Chapter 4

À peu près ainsi agit le Frelon qui vient de saisir une Abeille; mais avec lui, ravisseur géant, la lutte ne peut être de longue durée, malgré l'aiguillon de la victime. Sur la fleur même où la capture a été faite, plus souvent sur quelque rameau d'un arbuste du voisinage, le Frelon prépare sa pièce. Le jabot de l'Abeille fut tout d'abord crevé, et le miel, qui en découle, lapé. La prise est ainsi double: prise d'une goutte de miel, régal du chasseur, et prise de l'Hyménoptère, régal de la larve. Parfois les ailes sont détachées, ainsi que l'abdomen; mais en général, le Frelon se contente de faire de l'Abeille une masse informe, qu'il emporte sans rien dédaigner. C'est au nid que les parties de valeur nutritive nulle, que les ailes surtout doivent être rejetées. Enfin il lui arrive de préparer la marmelade sur les lieux mêmes de chasse, c'est-à-dire de broyer l'Abeille entre ses mandibules après en avoir retranché les ailes, les pattes et quelquefois aussi l'abdomen.

Voilà donc bien, dans tous ses détails, le fait observé par Darwin. Une Guêpe (Vespa vulgaris) saisit une grosse Mouche (Eristalis tenax); à coups de mandibules, elle tranche la tête, les ailes, l'abdomen, les pattes de la victime, et ne conserve que le thorax, qu'elle emporte au vol. Mais ici, pas le moindre souffle d'air à invoquer pour expliquer le motif du dépècement; d'ailleurs la chose se passe dans un abri parfait, dans l'épaisseur du gazon. Le ravisseur rejette de sa proie ce qu'il juge sans valeur pour ses larves; et tout se réduit là.

Bref, une Guêpe est certainement le héros du récit de Darwin. Que devient alors ce calcul si rationnel de la bête qui, pour mieux lutter contre le vent, coupe à sa proie l'abdomen, la tête, les ailes et ne garde que le thorax? Il devient un fait des plus simples, d'où ne découlent en rien les grosses conséquences que l'on veut en tirer; le fait bien trivial d'une Guêpe qui, sur place, commence le dépècement de sa proie et ne garde que le tronçon jugé digne des larves. Loin d'y voir le moindre indice de raisonnement, je n'y trouve qu'un acte d'instinct, si élémentaire qu'il ne vaut vraiment pas la peine de s'y arrêter.

Rabaisser l'homme, exalter la bête pour établir un point de contact, puis un point de fusion, telle a été, telle est encore la marche générale dans leshautes théoriesen vogue de nos jours. Ah! combien, dans cessublimes théories, engouement maladif de l'époque, ne trouve-t-on pas, magistralement affirmées, de preuves qui, soumises aux lumières expérimentales, finiraient dérisoirement comme le Sphex du docte Érasme Darwin.

Lorsqu'il a mûrement arrêté le plan de ses recherches, le chimiste, au moment qui lui convient le mieux, mélange ses réactifs et met le feu sous sa cornue. Il est maître du temps, des lieux, des circonstances. Il choisit son heure, il s'isole dans la retraite du laboratoire, où rien ne viendra le distraire de ses préoccupations; il fait naître à son gré telle ou telle autre circonstance que la réflexion lui suggère: il poursuit les secrets de la nature brute, dont la science peut susciter, quand bon lui semble, les activités chimiques.

Les secrets de la nature vivante, non ceux de la structure anatomique, mais bien ceux de la vie en action, de l'instinct surtout, font à l'observateur des conditions bien autrement difficultueuses et délicates. Loin de pouvoir disposer de son temps, on est esclave de la saison, du jour, de l'heure, de l'instant même. Si l'occasion se présente, il faut, sans hésiter, la saisir au passage, car de longtemps peut-être ne se présentera- t-elle plus. Et comme elle se présente d'habitude au moment où l'on y songe le moins, rien n'est prêt pour en tirer avantageusement profit. Il faut sur-le-champ improviser son petit matériel d'expérimentation, combiner ses plans, dresser sa tactique, imaginer ses ruses; trop heureux encore si l'inspiration arrive assez prompte pour vous permettre de tirer parti de la chance offerte. Cette chance, d'ailleurs, ne se présente guère qu'à celui qui la recherche. Il faut l'épier patiemment des jours et puis des jours, ici sur des pentes sablonneuses exposées à toutes les ardeurs du soleil, là dans l'étuve de quelque sentier encaissé entre de hautes berges, ailleurs sur quelque corniche de grès dont la solidité n'inspire pas toujours confiance. S'il vous est donné de pouvoir établir votre observatoire sous un maigre olivier, qui fait semblant de vous protéger contre les rayons d'un soleil implacable, bénissez le destin qui vous traite en sybarite: votre lot est un Eden. Surtout, ayez l'oeil au guet. L'endroit est bon, et qui sait? d'un moment à l'autre l'occasion peut venir.

Elle est venue, tardive il est vrai: mais enfin elle est venue. Ah! si l'on pouvait maintenant observer à son aise, dans le calme de son cabinet d'étude, isolé, recueilli, tout à son sujet, loin du profane passant, qui s'arrêtera, vous voyant si préoccupé en face d'un point où lui-même ne voit rien, vous accablera de questions, vous prendra pour quelque découvreur de sources avec la baguette divinatoire de coudrier, ou, soupçon plus grave, vous considérera comme un personnage suspect, retrouvant sous terre, par des incantations, les vieilles jarres pleines de monnaie! Si vous conservez à ses yeux tournure de chrétien, il vous abordera, regardera ce que vous regardez, et sourira de façon à ne laisser aucune équivoque sur la pauvre idée qu'il se fait des gens occupés à considérer des mouches. Trop heureux serez-vous si le fâcheux visiteur, riant de vous en sa barbe, se retire enfin sans apporter ici le désordre, sans renouveler innocemment le désastre amené par la semelle de mes deux conscrits.

Si ce n'est pas le passant que vos inexplicables occupations intriguent, ce sera le garde champêtre, l'intraitable représentant de la loi au milieu des guérets. Depuis longtemps il vous surveille. Il vous a vu si souvent errer, de çà, de là, sans motif appréciable, comme une âme en peine; si souvent il vous a surpris fouillant le sol, abattant avec mille précautions quelque pan de paroi dans un chemin creux, qu'à la fin des suspicions lui sont venues en votre défaveur. Bohémien, vagabond, rôdeur suspect, maraudeur, ou tout au moins maniaque, vous n'êtes pas autre chose pour lui. Si la boîte d'herborisation vous accompagne, c'est à ses yeux la boîte à furet du braconnier, et l'on ne lui ôterait pas de la cervelle que vous dépeuplez de lapins tous les clapiers du voisinage, dédaigneux des lois de la chasse et des droits du propriétaire. Méfiez-vous. Si pressante que devienne la soif, ne portez la main sur la grappe de la vigne voisine: l'homme à la plaque municipale serait là, heureux de verbaliser pour avoir enfin l'explication d'une conduite qui l'intrigue au plus haut point.

Je n'ai jamais, je peux me rendre cette justice, commis pareil méfait, et cependant un jour, couché sur le sable, absorbé dans les détails de ménage d'un Bembex, tout à coup j'entends à côté de moi: «Au nom de la loi, je vous somme de me suivre!» C'était le garde champêtre des Angles qui, après avoir épié vainement l'occasion de me prendre en défaut, et chaque jour plus désireux du mot de l'énigme lui tourmentant l'esprit, s'était enfin décidé à une brutale sommation. Il fallut s'expliquer. Le pauvre homme ne parut nullement convaincu. — «Bah! bah! fit-il, vous ne me ferez jamais accroire que vous venez ici vous rôtir au soleil uniquement pour voir voler des mouches. Je ne vous perds pas de vue, vous savez! Et à la première occasion! Enfin suffit.» Il partit. J'ai toujours cru que mon ruban rouge avait été pour beaucoup dans ce départ. J'inscris encore à l'actif dudit ruban rouge d'autres petits services du même genre dans mes expéditions entomologiques ou botaniques. Il m'a semblé, était-ce une illusion, il m'a semblé que dans mes herborisations au mont Ventoux, le guide était plus traitable et l'âne moins récalcitrant.

La petite bande écarlate ne m'a pas toujours épargné les tribulations auxquelles doit s'attendre l'entomologiste expérimentant sur la voie publique. Citons-en une, caractéristique. — Dès le jour, je suis en embuscade, assis sur une pierre, au fond d'un ravin. Le Sphex languedocien est le sujet de ma matinale visite. Un groupe de trois vendangeuses passe, se rendant au travail. Un coup d'oeil est donné à l'homme assis, qui paraît absorbé dans ses réflexions. Un bonjour même est donné poliment et poliment rendu. Au coucher du soleil, les mêmes vendangeuses repassent, les corbeilles pleines sur la tête. L'homme est toujours là, assis sur la même pierre, les regards fixés sur le même point. Mon immobilité, ma longue persistance en ce point désert durent vivement les frapper. Comme elles passaient devant moi, je vis l'une d'elles se porter le doigt au milieu du front, et je l'entendis chuchoter aux autres:

«Un paouré inoucènt, pécaïré!»

Et toutes les trois se signèrent.

Uninoucènt, avait-elle dit, uninoucènt, un idiot, un pauvre diable inoffensif mais qui n'a pas sa raison; et toutes avaient fait le signe de la croix, un idiot étant pour elles marqué du sceau de Dieu. Comment! me disais-je, cruelle dérision du sort; toi qui recherches avec tant de soin ce qui est instinct dans la bête et ce qui est raison, tu n'as pas même ta raison aux yeux de ces bonnes femmes! Quelle humiliation! C'est égal:pécaïré, terme de la suprême commisération en provençal,pécaïré, venu du fond du coeur, m'eut bientôt fait oublierinoucènt.

