Ainsi le Sphex dévalisé entre chez lui, visite à loisir la chambre vide et se comporte un instant après comme s'il ne s'était pas aperçu de la disparition de la proie volumineuse qui, tout à l'heure, encombrait la cellule. A-t-il méconnu, en effet, l'absence des vivres et de l'oeuf? Lui, si clairvoyant en ses manoeuvres meurtrières, est-il d'intelligence assez obtuse pour ne pas reconnaître que la cellule ne renferme plus rien? Je n'ose mettre tant de stupidité sur son compte. Il s'en aperçoit. Mais alors, pourquoi cette autre stupidité qui lui fait boucher, et consciencieusement boucher, un terrier vide, qu'il ne se propose pas d'approvisionner plus tard? Le travail de clôture est ici inutile, souverainement absurde; n'importe: l'animal l'accomplit avec le même zèle que si l'avenir de la larve en dépendait. Les divers actes instinctifs des insectes sont donc fatalement liés l'un à l'autre. Parce que telle chose vient de se faire, telle autre doit inévitablement se faire pour compléter la première ou pour préparer les voies à son complément; et les deux actes sont dans une telle dépendance l'un de l'autre que l'exécution du premier entraîne celle du second, lors même que, par des circonstances fortuites, le second soit devenu non seulement inopportun, mais quelquefois même contraire aux intérêts de l'animal. Quel peut-être le but du Sphex en bouchant un terrier devenu inutile, maintenant qu'il ne renferme plus la proie et l'oeuf, et qui restera toujours inutile puisque l'insecte ne doit pas y revenir? On ne s'explique cet acte inconséquent qu'en le regardant comme le complément fatal des actes qui l'ont précédé. Dans l'ordre normal, le Sphex chasse sa proie, pond un oeuf et ferme son terrier. La chasse s'est faite; le gibier, il est vrai, a été retiré par moi de la cellule. C'est égal: la chasse s'est faite, l'oeuf a été pondu, et maintenant vient le tour de clore la demeure. C'est ce que fait l'insecte, sans arrière-pensée aucune, sans soupçonner en rien l'inutilité de son travail actuel.
Troisième expérience.— Savoir tout et tout ignorer, suivant qu'il agit dans des conditions normales ou dans des conditions exceptionnelles, telle est l'étrange antithèse que nous présente l'insecte. D'autres exemples que je puise encore chez les Sphex vont nous confirmer dans cette proposition.
Le Sphex à bordures blanches (Sphex albisecta) attaque des Criquets de moyenne taille, dont les diverses espèces, répandues dans les environs du terrier, lui fournissent indistinctement leur tribut de victimes. À cause de l'abondance de ces Acridiens, la chasse se fait sans lointaines pérégrinations. Lorsque le terrier, en forme de puits vertical, est préparé, le Sphex se borne à parcourir le voisinage de son gîte dans un rayon de peu d'étendue, et il ne tarde pas à trouver quelque Criquet pâturant au soleil. Fondre sur lui, le piquer de l'aiguillon, tout en maîtrisant ses ruades, c'est pour le Sphex affaire d'un instant. Après quelques trémoussements des ailes, qui déploient leur éventail de carmin ou d'azur, après quelques pandiculations des pattes, la victime est immobile. Il s'agit maintenant de la transporter au logis, ce qui se fait à pied. Pour cette laborieuse opération, il emploie le même procédé que ses deux congénères, c'est-à-dire qu'il traîne le gibier entre les pattes, en le tenant par une antenne avec les mandibules. Si quelque fourré de gazon se présente sur son passage, il s'en va sautillant, voletant d'un brin d'herbe à l'autre, sans jamais se dessaisir de sa capture. Parvenu enfin à quelques pieds de son domicile, il exécute une manoeuvre que pratique aussi le Sphex languedocien, mais sans y attacher la même importance, car fréquemment il la dédaigne. Le gibier est abandonné en chemin, et l'Hyménoptère, sans qu'aucun danger apparent menace le logis, se dirige avec précipitation vers l'orifice de son puits, où il plonge à diverses reprises la tête, où il descend même en partie. Ensuite il revient au Criquet, et après l'avoir rapproché davantage du point de destination, il le lâche une seconde fois pour renouveler sa visite au puits; et ainsi de suite à plusieurs reprises, toujours avec une hâte empressée.
Ces visites réitérées sont parfois suivies de fâcheux accidents. La victime, étourdiment abandonnée sur un sol en pente, roule au pied du talus; et le Sphex, à son retour, ne la trouvant plus à la place où il l'avait laissée, est obligé de se livrer à des recherches quelquefois infructueuses. S'il la retrouve, il lui faut recommencer une pénible escalade, ce qui ne l'empêche pas d'abandonner encore son butin sur la même malencontreuse déclivité. De ces visites multipliées à l'orifice du puits, la première très logiquement s'explique. L'insecte, avant d'arriver avec son lourd fardeau, s'informe si l'entrée du logis est bien libre, si rien n'y fera obstacle à l'introduction du gibier. Mais cette première reconnaissance faite, à quoi peuvent servir les autres, qui se succèdent coup sur coup, par intervalles rapprochés? Dans sa mobilité d'idées, le Sphex oublierait-il la visite qu'il vient de faire, pour accourir de nouveau au terrier un instant après, oublier encore l'inspection renouvelée et recommencer ainsi à plusieurs reprises? Ce serait là une mémoire à souvenirs bien fugaces, où l'impression s'effacerait à peine produite. N'insistons pas davantage sur ce point trop obscur.
Enfin le gibier est amené au bord du puits, les antennes pendantes dans l'orifice. Alors reparaît, fidèlement imitée, la méthode employée en pareil cas par le Sphex à ailes jaunes, et aussi, mais dans des conditions moins frappantes, par le Sphex languedocien. L'Hyménoptère entre seul, visite l'intérieur, reparaît à l'entrée, saisit les antennes et entraîne le Criquet. J'ai, pendant que le chasseur d'Acridiens effectuait l'examen de son logis, repoussé un peu plus loin sa capture; et j'ai obtenu des résultats en tous points conformes à ceux que m'a fournis le chasseur de Grillons. C'est dans les deux Sphex la même opiniâtreté à plonger dans leurs souterrains avant d'entraîner la proie. Rappelons ici que le Sphex à ailes jaunes ne se laisse pas toujours duper dans ce jeu qui consiste à lui reculer le Grillon. Il y a chez lui des tribus d'élite, des familles à forte tête, qui, après quelques échecs, reconnaissent les malices de l'expérimentateur et savent les déjouer. Mais ces révolutionnaires, aptes au progrès, sont le petit nombre; les autres, conservateurs entêtés des vieux us et coutumes, sont la majorité, la foule. J'ignore si le chasseur d'Acridiens fait preuve à son tour de plus ou de moins de ruse suivant le canton.
Mais voici qui est plus remarquable, et c'est ce à quoi je voulais finalement arriver. Après avoir, à plusieurs reprises, reculé loin de l'entrée du souterrain la capture du Sphex à bordures blanches et obligé celui-ci à venir la ressaisir, je profite de sa descente au fond du puits pour m'emparer de la proie, et la mettre en un lieu sûr où il ne pourra la trouver. Le Sphex remonte, cherche longtemps, et quand il s'est convaincu que la proie est bien perdue, il redescend en sa demeure. Quelques instants après, il reparaît. Serait-ce pour recommencer la chasse? Pas le moins du monde: le Sphex se met à boucher le terrier. Et ce n'est pas ici clôture temporaire, obtenue avec une petite pierre plate, une dalle masquant l'embouchure du puits; c'est clôture finale, soigneusement faite avec poussière et gravier balayés dans le couloir jusqu'à le combler. Le Sphex à bordures blanches ne pratique qu'une cellule au fond de son puits, et dans cette cellule met une seule pièce de gibier. Ce Criquet unique a été pris et amené au bord du trou. S'il n'a pas été emmagasiné, ce n'est pas la faute du chasseur, c'est la mienne. L'insecte a conduit le travail suivant l'inflexible règle; et suivant l'inflexible règle aussi, il complète son oeuvre en bouchant le logis, tout vide qu'il est. C'est la répétition exacte des soins inutiles que prend le Sphex languedocien dont le domicile vient d'être pillé.
Quatrième expérience.— Il est à peu près impossible de s'assurer si le Sphex à ailes jaunes, qui construit plusieurs cellules au fond du même couloir et entasse plusieurs Grillons dans chacune, commet les mêmes inconséquences lorsqu'il est accidentellement troublé dans ses manoeuvres. Une cellule peut être clôturée quoique vide ou bien incomplètement approvisionnée, et l'Hyménoptère n'en continuera pas moins à venir au même terrier pour le travail des autres. J'ai néanmoins des raisons de croire que ce Sphex est sujet aux mêmes aberrations que ses deux congénères. Voici sur quoi se base ma conviction. Le nombre de Grillons qu'on trouve dans les cellules, lorsque tout travail est fini, est ordinairement de quatre pour chacune. Il n'est pas rare pourtant de n'en trouver que trois, et même que deux. Le nombre quatre me paraît être le nombre normal, d'abord parce qu'il est le plus fréquent, et ensuite parce qu'en élevant de jeunes larves exhumées, lorsqu'elles en étaient encore à leur première pièce, j'ai reconnu que toutes, aussi bien celles qui n'étaient actuellement pourvues que de deux ou trois pièces de gibier, que celles qui en avaient quatre, venaient facilement à bout des divers Grillons que je leur servais un à un, jusqu'à la quatrième pièce inclusivement, mais que par delà elles refusaient toute nourriture, ou n'entamaient qu'à peine la cinquième ration. Si quatre Grillons sont nécessaires à la larve pour acquérir tout le développement que son organisation comporte, pourquoi ne lui en est-il servi parfois que trois, parfois que deux? Pourquoi cette différence énorme du simple au double dans la quantité de ses provisions de bouche? Ce n'est pas à cause des différences que peuvent présenter les pièces servies à son appétit, car toutes ont très sensiblement le même volume; ce ne peut donc résulter que de la déperdition du gibier en route. On trouve, en effet, au pied du talus dont les gradins supérieurs sont occupés par les Sphex, des Grillons sacrifiés, mais perdus par suite de la pente du sol, qui les a laissé glisser lorsque pour un motif quelconque, les chasseurs les ont un instant lâchés. Ces Grillons deviennent la proie des Fourmis et des Mouches, et les Sphex qui les rencontrent se gardent bien de les recueillir, car ils introduiraient eux- mêmes des ennemis dans le logis.
