Ma vue se troublait je quittai ma lunette pour essuyer le verre et mes yeux.
L'aspect général de la place changeait à mesure que la lutte changeait de terrain. Chaque pas que les chevaux gagnaient semblait au peuple une défaite qu'il éprouvait. Les cris étaient moins furieux et plus douloureux. La foule s'accroissait pourtant et empêchait la marche plus que jamais par le nombre plus que par la résistance.
Je repris la longue-vue, et je revis les malheureux embarqués qui dominaient de tout le corps les têtes de la multitude. J'aurais pu les compter en ce moment. Les femmes m'étaient inconnues. J'y distinguai de pauvres paysannes, mais non les femmes que je craignais d'y voir. Les hommes, je les ai vus à Saint-Lazare. André causait en regardant le soleil couchant. Mon âme s'unit à la sienne; et tandis que mon oeil suivait de loin le mouvement de ses lèvres, ma bouche disait tout haut ses derniers vers:
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphireAnime la fin d'un beau jour,Au pied de l'échafaud, j'essaie encore ma lyre.Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Tout à coup un mouvement violent qu'il fit me força de quitter ma lunette et de regarder toute la place, où je n'entendais plus de cris.
Le mouvement de la multitude était devenu rétrograde tout à coup.
Les quais, si remplis, si encombrés, se vidaient. Les masses se coupaient en groupes, les groupes en familles, les familles en individus. Aux extrémités de la place, on courait pour s'enfuir dans une grande poussière. Les femmes couvraient leurs têtes et leurs enfants de leurs robes. La colère était éteinte… Il pleuvait.
Qui connaît Paris comprendra ceci. Moi, je l'ai vu. Depuis encore je l'ai revu dans des circonstances graves et grandes.
Aux cris tumultueux, aux jurements, aux longues vociférations, succédèrent des murmures plaintifs qui semblaient un sinistre adieu, de lentes et rares exclamations, dont les notes prolongées, basses et descendantes, exprimaient l'abandon de la résistance et gémissaient sur leur faiblesse. La Nation, humiliée, ployait le dos et roulait par troupeaux entre une fausse statue, une Liberté qui n'était que l'image d'une image, et un réel Échafaud teint de son meilleur sang.
Ceux qui se pressaient voulaient voir ou voulaient s'enfuir. Nul ne voulait rien empêcher. Les bourreaux saisirent le moment. La mer était calme, et leur hideuse barque arriva à bon port. La Guillotine leva son bras.
En ce moment plus aucune voix, plus aucun mouvement sur l'étendue de la place. Le bruit clair et monotone d'une large pluie était le seul qui se fît entendre, comme celui d'un immense arrosoir. Les larges rayons d'eau s'étendaient devant mes yeux et sillonnaient l'espace. Mes jambes tremblaient il me fut nécessaire d'être à genoux.
Là je regardais et j'écoutais sans respirer. La pluie était encore assez transparente pour que ma lunette me fît apercevoir la couleur du vêtement qui s'élevait entre les poteaux. Je voyais aussi un jour blanc entre le bras et le billot et, quand une ombre comblait cet intervalle, je fermais les yeux. Un grand cri des spectateurs m'avertissait de les rouvrir.
Trente-deux fois je baissai la tête ainsi, disant une prière désespérée, que nulle oreille humaine n'entendra jamais, et que moi seul j'ai pu concevoir.
Après le trente-troisième cri, je vis l'habit gris tout debout. Cette fois je résolus d'honorer le courage de son génie en ayant le courage de voir toute sa mort je me levai.
La tête roula, et ce qu'il avait là s'enfuit avec le sang.
Ici le Docteur-Noir fut quelque temps sans pouvoir continuer. Tout à coup il se leva et dit ce qui suit en marchant vivement dans la chambre de Stello:
—Une rage incroyable me saisit alors! Je sortis violemment de ma chambre en criant sur l'escalier "Les bourreaux! les scélérats! livrez-moi si vous voulez! venez me chercher! me voilà!"—Et j'allongeais ma tête, comme la présentant au couteau. J'étais dans le délire.
Eh! que faisais-je?—Je ne trouvai sur les marches de l'escalier que deux petits enfants, ceux du portier. Leur innocente présence m'arrêta. Ils se tenaient par la main, et, tout effrayés de me voir, se serraient contre la muraille pour me laisser passer comme un fou que j'étais. Je m'arrêtai et je me demandai où j'allais, et comment cette mort transportait ainsi celui qui avait tant vu mourir.—Je redevins à l'instant maître de moi; et, me repentant profondément d'avoir été assez insensé pour espérer pendant un quart d'heure de ma vie, je redevins l'impassible spectateur de choses que je fus toujours.—J'interrogeai ces enfants sur mon canonnier; il était venu depuis le 5 thermidor tous les matins, à huit heures; il avait brossé mes habits et dormi près du poêle. Ensuite, ne me voyant pas venir, il était parti sans questionner personne.—Je demandai aux enfants où était leur père. Il était allé sur la place voir la cérémonie. Moi, je l'avais trop bien vue.
Je descendis plus lentement, et, pour satisfaire le désir violent qui me restait, celui de voir comment se conduirait la Destinée, et si elle aurait l'audace d'ajouter le triomphe général de Robespierre à ce triomphe partiel. Je n'en aurais pas été surpris.
La foule était si grande encore et si attentive sur la place, que je sortis, sans être vu, par ma grande porte, ouverte et vide. Là je me mis à marcher, les yeux baissés, sans sentir la pluie. La nuit ne tarda pas à venir. Je marchais toujours en pensant. Partout j'entendais à mes oreilles les cris populaires, le roulement lointain de l'orage, le bruissement régulier de la pluie. Partout je croyais voir la Statue et l'Échafaud se regardant tristement par-dessus les têtes vivantes et les têtes coupées. J'avais la fièvre. Continuellement j'étais arrêté dans les rues par des troupes qui passaient, par des hommes qui couraient en foule. Je m'arrêtais, je laissais passer, et mes yeux baissés ne pouvaient regarder que le pavé luisant, glissant et lavé par la pluie. Je voyais mes pieds marcher, et je ne savais pas où ils allaient. Je réfléchissais sagement, je raisonnais logiquement, je voyais nettement et j'agissais en insensé. L'air avait été rafraîchi, la pluie avait séché dans les rues et sur moi sans que je m'en fusse aperçu. Je suivais les quais, je passais les ponts, je les repassais, cherchant à marcher seul sans être coudoyé, et je ne pouvais y réussir. J'avais du peuple à côté de moi, du peuple devant, du peuple derrière; du peuple dans la tête, du peuple partout: c'était insupportable. On me croisait, on me poussait, on me serrait. Je m'arrêtais alors, et je m'asseyais sur une borne ou une barrière: je continuais à réfléchir. Tous les traits du tableau me revenaient plus colorés devant les yeux; je revoyais les Tuileries rouges, la place houleuse et noire, le gros nuage et la grande Statue et la grande Guillotine se regardant. Alors je partais de nouveau; le peuple me reprenait, me heurtait et me roulait encore. Je le fuyais machinalement, mais sans être importuné; au contraire, la foule berce et endort. J'aurais voulu qu'elle s'occupât de moi pour être délivré par l'extérieur de l'intérieur de moi-même. La moitié de la nuit se passa ainsi dans un vagabondage de fou. Enfin, comme je m'étais assis sur le parapet d'un quai, et que l'on m'y pressait encore, je levai les yeux et regardai autour de moi et devant moi. J'étais devant l'Hôtel de Ville; je le reconnus à ce cadran lumineux, éteint depuis, rallumé nouvellement tel qu'on le voit, et qui, tout rouge alors, ressemblait de loin à une large lune de sang sur laquelle des heures magiques étaient marquées. Le cadran disait minuit et vingt minutes; je crus rêver. Ce qui m'étonna surtout fut de voir réellement autour de moi une quantité d'hommes assemblés. Sur la Grève, sur les quais, partout on allait sans savoir où. Devant l'Hôtel de Ville surtout on regardait une grande fenêtre éclairée. C'était celle du Conseil de la Commune. Sur les marches du vieux palais était rangé un bataillon épais d'hommes en bonnets rouges, armés de piques et chantant la Marseillaise; le reste du peuple était dans la stupeur et parlait à voix basse.