C'est précisément dans ce même ravin aux trois vendangeuses que je convie le lecteur, s'il n'est pas rebuté par les petites misères dont je viens de lui donner un avant-goût. Le Sphex languedocien hante ces parages, non en tribus se donnant rendez-vous aux mêmes points lorsque vient le travail de la nidification, mais par individus solitaires, très-clairsemés, s'établissant où les conduisent les hasards de leurs vagabondes pérégrinations. Autant son congénère, le Sphex à ailes jaunes, recherche la société des siens et l'animation d'un chantier de travailleurs, autant lui préfère l'isolement, le calme de la solitude. Plus grave en sa démarche, plus compassé d'allures, de taille plus avantageuse et de costume plus sombre aussi, il vit toujours à l'écart, insoucieux de ce que font les autres, dédaigneux de la compagnie, vrai misanthrope parmi les Sphégiens. Le premier est sociable, le second ne l'est pas: différence profonde qui suffirait à elle seule pour les caractériser.

C'est dire qu'avec le Sphex languedocien les difficultés d'observation augmentent. Avec lui, point d'expérience longuement méditée, point de tentative à renouveler dans la même séance sur un second, sur un troisième sujet, indéfiniment, lorsque les premiers essais n'ont pas abouti. Si vous préparez à l'avance un matériel d'observation, si vous tenez en réserve, par exemple, une pièce de gibier que vous vous proposez de substituer à celle du Sphex, il est à craindre, il est presque sûr que le chasseur ne se présentera pas; et lorsqu'enfin il s'offre à vous, votre matériel est hors d'usage, tout doit être improvisé à la hâte, à l'instant même, conditions qu'il ne m'a pas été toujours donné de réaliser comme je l'aurais voulu.

Ayons confiance: l'emplacement est bon. À bien des reprises déjà, j'ai surpris en ces lieux le Sphex au repos sur quelque feuille de vigne exposée en plein aux rayons du soleil. L'insecte, étalé à plat, y jouit voluptueusement des délices de la chaleur et de la lumière. De temps à autre éclate en lui comme une frénésie de plaisir: il se trémousse de bien-être; du bout des pattes, il tape rapidement son reposoir et produit ainsi comme un roulement de tambour, pareil à celui d'une averse de pluie tombant dru sur la feuille. À plusieurs pas de distance peut s'entendre l'allègre batterie. Puis l'immobilité recommence, suivie bientôt d'une nouvelle commotion nerveuse et du moulinet des tarses, témoignage du comble de la félicité. J'en ai connu de ces passionnés de soleil, qui, l'antre pour la larve à demi-creusée, abandonnaient brusquement les travaux, allaient sur les pampres voisins prendre un bain de chaleur et de lumière, revenaient comme à regret donner au terrier un coup de balai négligent, puis finissaient par abandonner le chantier, ne pouvant plus résister à la tentation des suprêmes jouissances sur les feuilles de vigne.

Peut-être aussi le voluptueux reposoir est-il en outre un observatoire, d'où l'Hyménoptère inspecte les alentours pour découvrir et choisir sa proie. Son gibier exclusif est, en effet, l'Éphippigère des vignes, répandue çà et là sur les pampres ainsi que sur les premières broussailles venues. La pièce est opulente, d'autant plus que le Sphex porte ses préférences uniquement sur les femelles, dont le ventre est gonflé d'une somptueuse grappe d'oeufs.

Ne tenons compte des courses répétées, des recherches infructueuses, de l'ennui des longues attentes, et présentons brusquement le Sphex au lecteur, comme il se présente lui-même à l'observateur. Le voici au fond d'un chemin creux, à hautes berges sablonneuses. Il arrive à pied, mais se donne élan des ailes pour traîner sa lourde capture. Les antennes de l'Éphippigère, longues et fines comme des fils, sont pour lui cordes d'attelage. La tête haute, il en tient une entre ses mandibules. L'antenne saisie lui passe entre les pattes; et le gibier suit, renversé sur le dos. Si le sol, trop inégal, s'oppose à ce mode de charroi, l'Hyménoptère enlace la volumineuse victuaille et la transporte par très courtes volées, entremêlées, toutes les fois que cela se peut, de progressions pédestres. On n'est jamais témoin avec lui de vol soutenu, à grandes distances, le gibier retenu entre les pattes, comme le pratiquent les fins voiliers, les Bembex et les Cerceris, par exemple, transportant par les airs, d'un kilomètre peut-être à la ronde, les uns leurs Diptères, les autres leurs Charançons, butin bien léger comparé à l'Éphippigère énorme. Le faix accablant de sa capture impose donc au Sphex languedocien, pour le trajet entier ou à peu près, le charroi pédestre plein de lenteur et de difficultés.

Le même motif, proie volumineuse et lourde, renverse de fond en comble ici l'ordre habituel suivi dans leurs travaux par les Hyménoptères fouisseurs. Cet ordre, on le connaît: il consiste à se creuser d'abord un terrier, puis à l'approvisionner de vivres. La proie n'étant pas disproportionnée avec les forces du ravisseur, la facilité du transport au vol laisse à l'Hyménoptère le choix de l'emplacement de son domicile. Que lui importe d'aller giboyer à des distances considérables: la capture faite, il rentre chez lui d'un rapide essor, pour lequel l'éloigné et le rapproché sont indifférents. Il adopte donc de préférence pour ses terriers les lieux où lui-même est né, les lieux où ses prédécesseurs ont vécu; il y hérite de profondes galeries, travail accumulé des générations antérieures; en les réparant un peu, il les fait servir d'avenues aux nouvelles chambres, mieux défendues ainsi que par l'excavation d'un seul, chaque année reprises à fleur de terre. Tel est le cas, par exemple du Cerceris tuberculé et du Philanthe apivore. Et si la demeure des pères n'est pas assez solide pour résister d'une année à l'autre aux intempéries et se transmettre aux fils, si le fouisseur doit chaque fois entreprendre à nouveaux frais son trou de sonde, du moins l'Hyménoptère trouve des conditions de sécurité plus grandes dans les lieux consacrés par l'expérience de ses devanciers. Il y creuse donc ses galeries, qu'il fait servir chacune de corridor à un groupe de cellules, économisant ainsi sur la somme de travail à dépenser pour la ponte entière.

De cette manière se forment, non de véritables sociétés puisqu'il n'y a pas ici concert d'efforts dans un but commun, du moins des agglomérations où la vue de ses pareils, ses voisins, réchauffe sans doute le travail individuel. On remarque, en effet, entre ces petites tribus, issues de même souche, et les fouisseurs livrés solitaires à leur ouvrage, une différence d'activité qui rappelle l'émulation d'un chantier populeux et la nonchalance des travailleurs abandonnés aux ennuis de l'isolement. Pour la bête comme pour l'homme, l'action est contagieuse; elle s'exalte par son propre exemple.

Concluons: de poids modéré pour le ravisseur, la proie rend possible le transport au vol, à grande distance. L'Hyménoptère dispose alors à sa guise de l'emplacement pour ses terriers. Il adopte de préférence les lieux où il est né, il fait servir chaque couloir de corridor commun donnant accès dans plusieurs cellules. De ce rendez-vous sur l'emplacement natal résulte une agglomération, un voisinage entre pareils, source d'émulation pour le travail. Ce premier pas vers la vie est la conséquence des voyages faciles. Et n'est-ce pas ainsi, permettons-nous cette comparaison, que les choses se passent chez l'homme? Réduit à des sentiers peu praticables, l'homme bâtit isolément sa hutte; pourvu de routes commodes, il se groupe en cités populeuses; servi par les voies ferrées qui suppriment pour ainsi dire la distance, il s'assemble en d'immenses ruches humaines ayant nom Londres et Paris.

Le Sphex languedocien est dans des conditions tout opposée. Sa proie à lui est une lourde Éphippigère, pièce unique représentant à elle seule la somme de vivres que les autres ravisseurs amassent en plusieurs voyages, insecte par insecte. Ce que les Cerceris et autres déprédateurs de haut vol accomplissent en divisant le travail, lui le fait en une seule fois. La pesante pièce lui rend impossible l'essor de longue portée; elle doit être amenée au domicile avec les lenteurs et les fatigues du charroi à pied. Par cela seul l'emplacement du terrier se trouve subordonné aux éventualités de la chasse: la proie d'abord et puis le domicile. Alors plus de rendez-vous en un point d'élection commune, plus de voisinage entre pareils, plus de tribus se stimulant à l'ouvrage par l'exemple mutuel; mais l'isolement dans les cantons où les hasards du jour ont conduit le Sphex, le travail solitaire et sans entrain, quoique toujours consciencieux. Avant tout, la proie est recherchée, attaquée, rendue immobile. C'est après que le fouisseur s'occupe du terrier. Un endroit favorable est choisi, aussi rapproché que possible du point où gît la victime, afin d'abréger les lenteurs du transport; et la chambre de la future larve est rapidement creusée pour recevoir aussitôt l'oeuf et les victuailles. Tel est le renversement complet de méthode dont témoignent toutes mes observations. J'en rapporterai les principales.

