The Project Gutenberg eBook ofSouvenirs de voyageThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Souvenirs de voyageAuthor: Mercier-ThoinnetRelease date: March 15, 2007 [eBook #20829]Language: FrenchCredits: Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE VOYAGE ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Souvenirs de voyageAuthor: Mercier-ThoinnetRelease date: March 15, 2007 [eBook #20829]Language: FrenchCredits: Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
Title: Souvenirs de voyage
Author: Mercier-Thoinnet
Author: Mercier-Thoinnet
Release date: March 15, 2007 [eBook #20829]
Language: French
Credits: Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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Produced by Zoran Stefanovic, Eric Vautier and the Online
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M. ET Mme MERCIER-THOINNET
Dans
Le midi de la France, sur le canal du Languedoc, dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples, dans la province de Bari, sur l'Adriatique, dans l'Albanie, Raguse, la Dalmatie, l'Illyrie, à Trieste, Vénise, en Suisse.
* * * * *
Je dirai: J'étais là, telle chose m'advint,Vous y croirez être vous-même
* * * * *
Chez MM. Schwartz et Gagnot, Libraires, quai des Augustins, 9.
Chez M. Lequien, Libraire, quai des Augustins, 47.
Chez M. Suireau, Libraire, rue Crébillon.
* * * * *
Août 1838.
Le progrès, la civilisation, la perfection, mots vivificateurs pour exprimer par des émissions différentes la même pensée, appartiennent surtout à l'époque actuelle.
Dans cette tendance à améliorer les situations, les moeurs, à parfaire les ressorts gouvernementaux s'est développé l'éclectisme, qui ne vise, comme l'abeille, qu'à prendre ce qu'il y a de meilleur et de plus parfait dans les institutions humaines, pour le bonheur du plus grand nombre. Ainsi, la félicité générale doit constituer le bien-être particulier: toutes, les formes de gouvernement monarchique, aristocratique ou républicain, dépendantes des circonstances locales ou des temps, peuvent développer le bonheur public, l'excitation aux vertus et aux talents dans tous les genres, le commerce, l'industrie, les beaux-arts, en quittant la pénible ornière de la routine et des préjugés, alors peu à peu disparaîtront les abstractions et les erreurs du jugement qui ont si souvent peuplé les cachots, les oubliettes, et ensanglanté la terre de victimes. Tout prend une allure mathématique et rationnelle; la physique, la mécanique, font des pas de géant; des chemins de fer, des machines à vapeur vont réaliser de nouveaux rapports sociaux. Dieu est adoré dans ses temples en esprit et en vérité; les idoles du paganisme tombent chaque jour; les fétiches usent leur crédit; le dalaï-lama lui-même finira par courber la tête, malgré les remparts du Tibet, la vérité brillera à ses yeux, sans nuages; l'amour de Dieu et du prochain, voilà la loi: l'analogie, les monuments, la comparaison, le témoignage des hommes sont de grands moteurs pour obtenir des perfections si désirables. C'est surtout par les voyages, qu'on a ces heureux résultats.
En s'éloignant de son petit coin de terre, on voit les peuples dans l'intimité: historien impartial, on tolère et on juge leurs défauts; initié dans les hautes conceptions de leur commerce et de leurs talents, on se prépare peu à peu à l'imitation de tout ce qu'il y a de beau, de bon, de louable; on s'enrichit pour verser ensuite ses petits-trésors dans sa patrie. Tels sont nos opulents voisins d'outremer; prenant un vol rapide, ils parcourent et étudient les nations, afin de s'approprier leurs richesses, et de se doter de leurs dépouilles: nos devanciers dans les théories progressives et constitutionnelles, ils planent et visent à la suprématie européenne.
Les voyages ne sont-ils pas, d'ailleurs, un complément de l'éducation, comme tendant à mûrir le jugement et à parfaire l'intellect: ils peuvent être faits, par un grand nombre, avec sagesse, et économie, et même comme préservatif hygiénique et salutaire contre les débiles santés: aussi, nous nous étonnerons toujours que, dans une vie fragile dont le fil est si souvent tranché, nous ne cherchions pas à jouir un peu de ses moments rapides, à admirer les merveilles de la nature, à visiter, surtout dans la saison rigoureuse, des climats tempérés, et à voir beaucoup de choses en peu de temps.
Cet ouvrage n'est point une description complette monumentale, ni une peinture stratégique et d'histoire: tant d'auteurs remarquables par leurs talents n'ont rien laissé à désirer; c'est seulement un journal de voyage, une commémoration, une narration fidèle, ou un résumé quotidien et consciencieux; n'ayant d'autre méthode que les excursions de la journée, et d'autre but que de rappeler quelques souvenirs précieux: à ceux qui ne connaissent pas les contrées méridionales de l'Europe, de les initier un moment dans la délicieuse Italie; à ceux qui ne veulent pas courir les chances et les hasards des grands chemins, de la mer et des précipices, de leur procurer les jouissances d'admirer les pays étrangers, sans sortir de leur chambre pour réaliser le méticuleux conseil de Delille:
«Je fais dans mon fauteuil le voyage du monde.»
De Nantes à Bordeaux.
Douce amitié, bonheur de la vie! des parents, des amis viennent nous serrer dans leurs bras, et nous offrir leurs services et leur dévouement: nous leur confions notre fils chéri, que son jeune âge nous prive d'emmener avec nous pour visiter le pays natal de la beauté, la ravissante Italie. Plusieurs fois dans notre course rapide, nous nous sommes félicités d'avoir laissé notre enfant à de si tendres soins.
Les différents climats que nous allions parcourir auraient pu, moissonner, à l'aube de ses jours, cette jeune fleur, vie de toutes nos pensées, et couvrir ainsi notre existence de deuil et de douleur. Mais des lettres devaient à des jours marqués, comme de fidèles rendez-vous, nous porter du baume et nous donner de la tranquillité dans notre voyage.
Nous voici dans le coupé de la diligence, préférant mille fois cette voie aux voitures particulières, et cela pour mieux parcourir les fleuves, les lacs ou les mers dans des voyages lointains dont on ne peut préciser à l'avance les divers accidents. Nous avions peu de bagage, afin d'emporter pour ainsi dire, comme Bias, tout avec nous.
Sur la route, nous apercevons avec plaisir la marche rapide de l'agriculture; les assolements brillent partout à la place des stériles jachères: depuis que la propriété se morcelle, les champs moins considérables sont amendés et soignés; tant il est vrai que la subdivision des terres est avantageuse aux masses et aux productions. Je sais bien que le grand propriétaire qui fait valoir, doit agir différemment. Dans ces sages mesures économiques, il vise plutôt aux prairies artificielles et naturelles, à l'engrais des bestiaux, qu'à la dispendieuse culture des céréales; mais il n'en est pas ainsi des petits fermiers. La culture du colza, si précieuse dans une grande partie de la France, se propage beaucoup dans les départements de l'Ouest: Les terres ne restent plus improductives sous nos laborieux habitants.
Voici un premier relais, c'est la petite ville de Montaigu. Ici, je ne parlerai pas de ces luttes sanglantes de principe plutôt que de personnes, de l'ancien et du nouveau régime, de la liberté ou de la féodalité; l'heure de la réconciliation est arrivée; chacun possède un arpent de terre et a de l'attachement au sol: la liberté de la presse est venue adoucir l'humeur belliqueuse de ces contrées: je crois des réactions politiques impossibles, dans ce beau pays, couvert de crêpes funèbres, de décombres, et où le sang de tant de victimes n'a que trop jailli.
Nous apercevons plus loin des militaires, changeant de quartier d'hiver; fredonnant quelques chansons bacchiques sans trébucher et sans avoir la jambe avinée. Ces migrations fréquentes sont dans un but politique pour briser les intimes relations des guerriers et des citadins: ces soldats, péniblement fatigués de la marche dans une route boueuse, par le poids de leurs armes et de leurs bagages; ces rejetons de leurs illustres devanciers, qui ont porté la gloire du nom français jusque sous la zone glaciale, s'approchent de notre célérifère pour s'informer s'ils pourraient occuper les places vacantes; leurs quelques pièces de monnaie ne suffisent pas au conducteur; ils sont obligés de continuer pédestrement la route, comme les Spartiates infatiguables, consumés de faim, et d'amour, pour la patrie. Les routes en fer donneront un jour plus de facilité au développement de la philantropie, et les militaires trouveront place sur les wagons hospitaliers.
Nous passons à Bourbon, ville créée par le moderne Alexandre, pour pacifier et animer le bocage de la Vendée, et nous arrivons à la Rochelle. Afin de mettre à profit les quelques heures de station, nous faisons le déjeûner dans la voiture.
«Là, sans s'assujétir aux dogmes de Broussain,Ce que l'on mange est bon, ce que l'on boit est sain;Le cabat le fournit, nécessité l'ordonne,Et mieux que Bergerac, l'appétit l'assaisonne.»