Je pris la sinistre résolution d'aller chez Joseph Chénier. J'arrivai bientôt à une étroite rue de l'île Saint-Louis, où il s'était réfugié. Une vieille femme, notre confidente, qui m'ouvrit en tremblant après m'avoir fait longtemps attendre, me dit "qu'il dormait; qu'il était bien content de sa journée; qu'il avait reçu dix Représentants sans oser sortir que demain on allait attaquer Robespierre, et que, le 9, il irait avec moi délivrer M. André; qu'il prenait des forces".
L'éveiller pour lui dire: "Ton frère est mort; tu arriveras trop tard. Tu crieras: Mon frère! et l'on ne te répondra pas; tu diras: Je voulais le sauver,—et l'on ne te croira jamais, ni pendant ta vie ni après ta mort! et tous les jours on t'écrira: Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?"
L'éveiller pour lui dire cela!—Oh! non!
"Qu'il prenne des forces, dis-je, il en aura besoin demain."
Et je recommençai dans la rue ma nocturne marche, résolu de ne pas entrer chez moi que l'événement ne fût accompli. Je passai la nuit à rôder de l'Hôtel de Ville au Palais-National, des Tuileries à l'Hôtel de Ville. Tout Paris semblait aussi bivouaquer.
Le jour, 8 thermidor, se leva bientôt, très brillant. Ce fut un bien long jour que celui-là. Je vis du dehors le combat intérieur du grand corps de la République. Au Palais-National, contre l'ordinaire, le silence était sur la place et le bruit dans le château. Le peuple attendit encore son arrêt tout le jour, mais vainement. Les partis se formaient. La Commune enrôlait des Sections entières de la garde nationale. Les Jacobins étaient ardents à pérorer dans les groupes.
On portait des armes; on les entendait essayer par des explosions inquiétantes. La nuit revint, et l'on apprit seulement que Robespierre était plus fort que jamais, et qu'il avait frappé d'un discours puissant ses ennemis de la Convention. Quoi! il ne tomberait pas! quoi! il vivrait, il tuerait, il régnerait!—Qui aurait eu, cette autre nuit, un toit, un lit, un sommeil?—Personne autour de moi ne s'en souvint, et moi je ne quittai pas la place. J'y vécus, j'y pris racine.
Il arriva enfin le second jour, le jour de crise, et mes yeux fatigués le saluèrent de loin. La Dispute foudroyante hurla tout le jour encore dans le palais qu'elle faisait trembler. Quand un cri, quand un mot s'envolait au dehors, il bouleversait Paris, et tout changeait de face. Les dés étaient jetés sur le tapis, et les têtes aussi.—Quelquefois un des pâles joueurs venait respirer et s'essuyer le front à une fenêtre; alors le peuple lui demandait avec anxiété qui avait gagné la partie où il était joué lui-même.
Tout à coup on apprend, avec la fin du jour et de la séance, on apprend qu'un cri étrange, inattendu, imprévu, inouï, a été jeté: A bas le tyran! et que Robespierre est en prison. La guerre commence aussitôt. Chacun court à son poste. Les tambours roulent, les armes brillent, les cris s'élèvent.—L'Hôtel de Ville gémit avec son tocsin, et semble appeler son maître.—Les Tuileries se hérissent de fer, Robespierre reconquis règne en son palais, l'Assemblée dans le sien. Toute la nuit, la Commune et la Convention appellent à leur secours, et mutuellement s'excommunient.
Le peuple était flottant entre ces deux puissances. Les citoyens erraient par les rues, s'appelant, s'interrogeant, se trompant et craignant de se perdre eux-mêmes et la nation; beaucoup demeuraient en place et, frappant le pavé de la crosse de leurs fusils, s'y appuyaient le menton en attendant le jour et la vérité.
Il était minuit. J'étais sur la place du Carrousel, lorsque dix pièces de canon y arrivèrent. A la lueur des mèches allumées et de quelques torches, je vis que les officiers plaçaient leurs pièces avec indifférence sur la place, comme en un parc d'artillerie, les unes braquées contre le Louvre, les autres vers la rivière. Ils n'avaient, dans les ordres qu'ils donnaient, aucune intention décidée. Ils s'arrêtèrent et descendirent de cheval, ne sachant guère à la disposition de qui ils venaient se mettre. Les canonniers se couchèrent à terre. Comme je m'approchais d'eux, j'en remarquai un, le plus fatigué peut-être, mais à coup sûr le plus grand de tous, qui s'était établi commodément sur l'affût de sa pièce et commençait à ronfler déjà. Je le secouai par le bras: c'était mon paisible canonnier, c'était Blaireau.
Il se gratta la tête un moment avec un peu d'embarras, me regarda sous le nez, puis, me reconnaissant, se releva de toute son étendue assez languissamment. Ses camarades, habitués à le vénérer comme chef de pièce, vinrent pour l'aider à quelque manoeuvre. Il allongea un peu ses bras et ses jambes pour se dégourdir, et leur dit:
"Oh! restez, restez; allez, ce n'est rien: c'est le citoyen que voilà qui vient boire un peu la goutte avec moi. Hein!"
Les camarades recouchés ou éloignés:
"Eh bien, dis-je, mon grand Blaireau, qu'est-ce donc qui arrive aujourd'hui?"
Il prit la mèche de son canon et s'amusa a y allumer sa pipe.
"Oh! c'est pas grand'chose, me dit-il.
—Diable!" dis-je.
Il huma sa pipe avec bruit et la mit en train.
"Oh! mon Dieu! mon Dieu, mon Dieu, non! pas la peine de faire attention à ça!"
Il tourna la tête par-dessus ses hautes épaules pour regarder d'un air de mépris le palais national des Tuileries, avec toutes ses fenêtres éclairées.
"C'est, me dit-il, un tas d'avocats qui se chamaillent là-bas! Et c'est tout.
—Ah! ça ne te fait pas d'autre effet, à toi? lui dis-je, en prenant un ton cavalier et voulant lui frapper sur l'épaule, mais n'y arrivant pas.
—Pas davantage", me dit Blaireau avec un air de supériorité incontestable.
Je m'assis sur son affût, et je rentrai en moi-même. J'avais honte de mon peu de philosophie à côté de lui.
Cependant j'avais peine à ne pas faire attention à ce que je voyais. Le Carrousel se chargeait de bataillons qui venaient se serrer en masse devant les Tuileries, et se reconnaissaient avec précaution. C'étaient la section de la Montagne, celle de Guillaume-Tell, celles des Gardes-françaises et de la Fontaine-Grenelle qui se rangeaient autour de la Convention. Était-ce pour la cerner ou la défendre?
Comme je me faisais cette question, des chevaux accoururent. Ils enflammaient le pavé de leurs pieds. Ils vinrent droit aux canonniers.
Un gros homme, qu'on distinguait mal à la lueur des torches, et qui beuglait d'une étrange façon, devançait tous les autres. Il brandissait un grand sabre courbe, et criait de loin:
"Citoyens canonniers, à vos pièces!—Je suis le général Henriot.Criez: Vive Robespierre! mes enfants. Les traîtres sont là! enfants.Brûlez-leur un peu la moustache! Hein! faudra voir s'ils feront allerles bons enfants comme ils voudront. Hein! c'est que je suis là, moi.—Hein! vous me connaissez bien, mes fils, pas vrai?"