Surpris au milieu de ses fouilles, le Sphex languedocien est toujours seul, tantôt au fond de la niche poudreuse qu'a laissée dans un vieux mur la chute d'une pierre, tantôt dans l'abri sous roche que forme en surplombant une lame de grès, abri recherché du féroce Lézard ocellé pour servir de vestibule à son repaire. Le soleil y donne en plein; c'est une étuve. Le sol en est des plus faciles à creuser, formé qu'il est d'une antique poussière descendue peu à peu de la voûte. Les mandibules, pinces qui fouillent, et les tarses, râteaux qui déblaient, ont bientôt creusé la chambre. Alors le fouisseur s'envole, mais d'un essor ralenti, sans brusque déploiement de puissance d'ailes, signe manifeste que l'insecte ne se propose pas lointaine expédition. On peut très bien le suivre du regard et constater le point où il s'abat, d'habitude à une dizaine de mètres de distance environ. D'autres fois, il se décide pour le voyage à pied. Il part et se dirige en toute hâte vers un point où nous aurons l'indiscrétion de le suivre, notre présence ne le troublant en rien. Parvenu au lieu désiré, soit pédestrement, soit au vol, quelque temps il cherche, ce que l'on reconnaît à ses allures indécises, à ses allées et venues un peu de tous côtés. Il cherche; enfin il trouve ou plutôt il retrouve. L'objet retrouvé est une Éphippigère à demi paralysée, mais remuant encore tarses, antennes, oviscapte. C'est une victime que le Sphex a certainement poignardée depuis peu de quelques coups d'aiguillon. L'opération faite, l'Hyménoptère a quitté sa proie, fardeau embarrassant au milieu des hésitations pour la recherche d'un domicile; il l'a abandonnée peut-être sur les lieux mêmes de la prise, se bornant à la mettre un peu en évidence sur quelque touffe de gazon, afin de mieux la retrouver plus tard; et, confiant dans sa bonne mémoire pour revenir tout à l'heure au point où gît le butin, il s'est mis à explorer le voisinage dans le but de choisir un emplacement à sa convenance et d'y creuser un terrier. Une fois la demeure prête, il est retourné au gibier, qu'il a retrouvé sans grande hésitation; et maintenant il s'apprête à le voiturer au logis. Il se met à califourchon sur la pièce, lui saisit une antenne ou toutes les deux à la fois, et le voilà en route, tirant, traînant à la force des reins et des mâchoires.

Parfois le trajet s'accomplit tout d'une traite; parfois et plus souvent, le voiturier tout à coup laisse là sa charge et accourt rapidement chez lui. Peut-être lui revient-il que la porte d'entrée n'a pas l'ampleur voulue pour recevoir ce copieux morceau; peut-être songe-t-il à quelques défectuosités de détail qui pourraient entraver l'emmagasinement. Voici qu'en effet l'ouvrier retouche son ouvrage: il agrandit le portail d'entrée, égalise le seuil, consolide le cintre. C'est affaire de quelques coups de tarses. Puis il revient à l'Éphippigère, qui gît là-bas, renversée sur le dos, à quelques pas de distance. Le charroi est repris. Chemin faisant, le Sphex paraît saisi d'une autre idée, qui lui traverse son mobile intellect. Il a visité la porte, mais il n'a pas vu l'intérieur. Qui sait si tout va bien là-dedans? Il y accourt, laissant l'Éphippigère en route. La visite à l'intérieur est faite, accompagnée apparemment de quelques coups de truelle des tarses, donnant aux parois leur dernière perfection. Sans trop s'attarder à ces fines retouches, l'Hyménoptère retourne à sa pièce et s'attelle aux antennes. En avant; le voyage s'achèvera-t-il cette fois? Je n'en répondrais pas. J'ai vu tel Sphex, plus soupçonneux que les autres peut-être, ou plus oublieux des menus détails d'architecture, réparer ses oublis, éclaircir ses soupçons en abandonnant le butin cinq, six fois de suite sur la voie pour accourir au terrier, chaque fois un peu retouché, ou simplement visité à l'intérieur. Il est vrai que d'autres marchent droit au but, sans faire même halte de repos. Disons encore que, lorsque l'Hyménoptère revient au logis pour le perfectionner, il ne manque pas de donner, de loin et de temps en temps, un coup d'oeil à l'Éphippigère laissée en chemin, pour s'informer si nul n'y touche. Ce prudent examen rappelle celui du Scarabée sacré lorsqu'il sort de la salle en voie d'excavation pour venir palper sa chère pilule et la rapprocher de lui un peu plus.

La conséquence à déduire des faits que je viens de raconter est évidente. De ce que tout Sphex languedocien surpris dans son travail de fouisseur, serait-ce au commencement même de la fouille, au premier coup de tarse donné dans la poussière, fait après, le domicile étant préparé, une courte expédition, tantôt à pied, tantôt au vol, pour se trouver toujours en possession d'une victime déjà poignardée, déjà paralysée, on doit conclure, en pleine certitude, que l'Hyménoptère fait d'abord oeuvre de chasseur et après oeuvre de fouisseur; de sorte que le lieu de sa capture décide du lieu de son domicile.

Ce renversement de méthode, qui fait préparer les vivres avant le garde-manger, tandis que jusqu'ici nous avons vu le garde-manger précéder les vivres, je l'attribue à la lourde proie du Sphex, proie impossible à transporter au loin par les airs. Ce n'est pas que le Sphex languedocien ne soit bien organisé pour le vol; il est, au contraire, magnifique d'essor; mais la proie qu'il chasse l'accablerait s'il n'avait d'autre appui que celui des ailes. Il lui faut l'appui du sol et le travail de voiturier, pour lequel il déploie vigueur admirable. S'il est chargé de sa proie, il va toujours à pied ou ne fait que de très-courtes volées, serait-il dans des conditions où le vol abrégerait pour lui temps et fatigues. Que j'en cite un exemple, puisé dans mes plus récentes observations sur ce curieux Hyménoptère.

Un Sphex se présente à l'improviste, survenu je ne sais d'où. Il est à pied et traîne son Éphippigère, capture qu'il vient de faire apparemment à l'instant même dans le voisinage. En l'état, il s'agit pour lui de se creuser un terrier. L'emplacement est des plus mauvais. C'est un chemin battu, dur comme pierre. Il faut au Sphex, qui n'a pas le loisir des pénibles fouilles parce que la proie déjà capturée doit être emmagasinée au plus vite, il faut au Sphex terrain facile, où la chambre de la larve soit pratiquée en une courte séance. J'ai dit le sol qu'il préfère, savoir: la poussière déposée par les ans au fond de quelque petit abri sous roche. Or, le Sphex actuellement sous mes yeux s'arrête au pied d'une maison de campagne dont la façade est crépie de frais et mesure six à huit mètres de hauteur. Son instinct lui dit que là- haut, sous les tuiles en brique du toit, il trouvera des réduits riches en vieille poudre. Il laisse son gibier au pied de la façade et s'envole sur le toit. Quelque temps je le vois chercher, de çà, de là, à l'aventure. L'emplacement convenable trouvé, il se met à travailler sous la courbure d'une tuile. En dix minutes, un quart d'heure au plus, le domicile est prêt. Alors l'insecte redescend au vol. L'Éphippigère est promptement retrouvée. Il s'agit de l'amener là-haut. Sera-ce au vol, comme semblent l'exiger les circonstances? Pas du tout. Le Sphex adopte la rude voie de l'escalade sur un mur vertical, à surface unie par la truelle du maçon, et de six à huit mètres de hauteur. En lui voyant prendre ce chemin, le gibier lui traînant entre les pattes, je crois d'abord à l'impossible; mais je suis bientôt rassuré sur l'issue de l'audacieuse tentative. Prenant appui sur les petites aspérités du mortier, le vigoureux insecte, malgré l'embarras de sa lourde charge, chemine sur ce plan vertical avec la même sûreté d'allure, la même prestesse, que sur un sol horizontal. Le faîte est atteint sans encombre aucun; et la proie est provisoirement déposée au bord du toit, sur le dos arrondi d'une tuile. Pendant que le fouisseur retouche le terrier, le gibier mal équilibré glisse et retombe au pied de la muraille. Il faut recommencer, et c'est encore par le moyen de l'escalade. La même imprudence est commise une seconde fois. Abandonnée de nouveau sur la tuile courbe, la proie glisse de nouveau, et de nouveau revient à terre. Avec un calme que de pareils accidents ne sauraient troubler, le Sphex, pour la troisième fois, hisse l'Éphippigère en escaladant le mur et, mieux avisé, l'entraîne sans délai au fond du domicile.

Si l'enlèvement de la proie au vol n'a pas même été essayé dans de telles conditions, il est clair que l'Hyménoptère est incapable de long essor avec fardeau si lourd. De cette impuissance découlent les quelques traits de moeurs, sujet de ce chapitre. Une proie n'excédant pas l'effort du vol fait du Sphex à ailes jaunes une espèce à demi sociale, c'est-à-dire recherchant la compagnie des siens; une proie lourde, impossible à transporter par les airs, fait du Sphex languedocien une espèce vouée aux travaux solitaires, une sorte de sauvage dédaigneux des satisfactions que donne le voisinage entre pareils. Le poids plus petit ou plus grand du gibier adopté décide ici du caractère fondamental.

Pour paralyser sa proie, le Sphex languedocien suit, je n'en doute pas, la méthode du chasseur de Grillons, et plonge à diverses reprises son stylet dans la poitrine de l'Éphippigère afin d'atteindre les ganglions thoraciques. Le procédé de la lésion des centres nerveux doit lui être familier, et je suis convaincu d'avance de son habileté consommée dans la savante opération. C'est là un art connu à fond de tous les Hyménoptères déprédateurs, portant une dague empoisonnée, qui ne leur a pas été donnée en vain. Je dois toutefois avouer n'avoir pu encore assister à la manoeuvre assassine. Cette lacune a pour cause la vie solitaire du Sphex.

