nous embarqués, que la mer devint mauvaise; elle nous fit souvent apercevoir sa phosphorescence: la quantité de voyageurs échauffant trop l'intérieur du bateau, nous nous décidâmes à monter sur le pont: nous devenions lumineux, couverts par l'eau scintillante de la mer; cette clarté durait quelques minutes et recommençait très-souvent; le vent, soufflant avec furie, nous envoyait de l'eau brillante qui pénétrait nos vêtements et nous transformait en aurore boréale, sans éprouver aucune sensation.

Ce terrible ouragan qui nous balançait aussi rudement que le chevalier Sancho Pansa dans la cour de l'hôtellerie, agité vigoureusement par des athlètes qui lui faisaient faire entre deux draps des évolutions et des voltiges multipliées dans les airs; cet ouragan, dis-je, était encore un puissant ventilateur à l'aide duquel les exhalaisons nuisibles se divisent et sont emportées au loin: par cette agitation continuelle des ondes, on n'a point à craindre la stagnation et le croupissement; tandis que l'air épuré des mers se répand sur la surface de la terre; les plantes qui végètent n'étant point en état d'absorber entièrement les principes délétères.

La foudre même, si souvent accompagnée de tempêtes, a son utilité: le fluide électrique, accumulé dans les nuages, tend à rétablir l'équilibre; tantôt, il s'élance de nuage en nuage, jusqu'à ce que l'excès de sa surabondance se soit également réparti dans l'atmosphère; tantôt il foudroie la terre; il renverse ou dévore tout ce qu'il rencontre sur son passage, et, par ce moyen, il répand de tous côtés ce feu producteur qui rend la végétation plus vigoureuse.

Les volcans mêmes, qui nous ont paru si formidables, nous mettent à l'abri des accidents terribles auxquels nous serions exposés, si les matières embrasées que la terre récèle dans son sein ne pouvaient se faire jour et s'échapper des fourneaux dans lesquels elles bouillonnent: ces éruptions renversent les lieux qui en sont le théâtre, mais elles s'opposent au bouleversement général du globe.

Malgré le roulis, le tangage et le mouvement rapide de notre escarpolette sur la mer, nous faisions par fois de la philosophie, tout en pouvant habiter le corps d'une baleine ou devenir la proie des requins.

De grands nuages noirs pesaient sur nos têtes, et laissaient échapper sans relâche d'ardents éclairs et des masses de feux: au tonnerre succéda un déluge d'eau. On entendait le bruissement de la vague refoulée par les roues de la machine qui faisaient jaillir dans leurs mouvements des milliers de perles brillantes.

Un grand nombre de voyageurs, peu habitués à la mer, furent très-incommodés pendant la traversée; les uns vomissaient, les autres étaient pâles comme la mort. Celui qui se porte bien s'amuse de tout cela, et Delille ne dit-il pas que

L'homme se plaît à voir les maux qu'il ne sent pas.

La mer était si agitée, que notre vaisseau éprouvait de violentes secousses par le roulis et le tangage; les masses d'eau qui venaient se briser contre la frêle charpente, menaçaient de l'entr'ouvrir à chaque instant. En général, sur les bateaux à vapeur, on est plus fatigué que sur les voiliers: aux émotions des flots qui se font sentir davantage sur une embarcation peu chargée, se joint le bruissement des palettes, l'odeur des graisses et du charbon; il est vrai qu'on n'éprouve pas de vents contraires, ainsi que sur les autres navires, et qu'on peut préciser pour ainsi dire le moment de l'arrivée. Malgré cinq ou six heures de retard, que la tempête nous occasionne, nous commençons déjà à apercevoir Vénise, qui s'élève majestueusement du sein des flots, comme le palais de Neptune: le tableau se déroule peu à peu d'une manière imposante, et l'on reconnaît cette ancienne reine des mers, qui avait assujéti tant de Rois.

Nous ne saurions exprimer le charme qu'il y avait dans le son de ces cloches qui, d'une distance de dix ou douze milles, arrivait plein de douceur comme une harmonie lointaine, avec les fraîches brises marines, aux lueurs du crépuscule.

De Vénise à Milan.

Vénise doit sa création aux peuples qui fuyaient devant Attila. Bâtie sur pilotis, au milieu de lagunes ou bancs de sable, entourée d'eau, c'est une divinité qui s'élève du sein des mers; les rues sont pour ainsi dire autant de canaux qui se communiquent et que lient quatre cent cinquante ponts tout en pierres; le plus beau est celui de Rialto, sur le canal Maggiore, de manière que quatre mille gondoles ou barques vénitiennes y circulent nuit et jour, pouvant facilement passer sous ces ponts dont les arches élevées fatiguent le flâneur inaccoutumé: les rues étroites font que les maisons se touchent presqu'au sommet et rendent Vénise un labyrinthe pour l'étranger; afin de se reconnaître, il faut nécessairement un guide, ou l'on s'égarerait.

Au milieu de ces mille sinuosités, il est impossible de s'orienter: on s'y coudoie, et on s'y perd, si l'on n'a pas le fil de ces difficultés. Vue de la mer, cette ville a une physionomie étrange et mystérieuse.

Dans plusieurs endroits, les étrangers parlent, avec beaucoup de facilité, plusieurs langues à la fois, et semblent nous surpasser en cela.

Sitôt notre arrivée, nous sommes entourés de gondoles; nous en montons une qui nous conduit immédiatement à la santé, subir encore une revue, de là, à la police, enfin à l'hôtel de l'Europe, où l'on est fort bien; les domestiques y parlent français. Nous prenons un garçon de place et, sitôt remis des fatigues de la mer; nous fûmes admirer la place Saint-Marc, une des plus belles que nous ayons vues, entourée d'admirables palais bysantins ayant quelques rapports avec le gothique. Les palais de l'Empereur et du Gouvernement s'y font surtout remarquer par leur magnificence; le grand Clocher, qui a résisté aux siècles, quoique bâti sur pilotis, étonne encore par sa hauteur. Trois larges drapeaux de l'empire flottent dans les airs, comme des oriflammes attenant à de longs mâts.

L'Horloge est auprès, ornée d'une Vierge: aussitôt que l'heure sonne, des portes dorées s'ouvrent, une Renommée s'avance suivie des trois Mages qui saluent la Vierge et entrent par une autre porte.