Pas un mot de réponse. Il chancelait sur son cheval, et, se renversant en arrière, soutenait son gros corps sur les rênes et faisait cabrer le pauvre animal, qui n'en pouvait plus.
"Eh bien, où sont donc les officiers ici? mille dieux! continuait-il. Vive la nation! Dieu de Dieu! et Robespierre! les amis!—Allons! nous sommes des Sans-Culottes et des bons garçons, qui ne nous mouchons pas du pied, n'est-ce pas?—Vous me connaissez bien?—Hein! vous savez, canonniers, que je n'ai pas froid aux yeux, moi! Tournez-moi vos pièces sur cette baraque, où sont tous les filous et les gredins de la Convention."
Un officier s'approcha et lui dit: "Salut!—Va te coucher. Je n'en suis pas.—Ni vu ni connu,—tu m'ennuies."
Un second dit au premier:
"Mais dis donc, toi, on ne sait pas au fait s'il n'est pas général, ce vieil ivrogne?
—Ah bah! qu'est-ce que ça me fait?" dit le premier. Et il s'assit.
Henriot écumait. "Je te fendrai le crâne comme un melon, si tu n'obéis pas, mille tonnerres!
—Oh! pas de ça, Lisette! reprit l'officier en lui montrant le bout d'un écouvillon. Tiens-toi tranquille, s'il vous plaît, citoyen."
Les espèces d'aides de camp qui suivaient Henriot s'efforçaient inutilement d'enlever les officiers et de les décider: ils les écoutaient beaucoup moins encore que leur gros buveur de général.
Le vin, le sang, la colère, étranglaient l'ignoble Henriot. Il criait, il jurait Dieu, il maugréait, il hurlait; il se frappait la poitrine; il descendait de cheval et se jetait par terre; il remontait et perdait son chapeau à grandes plumes. Il courait de la droite à la gauche et embarrassait les pieds du cheval dans les affûts. Les canonniers le regardaient sans se déranger, et riaient. Les citoyens armés venaient le regarder avec des chandelles et des torches, et riaient.
Henriot recevait de grossières injures et rendait des imprécations de cabaretier saoul.
"Oh! le gros sanglier,—sanglier sans défense.—Oh! oh! qu'est-ce qu'il nous veut, le porc empanaché?"
Il criait: "A moi les bons Sans-Culottes! à moi les solides à trois poils! que j'extermine toute cette enragée canaille de Tallien! Fendons la gorge à Boissy-d'Anglas; éventrons Collot-d'Herbois; coupons le sifflet à Merlin-Thionville; faisons un hachis de conventionnels sur le Billaud-Varennes, mes enfants!
—Allons! dit l'adjudant-major des canonniers, commence par faire demi-tour, vieux fou. En v'là assez. C'est assez d'parade comm'ça. Tu ne passeras pas."
En même temps il donna un coup de pommeau de sabre dans le nez du cheval d'Henriot. Le pauvre animal se mit à courir dans la place du Carrousel, emportant son gros maître, dont le sabre et le chapeau traînaient à terre, renversant sur son chemin des soldats pris par le dos, des femmes qui étaient venues accompagner les Sections, et de pauvres petits garçons accourus pour regarder, comme tout le monde.
L'ivrogne revint encore à la charge, et, avec un peu plus de bon sens (le froid sur la tête et le galop l'avaient un peu dégrisé), dit à un autre officier:
"Songe bien, citoyen, que l'ordre de faire feu sur la Convention, c'est de la Commune que je te l'apporte, et de la part de Robespierre, Saint-Just et Couthon. J'ai le commandement de toute la garnison. Tu entends, citoyen?"
L'officier ôta son chapeau. Mais il répondit avec un sang-froid parfait:
"Donne-moi un ordre par écrit, citoyen. Crois-tu que je serai assez bête pour faire feu sans preuve d'ordre?—Oui! pas mal!—Je ne suis pas au service d'hier, va! pour me faire guillotiner demain. Donne-moi un ordre signé, et je brûle le Palais-National et la Convention comme un paquet d'allumettes."
Là-dessus, il retroussa sa moustache et tourna le dos.
"Autrement, ajouta-t-il, ordonne le feu toi-même aux artilleurs, et je ne soufflerai pas."
Henriot le prit au mot. Il vint droit à Blaireau.
"Canonnier, je te connais."
Blaireau ouvrit de grands yeux hébétés et dit:
"Tiens! il me connaît!
—Je t'ordonne de tourner la pièce sur le mur là-bas, et de faire feu."
Blaireau bâilla. Puis il se mit à l'ouvrage, et d'un tour de bras la pièce fut braquée. Il ploya ses grands genoux, et en pointeur expérimenté ajusta le canon, mettant en ligne les deux points de mire vis-à-vis la plus grande fenêtre allumée du château.
Henriot triomphait.
Blaireau se redressa de toute sa hauteur, et dit à ses quatre camarades, qui se tenaient à leur poste pour servir la pièce, deux à droite, deux à gauche:
"Ce n'est pas tout à fait ça, mes petits amis.—Un petit tour de roue encore!"
Moi, je regardai cette roue du canon qui tournait en avant, puis retournait en arrière, et je crus voir la roue mythologique de la Fortune. Oui, c'était elle… C'était elle-même, réalisée, en vérité.
A cette roue était suspendu le destin du monde. Si elle allait en avant et pointait la pièce, Robespierre était vainqueur. En ce moment même les Conventionnels avaient appris l'arrivée d'Henriot; en ce moment même, ils s'asseyaient pour mourir sur leurs chaises curules. Le peuple des tribunes s'était enfui et le racontait autour de nous. Si le canon faisait feu, l'Assemblée se séparait, et les Sections réunies passaient au joug de la Commune. La Terreur s'affermissait, puis s'adoucissait, puis restait…, restait un Richard III, ou un Cromwell, ou après un Octave… Qui sait?
Je ne respirais pas, je regardais, je ne voulais rien dire.
Si j'avais dit un mot à Blaireau, si j'avais mis un grain de sable, le souffle d'un geste sous la roue, je l'aurais fait reculer. Mais non, je n'osai le faire, je voulus voir ce que le destin seul enfanterait.
Il y avait un petit trottoir usé devant la pièce; les quatre servants ne pouvaient y poser également les roues, qui glissaient toujours en arrière.
Blaireau recula et se croisa les bras en artiste découragé et mécontent. Il fit la moue.
Il se tourna vers un officier d'artillerie:
"Lieutenant! c'est trop jeune tout ça!—C'est trop jeune, ces servants-là, ça ne sait pas manier sa pièce. Tant que vous me donnerez ça, il n'y a pas moyen d'aller!—N'y a pas de plaisir!"
Le lieutenant répondit avec humeur:
"Je ne te dis pas de faire feu, moi, je ne dis rien.
—Ah bien! c'est différent, dit Blaireau en bâillant. Ah! bien, moi non plus, je ne suis plus du jeu. Bonsoir."
En même temps il donna un coup de pied à sa pièce, la fit rouler en travers et se coucha dessus.
Henriot tira son sabre, qu'on lui avait ramassé.
"Feras-tu feu?" dit-il.
Blaireau fumait, et, tenant à la main sa mèche éteinte, répondit:
"Ma chandelle est morte! va te coucher!
Henriot, suffoqué de rage, lui donna un coup de sabre à fendre un mur; mais c'était un revers d'ivrogne, si mal appliqué, qu'il ne fit qu'effleurer la manche de l'habit et à peine la peau, à ce que je jugeai.
C'en fut assez pour décider l'affaire contre Henriot. Les canonniers furieux firent pleuvoir sur son cheval une grêle de coups de poing, de pied, d'écouvillon; et le malencontreux général, couvert de boue, ballotté par son coursier comme un sac de blé sur un âne, fut emporté vers le Louvre, pour arriver, comme vous savez, à l'Hôtel de Ville, où Coffinhal le Jacobin le jeta par la fenêtre sur un tas de fumier, son lit naturel.