Lorsque, sur un emplacement commun, de nombreux terriers sont creusés et approvisionnés ensuite, il suffit d'attendre sur les lieux pour voir arriver les chasseurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, avec le gibier saisi. Il est alors facile d'essayer sur les arrivants la substitution d'une proie vivante à la pièce sacrifiée, et de renouveler l'épreuve aussi souvent qu'on le désire. En outre, la certitude de ne pas manquer de sujets d'observation, au moment voulu, permet de tout disposer à l'avance. Avec le Sphex languedocien, ces conditions de succès n'existent plus. Se mettre en course à sa recherche expresse, avec le matériel préparé, est à peu près inutile, tant l'insecte aux moeurs solitaires est disséminé un à un sur de grandes étendues. D'ailleurs, si vous le rencontrez, ce sera la plupart du temps en une heure d'oisiveté, et vous n'obtiendrez rien de lui. C'est, disons-le encore, presque toujours à l'improviste, lorsque la préoccupation n'est plus là, que le Sphex se présente, traînant son Éphippigère.

Voilà le moment, le seul moment propice pour essayer une substitution de gibier et engager le chasseur à vous rendre témoin de ses coups de stylet. Procurons-nous vite une pièce de substitution, une Éphippigère vivante. Hâtons-nous, le temps presse: dans quelques minutes, le terrier aura reçu les vivres et la magnifique occasion sera perdue. Faut-il parler de mes dépits en ces instants de bonne fortune, appât dérisoire offert par le hasard! J'ai là, sous les yeux, matière à de curieuses observations, et je ne peux en profiter! Je ne peux dérober son secret au Sphex faute d'avoir à lui offrir l'équivalent de sa capture! Allez donc songer, n'ayant que peu de minutes disponibles, à vous mettre en campagne pour la recherche d'une pièce de substitution, lorsqu'il m'a fallu trois journées de folles courses avant de trouver les Charançons de mes Cerceris! Cette tentative désespérée, à deux reprises cependant je l'ai essayée. Ah! si le garde champêtre m'eut surpris en ces moments- là, courant affolé par les vignes, quelle bonne occasion pour lui de croire au maraudage et de verbaliser! Pampres et grappes, rien n'était respecté dans la précipitation de mes pas, entravés au milieu des lianes. À tout prix, il me fallait une Éphippigère, il me la fallait sur-le-champ. Et je l'eus une fois, en mes expéditions si promptement conduites. J'en rayonnais de joie, ne soupçonnant pas l'amer déboire qui m'attendait.

Pourvu que j'arrive à temps, pourvu que le Sphex soit encore occupé au charroi de sa pièce! Béni soit le ciel! tout me favorise. L'Hyménoptère est encore assez loin du terrier et traîne toujours sa victime. Avec des pinces, je tiraille doucement celle- ci par derrière. Le chasseur résiste, s'acharne aux antennes et ne veut lâcher prise. Je tire plus fort, jusqu'à faire reculer le voiturier; rien n'y fait: le Sphex ne démord pas. J'avais sur moi de fins ciseaux, faisant partie de ma petite trousse entomologique. J'en fais usage, et d'un coup promptement donné, je coupe les cordons de l'attelage, les longues antennes de l'Éphippigère. Le Sphex va toujours de l'avant, mais bientôt s'arrête surpris de la soudaine diminution du poids que vient de subir le fardeau traîné. Ce fardeau, en effet, se réduit pour lui maintenant aux seules antennes, détachées par mes malicieux artifices. Le faix réel, l'insecte lourd et ventru, est resté en arrière, aussitôt remplacé par ma pièce vivante. L'Hyménoptère se retourne, lâche les cordons que rien ne suit et revient sur ses pas. Le voilà face à face avec la proie substituée à la sienne. Il l'examine, en fait le tour avec une méfiante circonspection, puis s'arrête, se mouille la patte de salive et se met à se laver les yeux. En cette posture de méditation, lui passerait-il dans l'intellect quelque chose comme ceci: «Ah çà! est-ce que je veille, est-ce que je dors? Y vois-je clair ou non? Cette affaire- là n'est pas la mienne. De qui, de quoi suis-je dupe ici?» Toujours est-il que le Sphex ne s'empresse guère de porter les mandibules sur ma proie. Il s'en tient à distance et ne témoigne la moindre velléité de la saisir. Pour l'exciter, du bout des doigts je lui présente l'insecte, je lui mets presque les antennes sous la dent. Son audacieuse familiarité m'est connue: je sais qu'il vient prendre, sans hésitation aucune, au bout de vos doigts, la proie qu'on lui a enlevée et qu'on lui présente ensuite.

Qu'est ceci? Dédaigneux de mes offres, le Sphex recule au lieu de happer ce que je mets à sa portée. Je replace à terre l'Éphippigère, qui, cette fois, d'un mouvement étourdi, inconscient du danger, va droit à son assassin. Nous y sommes. — Hélas! non: le Sphex continue à reculer, en vrai poltron; et finalement s'envole. Je ne l'ai plus revu. Ainsi finit, à ma confusion, une expérience, qui m'avait tant chauffé l'enthousiasme.

Plus tard et peu à peu, à mesure que j'ai visité un plus grand nombre de terriers, j'ai fini par me rendre compte de mon insuccès et du refus obstiné du Sphex. Pour approvisionnement, j'ai toujours trouvé, sans exception aucune, une Éphippigère femelle, recelant dans le ventre une copieuse et succulente grappe d'oeufs. C'est là, paraît-il, la victuaille préférée des larves. Or, dans ma course précipitée à travers les vignes, j'avais mis la main sur une Éphippigère de l'autre sexe. C'était un mâle que j'offrais au Sphex. Plus clairvoyant que moi dans cette haute question des vivres, l'Hyménoptère n'avait pas voulu de mon gibier. «Un mâle, c'est bien là le dîner de mes larves! Et pour qui les prend-on?» - - Quel tact dans ces fins gourmets qui savent différencier les chairs tendres de la femelle, des chairs relativement arides des mâles! Quelle précision de coup d'oeil pour reconnaître à l'instant les deux sexes, pareils de forme et de coloration! La femelle porte au bout du ventre le sabre, l'oviscapte enfouissant les oeufs en terre; et voilà, peu s'en faut, le seul trait qui, extérieurement, la distingue du mâle. Ce caractère différentiel n'échappe jamais au perspicace Sphex; et voilà pourquoi, dans mon expérience, l'Hyménoptère se frottait les yeux, profondément ahuri de voir privée de sabre une proie qu'il savait très bien en être pourvue quand il l'avait saisie. Devant pareil changement, que devait-il se passer dans sa petite cervelle de Sphex?

Suivons maintenant l'Hyménoptère lorsque, le terrier étant prêt, il va retrouver sa victime, abandonnée non loin de là après la capture et l'opération de la paralysie. L'Éphippigère est dans un état comparable à celui du Grillon sacrifié par le Sphex à ailes jaunes, preuve certaine de coups d'aiguillons au thorax. Néanmoins, bien des mouvements persistent encore, mais dépourvus d'ensemble, quoique doués d'une certaine vigueur. Impuissant à se tenir sur ses jambes, l'insecte gît sur le flanc ou sur le dos. Il remue rapidement ses longues antennes, ainsi que les palpes; il ouvre, referme les mandibules et mord avec la même force que dans l'état normal. L'abdomen exécute de nombreuses et profondes pulsations. L'oviscapte est brusquement ramené sous le ventre, contre lequel il vient s'appliquer presque. Les pattes s'agitent, mais avec paresse et sans ordre; les médianes semblent plus engourdies que les autres. Au stimulant de la pointe d'une aiguille, tout le corps est pris d'un tressaillement désordonné; des efforts sont faits pour se relever et marcher, sans pouvoir y parvenir. Bref, l'animal serait plein de vie, si ce n'était l'impossibilité de la locomotion et même de la simple station sur jambes. Il y a donc ici paralysie tout à fait locale, paralysie des pattes, ou plutôt abolition partielle et ataxie de leurs mouvements. Cet état si incomplet d'inertie aurait-il pour cause quelque disposition particulière du système nerveux de la victime, ou bien proviendrait-il de ce que l'Hyménoptère se borne à un seul coup de dard, au lieu de piquer chaque ganglion du thorax, ainsi que le fait le chasseur de Grillons? C'est ce que j'ignore.

Telle qu'elle est, avec ses tressaillements, ses convulsions, ses mouvements dépourvus d'ensemble, la victime n'est pas moins hors d'état de nuire à la larve qui doit la dévorer. J'ai retiré du terrier du Sphex des Éphippigères se démenant avec la même vigueur qu'aux premiers instants de leur demi-paralysie; et néanmoins le faible vermisseau, éclos depuis quelques heures à peine, attaquait de la dent, en pleine sécurité, la gigantesque victime; le nain, sans péril pour lui, mordait sur le colosse. Ce frappant résultat est la conséquence du point que choisit la mère pour le dépôt de l'oeuf. J'ai déjà dit comment le Sphex à ailes jaunes colle son oeuf sur la poitrine du Grillon, un peu par côté, entre la première et la seconde paire de pattes. C'est un point identique que choisit le Sphex à bordures blanches: c'est un point analogue, un peu plus reculé en arrière, vers la base de l'une des grosses cuisses postérieures, qu'adopte le Sphex languedocien; faisant preuve ainsi tous les trois, par cette concordance, d'un tact admirable pour discerner la place où l'oeuf doit être en sécurité.

Considérons, en effet, l'Éphippigère clôturée dans le terrier. Elle est étendue sur le dos, absolument incapable de se retourner. En vain elle se démène, en vain elle s'agite: les mouvements sans ordre de ses pattes se perdent dans le vide, la chambre étant trop spacieuse pour leur prêter l'appui de ses parois. Qu'importent au vermisseau les convulsions de la victime: il est en un point où rien ne peut l'atteindre, ni tarses, ni mandibules, ni oviscapte, ni antennes; en un point tout à fait immobile, sans un simple frémissement de peau. La sécurité est parfaite à la condition seule que l'Éphippigère ne puisse se déplacer, se retourner, se remettre sur ses jambes; et cette condition unique est admirablement remplie.