Le Lion ailé est posé sur une colonne qui lui sert de piédestal et a été apportée d'Athènes.

Le Palais des Doges se fait apercevoir à ses hautes portes imposantes: pour y monter, on traverse un escalier tout en marbre, embelli par les statues colossales d'Adam et d'Ève. L'Inquisition, qui n'avait pas oublié Vénise, avait une salle dans ce palais, et à la porte, un lion à gueule ouverte dans laquelle les citoyens formaient des plaintes et des dénonciations pour provoquer l'arrestation; puis se trouve la salle des conseils, avec un tableau de soixante-douze pieds de long, par le Tintoret, représentant le Paradis; la salle de réception, la salle où se tenaient les Doges, avec les belles peintures des plus grands maîtres; enfin, une riche bibliothèque.

Le Pont des Soupirs, fondé par le despotisme et nommé par la douleur, conduit du Palais des Doges aux Prisons. Nous descendons dans les cachots où, à l'expiration de la république vénitienne, on trouva un individu qui y gémissait depuis quatorze ans; il nous a été pénible de faire l'inspection de l'instrument qu'a copié le médecin Guillotin, qui n'a pas le mérite, de cette funeste invention. Nous avons vu aussi le lieu où l'on étranglait les victimes, encore maculé de leur sang, parce qu'elles faisaient résistance, et qu'on abrégeait leur vie par le poignard. Notre guide nous fit remarquer les ouvertures par lesquelles le sang coulait dans le canal, ainsi que la porte par où sortait le cadavre confié aux voiles impénétrables de la gondole, afin de l'ensevelir dans le lac Orfano; aussi était-il défendu aux pêcheurs de jeter leurs filets dans cet endroit, dans la crainte que ces ondes tranquilles n'eussent trahi d'odieux secrets. Il y a trois étages de rangs de cachots; deux belles citernes en bronze dont l'eau est douce: le palais entier est entouré de colonnes et de statues au style oriental.

À Vénise, il y a quatre-vingt-cinq églises toutes admirables, et présentement une population qui n'est plus que de cent mille âmes.

Nous avons franchi un grand nombre de ponts, en passant la mer, pour arriver à la charmante promenade oeuvre de Napoléon, faite sur les débris de couvents renversés. Partout, dans le pays, on voit encore la trace vivante du séjour des Français. Les rues étant très-étroites, les appartements sont obscurs, et il est facile de se donner la main en signe d'amitié, d'une maison à l'autre; les maisons ont quatre étages, la tuile pour couverture; l'échange de l'argent avec les objets de consommation journalière, se fait à l'aide d'un panier et d'une corde: ainsi, toute une famille entière peut vivre largement, sans que personne, pas même les domestiques, aient besoin de sortir de la maison.

Les hommes ont une belle taille; les femmes n'ont pas une beauté aussi distinguée qu'à Trieste; elles ont plus de piété qu'à Rome; dans les églises, elles se tiennent mieux et conservent bien les dehors de la décence. Ordinairement, les citadines portent un voile de tulle noir dont une des pointes tombe sur le front, enveloppe le buste et ne laisse à découvert que la figure; pour se parer, elles prennent un schal de mousseline blanche; leurs yeux sont d'une beauté remarquable.

Nous avons bien fait de ne pas différer notre voyage: notre première nuit, à Vénise, a été affreuse, accompagnée d'orage et de pluie: les vitres de notre chambre ont été brisées par la tourmente, et notre malle s'étant trouvée ouverte, plusieurs de nos vêtements ont été endommagés.

Le flux et le reflux, ou l'intumescence et la détumescence, ne sont pas sensibles dans la Méditerranée et l'Adriatique, en raison des espaces étroits, de l'exiguïté de ces mers et de leurs bassins; ici, que l'Adriatique a plus d'extension et subit un plus grand épanouissement, l'influence lunaire, qui soumet l'immensité des mers à ses phases, reprend son empire, et rend très-perceptible la marée. Peut-on douter que la lune n'en soit le vrai mobile, quand la mer, au moment des quartiers lunaires, fait si subitement mouvoir ses flots pour rompre l'équilibre de l'air, et provoquer ainsi les vents, les tempêtes, les orages; quand surtout les volcans viennent exciter des dilations et provoquent l'action du fluide électrique.

Le lendemain, le temps étant redevenu beau, nous nous livrons à la promenade; à Vénise, les chevaux et les équipages sont inconnus et frappés de nullité: ce serait une merveille pour beaucoup d'habitants qui n'en ont jamais vus; ils croiraient, ainsi que les peuples de Montézuma, voir Mars, Vulcain et des divinités hostiles.

Nous allâmes visiter le Palais Manfrili, qui contient de riches collections de peintures des premiers maîtres, des plus célèbres coloristes, du Titien, du Tintoret, du Veronèse. L'Arche de Noé s'y présente d'une manière fort curieuse. Raphaël seul a étendu le domaine de la peinture jusqu'au monde spirituel; la pierre de son sépulcre nous a refermé le chemin de l'infini, que ce noble et pur génie nous avait ouvert. L'Adonis et la Vénus du Titien sont surprenants. On ne peut quitter ce tableau sans se sentir pénétré d'une volupté plus vive que le plaisir des arts; ce n'est rien de céleste, c'est la terre dans ce qu'elle a de plus séduisant. Salvator Rosa, de Naples, qui a si souvent secouru l'intéressant Léontio; sa soeur Stellina a enrichi la peinture de tableaux du plus beau coloris. Ces grands peintres furent les créateurs de leur génie. Il y a une salle de danse magnifique ornée d'une très-riche tribune: dans les palais, au lieu de parquets, ce sont des mosaïques nuancées des plus riches couleurs, faites avec du plâtre délayé, à demi-sec, sur lequel on pose des fragments de marbre de diverses couleurs, arrangés avec symétrie, de manière à représenter des êtres animés, des paysages, des batailles; puis, avec une demoiselle svelte et légère, on bat solidement pour bien fixer ces fractions de marbre dans le plâtre: on donne ensuite un brillant poli avec la pierre ponce à ces couleurs marbrées, enfin on coule de l'huile chaude sur ces compositions qui remplacent si richement et avec tant de luxe les parquets.

Les Vénitiens et les Italiens sont amateurs de tabac qu'ils aromatisent et qu'ils fument, tantôt dans une pipe élégante, tantôt sous la forme du modeste cigaro.