Comme dans presque toutes les villes de guerre, La Rochelle a des galeries sur un côté des rues, pour préserver de l'inclémence de l'air et de l'éclat meurtrier des bombes. Ces passages cintrés ont de belles boutiques, légères ébauches des élégants passages de Paris. Le port est remarquable, et la ville mérite l'attention, du voyageur. Elle a été long-temps l'asile des religionnaires qui, par la force de ses murailles, y trouvaient un abri. Aujourd'hui, l'esprit du siècle est plus tolérant et plus indifférent aux controverses religieuses. Si Luther et Calvin se fussent montrés de nos jours, ils n'auraient pas fait tant de bruit; les paroles grossières qu'ils échangeaient, n'auraient pas été de mises dans notre temps d'urbanité et de bon ton. La prétendue Église Française, le Saint-Simonisme s'élèvent… à peine s'ils trouvent un peu de retentissement et quelques échos. La pompe religieuse est moins dans nos moeurs; les arguments théologiques ne sont plus accompagnés du glaive, le Mahométisme lui-même ne fait plus de prosélytes avec le cimeterre. L'hypocrisie, le fanatisme disparaissent pour faire place à l'amour de Dieu et du prochain, qui a fait surgir cette belle pensée:
«Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.»
Nous nous arrêtons à Rochefort, jolie ville bâtie sur la rive droite de la Charente, un des cinq grands ports militaires de France. Les maisons sont élégantes et simples, les rues bien pavées, larges et coupées à angles droits. L'hôpital peut rivaliser avec celui, de Plymouth. Les chantiers de construction, les bassins de carénage; la corderie, le bagne dans l'arsenal sont fort curieux à voir. Les remparts forment une jolie promenade ainsi que le Cours d'Ablois.
Les femmes portent sur le cou des vases d'eau parlé moyen d'un levier, et leurs coëffes, modestement canoniques descendent à triple étage comme le menton trinitaire des chanoines de Boileau. Dans les campagnes de la Charente, on voit beaucoup de moutons mérinos dont la laine est si précieuse; mais je ne pense pas qu'on en retire plus de profit que de ceux des bords de la Loire.
Nous voyons Saintes, remarquable par des antiquités qui intéressent l'archéologue, surtout par des arènes en ruines, à droite de Saint-Eutrope, inférieures à celles de Nîmes. Saintes est une ville fort curieuse et fort commerçante; vingt-cinq voitures publiques y passent chaque jour; tout y est en abondance: il y a du vin rouge à vingt francs la barrique.
L'arc de triomphe est sur le pont de la Charente avec des inscriptions àGermanicus Tibère, etc.
À quelque distance de Saintes, se trouvent les restes d'un ancien temple païen.
Nous voulons explorer l'embouchure de la Gironde; nous arrivons à Blaye, si célèbre par une illustre captive. Sur la terrasse de la forteresse, on avait dressé un pavillon chinois, où la Duchesse de Berri pouvait jouir de l'aspect de la mer; là, l'oeil s'étend au loin sur Lesparre, Pouliac, Plassac, Château de Barbe, Laroch, Médoc, Château Margo, etc.
Le marché offre de l'intérêt et de la variété. Il y a un bassin où les femmes, pour laver, se mettent dans des espèces de boîtes; un beau pont au bout d'une jolie promenade nouvellement plantée, s'élève en forme d'embarcadaire pour les bateaux à vapeur.
Près Barbe, sur la rive droite, quantité de maisons sont taillées dans le roc; les sites en sont enchanteurs; ce sont des bois de chênes verts; cette côte me paraît égaler en beauté la Tourraine. On découvre des excavations de pierres à bâtir, des bancs de sable, des groupes de jolies maisons couvertes en tuiles et fort commerçantes, et l'on y voit même des canons laissés du temps des invasions des Sarrasins.
La côte de Médoc, située sur la rive gauche, se prolonge jusqu'à Bordeaux: des collines parsemées des plus charmantes habitations et qu'ombragent une foule de bosquets, offrent une perspective tout à fait pittoresque.
Partout on aperçoit des vaches bretonnes pas plus grosses que des chèvres, très-estimées et d'un bon produit.
Les malheureux ont pour ressource de se creuser des logements dans le tuf;
«Et dans le roc qui cède et se coupe aisément,Chacun peut de sa main creuser son logement.»
Après le rocher de pain de sucre, vient la tête de Buch. Voici l'endroit où la Garonne et la Dordogne mêlent leurs eaux et forment la Gironde, ou plutôt la Gironde est séparée en deux par le bec d'Ambez, pour former d'un côté la Dordogne, et de l'autre la Garonne. Le site n'approche pas des beautés de la Dordogne, qui possède Sainte-Croix, d'où sort le vin de la plus haute réputation, Bergerac, Saint-Émilion.
En approchant de Bordeaux, on voit le château de M. de Peyronnet, la maison de M. Cheniau, constructeur, sur le Mont Ferrand, et la maison de M. Ferrière, près de laquelle, comme par enchantement, est un bassin qui enlève les navires.
De Bordeaux au Canal du Languedoc.
Sitôt débarqués à Bordeaux, des commissionnaires nous présentent des cartes de traiteurs, et nous invitent à les suivre: nous sommes ainsi harcelés par ce nouveau genre de Cosaques jusqu'à notre hôtel, rue Saint-Remi, n.° 14, chez Mme Fonteneau, où nous nous trouvâmes très bien pendant notre séjour.
Nous n'avons pu nous lasser d'admirer les allées de Tourny, les plus jolies promenades de la ville: les Quinquonces élevés sur les débris du Château Trompette, qui aboutissent d'un côté au Jardin public, et de l'autre aux bords de la Garonne; partout sont de belles maisons. Les rues Saint-Remi, Sainte-Catherine, le Chapeau-Rouge sont magnifiques. Le pont Saint-Esprit, qui conduit à la Bastide, est un des plus beaux et des plus solides de France.
Il est construit en maçonnerie de briques et de pierres de taille.
Ce pont est composé de dix-sept arches, qui reposent sur seize piliers.
Il y a une multitude de galeries semblables à des salles de cloîtres, qui sont en communication entr'elles d'une extrémité du pont à l'autre. Il existe sous chaque trottoir, garni de parapets, une galerie, continue en forme d'aqueduc, qu'on peut visiter.
Le Théâtre, un des plus beaux de France, réunit tous les avantages: architecture, situation, beautés extérieures; mais l'intérieur ne répond pas à tant de richesses.
Bordeaux possède des hôtels renommés, le Palais des Princes, celui de laPréfecture, celui de la Mairie; la Bourse, la Douane, sont magnifiques.
Le quai des Chartrons, qui termine le port, la Place Royale, la PlaceDauphine, fixent aussi l'attention.
L'église Saint-Bruno, une des plus remarquables de la cité, a de belles peintures, à fresque: dans une cellule de chartreux, on parle bas, et dans une autre cellule à l'extrémité correspondante, on entend très-intelligiblement la répétition vocale.
Dans le caveau de Saint-Michel, est une collection d'hommes desséchés qui est, dit M. le Marquis de Gustine, l'herbier de quelques savants Alchimistes: cette réunion de spectres noirs est terriblement imposante.
Le corps de Montaigne repose dans l'église des Feuillants: étendu sur sa tombe, il est vêtu d'une cotte de maille; son casque est à sa droite, un livre à ses pieds: ici le doute paraît encore, malgré l'enveloppe des cendres sépulcrales.
La cathédrale remonte au neuvième siècle: une tour séparée de cet édifice lui sert de clocher: auprès de la cathédrale est le Palais de l'Archevêché.
Le Jardin des Plantes est très-ordinaire.
Les Bordelais ont d'une grande honnêteté.
Ils nous ont paru fort amateurs de cirque olympique; il est vrai que Mlle Kenebelle, digne émule des Ducrow, etc., y faisait alors fureur par ses grâces infinies, et le génie de l'équitation, qu'elle possède par-dessus toutes choses.
Depuis l'abolition de la traite des nègres, trafic de chair humaine qui répugne à la morale, la perte de nos colonies est, pour ainsi dire consommée, et le commerce des Bordelais se réduit aux relations ruineuses de l'Inde, où il faut porter de l'or, et où les richesses de l'Europe vont s'engloutir sans retour; leurs vins exquis sont leur plus grande prospérité; il s'en exporte en tous lieux, ce qui jète beaucoup d'argent à Bordeaux.
Les contadines (paysannes) s'enveloppent la tête d'un mouchoir qui leur donne plus de fraîcheur, et empêche les rayons ardents du soleil de les incommoder.
On peut dire que, dans cette ville, on jouit de la plus grande liberté, et qu'on y vit à tous prix, comme à Paris; il y a même des omnibus, et, ainsi qu'à Marseille, la Gazette y circule de main en main.
