CHAPITRE XXX

Dans cette maison grise où j'allais entrer, maison d'un menuisier nommé Duplay, autant qu'il m'en souvient, maison très simple d'apparence, que l'ex-avocat au Parlement occupait depuis longtemps, et qu'on peut voir encore, je crois, rien ne faisait deviner la demeure du maître passager de la France, si ce n'était l'abandon même dans lequel elle semblait être. Tous les volets en étaient fermés du haut en bas. La porte cochère fermée, les persiennes de tous les étages fermées. On n'entendait sortir aucune voix de cette maison. Elle semblait aveugle et muette.

Des groupes de femmes, causant devant les portes, comme toujours à Paris durant les troubles, se montraient de loin cette maison et se parlaient à l'oreille. De temps à autre, la porte s'ouvrait pour laisser sortir un gendarme, un sans-culotte ou un espion (souvent femelle). Alors les groupes se séparaient et les parleurs rentraient vite chez eux. Les voitures faisaient un demi-cercle et passaient au pas devant la porte. On avait jeté de la paille sur le pavé. On eût dit que la peste y était.

Aussitôt que j'eus posé la main sur le marteau, la porte fut ouverte et le portier accourut avec frayeur, craignant que son marteau ne fût retombé trop lourdement. Je lui demandai sur-le-champ s'il n'était pas venu un vieillard de telle et telle façon, décrivant M. de Chénier de mon mieux. Le portier prit une figure de marbre avec une promptitude de comédien. Il secoua la tête négativement.

"Je n'ai pas vu ça", me dit-il.

J'insistai; je lui dis: "Souvenez-vous bien de tous ceux qui sont venus ce matin."—Je le pressai, je l'interrogeai, je le retournai en tous sens.

"Je n'ai pas vu ça.

Voilà tout ce que j'en pus tirer. Un petit garçon déguenillé se cachait derrière lui, et s'amusait à jeter des cailloux sur mes bas de soie. Je reconnus celui qu'on m'avait envoyé à son air méchant. Je montai chez l'incorruptible par un escalier assez obscur. Les clefs étaient sur toutes les portes on allait de chambre en chambre sans trouver personne. Dans la quatrième seulement, deux nègres assis et deux secrétaires écrivant éternellement sans lever la tête. Je jetai un coup d'oeil, en passant, sur leurs tables. Il y avait là terriblement de listes nominales. Cela me fit mal à la plante des pieds, comme la vue du sang et le bruit des chariots.

Je fus introduit en silence, après avoir marché silencieusement sur un tapis silencieux aussi, quoique fort usé.

La chambre était éclairée par un jour blafard et triste. Elle donnait sur la cour, et de grands rideaux d'un vert sombre en atténuaient encore la lumière, en assourdissaient l'air, en épaississaient les murailles. Le reflet du mur de la cour, frappé de soleil, éclairait seul cette grande chambre. Sur un fauteuil de cuir vert, devant un grand bureau d'acajou, mon second malade de la journée était assis, tenant un journal anglais d'une main, de l'autre faisant fondre le sucre dans une tasse de camomille avec une petite cuiller d'argent.

Vous pouvez très bien vous représenter Robespierre. On voit beaucoup d'hommes de bureau qui lui ressemblent, et aucun grand caractère de visage n'apportait l'émotion avec sa présence. Il avait trente-cinq ans, la figure écrasée entre le front et le menton, comme si deux mains eussent voulu les rapprocher de force au-dessus du nez. Ce visage était d'une pâleur de papier, mate et comme plâtrée. La grêle de la petite vérole y était profondément empreinte. Le sang ni la bile n'y circulaient. Ses yeux petits, mornes, éteints, ne regardaient jamais en face, et un clignotement perpétuel et déplaisant les rapetissait encore, quand, par hasard, ses lunettes vertes ne les cachaient pas entièrement. Sa bouche était contractée convulsivement par une sorte de grimace souriante, pincée et ridée, qui le fit comparer par Mirabeau à un chat qui a bu du vinaigre. Sa chevelure était pimpante, pompeuse et prétentieuse. Ses doigts, ses épaules, son cou, étaient continuellement et involontairement crispés, secoués et tordus lorsque de petites convulsions nerveuses et irritées venaient le saisir. Il était habillé dès le matin, et je ne le surpris jamais en négligé. Ce jour-là, un habit de soie jaune rayée de blanc, une veste à fleurs, un jabot, des bas de soie blancs, des souliers à boucles, lui donnaient un air fort galant.

Il se leva avec sa politesse accoutumée, et fit deux pas vers moi, en ôtant ses lunettes vertes, qu'il posa gravement sur sa table. Il me salua en homme comme il faut, s'assit encore et me tendit la main.

Moi, je ne la pris pas comme d'un ami, mais comme d'un malade, et, relevant ses manchettes, je lui tâtai le pouls.

"De la fièvre, dis-je.

—Cela n'est pas impossible" dit-il en pinçant les lèvres. Et il se leva brusquement il fit deux tours dans la chambre avec un pas ferme et vif, en se frottant les mains; puis il dit: "Bah!" et il s'assit.

"Mettez-vous là, dit-il, citoyen, et écoutez cela. N'est-ce pas étrange?"

A chaque mot, il me regardait par-dessus ses lunettes vertes.

"N'est-ce pas singulier? qu'en pensez-vous? Ce petit duc d'York qui me fait insulter dans ses papiers!"

Il frappait de la main sur la gazette anglaise et ses longues colonnes.

"Voilà une fausse colère, me dis-je; mettons-nous en garde."

Les tyrans, poursuivit-il d'une voix aigre et criarde, les tyrans ne peuvent supposer la liberté nulle part. C'est une chose humiliante pour l'humanité. Voyez cette expression répétée à chaque page. Quelle affectation!"

Et il jeta devant moi la gazette.

"Voyez, continua-t-il en me montrant du doigt le mot indiqué, voyez: Robespierre's army. Robespierre's troops! Comme si j'avais des armées! comme si j'étais roi, moi! comme si la France était Robespierre! comme si tout venait de moi et retournait à moi! Les troupes de Robespierre! Quelle injustice! Quelle calomnie! Hein?"

Puis, reprenant sa tasse de camomille et relevant ses lunettes vertes pour m'observer en dessous:

"J'espère qu'ici on ne se sert jamais de ces incroyables expressions? Vous ne les avez jamais entendues, n'est-ce pas?—Cela se dit-il dans la rue?—Non! c'est Pitt lui-même qui dicte cette opinion injurieuse pour moi!—Qui me fait donner le nom de dictateur en France? les contre-révolutionnaires, les anciens Dantonistes et les Hébertistes qui restent encore à la Convention; les fripons comme l'Hermina, que je dénoncerai à la tribune; des valets de Georges d'Angleterre, des conspirateurs qui veulent me faire haïr par le peuple, parce qu'ils savent la pureté de mon civisme et que je dénonce leurs vices tous les jours; des Verrès, des Catilina, qui n'ont cessé d'attaquer le gouver- nement républicain, comme Desmoulins, Ronsin et Chaumette.—Ces animaux immondes qu'on nomme des rois sont bien insolents de vouloir me mettre une couronne sur la tête! Est-ce pour qu'elle tombe comme la leur un jour? Il est dur qu'ils soient obéis ici par de faux républicains, par des voleurs qui me font des crimes de mes vertus.—Il y a six semaines que je suis malade, vous le savez bien, et que je ne parais plus au Comité de salut public. Où donc est ma dictature? N'importe! La coalition qui me poursuit la voit partout; je suis un surveillant trop incommode et trop intègre. Cette coalition a commencé dès le moment de la naissance du gouvernement. Elle réunit tous les fripons et les scélérats. Elle a osé faire publier dans les rues que j'étais arrêté. Tué! oui; mais arrêté? je ne le serai pas.—Cette coalition a dit toutes les absurdités; que Saint-Just voulait sauver l'aristocratie, parce qu'il est né noble.—Eh! qu'importe comment il est né, s'il vit et meurt avec les bons principes? N'est-ce pas lui qui a proposé et fait passer à la Convention le décret du bannissement des ex-nobles, en les déclarant ennemis irréconciliables de la Révolution? Cette coalition a voulu ridiculiser la fête de l'être suprême et l'histoire de Catherine Théos; cette coalition contre moi seul m'accuse de toutes les morts, ressuscite tous les stratagèmes des Brissotins: ce que j'ai dit le jour de la fête valait cependant mieux que les doctrines de Chaumette et de Fouché, n'est-ce pas?