Ces faits me paraissent démontrer que, si l'arithmétique du Sphex à ailes jaunes sait supputer exactement le nombre des victimes à capturer, elle ne peut s'élever jusqu'au recensement de celles qui sont arrivées à heureuse destination, comme si l'animal n'avait d'autre guide, en ses calculs, qu'une propulsion irrésistible l'entraînant à la recherche du gibier un nombre de fois déterminé. Quand il a fait le nombre voulu d'expéditions, quand il a fait tout son possible pour emmagasiner les captures qui en résultent, son oeuvre est finie; et la cellule est close, complètement approvisionnée ou non. La nature ne l'a doué que des facultés réclamées dans les circonstances ordinaires par les intérêts de ses larves; et ces facultés aveugles, non modifiables par l'expérience, étant suffisantes pour la conservation de la race, l'animal ne saurait aller plus loin.
Je terminerai donc comme j'ai débuté. L'instinct sait tout dans les voies invariables qui lui ont été tracées; il ignore tout, en dehors de ces voies. Inspirations sublimes de science, inconséquences étonnantes de stupidité, sont à la fois son partage, suivant que l'animal agit dans des conditions normales ou dans des conditions accidentelles.
Par un isolement, qui lui laisse, sur toutes les faces, exposition libre à l'influence des agents atmosphériques; par son élévation, qui en fait le point culminant de la France en deçà des frontières soit des Alpes, soit des Pyrénées, le mont pelé de la Provence, le mont Ventoux, se prête, avec une remarquable netteté, aux études de la distribution des espèces végétales suivant le climat. À la base, prospèrent le frileux Olivier et cette multitude de petites plantes demi-ligneuses, telles que le Thym dont les aromatiques senteurs réclament le soleil des régions méditerranéennes; au sommet, couvert de neige au moins la moitié de l'année, le sol se couvre d'une flore boréale, empruntée en partie aux plages des terres arctiques. Une demi-journée de déplacement suivant la verticale fait passer sous les regards la succession des principaux types végétaux que l'on rencontrerait en un long voyage du sud au nord, suivant le même méridien. Au départ, vos pieds foulent les touffes balsamiques du Thym, qui forme tapis continu sur les croupes inférieures; dans quelques heures, ils fouleront les sombres coussinets de la Saxifrage à feuilles opposées, la première plante qui s'offre au botaniste débarquant, en juillet, sur le rivage du Spitzberg. En bas, dans les haies, vous avez récolté les fleurs écarlates du Grenadier, ami du ciel africain; là-haut, vous récolterez un petit Pavot velu, qui abrite ses tiges sous une couverture de menus débris pierreux, et déploie sa large corolle jaune dans les solitudes glacées du Groenland et du cap Nord, comme sur les pentes terminales du Ventoux.
De tels contrastes ont toujours saveur nouvelle; aussi vingt-cinq ascensions n'ont-elles pu encore amener en moi la satiété. En août 1865, j'entreprenais la vingt-troisième. Nous étions huit: trois dont le mobile était la botanique, cinq alléchés par une course dans les montagnes et le panorama des hauteurs. Aucun de nos cinq compagnons étrangers à l'étude des plantes n'a, depuis, manifesté le désir de m'accompagner une seconde fois. C'est qu'en effet l'expédition est rude, et la vue d'un lever de soleil ne dédommage pas des fatigues endurées.
On ne saurait mieux comparer le Ventoux qu'à un tas de pierres concassées pour l'entretien des routes. Dressez brusquement le tas à deux kilomètres de hauteur, donnez-lui une base proportionnée, jetez sur le blanc de sa roche calcaire la tache noire des forêts, et vous aurez une idée nette de l'ensemble de la montagne. Cet amoncellement de débris, tantôt petits éclats, tantôt quartiers énormes, s'élève dans la plaine sans pentes préalables, sans gradins successifs, qui rendraient l'ascension moins pénible en la divisant par étapes. L'escalade immédiatement commence par des sentiers rocailleux, dont le meilleur ne vaut pas la surface d'un chemin récemment empierré; et se poursuit, toujours plus rude, jusqu'au sommet, dont l'altitude mesure 1912 mètres. Frais gazons, gais ruisselets, roches mousseuses, grandes ombres des arbres séculaires, toutes ces choses enfin, qui donnent tant de charme aux autres montagnes, ici sont inconnues et font place à une interminable couche de calcaire fragmenté par écailles qui fuient sous les pieds avec un cliquetis sec, presque métallique. Les cascades du Ventoux sont des ruissellements de pierrailles; le bruissement des roches éboulées y remplace le murmure des eaux.
Nous voici à Bédoin, tout au pied de la montagne. Les pourparlers avec le guide sont terminés, l'heure du départ est convenue, les vivres sont discutés et se préparent. Essayons de dormir, car demain il y aura une nuit blanche à passer sur la montagne. Dormir, voilà vraiment le difficile; jamais je n'y suis parvenu, et la principale cause de fatigue est là. Je conseillerais donc à ceux de mes lecteurs qui se proposeraient une ascension botanique au Ventoux, de ne pas se trouver à Bédoin un dimanche au soir. Ils éviteront le bruyant va-et-vient d'un café-auberge, les interminables conversations à haute voix, l'écho des carambolages dans la salle de billard, le tintement des verres, la chansonnette après boire, les couplets nocturnes des passants, le beuglement des cuivres du bal voisin, et autres tribulations inévitables en ce saint jour de désoeuvrement et de liesse. Reposeront-ils mieux dans le courant de la semaine? je le souhaite, mais n'en réponds pas. Pour mon compte, je n'ai pas fermé l'oeil. Toute la nuit, le tourne-broche rouillé, fonctionnant pour nos victuailles, a gémi sous ma chambre à coucher. Je n'étais séparé de la satanée machine que par une mince planche.
Mais déjà le ciel blanchit. Un âne brait sous les fenêtres. C'est l'heure: levons-nous! Autant eût valu ne pas se coucher. Provisions de bouche et bagages chargés, ja! hi! fait notre guide, et nous voilà partis. Il est quatre heures du matin. En tête de la caravane marche Triboulet, avec son mulet et son âne, Triboulet le doyen des guides au Ventoux. Mes collègues en botanique scrutent du regard, aux fraîches lueurs de l'aurore, la végétation des bords du chemin; les autres causent. Je suis la bande, un baromètre pendu à l'épaule, un carnet de notes et un crayon à la main.
Mon baromètre, destiné à relever l'altitude des principales stations botaniques, ne tarde pas à devenir un prétexte d'accolades à la gourde de rhum. Dès qu'une plante remarquable est signalée: «Vite, un coup de baromètre», s'écrie l'un; et nous nous empressons tous autour de la gourde, l'instrument de physique ne venant qu'après. La fraîcheur du matin et la marche nous font si bien apprécier ces coups de baromètre, que le niveau du liquide tonique baisse encore plus rapidement que celui de la colonne mercurielle. Il me faut, dans l'intérêt de l'avenir, consulter moins fréquemment le tube de Torricelli.
Peu à peu disparaissent, la température devenant trop froide, l'Olivier et le Chêne vert d'abord. Puis la Vigne et l'Amandier; puis encore le Mûrier, le Noyer, le Chêne blanc. Le Buis devient abondant. On entre dans une région monotone qui s'étend de la fin des cultures à la limite inférieure des Hêtres, et dont la végétation dominante est la Sarriette des montagnes, connue ici sous le nom vulgaire dePébré d'asé, poivre d'âne, à cause de l'âcre saveur de son menu feuillage, imprégné d'huile essentielle. Certains petits fromages, faisant partie de nos provisions, sont poudrés de cette forte épice. Plus d'un déjà les entame en esprit, plus d'un jette un regard d'affamé sur les sacoches aux vivres, que porte le mulet. Avec notre rude et matinale gymnastique, l'appétit est venu, mieux que l'appétit, une faim dévorante, ce qu'Horace appellelatrantem stomachum. J'enseigne à mes collègues à tromper cette angoisse stomacale jusqu'à la prochaine halte; je leur indique, au milieu des pierrailles, une petite oseille à feuilles en fer de flèche, leRumexscutatus;et prêchant moi-même d'exemple, j'en cueille une bouchée. On rit d'abord de ma proposition. Je laisse rire, et bientôt je les vois tous occupés, à qui mieux mieux, à la cueillette de la précieuse oseille.
Tout en mâchant l'acide feuille, on atteint les hêtres, d'abord larges buissons, isolés, traînant à terre; bientôt arbres nains, serrés l'un contre l'autre; enfin troncs vigoureux, forêt épaisse et sombre, dont le sol est un chaos de blocs calcaires. Surchargés en hiver par le poids des neiges, battus toute l'année par les furieux coups d'haleine du mistral, beaucoup sont ébranchés, tordus dans des positions bizarres, ou même couchés à terre. Une heure et plus se passe à traverser la zone boisée, qui, de loin, apparaît sur les flancs du Ventoux comme une ceinture noire. Voici que, de nouveau, les hêtres deviennent buissonnants et clairsemés. Nous avons atteint leur limite supérieure et, au grand soulagement de tous, malgré les feuilles d'oseille, nous avons atteint aussi la halte choisie pour notre déjeuner.