Les restaurants offrent des repas à meilleur marché qu'aux tables d'hôtes; mais les tables d'hôtes ont l'avantage de vous présenter souvent une société instructive et mieux choisie.
Les marchés aux légumes excitent la curiosité: les dames de la halle sont placées sous des tentes en forme de parapluies chinois.
Même mode de canalisation sur la Garonne que sur la Loire. On resserre le lit du fleuve par des poteaux et amas de pierres, qui réunissent les sables et les vases dans ces parties; le courrant déblaie les obstacles du centre par sa force, sans recourir à des bateaux dragueurs.
Nous prenons alors le bateau à vapeur, pour continuer jusqu'à Marmande. Près Langon, sur la Garonne, est jeté un peut en fer de grande dimension, qui communique presque vis-à-vis Saint-Macaire. La Côte de Langon est renommée par ses vins, et possède en outre le riche Château de Castes, à M. Duhamel. Les châtaigneraies sont rares; on y supplée par le saule, pour faire le cercle des barriques.
Les vapeurs sur ces fleuves ne vous suffoquent pas avec leur fumée saturée de gaz carbonique, et ne vous exposent pas à l'asphyxie; l'élément qui fait mouvoir leur machine est alimenté par le bois.
Les boeufs, rendus difformes par une de leurs cornes, retranchée presque en entier, afin de ne pas trouver d'obstacles dans les rameaux, tirent plus expéditivement la charrue, et labourent la vigne.
Près Castres, d'environ 1,500 âmes, des moulins à eau sont installés sur deux bateaux; leur résultat est la mouture de trois sacs de farine par jour; la navigation tolère cette industrie, et l'usage ne s'en est pas encore aboli. Du milieu des eaux, on aperçoit, sur la grande route, la belle campagne de M. Chop, anglais; sur la droite, la petit ville de la Réole, très-pittoresque; son vieux Castel, bâti du temps des Sarrasins; son important couvent de Bénédictins, occupé aujourd'hui par des administrations civiles et militaires; une jolie fontaine qui suit le mouvement périodique du flux et du reflux.
On voit encore un second pont en fer, plus hardi que le premier, qui n'est soutenu par aucun poteau dans le fleuve: des grottes, protégées par des piliers, donnent à ces lieux un aspect très-intéressant. Dans plusieurs endroits, des digues seraient nécessaires; mais le morcellement des propriétés semble être un obstacle aux grandes entreprises: ne peut on pas former, suivant l'usage d'Écosse, des actions et des associations? ou faire reconnaître, par le conseil municipal du lieu, l'urgence des choses, puis recourir à la répartition cadastrale de l'impôt, pour faire concourir chacun suivant ses forces; et intéresser les masses à des oeuvres utiles à tous?
Les sites continuent d'être charmants: ce superbe Château, qu'on aperçoit sur le littoral gauche, a le nom de son possesseur, M. de Marcellus. Là, le courant est si rapide, qu'on est obligé, de remorquer les bateaux avec des chevaux. Des ponts légers en fer, continuent de se multiplier, et se présentent comme des arcs-en-ciel, jetés d'une rive à l'autre.
Marmande nous démontre que, si les concurrences sont le tombeau des fortunes particulières, elles présentent entre autres, grand nombre d'avantages précieux de voyager à peu de frais. On s'arrête: nous quittons le bateau à vapeur; à l'hôtel, partout autour de nous, nous n'entendons qu'un patois désagréable. Nous sortons brusquement de la Tête-Noire, ne pouvant nous faire comprendre, pour aller à la Providence, où nous fûmes plus heureux. Restaurés par une nourriture succulente, nous nous rendons au bureau des messageries; sept chevaux sont attelés, avec une grande célérité, à notre diligence; nous allons aussi vite que la pensée, mais non sans danger de nous briser à tous moments. Les campagnes ne connaissent pas le repos, et ne se lassent pas de donner de riches moissons; aussi, l'infatigable planteur les cultive-t-il avec soin et beaucoup d'amendement. Partout les perspectives sont des plus pittoresques; on est seulement fâché de voir presque sans cesse de très-beaux arbres mutilés pour ainsi dire jusqu'à la cime: la théorie de la sève, mal conçue, est cause de ces horribles amputations; la pratique et la physiologie des arbres démontrent que les feuilles et, les branches contribuent par leurs pores, les trachées et leurs vaisseaux absorbants, autant que les racines, au développement et à la prospérité de l'arbre; que là où l'on fait la section d'une branche, là on provoque des éruptions de sève; il en résulte qu'un arbre mutilé ne prend plus d'accroissement, et se couvre de branches dans les parties qu'on voulait préserver de développement, au lieu de la consacrer toute entière à donner à la cime une grande ascension.
Nous ne nous arrêtons pas à Agen: jusqu'à Toulouse, le terroir est une plaine magnifique ornée de figuiers, plus belle que la Beauce, ayant, au nord, une ligne de riches montagnes, au sud et à l'ouest, la Garonne continuant de serpenter au milieu de la plus féconde culture; là le trèfle prend une dimension considérable, et est graissé avec la chaux; le tableau est encore animé par de nombreux troupeaux de moutons et de porcs noirs qui paissent dans la plaine; partout on voit des nuées de pigeons.
Nous descendons à Toulouse, près le canal du Midi; mais apprenant que nous nous étions mal adressés, nous nous transportâmes immédiatement à l'Hôtel du Nord, chez Mme Clouet, qui traite fort bien les voyageurs et à bon marché.
De la Rochelle à Marmande, les femmes sont ornées du madras sur la tête; à Blaye, elles renchérissent, et portent une coëffe sous le mouchoir qui flotte comme un étendard. De Marmande à Toulouse, elles reprennent les coëffes à forme de béguin: celles qui approchent de la caducité, ont des chapeaux peu élégants. Arrivés le dimanche à Toulouse, nous avons joui du coup d'oeil le plus enchanteur et le plus magique: toute la population, même les militaires, étaient en promenade sur la place et dans la rue Lafayette; sur la place du Capitole, les maisons sont en briques variées de jolies silex: les rues, près de cet édifice, sont pavées de cailloux symétrisés et bariolés, tout cela est ravissant.
Nous avons visité le château d'Eau, dans lequel se trouve une machine simple et ingénieuse, qui donne de l'eau à toute la ville; elle a la force de cinquante chevaux, son bassin est à cent pieds de hauteur. De son sommet, on découvre, dans un beau temps, la chaîne imposante des Pyrénées. La machine consiste dans un volant, à aile de moulin à eau, mû par un courant de la Garonne, très-ordinaire, puissance d'une pompe aspirante et foulante, qui fait monter l'eau à soixante-dix pieds; dans toutes les rues, des ruisseaux intarissables entraînent les ordures. Pourquoi les départements de l'Ouest, dans le voisinage des fleuves, restent-ils en arrière, et ne se livrent-ils pas à une rapide imitation? Dans grand nombre de villes importantes, on ne connaît pas même de fontaines publiques qu'on pourrait élever à peu de frais, et le système de pavage y est bien incomplet. Sur une couche de sable d'un ou deux pieds, on installe de petits pavés qui, se terminant en forme de pyramides, disparaissent dans le sable, et créent du vide. Si on plaçait de belles pierres d'une toise carrée et de huit pouces d'épaisseur sur quelque chose de moins mobile que le sable, à la manière des trottoirs, on ferait un ouvrage durable pendant des siècles, bien plus commode et plus doux aux personnes, aux chevaux et aux voitures, comme cela se pratique dans les belles cités d'Italie.
Le moulin Basacle a encore l'eau pour moteur, et met en action 36 meules.
La fonderie royale est fort curieuse; le jardin des plantes est supérieur à celui de Bordeaux. Nous avons visité le palais du Capitole, la salle des Pas-Perdus, la salle des Grands-Hommes, où sont les bustes des plus célèbres citoyens de Toulouse, et celle de l'Académie et des jeux floraux; il nous semblait voir la ravissante Isaure, présider les disciples d'Apollon, et les animer de sa lyre divine et poétique.
Montmorency fut décapité dans la première, cour, au pied de la statue de Henri IV, par l'ordre de Richelieu, qui punit en sa personne l'erreur d'un jour, et tarit une source féconde de héros. Ce souvenir nous rappela la statue antique de Pompée, aux pieds de laquelle vint rouler aussi le cadavre ensanglanté de César.
Dans la salle basse, dite des Armoires-de-Fer, où l'on conserve les annales de Toulouse, ornées de belles vignettes, se trouve la hache Damassée avec laquelle, on a décapité Montmorency.