Mais avec des pièces de gibier multiples et dont la paralysie ne serait pas plus avancée, le danger serait grand pour la larve. N'ayant rien à craindre de l'insecte attaqué le premier, à cause de sa position hors des atteintes de la victime, elle aurait à redouter le voisinage des autres, qui, étendant au hasard les jambes, pourraient l'atteindre et l'éventrer sous leurs éperons. Tel est peut-être le motif pour lequel le Sphex à ailes jaunes, qui entasse dans une même cellule trois ou quatre Grillons, abolit presque à fond les mouvements de ses victimes; tandis que le Sphex languedocien, approvisionnant chaque terrier d'une pièce unique, laisse à ses Éphippigères la majeure partie de leurs mouvements, et se borne à les mettre dans l'impossibilité de se déplacer et de se tenir sur les jambes. Ce dernier, sans que je puisse l'affirmer, ferait ainsi économie de coups de dague.

Si l'Éphippigère seulement à demi paralysée est sans danger pour la larve, établie en un point du corps où la défense est impossible, il n'en est pas de même du Sphex, qui doit la charrier au logis. D'abord avec les crochets de ses tarses, dont l'usage lui est à peu près conservé, la proie traînée harponne les brins d'herbe rencontrés en chemin, ce qui produit dans le charroi des résistances difficiles à surmonter. Le Sphex, accablé déjà par le poids de la charge, est exposé à s'épuiser en efforts dans les endroits herbus pour faire lâcher prise à l'insecte désespérément accroché. Mais c'est le moindre des inconvénients. L'Éphippigère conserve le complet usage des mandibules, qui happent et mordent avec l'habituelle vigueur. Or ces terribles tenailles ont précisément devant elles le corps fluet du ravisseur, lorsque celui-ci est dans sa posture de voiturier. Les antennes, en effet, sont saisies non loin de leur base, de manière que la bouche de la victime, renversée sur le dos, est en face soit du thorax, soit de l'abdomen du Sphex. Celui-ci, hautement relevé sur ses longues jambes, veille, j'en ai la conviction, à ne pas être saisi par les mandibules qui bâillent au-dessous de lui; toutefois, un moment d'oubli, un faux pas, un rien peut le mettre à la portée de deux puissants crocs, qui ne laisseraient pas échapper l'occasion d'une impitoyable vengeance. Dans certains cas des plus difficiles, sinon toujours, le jeu de ces redoutables tenailles doit être aboli; les harpons des pattes doivent être mis dans l'impossibilité d'opposer au charroi un surcroît de résistance.

Comment s'y prendra le Sphex pour obtenir ce résultat? Ici l'homme, le savant même, hésiterait, se perdrait en essais stériles, et peut-être renoncerait à réussir. Qu'il vienne prendre leçon auprès du Sphex. Lui, sans l'avoir jamais appris, sans l'avoir jamais vu pratiquer à d'autres, connaît à fond son métier d'opérateur. Il sait les mystères les plus délicats de la physiologie des nerfs, ou plutôt se comporte comme s'il les savait. Il sait que, sous le crâne de sa victime, est un collier de noyaux nerveux, quelque chose d'analogue au cerveau des animaux supérieurs. Il sait que ce foyer principal d'innervation anime les pièces de la bouche et, de plus, est le siège de la volonté, sans l'ordre de laquelle aucun muscle n'agit; il sait enfin qu'en lésant cette espèce de cerveau toute résistance cessera, l'insecte n'en ayant plus le vouloir. Quant au mode d'opérer, c'est pour lui chose la plus facile et, lorsque nous nous serons instruits à son école, il nous sera loisible d'essayer à notre tour son procédé. L'instrument employé n'est plus ici le dard: l'insecte, en sa sagesse, a décidé la compression préférable à la piqûre empoisonnée. Inclinons-nous devant sa décision, car nous verrons tout à l'heure combien il est prudent de se pénétrer de son ignorance devant le savoir de la bête. Crainte de mal rendre par une nouvelle rédaction ce qu'il y a de sublime dans le talent de ce maître opérateur, je transcris ici ma note telle que je l'ai crayonnée sur les lieux, immédiatement après l'émouvant spectacle.

Le Sphex trouve que sa pièce de gibier résiste trop, s'accrochant de ci et de là aux brins d'herbe. Il s'arrête alors pour pratiquer sur elle la singulière opération suivante, sorte de coup de grâce. L'Hyménoptère, toujours à califourchon sur la proie, fait largement bâiller l'articulation du cou, à la partie supérieure, à la nuque. Puis il saisit le cou avec les mandibules et fouille aussi avant que possible sous le crâne, mais sans blessures extérieures aucune, pour saisir, mâcher et remâcher les ganglions cervicaux. Cette opération faite, la victime est totalement immobile, incapable de la moindre résistance, tandis qu'auparavant les pattes, quoique dépourvues des mouvements d'ensemble nécessaires à la marche, résistaient vigoureusement à la traction.

Voilà le fait dans toute son éloquence. De la pointe des mandibules, l'insecte, tout en respectant la fine et souple membrane de la nuque, va fouiller dans le crâne et mâcher le cerveau. Il n'y a pas effusion de sang, il n'y a pas de blessure, mais simple compression extérieure. Il est bien entendu que j'ai gardé pour moi, afin de constater à loisir les suites de l'opération, l'Éphippigère immobilisée sous mes yeux; il est bien entendu aussi que je me suis empressé de répéter à mon tour, sur des Éphippigères vivantes, ce que venait de m'apprendre le Sphex. Je mets ici en parallèle mes résultats et ceux de l'Hyménoptère.

Deux Éphippigères, auxquelles je serre et comprime les ganglions cervicaux avec des pinces, tombent rapidement dans un état comparable à celui des victimes du Sphex. Seulement, elles font grincer leurs cymbales si je les irrite avec la pointe d'une aiguille, et puis les pattes ont quelques mouvements sans ordre et paresseux. Cette différence provient, sans doute, de ce que mes opérées ne sont pas préalablement atteintes dans leurs ganglions thoraciques comme le sont les Éphippigères du Sphex, piquées d'abord de l'aiguillon à la poitrine. En faisant la part de cette importante condition, on voit que je n'ai pas été trop mauvais élève, et que j'ai assez bien imité mon maître en physiologie, le Sphex.

Ce n'est pas sans une certaine satisfaction, je l'avoue, que je suis parvenu à faire presque aussi bien que l'animal.

Aussi bien? Qu'ai-je dit là! Attendons un peu et l'on verra que j'ai longtemps encore à fréquenter l'école du Sphex. Voici qu'en effet mes deux opérées ne tardent pas à mourir, ce qui s'appelle mourir; et au bout de quatre à cinq jours, je n'ai plus sous les yeux que des cadavres infects. — Et l'Éphippigère du Sphex? — Est-il besoin de le dire: l'Éphippigère du Sphex, dix jours même après l'opération, est dans un état de fraîcheur parfaite, comme l'exigerait la larve à laquelle la proie était destinée. Bien mieux: quelques heures seulement après l'opération sous le crâne, ont reparu, comme si rien ne s'était passé, les mouvements sans ordre des pattes, des antennes, des palpes, de l'oviscapte, des mandibules; en un mot l'animal est revenu dans l'état où il était avant que le Sphex lui eût mordu le cerveau. Et ces mouvements se sont maintenus depuis, mais affaiblis chaque jour davantage. Le Sphex n'avait plongé sa victime que dans un engourdissement passager, d'une durée largement suffisante pour lui permettre de l'amener au logis sans résistance; moi, qui croyais être son émule, je n'ai été qu'un maladroit et barbare charcutier: j'ai tué les miennes. Lui, avec sa dextérité inimitable, a savamment comprimé le cerveau pour amener une léthargie de quelques heures; moi, brutal par ignorance, j'ai peut-être écrasé sous mes pinces ce délicat organe, premier foyer de la vie. Si quelque chose peut m'empêcher de rougir de ma défaite, c'est ma conviction que bien peu, s'il y en a, pourraient lutter d'habileté avec ces habiles.

Ah! je m'explique maintenant pourquoi le Sphex ne fait pas usage de son dard pour léser les ganglions cervicaux. Une goutte de venin instillée dans cet organe, centre des forces vitales, anéantirait l'ensemble de l'innervation, et la mort suivrait à bref délai. Mais ce n'est pas la mort que le chasseur veut obtenir; les larves ne trouveraient nullement leur compte dans un gibier privé de vie, enfin dans un cadavre livré aux puanteurs de la corruption; il veut obtenir seulement une léthargie, une torpeur passagère, qui abolisse pendant le charroi les résistances de la victime, résistances pénibles à vaincre et d'ailleurs dangereuses pour lui. Cette torpeur, il l'obtient par le procédé connu dans les laboratoires de physiologie expérimentale: la compression du cerveau. Il agit comme un Flourens, qui, mettant à nu le cerveau d'un animal, et pesant sur la masse cérébrale, abolit du coup intelligence, vouloir, sensibilité, mouvement. La compression cesse, et tout reparaît. Ainsi reparaissent les restes de vie de l'Éphippigère, à mesure que s'effacent les effets léthargiques d'une compression habilement conduite. Les ganglions crâniens, pressés entre les mandibules, mais sans mortelles contusions, peu à peu reprennent activité et mettent fin à la torpeur générale. Reconnaissons-le, c'est effrayant de science!