Nous avons été visiter plusieurs églises; entr'autres Saint-Paul, Saint-Salvator, Notre-Dame-des-Frères, où sont les tombeaux de Canova, du Titien, d'Ucella, qui a surpassé Zeuxis et Apelles, et de la famille de Piscoï. Le fameux Canova était né dans le village de Possagno, aux pieds des Alpes; son père était un tailleur de pierres; Canova ne rougissait point de sa naissance, comme Jean-Baptiste Rousseau, fils d'un cordonnier; il savait que le plus grand mérite d'un homme était de ne devoir son avenir qu'à lui seul, plutôt qu'à une longue généalogie d'aïeux. Le jeune manoeuvre Canova, formé aux rudes travaux, ne savait pas qu'en coupant un quartier de marbre, il ferait sortir de sa main les Dieux de l'Olympe, qui procureraient l'immortalité à son ciseau.

Le Palais Carnoco est en face de l'Académie des Beaux-Arts; celui de l'Académie a une galerie de tableaux magnifiques du Veronèse, du Tintoret; nous sommes surpassés par la beauté et la vivacité des couleurs: nous sommes en arrière et nous ne pouvons plus que glaner sous le rapport de la peinture, de la sculpture, de l'architecture et des beaux-arts.

Notre-Dame-de-la-Sainteté, en face de notre hôtel de l'Europe, est un petit séminaire; dans l'île voisine, est l'église Saint-Georges-Majeur, d'où l'on découvre au milieu des eaux la plus belle vue de la magique Vénise. Sur le canal Grande, le bruit des cloches de tant d'églises fait un merveilleux effet.

Dans l'église de Saint-Jean et de Saint-Paul, les corps de seize Doges reposent dans des tombeaux magnifiques, et la peau du fameux Antoine Bragodin, qui fut écorché par Mustapha, général de l'armée des Turcs.

Le Grand-Opéra a été la proie d'un incendie, on s'occupe à le réparer; il y a huit théâtres. La mer passe dessous l'édifice de la quarantaine, soutenu par des poteaux.

Plus loin, nous continuons nos investigations avec la fragile gondole disposée intérieurement comme une voiture; au devant de la gondole, est une espèce de scie d'acier qui brille au clair de la lune comme les dents embrasées des dragons de l'Arioste. Nous arrivons chez les Religieux Arméniens, dans l'île de Saint-Lazare: un jeune Frère, avec sa longue et majestueuse barbe, sa figure douce et belle, vient, avec une vanité monacale, nous faire admirer leur belle imprimerie, leur église, leur bibliothèque et leur cabinet de physique.

Les montagnes qui entourent Vénise sont couvertes de neige; en revenant nous allons visiter l'hospice des fous, situé sur l'île Sancervillio. L'église dans l'île de Torquelo, est bâtie sur les débris d'un temple d'Aquilée: la coupole est couverte de mosaïques exécutées grossièrement par des artistes grecs: c'est de là qu'est venu l'art de la mosaïque en Italie.

La nuit, on s'imagine voir, dans le reflet des lumières des gondoles, des colonnes de feu et des cascades d'étincelles qui s'enfoncent à perte de vue dans une grotte de cristal. Les gondoliers portent une veste de nankin; ils lancent leurs esquifs comme une flèche, avec toute l'aisance d'un enfant de l'Adriatique. Les huîtres se collent dans la mousse, aux pieds des palais. On pêche, en pleine rue, de quoi nourrir la population; les gondoles coulent entre deux tapis de verdure, où le bruit de l'eau vient s'amortir languissamment avec l'écume du sillage.

À tous les coins de rue, la Madone abrite sa petite tête sous un dais de jasmin, et les traguetti, ombragés de grandes treilles, répandent le long du canal le parfum de la vigne en fleur: ces traguetti sont les places de station pour les gondoles publiques.

Les gondoliers et les faquins se postent devant une Madone; ils ont un air mystérieux comme s'ils songeaient à commettre un assassinat, mais ils chantent en choeur des airs tirés d'opéras; tantôt c'est une cavatine de Bellini, un choeur de Rossini, un duo de Mercadanti, les refrains d'une barcarole, les symphonies de Beethoven. La sonorité des canaux fait de Vénise la ville la plus propre à retentir de chansons.

La physionomie du gondolier a un caractère de finesse mielleuse; ils ont l'esprit subtil et pénétrant; les gondoliers des particuliers portent des vestes rondes de toile anglaise, imprimée à grands ramages de diverses couleurs. Les dandis, comme ceux de Londres, se donnent le divertissement de conduire une petite barque sur les canaux; c'est pour eux ce que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris: leur costume est gracieux, une veste fond blanc, à dessins de Perse, un pantalon blanc, un ceinturon bleu; un bonnet de velours noir: nonchalamment couchés dans des gondoles découvertes, ils s'approchent gracieusement des croisées pour admirer les beautés sensibles qui se mettent aux fenêtres. On trouve des hommes du peuple, à Vénise, qui n'ont jamais été d'un quartier à l'autre.

Un gondolier ne possède souvent qu'un pantalon, sa chemise et sa pipe; quelquefois un petit chien qui nage à côté de sa gondole avec l'agilité d'un poisson; il a en outre la Madone de son traguetti tatouée sur la poitrine, avec une aiguille rouge et de la poudre à canon; il a son patron sur un bras, et sa patronne sur l'autre. Quand une ou deux courses, dans la matinée, ont assuré l'entretien de son estomac et de sa pipe, il s'endort le ventre au soleil.

La fabrique de chaînes d'or mérite sa renommée.

M. Manille, dernier de la famille des Doges, mène une vie privée, et n'attire pas plus les regards que le plus ordinaire citoyen.

Ceux qui aiment à lire les journaux, en trouvent plusieurs au caféFlorian, place Saint-Marc.

Le gouvernement autrichien grève d'impôts sa conquête; d'abord l'impôt fixe pour le foncier est de vingt-cinq pour cent sur le revenu, puis, avec les taxes surérogatoires, l'impôt s'élève à cinquante pour cent du revenu: on achète alors la propriété, en conséquence de toutes ses charges, à-peu-près quatre et demie pour cent.

Les rues étant étroites, l'arrivée soudaine des gondoles contribuait à rendre important le carnaval et à lui donner une grande renommée; mais depuis que le lion de l'Allemagne, avec sa crinière, s'est installé sur ces îles enchantées, la magie du carnaval s'est évanouie; il est fort peu de chose; il ne reste plus que son ancienne réputation de fêtes et de plaisirs.