Presque toutes les églises nous ont paru fort belles, surtout la Cathédrale, le Stor et Saint-Sernin: comme prince de l'Église, l'archevêque a une sentinelle à sa porte; il y a, à Toulouse, deux régiments d'artillerie et un d'infanterie. Si les habitants ont dans leurs manières plus de cette pétulance qu'excite le feu du midi, ils n'ont pas moins d'obligeance, et ils ont plus de piété que les Bordelais.
Le pont qui réunit les deux rives de la Garonne, se compose de sept arches; il y a deux statues: l'une représente le Languedoc, et l'autre la ville de Toulouse.
Les promenades, surtout l'Esplanade sont fort agréables; le cours deDillon est situé sur la rive gauche de la Garonne.
Celle qu'on appelle les Allées, est la plus jolie; elle commence au pont de Montendon, jusqu'à l'embouchure de la Garonne, en suivant les bords du canal de l'immortel Riquet; des arbres l'ombragent de leurs rameaux et en entretiennent la fraîcheur; cette promenade se joint aux avenues qui embellissent les rives du canal de Brienne, d'où l'on jouit de l'agréable vue des Pyrénées. Enfin, quoique le prix soit moins élevé dans le coupé de la diligence, nous préférons voyager sur le canal du midi; nous devions nous rendre à Béziers, distant de quarante-cinq lieues de Toulouse, nous fûmes obligés de nous munir de provisions: il n'y a pas de restaurateur sur le bateau de poste.
Du Canal du Languedoc à Cette.
Nous voilà transportés sur le joli Pénif, qui peut contenir deux cents voyageurs. La cloche sonne, c'est le signal du départ; quatre chevaux remorquent avec une longue corde notre légère embarcation; elle est lancée au train de poste: quelquefois conducteur suit les chevaux en courant, pour les exciter à la vélocité et les anime de ses crépitations; souvent, les voyant presque au galop, il monte sur l'un d'eux avec beaucoup de légèreté, sans les arrêter, et fait claquer son fouet. Un pont se présente. Le canal qui, pour l'ordinaire, a sept pieds d'eau, est si bien combiné, que près de l'entrée du pont, est un passage pratiqué à dessein; le conducteur descend de cheval, puis il détache la corde, les chevaux en traînent encore un long bout; l'autre portion est saisie par le postillon, qui pénètre dans le petit passage, près de l'arche; il ramène ensuite ses cordes aux chevaux, en les provoquant de nouveau à la course; pendant ce temps, une agréable musique provenant d'un buffet d'orgue, augmente encore la magie de ces lieux, Tantôt le canal parcourt des descentes, rapides, tantôt il s'élance sur des coteaux. Soixante-deux écluses, soixante-douze ponts, cinquante-cinq aqueducs qui servent de passage à autant de rivières, de Toulouse à Béziers, aplanissent les difficultés; mais que de merveilles au passage de ces écluses! La corde de hallage se détache un des nautoniers prend un bout de corde amarré à l'embarcation; il se précipite sur le rivage, nous sommes à quinze pieds au-dessous du niveau de l'eau, de l'autre côté de l'écluse; nous entrons dans l'écluse, la porte se ferme derrière nous; celle de devant ne s'ouvre pas encore, où nous serions engloutis dans les eaux; mais des crics jouent et pratiquent dans le bas de la porte de l'écluse des ouvertures pour faire entrer l'eau graduellement; le soleil, dans le milieu du jour, dardant ses rayons sur ces monceaux d'écume, de jolies nuances roses, bleues, lilas, d'or, dès le premier moment, saisissent d'effroi et d'admiration: on craint sans raison d'être submergé; notre nacelle ne s'élevait point ainsi subitement à la hauteur de quinze pieds; alors, par le moyen de deux chèvres, les portes supérieures s'ouvrent; le voyageur, que la peur ou le désir de fouler l'herbe, avait fait quitter le bateau, au moment du passage, y remonte; les cordes se rattachent aux chevaux, qui se reposent où qui ont été rechangés; ils reprennent le train de poste. Tous les bords sont ornés de jolies plantations: le littoral droit a un espace consacré à la course des chevaux; les ouvertures à l'écluse ont le nom d'emperements. Le passage d'une écluse est de dix à quinze minutes: dans l'écluse, cette chute d'eau de quinze pieds offre l'aspect d'une cataracte. Quand l'emperement est couvert d'eau, il n'y a plus de monceaux d'écume; mais bien un fort bouillonnement comme des tournants.
On voit souvent, sur le canal, des trains de bateaux chargés de marchandises. Des laveuses animent le paysage; de charmantes habitations décorent ces riches campagnes où l'on remarque des cygnes et d'autres oiseaux aquatiques.
Le Baron de Riquet, sans aucune connaissance dans le génie, secondé par le Ministre Colbert, conçut le plan immense du canal du Midi, de quatre-vingts lieues de longueur. Commencé en 1667, et livré à la navigation en 1682, ce travail ne dura que quatorze ans; il avait été projeté du temps des Romains, sous Néron, par le prétorien Antistius. M. Riquet épuisé de fatigues, s'éteignit à cinquante ans. Les dépenses ne se sont élevées qu'à dix-sept millions du temps, qui aujourd'hui représentent trente-cinq millions: la mise hors annuelle pour les bateaux de poste, est de cent cinquante mille francs. Il joint l'Océan à la Méditerranée, par la Garonne et le Rhône, à l'étang du Thau et à Cette, par les étangs de Beaucaire. Le canal est mis à sec dans les parties où il y a des réparations à faire. De Toulouse à Cette, il y a soixante-six lieues, qu'on fait pour vingt francs par personne. La nuit, on repose fort bien sur le bateau de poste; le mugissement fréquent des eaux, que le passage des écluses fait entendre, répand dans l'âme une espèce d'effroi et quelque chose de dissonnant. En parcourant la seconde salle des voyageurs, quand le sommeil exerce son empire sur des personnes fatiguées des rudes travaux de la journée, on a l'aspect d'un camp ou bivouac. Les voyageurs, la nuit, au passage des écluses, croient entendre le tonnerre et des torrents de pluie, tandis que ce n'est que le versement d'une écluse dans l'autre. Le canal du Midi pourrait, à juste titre, figurer parmi les merveilles du monde. Malgré des essais, jusqu'à ce moment, on n'a pas réussi à remplacer les chevaux par la vapeur, à cause de l'ampleur des palettes et de la forme trop considérable de ces bateaux. Les contadins ont un dialecte qu'il est impossible de comprendre; mais plus riche que notre langue, il contient beaucoup d'augmentatifs et de diminutifs.
Près de Castelnaudary, on aperçoit le lac Saint-Ferréol, l'écluse de Fonseranne, la voûte du Malpas, l'excavation dans le roc à travers, la plaine d'Argelier, l'Aqueduc de Cesse; on voit, de ces lieux, la chaîne des Pyrénées; la Montagne Noire voisine, et celles qui vont se perdre dans le Piémont; on trouve la jolie Carcassonne; peu après cette ville, une rivière traverse le canal, à quinze pieds au-dessous: déjà les mûriers et les oliviers embellissent la campagne: nous voici à Montagne-Perrier; le canal fait deux cents pas sous la montagne, dont les diverses couches, de terre et les bancs de silex ont été excavés avec un art admirable; après, on découvre la montagne de l'Odève, puis le front, des Alpes ceint de neiges. De jolies avenues d'arbres accompagnent le canal, ainsi que des bordures de joncées, de naiadées et d'autres plantes marines; les amigdalées sont parées de fleurs. En arrivant à Béziers, on descend, par 7 écluses, 75 pieds. De Castelnaudary à Béziers, la pente du canal est au moins de trois cents pieds. Il traverse l'Orbe, qui se décharge dans la mer, à Sevignan, petit village. Dans ces parages, les arbres n'ont point été soumis au nuisible tranchant; ils ont perdu, peu de branches et sont majestueux: de beaux mûriers bordent alors le canal, puis cessent les écluses.
Avant d'arriver au torrent de Libon, on voit le Canigou, le plus haut sommet des Pyrénées, ensuite Perpignan: on aperçoit encore la Montagne Noire, suite des Cevennes; de l'autre côté, on découvre la Montagne d'Agde; Saint-Loup surmonté d'un phare de première classe; Vias, Village remarquable par les ravages du choléra; Agde, auprès. Ici le torrent de Libon donne des eaux au canal. Pour empêcher la vase d'y arriver, un grand bateau se met devant la chute d'eau, se retire plein de vase; vide, on le replace. Agde est composé de deux mots grecs, qui signifientbonne fortune; cette ville a été bâtie par les Phocéens, de pierres noires provenant d'un ancien volcan; les endroits qu'occupa le volcan sont couverts de vignes excellentes, d'oliviers: il y a même de bonnes terres à blé et des prairies; tout est cultivé sur cette montagne.