La fortune a ses caprices entomologiques: vous courez après elle, et vous ne la rencontrez pas; vous l'oubliez, et voici qu'elle frappe à votre porte. Pour voir le Sphex languedocien sacrifier ses Éphippigères, que de courses inutiles, que de préoccupations sans résultat! Vingt années s'écoulent, ces pages sont déjà entre les mains de l'imprimeur, lorsque dans les premiers jours de ce mois (8 août 1878), mon fils Émile entre précipitamment dans mon cabinet de travail. — «Vite, fait-il; viens vite: un Sphex traîne sa proie sous les platanes, devant la porte de la cour!» — Mis au courant de l'affaire par mes récits, distraction de nos veillées, et mieux encore par des faits analogues auxquels il avait assisté dans notre vie aux champs, Émile avait vu juste. J'accours et j'aperçois un superbe Sphex languedocien, traînant par les antennes une Éphippigère paralysée. Il se dirige vers le poulailler voisin et paraît vouloir en escalader le mur, pour établir son terrier là-haut, sous quelque tuile du toit; car, au même endroit, quelques années avant, j'avais vu pareil Sphex accomplir l'escalade avec un gibier, et élire domicile sous l'arcade d'une tuile mal jointe. Peut-être l'Hyménoptère actuel est-il la descendance de celui dont j'ai raconté la rude ascension.

Semblable prouesse va probablement se répéter, et cette fois-ci devant nombreux témoins, car toute la maisonnée, travaillant à l'ombre des platanes, vient faire cercle autour du Sphex. On admire la familière audace de l'insecte, non détourné de son travail par la galerie de curieux; chacun est frappé de sa fière et robuste allure, tandis que, la tête relevée et les antennes de la victime saisies à pleines mandibules, il traîne après lui l'énorme faix. Seul parmi les assistants, j'éprouve un regret devant ce spectacle. — «Ah! si j'avais des Éphippigères vivantes!» ne puis-je m'empêcher de dire, sans le moindre espoir de voir mon souhait se réaliser. — «Des Éphippigères vivantes? répond Émile; mais j'en ai de toutes fraîches, cueillies de ce matin.» Quatre à quatre, il monte les escaliers, et court chez lui, dans sa petite chambre d'étude, où des enceintes de dictionnaires servent de parc pour l'éducation de quelque belle chenille du Sphinx de l'Euphorbe. Il m'en rapporte trois Éphippigères, comme je ne pouvais en désirer de mieux, deux femelles et un mâle.

Comment ces insectes se sont-ils trouvés sous ma main, au moment voulu, pour une expérience vainement entreprise il y a quelque vingt ans? Ceci est une autre histoire. — Une pie-grièche méridionale avait fait son nid sur l'un des hauts platanes de l'allée. Or, quelques jours avant, le mistral, le vent brutal de ces régions, avait soufflé avec une telle violence que les branches fléchissaient ainsi que des joncs; et le nid, renversé sens dessus dessous par les ondulations de son support, avait laissé choir son contenu, quatre oisillons. Le lendemain, je trouvai la nichée à terre; trois étaient morts de la chute, le quatrième vivait encore. Le survivant fut confié aux soins d'Émile, qui, trois fois par jour, faisait la chasse aux Criquets dans les pelouses du voisinage à l'intention de son élève. Mais les Criquets sont de petite taille, et l'appétit du nourrisson en réclamait beaucoup. Une autre pièce fut préférée, l'Éphippigère, dont il était fait provision de temps à autre, parmi les chaumes et le feuillage piquant de l'Eryngium. Les trois insectes que m'apportait Émile provenaient donc du garde-manger de la pie- grièche. Ma commisération pour l'oisillon précipité me valait ce succès inespéré.

Le cercle des spectateurs élargi pour laisser le champ libre au Sphex, je lui enlève sa proie avec des pinces et lui donne aussitôt en échange une de mes Éphippigères, portant sabre au bout du ventre comme le gibier soustrait. Quelques trépignements de pattes sont les seuls signes d'impatience de l'Hyménoptère dépossédé. Le sphex court sus à la nouvelle proie, trop corpulente, trop obèse pour tenter même de se soustraire à la poursuite. Il la saisit avec les mandibules par le corselet en forme de selle, se place en travers, et recourbant l'abdomen, en promène l'extrémité sous le thorax de l'insecte. Là, sans doute, des coups d'aiguillon sont donnés, sans que je puisse en préciser le nombre à cause de la difficulté d'observation. L'Éphippigère, victime pacifique, se laisse opérer sans résistance; c'est l'imbécile mouton de nos abattoirs. Le Sphex prend son temps, et manoeuvre du stylet avec une lenteur favorable à la précision des coups portés. Jusque-là tout est bien pour l'observateur; mais la proie touche à terre de la poitrine et du ventre, et ce qui se passe exactement là-dessous échappe au regard. Quant à intervenir pour soulever un peu l'Éphippigère et voir mieux, il ne faut pas y songer: le meurtrier rengainerait son arme et se retirerait. L'acte suivant est d'observation aisée. Après avoir poignardé le thorax, le bout de l'abdomen du Sphex se présente sous le cou, que l'opérateur fait largement bâiller en pressant la victime sur la nuque. En ce point, l'aiguillon fouille avec une persistance marquée, comme si la piqûre y était plus efficace qu'ailleurs. On pourrait croire que le centre nerveux atteint est la partie inférieure du collier oesophagien; mais la persistance du mouvement dans les pièces de la bouche, mandibules, mâchoires, palpes, animées par ce foyer d'innervation, montre que les choses ne se passent pas ainsi. Par la voie du cou, le Sphex atteint simplement les ganglions du thorax, du moins le premier, plus accessible à travers la fine peau du cou qu'à travers les téguments de la poitrine.

Et c'est fini. Sans aucun tressaillement, marque de douleur, l'Éphippigère est rendue désormais masse inerte. Pour la seconde fois, j'enlève au Sphex son opérée, que je remplace par la seconde femelle dont je dispose. Les mêmes manoeuvres recommencent, suivies du même résultat. À trois reprises, presque coup sur coup, avec son propre gibier d'abord, puis avec celui de mes échanges, le Sphex vient de recommencer sa chirurgie savante. Recommencera- t-il une quatrième avec l'Éphippigère mâle qui me reste encore? C'est douteux, non que l'Hyménoptère soit lassé, mais parce que le gibier n'est pas à sa convenance. Je ne lui ai jamais vu d'autre proie que des femelles, qui, bourrées d'oeufs sont manger plus apprécié de la larve. Mon soupçon est fondé: privé de sa troisième capture, le Sphex refuse obstinément le mâle que je lui présente. Il court çà et là, d'un pas précipité, à la recherche du gibier disparu; trois ou quatre fois, il se rapproche de l'Éphippigère, il en fait le tour, il jette un regard dédaigneux, et finalement s'envole. Ce n'est pas là ce qu'il faut à ses larves; l'expérience me le répète à vingt ans d'intervalle.

Les trois femelles poignardées, dont deux sous mes yeux, restent ma possession. Toutes les pattes sont complètement paralysées. Qu'il soit sur le ventre dans la station normale, qu'il soit sur le dos ou sur le flanc, l'animal garde indéfiniment la position qu'on lui a donnée. De continuelles oscillations des antennes, par intervalles quelques pulsations du ventre et le jeu des pièces de la bouche, sont les seuls indices de vie. Le mouvement est détruit mais non la sensibilité, car à la moindre piqûre en un point à peau fine, tout le corps légèrement frémit. Peut-être un jour la physiologie trouvera-t-elle en pareilles victimes matière à de belles études sur les fonctions du système nerveux. Le dard de l'Hyménoptère, incomparable d'adresse pour atteindre un point et faire une blessure n'intéressant que ce point, suppléera, avec immense avantage, le scalpel brutal de l'expérimentateur, qui éventre quand il ne faudrait qu'effleurer. En attendant, voici les résultats que m'ont fournis les trois victimes, mais sous un autre point de vue.

Le mouvement seul des pattes étant détruit, sans autre lésion que celle des centres nerveux, foyer de ce mouvement, l'animal doit périr d'inanition et non de sa blessure. L'expérimentation en a été ainsi conduite:

Deux Éphippigères intactes, telles que venaient de me les fournir les champs, ont été mises en captivité sans nourriture, l'une dans l'obscurité, l'autre à la lumière. En quatre jours, la seconde était morte de faim; en cinq jours, la première. Cette différence d'un jour s'explique aisément. À la lumière, l'animal s'est plus agité pour recouvrer sa liberté; et comme à tout mouvement de la machine animale correspond une dépense de combustible, une plus grande somme d'activité a consommé plus vite les réserves de l'organisation. Avec la lumière, agitation plus grande et vie plus courte; avec l'obscurité, agitation moindre et vie plus longue, l'abstinence étant complète de part et d'autre.

L'une de mes trois opérées a été tenue dans l'obscurité, sans nourriture. Pour elle, aux conditions d'abstinence complète et d'obscurité, s'ajoute la gravité de blessures faites par le Sphex; et néanmoins pendant dix-sept jours, je lui vois accomplir ses continuelles oscillations d'antennes. Tant que marche cette sorte de pendule, l'horloge de la vie n'est pas arrêtée. L'animal cesse le mouvement antennaire et périt le dix-huitième jour. L'insecte gravement blessé a donc vécu, dans les mêmes conditions, quatre fois plus longtemps que l'insecte intact. Ce qui paraissait devoir être cause de mort, est en réalité cause de vie.

Si paradoxal au premier aspect, ce résultat est des plus simples. Intact, l'animal s'agite et par conséquent se dépense. Paralysé, il n'a plus en lui que de faibles mouvements internes, inséparables de toute organisation; et sa substance s'économise en proportion de la faiblesse de l'action déployée. Dans le premier cas, la machine animale fonctionne et s'use; dans le second cas, elle est en repos et se conserve. L'alimentation n'étant plus là pour réparer les pertes, l'insecte en mouvement dépense en quatre jours ses réserves nutritives et meurt; l'insecte immobile ne les dépense et ne périt qu'en dix-huit jours. La vie est une continuelle destruction, nous dit la physiologie; et les victimes du Sphex nous en donnent une démonstration comme il n'y en a peut- être pas de plus élégante.