Les édifices sacrés y sont très-beaux; nous avons été visiter les églises Saint-Moyses, Saint-Fantin et Saint-Zacharie, où est le Tableau de la Sacrée-Famille, par Jean Belineau, et la belle fresque du Paradis, par Rio; enfin l'église Saint-Martin, et, dans l'île de Saint-Michel, la belle église bâtie des deniers d'une courtisane appelée Marguerite Emiliani, richesses qu'elle avait amassées dans sa jeunesse voluptueuse et qu'elle employa, à la fin de ses jours, à cette oeuvre de piété.

Dans l'île Saint-Nicolas, on voit un puits d'eau douce qui croît et décroît, suivant le flux ou le reflux de la mer.

Les Vénitiens ont de beaux meubles et tout ce qui peut contribuer à la sensualité et à la mollesse.

La place Saint-Marc est constamment couverte de pigeons qui voltigent amoureusement et font leurs nids sur les toits de plomb; personne n'est en guerre avec eux: sur les deux heures, ils viennent ponctuellement chercher la nourriture qu'une dame riche leur a léguée en mourant.

Nous flânions sur la place Saint-Marc; nous vîmes sortir, d'un des plus brillants cafés, un joli cavalier qui avait l'air d'aller à la rencontre des aventures: il était décoré de longues moustaches, comme le sont les chefs-d'oeuvres de Raphaël et de Michel-Ange; il avait un cigaro, et à la main le jonc du fashionnable; il nous a abordés d'un air de connaissance: nous cherchons alors à dévisager ce gentil Mustapha; nous reconnûmes le très-recueilli pasteur de Saint-Pétersbourg, que nous avions eu occasion de voir plusieurs fois à Rome, sous l'habit pénitent et apostolique; mais, dégagé de toute forme mystique, il était ainsi travesti en voyageant, pour mieux pénétrer dans le dédale des moeurs.

À la porte de l'Arsenal, on aperçoit deux lions de grandeur colossale, transportés d'Athènes, une belle lionne, également en marbre, est auprès: l'Arsenal a trois mille pieds carrés, et possède l'armure d'Henri IV, don que ce prince avait fait à la république de Vénise.

Il existe aussi un dépôt de mendicité et un corps de pompiers. Un homme, dans la grande tour en face de l'horloge dont nous avons parlé, qui est couverte de marbre et qui marque les saisons et les signes du Zodiaque, est toujours de garde pour sonner le tocsin, au besoin et en cas d'incendie.

La révérence vénitienne est fort différente de la nôtre; quand ils abordent quelqu'un pour le saluer, ils se baissent lentement pour marquer plus de modestie et de respect, et restent longtemps dans cette posture, faisant mille protestations de service et de dévoûment.

Le long du canal de la Giudecca, on voit deux colonnes en marbre apportées de Constantinople.

Sur la Place de l'Hôpital, est une statue colossale, en bronze, du général de la république, Bartolemeo Colcona, monté sur un beau cheval du même métal.

Partout des citernes reçoivent de l'eau de pluie pour boire et pour laver.

Nous avons visité une seconde fois l'église de Saint-Jean et de Saint-Paul; on y voit un beau tableau du Tintoret, représentant trois sénateurs qui implorent la Vierge, contre la peste: dans une chapelle contiguë est une sculpture en marbre magnifique, de Psonari, dont le sujet est la Nativité. L'église des Jésuites possède une chaire toute en marbre ainsi que les rideaux, si bien imités, qu'on croit que ce sont des draperies; le beau tableau de l'Assomption est du Tintoret, et l'autel entier est en lapis lazuli.

L'église du Cimetière et les tombeaux méritent aussi d'être explorés.

Dans l'ancienne Vénise, on remarque l'église de Saint-Pierre; c'est de ce côté, appelé le bourg de Maran, que l'on fait les glaces, les perles; que l'on mange les meilleures huîtres: on compte six fabriques de perles, dirigées par un Français; il faut le dire, notre industrie pénètre partout. On voit encore dans cette localité l'église Santa-Maria-Formosa. Il y a aujourd'hui trente églises de la plus grande beauté, dignes de fixer l'attention des peintres et des artistes, d'un genre qui inspire plus de piété qu'à Rome.

C'est surtout à Vénise que nous avons vu réunie, dans les édifices sacrés, la multitude en une seule famille; les grands et le peuple, le maître et le serviteur, aux pieds des mêmes autels, apprennent qu'ils sont égaux par la nature, enfants du même père, soumis aux mêmes lois; qu'une même destinée les attend, et que les rangs se confondent dans le sentiment d'une vraie piété, d'une bienveillance universelle. Dans les temples, dit Bernardin-de-Saint-Pierre, la religion abaisse la tête des grands, en leur montrant la vanité de leur puissance, et elle relève celle des infortunés, en leur présentant un avenir immortel.

La cathédrale Saint-Marc est d'une richesse infinie; les fresques innombrables et admirables sont d'un grand prix. L'eau de la mer a un peu endommagé le pavé de cet édifice éblouissant et merveilleux. Saint-Marc a cinq dômes et point de clocher; on voit sur le haut de la porte d'entrée quantité de figures de pierres, entr'autres celle d'un petit vieillard qui tient son doigt sur la bouche: on prétend que c'est l'architecte qui a bâti cette église. Il s'était engagé à faire le plus beau bâtiment qu'il y eût au monde, à condition qu'on lui laissât la liberté de placer sa statue dans l'endroit le plus honorable de l'église, pour rendre son nom immortel. Ayant un jour reçu quelques mécontentements des procurateurs de Saint-Marc, il s'en plaignit au Doge, et son ressentiment le porta même à dire que, si on en avait mieux usé avec lui, il aurait fait encore quelque chose de plus beau. Le Doge lui répondit que, puisqu'il manquait à sa parole, il ne devait pas trouver mauvais qu'on ne lui tînt pas celle qu'on lui avait donnée, de placer sa statue dans le lieu de l'église le plus apparent. L'architecte reconnut aussitôt sa faute, c'est pourquoi on le voit le doigt sur la bouche, dans la posture d'un homme qui se repent d'avoir dit une sottise. Les cinq portes de l'église sont d'airain, venant autrefois de Sainte-Sophie, à Constantinople, ainsi que les admirables coursiers qui sont au-dessus. Il y a huit colonnes de porphyre et, autour de l'église, cinq cents colonnes apportées de Grèce et d'Athènes: le pavé se compose de petites pierres de jaspe, de porphyre, de serpentine, de marbre de plusieurs couleurs qui forment des compartiments. La contretable du maître-autel est extrêmement riche; elle est d'or massif et de pierres précieuses. Dans la chapelle du Saint-Sacrement repose le corps de Saint Marc; il y a quatre colonnes d'Albâtre transparent, que l'on dit avoir été au temple de Salomon.