Nous sommes à la fontaine de la Grave, mince filet d'eau reçu au sortir du sol dans une série de longues auges en tronc de hêtre, où les bergers de la montagne viennent faire boire leur troupeau. La température de la source est de 7°, fraîcheur inestimable pour nous, qui sortons des fournaises caniculaires de la plaine. La nappe est étalée sur un charmant tapis de plantes alpines, parmi lesquelles brille la Paronyque à feuilles de serpolet, dont les larges et minces bractées ressemblent à des écailles d'argent. Les vivres sont tirés de leurs sacoches, les bouteilles exhumées de leur couche de foin. Ici, les pièces de résistance, les gigots bourrés d'ail et les piles de pain; là, les fades poulets, qui amuseront un moment les molaires, quand sera apaisée la grosse faim; non loin, à une place d'honneur, les fromages du Ventoux épicés avec la sarriette des montagnes, les petits fromages auPébré d'asé; tout à côté, les saucissons d'Arles, dont la chair rose est marbrée de cubes de lard et de grains entiers de poivre; par ici, en ce coin, les olives vertes, ruisselantes encore de saumure, et les olives assaisonnées d'huile; en cet autre, les melons de Cavaillon, les uns à chair blanche, les autres à chair orangée, car il y en a pour tous les goûts; en celui-ci, le pot aux anchois, qui font boire sec pour avoir du jarret; enfin les bouteilles au frais dans l'eau glacée de cette auge. N'oublions- nous rien? Si, nous oublions le maître dessert, l'oignon, qui se mange cru avec du sel. Nos deux Parisiens, car il y en a deux parmi nous, mes confrères en botanique, sont d'abord un peu ébahis de ce menu par trop tonique; ils seront les premiers tout à l'heure à se répandre en éloges. Tout y est. À table!
Alors commence un de ces repas homériques qui font date en la vie. Les premières bouchées ont quelque chose de frénétique. Tranches de gigots et morceaux de pain se succèdent avec une rapidité alarmante. Chacun, sans communiquer aux autres ses appréhensions, jette un regard anxieux sur les victuailles et se dit: «Si l'on y va de la sorte, en aurons-nous assez pour ce soir et demain?» Cependant la fringale s'apaise; on dévorait d'abord en silence, maintenant on mange et on cause. Les appréhensions pour le lendemain se calment aussi; on rend justice à l'ordonnateur du menu, qui a prévu cette famélique consommation et tout disposé pour y parer dignement. C'est le tour d'apprécier les vivres en connaisseur. L'un fait l'éloge des olives, qu'il pique une à une de la pointe du couteau; un second exalte le pot aux anchois, tout en découpant sur son pain le petit poisson jauni d'ocre; un troisième parle avec enthousiasme du saucisson; tous enfin sont unanimes pour célébrer les fromages au _Pébré d'asé, _pas plus grands que la paume de la main. Bref, pipes et cigares s'allument, et l'on s'étend sur l'herbe, le ventre au soleil.
Après une heure de repos: debout! le temps presse; il faut se remettre en marche. Le guide, avec les bagages, s'en ira seul, vers l'ouest, en longeant la lisière des bois, où se trouve un sentier praticable aux bêtes de somme. Il nous attendra au Jas ou Bâtiment, situé à la limite supérieure de hêtres, vers 1550 mètres d'altitude. Le Jas est une grande hutte en pierres qui doit nous abriter la nuit, bêtes et gens. Quant à nous, poursuivons l'ascension et atteignons la crête, que nous suivrons pour gagner avec moins de peine la cime terminale. Du sommet, après le coucher du soleil, nous descendrons au Jas, où le guide sera depuis longtemps arrivé. Tel est le plan proposé et adopté.
La crête est atteinte. Au sud se déroulent, à perte de vue, les pentes, relativement douces, que nous venons de gravir; au nord, la scène est d'une grandiose sauvagerie: la montagne, tantôt coupée à pic, tantôt disposée en gradins d'une effrayante déclivité, n'est guère qu'un précipice d'un kilomètre et demi de hauteur. Toute pierre lancée ne s'arrête plus et bondit de chute en chute jusqu'au fond de la vallée, où se distingue, comme un ruban, le lit du Toulourenc. Tandis que mes compagnons ébranlent des quartiers de roche et les font rouler dans l'abîme pour en suivre l'épouvantable dégringolade, je découvre, sous l'abri d'une large pierre plate, une vieille connaissance entomologique, l'Ammophile hérissée, que j'avais toujours rencontrée isolée sur les berges des chemins de la plaine, tandis qu'ici, presque à la cime du Ventoux, je la trouve au nombre de quelques centaines d'individus groupés en tas sous le même abri.
J'en étais à rechercher les causes de cette populeuse agglomération, lorsque le souffle du midi, qui déjà nous avait inspiré dans la matinée quelques vagues craintes, amène soudainement un convoi de nuages se résolvant en pluie. Avant d'y avoir pris garde, nous sommes enveloppés d'une épaisse brume pluvieuse, qui ne permet d'y voir à deux pas devant soi. Par une fâcheuse coïncidence, l'un de nous, mon excellent ami Th. Delacour, s'est écarté à la recherche de l'Euphorbe saxatile, l'une des curiosités végétales de ces hauteurs. Faisant porte-voix de nos mains, nous réunissons en un appel commun l'effort de nos poitrines. Personne ne répond. La voix se perd dans la masse floconneuse et dans la sourde rumeur de la nuée tourbillonnante. Cherchons donc l'égaré puisqu'il ne peut nous entendre. Au milieu de l'obscurité de nuage, il est impossible de se voir l'un l'autre, à la distance de deux ou trois pas, et je suis le seul des sept qui connaisse les localités. Pour ne laisser personne à l'abandon, nous nous prenons par la main, et je me mets moi-même en tête de la chaîne. C'est alors, pendant quelques minutes, un véritable jeu de colin-maillard, qui n'aboutit à rien. Delacour, sans doute, lui-même habitué du Ventoux, en voyant venir les nuages, aura profité des dernières éclaircies pour gagner à la hâte l'abri du Jas. Gagnons-le nous-mêmes au plus tôt, car déjà l'eau nous ruisselle à l'intérieur des vêtements tout aussi bien qu'à l'extérieur. Le pantalon de coutil est collé sur la peau comme un second épiderme.
Une grave difficulté s'élève: les va et revient, tours et retours de nos recherches, m'ont mis dans l'état d'une personne à qui l'on bande les yeux et que l'on fait, après, pirouetter sur les talons. J'ai perdu toute orientation; je ne sais plus, absolument plus, de quel côté est le flanc sud. J'interroge l'un, j'interroge l'autre: les avis sont partagés, très-douteux. Conclusion: aucun de nous ne saurait affirmer où est le nord, où est le sud. Jamais, non, jamais, je n'ai compris la valeur des points cardinaux comme en ce moment-là. Tout autour de nous est l'inconnu de la nuée grise; sous nos pieds nous distinguons tout juste la naissance d'une pente d'ici et d'une pente de là. Mais quelle est la bonne? Il faut choisir et se précipiter de confiance. Si par malheur nous descendons la pente nord, nous courons nous fracasser dans les précipices dont la vue seule tantôt nous inspirait l'effroi. Pas un n'en reviendra peut-être. J'eus là quelques minutes de poignante perplexité.
Restons ici, disaient la plupart; attendons la fin de la pluie. Mauvais conseil, répliquaient les autres, et j'étais du nombre; mauvais conseil: la pluie peut durer longtemps, et mouillés comme nous le sommes, aux premières fraîcheurs de la nuit nous gèlerons sur place. Mon digne ami Bernard Verlot, venu tout exprès du Jardin des Plantes de Paris pour faire avec moi l'ascension du Ventoux, montrait un calme imperturbable, s'en remettant à ma prudence pour sortir de ce mauvais pas. Je le tire un peu à l'écart, afin de ne pas augmenter la panique des autres, et lui dévoile mes terribles appréhensions. Un conciliabule est tenu à nous deux: nous cherchons à suppléer par la boussole de la réflexion l'aiguille aimantée absente. «Quand les nuages sont venus, lui disais-je, c'est bien par le sud? — C'est parfaitement par le sud. — Et, quoique le vent fût presque insensible, la pluie avait une légère inclinaison du sud au nord? — Mais oui: j'ai constaté cette direction tant que j'ai pu me reconnaître. N'avons-nous pas là de quoi nous guider? Descendons du côté d'où vient la pluie. — J'y avais songé, mais des doutes me prennent. Le vent est trop faible pour avoir une direction bien déterminée. C'est peut-être un souffle tournant, comme il s'en produit au sommet de la montagne lorsque des nuages l'enveloppent. Rien ne me dit que la direction première se soit conservée, et que le mouvement de l'air n'arrive maintenant du nord. — Je partage vos doutes. Et alors? — Alors, alors, voilà le difficile. Une idée: si le vent n'a pas tourné nous devons surtout être mouillés à gauche puisque la pluie a été reçue de ce côté tant que n'a pas été perdue notre orientation. S'il a tourné, la mouillure doit être à peu près égale de partout. Que l'on se tâte et décidons. Ça y est-il? — Ça y est. — Et si je me trompe? — Vous ne vous tromperez pas.»