En ce moment même arrivent les commissaires de la Convention; ils crient de loin que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Henriot, sont mis hors la loi. Les Sections répondent à ce mot magique par des cris de joie. Le Carrousel s'illumine subitement. Chaque fusil porte un flambeau. Vive la liberté! Vive la Convention! A bas les tyrans! sont les cris de la foule armée. Tout marche à l'Hôtel de Ville, et tout le peuple se soumet et se disperse au cri magique qui fut l'interdit républicain: Hors la loi!
La Convention, assiégée, fit une sortie et vint des Tuileries assiéger la Commune à l'Hôtel de Ville. Je ne la suivis pas; je ne doutais pas de sa victoire. Je ne vis pas Robespierre se casser le menton au lieu de la cervelle, et recevoir l'injure, comme il eût reçu l'hommage, avec orgueil et en silence. Il avait attendu la soumission de Paris, au lieu d'envoyer et d'aller la conquérir comme la Convention. Il avait été lâche. Tout était dit pour lui. Je ne vis pas son frère se jeter sur les baïonnettes par le balcon de l'Hôtel de Ville, Lebas se casser la tête, et Saint-Just aller à la guillotine aussi calme qu'en y faisant conduire les autres, les bras croisés, les yeux et les pensées au ciel comme le grand inquisiteur de la Liberté.
Ils étaient vaincus, peu m'importait le reste.
Je restai sur la même place et, prenant les mains longues et ignorantes de mon canonnier naïf, je lui fis cette petite allocution
"O Blaireau! ton nom ne tiendra pas la moindre place dans l'histoire, et tu t'en soucies peu, pourvu que tu dormes le jour et la nuit, et que ce ne soit pas loin de Rose. Tu es trop simple et trop modeste, Blaireau, car je te jure que, de tous les hommes appelés grands par les conteurs d'histoire, il y en a peu qui aient fait des choses aussi grandes que celles que tu viens de faire. Tu as retranché du monde un règne et une Ère démocratique; tu as fait reculer la Révolution d'un pas, tu as blessé à mort la République. Voilà ce que tu as fait, ô grand Blaireau!—D'autres hommes vont gouverner, qui seront félicités de ton oeuvre, et qu'un souffle de toi aurait pu disperser comme la fumée de ta pipe solennelle. On écrira beaucoup et longtemps, et peut-être toujours, sur le 9 thermidor; et jamais on ne pensera à te rapporter l'hommage d'adoration qui t'est dû tout aussi justement qu'à tous les hommes d'action qui pensent si peu et qui savent si peu comment ce qu'ils ont fait s'est fait, et qui sont bien loin de ta modestie et de ta candeur philosophique. Qu'il ne soit pas dit qu'on ne t'ait pas rendu hommage; c'est toi, ô Blaireau! qui es véritablement l'homme de la Destinée."
Cela dit, je m'inclinai avec un respect réel et plein d'humiliation, après avoir vu ainsi tout au fond de la source d'un des plus grands événements politiques du monde.
Blaireau pensa, je ne sais pourquoi, que je me moquais de lui. Il retira sa main des miennes très doucement, par respect, et se gratta la tête:
"Si c'était, dit ce grand homme, un effet de votre bonté de regarder un peu mon bras gauche, seulement pour voir.
—C'est juste" dis-je.
Il ôta sa manche, et je pris une torche.
"Remercie Henriot, mon fils, lui dis-je, il t'a défait des plus dangereux de tes hiéroglyphes. Les fleurs de lis, les Bourbons et Madeleine sont enlevés avec l'épiderme, et après-demain tu seras guéri et marié si tu veux."
Je lui serrai le bras avec mon mouchoir, je l'emmenai chez moi, et ce qui fut dit fut fait.
De longtemps encore je ne pus dormir, car le serpent était écrasé, mais il avait dévoré le cygne de la France.
Vous connaissez trop votre monde pour que je cherche à vous persuader que mademoiselle de Coigny s'empoisonna et que madame de Saint-Aignan se poignarda. Si la douleur fut un poison pour elles, ce fut un poison lent. Le 9 thermidor les fit sortir de prison. Mademoiselle de Coigny se réfugia dans le mariage, mais bien des choses m'ont porté à croire qu'elle ne se trouva pas très bien de ce lieu d'asile.—Pour madame de Saint-Aignan, une mélancolie douce et affectueuse, mais un peu sauvage, et l'éducation de trois beaux enfants, remplirent toute sa vie et son veuvage dans la solitude du château de Saint-Aignan. Un an environ après sa prison, une femme vint me demander de sa part un portrait. Elle avait attendu la fin du deuil de son mari pour me faire reprendre ce trésor.
—Elle désirait ne pas me voir.—Je donnai la précieuse boîte de maroquin violet, et je ne la revis pas.—Tout cela était très bien, très pur, très délicat.—J'ai respecté ses volontés, et je respecterai toujours son souvenir charmant, car elle n'est plus.
Jamais aucun voyage ne lui fit quitter ce portrait, m'a-t-on dit; jamais elle ne consentit à le laisser copier: peut-être l'a-t-elle brisé en mourant; peut-être est-il resté dans un tiroir de secrétaire du vieux château, où les petits-enfants de la belle duchesse l'auront toujours pris pour un grand-oncle; c'est la destinée des portraits. Ils ne font battre qu'un seul coeur, et, quand ce coeur ne bat plus, il faut les effacer.
Les dernières paroles du Docteur-Noir résonnaient encore dans la grande chambre de Stello, lorsque celui-ci s'écria, en levant les deux bras au-dessus de sa tête:
—Oui, cela dut se passer ainsi!
—Mes histoires, dit rudement le conteur satirique, sont, comme toutes les paroles des hommes, à moitié vraies.
—Oui, cela dut se passer ainsi, poursuivit Stello; oui, je l'atteste par tout ce que j'ai souffert en écoutant. Comme l'on sent la ressem- blance du portrait d'un inconnu ou d'un mort, je sens la ressemblance des vôtres. Oui, leurs passions et leurs intérêts les firent parler de la sorte. Donc, des trois formes du Pouvoir possibles, la première nous craint, la seconde nous dédaigne comme inutiles, la troisième nous hait et nous nivelle comme supériorités aristocratiques. Sommes-nous donc les ilotes éternels des sociétés?
—Ilotes ou Dieux, dit le Docteur, la Multitude, tout en vous portant dans ses bras, vous regarde de travers comme tous ses enfants, et de temps en temps vous jette à terre et vous foule aux pieds. C'est une mauvaise mère.
Gloire éternelle à l'homme d'Athènes…—Oh! pourquoi ne sait-on pas son nom? Pourquoi le sublime anonyme qui créa la Vénus de Milo ne lui a-t-il pas réservé la moitié de son bloc de marbre? Pourquoi ne l'a-t-on pas écrit en lettres d'or, ce nom grossier sans doute, en tête des Hommes illustres de Plutarque?—Gloire à l'homme d'Athènes… —Je ne cesserai de le vénérer et de le considérer comme le type éternel, le magnifique représentant du Peuple de toutes les nations et de tous les siècles. Je ne cesserai de penser à lui toutes les fois que je verrai des hommes assemblés pour juger quelque chose ou quelqu' un, ou seulement des hommes réunis qui se parleront d'une oeuvre ou d'une action illustre, ou seulement des hommes qui prononceront un nom célèbre, comme la Multitude les prononce d'ordinaire, avec un accent indéfinissable; c'est un accent pincé, roide, jaloux et hostile. On dirait que le nom sort de la bouche avec explosions, malgré celui qui le prononce, contraint par un charme magique, une puissance secrète qui en arrache les syllabes importunes. Lorsqu'il passe, la bouche grimace, les lèvres flottent vaguement entre le sourire du mépris et la contraction d'un examen profond et sérieux. Il y a du bonheur si, dans ce combat, le nom en passant n'est pas estropié, ou suivi d'une rude et flétrissante épithète. Ainsi, lorsqu'on a goûté par complai- sance une liqueur amère, si les lèvres la jettent loin d'elles, il est rare que ce mouvement ne soit pas suivi d'un souffle et d'une expression de dégoût.