En face des côtes d'Espagne et de Barbarie, commence la navigation sur le lac salé comme sur la mer: nous quittons le bateau de poste, et nous montons un bâtiment à vapeur appartenant à l'administration du canal du Midi, pour nous rendre à Cette, traversée de quatre lieues. Plusieurs fois, dans ce court trajet, des voyageurs paient un léger tribut à la mer. Le lac est abondant en excellents poissons; le flux et le reflux ne s'y fait pas plus sentir que sur la Méditerranée, qui l'alimente; d'aimables compagnons de route rendent notre voyage agréable. Au milieu d'une conversation animée, un jeune médecin, en démontrant que la grippe, maladie à la mode, a fait peu de victimes, grâce aux précautions hypocratiques, est tout d'un coup surpris par une rafale de vent qui lui enlève son chapeau à la hauteur des nuages, et qui l'abîme ensuite dans les ondes, sans espoir de retour.
De Cette, Montpellier, Nismes, Avignon, Aix, Marseille à Toulon.
Nous arrivons ensuite à Cette, joli port de mer très-commerçant, couvert de navires, et dont les environs sont embellis par de charmantes villas ou baraquettes. Sa population est de 7000 âmes. Sitôt qu'un habitant de Cette a fait sa fortune, il se fixe à Montpellier. À Cette, une bonne barrique de vin vaut cent francs, l'eau douce y manque; il fallait la faire venir de Montpellier mais, depuis quelques années, on convertit l'eau de mer en eau potable, par la distillation; puis on a creusé des puits à quelque distance. Notre table d'hôte fut mise en gaîté par un habitant de Castelnaudari, âgé de cinquante ans: il connaissait particulièrement M. Martin, capitaine de notre bateau de poste: Depuis qu'il n'était plus en nourrice, il quittait pour la première fois son hameau et son jardin: quarante lieues de chemin devenaient pour lui un voyage de long cours; il menait une vie réglée et douce; et, comme le magistère Mathieu, il était la plus forte tête du lieu: une feuille de rose pliée sur son fauteuil l'aurait contrarié. Ainsi étaient les habitants de Sibaris; il faisait ponctuellement sur sa couchette le tour du cadran, mollement préparé au sommeil, et couronné glorieusement, à l'instar duroi d'Yvetot,
……. Par Jeanneton,D'un joli bonnet de coton,Dit-on.
Il nous excitait beaucoup à rire: il était tout ébouriffé, tout haletant, tout hors de lui-même, quand il venait à nous parler de ses fatigues depuis qu'il avait quitté sa demeure. Renonçant pour toujours aux excursions et à la gloire de passer pour infatigable voyageur, il préférait mille fois, à l'exemple de Cornaro, vivre avec une once de pain et un jaune d'oeuf, pour devenir un modèle de longévité.
Au reste, dit-il, au milieu de nos éclats d'hilarité, et prenant sa montre, son seul régulateur, voici huit heures; je suis déjà en retard pour aller goûter les douceurs du sommeil; il nous souhaita le bon soir, et se retira précipitamment, ne voulant pas sacrifier un instant de repos. Nous saluons Frontignan et nous rendons hommage à Bacchus, en buvant pour un franc une excellente bouteille de vin de muscat; ce nectar encore sur les lèvres, nous arrivons enfin à Montpellier: immédiatement nous parcourons la belle promenade du Pérou, dont la vue s'étend sur la mer, le Canigou et le mont Ventoux, ayant auprès un château d'eau qui fournit tout Montpellier, dans le voisinage duquel commence le pont ou superbe aqueduc formé de deux rangs d'arcades. La porte du Pérou est magnifique, le jardin botanique rivalise un peu avec celui de Paris. La cathédrale est ordinaire. Dans le choeur, il y a un assez bon tableau qui représente Simon le magicien tombant des airs, à la prière de Saint Pierre. L'École de médecine, le Musée de peinture, la Bibliothèque augmentée du magnifique legs de M. Fabre, et la promenade esplanade sont très-importants. En général, c'est une belle ville, qui possède d'immenses fortunes; le climat y est doux et l'air très-sain; là gît plutôt le riche que le brillant, des choses de prix que du clinquant et des colifichets; c'est une ville de propriétaires.
Il y a peu de pauvres et pas de commerce.
Nous visitons ensuite Nîmes, qui possède un ancien débris de la grandeur romaine, une arène de la plus imposante magnificence; elle pouvait contenir 17,000 spectateurs. Le temple de Diane ou la Maison Carrée, qui a servi de modèle pour la construction de la bourse de Paris. Dans le Jardin Public tracé en amphithéâtre aux pieds de la Tour Magne, est un second temple de Diane, bâti depuis 2,500 ans, en pierres très-grosses du pays, sans chaux ni ciment; les oracles y rendaient leurs augures en trompant la crédulité par des souterrains et des conduits cachés, encore très-visibles. Quelle honteuse profession que de faire le métier, la jonglerie et le trafic d'abuser à son profit de l'ignorance des peuples! Présentement, les mystères d'Isis, les prestiges fantasmagoriques, sont dévoilés. À côté est une galerie où l'on égorgeait les victimes, puis un jet d'eau pour laver le sang. Le temple de Diane est soutenu par des colonnes en pierres du pays d'un seul morceau; auprès sont les Bains romains, objet d'un prix infini, aussi curieux dans leur genre que les chefs-d'oeuvre de Saint-Cloud. La mer, qui était à trois lieues de distance, est actuellement retirée à quelques milles d'Aigues-Mortes, où Saint Louis s'embarqua pour la Terre-Sainte, et à six lieues de Montpellier. Le moite élément quitte donc peu à peu un continent, et s'empare progressivement d'un autre; car aux inondations générales qui ont dû envahir le globe, et qui laissent tant de vestiges de leur existence, il est certain que les eaux dégradent et détériorent sans cesse les montagnes; que ces débris minéralogiques et végétaux, se déposant dans le bassin des mers, forment des continents, en exhaussent le fond, et obligent l'eau à se refouler sur d'autres plages, par conséquent, à faire des envahissements: aussi le fond des mers redevient, par suite, montagnes et terre habitable, montagnes que les volcans et les eaux, par des dégradations, peuvent élever à la hauteur des Andes et des Cordilières. La tour Magne, qui s'élève en forme de pyramide, servit jadis de phare aux navires; présentement, on y voit un télégraphe. C'est proche le coteau voisin du temple de Diane que jaillissent les sources d'eau qui alimentent les fontaines de la ville et le joli canal qui fait le tour du jardin. Les promenades sont charmantes, les églises n'ont rien de remarquable. Tout le monde admire la modération du jeune maire, qui, par sa conciliation et la sagesse de ses lumières, a su réunir les partis dissidents, et empêcher des flots de sang de couler.
Nous voici à Avignon; si calme, et dont l'existence a été si orageuse. La ville est belle et en général bien bâtie; son principal commerce est le produit des vers à soie, qu'on y élève avec succès. Napoléon a répandu partout les trésors de son génie, il est peu d'endroits qui ne se ressentent de ses munificences; c'est encore lui qui a fait construire le fameux pont en bois d'Avignon, mais, qui aujourd'hui a peu de solidité: les voituriers sont obligés d'user de beaucoup de précautions. Nous avons été parfaitement accueillis par les Invalides, en visitant leur établissement. Ces vieux défenseurs de la patrie, couverts de lauriers, n'ont rien conservé de la sévérité qu'impose l'habitude de la victoire; ils sont pleins de modestie, de courtoisie, et se plaisent à associer les vertus civiles aux vertus guerrières; la ville et la Cathédrale renferment beaucoup d'antiquités; la Cathédrale a le tombeau de Jean XXII; le Palais où résidèrent une longue suite de Papes ressemble à une forteresse, vaste bâtiment irrégulier flanqué de hauts donjons: nous y avons joui d'un magnifique panorama. Les rues sont sinueuses, étroites et pavées de silex aigu. Nous examinâmes avec curiosité le beau système militaire des remparts. La nouvelle salle de spectacle et l'aspect du jardin des plantes sont fort beaux. La fontaine de Vaucluse, à peu de distance de la route, immortalisée par Pétrarque, est située dans une gorge profonde, surmontée d'énormes rochers d'une couleur argileuse; ces eaux limpides mugissent et roulent avec beaucoup de vitesse dans un petit bassin dont la surface est unie, et semble un lac que nul souffle n'effleure, empruntant au ciel les plus belles couleurs, le vert pâle et l'azur.
Nous sommes à Aix; aux fontaines d'eau chaude, très-remarquables, ainsi que les bains à vapeur de Sextius, si propices intérieurement et extérieurement aux affections cutanées et rhumatismales. L'humanité consacre un de ces bassins aux misères et aux infirmités: là les disgraciés et les malades se livrent à de sanitaires immersions. Les bains de Marius, anciens vestiges romains, sont très-curieux. L'eau traverserait-elle des charbons de terre enflammés par du soufre et du bitume, traces volcaniques non encore épuisées?