En deux mots les collègues sont mis au courant de la chose. Chacun se palpe, non au dehors, exploration insuffisante, mais sous le vêtement le plus intime; et c'est avec un soulagement indicible que j'entends déclarer à l'unanimité le flanc gauche bien plus mouillé que l'autre. Le vent n'a pas tourné. C'est bien: dirigeons-nous du côté de la pluie. La chaîne se reforme, moi en tête, Verlot à l'arrière-garde pour ne pas laisser de traînard. Avant de se lancer: «Eh bien, dis-je encore une fois à mon ami, risquons-nous l'affaire? — Risquez; je vous suis». — Et nous piquons aveuglément une tête dans le redoutable inconnu.
Vingt enjambées n'étaient pas faites, vingt de ces enjambées dont on n'est pas maître sur les fortes pentes, que toute crainte de péril cesse. Sous nos pieds ce n'est pas le vide de l'abîme, c'est le sol tant désiré, le sol de pierrailles, qui croule derrière nous en longs ruissellements. Pour nous tous, ce cliquetis, signe de terre ferme, est musique divine. En quelques minutes est atteinte la lisière supérieure des hêtres. Ici l'obscurité est plus forte encore qu'au sommet de la montagne: il faut se courber jusqu'à terre pour reconnaître où l'on met les pieds. Comment, au sein de ces ténèbres, trouver le Jas, enfoui dans l'épaisseur du bois? Deux plantes, assidue végétation des points hantés par l'homme, le Chénopode Bon-Henri et l'Ortie dioïque me servent de fil conducteur. De ma main libre, je fauche dans l'air, tout en cheminant. À chaque piqûre ressentie, c'est une ortie, c'est un jalon. Verlot, à l'arrière-garde, s'escrime aussi de son mieux et supplée la vue par la cuisante piqûre. Nos compagnons n'ont guère foi en ce mode de recherche. Ils parlent de continuer la descente furibonde, de rétrograder, s'il le faut, jusqu'à Bédoin. Plus confiant dans le flair botanique, qu'il possède si bien lui-même, Verlot se joint à moi pour insister dans nos recherches, pour rassurer les plus démoralisés et leur démontrer qu'il est possible, en interrogeant de la main les herbages, d'arriver au gîte malgré l'obscurité. On se rend à nos raisons; et peu après, de touffe d'ortie en touffe d'ortie, la bande arrive au Jas.
Delacour y est, ainsi que le guide avec nos bagages, abrités à temps de la pluie. Un feu flambant et des vêtements de rechange ont bientôt ramené l'habituelle gaieté. Un bloc de neige, apporté du vallon voisin, est suspendu dans un sac devant le foyer. Une bouteille reçoit l'eau de fusion; ce sera notre fontaine pour le repas du soir. Enfin la nuit se passe sur une couche de feuillage de hêtre, qu'ont triturée nos prédécesseurs; et ils sont nombreux. Qui sait depuis combien d'années n'a pas été renouvelé ce matelas, aujourd'hui devenu terreau! Ceux qui ne peuvent dormir ont pour mission d'entretenir le foyer. Les mains ne manquent pas pour tisonner, car la fumée, sans autre issue qu'un large trou produit par l'écroulement partiel de la voûte, emplit la hutte d'une atmosphère à fumer des harengs. Pour obtenir quelques bouffées respirables, il faut les chercher dans les couches les plus inférieures, le nez presque à terre. On tousse donc, on maugrée, on tisonne, mais vainement essaie-t-on de dormir. Dès deux heures du matin tout le monde est sur pied, pour gravir le cône terminal et assister au lever du soleil. La pluie a cessé, le ciel est superbe et promet une admirable journée.
Pendant l'ascension, quelques-uns éprouvent une sorte de mal au coeur, dont la cause est d'abord la fatigue et en second lieu la raréfaction de l'air. Le baromètre a baissé de 140 millimètres; l'air que nous respirons est d'un cinquième moins dense, et par conséquent d'un cinquième moins riche en oxygène. Dans l'état de bien-être, cette modification de l'air, trop peu considérable, passerait inaperçue; mais venant s'ajouter aux fatigues de la veille et à l'insomnie, elle aggrave notre malaise. On monte donc avec lenteur, les jarrets brisés, le souffle haletant. De vingt pas en vingt pas, plus d'un est obligé de faire halte. Enfin nous y voici. On se réfugie dans la rustique chapelle de Sainte-Croix, pour reprendre haleine et combattre le froid piquant du matin par une accolade à la gourde, dont cette fois on épuise les flancs. Bientôt, le soleil se lève. Jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon, le Ventoux projette son ombre triangulaire, dont les côtés s'irisent de violet par l'effet des rayons diffractés. Au sud et à l'ouest s'étendent des plaines brumeuses, où, lorsque le soleil sera plus haut, nous pourrons distinguer le Rhône, ainsi qu'un fil d'argent. Au nord et à l'est s'étale sous nos pieds une couche énorme de nuages, sorte d'océan de blanche ouate d'où émergent, comme des îlots de scories, les sommets obscurs des montagnes inférieures. Quelques cimes, avec leurs traînées de glaciers, resplendissent du côté des Alpes.
Mais la plante nous réclame; arrachons-nous à ce magique spectacle. L'époque de notre ascension, en août, était un peu tardive; pour bien des plantes, la floraison était passée. Voulez- vous faire une herborisation vraiment fructueuse? Soyez ici dans la première quinzaine de juillet, et surtout devancez l'apparition des troupeaux sur ces hauteurs: où le mouton a brouté vous ne récolteriez que misérables restes. Encore épargné par la dent des troupeaux, le sommet du Ventoux est en juillet un vrai parterre; sa couche de pierrailles est émaillée de fleurs. En mes souvenirs apparaissent, toutes ruisselantes de la rosée du matin, les gracieuses touffes d'Androsace villeuse, à fleurs blanches avec un oeil rose tendre; la Violette du mont Cenis, dont les grandes corolles bleues s'étalent sur les éclats de calcaire; la Valériane Saliunque, qui associe le suave parfum de ses inflorescences et l'odeur stercoraire de ses racines; la Globulaire cordifoliée, formant des tapis compacts d'un vert cru semés de capitules bleus; le Myosotis alpestre, dont l'azur rivalise avec celui des cieux; l'Iberis de Candolle, dont la tige menue porte une tête serrée de fleurettes blanches et plonge en serpentant au milieu des pierrailles; la Saxifrage à feuilles opposées et la Saxifrage muscoïde, toutes les deux serrées en coussinets sombres, constellés de corolles roses pour la première, de corolles blanches lavées de jaune pour la seconde. Quand le soleil aura plus de force, nous verrons mollement voleter d'une touffe fleurie à l'autre un superbe Papillon à ailes blanches avec quatre taches d'un rouge carmin vif, cerclées de noir. C'est leParnassius Apollo, hôte élégant des solitudes des Alpes, au voisinage des neiges éternelles. Sa chenille vit sur les Saxifrages. Bornons là cet aperçu des douces joies qui attendent le naturaliste au sommet du mont Ventoux et revenons à l'Ammophile hérissée, blottie en nombre sous l'abri d'une pierre lorsque la nuée pluvieuse est venue hier nous envelopper.
J'ai raconté comment, sur les crêtes du mont Ventoux, vers l'altitude de 1800 mètres, j'avais eu une de ces bonnes fortunes entomologiques qui seraient riches de conséquences si elles se présentaient assez fréquemment pour se prêter à des études suivies. Malheureusement mon observation est unique, et je désespère de jamais la renouveler. Je ne pourrai donc étayer sur elle que des soupçons. C'est aux observateurs futurs de remplacer mes probabilités par des certitudes.
Sous l'abri d'une large pierre plate, je découvre quelques centaines d'Ammophiles (Ammophila hirsuta), amoncelées les unes sur les autres et d'une manière presque aussi compacte que le sont les Abeilles dans la grappe d'un essaim. Aussitôt la pierre levée, tout ce petit monde velu se met à grouiller, sans tentative aucune de fuir au vol. Je déplace le tas à pleines mains, nul ne fait mine de vouloir abandonner le groupe. Des intérêts communs semblent les maintenir indissolublement unis; pas un ne part si tous ne partent. Avec tout le soin possible, j'examine la pierre plate qui servait d'abri, le sol qu'elle recouvrait ainsi que les environs immédiats je ne découvre rien qui puisse me dire la cause de cette étrange réunion. Ne pouvant mieux faire, j'essaie le dénombrement. J'en étais là quand les nuages sont venus mettre fin à mes observations et nous plonger dans cette obscurité dont je viens de dire les anxieuses suites. Aux premières gouttes de pluie, avant d'abandonner les lieux, je m'empresse de remettre la pierre en place et de réintégrer les Ammophiles sous leur abri. Je m'accorde un bon point, que le lecteur confirmera, je l'espère, pour avoir eu la précaution de ne pas laisser exposées à l'averse les pauvres bêtes dérangées par ma curiosité.
L'Ammophile hérissée n'est pas rare dans la plaine, mais c'est toujours une à une qu'elle se rencontre au bord des sentiers et sur les pentes sablonneuses, tantôt livrée au travail d'excavation de son puits, tantôt occupée au charroi de sa lourde chenille. Elle est solitaire, comme le Sphex languedocien; aussi était-ce pour moi profonde surprise que de trouver, presque à la cime du Ventoux, cet Hyménoptère réuni en si grand nombre sous l'abri de la même pierre. Au lieu de l'individu isolé, qui jusqu'ici m'était connu, s'offrait à mes regards une société populeuse. Essayons de remonter aux causes probables de cette agglomération.