Il est triste présentement de regarder le port dépourvu de vaisseaux et en si petit nombre, comparé à sa splendeur primitive; mais la victorieuse Trieste, quoique le port de Vénise soit franc, fait à elle seule tout le commerce, et laisse peu de choses à sa vassale. L'industrie de cette magnifique désolée ne sera plus que dans une misérable végétation, tant que cette cité sera sous le joug d'un suzerain: il est vrai que son éclat et son ancienne virilité ne doivent plus exister, puisque tout change de face ici-bas; que les empires se disloquent et se démembrent, que d'autres s'élèvent au milieu des décadences, des ruines, et des jours néfastes; mais il n'en est pas moins vrai que si la Lombardie recouvrait son indépendance, Vénise, sans avoir l'esprit de conquête, florirait encore, et ses navires parcourraient majestueusement l'Adriatique: aujourd'hui, ce qui la soutient, c'est qu'elle est habitée par des seigneurs d'une grande richesse, que les chefs-d'oeuvre qu'elle possède, attirent un nombre considérable d'étrangers, comme dans plusieurs endroits de l'Italie; cela suffit et peut rendre durable son existence, qui a besoin de tout tirer du dehors pour se conserver.

Nous avons eu de charmants rapports avec M. Cherdubois, le banquier; il a fait ce qu'il a pu pour contribuer à nous rendre profitable le séjour de Vénise. Trois des côtés de la place Saint-Marc sont entourés de spacieuses et belles galeries; pendant le jour, les désoeuvrés viennent prendre le café et dépenser un temps qu'ils n'ont pas le moyen d'utiliser; nous avons entendu sur cette place de délicieuse musique, et dans les cafés, nous avons vu des dames avoir un cortège sans doute innocent.

Du clocher près la cathédrale, qui a trois cent soixante pieds de hauteur, et qu'on monte sans escalier, par une pente douce comme une spirale, on découvre Vénise, unique dans son genre, Vénise qui étonne, qui captive pour quelques mois, Vénise que nous sommes enchantés d'avoir vue, et que nous sacrifierions volontiers pour habiter Naples ou Trieste: on y découvre encore les montagnes d'Istrie, l'Apennin, la Lombardie, l'embouchure de l'Adige et du Pô.

N'ayant plus rien à examiner de remarquable dans Vénise, et après avoir fait quelques emplettes en perles et en chaînes d'or, actuellement principal commerce de cette ville, je fis réclamer à notre jolie Térésa, à l'oeil si noir, le linge que nous lui avions donné; elle eut l'audace, la cruelle, de nous demander quatre fois plus qu'à Rome et qu'à Naples; il est vrai qu'il faut souvent faire venir de l'eau de loin, et que, contre la nécessité, nous avions oublié de faire marché préalablement: donc, nous devions être un peu mutilés en quittant Vénise.

Nous subîmes une investigation de douane très-rigoureuse. La merveilleuse parisienne qui ne voyage jamais sans avoir à sa suite l'arsenal obligé de sa gracieuse toilette, est à plaindre lors de la visite des douaniers: que de chapeaux déformés! Que de rubans flétris par la main calleuse de ces inquisiteurs en sous ordre! Nous fîmes plomber nos malles pour éviter les pénibles fouilles douanières, et nous nous en retirâmes avec la bonne-main, prodiguant la lire de Lombardie.

Nous quittons Vénise, et nous allons en gondole jusqu'à Fusine; sous la rame, l'eau est étincelante: quand on se rend à Vénise, on s'embarque à Mestre. Nous passons par Padoue, dont les maisons sont entourées de belles arcades; l'église dédiée à Saint Antoine renferme son corps; c'était autrefois un temple consacré à Junon; Padoue est située au milieu d'une riche plaine; elle est la patrie de Galilée et de Pétrarque.

Nous sommes à peu de distance du Tyrol; nos coeurs vibrent pour y aller; nous aimerions voir ces montagnes pittoresques et entendre le pâtre chanter:

Doux Tyrol, montagnes tranquilles,Lieux chéris, berceaux de mes amours,Fatigué du bruit de leurs villes,Attristé des plaisirs des cours,Je vous revois… C'est pour toujours, c'est pour toujours.

Mais le temps nous manque, et le cher Théodore, notre fils chéri, a peut-être besoin de nos soins. Nous nous arrêtons à Vicence, à Véronne, remarquable par un cirque olympique, et où les contadines portent le chapeau comme les hommes: pour la haute classe, nous l'avons déjà dit, elle copie et se rapproche des modes françaises.

Dans l'église des Capucins, à Véronne, nous avons vu le tombeau de Romeo et de Juliette, victimes mémorables d'un amour malheureux, et immortalisées par Shakespeare.

C'est encore à Véronne qu'est le mausolée de Gonsalgue Gabia. Les fortifications de la ville sont immenses. La campagne de la Lombardie est une terre promise, d'une grande fécondité et abondant en luzerne, en trèfles, grains, arbres de toutes espèces. La route de Brescia est superbe; des bords enchanteurs du lac de Garda, nous voyons les montagnes du Tyrol, dans la direction de Trente. Brescia est aussi une jolie ville bien fortifiée. C'est en traversant ce riche territoire, escortés par deux gendarmes, que nous arrivons à Milan.

De Milan, route du Simplon, à Genève.