O Multitude! Multitude sans nom! vous êtes née ennemie des noms! —Considérez ce que vous faites lorsque vous vous assemblez au théâtre. Le fond de vos sentiments est le désir secret de la chute et la crainte du succès. Vous venez comme malgré vous, vous voudriez ne pas être charmée. Il faut que le Poète vous dompte par son interprète, l'acteur. Alors vous vous soumettez, non sans murmure et sans une longue suite de reproches sourds et obstinés. Car proclamerun succès, un nom, c'est pour chacun mettre ce nom au-dessus du sien, lui recon- naître une supériorité qui offense celui qui s'y soumet. Et jamais, je l'affirme, vous ne vous y soumettriez, ô fière Multitude! si vous ne sentiez en même temps (heureuse consolation!) que vous faites acte de protection. Votre position de juge, qui verse l'or à pleines mains, vous soutient un peu dans le cruel effort que vous faites en signant par des applaudissements l'aveu d'une supériorité. Mais partout où ce dédommagement secret ne vous est pas donné, à peine avez-vous fait une gloire, vous la trouvez trop haute et vous la minez sourdement, vous la rongez par le pied et la tête jusqu'à ce qu'elle retombe à votre niveau.
Votre unique passion est l'égalité, ô Multitude! et tant que vous serez, vous vous sentirez poussée par le besoin simultané d'un ostracisme perpétuel.
Gloire à l'homme d'Athènes… Eh! mon Dieu, me faut-il donc ne pas savoir comment il fut appelé!—Lui qui exprima, avec une immortelle naïveté, vos sentiments innés:
"Pourquoi le bannis-tu?
—Je suis fatigué, dit-il, d'entendre louer son nom."
Ilotes ou Dieux, répéta le Docteur-Noir, vous souvient-il en outre d'un certain Platon qui nommait les poètes Imitateurs de fantômes, et les chassait de sa République? Mais aussi il les nommait Divins. Platon aurait eu raison de les adorer, en les éloignant des affaires; mais l'embarras où il est pour conclure (ce qu'il ne fait pas) et pour unir son adoration à son bannissement, montre à quelles pauvretés et à quelles injustices est conduit un esprit rigoureux et logicien sévère lorsqu'il veut tout soumettre à une règle universelle. Platon veut l'utilité de tous dans chacun; mais voilà que tout à coup il trouve en son chemin des inutiles sublimes comme Homère, et il n'en sait que faire. Tous les hommes de l'art le gênent: il leur applique son équerre, et il ne peut les mesurer: cela le désole. Il les range tous, Poètes, Peintres, Sculpteurs, Musiciens, dans la catégorie des imitateurs; déclare que tout art n'est qu'un badinage d'enfants, que les arts s'adressent à la plus faible partie de l'âme, celle qui est susceptible d'illusions, la partie peureuse, qui s'attendrit sur les misères humaines; que les arts sont déraisonnables, lâches, timides, contraires à la raison; que, pour plaire à la Multitude confuse, les Poètes s'attachent à peindre les caractères passionnés, plus aisés à saisir par leur variété; qu'ils corrompraient l'esprit des plus sages, si on ne les condamnait; qu'ils feraient régner le plaisir et la douleur dans l'État, à la place des lois et de la raison. Il dit encore qu'Homère, s'il eût été en état d'instruire et de perfectionner les hommes, et non un inutile chanteur, comme il était, incapable même, ajoute-t-il, d'empêcher Créophile, son ami, d'être gourmand (ô niaiserie antique!), on ne l'eût pas laissé mendier pieds nus, mais on l'eût estimé, honoré et servi autant que Protagoras d'Abdère et Prodicus de Céos, sages philosophes, portés en triomphe partout.
—Dieu tout-puissant! s'écria Stello, qu'est-ce, je vous prie, à présent, pour nous autres, que les honorables Protagoras et Prodicus, tandis que tout vieillard, tout homme et tout enfant adorent, en pleurant, le divin Homère?
—Ah! ah! reprit le Docteur, les yeux animés par un triomphe désespérant, vous voyez donc qu'il n'y a pas plus de pitié pour les Poètes parmi les philosophes que parmi les hommes du Pouvoir. Ils se tiennent tous la main, en foulant les arts sous les pieds.
—Oui, je le sens, dit Stello, pâle et agité; mais quelle en est donc la cause impérissable?
—Leur sentiment est l'envie, dit l'inflexible Docteur, leur idée (prétexte indestructible!) est l'INUTILITÉ DES ARTS A L'ÉTAT SOCIAL.
La pantomime de tous en face du Poète est un sourire protecteur et dédaigneux; mais tous sentent au fond du coeur quelque chose, comme la présence d'un Dieu supérieur.
Et en cela ils sont encore bien au-dessus des hommes vulgaires, qui, ne sentant qu'à demi cette supériorité, éprouvent seulement près des Poètes cette gêne que leur causerait aussi le voisinage d'une grande passion qu'ils ne comprendraient pas. Ils ont la gêne que sentirait un fat ou un froid pédant, transporté subitement à côté de Paul au moment du départ de Virginie; de Werther, au moment où il va saisir ses pistolets; à côté de Roméo, quand il vient de boire le poison; de Desgrieux, quand il suit pieds nus la charrette des filles perdues. Cet indifférent les croira fous indubitablement; mais, il sentira pourtant quelque chose de grand et de respectable dans ces hommes voués à une émotion profonde, et il se taira en s'éloignant, se croyant supérieur à eux, parce qu'il n'est pas ému.
—Juste! ô juste! dit Stello dans sa poitrine et s'enfonçant de plus en plus dans son fauteuil, comme pour se dérober au son de voix dur et puissant qui le poursuivait.
—Pour en revenir à Platon, il y avait aussi rivalité de divinité entre Homère et lui. Une jalouse humeur animait cet esprit vaste et justement immortel, mais positif comme tous ceux qui n'appuient leur domination intellectuelle que sur le développement infini du Jugement et repoussent l'Imagination.
Sa conviction était profonde, parce qu'il la puisait dans le sentiment des facultés de son être, auxquelles chacun veut toujours mesurer les autres. Platon avait un esprit exact, géométrique et raisonneur, tel que depuis l'eut Pascal, et tous deux repoussèrent durement la Poésie, qu'ils ne sentaient pas. Mais je ne poursuis que Platon, par ce qu'il ne sort pas de notre sujet de conversation, ayant en de gigantesques prétentions de législateur et d'homme d'État.
Je crois me souvenir, monsieur, qu'il dit à peu près ceci:
"La faculté qui juge tout selon la mesure et le calcul est ce qu'il y a de plus excellent dans l'âme; donc, l'autre faculté qui lui est opposée est une des choses les plus frivoles qui soient en nous."
Et cet honnête homme part de là pour traiter Homère du haut en bas; il le met sur la sellette, et lui dit d'un air de rhéteur, vers le livre sixième de sa République:
"Mon cher Homère, s'il n'est pas vrai que vous soyez un ouvrier éloigné de trois degrés de la vérité, incapable de faire autre chose que des fantômes de vertu (car il tient à ses fantômes); si vous êtes un ouvrier du second ordre, capable de connaître ce qui peut rendre meilleurs ou pires les États et les particuliers, dites-nous quelle ville vous doit la réforme de son gouvernement, comme Lacédémone en est redevable à Lycurgue, l'Italie et la Sicile à Charondas, Athènes à Solon. Quelle guerre avez-vous conduite ou conseillée? Quelle utile découverte, quelle invention bonne à la perfection des arts ou aux besoins de la vie ont signalé votre nom?"