La façade de la Cathédrale est fort belle. On voit dans cette église le tombeau de saint Mitre: le baptistère est formé par huit gracieuses colonnes antiques de marbre et de granit, qui ont appartenu à un temple d'Apollon bâti sur le même emplacement. La place des palais de justice a une belle fontaine ornée d'un obélisque surmonté par un aigle. La tour de l'horloge a des ressorts qui mettent en mouvement différentes figures, chaque fois que le marteau fait retentir le timbre. Les rues sont bien percées en général, ainsi que le quartier d'Orbitelle; le cours est décoré de trois fontaines, celle du milieu donne de l'eau chaude, et, à l'extrémité de la promenade, est la statue du roi René, si cher aux Provenceaux. Les contadines ont sur leurs coiffes de larges chapeaux de feutre, qui les préservent de l'action des vents. Le pain est le meilleur que nous ayons mangé, ayant été fabriqué avec de l'eau thermale. Une partie des rues macadamisées, ne sont pas cahoteuses. La route d'Aix, quoique mal entretenue, est très-pittoresque. Le voisinage de Marseille réduit beaucoup son commerce. On traverse des montagnes au milieu de cascades, de jets d'eau formés par la nature, et de belles maisons de campagne. Quelques filles d'Arles, sur la route, attendent les voitures, comme Ruth allait à la conquête du coeur de Booz; elles sont belles et ont des cotillons simples et courts pour laisser admirer la beauté de leurs pieds; un bonnet de mousseline caché à demi sous un bandeau de velours, encadre leur front, et laisse sortir de jolies boucles de cheveux; leur corsage est d'un beau velours; leur carnation, d'un blanc mat légèrement rosé: leur taille est svelte, et les contours de leur visage sont d'un gracieux infini: on dirait que la race sarrasine s'est mêlée à la race des francs dans les temps antiques. Arles, située dans une immense plaine, entre le Cran et la Carmargue, était l'ancienne capitale de Constantin: il ne reste plus de sa splendeur passée qu'un vaste colysée et les ruines de son théâtre. On traverse des bois d'oliviers et de mûriers; les montagnes continuent d'offrir en abondance des pierres calcaires.
Avant d'entrer à Marseille, on aperçoit le château du conventionnel Barras, qui domine une immense quantité de Bastides ou maisons de campagne, séjour les dimanches de récréation et de repos pour les habitants de Marseille.
On parle dans ces lieux l'idiôme provençal; si on demande la Cathédrale, à Avignon, il faut dire la métropole; à Aix, la commune, et non la mairie. Les douanes, aux portes de Marseille, nous font éprouver de minutieuses et inutiles difficultés; nous perdons au moins une demi-heure; la modeste carriole, le simple cavalier, ainsi que les valises, sont exactement visités. Déjà, nous apercevons le Lazaret de Marseille, autrefois puissante barrière contre les invasions des épidémies, mais, qu'aujourd'hui révoque en doute la science si conjecturale de la médecine, qui donne la santé, tout en consommant trop souvent des victimes. Cette ville est encaissée entre des montagnes qui communiquent à la Méditerranée par un port que défendent deux forts et qui contient environ 1,200 navires. La promenade des quais est des plus curieuses; on y voit une immense variété de nations, de costumes, de manières: ce sont des Génois, des Indiens, des Anglais, des Turcs, des Cabyles, des Grecs, des Américains, des flots de population, qui se promènent avec la plus grande décence, malgré la diversité des moeurs. Tant il est vrai que plus les hommes se communiquent et ont des moyens de relation, plus ils sont civilisés, et moins il y a besoin de gendarmes. La religion a peu de pompe à Marseille; nulle part les églises n'ont moins d'importance et d'ornements: c'est une ville toute d'argent et de plaisir; le commerce l'occupe entièrement, puis le luxe et la gastronomie. Il y a cessation complette de travail le dimanche, au point qu'un étranger pressé ne pourrait pas faire viser son passeport et repartir. La basse classe aime le luxe et l'extérieur; ils ont des appartements superbes; le beau sexe est affublé de chaînes et de montres d'or; il est vrai qu'un manouvrier peut gagner dix francs par jour. La vieille ville a des rues inégales et étroites; la nouvelle, des rues et des maisons fort belles.
Comme dans le Midi, les maisons sont couvertes en tuiles d'une grande solidité contre les tempêtes, et n'ont pas besoin de réparations; la tuile est mastiquée avec la chaux. Ce que nous avons eu peine à trouver, c'est la Cathédrale, située près de la mer, dans le plus vilain quartier, celui de Messaline; c'était un dimanche, très-peu de personnes assistaient à l'office, et l'église est bien dénuée d'ornements. L'Entrepôt est d'une grande magnificence, les rues sont larges, alignées et garnies de trottoirs; surtout celle de la Cannebière, bordée de belles maisons et de riches magasins, ainsi que celles de Montgrand, de Rome, d'Aix; le cours, la promenade autour du port, l'un des plus beaux du Royaume, et la vue du Château d'If, ancienne prison d'état, forment un ensemble aussi agréable qu'imposant; partout des fontaines ornées de jets d'eau. Dans aucun lieu l'immoralité ne se couvre de moins de voiles pour multiplier les jouissances; aussi disent-ils, la ville est très-charmante. L'air y était froid; nous avions senti à Toulouse et à Marmande une douce haleine du printemps; mais le mistral ou vent du nord durait depuis quatre jours, et multipliait les grippes; ce n'est pas dans l'atmosphère qu'est le principe épidémique de la maladie; ce qui la détermine, ce sont les inclémences et les variations de l'air; ainsi l'air glacial du printemps, sans être une cause morbide et efficiente, a provoqué ces grippes ou phlegmasies des membranes muqueuses et pulmonaires, qu'une température plus douce aurait évitées.
On voit à Marseille les vaches et les chèvres boire aux fontaines publiques. Les quais, comme à Toulouse, sont pavés de briques placées debout pour éviter la dégradation: dès notre arrivée à Marseille, nous fûmes voir M. Gouin, négociant qui, sur l'affectueuse recommandation de M. son père, un des premiers banquiers de Nantes, nous fit un accueil de dévouement; il nous procura sans peine une lettre de crédit sur les maisons de banque les plus considérables de l'Italie, entr'autres chez le millionnaire duc de Torlonia de Rome. Jusqu'à notre départ, il n'a cessé de nous prodiguer des marques de cordialité; en cas de difficulté, dans les pays étrangers que nous allions parcourir, il nous a invités avec beaucoup de bienveillance, à nous adresser à lui.
C'est à Marseille que nous avons eu à nous occuper de nouveau de la grande affaire de nos passeports. À Nantes, on avait exigé que je prisse un passeport, un autre pour ma femme; on en aurait exigé pour chacun de nos enfants et de nos domestiques, si nous eussions formé un cortège. On nous donnait ces passeports séparés dont le coût est de dix francs chaque, pour nous procurer une plus grande sécurité en Italie. À Marseille, on a été étonné de cette mesure divisionnaire et dispendieuse; divisionnaire, en ce qu'on sépare deux personnes que la loi a rendues inséparables jusqu'à la mort; dispendieuse, en ce qu'un passeport coûte au moins deux cents francs de droits dans toute l'Italie, et qu'il n'est pas nécessaire de dissiper l'argent français, ayant déjà un assez gros budget à combler; eh bien! nous nous étions donc munis de nos deux passeports consciencieusement et religieusement, lorsqu'à la Préfecture de Marseille, on n'a pas jugé nécessaire de grossir le fisc étranger: M. le Préfet a eu l'extrême bonté de retenir le passeport de Mme Mercier, et de la mettre sur le mien. Ainsi journellement se délivrent les passeports à Marseille. Quotidiennement les Anglais, nos devanciers dans le régime constitutionnel, voyagent avec leur nombreuse famille, un pompeux domestique et un seul passeport; cette jurisprudence est tellement admise en Italie, que comme Mme Mercier, par cet incident, n'était pas portée au lieu ordinaire des passeports, mais bien dans un autre endroit qui demandait plus de recherches, on ignorait d'abord avec qui je voyageais. Pourquoi une semblable construction de passeport; ils croyaient que cela provenait de ce que notre pays, refoulé dans les départements de l'Ouest, était arriéré et avait peu de relations avec l'Étranger. Quoi!
Les Armoricains malheureux,Séparés du reste du monde,Ne connaîtront donc que l'onde,Ne seront connus que des Cieux!
On trouvait extraordinaire et tout-à-fait métallique, d'avoir deux passeports pour une simple conjugalité.
N'ayant point fait viser nos passeports à Paris, ce qui est fort inutile quand on va à Marseille, nous nous bornâmes, pour simplifier l'opération, à le faire viser au vieux Consul Sarde, pour aller à Gênes, afin, à Gênes, de le faire régulariser au Consul de Toscane; à Florence, au Consul Pontifical; à Rome, au Consul Napolitain, etc., et non à tous les Consuls à la fois, ce qui aurait exigé dans chaque ville, la répétition de formalités dispendieuses à tous les consulats.