Nous voici à l'Hôtel Suisse, où l'on trouve le chocolat mousseux de Lyon; nous prenons un domestique de place, et nous nous faisons conduire chez M. Pasleur Girod, notre banquier; nous fûmes ensuite admirer un arc de triomphe, bientôt fini, qui peut rivaliser, s'il ne surpasse l'arc de triomphe de l'Étoile de Paris. L'arc de Milan embellit l'entrée de la ville, sur la route du Simplon, en commémoration de cette échelle si importante conçue par le génie de Napoléon, à travers les précipices et de hautes montagnes. L'arc de triomphe est tout entier en marbre, oeuvre des disciples de Canova, orné des plus belles statues et des glorieux symboles représentant les victoires de l'Empire Français. Il est étonnant que l'Autriche laisse réaliser des souvenirs si précieux pour la France. Outre que l'empereur François était notre beau-père, il faut bien se laisser aller aux circonstances entraînantes du temps: il est impossible de lutter contre son époque, sans faire naufrage. De nombreuses souscriptions se sont formées à Milan, et treize millions sont venus se grouper pour l'érection de ce monument.

Les hommes et les femmes ont des traits durs et le teint blême.

Milan est située dans une charmante plaine de la Lombardie; ses coteaux et la proximité du lac de Côme et du lac Majeur la rendent florissante; les palais sont vastes et dépourvus d'ornements extérieurs; il ne reste plus d'antiquités romaines, que l'emplacement des Thermes et de quelques temples.

L'extérieur de la Cathédrale est fort beau et fort gracieux; il y a quatre mille cinq cents statues en marbre; c'est une masse de marbre blanc travaillée en relief; ces pinacles élancés sont surmontés de statues légères, on croit voir un palais d'argent; quand on soulève la lourde draperie qui ferme l'entrée, comme celles de toutes les églises d'Italie, l'oeil reste ébloui; on est frappé à la vue de cette longue et imposante nef: devant le maître-autel, on voit la châsse de Saint Charles Borromée, entourée de lampes allumées; derrière, s'élève le choeur. Les colonnes des ailes sont de granit rouge, les fonts baptismaux en porphyre, le pavé en marbre, les hautes fenêtres à vitraux de couleur offrent les teintes les plus brillantes.

Nous avons visité la chapelle souterraine de Saint-Charles-Borromée; son corps y est renfermé dans un tombeau de cristal de roche; on estime à six millions les richesses de cette chapelle, qu'un prêtre nous a permis d'examiner, moyennant la rétribution d'une piastre, et sans recourir à la tradition; ainsi, un écrivain français a commis une grave erreur de topographie, en plaçant à Arona, auprès de la statue colossale du Saint, le corps de Saint Charles Borromée, qui est dans la cathédrale de Milan, et qui ne doit point voltiger ni quitter son vrai domicile dans des Impressions de voyage pleines d'érudition.

Le Champs-de-Mars est de grande dimension et les Arènes fort belles; elles sont entourées d'un canal pour l'exercice des joutes marines.

Milan est une ville importante; mais pour qu'un étranger se livre à l'admiration, il faut entrer en Italie par la Lombardie, et ne pas commencer par voir Gênes, Florence, Rome, Naples, Vénise. Les femmes portent des voiles noirs: le passage Christoforis est entouré de glaces et de magasins comme les beaux passages de Paris.

On voit, dans ce moment, beaucoup de palais inhabités; la politique de Metternich a, pour la conservation de sa conquête, envoyé les habitants en exil au Spielberg après avoir encombré les prisons des Condotieri, sous les verrous de la torture et de la souffrance. L'Italie Autrichienne se soumet à la force, mais n'en regrette pas moins sa liberté et son indépendance.

Le théâtre de la Scala est digne de toute sa renommée: son extérieur est très beau; on voit au-dessus une grande terrasse, puis au-dessous un vestibule qui mène aux premiers rangs de loges et au parterre; les draperies extérieures des loges sont riches, l'intérieur est magnifiquement décoré: la plupart ont des chambres adjacentes pour jouer et souper; les peintures sont belles; les décorations qui ont paru dans une pièce ne servent jamais pour une autre: on se fait visite dans les loges; on tourne le dos à la scène, excepté quand l'orchestre avertit qu'une scène de ballet, un air, un duo va se jouer; alors on écoute avec ravissement, mais, la scène finie, on reprend la causerie privée, qui n'est troublée que par l'entrée et la sortie des visiteurs: une habitude désagréable, c'est que l'arrivée du dernier est toujours suivie du départ du premier.

Voulant voir la Suisse, nous n'avions qu'à passer par le Simplon, pour admirer les sites sur notre route: nous montons donc encore dans le corriero: à Cascine, nous voyons un if séculaire de dix-huit pieds de circonférence; nous changeons de voiture à Arona; c'est ici que l'on voit la statue colossale de Saint Charles Borromée; elle a quatre-vingt-seize pieds d'élévation; pour y monter, il faut une grande échelle; elle contient facilement douze personnes dans sa tête; un homme peut se placer dans les fosses nasales, sans craindre d'être lancé comme une bombe par un éternuement. Nous parcourons le littoral du lac Majeur, si bien décrit par notre compatriote Alexandre Dumas: nous avons admiré les gracieux Palais de l'Île Belle et de l'Île Mère: des bateaux à vapeur serpentent sur le lac; enfin, après avoir voyagé tout le jour, nous nous arrêtons, à dix heures du soir, à Isella, petite ville à l'entrée du Simplon, où nous réparons nos forces par d'excellentes truites.

On avait eu soin, aux messageries et dans tout ce qui tenait aux services des postes, de nous dérober le danger présent de la route du Simplon; aussi nous crûmes que nous allions voir se renouveler les apparitions effrayantes de la route de la Corniche, et que nous en serions quittes pour de profondes émotions. Nous ne fûmes pas long-temps à nous apercevoir que la nature allait se dérouler dans ses belles horreurs, déployant les périls sans mesure.

Le courrier se composait d'un capitaine de navire américain, d'un officier supérieur très-brave homme fort aimable, d'une religieuse prise à Arona. L'officier eut une querelle assez vive avec le postillon, et menaçait d'argumenter à coups de canne; le postillon ripostait avec insolence et mépris; c'était une répétition des controverses comminatoires de M. de C…; avec un peu plus de sobriété de paroles et un peu moins d'épanchements épigrammatiques, tout cela n'aurait pas eu lieu; le courrier nous engagea à partir, et à profiter de la fraîcheur de la nuit pour éviter le danger des avalanches que le vent ou le soleil détachent si facilement dans le mois de mai, moment de la fonte des neiges. Nous parcourions donc l'effroyable vallée de Gondo, au milieu d'horribles torrents se roulant tumultueusement des hautes montagnes, menaçant de tout emporter dans le précipice, des neiges, des roches qui tombent avec fracas; tout cela pénètre de saisissement dans ces lieux où la nature est improductive.