Et, continuant ainsi avec son complaisant Glaucon, qui répond sans cesse: Fort bien,—voici qui est vrai,—vous avez raison, à peu près sur le ton que prend un petit séminariste répondant à son abbé dans une conférence, voilà mon philosophe qui chasse par les épaules le mendiant divin hors de sa République (fantastique, heureusement pour l'humanité).
A ce familier discours le bon Homère ne répondit rien, par la raison qu'il dormait, non de ce petit sommeil (dormitat) qu'un autre osa lui reprocher pour s'amuser à poser des règles aussi, mais du sommeil qui pèse cette nuit sur les yeux de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier.
Ici Stello poussa un profond soupir et cacha sa tête dans ses mains.
—Cependant, poursuivit le Docteur-Noir, supposons que nous tenions ici entre nous deux le divin Platon, ne pourrions-nous, s'il vous plaît, le conduire au musée Charles X (pardon de la liberté grande, je ne lui sais pas d'autre nom), sous le plafond sublime qui représente le règne, que dis-je? le ciel d'Homère? Nous lui montrerions ce vieux pauvre, assis sur un trône d'or avec son bâton de mendiant et d'aveugle comme un sceptre entre les jambes, ses pieds fatigués, poudreux et meurtris, mais à ses pieds ses deux filles (deux déesses), l'Iliade et l'Odyssée. Une foule d'hommes couronnés le contemple et l'adore, mais debout, selon qu'il sied aux génies. Ces hommes sont les plus grands dont les noms aient été conservés, les Poètes, et, si j'avais dit les plus malheureux, ce seraient eux aussi. Ils forment, de son temps au nôtre, une chaîne presque sans interruption de glorieux exilés, de courageux persécutés, de penseurs affolés par la misère, de guerriers inspirés au camp, de marins sauvant leur lyre de l'Océan et non des cachots; hommes remplis d'amour et rangés autour du premier et du plus misérable, comme pour lui demander compte de tant de haine qui les rend immobiles d'étonnement.
Agrandissons ce plafond sublime dans notre pensée, haussons et élargissons cette coupole, jusqu'à ce qu'elle contienne tous les infortunés que la Poésie ou l'imagination frappa d'une réprobation universelle! Ah! le firmament, en un beau jour d'août, n'y suffirait pas; non, le firmament d'azur et d'or, tel qu'on le voit au Caire, pur de toute légère et imperceptible vapeur, ne serait pas une toile assez large pour servir de fond à leurs portraits.
Levez les yeux à ce plafond et figurez-vous y voir monter ces fantômes mélancoliques: Torquato Tasso, les yeux brûlés de pleurs, couvert de haillons, dédaigné même de Montaigne (ah! philosophe, qu'as-tu fait là!), et réduit à n'y plus voir, non par cécité, mais… Ah! je ne le dirai pas en français; que la langue des Italiens soit tachée de ce cri de misère qu'il a jeté:
Non avendo candella per escrivere i suoi versi;
Milton aveugle, jetant à un libraire son Paradis perdu pour dix livres sterling;—Camoëns recevant l'aumône à l'hôpital des mains de ce sublime esclave qui mendiait pour lui sans le quitter; —Cervantès tendant la main de son lit de misère et de mort;—Le Sage, en cheveux blancs, suivi de sa femme et de ses filles, allant demander un asile pour mourir, à un pauvre chanoine, son fils; —Corneille manquant de tout, même de bouillon, dit Racine au roi, au grand roi!—Dryden à soixante-dix ans mourant de misère et cherchant dans l'astrologie une vaine consolation aux injustices humaines;—Spenser errant à pied à travers l'Irlande, moins pauvre et moins désolée que lui, et mourant avec la Reine des fées dans sa tête, Rosalinda dans son coeur, et pas un morceau de pain sur les lèvres.—Que je voudrais pouvoir m'arrêter là …!
Vondel, ce vieux Shakspeare de la Hollande, mort de faim à quatre- vingt-dix ans, et dont le corps fut porté par quatorze Poètes misérables et pieds nus;—Samuel Royer, qui fut trouvé mort de froid dans un grenier;—Butler, qui fit Hudibras et mourut de misère;—Floyer, Sydenham et Rushworth chargés de chaînes comme des forçats;—J.-J. Rousseau, qui se tua pour ne pas vivre d'aumônes; —Malfilâtre, que la faim mit au tombeau, dit Gilbert à l'hôpital…
Et tous ceux encore dont les noms sont écrits dans le ciel de chaque nation et sur les registres de ses hôpitaux.
Supposez que Platon s'avance seul au milieu de tous, et lise à la céleste famille cette feuille de la République que je vous ai citée. Pensez-vous qu'Homère ne puisse pas lui dire du haut de son trône:
"Mon cher Platon, il est vrai que le pauvre Homère et, comme lui, tous les infortunés immortels qui l'entourent, ne sont rien que des imitateurs de la nature; il est vrai qu'ils ne sont pas tourneurs parce qu'ils font la description d'un lit, ni médecins parce qu'ils racontent une guérison; il est vrai que, par une couche de mots et d'expressions figurées, soutenues de mesure, de nombre et d'harmonie, ils simulent la science qu'ils décrivent; il est bien vrai qu'ils ne font ainsi que présenter aux yeux des mortels un miroir de la vie, et que, trompant leurs regards, ils s'adressent à la partie de l'âme qui est susceptible d'illusion; mais, ô divin Platon! votre faiblesse est grande lorsque vous croyez la plus faible cette partie de notre âme qui s'émeut et qui s'élève, pour lui préférer celle qui pèse et qui mesure. L'Imagination, avec ses élus, est aussi supérieure au Jugement seul avec ses orateurs, que les dieux de l'Olympe aux demi- dieux. Le don du Ciel le plus précieux, c'est le plus rare.—Or, ne voyez-vous pas qu'un siècle fait naître trois Poètes pour une foule de logiciens et de sophistes très sensés et très habiles? L'Imagination contient en elle-même le Jugement et la Mémoire sans lesquels elle ne serait pas. Qui entraîne les hommes, si ce n'est l'émotion? qui enfante l'émotion, si ce n'est l'art? et qui enseigne l'art, si ce n'est Dieu lui-même? Car le Poète n'a pas de maître, et toutes les sciences sont apprises, hors la sienne.—Vous me demandez quelles institutions, quelles lois, quelles doctrines j'ai données aux villes? Aucune aux nations, mais une éternelle au monde.—Je ne suis d'aucune ville, mais de l'univers.—Vos doctrines, vos lois, vos institutions, ont été bonnes pour un âge et un peuple, et sont mortes avec eux; tandis que les oeuvres de l'Art céleste restent debout pour toujours à mesure qu'elles s'élèvent, et toutes portent les malheureux mortels à la loi impérissable de l'AMOUR et de la PITIÉ".
Stello joignit les mains malgré lui, comme pour prier. Le Docteur se tut un moment, et bientôt continua ainsi:
Et cette dignité calme de l'antique Homère, de cet homme symbole de la destinée des Poètes, cette dignité n'est autre chose que le sentiment continuel de sa mission que doit avoir toujours en lui l'homme qui se sent une Muse au fond du coeur.—Ce n'est pas pour rien que cette Muse y est venue: elle sait ce qu'elle doit faire, et le Poète ne le sait pas d'avance. Ce n'est qu'au moment de l'inspiration qu'il l'apprend.—Sa mission est de produire des oeuvres, et seulement lorsqu'il entend la voix secrète. Il doit l'attendre. Que nulle influence étrangère ne lui dicte ses paroles elles seraient périssables.—Qu'il ne craigne pas l'inutilité de son oeuvre; si elle est belle, elle sera utile par cela seul, puisqu'elle aura uni les hommes dans un sentiment commun d'adoration et de contemplation pour elle et la pensée qu'elle représente.