La gendarmerie, dans la route, ne nous a demandé notre passeport qu'àBourbon-Vendée et à Marseille.
Deux moyens se présentaient d'aborder l'Italie: celui de prendre le littoral de la mer par le Luc et Antibes, contrées si riches en beautés de la nature, ou de monter un bateau à vapeur, et de voguer pour la première fois sur les côtes. Comme nous voyagions dans le but d'admirer les merveilles du pays, la navigation sur la mer ne remplissait pas nos projets: aussi, malgré la recommandation que M. De La Borde avait eu l'honnêteté de nous donner auprès de M. Bazin, son beau-frère, propriétaire des, bateaux à vapeur de Marseille pour l'Italie, nous nous déterminons à prendre la grande route de Toulon.
La voie publique n'est pas soignée, elle est même fort cahoteuse à travers de hautes montagnes couvertes d'oliviers. Autrefois, le brigand attendait le voyageur, mais la sollicitude du gouvernement a installé des corps-de-garde de gendarmerie: des mannequins mécaniques mus par un voleur expérimenté, ne viennent plus inspirer la terreur.
De Toulon, Nice, à Gènes.
Toulon est dominé par la montagne Faran, le fort Rouge, Sainte-Catherine, et le fort la Marquise. C'est une assez jolie ville, mais bâtie irrégulièrement; mille ruisseaux descendant des rochers et des montagnes auxquels elle est adossée, circulent de toutes parts dans les rues, et une multitude de fontaines les recueillent; son port est magnifique, et prend tous les jours les plus grands développements.
Le Bagne compte parmi les forçats des colonels, des avocats, des prêtres, des notaires, etc. Notre guide nous fit remarquer, au milieu de ces groupes de pénitents, l'adroit escroc qui avait si bien dérobé les bijoux de Mlle Mars; habile industriel et excellent ferblantier; il a su se créer au bagne de petites richesses, des économies et un avenir dans la société; ses peines allaient se terminer.
La nourriture des forçats consiste dans du pain sec, de l'eau et une mauvaise soupe de fèves.
Nous avons monté l'Hercule, de cent trente canons, vaisseau du prince de Joinville. Les caisses à eau sont en tôle, elles se rouillent, mais l'eau reste bonne bien mieux que dans les tonnes en bois, que les vers corrompent. Tout l'Arsenal est magnifique; on y voit une belle Scierie à vapeur; dans le port, est une quantité de vaisseaux, de frégates, de goëlettes. Cinq mille forçats et cinq mille ouvriers civils y sont constamment occupés.
Toulon est une place de guerre de première ligne; quoique dominée par des montagnes, la ville est protégée par des forts extérieurs. La vie y est fort chère; ce printemps n'est pas le beau Ciel de Provence; nous avions choisi cette époque pour voyager dans le Midi de la France, avec une douce température; plus tard; nous eussions redouté un soleil brûlant et les ardeurs de la canicule. Les petits pois étaient rares lors de notre séjour, ils valaient trois francs la livre, les sardines, cinq sous la livre, le vin, trente francs la barrique: tout se vend à la livre, même le poisson.
Nous nous sommes trouvés dans un moment surtout où Toulon était très-animé. Douze ou quinze cents hommes allaient réparer, en Afrique, l'échec de nos armes, et remonter notre moralité belliqueuse. Nous avons pris possession de Constantine, pour reconquérir notre ascendant sur les Africains. La conquête de l'Algérie est un fruit précieux à la civilisation: abattre le géant de la piraterie qui chargeait de fers et de tortures tout ce qui n'était pas de son domaine, a été une oeuvre de haute philantropie pour les nations européennes; mais, avec la prise de Constantine, notre mission guerrière est accomplie; dans les sublimes théories providentielles, notre rôle est d'être régénérateurs, et non des Tamerlan et de Gengiscan: il faut alléger le joug des nations et ne pas en apesantir le fardeau; l'Afrique devenue la proie du cimeterre musulman, doit aujourd'hui être éclairée du flambeau si doux de la civilisation. Matériellement, nous ne pouvons nous maintenir dans de plus grandes extensions: nous développer au-delà, serait usurpation et rapine. Il faut cesser présentement d'argumenter par le glaive; nous devons planter l'arbre de vie sur ces plages africaines, construire sur ces terres vierges d'une merveilleuse fécondité, appelées le jardin du monde, le nouvel Éden, le grand édifice de la moralisation et du progrès; nous devons briser les chaînes chez ces hordes de Cabyles qui les attachent à la glèbe, pour insensiblement développer en eux le rationalisme et le bonheur social. Nous devons réparer nos pertes de l'Inde, des Antilles, du continent américain, etc.; transformer fructueusement ces riches contrées en colonies françaises, où la surabondance de notre population ira trouver sécurité et une existence honorable, adoucissement aux concurrences sociales. Ainsi, dans la conservation de l'Algérie, nous n'avons que le but philantropique de propager le bienfait des lumières chez les Arabes, ensuite de nous offrir une ressource assurée contre notre exubérance, pour faire écoulement aux carrières humaines trop entassées.
Dépenser de l'argent pour la conservation de cette colonie est un placement à intérêt; c'est une semence qui produira plus tard. Les Anglais, pour garder leurs possessions de l'Inde, n'ont pas craint de faire d'immenses déboursés dont aujourd'hui ils recueillent les fruits.
Limitons donc à Constantine le cours de nos succès; une mission plus distinguée et non moins laborieuse nous attend: celle de convertir à la vérité, à la liberté, aux moeurs, au progrès social des peuples abrutis par le servage et l'ilotisme qu'aucun soleil intellectuel n'adoucit.
Un autre système pénitentiaire surgira de notre nouvelle colonisation. Au lieu de faire ruisseler le sang sur des échafauds, souvent aux yeux d'un peuple avide, semences vivifiantes du crime et du meurtre, surtout pour délits politiques, dont la mort a été au pays une source intarissable et irréparable de regrets amers, et d'encombrer les bagnes de Toulon et d'autres endroits de scélérats qui se consomment ordinairement dans la férocité et le brigandage: nos déserts algériens apparaîtront d'autres Botanibey, séjour de repentir et d'expiation, où des criminels se métamorphoseront en citoyens encore utiles à la patrie.
À Toulon, nous continuons de prendre le coupé de la diligence; nous avons pour la première fois un compagnon de voyage, M. le Marquis de C… C'est absolument le portrait et le symbole des idées rétrogrades dans la vétusté et les couleurs caractéristiques: quoique la route, par les montagnes pittoresques, souvent couvertes de neige, et par de délicieux vallons où croissent si facilement le mûrier, le liège, l'olivier et la vigne aurait pu nous occuper, M. de C. savait parfois agréablement nous distraire; il était fixé en Suisse, mais comme les hypothèques et les Invalides qui avaient pris inscription sur son corps, la goutte et le rhumatisme altéraient, l'hiver, son caractère, et le rendaient mari grondeur, épigrammatique; Mme la Marquise, pour avoir la paix, l'expédiait en Provence dans la saison des frimas: il nous dit qu'il venait de Montpellier; que son plaisir, dans son quartier d'hiver, avait été de lancer des satyres contre les beautés du Pérou. À son âge (on l'aurait cru octogénaire), malgré sa mise recherchée, sa tabatière à la mode et le triple marteau de sa blanche chevelure, on ne vit plus que de souvenirs et on ne papillonne pas.
Si, dans le printemps de la vie, l'amour et les illusions lui dérobaient les revers de la médaille des déités chéries, des femmes que les fashionables trouvent délicieuses, présentement, qu'il n'était plus que glace, gravelle, pituite, caducité, le jugement exerçait sans prévention dans toute sa perfection son omnipotence. Il faisait une guerre à mort aux Dames de Montpellier: un petit nombre, suivant lui, étaient exemptes de contrôles, et avaient une auréole complette d'agréments. Mais il détaillait minutieusement et avec trop de sciences les imperfections de celles qu'il voulait atteindre; rarement elles étaient pleines de grâces; il les trouvait presque toutes affublées de défauts saillants: on aurait dit qu'il les jugeait démodées et indignes de former la cour princière de Vénus et des divinités de l'Olympe. Ce controversiste suranné n'avait pas manqué un des bals, pour mieux apprécier la brillante galerie des toilettes.
Quelquefois, M. le Marquis se croyait encore au temps d'Henri IV et des chevaliers sans peur et à double lance; il jurait après le postillon, voulant impérativement faire marcher le siècle à coups de cravache; mais le postillon se mettait en état de légitime défense, ripostait à M. le Marquis que la France progressait sous un gouvernement constitutionnel; que les hommes étaient égaux suivant la loi, sans mettre obstacle aux différences d'âges, de talents et de fortune.