Je fis un signe de tête; il continua.

"Je veux, moi, qu'on ôte des tombeaux leur maxime impie que la mort est un sommeil, pour y graver: La mort est le commencement de l'immortalité."

Je vis dans ces phrases le prélude d'un discours prochain. Il en essayait les accords sur moi dans la conversation, à la façon de bien des discoureurs de ma connaissance.

Il sourit avec satisfaction, et but sa tasse. Il la replaça sur son bureau avec un air d'orateur à la tribune; et, comme je n'avais pas répondu à son idée, il y revint par un autre chemin, parce qu'il lui fallait absolument réponse et flatterie.

"Je sais que vous êtes de mon avis, citoyen, quoique vous ayez bien des choses des hommes d'autrefois. Mais vous êtes pur, c'est beaucoup. Je suis bien sûr au moins que vous n'aimeriez pas plus que moi le Despotisme militaire; et, si l'on ne m'écoute pas, vous le verrez arriver: il prendra les rênes de la Révolution si je les laisse flotter, et renversera la représentation avilie.

—Ceci me paraît très juste, citoyen", répondis-je. En effet, ce n'était pas si mal, et c'était prophétique.

Il fit encore son sourire de chat.

"Vous aimeriez encore mieux mon Despotisme, à moi, j'en suis sûr, hein?"

Je dis en grimaçant aussi: "Eh!… mais!…" avec tout le vague qu'on peut mettre dans ces mots flottants.

"Ce serait, continua-t-il, celui d'un citoyen, d'un homme votre égal, qui y serait arrivé par la route de la vertu, et n'a jamais eu qu'une crainte, celle d'être souillé par le voisinage impur des hommes pervers qui s'introduisent parmi les sincères amis de l'humanité."

Il caressait de la langue et des lèvres cette jolie petite longue phrase comme un miel délicieux.

"Vous avez, dis-je, beaucoup moins de voisins à présent, n'est-ce pas? On ne vous coudoie guère."

Il se pinça les lèvres, et plaça ses lunettes vertes droit sur les yeux pour cacher le regard.

"Parce que je vis dans la retraite, dit-il, depuis quelque temps.Mais je n'en suis pas moins calomnié."

Tout en parlant, il prit un crayon et griffonna quelque chose sur un papier. J'ai appris cinq jours après que ce papier était une liste de guillotine, et ce quelque chose… mon nom.

Il sourit, et se pencha en arrière.

"Hélas! oui, calomnié, poursuivit-il car, à parler sans plaisanterie, je n'aime que l'égalité, comme vous le savez, et vous devez le voir plus que jamais à l'indignation que m'inspirent ces papiers émanés des arsenaux de la tyrannie."

Il froissa et foula avec un air tragique ces grands journaux anglais; mais je remarquai bien qu'il se gardait de les déchirer.

"Ah! Maximilien, me dis-je, tu les reliras seul plus d'une fois, et tu baiseras ardemment ces mots superbes et magiques pour toi: les troupes de Robespierre!"

Après sa petite comédie et la mienne, il se leva et marcha dans sa chambre en agitant convulsivement ses doigts, ses épaules et son cou.

Je me levai et marchai à côté de lui.

"Je voudrais vous donner ceci à lire avant de vous parler de ma santé, dit-il, et en causer avec vous. Vous connaissez mon amitié pour l'auteur. C'est un projet de Saint-Just. Vous verrez. Je l'attends ce matin; nous en causerons. Il doit être arrivé à Paris à présent, ajouta-t-il en tirant sa montre; je vais le savoir. Asseyez- vous, et lisez ceci. Je reviendrai."

Il me donna un gros cahier chargé d'une écriture hardie et hâtée, et sortit brusquement, comme s'il se fût enfui. Je tenais le cahier, mais je regardais la porte par laquelle il était sorti, et je réfléchissais à lui. Je le connaissais de longue date. Aujourd'hui je le voyais étrangement inquiet. Il allait entreprendre quelque chose ou craignait quelque entreprise. J'entrevis, dans la chambre où il passait, des figures d'agents secrets que j 'avais vues plusieurs fois à ma suite, et je remarquai un bruit de pas comme de gens qui montaient et descendaient sans cesse depuis mon arrivée. Les voix étaient très basses. J'essayai d'entendre, mais vainement, et je renonçai à écouter. J'avoue que j'étais plus près de la crainte que de la confiance. Je voulus sortir de la chambre par où j'étais entré; mais, soit méprise, soit précaution, on avait fermé la porte sur moi: j'étais enfermé.

Quand une chose est décidée, je n'y pense plus. Je m'assis, et je parcourus ce brouillon avec lequel Robespierre m'avait laissé en tête à tête.

Ce n'était rien moins, monsieur, que des institutions immuables, éternelles, qu'il s'agissait de donner à la France, et lestement préparées pour elle par le citoyen Saint-Just, âgé de vingt-six ans.

Je lus d'abord avec distraction; puis les idées me montèrent aux yeux, et je fus stupéfait de ce que je voyais.

"O naïf massacreur! ô candide bourreau! m'écriai-je involontairement, que tu es un charmant enfant! Eh! d'où viens-tu, beau berger? serait-ce pas de l'Arcadie? de quels rochers descendent tes chèvres, ô Alexis?"

Et en parlant ainsi je lisais:

"On laisse les enfants à la nature.

"Les enfants sont vêtus de toile en toutes les saisons.

"Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits, de légumes et de laitage.

"Les hommes qui auront vécu sans reproche porteront une écharpe blanche à soixante ans.

"L'homme et la femme qui s'aiment sont époux.

"S'ils n'ont point d'enfants, ils peuvent tenir leur engagement secret.

"Tout homme âgé de vingt et un ans est tenu de déclarer dans le temple quels sont ses amis.

"Les amis porteront le deuil l'un de l'autre.

"Les amis creusent la tombe l'un de l'autre.

"Les amis sont placés les uns près des autres dans les combats.

"Celui qui dit qu'il ne croit pas à l'amitié, ou qui n'a pas d'ami, est banni.

"Un homme convaincu d'ingratitude est banni."

"Quelles émigrations!" dis-je.

"Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis.

"Les meurtriers sont vêtus de noir toute leur vie, et seront mis à mort s'ils quittent cet habit."

"Âme innocente et douce, m'écriai-je, que nous sommes ingrats de t'accuser! Tes pensées sont pures comme une goutte de rosée sur une feuille de rose, et nous nous plaignons pour quelques charretées d'hommes que tu envoies au couteau chaque jour à la même heure! Et tu ne les vois seulement pas, ni ne les touches, bon jeune homme! Tu écris seulement leurs noms sur du papier!—moins que cela tu vois une liste, et tu signes!—moins que cela encore tu ne la lis pas, et tu signes!"

Ensuite je ris longtemps et beaucoup, du rire joyeux que vous savez, en parcourant ces institutions dites républicaines, et que vous pourrez lire quand vous voudrez; ces lois de l'âge d'or, auxquelles ce béat cruel voulait ployer de force notre âge d'airain. Robe d'enfant dans laquelle il voulait faire tenir cette nation grande et vieillie. Pour l'y fourrer, il coupait la tête et les bras.

Lisez cela, vous le pourrez plus à votre aise que je ne le pouvais dans la chambre de Robespierre; et si vous pensez, avec votre habituelle pitié, que ce jeune homme était à plaindre, en vérité vous me trouverez de votre avis cette fois, car la folie est la plus grande des infortunes.

Hélas il y a des folies sombres et sérieuses, qui ne jettent les hommes dans aucun discours insensé, qui ne les sortent guère du ton accoutumé du langage des autres, qui laissent la vue claire, libre et précise de tout, hors celle d'un point sombre et fatal. Ces folies sont froides, ces folies sont posées et réfléchies. Elles singent le sens commun à s'y méprendre, elles effrayent et imposent, elles ne sont pas facilement découvertes, leur masque est épais, mais elles sont.