Par une exception fort rare chez les Hyménoptères fouisseurs, l'Ammophile hérissée nidifie dès les premiers jours du printemps: vers la fin de mars si la saison est douce, au plus tard dans la première quinzaine d'avril, alors que les Grillons prennent la forme adulte et dépouillent douloureusement la peau du jeune âge sur le seuil de leur logis, alors que le Narcisse des poètes épanouit ses premières fleurs et que le Proyer lance, dans les prairies, sa traînante note du haut des peupliers, l'Ammophile hérissée est à l'oeuvre pour creuser le domicile de ses larves et l'approvisionner; tandis que les autres Ammophiles et les divers Hyménoptères déprédateurs en général, ne font ce travail qu'en automne, dans le courant de septembre et d'octobre. Cette nidification si précoce, devançant de six mois la date adoptée par l'immense majorité, suscite aussitôt quelques réflexions.
On se demande si les Ammophiles qu'on trouve occupées à leurs terriers, dans les premiers jours d'avril, sont bien des insectes de l'année; c'est-à-dire si ces printaniers travailleurs ont achevé leurs métamorphoses et quitté leurs cocons dans les trois mois qui précèdent. La règle générale veut que le fouisseur devienne insecte parfait, abandonne sa demeure souterraine et s'occupe de ses larves dans la même saison. C'est en juin et juillet que la plupart des Hyménoptères giboyeurs sortent des galeries où ils ont vécu à l'état de larves; c'est dans les mois suivants, août, septembre et octobre, qu'ils déploient leurs industries de mineur et de chasseur.
Semblable loi s'applique-t-elle à l'Ammophile hérissée? La même saison voit-elle la transformation finale et les travaux de l'insecte? C'est très douteux, car l'Hyménoptère, occupé au travail des terriers en fin mars, devrait alors achever ses métamorphoses et rompre l'abri du cocon dans le courant de l'hiver, au plus tard en février. La rudesse du climat en cette période ne permet pas d'admettre telle conclusion. Ce n'est point quand l'âpre mistral hurle des quinze jours sans discontinuer et congèle le sol, ce n'est point quand des rafales de neige succèdent à ce souffle glacé, que peuvent s'accomplir les délicates transformations de la nymphose et que l'insecte parfait peut songer à quitter l'abri de son cocon. Il faut les douces moiteurs de la terre sous le soleil d'été pour l'abandon de la cellule.
Si elle m'était connue, l'époque précise à laquelle l'Ammophile hérissée sort du terrier natal me viendrait ici grandement en aide; mais, à mon vif regret, je l'ignore. Mes notes, recueillies au jour le jour, avec cette confusion inévitable dans un genre de recherches presque constamment subordonnées aux chances de l'imprévu, sont muettes sur ce point, dont je vois toute l'importance aujourd'hui que je veux coordonner mes matériaux pour écrire ces lignes. J'y trouve mentionnée l'éclosion de l'Ammophile des sables le 5 juin, et celle de l'Ammophile argentée le 2 du même mois; rien, dans mes archives, ne se rapporte à l'éclosion de l'Ammophile hérissée. C'est un détail non élucidé par oubli. Les dates données pour les deux autres espèces rentrent dans la loi générale: l'apparition de l'insecte parfait a lieu à l'époque des chaleurs. Par analogie, je rapporte à la même époque la sortie de l'Ammophile hérissée hors du cocon.
D'où proviennent alors les Ammophiles que l'on voit travailler à leurs terriers en fin mars et avril? La conclusion est forcée: ces Hyménoptères ne sont pas de l'année actuelle, mais de l'année précédente, sortis de leurs cellules à l'époque habituelle, en juin et juillet, ils ont passé l'hiver pour nidifier aussitôt le printemps venu. En un mot, ce sont des insectes hivernants. L'expérience confirme en plein cette conclusion.
Pour peu qu'on se livre à des recherches patientes dans les bancs verticaux de terre ou de sable bien exposés aux rayons du soleil, là surtout où des générations de divers Hyménoptères récolteurs de miel se sont succédé d'année en année et ont criblé la paroi d'un labyrinthe de couloirs, de manière à lui donner l'aspect d'une énorme éponge, on est à peu près sûr de rencontrer, au coeur de l'hiver, bien tapie au chaud dans les retraites du banc ensoleillé, l'Ammophile hérissée, soit seule, soit par groupes de trois ou quatre, attendant inactive l'arrivée des beaux jours. Cette petite fête de revoir, au milieu des deuils et des froids de l'hiver, le gracieux Hyménoptère qui, aux premiers chants du Proyer et du Grillon, anime les pelouses des sentiers, j'ai pu me la procurer autant de fois que je l'ai voulu. Si le temps est calme et le soleil un peu vif, le frileux insecte vient sur le seuil de son abri se pénétrer avec délices des rayons les plus chauds; ou bien encore il s'aventure timidement au dehors et parcourt pas à pas, en se lustrant les ailes, la surface du banc spongieux. Ainsi fait le petit lézard gris, quand le soleil commence à réchauffer la vieille muraille, sa patrie.
Mais vainement on chercherait en hiver, même aux abris les mieux défendus, les Cerceris, Sphex, Philanthes, Bembex et autres Hyménoptères à larves carnassières. Tous sont morts après le travail d'automne, et leurs races ne sont plus représentées, dans la froide saison, que par les larves, engourdies au fond des cellules. Ainsi donc, par une exception fort rare, l'Ammophile hérissée, éclose à l'époque des chaleurs, passe l'hiver suivant, abritée dans quelque chaud refuge; et telle est la cause de son apparition si printanière.
Avec ces données, essayons d'expliquer le groupe d'Ammophiles observé sur les crêtes du mont Ventoux. Que pouvaient faire sous l'abri de leur pierre ces nombreux Hyménoptères amoncelés? Se proposaient-ils d'y prendre leurs quartiers d'hiver, et d'attendre, engourdis sous le couvert de la dalle, la saison propice à leurs travaux? Tout en démontre l'invraisemblance. Ce n'est pas au mois d'août, au moment des fortes chaleurs, qu'un animal est pris des somnolences de l'hiver. Le manque de nourriture, suc mielleux lapé au fond des fleurs, ne peut non plus être invoqué. Bientôt vont arriver les ondées de septembre, et la végétation, un moment suspendue par les ardeurs caniculaires, va prendre vigueur nouvelle et couvrir les champs d'une floraison presque aussi variée que celle du printemps. Cette période de liesse pour la majorité des Hyménoptères ne saurait être, pour l'Ammophile hérissée, une époque de torpeur.
Et puis, est-il permis de supposer que les hauteurs du Ventoux, balayées par des coups de mistral déracinant parfois hêtres et sapins; que des cimes où la bise fait pendant six mois tourbillonner les neiges; que des crêtes enfin, enveloppées la majeure partie de l'année par la froide brume des nuages, soient adoptées, comme refuge d'hiver, par un insecte si ami du soleil? Autant vaudrait le faire hiverner parmi les glaces du cap Nord. Non, ce n'est pas là que l'Ammophile hérissée doit passer la mauvaise saison. Le groupe observé n'y était que de passage. Aux premiers indices de la pluie, qui nous échappaient à nous, mais ne pouvaient échapper à l'insecte, éminemment sensible aux variations de l'atmosphère, la bande en voyage s'était réfugiée sous une pierre, et attendait la fin de la pluie pour reprendre son vol. D'où venait-elle? Où allait-elle?
En cette même époque d'août, et principalement de septembre, arrivent chez nous, sur les terres chaudes de l'olivier, les caravanes des petits oiseaux émigrants, descendant par étapes des pays où ils ont aimé, des pays plus frais, plus boisés, plus paisibles que les nôtres, où ils ont élevé leur couvée. Ils arrivent presque à jour fixe, dans un ordre invariable, comme guidés par les fastes d'un calendrier d'eux seuls connu. Ils séjournent quelque temps dans nos plaines, riche étape où abonde l'insecte, exclusive nourriture de la plupart; motte par motte, ils visitent nos champs, où le soc du labourage met alors à découvert dans les sillons une foule de vermisseaux, leur régal; à ce régime, promptement ils gagnent croupion matelassé de graisse, grenier d'abondance, réserve nutritive pour les fatigues à venir; enfin, bien pourvus de ce viatique, ils poursuivent leur descente vers le sud, pour se rendre aux pays sans hiver, où l'insecte ne manque jamais: l'Espagne et l'Italie méridionales, les îles de la Méditerranée, l'Afrique. C'est l'époque des joies de la chasse et des succulentes brochettes de Pieds-noirs.
La Calandrelle, le_ Crèou_, comme on dit ici, est la première arrivée. À peine le mois d'août commence, qu'on la voit explorer les champs caillouteux, à la recherche des petites semences de Setaria, mauvaise graminée qui infeste les cultures. À la moindre alerte, elle part avec un aigre clapotement de gosier assez bien imité par son nom provençal. Elle est bientôt suivie du Tarier, qui butine paisiblement de petits charançons, des criquets, des fourmis, dans les vieux champs de luzerne. Avec lui commence l'illustre série des Pieds-noirs, honneur de la broche. Elle se continue, quand septembre est arrivé, par le plus célèbre, le Motteux vulgaire ou Cul-blanc, glorifié de tous ceux qui ont pu apprécier ses hautes qualités. Jamais Becfigue des gourmets de Rome, immortalisé dans les épigrammes de Martial, n'a valu l'exquise et parfumée pelote de graisse du Motteux, devenu scandaleusement obèse par un régime immodéré. C'est un consommateur effréné d'insectes de tout ordre. Mes archives de chasseur naturaliste font foi du contenu de son gésier. On y trouve tout le petit peuple des guérets: larves et charançons de toutes espèces, criquets, opatres, cassides, chrysomèles, grillons, forficules, fourmis, araignées, cloportes, hélices, iules et tant d'autres. Et pour faire diversion à cette nourriture de haut goût, raisins, baies de la ronce, baies du cornouiller sanguin. Tel est le menu que poursuit sans repos le Motteux, lorsqu'il vole d'une motte de terre à l'autre, avec ce faux air de papillon en fuite que lui donnent les pennes blanches de sa queue étalée. Aussi Dieu sait à quel prodige d'embonpoint il s'élève.