Après nous avoir fait passer de bons moments, M. de C…, qui n'approuvait pas la théorie gouvernementale de Gravina, ainsi conçue: La réunion des volontés particulières constitue une société politique, et l'axiôme: la voix du peuple est la voix de Dieu,vox populi, vox Dei, M. de C… donc nous quitta pour visiter son fils adoptif.
Dans un lointain, nous apercevons des groupes et des lignes noires; nous ne pouvons d'abord savoir ce que c'est, si ce sont des corneilles, une promenade lugubre ou des fantômes que leFuriosode l'Arioste fait manoeuvrer pour défendre le rivage de son Italie; nous nous approchâmes afin de débrouiller cet apparent chaos magique: c'étaient au moins soixante femmes vêtues de noir et de crêpes funèbres, occupées à nettoyer d'herbes un champ de froment d'une très-petite étendue.
Nous passons quelques heures au Luc, puis nous franchissons sur un pont une petite rivière; ensuite la montagne Esterelle, d'une lieue de hauteur, au milieu des précipices; de là nous découvrons l'île Sainte-Marguerite, fameuse par le Masque de fer. Tout le monde ignore l'histoire de cet inconnu, qui sera toujours un problème, puisqu'il est facile de démontrer que ce n'était ni le duc de Beaufort, ni le comte de Vermandois. Mais, par cette notoriété de faits patents, où des lettres de cachet sans autre forme de procès vous enlevaient tacitement à la société pour vous livrer aux tortures et aux sousterrains, pouvons-nous ne pas avouer que de telles choses n'appartiennent pas au gouvernement représentatif appelé gouvernement par excellence selon Cicéron.
L'air est présentement embaumé par le parfum d'orangers en pleine terre, la nature déploie avec profusion ses richesses et ses magnificences; c'est ici le port de Canne, où débarqua Napoléon en sortant de l'île d'Elbe. Le bel édifice que l'on remarque dans le voisinage, est une manufacture de savon: un disgracié petit bossu, célibataire, opiniâtré à ne pas porter les chaînes d'or et de soie de l'hyménée, parce qu'il ne voulait pas qu'un coeur se dévouât à lui pour son argent, habite ces lieux. L'illustre M. Willaume, fabricant de mariages, tenterait en vain de s'intéresser à son sort pour changer sa destinée.
En face de cette usine est un petit ermitage. Des orangers de la plus grande beauté se multiplient, et présentent à nos yeux la plus intéressante végétation; les myrtes, les chèvrefeuilles abondent encore ici.
Fréjus est assez fortifié, on l'aperçoit devant Antibes: c'est là que débarqua, au sortir de l'Égypte, cette grande renommée militaire qui a pendant un moment imposé le joug français aux peuples de l'Europe.
Les approches de Nice sont un charmant jardin: nous voici à la frontière; notre coeur se serre en quittant la France et nos affections; la moitié du pont du Var est passée, nous sommes en Piémont. Immédiatement, gendarmes et douaniers étrangers visitent et notre passeport et nos malles; l'inspection est sévère sur notre petite bibliothèque, qui n'offrait aucun appât à leur voracité, ni aucune sollicitude à leur gouvernement absolu.
Nous entrons à Nice par la Piazza di Vittoria, assise sur un amphithéâtre de rochers qui s'avancent un peu dans la mer; Nice est entourée de montagnes et de collines qui rendent sa situation délicieuse; l'hiver y est un printemps continuel; aussi est-ce là que, de tous pays, on vient passer la saison rigoureuse; c'est une espèce de serre chaude pour les santés délicates. Quantité d'étrangers contribuent à augmenter l'agrément de la ville. L'été, les chaleurs excessives sont tempérées par une brise de mer.
Nous allons nous promener sur cette jolie terrasse, le long de la côte, d'où l'on découvre les montagnes de la Corse: le port a seulement dix-sept pieds de profondeur; il y a peu de navires: quelques bateaux à vapeur; mais tout près, se trouve Villafranca, importante par son port, où stationnent les galères du Roi. Les églises en général sont assez belles: nous avons eu la singulière surprise de trouver une dévotion du troisième ciel dans les militaires de la garnison. En entrant dans la Cathédrale, nous avons rencontré un régiment entier de moustaches envahissant les tribunaux de la pénitence; c'était un assaut de piété; nous étions, à la vérité, dans le carême; ils pouvaient avoir à expier les fautes du carnaval, qui est brillant à Nice. Au reste, leur ferveur était si grande que, tous les soirs, ils faisaient la procession; on aurait cru voir les soldats de l'ancienne Légion Thébaine.
Les maisons de campagne sont charmantes, couvertes d'oliviers, de mûriers, d'arbres fruitiers de toutes les espèces et surtout de citronniers, de limonniers, de cédrats et d'orangers; çà et là, sont des jardins et des bosquets habités par des Français, des Anglais et des Allemands. Le Grand Duc Michel de Russie hivernait encore à Nice quand nous y étions. On voit aussi de jolies femmes se promener le long du Paglion, les unes à pied et les autres à ânes, à l'anglaise; les maisons sont fort élégantes, et toutes peintes en vert, jaune, bleu, etc.
Le Théâtre est assez beau ainsi que les Bains. La vie est chère. On y trouve de bons restaurants et de bons hôtels.
La pensée n'a point un libre cours à Nice; elle est limitée dans un cercle étroit de connaissances; l'Archevêque est chargé de la police de la librairie, et d'exercer une espèce d'inquisition sur tout ce qui tient au domaine intellectuel: l'ignorance étant une des causes d'immoralité, les moeurs sont peu réglées, et la religion n'est pas pratiquée avec sincérité; on s'en sert comme d'un auxiliaire pour arriver à l'accomplissement de ses désirs.
Le Consul de France s'est intéressé à notre position; il a eu la complaisance de se charger de toutes les démarches pour le visa de notre passeport.
Nous partons de Nice pour Gênes, par le courrier, et nous traversons Menton; la route très-variée et montueuse de la Corniche, qu'on appelle aussi la rivière de Ponen, est féconde en grandes émotions. Nous voici sur la principauté de Monaco: cette cité se compose de deux ou trois rues sur des roches à pic; mille misérables y meurent de faim: un château délabré en est l'ornement. Un bataillon de troupe, compose l'armée de cette puissance. On y voit sur quelques arpents de terre, de beaux orangers, des oliviers, des mûriers épars en petit nombre jusque sur les roches. La misère y est extrême. Le Prince est un piccolo potentat qui exprime tous les sucs métalliques de ses sujets; il a pourtant cinq millions de revenus! Ses douaniers et ses carabiniers ne jouissent du bienfait d'aucune solde: ainsi que les oiseaux de proie, ils vivent de rapine, et regardent les voyageurs comme leur butin; ils les étrillent et les rançonnent le plus qu'ils peuvent. Son premier magistrat jouit seulement du petit traitement de 600 francs. Nos compagnons de voyage étaient un sénateur de Nice et un négociant de Gênes. Le sénateur nous dit que les Italiens ayant la monomanie du poignard, les gouvernements, afin d'empêcher les assassinats, avaient fait des lois très-sévères et punissaient des galères ceux qu'on trouvait avoir des armes secrètes comme pistolets de poche, cannes à épées, etc. Ce grave aréopagiste, malgré l'austérité de moeurs qu'impose la toge, ne paraissait point insensible, ainsi que le génois, à la courtoisie, et si on eût donné pied, ils auraient volontiers cultivé le Sigisbéat en vogue à Gênes. Si les voitures publiques ont quelques désagréments qui, quand on veut se tenir, n'ont jamais aucun fâcheux résultat, elles ont l'avantage d'apprendre à connaître le pays. Dans sa voiture, que voit-on? qu'entend-on? On voyage comme si on ne voyageait pas. On revient chez soi après bien des fatigues, aussi vide et aussi dénué de connaissances qu'en quittant ses foyers. La route devient des plus montueuses et des plus effrayantes; dans beaucoup d'endroits, une voiture peut seule passer; des précipices et la mer sont à deux cents pieds; la roue de la voiture, assez fragile, n'en étant éloignée que de quelques pouces, n'a point la garantie des parapets, la route est onduleuse et suit les inégalités de la mer: ce sont des montées et des descentes continuelles; sur votre tête, des roches affreuses qui vous menacent et que les grandes pluies détachent souvent. Dans les orages et dans le bas des montagnes, s'improvisent d'horribles torrents et de petites rivières que la prudence ne permet pas toujours de passer; il faut alors attendre l'écoulement de ces eaux, qui ne tardent pas beaucoup à se retirer. Les propriétés sont aussi chères qu'en France. Pour six francs par jour, on peut nourrir deux chevaux.