Et que faut-il pour les donner? Un rien, un petit déplacement imprévu dans la position d'un rêveur trop précoce.

Prenez au hasard, au fond d'un collège, quelque grand jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, tout plein de ses Spartiates et de ses Romains délayés dans de vieilles phrases, tout roide de son droit ancien et de son droit moderne, ne connaissant du monde actuel et de ses moeurs que ses camarades et leurs moeurs, bien irrité de voir passer des voitures où il ne monte pas, méprisant les femmes parce qu'il ne connaît que les plus viles, et confondant les faiblesses de l'amour tendre et élégant avec les dévergondages crapuleux de la rue; jugeant tout un corps d'après un membre, tout un sexe d'après un être, et s'étudiant à former dans sa tête quelque synthèse universelle bonne à faire de lui un sage profond pour toute sa vie; prenez-le dans ce moment, et faites-lui cadeau d'une petite guillotine en lui disant:

"Mon petit ami, voici un instrument au moyen duquel vous vous ferez obéir de toute la nation; il ne s'agit que de tirer cela et de pousser ceci. C'est bien simple."

Après avoir un peu réfléchi, il prendra d'une main son papier d'écolier et de l'autre le joujou; et voyant qu'en effet on a peur, il tirera et poussera jusqu'à ce qu'on l'écrase lui et sa mécanique.

Et à peine s'il sera un méchant homme.—Non; il sera même, à la rigueur, un homme vertueux. Mais c'est qu'il aura tant lu dans de beaux livres: juste sévérité; salutaire massacre; et de vos plus chers parents saintement homicides, et périsse l'univers plutôt qu'un principe! et surtout: la vertu expiatrice de l'effusion du sang; idée monstrueuse, fille de la crainte, que, ma foi! il croit en lui et, tout en répétant à lui-même: Justum et tenacem propositi virum, il arrive à l'impassibilité des douleurs d'autrui, il prend cette impassibilité pour grandeur et courage, et… il exécute.

Tout le malheur sera dans le tour de roue de la Fortune qui l'aura mis en haut et lui aura trop tôt donné cette chose fatale entre toutes: LE POUVOIR.

Ici le Docteur-Noir s'interrompit, et reprit après un moment de stupeur et de réflexion:

—Un des mots que ma bouche vient de prononcer m'a tout à coup arrêté, monsieur, et me force de contempler avec effroi deux pensées extrêmes qui viennent de se toucher et de s'unir devant moi, sur mes pas.

En ce temps-là même dont je parle, au temps du vertueux Saint-Just (car il était, dit-on, sans vices, sinon sans crimes), vivait et écrivait un autre homme vertueux, implacable adversaire de la Révolution. Cet autre Esprit sombre, Esprit falsificateur, je ne dis pas faux, car il avait conscience du vrai; cet Esprit obstiné, impitoyable, audacieux et subtil, armé comme le sphinx, jusqu'aux ongles et jusqu'aux dents, de sophismes métaphysiques et énigmatiques, cuirassé de dogmes de fer, empanaché d'oracles nébuleux et foudroyants; cet autre Esprit grondait comme un orage prophétique et menaçant, et tournait autour de la France. Il avait nom: Joseph de Maistre.

Or, parmi beaucoup de livres sur l'avenir de la France, deviné phase par phase; sur le gouvernement temporel de la Providence, sur le principe générateur des constitutions, sur le Pape, sur les décrets de l'injustice divine et sur l'inquisition; voulant démontrer, sonder, dévoiler aux yeux des hommes les sinistres fondations qu'il donnait (problème éternel!) à l'Autorité de l'homme sur l'homme, voici en substance ce qu'il écrivait:

La chair est coupable, maudite, et ennemie de Dieu.—Le sang est un fluide vivant. Le ciel ne peut être apaisé que par le sang. —L'innocent peut payer pour le coupable. Les anciens croyaient que les dieux accouraient partout où le sang coulait sur les autels; les premiers docteurs chrétiens crurent que les anges accouraient partout où coulait le sang de la véritable victime.—L'effusion du sang est expiatrice. Ces vérités sont innées.—La Croix atteste le SALUT PAR LE SANG.

Et, depuis, Origène a dit justement qu'il y avait deux Rédemptions: celle du Christ qui racheta l'univers, et les Rédemptions diminuées, qui rachètent par le sang celui des nations. Ce sacrifice sanglant de quelques hommes pour tous se perpétuera jusqu'à la fin du monde. Et les nations pourront se racheter éternellement par la substitution des souffrances expiatoires.

C'était ainsi qu'un homme doué des plus hardies et des plus trompeuses imaginations philosophiques qui jamais aient fasciné l'Europe, était arrivé à rattacher au pied même de la Croix le premier anneau d'une chaîne effrayante et interminable de sophismes ambitieux et impies, qu'il semblait adorer consciencieusement, et qu'il avait fini peut-être par regarder du fond du coeur comme les rayons d'une sainte vérité. C'était à genoux sans doute et en se frappant la poitrine qu'il s'écriait:

"La terre, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin jusqu'à l'extinction du mal!—Le bourreau est la pierre angulaire de la société: sa mission est sacrée.—L'inquisition est bonne, douce et conservatrice.

"La bulle In coena Domini est de source divine; c'est elle qui excommunie les hérétiques et les appelants aux futurs conciles. Eh! pourquoi un concile, grand Dieu! quand le pilori suffit!

"Le sentiment de la terreur d'une puissance irritée a toujours subsisté.

"La guerre est divine: elle doit régner éternellement pour purger le monde.—Les races sauvages sont dévouées et frappées d'anathème. J'ignore leur crime, ô Seigneur! mais, puisqu'elles sont malheureuses et insensées, elles sont criminelles et justement punies de quelque faute d'un ancien chef. Les Européens, au siècle de Colomb, eurent raison de ne pas les compter dans l'espèce humaine comme leurs semblables.

"La Terre est un autel qui doit être éternellement imbibé de sang."

O Pieux Impie! qu'avez-vous fait?

Jusqu'à cet Esprit falsificateur, l'idée de la Rédemption de la race coupable s'était arrêtée au Calvaire. Là, Dieu immolé par Dieu avait lui-même crié: Tout est consommé.

N'était-ce pas assez du sang divin pour le salut de la chair humaine?

Non.—L'orgueil humain sera éternellement tourmenté du désir de trouver au Pouvoir temporel absolu une base incontestable, et il est dit que toujours les sophistes tourbillonneront autour de ce problème, et s'y viendront brûler les ailes. Qu'ils soient tous absous, excepté ceux qui osent toucher à la vie! la vie, le feu sacré, le feu trois fois saint, que le Créateur lui seul a le droit de reprendre! droit terrible de la peine sinistre, que je conteste même à la justice!

Non.—Il a fallu à l'impitoyable sophistiqueur souffler, comme un alchimiste patient, sur la poussière des premiers livres, sur les cendres des premiers docteurs, sur la poudre des bûchers indiens et des repas anthropophages, pour en faire sortir l'étincelle incendiaire de la fatale idée.—Il lui a fallu trouver et écrire en relief les paroles de cet Origène, qui fut un Abeilard volontaire: première immolation et premier sophisme, dont il crut découvrir aussi le principe dans l'Évangile; cet obscur et paradoxal Origène, docteur en l'an 190 de J.-C., dont les principes à demi platoniciens furent loués depuis sa mort par six saints (parmi eux saint Athanase et saint Chrysostome), et condamnés par trois saints, un empereur et un pape (parmi eux saint Jérôme et Justinien).—Il a fallu que le cerveau de l'un des derniers catholiques fouillât bien avant dans le crâne de l'un des premiers chrétiens pour en tirer cette fatale théorie de la réversibilité et du salut par le sang. Et cela pour replâtrer l'édifice démantelé de l'Église romaine et l'organisation démembrée du moyen âge! Et cela tandis que l'inutilité du sang pour la fondation des systèmes et des pouvoirs se démontrait tous les jours en place publique de Paris! Et cela tandis qu'avec les mêmes axiomes quelques scélérats, lui-même l'écrivait, renversaient quelques scélérats en disant aussi: l'Éternel, la Vertu, la Terreur!

Armez de couteaux aussi tranchants ces deux Autorités, et dites-moi laquelle imbibera l'autel avec le plus large arrosoir de sang!