Le sentiment d'indignation que j'ai excité en vous a été trop vif, monsieur, pour me permettre de douter que vous n'ayez bien senti qu'il y a et qu'il y aura toujours antipathie entre l'homme du Pouvoir et l'homme de l'Art; mais, outre la raison d'envie et le prétexte d'utilité, ne reste-t-il pas encore une autre cause plus secrète à dévoiler? Ne l'apercevez-vous pas dans les craintes continuelles, où vit tout homme qui a une autorité, de perdre cette autorité chérie et précieuse qui est devenue son âme?
—Hélas! j'entrevois à peu près ce que vous m'allez dire encore, dit Stello; n'est-ce pas la crainte de la vérité?
—Nous y voilà, dit le Docteur avec joie.
Comme le Pouvoir est une science de convention, selon les temps, et que tout ordre social est basé sur un mensonge plus ou moins ridicule, tandis qu'au contraire les beautés de tout Art ne sont possibles que dérivant de la vérité la plus intime, vous comprenez que le Pouvoir, quel qu'il soit, trouve une continuelle opposition dans toute oeuvre ainsi créée. De là ses efforts éternels pour comprimer ou séduire.
—Hélas! dit Stello, à quelle odieuse et continuelle résistance le Pouvoir condamne le Poète! Ce Pouvoir ne peut-il se ranger lui-même à la vérité?
—Il ne le peut, vous dis-je! s'écria violemment le Docteur en frappant sa canne à terre. Et mes trois exemples politiques ne prouvent point que le Pouvoir ait tort d'agir ainsi, mais seulement que son essence est contraire à la vôtre et qu'il ne peut faire autrement que de chercher à détruire ce qui le gêne.
—Mais, dit Stello avec un air de pénétration (essayant de se retrancher quelque part, comme un tirailleur chargé en plaine par un gros escadron), mais si nous arrivions à créer un Pouvoir qui ne fût pas une fiction, ne serions-nous pas d'accord?
—Oui, certes; mais est-il jamais sorti et sortira-t-il jamais des deux points uniques sur lesquels il puisse s'appuyer, hérédité et capacité, qui vous déplaisent si fort, et auxquels il faut revenir? Et si votre Pouvoir favori règne par l'Hérédité et la Propriété, vous commencerez, monsieur, par me trouver une réponse à ce petit raisonnement connu sur la Propriété:
C'est là ma place au soleil; voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.
Et sur l'Hérédité, à ceci:
On ne choisit pas, pour gouverner un vaisseau dans la tempête, celui des voyageurs qui est de meilleure maison.
Et, en cas que ce soit la Capacité qui vous séduise, vous me trouverez, s'il vous plait, une forte réponse à ce petit mot:
Qui cédera la place à l'autre?—Je suis aussi habile que lui.—QUI DÉCIDERA ENTRE NOUS?
Vous me trouverez facilement ces réponses, je vous donne du temps, —un siècle, par exemple.
—Ah! dit Stello consterné, deux siècles n'y suffiraient pas.
—Ah! j'oubliais, poursuivit le Docteur-Noir; ensuite il ne vous restera plus qu'une bagatelle, ce sera d'anéantir au coeur de tout homme né de la femme cet instinct effrayant:
Notre ennemi, c'est notre maître.
Pour moi, je ne puis souffrir naturellement aucune autorité.
—Ma foi, ni moi, dit Stello emporté par la vérité, fût-ce l'innocent pouvoir d'un garde champêtre…
—Et de quoi s'affligerait-on si tout ordre social est mauvais et s'il doit l'être toujours? Il est évident que Dieu n'a pas voulu que cela fût autrement. Il ne tenait qu'à lui de nous indiquer, en quelques mots, une forme de gouvernement parfaite, dans le temps où il a daigné habiter parmi nous. Avouez que le genre humain a manqué là une bien bonne occasion!
—Quel rire désespéré! dit Stello.
—Et il ne la retrouvera plus, continua l'autre: il faut en prendre son parti, en dépit de ce beau cri que répètent en choeur tous les législateurs. A mesure qu'ils ont fait une Constitution écrite avec de l'encre, ils s'écrient:
"En voilà pour toujours!"
Allons, comme vous n'êtes pas de ces gens innombrables pour qui la politique n'est autre chose qu'un chiffre, on peut vous parler; allons, dites-le hautement, ajouta le Docteur en se couchant dans son fauteuil à sa façon, de quel paradoxe êtes-vous amoureux maintenant, s'il vous plaît?
Stello se tut.
—A votre place, j'aimerais une créature du Seigneur plutôt qu'un argument, quelque beau qu'il fût.
Stello baissa les yeux.
—A quel Mensonge social nécessaire voulez-vous vous dévouer? Car nous avouons qu'il en faut un pour qu'il y ait une société.—Auquel? Voyons! Sera-ce au moins absurde! Lequel est-ce?
—Je ne sais, en vérité, dit la victime du raisonneur.
—Quand pourrai-je vous dire, continua l'imperturbable, ce que je sens venir sur mes lèvres toutes les fois que je rencontre un homme caparaçonné d'un Pouvoir? Comment va votre mensonge social ce matin? Se soutient-il?
—Mais ne peut-on soutenir un Pouvoir sans y participer, et, au milieu d'une guerre civile, ne pourrai-je pas choisir?
—Eh! qui vous dit le contraire? interrompit le Docteur avec humeur; il s'agit bien de cela!
—Je parle de vos pensées et de vos travaux, par lesquels seulement vous existez à mes yeux. Que me font vos actions?
Qu'importe, dans les moments de crise, que vous soyez brûlé avec votre maison ou tué dans un carrefour, trois fois tué, trois fois enterré et trois fois ressuscité, comme signait le capitaine normand François Séville, au temps de Charles IX?
Faites le jeu qui vous plaira. Mettez, si vous voulez, l'Hérédité dans le carrosse et la Capacité sur le siège, pour voir à les accorder.
—Peut-être, dit Stello.
—Jusqu'à ce que le cocher essaye de verser le maître ou d'entrer dans la voiture, ce qui ne serait pas mal, continua le Docteur.
Oh! nul doute, monsieur, qu'il ne vaille autant choisir en temps de luttes, que se laisser ballotter comme un numéro dans le sac d'un grand loto. Mais l'intelligence n'y est presque pour rien, car vous voyez que, par le raisonnement appliqué au choix du Pouvoir qu'on veut s'imposer, on n'arrive qu'à des négations, quand on est de bonne foi. Mais, dans les circonstances dont nous parlons, suivez votre coeur ou votre instinct. Soyez (passez-moi l'expression) bête comme un drapeau.
—O profanateur! s'écria Stello.
—Plaisantez-vous? dit le Docteur; le plus grand des profanateurs, c'est le temps: il a usé vos drapeaux jusqu'au bois.
Lorsque le drapeau blanc de la Vendée marchait au vent contre le drapeau tricolore de la Convention, tous deux étaient loyalement l'expression d'une idée; l'un voulait bien dire nettement MONARCHIE, HÉRÉDITÉ, CATHOLICISME; l'autre, RÉPUBLIQUE, EGALITÉ, RAISON HUMAINE: leurs plis de soie claquaient dans l'air au-dessus des épées, comme au-dessus des canons se faisaient entendre les chants enthousiastes des voix mâles, sortis de coeurs bien convaincus. HENRI IV, LA MARSEILLAISE, se heurtaient dans l'air comme les faux et les baïonnettes sur la terre. C'étaient là des drapeaux!
O temps de dégoût et de pâleur, tu n'en as plus! Naguère le blanc signifiait charte, aujourd'hui le tricolore veut dire charte. Le blanc était devenu un peu rouge et bleu, le tricolore est devenu un peu blanc. Leur nuance est insaisissable. Trois petits articles d'écriture en font, je crois, la différence. Otez donc la flamme, et portez ces articles au bout du bâton.