Un seul le surpasse dans l'art de se faire gras. C'est son contemporain d'émigration, autre passionné consommateur d'insectes: le Pipit des buissons, ainsi que le dénomment absurdement les nomenclateurs, tandis que le dernier de nos pâtres n'a jamais hésité à l'appeler le Grasset, l'oiseau gras par excellence. Ce nom seul renseigne à fond sur le caractère dominant. Aucun autre n'atteint pareille obésité. Un moment arrive où chargé de coussinets de graisse jusque sur l'aile, le cou, la naissance du crâne, l'oiseau figure une petite motte de beurre. À peine peut-il, le malheureux, voleter d'un mûrier à l'autre, où il halète dans l'épaisseur de la feuillée, à demi étouffé de gras fondu, victime de son amour du charançon.
Octobre nous amène la svelte Lavandière grise, mi-cendrée, mi- blanche, avec un large hausse-col de velours noir sur la poitrine. Le gracieux oiseau, trottinant, hochant la queue, suit le laboureur presque sous les pas de l'attelage, et cueille la vermine dans le sillon tout frais. Vers la même époque arrive l'Alouette, d'abord par petites compagnies envoyées en éclaireurs; puis par bandes sans nombre, qui prennent possession des champs de blé et des terres en friche, où abondent les semences de Setaria, leur nourriture habituelle. Alors, dans la plaine, au milieu de la scintillation générale des gouttes de rosée et des cristaux de gelée blanche appendus à chaque brin d'herbe, le miroir lance ses éclairs intermittents sous les rayons du soleil du matin; alors la chouette, lancée par la main du chasseur, fait sa courte volée, s'abat, se redresse avec de brusques haut-le-corps et des roulements d'yeux effarés; et l'Alouette d'arriver, d'un vol plongeant, curieuse de voir de près la brillante machine ou le grotesque oiseau. Elle est là, devant vous, à quinze pas, les pattes pendantes, les ailes étalées, en manière de Saint-Esprit. C'est le moment: visez et feu! Je souhaite à mes lecteurs les émotions de cette ravissante chasse.
Avec l'Alouette, souvent dans les mêmes compagnies, nous vient la Farlouse, vulgairement le Sisi. Encore une onomatopée qui traduit le petit cri d'appel de l'oiseau. Nul ne donne avec plus de fougue sur la chouette, autour de laquelle il évolue dans un balancement continuel. Ne poursuivons pas davantage la revue des émigrants qui nous visitent. La plupart ne font ici qu'une halte; ils y séjournent quelques semaines, retenus par l'abondance des vivres, des insectes surtout; puis fortifiés, riches d'embonpoint, ils poursuivent leur voyage vers le sud. D'autres, en petit nombre, pour quartiers d'hiver adoptent nos plaines, où la neige est très rare, où mille petites graines sont à découvert sur le sol, même au coeur de la rude saison. Telle est l'Alouette, qui exploite les champs de blé et les friches; telle est la Farlouse qui préfère les luzernières et les prairies.
L'Alouette, si commune dans presque toute la France, ne niche pas dans les plaines du Vaucluse; elle y est remplacée par l'Alouette huppée, le Cochevis, ami de la grande route et du cantonnier. Mais il n'est pas nécessaire de remonter bien avant dans le nord pour trouver les lieux favoris de ses couvées: le département limitrophe, la Drôme, est déjà riche en nids de cet oiseau. Il est alors fort probable que, parmi les vols d'Alouettes venant prendre possession de nos plaines pour tout l'automne et tout l'hiver, beaucoup ne descendent pas de plus loin que la Drôme. Il leur suffit d'émigrer dans le département voisin pour avoir plaines sans neige et menues semences assurées.
Semblable émigration à petite distance me paraît être la cause du rassemblement d'Ammophiles surpris vers la cime du Ventoux. J'ai établi que cet Hyménoptère passe l'hiver à l'état d'insecte parfait, réfugié dans quelque abri, où il attend le mois d'avril pour nidifier. Lui aussi, comme l'Alouette, doit prendre ses précautions contre la saison des frimas. S'il n'a pas à redouter le manque de nourriture, capable qu'il est de supporter l'abstinence jusqu'au retour des fleurs, il lui faut du moins, à lui si frileux, se garantir des mortelles atteintes du froid. Il fuira donc les cantons neigeux, les pays où le sol profondément se gèle; il se réunira en caravane émigrante à la manière des oiseaux, et franchissant monts et vallées, ira élire domicile dans les vieilles murailles et les bancs sablonneux que réchauffe le soleil méridional. Puis, les froids passés, la bande regagnera, en totalité ou en partie, les lieux d'où elle était venue. Ainsi s'expliquerait le groupe d'Ammophiles du Ventoux. C'était une tribu émigrante, qui, venue des froides terres de la Drôme pour descendre dans les chaudes plaines de l'olivier, avait franchi la profonde et large vallée du Toulourenc et, surprise par la pluie, faisait halte sur la crête du mont. L'Ammophile hérissée, pour se soustraire aux froids de l'hiver, paraîtrait donc soumise à des émigrations. À l'époque où les petits oiseaux voyageurs commencent le défilé de leurs caravanes, elle entreprendrait, elle aussi, son voyage d'un canton plus froid dans un canton voisin plus chaud. Quelques vallées traversées, quelques montagnes franchies, lui feraient trouver le climat désiré.
J'ai recueilli deux autres exemples de réunions extraordinaires d'insectes à de grandes hauteurs. En octobre, j'ai trouvé la chapelle du sommet du mont Ventoux couverte de Coccinelles à sept points, la bête à bon Dieu du langage populaire. Ces insectes, appliqués sur la pierre tant des parois que de la toiture en dalles, étaient si serrés l'un contre l'autre, que le grossier édifice prenait, à quelques pas, l'aspect d'un ouvrage en globules de corail. Je n'oserais évaluer les myriades de Coccinelles qui se trouvaient là en assemblée générale. Ce n'est certainement pas la nourriture qui avait attiré ces mangeuses de pucerons sur la cime du Ventoux, presque à deux kilomètres d'altitude. La végétation y est trop maigre, et jamais pucerons ne se sont aventurés jusque- là.
Une autre fois, en juin, sur le plateau de Saint-Amans, voisin du Ventoux, à une altitude de 734 mètres, j'ai été témoin d'une réunion semblable, mais beaucoup moins nombreuse. Au point le plus saillant du plateau, sur le bord d'un escarpement de roches à pic, se dresse une croix avec piédestal de pierres de taille. C'est sur les faces de ce piédestal et sur les rochers lui servant de base que le même Coléoptère du Ventoux, la Coccinelle à sept points, s'était rassemblé en légions. Les insectes étaient pour la plupart immobiles; mais partout où le soleil donnait avec ardeur, il y avait continuel échange entre les arrivants, qui venaient prendre place, et les occupants du reposoir, qui s'envolaient pour revenir après un court essor.
Là, pas plus qu'au sommet du Ventoux, rien n'a pu me renseigner sur les causes de ces étranges réunions en des points arides, sans Pucerons, et nullement faits pour attirer des Coccinelles; rien n'a pu me dire le secret de ces rendez-vous populeux sur les maçonneries des hauteurs. Y aurait-il encore ici des exemples d'émigration entomologique? Y aurait-il assemblée générale, pareille à celle des Hirondelles avant le jour du départ commun? Était-ce là des points de convocation, d'où la nuée des Coccinelles devait gagner canton plus riche en vivres? C'est bien possible, mais c'est bien aussi extraordinaire. La bête à bon Dieu n'a jamais guère fait parler d'elle pour sa passion des voyages. Elle nous semble bien casanière quand nous la voyons faire boucherie des poux verts de nos rosiers et des poux noirs de nos fèves; et cependant, avec son aile courte, elle va tenir réunion plénière, par myriades, au sommet du Ventoux, où le Martinet ne monte qu'en des moments de fougue effrénée. Pourquoi ces assemblées à de telles hauteurs? Pourquoi ces prédilections pour les blocs d'une maçonnerie?
Taille fine, tournure svelte, abdomen très étranglé à la naissance et rattaché au corps comme par un fil, costume noir avec écharpe rouge sur le ventre, tel est le signalement sommaire de ces fouisseurs, voisins des Sphex par leur forme et leur coloration, mais bien différents par leurs moeurs. Les Sphex chassent des orthoptères, Criquets, Éphippigères, Grillons; les Ammophiles ont pour gibier des chenilles. Ce changement de proie fait prévoir à lui seul de nouvelles ressources dans la tactique meurtrière de l'instinct.
Si le mot ne sonnait convenablement à l'oreille, volontiers je chercherais querelle au terme d'Ammophile, signifiant ami des sables, comme trop exclusif et souvent erroné. Les véritables amis des sables, des sables secs, poudreux, ruisselants, ce sont les Bembex, giboyeurs de Mouches; mais les chasseurs de Chenilles, dont je me propose ici l'histoire, n'ont aucune prédilection pour les sables purs et mobiles; ils les fuient même comme trop sujets à des éboulements qu'un rien provoque. Leur puits vertical, qui doit rester libre jusqu'à ce que la cellule ait reçu les vivres et l'oeuf, exige un milieu plus ferme pour ne pas s'obstruer avant l'heure. Ce qu'il leur faut, c'est un sol léger, de fouille facile, où l'élément sablonneux soit cimenté par un peu d'argile et de calcaire. Les bords des sentiers, les pentes à maigre gazon exposées au soleil, voilà les lieux préférés. Au printemps, dès les premiers jours d'avril, on y voit l'Ammophile hérissée (_Ammophila hirsut_a); quand viennent septembre et octobre, on y trouve l'Ammophile des sables (A. sabulosa), l'Ammophile argentée (A. argentata), et l'Ammophile soyeuse (A.holosericea). Je condenserai ici les documents que les quatre espèces m'ont fournis.