Et prévoyait-il, le prophète orthodoxe, que de son temps même croîtrait et se multiplierait à l'infini la monstrueuse famille de ses Sophismes, et que, parmi les petits de cette tigresse race, il s'en trouverait dont le cri serait celui-ci:

"Si la substitution des souffrances expiatoires est juste, ce n'est pas assez, pour le salut des peuples, des substitutions et des dévouements volontaires et très rares. L'innocent immolé pour le coupable sauve sa nation; donc il est juste et bon qu'il soit immolé par elle et pour elle; et lorsque cela fut, cela fut bien."

Entendez-vous le cri de la bête carnassière, sous la voix de l'homme? —Voyez-vous par quelles courbes, partis de deux points opposés, ces purs idéologues sont arrivés d'en bas et d'en haut à un même point où ils se touchent: à l'échafaud? Voyez-vous comme ils honorent et caressent le Meurtre?—Que le Meurtre est beau, que le Meurtre est bon, qu'il est facile et commode, pourvu qu'il soit bien interprété! Comme le Meurtre peut devenir joli en des bouches bien faites et quelque peu meublées de paroles impudentes et d'arguties philosophiques! Savez-vous s'il se naturalise moins sur ces langues parleuses que sur celles qui lèchent le sang? Pour moi je ne le sais pas.

Demandez-le (si cela s'évoque) aux massacreurs de tous les temps. Qu'ils viennent de l'Orient et de l'Occident! Venez en haillons, venez en soutane, venez en cuirasse, venez, tueurs d'un homme et tueurs de cent mille; depuis la Saint-Barthélemy jusqu'aux septembrisades, de Jacques Clément et de Ravaillac à Louvel, de des Adrets et Montluc à Marat et Schneider; venez, vous trouverez ici des amis, mais je n'en serai pas.

Ici le Docteur-Noir rit longtemps; puis il soupira en se recueillant et reprit…

—Ah! monsieur, c'est ici surtout qu'il faut, comme vous, prendre en pitié.

Dans cette violente passion de tout rattacher, à tout prix, à une cause, à une synthèse, de laquelle on descend à tout, et par laquelle tout s'explique, je vois encore l'extrême faiblesse des hommes qui, pareils à des enfants qui vont dans l'ombre, se sentent tous saisis de frayeur, parce qu'ils ne voient pas le fond de l'abîme que ni Dieu créateur ni Dieu sauveur n'ont voulu nous faire connaître. Ainsi je trouve que ceux-là mêmes qui se croient les plus forts, en construisant le plus de systèmes, sont les plus faibles et les plus effrayés de l'analyse, dont ils ne peuvent supporter la vue, parce qu'elle s'arrête à des effets certains, et ne contemple qu'à travers l'ombre, dont le ciel a voulu l'envelopper, la Cause… la Cause pour toujours incertaine.

Or, je vous le dis, ce n'est pas dans l'Analyse que les esprits justes, les seuls dignes d'estime, ont puisé et puiseront jamais les idées durables, les idées qui frappent par le sentiment de bien-être que donne la rare et pure présence du vrai.

L'Analyse est la destinée de l'éternelle ignorante, l'Âme humaine.

L'Analyse est une sonde. Jetée profondément dans l'Océan, elle épouvante et désespère le Faible; mais elle rassure et conduit le Fort, qui la tient fermement en main.

Ici le Docteur-Noir, passant les doigts sur son front et ses yeux, comme pour oublier, effacer, ou suspendre ses méditations intérieures, reprit ainsi le fil de son récit:

J'avais fini par m'amuser des Institutions de Saint-Just, au point d'oublier totalement le lieu où j'étais. Je me plongeai avec délices dans une distraction complète, ayant dès longtemps fait l'abnégation totale d'une vie qui fut toujours triste. Tout à coup la porte par laquelle j'étais entré s'ouvrit encore. Un homme de trente ans environ, d'une belle figure, d'une taille haute, l'air militaire et orgueilleux, entra sans beaucoup de cérémonie. Ses bottes à l'écuyère, ses éperons, sa cravache, son large gilet blanc ouvert, sa cravate noire dénouée, l'auraient fait prendre pour un jeune général.

"Ah! tu ne sais donc pas si on peut lui parler? dit-il en continuant de s'adresser au nègre qui lui avait ouvert la porte. Dis-lui que c'est l'auteur de Caïus Gracchus et de Timoléon."

Le nègre sortit, ne répondit rien et l'enferma avec moi. L'ancien officier de dragons en fut quitte pour sa fanfaronnade, et entra jusqu'à la cheminée en frappant du talon.

"Y a-t-il longtemps que tu attends, citoyen? me dit-il. J'espère que, comme représentant, le citoyen Robespierre me recevra bientôt et m'expédiera avant les autres. Je n'ai qu'un mot à lui dire, moi."

Il se retourna et arrangea ses cheveux devant la glace. "Je ne suis pas un solliciteur, moi.—Moi, je dis tout haut ce que je pense, et, sous le régime des tyrans Bourbons comme sous celui-ci, je n'ai pas fait mystère de mes opinions, moi."

Je posai mes papiers sur la table, et je le regardai avec un air de surprise qui lui en donna un peu à lui-même.

"Je n'aurais pas cru, lui dis-je sans me déranger, que vous vinssiez ainsi pour votre plaisir."

Il quitta tout d'un coup son air de matador, et se mit dans un fauteuil près de moi:

"Ah çà! franchement, me dit-il à voix basse, êtes-vous appelé comme je le suis, je ne sais pourquoi?"

Je remarquai en cette occasion ce qui arrivait souvent alors, c'est que le tutoiement était une sorte de langage de comédie qu'on récitait comme un rôle, et que l'on quittait pour parler sérieusement.

"Oui, lui dis-je, je suis appelé, mais comme les médecins le sont souvent cela m'inquiète peu, pour moi, du moins, ajoutai-je en appuyant sur ces derniers mots.

—Ah! pour vous!" me dit-il en époussetant ses bottes avec sa cravache.

Puis il se leva et marcha dans la chambre en toussant avec un peu de mauvaise humeur.

Il revînt.

"Savez-vous s'il est en affaire? me dit-il.

—Je le suppose, répondis-je, citoyen Chénier."

Il me prit la main impétueusement.

"Çà, me dit-il, vous ne m'avez pas l'air d'un espion. Qu'est-ce que l'on me veut ici? Si vous savez quelque chose, dites-le-moi."

J'étais sur les épines; je sentais qu'on allait entrer, que peut- être on voyait, que certainement on écoutait. La Terreur était dans l'air, partout, et surtout dans cette chambre. Je me levai et marchai, pour qu'au moins on entendît de longs silences, et que la conversation ne parût pas suivie. Il me comprit et marcha dans la chambre dans le sens opposé. Nous allions d'un pas mesuré, comme deux soldats en faction qui se croisent; chacun de nous prit, aux yeux l'un de l'autre, l'air de réfléchir en lui-même, et disait un mot en passant; l'autre répondait en passant.

Je me frottai les mains.

"Il se pourrait, dis-je assez bas, en ne faisant semblant de rien et allant de la porte à la cheminée, qu'on nous eût réunis à dessein." Et très haut:

"Joli appartement!"

Il revint de la cheminée à la porte, et, en me rencontrant au milieu, dit:

"Je le crois." Puis en levant la tête: "Cela donne sur la cour."

Je passai.

"J'ai vu votre père et votre frère, ce matin" dis-je. Et en criant:"Quel beau temps il fait!"

Il repassa.

"Je le savais; mon père et moi nous ne nous voyons plus, et j'espère qu'André ne sera pas longtemps là.—Un ciel magnifique."

Je le croisai encore.

"Tallien, dis-je, Courtois, Barras, Clauzel, sont de bons citoyens."Et avec enthousiasme: "C'est un beau sujet que Timoléon!"

Il me croisa en revenant.

"Et Barras, Collot-d'Herbois, Loiseau, Bourdon, Barrère, Boissy- d'Anglas…—J'aimais encore mieux mon Fénelon."

Je hâtai la marche.

"Ceci peut durer encore quelques jours.—On dit les vers bien beaux." Il vint à grands pas et me coudoya.

"Les triumvirs ne passeront pas quatre jours.—Je l'ai lu chez la citoyenne Vestris."