Encore une remarque. Il faut de rigueur viande fraîche aux larves de l'Hyménoptère. Si la proie était emmagasinée intacte dans le terrier, en quatre à cinq jours elle serait cadavre livré à la pourriture; et la larve, à peine éclose, ne trouverait pour vivre qu'un amas corrompu; mais piquée de l'aiguillon, elle est apte à se maintenir en vie de deux à trois semaines, temps plus que suffisant pour l'éclosion de l'oeuf et le développement du ver. La paralysie a ainsi double résultat: immobilité des vivres pour ne pas compromettre l'existence du délicat vermisseau, longue conservation des chairs pour assurer à la larve saine nourriture. Éclairée par la science, la logique de l'homme ne trouverait pas mieux.

Mes deux autres Éphippigères piquées par le Sphex ont été tenues dans l'obscurité avec alimentation. Alimenter des animaux inertes, ne différant guère d'un cadavre que par une perpétuelle oscillation de leurs longues antennes, semble d'abord une impossibilité; cependant le jeu libre des pièces de la bouche m'a donné quelque espoir et j'ai essayé. Le succès a dépassé mes prévisions. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de leur présenter une feuille de laitue ou tout autre morceau de verdure qu'ils pourraient brouter dans leur état normal; ce sont de faibles valétudinaires qu'il faut nourrir au biberon, pour ainsi dire, et entretenir avec de la tisane. J'ai fait emploi d'eau sucrée.

L'insecte étant couché sur le dos, avec une paille je lui dépose sur la bouche une gouttelette du liquide sucré. Aussitôt palpes de s'agiter, mandibules et mâchoires de se mouvoir. La goutte est bue avec des signes évidents de satisfaction, surtout quand le jeûne s'est un peu prolongé. Je renouvelle la dose jusqu'à refus. Le repas a lieu une fois par jour, quelque fois deux, à des mesures irrégulières pour ne pas être moi-même trop esclave de pareil hôpital.

Eh bien, avec ce maigre régime, l'une des Éphippigères a vécu vingt et un jours. C'est peu, relativement à celle que j'avais abandonnée à l'inanition. Il est vrai que par deux fois l'insecte avait fait grave chute et était tombé de la table d'expérience sur le parquet à la suite de quelque maladresse de ma part. Les contusions reçues doivent avoir hâté sa fin. Quant à l'autre, exempte d'accidents, elle a vécu quarante jours. Comme l'aliment employé, l'eau sucrée, ne pouvait indéfiniment tenir lieu de l'aliment naturel, la verdure, il est très probable que l'insecte aurait vécu plus longtemps encore si le régime habituel avait été possible. Ainsi se trouve démontré le point que j'avais en vue: les victimes piquées par le dard des Hyménoptères fouisseurs périssent d'inanition et non de leur blessure.

Le Sphex vient de nous montrer avec quelle infaillibilité, avec quel art transcendant, il agit guidé par son inspiration inconsciente, l'instinct; il va nous montrer maintenant combien il est pauvre de ressources, borné d'intelligence, illogique même, au milieu d'éventualités s'écartant quelque peu de ses habituelles voies. Par une étrange contradiction, caractéristique des facultés instinctives, à la science profonde s'associe l'ignorance non moins profonde. Pour l'instinct, rien n'est impossible, si élevée d'ailleurs que soit la difficulté. Dans la construction de ses cellules hexagones, à fond composé de trois losanges, l'Abeille résout, avec une précision parfaite, des problèmes ardus de maximum et de minimum, dont la solution par l'homme exigerait une puissante intelligence algébrique. Les Hyménoptères dont les larves vivent de proie déploient dans leur art meurtrier des procédés avec lesquels rivaliseraient à peine ceux de l'homme versé dans ce que l'anatomie et la physiologie ont de plus délicat. Pour l'instinct rien n'est difficile, tant que l'acte ne sort pas de l'immuable cycle dévolu à l'animal; pour l'instinct aussi, rien n'est facile si l'acte doit s'écarter des voies habituellement suivies. L'insecte qui nous émerveille, qui nous épouvante de sa haute lucidité, un instant après, en face du fait le plus simple, mais étranger à sa pratique ordinaire, nous étonne par sa stupidité. Le Sphex va nous en fournir des exemples.

Suivons-le traînant l'Éphippigère au logis. Si le hasard nous sourit, peut-être assisterons-nous à une petite scène dont je retrace ici le tableau. En pénétrant dans l'abri sous roche où le terrier est pratiqué, l'Hyménoptère y trouve, perchée sur un brin d'herbe, une Mante religieuse, insecte carnivore, qui, sous un air patenôtrier, cache des moeurs de cannibale. Le danger que lui fait courir ce bandit embusqué sur son passage doit être connu du Sphex, car celui-ci laisse là son gibier et bravement court sus à la Mante pour lui administrer quelques chaudes bourrades, la déloger ou du moins l'effrayer, lui imposer respect. Le bandit ne bouge pas, mais ferme sa machine de mort, les deux terribles scies du bras et de l'avant-bras. Le Sphex revient audacieusement passer sous le brin d'herbe où l'autre est perché. À la direction de sa tête, on reconnaît qu'il est sur ses gardes, et qu'il tient l'ennemi cloué, immobile, sous la menace du regard. Tant de bravoure a la récompense qu'elle mérite: la proie est emmagasinée sans autre mésaventure.

Encore un mot sur la Mante religieuse,lou Prégo Diéoucomme on dit en Provence, la bête qui prie Dieu. En effet, ses longues ailes d'un vert tendre, pareilles à d'amples voiles, sa tête levée au ciel, ses bras repliés, croisés sur la poitrine, lui donnent un faux air de nonne en extase. Féroce bête cependant, amie du carnage. Sans être ses points de prédilection, les chantiers des divers Hyménoptères fouisseurs reçoivent assez souvent ses visites. Postée à proximité des terriers, sur quelque broussaille, elle attend que le hasard mette à sa portée quelques-uns des arrivants, capture double pour elle, qui saisit à la fois le chasseur et son gibier. Sa patience est longuement mise à l'épreuve: l'Hyménoptère se méfie, se tient sur ses gardes; mais enfin, de loin en loin, quelque étourdi se laisse prendre. D'un soudain bruissement d'ailes à demi étalées par une sorte de détente convulsive, la Mante terrifie l'approchant, qui, dans sa frayeur, un instant hésite. Aussitôt, avec la brusquerie d'un ressort, l'avant-bras dentelé se replie sur le bras également dentelé, et l'insecte est saisi entre les lames de la double scie. On dirait les mâchoires d'un traquenard à loups se refermant sur la bête qui vient de mordre à l'appât. Sans desserrer la féroce machine, la Mante, à petites bouchées, grignote alors sa capture. Telles sont les extases, les patenôtres, les méditations mystiques duPrégo Diéou.

Des scènes de carnage que la Mante religieuse a laissées dans mes souvenirs, relatons celle-ci. La chose se passe devant un chantier de Philanthes apivores. Ces fouisseurs nourrissent leurs larves avec des Abeilles domestiques, qu'ils vont saisir sur les fleurs au moment de la récolte du pollen et du miel. Si le Philanthe qui vient de faire capture sent son Abeille gonflée de miel, il ne manque guère, avant de l'emmagasiner, de lui presser le jabot, soit en chemin, soit sur la porte du logis, pour lui faire dégorger la délicieuse purée, dont il s'abreuve en léchant la langue de la malheureuse, qui, agonisante, l'étale dans toute sa longueur hors de la bouche. Cette profanation d'un mourant, dont le meurtrier presse le ventre pour le vider et faire régal du contenu, a quelque chose de hideux dont je ferais un crime au Philanthe si la bête pouvait avoir tort. En pareil moment d'horrible régal, j'ai vu l'Hyménoptère, avec sa proie, saisi par la Mante: le bandit était détroussé par un autre bandit. Détail affreux: tandis que la Mante le tenait transpercé sous les pointes de la double scie et lui mâchonnait déjà le ventre, l'Hyménoptère continuait à lécher le miel de son Abeille, ne pouvant renoncer à l'exquise nourriture même au milieu des affres de la mort. Hâtons- nous de jeter un voile sur ces horreurs.

Revenons au Sphex, dont il convient de connaître le terrier, avant d'aller plus loin. Ce terrier est pratiqué dans du sable fin, ou plutôt dans une sorte de poussière au fond d'un abri naturel. Le couloir en est très court, un pouce ou deux, sans coude. Il donne accès dans une chambre spacieuse, ovalaire et unique. En somme, c'est un antre grossier, à la hâte creusé, plutôt qu'un domicile fouillé avec art et loisir. J'ai dit comment le gibier, capturé d'avance et momentanément abandonné sur les lieux de chasse, est cause de la simplicité du gîte et ne permet qu'une seule chambre, qu'une seule cellule, pour chaque repaire. Qui sait effectivement où les hasards de la journée conduiront le chasseur pour une seconde capture! Il faut que le terrier soit dans le voisinage de la lourde pièce saisie; et la demeure d'aujourd'hui, trop éloignée pour le charroi de la seconde Éphippigère, ne peut servir aux travaux de demain. Donc, à chaque proie capturée, nouvelle fouille, nouveau terrier avec sa chambre unique, tantôt ici et tantôt là.

Cela dit, essayons quelques expériences pour apprendre comment se comporte l'insecte lorsqu'on fait naître des circonstances nouvelles pour lui.