Pour toutes les quatre, le terrier est un trou de sonde vertical, une sorte de puits, ayant au plus le calibre d'une forte plume d'oie, et une profondeur d'environ un demi-décimètre. Au fond est la cellule, toujours unique et consistant en une simple dilatation du puits d'entrée. C'est, en somme, logis mesquin, obtenu à peu de frais, en une séance; la larve n'y trouvera protection contre l'hiver qu'à la faveur de la quadruple enceinte de son cocon, imité de celui du Sphex. L'Ammophile travaille solitaire à son excavation, paisiblement, sans se presser, sans de joyeux entrains. Comme toujours, les tarses antérieurs servent de râteaux et les mandibules font office d'outils de fouille. Si quelque grain de sable résiste trop à l'arrachement, on entend monter du fond du puits, comme expression des efforts de l'insecte, une sorte de grincement aigu produit par les vibrations des ailes et du corps tout entier. Par intervalles rapprochés, l'Hyménoptère apparaît au jour avec la charge de déblais entre les dents, un gravier, qu'il va, au vol, laisser choir plus loin, à quelques décimètres de distance, pour ne pas encombrer la place. Sur le nombre des grains extraits, quelques-uns, par leur forme et leurs dimensions, paraissent mériter attention spéciale: du moins l'Ammophile ne les traite pas comme les autres: au lieu d'aller les rejeter au vol loin du chantier, elle les transporte à pied et les dépose à proximité du puits. Ce sont là matériaux de choix, moellons tout préparés qui serviront plus tard à clore le logis.
Ce travail extérieur se fait avec des allures compassées et une diligence grave. L'insecte, hautement retroussé, l'abdomen tendu au bout de son long pédicule, se retourne, vire de bord tout d'une pièce, avec la raideur géométrique d'une ligne qui pivoterait sur elle-même. S'il lui faut rejeter à distance les déblais jugés encombrants, il le fait par petites volées silencieuses, assez souvent à reculons, comme si l'Hyménoptère, sortant de son puits la tête la dernière, évitait de se retourner afin d'économiser le temps. Ce sont les espèces à ventre longuement pédiculé, comme l'Ammophile des sables et l'Ammophile soyeuse, qui déploient le mieux dans l'action cette rigidité d'automate. C'est si délicat, en effet, à gouverner, que cet abdomen se renflant en poire au bout d'un fil: un brusque mouvement pourrait fausser la fine tige. On marche donc avec une sorte de précision géométrique; s'il faut voler, c'est à reculons pour s'épargner des virements de bord trop répétés. Au contraire, l'Ammophile hérissée, dont le pédicule abdominal est court, possède en travaillant à son terrier, la désinvolture, la prestesse des mouvements qu'on admire chez la plupart des fouisseurs. Elle est plus libre d'action, n'ayant pas l'embarras du ventre.
Le logis est creusé. Sur le tard, ou même tout simplement lorsque le soleil s'est retiré des lieux où le terrier vient d'être foré, l'Ammophile ne manque pas de visiter le petit amas de moellons mis en réserve pendant les travaux de fouille, dans le but d'y choisir une pièce à sa convenance. Si rien ne s'y trouve qui puisse la satisfaire, elle explore le voisinage et ne tarde pas à rencontrer ce qu'elle veut. C'est une petite pierre plate, d'un diamètre un peu plus grand que celui de la bouche du puits. La dalle est transportée avec les mandibules, et mise, pour clôture provisoire, sur l'orifice du terrier. Demain, au retour de la chaleur, lorsque le soleil inondera les pentes voisines et favorisera la chasse, l'insecte saura très bien retrouver le logis, rendu inviolable par la massive porte; il y reviendra avec une Chenille paralysée, saisie par la peau de la nuque et traînée entre les pattes du chasseur; il soulèvera la dalle que rien ne distingue des autres petites pierres voisines et dont lui seul a le secret; il introduira la pièce de gibier au fond du puits, déposera son oeuf et bouchera définitivement la demeure en balayant dans la galerie verticale les déblais conservés à proximité.
À plusieurs reprises, l'Ammophile des sables et l'Ammophile argentée m'ont rendu témoin de cette clôture temporaire du terrier, lorsque le soleil baisse et que l'heure trop avancée fait renvoyer au lendemain l'approvisionnement. Les scellés mis au logis par l'Hyménoptère, moi aussi je renvoyais au lendemain la suite de mes observations, mais en relevant d'abord la carte des lieux, en choisissant mes alignements et mes points de repère, en implantant quelques bouts de tige comme jalons, afin de retrouver le puits lorsqu'il serait comblé. Toujours, si je ne revenais pas trop matin, si je laissais à l'Hyménoptère le loisir de mettre à profit les heures du plein soleil, j'ai revu le terrier définitivement bouché et approvisionné.
La fidélité de mémoire est ici frappante. L'insecte, attardé à son travail, remet au lendemain le reste de son oeuvre. Il ne passe pas la soirée, il ne passe pas la nuit dans le gîte qu'il vient de fouir, il abandonne le logis, au contraire; il s'en va, après en avoir masqué l'entrée avec une petite pierre. Les lieux ne lui sont pas familiers; il ne les connaît pas mieux que tout autre endroit, car les Ammophiles se comportent comme le Sphex languedocien, et logent leur famille un peu d'ici, un peu de là, au gré de leur vagabondage. L'Hyménoptère s'est trouvé là par hasard; le sol lui a plu et le terrier a été creusé. Maintenant l'insecte part. Où va-t-il? Qui le sait… peut-être sur les fleurs du voisinage, où, aux dernières lueurs du jour, il léchera, dans le fond des corolles, une goutte de liqueur sucrée, de même que l'ouvrier mineur, après les fatigues de la noire galerie, cherche le réconfort de la bouteille du soir. Il part, entraîné plus ou moins loin, de station en station à la cave des fleurs. La soirée, la nuit, la matinée se passent. Il faut cependant revenir au terrier et compléter l'oeuvre; il faut y revenir après les marches et contre marches de la chasse du matin, et les essors de fleur en fleur des libations de la veille. Que la Guêpe regagne son nid et l'Abeille sa ruche, il n'y a rien là qui m'étonne: le nid, la ruche, sont des domiciles permanents, dont les voies sont connues par longue pratique; mais l'Ammophile, pour revenir à son terrier après si longue absence, n'a rien de ce que pourrait donner l'habitude des lieux. Son puits est en un point qu'elle a visité hier, peut-être pour la première fois et qu'il faut retrouver aujourd'hui, lorsque l'insecte est totalement désorienté et de plus embarrassé d'un lourd gibier. Ce petit exploit de mémoire topographique s'accomplit néanmoins, parfois avec une précision dont je restais émerveillé. L'insecte marchait droit à son terrier comme s'il eut depuis longtemps battu et rebattu tous les petits sentiers du voisinage. D'autre fois, il y avait de longues hésitations, des recherches multipliées.
Si la difficulté s'aggrave, la proie, charge embarrassante pour la hâte de l'exploration, est déposée en haut lieu, sur une touffe de thym, un bouquet de gazon, où elle soit en évidence pour être retrouvée plus tard. Ainsi allégée, l'Ammophile reprend ses actives recherches. J'ai eu tracé au crayon, à mesure que cheminait l'insecte, le croquis de la voie suivie. Le résultat fut une ligne des plus embrouillées, avec courbures et angles brusques, branches rentrantes et branches rayonnantes, noeuds, lacets, intersections répétées, enfin un vrai labyrinthe dont la complication traduisait au regard les perplexités de l'insecte égaré.
Le puits retrouvé et la dalle levée, il faut revenir à la Chenille, ce qui ne se fait pas toujours sans tâtonnements, lorsque les allées et venues de l'Hyménoptère se sont par trop multipliées. Bien qu'elle ait laissé sa proie convenablement visible, l'Ammophile paraît prévoir l'embarras de la retrouver quand le moment sera venu de la traîner au logis. Du moins, si la recherche du gîte se prolonge trop, on voit l'Hyménoptère brusquement interrompre son exploration du terrain et revenir à la Chenille, qu'il palpe, qu'il mordille un moment, comme pour s'affirmer que c'est bien là son gibier, sa propriété. Puis l'insecte accourt de nouveau, en toute hâte, sur les lieux de recherche, qu'il abandonne encore une seconde fois, s'il le faut une troisième, pour rendre visite à la proie. Volontiers, je verrais dans ces retours répétés vers la Chenille, un moyen de se rafraîchir le souvenir du point de dépôt.
Ainsi se passent les choses dans les cas de grande complication; mais d'ordinaire, l'insecte revient sans peine au puits qu'il a creusé la veille, sur l'emplacement inconnu où l'on conduit les hasards de sa vie errante. Pour guide, il a sa mémoire des lieux, dont j'aurai plus tard à raconter les merveilleuses prouesses. Pour revenir moi-même, le lendemain, au puits dissimulé sous le couvercle de la petite pierre plate, je n'osais m'en rapporter à ma mémoire seule: il me fallait notes, croquis, alignements, jalons, enfin toute une minutieuse géométrie.