Cette fois, je lui serrai la main en traversant.

"Gardez-vous de nommer votre frère, on n'y pense pas.—On dit le dénouement bien beau."

A la dernière passe, il me reprit chaudement la main.

"Il n'est sur aucune liste; je ne le nommerai pas.—Il faut faire le mort. Le 9, je l'irai délivrer de ma main.—Je crains qu'il ne soit trop prévu."

Ce fut la dernière traversée. On ouvrit; nous étions aux deux bouts de la chambre.

Robespierre entra, il tenait Saint-Just par la main; celui-ci, vêtu d'une redingote poudreuse, pâle et défait, arrivait à Paris. Robespierre jeta sur nous deux un coup d'oeil rapide sous ses lunettes, et la distance où il nous vit l'un de l'autre me parut lui plaire; il sourit en pinçant les lèvres.

"Citoyens, voici un voyageur de votre connaissance" dit-il.

Nous nous saluâmes tous trois, Joseph Chénier fronçant le sourcil, Saint-Just avec un signe de tête brusque et hautain, moi gravement comme un moine.

Saint-Just s'assit à côté de Robespierre, celui-ci sur son fauteuil de cuir, devant son bureau, nous en face. Il y eut un long silence. Je regardai les trois personnages tour à tour. Chénier se renversait et se balançait avec un air de fierté, mais un peu d'embarras, sur sa chaise, comme rêvant à mille choses étrangères. Saint-Just, l'air parfaitement calme, penchait sur l'épaule sa belle tête mélancolique, régulière et douce, chargée de cheveux châtains flottants et bouclés; ses grands yeux s'élevaient au ciel, et il soupirait. Il avait l'air d'un jeune saint.—Les persécuteurs prennent souvent des manières de victimes. Robespierre nous regardait comme un chat ferait de trois souris qu'il aurait prises.

"Voilà, dit Robespierre d'un air de fête, notre ami Saint-Just qui revient de l'armée. Il y a écrasé la trahison, il en fera autant ici. C'est une surprise, on ne l'attendait pas, n'est-ce pas, Chénier?"

Et il le regarda de côté, comme pour jouir de sa contrainte.

"Tu m'as fait demander, citoyen? dit Marie-Joseph Chénier avec humeur; si c'est pour affaire, dépêchons-nous, on m'attend à la Convention.

—Je voulais, dit Robespierre d'un air empesé en me désignant, te faire rencontrer avec cet excellent homme qui porte tant d'intérêt à ta famille."

J'étais pris. Marie-Joseph et moi nous nous regardâmes, et nous nous révélâmes toutes nos craintes par ce coup d'oeil. Je voulus rompre les chiens.

"Ma foi, dis-je, j'aime les lettres, moi, et Fénelon…

—Ah! à propos, interrompit Robespierre, je te fais compliment, Chénier, du succès de ton Timoléon dans les ci-devant salons où tu en fais la lecture.—Tu ne connais pas cela, toi?" dit-il à Saint-Just avec ironie.

Celui-ci sourit d'un air de mépris, et se mit à secouer la poussière de ses bottes avec le pan de sa longue redingote, sans daigner répondre.

"Bah! bah! dit Joseph Chénier en me regardant, c'est trop peu de chose pour lui."

Il voulait dire cela avec indifférence, mais le sang d'auteur lui monta aux joues.

Saint-Just, aussi parfaitement calme qu'à l'ordinaire, leva les yeux sur Chénier, et le contempla comme avec admiration.

"Un membre de la Convention qui s'amuse à cela en l'an II de laRépublique me paraît un prodige, dit-il.

—Ma foi, quand on n'a pas la haute main dans les affaires, dit Joseph Chénier, c'est encore ce qu'on peut faire de mieux pour la nation.

Saint-Just haussa les épaules.

Robespierre tira sa montre, comme attendant quelque chose, et dit d'un air pédant:

"Tu sais, citoyen Chénier, mon opinion sur les écrivains. Je t'excepte, parce que je connais tes vertus républicaines; mais, en général, je les regarde comme les plus dangereux ennemis de la patrie. Il faut une volonté une. Nous en sommes là. Il la faut républicaine, et pour cela il ne faut que des écrivains républicains; le reste corrompt le peuple. Il faut le rallier, ce peuple, et vaincre les bourgeois, de qui viennent nos dangers intérieurs. Il faut que le peuple s'allie à la Convention et elle à lui; que les sans-culottes soient payés et tolérés, et restent dans les villes. Qui s'oppose à mes vues? Les écrivains, les faiseurs de vers qui font du dédain rimé, qui crient: O mon âme! fuyons dans les déserts; ces gens-là découragent. La Convention doit traiter tous ceux qui ne sont pas utiles à la République comme des contre-révolutionnaires.

—C'est bien sévère, dit Marie-Joseph assez effrayé, mais plus piqué encore.

—Oh! je ne parle pas pour toi, poursuivit Robespierre d'un ton mielleux et radouci; toi, tu as été un guerrier, tu es législateur, et, quand tu ne sais que faire, Poète.

—Pas du tout! pas du tout! dit Joseph, singulièrement vexé; je suis au contraire né Poète, et j'ai perdu mon temps à l'armée et à la Convention." J'avoue que, malgré la gravité de la situation, je ne pus m'empêcher de sourire de son embarras.

Son frère aurait pu parler ainsi; mais Joseph, selon moi, se trompait un peu sur lui-même; aussi l'Incorruptible, qui était au fond de mon avis, poursuivit pour le tourmenter: "Allons! allons! dit-il avec une galanterie fausse et fade, allons, tu es trop modeste, tu refuses deux couronnes de Laurier pour une couronne de Roses pompon.

—Mais il me semblait que tu aimais ces fleurs-là toi-même autrefois, citoyen! dit Chénier; j 'ai lu de toi des couplets fort agréables sur une coupe et un festin. Il y avait

O Dieux! que vois-je, mes amis?Un crime trop notoire.O malheur affreux!O scandale honteux!J'ose le dire à peine;Pour vous j'en rougis,Pour moi j'en gémis,Ma coupe n'est pas pleine.

"Et puis un certain madrigal où il y avait:

Garde toujours ta modestie;Sur le pouvoir de tes appasDemeure toujours alarmée:Tu n'en seras que mieux aiméeSi tu crains de ne l'être pas.

"C'était joli! et nous avons aussi deux discours sur la peine de mort, l'un contre, l'autre pour; et puis un éloge de Gresset, où il y avait cette belle phrase, que je me rappelle encore tout entière:

"Oh! lisez le Vert-Vert, vous qui aspirez au mérite de badiner et d'écrire avec grâce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement, et vous connaîtrez de nouvelles sources de plaisirs. Oui, tant que la langue française subsistera, le Vert-Vert trouvera des admirateurs. Grâce au pouvoir du génie, les aventures d'un perroquet occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de héros est restée plongée dans un éternel oubli, parce qu'elle n'a point trouvé une plume digne de célébrer ses exploits; mais toi, heureux Vert-Vert, ta gloire passera à la postérité la plus reculée! O Gresset! tu fus le plus grand des poètes!—répandons des fleurs, etc., etc., etc."

"C'était fort agréable.

"J'ai encore cela chez moi, imprimé sous le nom de M. deRobespierre, avocat en parlement."

L'homme n'était pas commode à persifler. Il fit de sa face de chat une face de tigre, et crispa les ongles.

Saint-Just, ennuyé, et voulant l'interrompre, lui prit le bras.

"A quelle heure t'attend-on aux Jacobins?

—Plus tard, dit Robespierre avec humeur; laisse-moi, je m'amuse."

Le rire dont il accompagna ce mot fit claquer ses dents.

"J'attends quelqu'un, ajouta-t-il.—Mais toi, Saint-Just, que fais-tu des Poètes?

—Je te l'ai lu, dit Saint-Just, ils ont un dixième chapitre de mes institutions.

—Eh bien! qu'y font-ils?"

Saint-Just fit une moue de mépris, et regarda autour de lui à ses pieds, comme s'il eût cherché une épingle perdue sur le tapis.