Dans notre siècle, je vous le dis, l'uniforme sera un jour ridicule comme la guerre est passée. Le soldat sera déshabillé comme le médecin l'a été par Molière, et ce sera peut-être un bien. Tout sera rangé sous un habit noir comme le mien. Les révoltes mêmes n'auront pas d'étendard. Demandez à Lyon, en cette dix-huit cent trente- deuxième année de Notre-Seigneur.
En attendant, allez comme vous voudrez dans les actions, elles m'occupent peu.
Obéissez à vos affections, vos habitudes, vos relations sociales, votre naissance… que sais-je, moi?—Soyez décidé par le ruban qu'une femme vous donnera, et soutenez le petit Mensonge social qui lui plaira. Puis récitez-lui les vers d'un grand poète:
Lorsque deux factions divisent un empire,Chacun suit, au hasard, la meilleure ou la pire;Mais quand ce choix est fait, ou ne s'en dédit pas.
Au hasard! Il fut de mon avis et ne dit pas: la plus sensée. Qui eut raison des Guelfes ou des Gibelins, à votre sens? Ne serait-ce pas la Divina Commedia?
Amusez donc votre coeur, votre bras, tout votre corps avec ce jeu d'accidents. Ni moi, ni la philosophie, ni le bon sens, n'avons rien à faire là.
C'est pure affaire de sentiment et puissance de fait, d'intérêts et de relations.
Je désire ardemment, pour le bien que je vous souhaite, que vous ne soyez pas né dans cette caste de parias, jadis Brahmes, que l'on nommait Noblesse, et que l'on a flétrie d'autres noms; classe toujours dévouée à la France et lui donnant ses plus belles gloires, achetant de son sang le plus pur le droit de la défendre en se dépouillant de ses biens pièce à pièce et de père en fils; grande famille pipée, trompée, sapée par ses plus grands Rois, sortis d'elle; hachée par quelques-uns, les servant sans cesse, et leur parlant haut et franc; traquée, exilée, plus que décimée, et toujours dévouée tantôt au Prince qui la ruine, ou la renie, ou l'abandonne, tantôt au Peuple qui la méconnaît et la massacre; entre ce marteau et cette enclume, toujours pure et toujours frappée, comme un fer rougi au feu; entre cette hache et ce billot, toujours saignante et souriante comme les martyrs; race aujourd'hui rayée du livre de vie et regardée de côté, comme la race juive. Je désire que vous n'en soyez pas.
Mais que dis-je? Qui que vous soyez d'ailleurs, vous n'avez nul besoin de vous mêler de votre parti. Les partis ont soin d'enrégimenter un homme malgré lui, selon sa naissance, sa position, ses antécédents, de si bonne sorte qu'il n'y peut rien, quand il crierait du haut des toits et signerait de son sang qu'il ne pense pas tout ce que pensent les compagnons qu'on lui suppose et qu'on lui assigne.—Ainsi, en cas de bouleversement, j'excepte absolument les partis de notre consultation, et là-dessus je vous abandonne au vent qui soufflera.
Stello se leva, comme on fait quand on veut se montrer tout entier, avec une secrète satisfaction de soi-même, et il jeta même un regard sur une glace où son ombre se réfléchissait.
—Me connaissez-vous bien vous-même? dit-il avec assurance. Savez- vous (et qui le sait excepté moi?), savez-vous quelles sont les études de mes nuits?
Pourquoi, si elle est ainsi traitée, ne pas dépouiller la Poésie et la jeter à terre comme un manteau usé?
Qui vous dit que je n'ai pas étudié, analysé, suivi, pulsation par pulsation, veine par veine, nerf par nerf, toutes les parties de l'organisation morale de l'homme, comme vous de son être matériel? que je n'ai pas pesé dans une balance de fer machiavélique les passions de l'homme naturel et les intérêts de l'homme civilisé, leurs orgueils insensés, leurs joies égoïstes, leurs espérances vaines, leurs faussetés étudiées, leurs malveillances déguisées, leurs jalousies honteuses, leurs avarices fastueuses, leurs amours singés, leurs haines amicales?
O désirs humains! craintes humaines! vagues éternelles, vagues agitées d'un Océan qui ne change pas, vous êtes seulement comprimées quelquefois par des courants hardis qui vous emportent, des vents violents qui vous soulèvent, ou des rochers immuables qui vous brisent!
—Et, dit le Docteur en souriant, vous aimeriez à vous croire courant, vent ou rocher!
—Et pensez-vous que…
—Que vous ne devez jeter que des oeuvres dans cet Océan.
Il faut bien plus de génie pour résumer tout ce qu'on sait de la vie dans une oeuvre d'art, que pour jeter cette semence sur la terre, toujours remuée, des événements politiques. Il est plus difficile d'organiser tel petit livre que tel gros gouvernement.—Le Pouvoir n'a plus depuis longtemps ni la force ni la grâce.—Ses jours de grandeur et de fêtes ne sont plus. On cherche mieux que lui. Le tenir en main, cela s'est toujours pu réduire à l'action de manier des idiots et des circonstances, et ces circonstances et ces idiots, ballottés ensemble, amènent des chances imprévues et nécessaires, auxquelles les plus grands ont confessé qu'ils devaient la plus belle partie de leur renommée. Mais à qui la doit le Poète, si ce n'est à lui-même? La hauteur, la profondeur et l'étendue de son oeuvre et de sa renommée futures sont égales aux trois dimensions de son cerveau. —Il est par lui-même, il est lui-même, et son oeuvre est lui.
Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d'une feuille de papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son, des choses impérissables.
Ah! s'il arrive qu'un jour vous ne sentiez plus se mouvoir en vous la première et la plus rare des facultés, l'IMAGINATION; si le chagrin ou l'âge la dessèchent dans votre tête comme l'amande au fond du noyau; s'il ne vous reste plus que Jugement et Mémoire; lorsque vous vous sentirez le courage de démentir cent fois par an vos actions publiques par vos paroles publiques, vos paroles par vos actions, vos actions l'une par l'autre, et l'une par l'autre vos paroles, comme tous les hommes politiques; alors faites comme tant d'autres bien à plaindre, désertez le ciel d'Homère, il vous restera encore plus qu'il ne faudra pour la politique et l'action, à vous qui descendrez d'en haut. Mais, jusque-là, laissez aller d'un vol libre et solitaire l'Imagination qui peut être en vous.—Les oeuvres immortelles sont faites pour duper la Mort en faisant survivre nos idées à notre corps.—Écrivez-en de telles si vous pouvez, et soyez sûr que s'il s'y rencontre une idée ou seulement une parole utile au progrès civilisateur, que vous ayez laissée tomber comme une plume de votre aile, il se trouvera assez d'hommes pour la ramasser, l'exploiter, la mettre en oeuvre jusqu'à satiété. Laissez-les faire. L'application des idées aux choses n'est qu'une perte de temps pour les créatures de pensées.
Stello, debout encore, regarda le Docteur-Noir avec recueillement, sourit enfin, et tendit la main à son sévère ami.
—Je me rends, dit-il, écrivez votre ordonnance.
Le Docteur prit du papier.
—Il est bien rare, dit-il tout en griffonnant, que le sens commun donne une ordonnance qui soit suivie.
—Je suivrai la vôtre comme une loi immuable et éternelle, dit Stello, non sans étouffer un soupir; et il s'assit, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, avec un sentiment de profond désespoir et la conviction d'un vide nouveau rencontré sous ses pas; mais, en écoutant l'ordonnance, il lui sembla qu'un brouillard épais s'était dissipé devant ses yeux et que l'étoile infaillible lui montrait le seul chemin qu'il eût à suivre.
Voici ce que le Docteur-Noir écrivait, motivant chaque point de son ordonnance, usage fort louable et assez rare.