Le scellé provisoire du terrier avec une dalle, comme le pratiquent l'Ammophile des sables et l'Ammophile argentée, me paraît inconnu des deux autres espèces. Je n'ai jamais vu du moins leur logis protégé d'un couvercle. Cette absence de clôture temporaire semble s'imposer du reste à l'Ammophile hérissée. À ce qu'il m'a paru, celle-ci, en effet, chasse d'abord sa proie et fouit après son terrier non loin du lieu de capture. La mise en magasin des vivres étant de la sorte possible à l'instant même, il est inutile de se mettre en frais d'un couvercle. Quant à l'Ammophile soyeuse, je lui soupçonne un autre motif pour ignorer l'emploi de la provisoire fermeture. Tandis que les trois autres ne mettent qu'une seule Chenille dans chaque terrier, elle en met jusqu'à cinq, mais beaucoup plus petites. De même que nous négligeons de fermer une porte à passages fréquents de même l'Ammophile soyeuse néglige peut-être la précaution de la dalle pour un puits où elle doit descendre, au moins à cinq reprises, dans un bref laps de temps.
Pour toutes les quatre, les provisions de bouche des larves consistent en Chenilles de Papillons nocturnes. L'Ammophile soyeuse fait choix, mais non exclusif, des Chenilles fluettes, allongées, qui marchent en bouclant le corps et en le débouclant. Leur allure de compas, qui cheminerait en s'ouvrant et se fermant tour à tour, leur a fait donner le nom expressif de Chenilles arpenteuses. Le même terrier réunit des vivres à coloration très variée; preuve que l'Ammophile chasse indifféremment toutes les espèces d'arpenteuses, pourvu qu'elles soient de petite taille, car le chasseur lui-même est bien faible, et sa larve ne doit pas faire copieuse consommation malgré les cinq pièces de gibier qui lui sont servies. Si les arpenteuses manquent, l'Hyménoptère se rabat sur d'autres Chenilles tout aussi menues. Roulées en cercle par l'effet de la piqûre qui les a paralysées, les cinq pièces sont empilées dans la cellule; celle qui termine la pile porte l'oeuf, pour lequel ces provisions sont faites.
Les trois autres ne donnent qu'une seule Chenille à chaque larve. Il est vrai qu'ici le volume supplée au nombre: le gibier choisi est corpulent, dodu, capable de suffire amplement à l'appétit du ver. J'ai retiré, par exemple, des mandibules de l'Ammophile des sables, une Chenille qui pesait quinze fois le poids du ravisseur; quinze fois, chiffre énorme si l'on considère quelle dépense de force ce doit être pour le chasseur que de traîner semblable gibier, par la peau de la nuque, à travers les mille difficultés du terrain. Aucun autre Hyménoptère soumis avec sa proie à l'épreuve de la balance, ne m'a montré pareille disproportion entre le ravisseur et son butin. La variété presque indéfinie de coloration dans les vivres exhumés des terriers ou reconnus entre les pattes des Ammophiles établit encore que les trois déprédateurs n'ont pas de préférence et font prise de la première Chenille venue, à la condition qu'elle soit de taille convenable, ni trop grande ni trop petite, et qu'elle appartienne à la série des Papillons nocturnes. Le gibier le plus fréquent consiste en Chenilles à costume gris, ravageant le collet des plantes sous une mince couche de terre.
Ce qui domine l'histoire entière des Ammophiles, ce qui appelait de préférence toute mon attention, c'est la manière dont l'insecte se rend maître de sa proie et la plonge dans l'état inoffensif réclamé par la sécurité des larves. Le gibier chassé, la Chenille, possède en effet une organisation fort différente de celle des victimes que nous avons vu sacrifier jusqu'ici: Buprestes, Charançons, Criquets, Éphippigères. L'animal se compose d'une série d'anneaux ou segments similaires, disposés bout à bout: trois d'entre eux, les premiers, portant les pattes vraies, qui doivent devenir les pattes du futur Papillon; d'autres ont des pattes membraneuses ou fausses pattes, spéciales à la Chenille et non représentées dans le Papillon; d'autres enfin sont dépourvus de membres. Chacun de ces anneaux possède son noyau nerveux, ou ganglion, foyer de la sensibilité et du mouvement: de sorte que le système de l'innervation comprend douze centres distincts, éloignés l'un de l'autre, non compris le collier ganglionnaire logé sous le crâne et comparable au cerveau.
Nous voilà bien loin de la centralisation nerveuse des Charançons et des Buprestes, se prêtant si bien à la paralysie générale par un seul coup de dard; nous voilà bien loin aussi des ganglions thoraciques que le Sphex blesse l'un après l'autre pour abolir les mouvements de ses Grillons. Au lieu d'un point de centralisation unique, au lieu de trois foyers nerveux, la Chenille en a douze, séparés entre eux par la distance d'un anneau au suivant, et disposés en chapelet à la face ventrale, sur la ligne médiane du corps. De plus, ce qui est la règle générale chez les êtres inférieurs où le même organe se répète un grand nombre de fois et perd en puissance par sa diffusion, ces divers noyaux nerveux sont dans une large indépendance l'un de l'autre: chacun anime son segment de son influence propre et n'est qu'avec lenteur troublé dans ses fonctions par le désordre des segments voisins. Qu'un anneau de la Chenille perde mouvement et sensibilité, et les autres, demeurés intacts, n'en resteront pas moins longtemps encore mobiles et sensibles. Ces données suffisent pour montrer le haut intérêt qui s'attache aux procédés meurtriers de l'Hyménoptère en face de son gibier.
Mais si l'intérêt est grand, la difficulté d'observation n'est pas petite. Les moeurs solitaires des Ammophiles, leur dissémination une à une sur de grandes étendues, enfin leur rencontre presque toujours fortuite, ne permettent guère d'entreprendre avec elles, pas plus qu'avec le Sphex languedocien, des expérimentations méditées à l'avance. Il faut longtemps épier l'occasion, l'attendre avec une inébranlable patience, et savoir en profiter à l'instant même quand elle se présente, enfin au moment où vous n'y songiez plus. Cette occasion, je l'ai guettée des années et encore des années; puis un jour, tout à coup, la voilà qui se présente à mes yeux avec une facilité d'examen et une clarté de détail qui me dédommagent de ma longue attente.
Au début de mes recherches, j'ai pu assister une paire de fois au meurtre de la Chenille, et j'ai vu, autant que le permettait la rapidité de l'opération, l'aiguillon de l'Hyménoptère s'adresser une fois pour toutes, soit au cinquième, soit au sixième segment de la victime. Pour confirmer ce résultat, la pensée m'est venue de constater encore l'anneau piqué sur des Chenilles non sacrifiées sous mes yeux et dérobées aux ravisseurs occupés à les traîner au terrier; mais ce n'est pas à la loupe que je devais recourir, aucune loupe ne permettant de découvrir sur une victime la moindre trace de blessure. Voici le procédé suivi. La Chenille étant parfaitement tranquille, j'explore chaque segment avec la pointe d'une fine aiguille; et je mesure ainsi sa dose de sensibilité par le plus ou moins de signes de douleur que manifeste l'animal. Si l'aiguille pique le cinquième segment ou le sixième jusqu'à la transpercer même de part en part, la Chenille ne bouge pas. Mais si, en avant ou en arrière de ce segment insensible, on en pique même légèrement un second, la Chenille se tord et se démène, avec d'autant plus de violence que le segment exploré est plus éloigné du point de départ. Vers l'extrémité postérieure surtout, le moindre attouchement provoque des contorsions désordonnées. Le coup d'aiguillon a donc été unique, et c'est le cinquième anneau ou le sixième qui l'a reçu.
Que présentent donc de particulier ces deux segments pour être ainsi, l'un ou l'autre, le point de mire des armes du meurtrier? Dans leur organisation, rien; mais dans leur position, c'est autre chose. En laissant de côté les Chenilles arpenteuses de l'Ammophile soyeuse, je trouve, dans le gibier des autres, l'organisation suivante, en comptant la tête pour premier segment trois paires de pattes vraies placées sur les anneaux deux, trois, et quatre; quatre paires de pattes membraneuses placées sur les anneaux sept, huit, neuf et dix; enfin une dernière paire de pattes membraneuses placées sur le treizième et dernier anneau. En tout huit paires de pattes, dont les sept premières forment deux groupes puissants, l'un de trois, l'autre de quatre paires. Ces deux groupes sont séparés par deux segments sans pattes, qui sont précisément le cinquième et le sixième.
Maintenant, pour enlever à la Chenille ses moyens d'évasion, pour la rendre immobile, l'Hyménoptère ira-t-il darder son stylet dans chacun des huit anneaux pourvus d'organes locomoteurs? Prendra-t- il surtout ce luxe de précautions quand la proie est petite, toute faible? Non certes: un seul coup d'aiguillon suffira; mais il sera donné en un point central, d'où la torpeur produite par la gouttelette venimeuse puisse se propager peu et peu, dans le plus bref délai possible, au sein des segments munis de pattes. Le segment à choisir pour cette unique inoculation n'est donc pas douteux: c'est le cinquième ou le sixième, séparant les deux groupes d'anneaux locomoteurs. Le point indiqué par les déductions rationnelles est donc aussi le point adopté par l'instinct.
Disons enfin que l'oeuf de l'Ammophile est invariablement déposé sur l'anneau rendu insensible. En ce point, et en ce point seul, la jeune larve peut mordre sans provoquer des contorsions compromettantes; où la piqûre de l'aiguille ne produit rien, la morsure du vermisseau ne produira pas davantage. La proie restera ainsi immobile jusqu'à ce que le nourrisson ait pris des forces et puisse, sans danger pour lui, s'attaquer plus avant.