Près le pont de la Doveria, le torrent précipite ses ondes avec un bruit épouvantable. Des rochers perpendiculaires, d'une couleur sombre en parfaite harmonie avec sa solitude, dont la cime égarée dans les nues menace de tomber sur vos têtes; à vos pieds, dans le fond du précipice, où la vue n'ose descendre, on entend mugir la colère du torrent, la nature expire, la mort seule est vivante. L'Auberge de Gondo, avec ses petites fenêtres grillées, a l'apparence d'une prison. Quelques rayons du soleil planent sur de petits jardins et animent un peu la végétation des légumes qui, rarement, parviennent à maturité.

Avant Isella, des ruisseaux folâtrent au milieu de bouquets de mélèze, et forment de riantes cascades.

La route, pendant trois mois de l'année, est praticable même aux voitures; elle a une largeur de trente pieds; des remparts préservent, et l'on n'a d'autres risques à courir que ceux, rares dans cette saison, de voir les rochers se détacher et tomber sur la route; mais pendant neuf mois, surtout dans le mois de mai, il y a beaucoup de danger; c'est le moment où les neiges commencent à se fondre; ce qui est une cause des avalanches ou lavanges; le vent, un bruit soudain peut encore occasionner des détachements de neige.

Malheur au voyageur surpris par l'avalanche; la fuite est inutile, il faut se résigner. Des masses de neige, d'un quart de lieue d'étendue, emportent tout sur leur passage, les hommes, les arbres, les blocs de rochers, et les précipitent jusqu'au fond des abîmes, souvent de six mille et quelques cents pieds de hauteur.

C'est au milieu de ces difficultés que Napoléon, rayonnant de sa splendeur, fit, malgré les obstacles, construire la belle route du Simplon; des montagnes, par le moyen des fulminants, furent percées dans plusieurs endroits, à un espace de plus d'une demie-lieue. Trente mille hommes, pendant cinq ans, s'occupèrent de ces épineux travaux avec un courage inouï. Présentement, trois cents ouvriers sont employés à l'entretien de la route, à l'enlèvement des roches et des neiges qui encombrent si souvent; ainsi, grâce aux sollicitudes de l'Empereur, dans le peu de temps de son règne, et à l'apogée de son immense gloire, il a rendu un service incommensurable à la civilisation, en ouvrant des communications entre l'Italie et la France, qui, auparavant, éprouvaient tant de difficultés de relations, et que les Carthaginois, avec Annibal, avaient franchies si périlleusement.

Sur les trois heures de la nuit, le courrier descend précipitamment et est obligé, faisant avec les mains et les pieds le levier opposant, de soutenir la voiture, que de grosses pierres sous une roue allaient faire descendre dans les abîmes; deux fois, il est obligé d'opérer cette manoeuvre: des couches de neige rétrécissent la voie; une roue de la voiture frotte souvent les pierres du parapet qui nous sépare des torrents, l'autre roue va avec peine dans la neige; les difficultés s'augmentent; il faut abandonner le carrosse; l'obscurité de la nuit ne nous avait pas fait apercevoir les précautions que nous dérobait le courrier pour ne pas nous décourager, ni perdre sa clientelle: il avait attaché trois traîneaux à la voiture.

Voici, nous dit-il, une variété de plaisirs que je vous offre; je vous invite à monter en traîneau; le traîneau de devant était consacré aux dames, le second nous portait, et le troisième avait les bagages. Si j'avais su les dangers qui nous menaçaient, j'aurais voulu naviguer sur cet océan de neige, sans être séparé de Mme Mercier; notre caravane n'eut point de malencontre jusqu'à l'Auberge du Simplon; nous nous y trouvâmes très-bien et nous fîmes honneur à la cuisine, dans la région des neiges; c'est là que nous apprîmes le funeste accident arrivé la surveille à quatorze ouvriers du Simplon, qui avaient péri sous une avalanche. La blancheur de la neige et son éclat donne de fréquentes ophtalmies, et altère la vue; de là vient l'usage des lunettes vertes chez ces montagnards. Le village du Simplon est le domaine des glaces et des neiges, c'est le palais de l'hiver, aucun arbre, aucune fleur ne le décore, l'aigle, souverain des airs, y fait de fréquentes apparitions. Les villageois de ces lieux sont vêtus de peaux de mouton dans toutes les saisons.

Nous reprenons la route sur des traîneaux encore plus petits. De lieue en lieue, des maisons de station ont été établies pour servir d'abri aux voyageurs dans la tourmente; nous franchissons des montagnes percées sur des glaciers; nous sommes étonnés de ces admirables glaciers qui se forment d'un amas de neige, et présentent des champs de glace de cent à cent cinquante pieds de profondeur et d'une lieue de long; les torrents se forment des passages au milieu de ces miroirs gelés.

Les agents de la destruction grondent autour de nous; les objets qui nous environnent, ne paraissent faits que pour former la tempête et lancer l'avalanche; le premier moment de la descente n'est nullement propre à adoucir les sensations pénibles; la route rapide et suspendue au-dessus d'immenses abîmes, une arche jetée sur un précipice, sans croire aux dangers quand on y est arrivé, paraît de loin à peine praticable pour le pied du chamois; des roches arrachées, jetées çà et là, des excavations profondes, des torrents de neige fondue, une région onduleuse de montagnes se déploient de tous côtés, comme les vagues de la mer.

Nous admirons la belle caserne que Bonaparte a fait bâtir pour ses soldats, c'est maintenant l'hospice des Augustins, Frères des religieux du Saint-Bernard.

Passant près du couvent, le supérieur nous aborde et nous offre l'hospitalité, comme du temps d'Israël: nos traîneaux arrêtent; nous visitons cet édifice de bienfaisance et de charité, et ces âmes angéliques, qui ne vivent et ne tiennent à la terre que pour le service de l'humanité souffrante. Nous y faisons emplette d'un jeune chien du Saint-Bernard, renommé par l'intelligence: tout le monde sait que ces chiens, imitant l'hospitalité des Moines, portent dans un panier ou dans une serviette, des vivres pour secourir l'infortuné voyageur égaré, tombé dans le précipice; souvent ils le guident pour arriver au monastère.