"Mais… dit-il, des hymnes qu'on leur commandera le premier jour de chaque mois, en l'honneur de l'Éternel et des bons citoyens, comme le voulait Platon. Le 1er de Germinal, ils célébreront la nature et le peuple; en Floréal, l'amour et les époux; en Prairial, la victoire; en Messidor, l'adoption; en Thermidor, la jeunesse; en Fructidor, le bonheur; en Vendémiaire, la vieillesse; en Brumaire, l'âme immortelle; en Primaire, la sagesse; en Nivôse, la patrie; en Pluviôse, le travail, et en Ventôse, les amis."

Robespierre applaudit.

"C'est parfaitement réglé, dit-il.

—Et: l'inspiration ou la mort", dit Joseph Chénier en riant.

Saint-Just se leva gravement.

"Eh! pourquoi pas, dit-il, si leurs vertus patriotiques ne les enflamment pas! Il n'y a que deux principes: la Vertu ou la Terreur."

Ensuite il baissa la tête, et demeura tranquillement le dos à la cheminée, comme ayant tout dit, et convaincu dans sa conscience qu'il savait toutes choses. Son calme était parfait, sa voix inaltérable et sa physionomie candide, extatique et régulière.

"Voilà l'homme que j'appellerais un Poète, dit Robespierre en le montrant, il voit en grand, lui; il ne s'amuse pas à des formes de style plus ou moins habiles; il jette des mots comme des éclairs dans les ténèbres de l'avenir, et il sent que la destinée des hommes secondaires qui s'occupent du détail des idées est de mettre en oeuvre les nôtres; que nulle race n'est plus dangereuse pour la liberté, plus ennemie de l'égalité, que celle des aristocrates de l'intelligence, dont les réputations isolées exercent une influence partielle, dangereuse, et contraire à l'unité qui doit tout régir."

Après sa phrase, il nous regarda.—Nous nous regardions.—Nous étions stupéfaits. Saint-Just approuvait du geste, et caressait ces opinions jalouses et dominatrices, opinions que se feront toujours les pouvoirs qui s'acquièrent par l'action et le mouvement, pour tacher de dompter ces puissances mystérieuses et indépendantes qui ne se forment que par la méditation qui produit leurs oeuvres, et l'admiration qu'elles excitent.

Les parvenus, favoris de la fortune, seront éternellement irrités, comme Aman, contre ces sévères Mardochées qui viennent s'asseoir, couverts de cendre, sur les degrés de leurs palais, refusant seuls de les adorer, et les forçant parfois de descendre de leur cheval et de tenir en main la bride du leur.

Joseph Chénier ne savait comment revenir de l'étonnement où il était d'entendre de pareilles choses. Enfin le caractère emporté de sa famille prit le dessus.

"Au fait, me dit-il, j'ai connu dans ma vie des poètes à qui il ne manquait pour l'être qu'une chose, c'était la poésie."

Robespierre cassa une plume dans ses doigts et prit un journal, comme n'ayant pas entendu.

Saint-Just, qui était au fond assez naïf et tout d'une pièce comme un écolier non dégrossi, prit la chose au sérieux, et il se mit à parler de lui même avec une satisfaction sans bornes et une innocence qui m'affligeait pour lui:

"Le citoyen Chénier a raison, dit-il en regardant fixement le mur devant lui, sans voir autre chose que son idée: je sens bien que j'étais poète, moi, quand j'ai dit:

"Les grands hommes ne meurent pas dans leur lit.—Et—Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau.—Et—Je méprise la poussière qui me compose, et qui vous parle.—Et—La société n'est pas l'ouvrage de l'homme.—Et—Le bien même est souvent un moyen d'intrigue; soyons ingrats si nous voulons sauver la patrie.

—Ce sont, dis-je, belles maximes et paradoxes plus ou moins spartiates et non plus ou moins connus, mais non de la poésie."

Saînt-Just me tourna le dos brusquement et avec humeur.

Nous nous tûmes tous quatre.

La conversation en était arrivée à ce point où l'on ne pouvait plus ajouter un mot qui ne fût un coup, et Marie-Joseph et moi n'étions pas les plus accoutumés à frapper.

Nous sortîmes d'embarras d'une manière imprévue, car tout à coup Robespierre prit une petite clochette sur son bureau et sonna vivement. Un nègre entra et introduisit un homme âgé, qui, à peine laissé dans la chambre, resta saisi d'étonnement et d'effroi.

"Voici encore quelqu'un de votre connaissance, dit Robespierre; je vous ai préparé à tous une petite entrevue."

C'était M. de Chénier en présence de son fils. Je frémis de tout mon corps. Le père recula. Le fils baissa les yeux, puis me regarda. Robespierre riait. Saint-Just le regardait pour deviner.

Ce fut le vieillard qui rompit le silence le premier. Tout dépendait de lui, et personne ne pouvait plus le faire taire ou le faire parler. Nous attendîmes, comme on attend un coup de hache.

Il s'avança avec dignité vers son fils.

"Il y a longtemps que je ne vous ai vu, Monsieur, dit-il; je vous fais l'honneur de croire que vous venez pour le même motif que moi."

Ce Marie-Joseph Chénier, si hautain, si grand, si fort, si farouche, était ployé en deux par la contrainte et la douleur.

"Mon père, dit-il lentement, en pesant sur chaque syllabe, mon Dieu! mon père, avez-vous bien réfléchi à ce que vous allez dire?"

Le père ouvrit la bouche, le fils se hâta de parler haut pour étouffer sa voix.

"Je sais… je devine… à peu près… à peu de chose près l'affaire…"

Et se tournant vers Robespierre en souriant:

"Affaire bien légère, futile, en vérité…"

Et à son père:

"Dont vous voulez parler. Mais je crois que vous auriez pu me la remettre entre les mains. Je suis député… moi… Je sais…

—Monsieur, je sais ce que vous êtes, dit M. de Chénier…

—Non, en vérité, dit Joseph en s'approchant, vous n'en savez rien, absolument rien. Il y a si longtemps, citoyens, qu'il n'a voulu me voir, mon pauvre père! Il ne sait pas seulement ce qui se passe dans la République. Je suis sûr que ce qu'il vient de vous dire, il n'en est pas même bien certain."

Et il lui marcha sur le pied. Mais le vieillard se recula de lui.

"C'est votre devoir, Monsieur, que je veux remplir moi-même, puisque vous ne le faites pas.

—Oh ! Dieu du ciel et de la terre! s'écria Marie-Joseph au supplice.

—Ne sont-ils pas curieux tous les deux? dit Robespierre à Saint- Just d'une voix aigre et en jouissant horriblement. Qu'ont-ils donc à crier tant?

—J'ai, dit le vieux père en s'avançant vers Robespierre, j'ai le désespoir dans le coeur en voyant…"

Je me levai pour l'arrêter par le bras.

"Citoyen, dit Joseph Chénier à Robespierre, permets-moi de te parler en particulier, ou d'emmener mon père d'ici un moment. Je le crois malade et un peu troublé.

—Impie, dit le vieillard, veux-tu être aussi mauvais fils que mauvais…?

—Monsieur, dis-je en lui coupant la parole, il était inutile de me consulter ce matin.

—Non, non! dit Robespierre avec sa voix aiguë et son incroyable sang-froid; non, ma foi, je ne veux pas que ton père me quitte, Chénier! Je lui ai donné audience; il faut bien que j'écoute.

—Et pourquoi donc veux-tu qu'il s'en aille?—Que crains-tu donc qu'il m'apprenne?—Ne sais-je pas à peu près tout ce qui se passe, et même tes ordonnances du matin, docteur?

—C'est fini!" dis-je en retombant accablé sur ma chaise.

Marie-Joseph, par un dernier effort, s'avança hardiment et se plaça de force entre son père et Robespierre.

"Après tout, dit-il à celui-ci, nous sommes égaux, nous sommes frères, n'est-ce pas? Eh bien, moi, je puis te dire, citoyen, des choses que tout autre qu'un représentant à la Convention nationale n'aurait pas le droit de te dire, n'est-ce pas?—Eh bien, je te dis que mon bon père que voici, mon bon vieux père, qui me déteste à présent, parce que je suis député, va te conter quelque affaire de

famille bien au-dessous de tes graves occupations, vois-tu, citoyen Robespierre! Tu as de grandes affaires, toi, tu es seul, tu marches seul; toutes ces choses d'intérieur, ces petites brouilleries, tu les ignores, heureusement pour toi. Tu ne dois pas t'en occuper."