Première expérience. — Un Sphex, traînant sa proie, est à quelques pouces de distance du terrier. Sans le déranger, je coupe avec des ciseaux les antennes de l'Éphippigère, antennes qui lui servent, on le sait, de cordons d'attelage. Remis de la surprise que lui cause le brusque allégement du fardeau traîné, l'Hyménoptère revient au gibier, et sans hésitation saisit maintenant la base de l'antenne, le court tronçon non emporté par les ciseaux. C'est très court, un millimètre à peine, n'importe: cela suffit au Sphex, qui happe ce reste de cordon et se remet au charroi. Avec beaucoup de précaution, pour ne pas blesser l'Hyménoptère, je coupe les deux tronçons antennaires, maintenant au niveau du crâne. Ne trouvant plus rien à saisir aux points qui lui sont familiers, l'insecte prend, tout à côté, un des longs palpes de la victime et continue son travail de traction, sans paraître en rien troublé par cette modification dans le mode d'attelage. Je laisse faire. La proie est amenée au logis, et disposée de telle sorte que sa tête se présente à l'entrée du terrier. L'Hyménoptère entre alors seul chez lui, pour faire une courte inspection de l'intérieur de la cellule avant de procéder à l'emmagasinement des vivres. Cette tactique rappelle celle du Sphex à ailes jaunes en pareille circonstance. Je profite de ce court instant pour m'emparer de la proie abandonnée, lui enlever tous les palpes et la déposer un peu plus loin, à un pas du terrier. Le Sphex reparaît et va droit au gibier, qu'il a aperçu du seuil de sa porte. Il cherche en dessus de la tête, il cherche en dessous, par côté, et ne trouve rien qu'il puisse saisir. Une tentative désespérée est faite: ouvrant ses mandibules toutes grandes, l'Hyménoptère essaie de happer l'Éphippigère par la tête; mais les pinces, d'une ouverture insuffisante pour cerner pareil volume, glissent sur le crâne, rond et poli. À plusieurs reprises, il recommence, toujours sans résultat aucun. Le voilà convaincu de l'inutilité de ses efforts. Il se retire un peu à l'écart et semble renoncer à de nouveaux essais. On le dirait découragé; du moins il se lisse les ailes avec les pattes postérieures, tandis qu'avec les tarses antérieurs, passés d'abord dans la bouche, il se lave les yeux. C'est là chez les Hyménoptères, à ce qu'il m'a paru, le signe du renoncement à l'ouvrage.

Il ne manque pas néanmoins de points par où l'Éphippigère pourrait être saisie et entraînée aussi facilement que par les antennes et les palpes. Il y a six pattes, il y a l'oviscapte, tous organes assez menus pour être happés en plein et servir de cordons de traction. Introduite la tête la première et tirée par les antennes, la proie, j'en conviens, se présente de la manière la plus commode pour la manoeuvre de l'emmagasinement; mais tirée par une patte, par une patte antérieure surtout, elle entrerait presque avec la même facilité, car l'orifice est large, et le couloir très court ou même nul. D'où vient donc que le Sphex n'a pas même essayé une seule fois de saisir l'un des six tarses ou la pointe de l'oviscapte, tandis qu'il a essayé l'impossible, l'absurde, en s'efforçant de happer, avec ses mandibules incomparablement trop courtes, l'énorme crâne de sa proie? L'idée ne lui en serait-elle pas venue? Tentons alors de l'éveiller en lui.

Je lui présente, sous les mandibules, soit une patte, soit l'extrémité du sabre abdominal. L'insecte obstinément refuse d'y mordre; mes tentations répétées n'aboutissent à rien. Singulier chasseur qui reste embarrassé de son gibier, ne sachant le saisir par une patte alors qu'il ne peut le prendre par les cornes! Peut- être ma présence prolongée et les événements insolites qui viennent de se passer, lui ont-ils troublé les facultés. Abandonnons alors le Sphex à lui-même, en présence de son Éphippigère et de son terrier; laissons-lui le temps de se recueillir et d'imaginer, dans le calme de l'isolement, quelque moyen de se tirer d'affaires. Je le laisse donc, je continue ma course; et deux heures après, je reviens au même lieu. Le Sphex n'y est plus, le terrier est toujours ouvert, et l'Éphippigère gît au point où je l'avais déposée. Conclusion: l'Hyménoptère n'a rien essayé; il est parti, abandonnant tout, domicile et gibier, lorsque pour utiliser l'un et l'autre, il n'avait qu'à saisir sa proie par une patte. Ainsi cet émule des Flourens, qui tantôt nous effrayait de sa science lorsqu'il comprimait le cerveau pour obtenir la léthargie, est d'une incroyable ineptie pour le fait le plus simple en dehors de ses habitudes. Lui qui sait si bien atteindre de son dard les ganglions thoraciques d'une victime, et de ses mandibules les ganglions cervicaux; lui qui fait une différence si judicieuse entre une piqûre empoisonnée abolissant pour toujours l'influence vitale des nerfs et une compression n'amenant qu'une torpeur momentanée, ne sait plus saisir sa proie par ici s'il est dans l'impossibilité de la saisir par là. Prendre une patte au lieu d'une antenne est pour lui insurmontable difficulté d'entendement. Il lui faut l'antenne ou un autre filament de la tête, un palpe. Faute de ces cordons, sa race périrait, inhabile à résoudre l'insignifiante difficulté.

Deuxième expérience.— L'Hyménoptère est occupé à clore son terrier, où la proie est emmagasinée et la ponte faite. Avec les tarses antérieurs, il balaie à reculons le devant de sa porte et lance dans l'entrée du logis un jet de poussière, qui lui passe sous le ventre et jaillit en arrière en un filet parabolique, aussi continu qu'un filet liquide, tant est vive la prestesse du balayeur. Le Sphex, de temps à autre, choisit avec les mandibules quelques grains de sable, moellons de résistance qu'il intercale un à un dans la masse poudreuse. Le tout, pour faire corps, est cogné avec le front, tassé à coups de mandibules. La porte d'entrée rapidement disparaît, murée par cette maçonnerie. J'interviens au milieu du travail. Le Sphex écarté, je déblaie soigneusement avec la lame d'un couteau la courte galerie, j'enlève les matériaux de clôture et rétablis en plein la communication de la cellule avec l'extérieur. Puis, avec des pinces, sans détériorer l'édifice, je retire de la cellule l'Éphippigère, disposée la tête au fond, l'oviscapte à l'entrée. L'oeuf de l'Hyménoptère est sur la poitrine de la victime, au point habituel, la base de l'une des cuisses postérieures; preuve que l'Hyménoptère donnait le dernier travail au terrier pour ne jamais plus y revenir.

Ces dispositions prises, et la proie saisie mise en sûreté dans une boîte, je cède la place au Sphex, resté aux aguets, tout à côté, pendant que son domicile était ainsi dévalisé. Trouvant la porte ouverte, il entre chez lui et quelques instants y séjourne. Puis il sort et reprend l'ouvrage au point où je l'avais interrompu, c'est-à-dire se remet à boucher consciencieusement l'entrée de la cellule, en balayant de la poussière à reculons et transportant des grains de sable, qu'il tasse toujours avec un soin minutieux comme s'il faisait oeuvre utile. La porte de nouveau bien murée, l'insecte se brosse, paraît donner un regard de satisfaction à sa besogne accomplie et finalement s'envole.

Le Sphex devait savoir que le terrier ne contenait plus rien puisqu'il venait d'y pénétrer, d'y faire même une station assez prolongée; et pourtant, après cette visite du domicile pillé, il se remet à clore la cellule avec le même soin que si rien d'extraordinaire ne s'était passé. Se proposerait-il d'utiliser plus tard de terrier, d'y revenir avec une autre proie et d'y faire une nouvelle ponte? Son travail de clôture aurait alors pour but de défendre en son absence aux indiscrets l'accès du domicile; ce serait mesure de prudence contre les tentations d'autres fouisseurs qui pourraient convoiter la chambre déjà prête; ce serait aussi peut-être sage précaution contre des dégâts intérieurs. Et en effet, certains Hyménoptères déprédateurs ont le soin, lorsque le travail doit être quelque temps suspendu, de défendre l'entrée du terrier par une clôture provisoire. Ainsi, j'ai vu quelques Ammophiles, dont le terrier est un puits vertical, clore l'entrée du logis avec une petite pierre plate, lorsque l'insecte part pour la chasse ou termine sa besogne de mineur à l'heure de la cessation des travaux, au coucher du soleil. Mais c'est là clôture légère, une simple dalle superposée à la bouche du puits. Il suffit à l'insecte qui arrive de déplacer la petite pierre plate, affaire d'un instant, et la porte d'entrée est libre.

La clôture que nous venons de voir construire par le Sphex est, au contraire, barrière solide, maçonnerie résistante, où la poussière et le gravier alternent par assises dans toute l'étendue du couloir. C'est ouvrage définitif et non défense provisoire: les soins qu'y met le constructeur le démontrent assez. D'ailleurs, je crois suffisamment l'avoir établi, il est très douteux, vu sa manière d'agir, que le Sphex revienne jamais ici pour tirer parti de la demeure préparée. C'est autre part que la nouvelle Éphippigère sera capturée; c'est autre part aussi que sera creusé le magasin destiné à la recevoir. Comme ce ne sont là, après tout, que des raisonnements, consultons l'expérience, plus concluante ici que la logique. — J'ai laissé écouler près d'une semaine pour laisser au Sphex le temps de revenir au terrier qu'il avait si méthodiquement fermé, et d'en profiter pour la ponte suivante si telle était son intention. Les événements ont répondu aux conclusions logiques; le terrier était dans l'état où je l'avais laissé: toujours bien bouché, mais sans vivres, sans oeuf, sans larve. La démonstration est décisive: l'Hyménoptère n'était pas revenu.


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