C'est une belle institution que celle de ces Moines, protégeant ainsi l'homme qui passe dans ces contrées ardues; c'est une noble manière de servir Dieu; ces Religieux vivent au milieu des dangers et des privations de toute espèce; l'exercice de la charité remplit seul leur vie, et le sentiment du bien qu'ils font chaque jour est leur unique récompense ici-bas.

Après avoir vu le couvent et remercié les Pères bienveillants de leur bon accueil, nous continuons notre voyage. Des rocs gris, sans pelouse, des buis chétifs et jaunâtres, quelques sapins d'un vert funèbre, des vautours s'abattant sur leurs branches, pas d'autres bruits que celui des torrents qui mugissent au loin: le brouillard cache souvent les cimes les plus élevées, et flotte en écharpe légère sur le flanc des montagnes. Nous apercevons de tristes cabanes adossées contre un roc comme un nid caché; ce roc protecteur les met à l'abri des neiges et des vents.

Dans l'hiver, la nature de ces montagnes est sublime de terreur et de force; quand les vents et les cataractes s'apaisent, la neige descend gracieuse et sans bruit; comme le duvet du Cygne, elle reste suspendue, en formes élégantes et bizarres, aux branches noires des sapins. Tout est silencieux dans ces régions, au milieu de colonnes, de festons et de guirlandes de cristal. On découvre par fois des chapelles, des oratoires, des croix élevées à la mémoire de funestes accidents. Les frais d'entretien de la route se montent à trente-cinq mille francs annuels.

Le danger s'accroît; quarante pieds de neige encombrant le passage, effacent jusqu'aux traces des parapets, réduisent l'espace de la route à six ou huit pieds; en cas d'accident, le voyageur doit être disposé à se précipiter hors du traîneau; d'un côté, nous avions la perspective de six mille pieds de précipices perpendiculaires, de l'autre, de sept ou huit cents pieds de montagnes couvertes de neige, qui s'élevaient comme une haute muraille sur notre tête, menaçant à chaque instant de nous engloutir ou de nous plonger dans l'abîme.

Le conducteur nous recommandait d'éviter les éclats de voix, de ne pas se moucher avec bruit; lui-même s'abstenait de faire claquer le fouet, dans la crainte d'exciter une avalanche. Enfin, nous cheminons, au petit pas du cheval, sur une neige pour ainsi dire mobile, dans laquelle le cheval enfonce souvent jusqu'au ventre, exposé à s'abattre sur la neige, dans plusieurs endroits, entamée par des torrents menaçant de la faire crouler, ce qui nous rendait les précipices continuels, et dans tous les endroits, même sous nos pas.

Le plus léger zéphir ou le rayon du soleil le moins vivifiant pouvait rompre le fil de nos jours. La route est ainsi effrayante jusqu'à Beccaval: plusieurs fois, nous nous sommes crus perdus; le traîneau avançait de six pouces dans l'abîme; ce n'est qu'en dirigeant subitement le cheval de manière à raser la montagne de neige, que nous pouvions ramener notre glissant et indocile traîneau.

Nous avons mis vingt-deux heures à faire ces quinze lieues pénibles: la route du Mont Cenis, miniature de celle du Simplon, n'est que de six lieues; elle n'est pas non plus charmante dans le mois de mai; d'ailleurs, elle ne nous conduisait pas aussi directement en Suisse, aucune autre voie n'étant praticable. Aller par le Tyrol, changeait, comme nous l'avons exprimé, notre plan de voyage; nos désirs paternels ne nous permettaient pas de retarder le délicieux moment d'embrasser notre cher Théodore, il fallait à tout prix arriver dans notre pays.

À Beccaval, nous faisons une pause, nous prenons du lait pour notre jeune chien, que nous avons appelé Simplon, du nom du lieu de sa naissance, et qui, maintenant, est devenu un des plus forts et des plus beaux chiens en France.

Nous montons une voiture suisse, très-légère, très-étroite; il n'y avait qu'une banquette au milieu; il fallait aller sur le côté, de manière que le moindre mouvement des curieux en se portant trop en avant, pouvait occasionner la chute de cette légère calèche circulant encore le long des abîmes, quoiqu'ici cesse le danger des neiges. Nous parcourons cette voie périlleuse jusqu'à Brieg, au milieu de toute espèce d'émotions, de sites les plus variés, les plus extraordinaires, de la nature brute, improductive, et des plus belles végétations: le brigand n'apparaît jamais sur ces roches escarpées; il n'y a pas d'exemple que des voleurs aient profité de l'horreur de ce passage, de l'obscurité de ces défilés, de l'embarras des voyageurs, pour les attaquer. Dans des endroits presqu'à pic, nous avons vu des maisonnettes, habitations des montagnards, et qui nous seraient inabordables. Dans la belle saison, souvent les fonds des précipices sont de riches tapis de verdure, des pelouses, du plus beau luxe de végétation, émaillées de fleurs qui servent de nourriture à de nombreux troupeaux, que les pâtres animent de leurs chalumeaux et de leurs chants bucoliques.

Cet amas de jolis châlets groupés dans le vallon si propres à inspirer le pinceau des peintres, est Brieg, où nous allons changer de voiture, faire une recrue et avoir une aimable compagne de voyage, une demoiselle suisse parée de beaux rubans suivant le goût du pays; cette jolie valaisanne avait un corset à manches presque de couleur rouge, et un mouchoir flottait sur son sein: malgré son amabilité, elle nous mit bien à l'étroit dans la voiture.

Nous apprîmes aussi que quelques mois avant notre passage, un milord et une milady s'opiniâtrèrent à franchir le Simplon, avec leur voiture, contre l'opinion des localistes: quoique la route ne fût pas encombrée de neige, comme à notre passage; dans la traversée, ils descendirent, par les instances du conducteur, et bien fut pour eux, car une avalanche, peu de temps après, emporta la voiture et les chevaux dans l'abîme; l'Anglais, pour avoir son bagage, fit présent des débris de sa voiture qui ne sont pas encore retirés. L'officier, notre compagnon de route, familiarisé aux dangers dans la campagne de Moscou, nous dit franchement que s'il avait su l'état des choses, il ne s'y serait pas hasardé; il s'étonnait que Mme Mercier n'eût pas fait paraître la moindre émotion, et il me reprochait d'avoir ainsi exposé ses jours précieux.


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