Et il le pressait par les deux mains.

"Non, je ne veux pas absolument que tu l'écoutes, vois-tu; je ne veux pas." Et, faisant le rieur: "Mais c'est que ce sont de vraies niaiseries qu'il va te dire."

Et en bavardant plus bas:

"Quelque plainte de ma conduite passée, de vieilles, vieilles idées monarchiques qu'il a. Je ne sais quoi, moi. Écoute, mon ami, toi, notre grand citoyen, notre maître!—oui, je le pense franchement, notre maître!—va, va à tes affaires, à l'Assemblée où l'on t'écoute; —ou plutôt, tiens, renvoie-nous.—Oui, tiens, franchement, mets-nous à la porte nous sommes de trop.—Messieurs, nous sommes indiscrets, partons."

Il prenait son chapeau, pâle et haletant, couvert de sueur, tremblant.

"Allons, docteur; allons, mon père, j'ai à vous parler. Nous sommes indiscrets.—Et Saint-Just, donc, qui arrive de si loin pour le voir! de l'armée du Nord! N'est-il pas vrai, Saint-Just?"

Il allait, il venait, il avait les larmes aux yeux; il prenaitRobespierre par le bras, son père par les épaules il était fou.

Robespierre se leva, et, avec un air de bonté perfide, tendit la main au vieillard par-devant son fils.—Le père crut tout sauvé; nous sentîmes tout perdu. M. de Chénier s'attendrit de ce seul geste, comme font les vieillards faibles.

"Oh! vous êtes bon! s'écria-t-il. C'est un système que vous avez, n'est-ce pas? c'est un système qui fait qu'on vous croit mauvais. Rendez-moi mon fils aîné, Monsieur de Robespierre! Rendez-le-moi, je vous en conjure; il est à Saint-Lazare. C'est bien le meilleur des deux, allez; vous ne le connaissez pas! il vous admire beaucoup, et il admire tous ces messieurs aussi; il m'en parle souvent. Il n'est point exagéré du tout, quoi qu'on ait pu vous dire. Celui-ci a peur de se compromettre, et ne vous a pas parlé; mais moi, qui suis père, Monsieur, et qui suis bien vieux, je n'ai pas peur. D'ailleurs, vous êtes un homme comme il faut, il ne s'agit que de voir votre air et vos manières; et avec un homme comme vous on s'entend toujours, n'est- ce pas?"

Puis à son fils:

"Ne me faites point de signes! ne m'interrompez pas! vous m'importunez! laissez Monsieur agir selon son coeur il s'entend un peu mieux que vous en gouvernement, peut-être! Vous avez toujours été jaloux d'André, dès votre enfance. Laissez-moi, ne me parlez pas."

Le malheureux frère! il n'aurait pas parlé, il était muet de douleur, et moi aussi.

"Ah! dit Robespierre en s'asseyant et ôtant ses lunettes paisiblement et avec soulagement; voilà donc leur grande affaire! Dis donc, Saint- Just! ne s'imaginaient-ils pas que j'ignorais l'emprisonnement du petit frère? Ces gens-là me croient fou, en vérité. Seulement il est bien vrai que je ne me serais pas occupé de lui d'ici a quelques jours. Eh bien, ajouta- t-il en prenant sa plume et griffonnant, on va faire passer l'affaire de ton fils.

—Voilà! dis-je en étouffant.

—Comment! passer? dit le père interdit.

—Oui, citoyen, dit Saint-Just en lui expliquant froidement la chose, passer au tribunal révolutionnaire, où il pourra se défendre.

—Et André? dit M. de Chénier.

—Lui, répondit Saint-Just, à la Conciergerie.

—Mais il n'y avait pas de mandat d'arrêt contre André! dit son père.

—Eh bien, il dira cela au tribunal, répondit Robespierre; tant mieux pour lui."

Et en parlant il écrivait toujours.

"Mais à quoi bon l'y envoyer? disait le pauvre vieillard.

—Pour qu'il se justifie, répondait aussi froidement Robespierre, écrivant toujours.

—Mais l'écoutera-t-on?" dit Marie-Joseph.

Robespierre mit ses lunettes et le regarda fixement: ses yeux luisaient sous leurs yeux verts comme ceux des hiboux.

"Soupçonnes-tu l'intégrité du tribunal révolutionnaire?" dit-il.

Marie-Joseph baissa la tête, et dit: "Non!" en soupirant profondément.

Saint-Just dit gravement:

"Le tribunal absout quelquefois.

—Quelquefois! dit le père tremblant et debout.

—Dis donc, Saint-Just, reprit Robespierre en recommençant à écrire, sais-tu que c'est aussi un Poète, celui-là? Justement nous parlions d'eux, et ils parlent de nous tiens, voilà une gentillesse de sa façon. C'est tout nouveau, n'est-il pas vrai, Docteur? dis donc, Saint-Just, il nous appelle bourreaux, barbouilleurs de lois.

—Rien que cela!" dit Saint-Just en prenant le papier, que je ne reconnus que trop, et qu'il avait fait dérober par ses merveilleux espions.

Tout à coup Robespierre tira sa montre, se leva brusquement et dit:"Deux heures!"

Il nous salua, et courut à la porte de sa chambre par laquelle il était entré avec Saint-Just. Il l'ouvrit, entra le premier et à demi dans l'autre appartement, où j'aperçus des hommes, et laissant sa main sur la clef comme avec une sorte de crainte et prêt à nous fermer la porte au nez, dit d'une voix aigre, fausse et ferme:

"Ceci est seulement pour vous faire voir que je sais tout ce qui se passe assez promptement."

Puis, se tournant vers Saint-Just, qui le suivait paisiblement avec un sourire ineffable de douceur:

"dis donc, Saint-Just, je crois que je m'entends aussi bien que les Poètes à composer des scènes de famille.

—Attends, Maximilien! cria Marie-Joseph en lui montrant le poing et en s'en allant par la porte opposée, qui, cette fois, s'ouvrit d'elle-même, je vais à la Convention avec Tallien!

—Et moi aux Jacobins, dit Robespierre avec sécheresse et orgueil.

—Avec Saint-Just", ajouta Saint-Just d'une voix terrible.

En suivant Marie-Joseph pour sortir de la tanière:

"Reprenez votre second fils, dis-je au père; car vous venez de tuer l'aîné."

Et nous sortîmes sans oser nous retourner pour le voir.

Ma première action fut de cacher Joseph Chénier. Personne alors, malgré la Terreur, ne refusait son toit à une tête menacée. Je trouvai vingt maisons. J'en choisis une pour Marie-Joseph. Il s'y laissa conduire en pleurant comme un enfant. Caché le jour, il courait la nuit chez tous les représentants, ses amis, pour leur donner du courage. Il était navré de douleur, il ne parlait plus que pour hâter le renversement de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon. Il ne vivait plus que de cette idée. Je m'y livrai comme lui, comme lui je me cachai. J'étais partout, excepté chez moi. Quand Joseph Chénier se rendait à la Convention, il entrait et sortait entouré d'amis et de représentants auxquels on n'osait toucher. Une fois dehors, on le faisait disparaître, et la troupe même des espions de Robespierre, la plus subtile volée de sauterelles qui jamais se soit abattue sur Paris comme une plaie, ne put trouver sa trace. La tête d'André Chénier dépendait d'une question de temps.

Il s'agissait de savoir ce qui mûrirait le plus vite, ou la colère de Robespierre, ou la colère des conjurés. Dès la première nuit qui suivit cette triste scène, du 5 au 6 Thermidor, nous visitâmes tous ceux qu'on nomma depuis thermidoriens, tous, depuis Tallien jusqu'à Barras, depuis Lecointre jusqu'à Vadier. Nous les unissions d'intention sans les rassembler.—Chacun était décidé, mais tous ne l'étaient pas.

Je revins triste. Voici le résultat de ce que j'ai vu:

La République était minée et contre-minée. La mine de Robespierre partait de l'Hôtel de Ville: la contre-mine de Tallien, des Tuileries. Le jour où les mineurs se rencontreraient serait le jour de l'explosion. Mais il y avait unité du côté de Robespierre, désunion dans les conventionnels qui attendaient son attaque. Nos efforts pour les presser de commencer n'aboutirent cette nuit et la nuit suivante, du 6 au 7, qu'à des conférences timides et partielles. Les Jacobins étaient prêts dès longtemps. La Convention voulait attendre les premiers coups. Le 7, quand le jour vint, on en était là.

Paris sentait la terre remuer sous lui. L'événement futur se respirait dans les carrefours, comme il arrive toujours ici. Les places étaient encombrées de parleurs. Les portes étaient béantes. Les fenêtres questionnaient les rues.

Nous n'avions rien pu savoir de Saint-Lazare. Je m'y étais montré. On m'avait fermé la porte avec fureur, et presque arrêté. J'avais perdu la journée en recherches vaines. Vers six heures du soir, des groupes couraient les places publiques. Des hommes agités jetaient une nouvelle dans les rassemblements et s'enfuyaient. On disait: "Les Sections vont prendre les armes. On conspire à la Convention.—Les Jacobins conspirent.—

La Commune suspend les décrets de la Convention.

—Les canonniers viennent de passer."

On criait:

"Grande pétition des Jacobins à la Convention en faveur du peuple."

Quelquefois toute une rue courait et s'enfuyait sans savoir pourquoi, comme balayée par le vent. Alors les enfants tombaient, les femmes criaient, les volets des boutiques se fermaient, et puis le silence régnait pour un peu de temps, jusqu'à ce qu'un nouveau trouble vînt tout remuer.

Le soleil était voilé comme par un commencement d'orage. La chaleur était étouffante. Je rôdai autour de ma maison de la place de la Révolution, et, pensant tout d'un coup qu'après deux nuits ce serait là qu'on me chercherait le moins, je passai l'arcade, et j'entrai. Toutes les portes étaient ouvertes; les portiers dans les rues. Je montai, j'entrai seul; je trouvai tout comme je l'avais laissé: mes livres épars et un peu poudreux, mes fenêtres ouvertes. Je me reposai un moment près de la fenêtre qui donnait sur la place.

Tout en réfléchissant, je regardais d'en haut ces Tuileries éternellement régnantes et tristes, avec leurs marronniers verts, et la longue maison sur la longue terrasse des Feuillants; les arbres des Champs-Élysées, tout blancs de poussière; la place toute noire de têtes d'hommes, et, au milieu, l'une devant l'autre, deux choses de bois peint: la statue de la Liberté et la Guillotine.

Cette soirée était pesante. Plus le soleil se cachait derrière les arbres et sous le nuage lourd et bleu en se couchant, plus il lançait des rayons obliques et coupés sur les bonnets rouges et les chapeaux noirs, lueurs tristes qui donnaient à cette foule agitée l'aspect d'une mer sombre tachetée par des flaques de sang. Les voix confuses n'arrivaient plus à la hauteur de mes fenêtres les plus voisines du toit que comme la voix des vagues de l'Océan, et le roulement lointain du tonnerre ajoutait à cette sombre illusion. Les murmures prirent tout à coup un accroissement prodigieux; et je vis toutes les têtes et les bras se tourner vers les boulevards, que je ne pouvais apercevoir. Quelque chose qui venait de là excitait les cris et les huées, le mouvement et la lutte. Je me penchai inutilement, rien ne paraissait, et les cris ne cessaient pas. Un désir invincible de voir me fit oublier ma situation je voulus sortir, mais j'entendis sur l'escalier une querelle qui me fit bientôt fermer la porte. Des hommes voulaient monter, et le portier, convaincu de mon absence, leur montrait, par ses clefs doubles, que je n'habitais plus la maison. Deux voix nouvelles survinrent et dirent que c'était vrai, qu'on avait tout retourné il y avait une heure. J'étais arrivé à temps. On descendait avec grand regret. A leurs imprécations je reconnus de quelle part étaient venus ces hommes. Force me fut de retourner tristement à ma fenêtre, prisonnier chez moi.

Le grand bruit croissait de minute en minute, et un bruit supérieur s'approchait de la place, comme le bruit des canons au milieu de la fusillade. Un flot immense de peuple armé de piques enfonça la vaste mer du peuple désarmé de la place, et je vis enfin la cause de ce tumulte sinistre.

C'était une charrette, mais une charrette peinte de rouge et chargée de quatre-vingts corps vivants.

Ils étaient tous debout, pressés l'un contre l'autre. Toutes les tailles, tous les âges étaient liés en faisceau. Tous avaient la tête découverte, et l'on voyait des cheveux blancs, des têtes sans cheveux, de petites têtes blondes à hauteur de ceinture, des robes blanches, des habits de paysans, d'officiers, de prêtres, de bourgeois; j'aperçus même deux femmes qui portaient leur enfant à la mamelle et nourrissaient jusqu'à la fin, comme pour léguer à leurs fils tout leur lait, tout leur sang et toute leur vie, qu'on allait prendre. Je vous l'ai dit, cela s'appelait une fournée.

La charge était si pesante, que trois chevaux ne pouvaient la traîner. D'ailleurs, et c'était la cause du bruit, à chaque pas on arrêtait la voiture, et le peuple jetait de grands cris. Les chevaux reculaient l'un sur l'autre, et la charrette était comme assiégée. Alors, par-dessus leurs gardes, les condamnés tendaient les bras à leurs amis.

On eût dit une nacelle surchargée qui va faire naufrage et que du bord on veut sauver. A chaque essai des gendarmes et des Sans- Culottes pour marcher en avant, le peuple jetait un cri immense et refoulait le cortège avec toutes ses poitrines et toutes ses épaules; et, interposant devant l'arrêt son tardif et terrible veto, il criait d'une voix longue, confuse, croissante, qui venait à la fois de la Seine, des ponts, des quais, des avenues, des arbres, des bornes et des pavés:

A chacune de ces grandes marées d'hommes, la charrette se balançait sur ses roues comme un vaisseau sur ses ancres, et elle était presque soulevée avec toute sa charge. J'espérais toujours la voir verser. Le coeur me battait violemment. J'étais tout entier hors de ma fenêtre, enivré, étourdi par la grandeur du spectacle. Je ne respirais pas. J'avais toute l'âme et toute la vie dans les yeux.

Dans l'exaltation où m'élevait cette grande vue, il me semblait que le ciel et la terre y étaient acteurs. De temps à autre venait du nuage un petit éclair, comme un signal. La face noire des Tuileries devenait rouge et sanglante, les deux grands carrés d'arbres se renversaient en arrière comme ayant horreur. Alors le peuple gémissait; et, après sa grande voix, celle du nuage reprenait et roulait tristement.

L'ombre commençait à s'étendre, celle de l'orage avant celle de la nuit. Une poussière sèche volait au-dessus des têtes et cachait souvent à mes yeux tout le tableau. Cependant je ne pouvais arracher ma vue de cette charrette ballottée. Je lui tendais les bras d'en haut, je jetais des cris inentendus; j'invoquais le peuple! Je lui disais "Courage!" et ensuite je regardais si le ciel ne ferait pas quelque chose.

Je m'écriai:

"Encore trois jours! encore trois jours! ô Providence! ô Destin! ô Puissances à jamais inconnues! ô vous le Dieu! vous les Esprits! vous les Maîtres! les Éternels! si vous entendez, arrêtez-les pour trois jours encore!"

La charrette allait toujours pas à pas, lentement, heurtée, arrêtée, mais, hélas! en avant. Les troupes s'accroissaient autour d'elle. Entre la Guillotine et la Liberté, des baïonnettes luisaient en masse. Là semblait être le port où la chaloupe était attendue. Le peuple, las du sang, le peuple irrité, murmurait davantage, mais il agissait moins qu'en commençant. Je tremblai, mes dents se choquèrent.

Avec mes yeux, j'avais vu l'ensemble du tableau; pour voir le détail, je pris une longue-vue. La charrette était déjà éloignée de moi, en avant. J'y reconnus pourtant un homme en habit gris, les mains derrière le dos. Je ne sais si elles étaient attachées. Je ne doutai pas que ce ne fût André Chénier. La voiture s'arrêta encore. On se battait. Je vis un homme en bonnet rouge monter sur les planches de la Guillotine et arranger un panier.


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