—Laissons cela, fit Lollius. Les hommes instruits ne s'uniront jamais pour étouffer toutes les doctrines au profit d'une seule. Et quant au vulgaire, qui se soucie de lui enseigner que Jupiter a six cents noms ou qu'il n'en a qu'un?
Cassius, plus lent et plus grave, prit la parole:
—Prends garde, ô Gallion, que l'existence de Dieu, telle que tu l'exposes, ne soit contraire aux croyances des aïeux. Il n'importe guère, en somme, que tes raisons soient meilleures ou pires que celles d'Apollodore. Mais il faut songer à la patrie. Rome doit à sa religion ses vertus et sa puissance. Détruire nos dieux, c'est nous détruire nous-mêmes.
—Ne crains pas, ami, répliqua vivement Gallion, ne crains pas que je nie d'une âme insolente les célestes protecteurs de l'Empire. La divinité unique, ô Lucius, que connaissent les philosophes, contient en elle tous les dieux comme l'humanité contient tous les hommes. Les dieux dont le culte a été institué par la sagesse de nos aïeux, Jupiter, Junon, Mars, Minerve, Quirinus, Hercule, sont les parties les plus augustes de la providence universelle, et les parties n'existent pas moins que le tout. Non certes, je ne suis pas un homme impie, ennemi des lois. Et nul plus que Gallion ne respecte les choses sacrées.
Personne ne fit mine de combattre ces idées. Et Lollius, ramenant la conversation à son premier sujet:
—Nous cherchions à percer l'avenir. Quels sont, selon vous, amis, les destinées de l'homme après la mort?
En réponse à cette question, Annaeus Mela promit l'immortalité aux héros et aux sages. Mais il la refusa au commun des hommes.
—Il n'est pas croyable, dit-il, que les avares, les gourmands, les envieux aient une âme immortelle. Un semblable privilège pourrait-il appartenir à des êtres ineptes et grossiers? Nous ne le pensons pas. Ce serait offenser la majesté des dieux que de croire qu'ils ont destiné à l'immortalité le rustre qui ne connaît que ses chèvres et ses fromages, et l'affranchi, plus riche que Crésus, qui n'eut d'autres soins au monde que de vérifier les comptes de ses intendants. Pourquoi, dieux bons! seraient-ils pourvus d'une âme? Quelle figure feraient-ils parmi les héros et les sages, dans les prairies élyséennes? Ces malheureux, semblables à tant d'autres sur la terre, ne sont pas capables de remplir la vie humaine, qui est courte. Comment en rempliraient-ils une plus longue? Les âmes vulgaires s'éteignent à la mort, ou tourbillonnent quelque temps autour de notre globe et se dissipent dans les couches épaisses de l'air. La vertu seule, en égalant l'homme aux dieux, le fait participer à leur immortalité. Ainsi que l'a dit un poète:
Elle ne descend jamais aux ombres du Styx, l'illustre vertu. Vis en héros et les destins ne t'entraîneront point dans le fleuve cruel de l'oubli. Au dernier de tes jours, la gloire t'ouvrira le chemin du ciel.
»Connaissons notre condition. Nous devons tous périr et périr tout entiers. L'homme d'une vertu éclatante n'échappe au sort commun qu'en devenant dieu et en se faisant admettre dans l'Olympe parmi les Héros et les Dieux.
—Mais il n'a pas connaissance de sa propre apothéose, dit Marcus Lollius. Il n'existe pas sur la terre un esclave, il n'existe pas un barbare qui ne sache qu'Auguste est un dieu. Mais Auguste ne le sait pas. Aussi nos Césars s'acheminent-ils à regret vers les constellations et nous voyons aujourd'hui Claudius approcher en pâlissant de ces pâles honneurs.
Gallion secoua la tête:
—Le poète Euripide a dit:
Nous aimons cette vie qui se montre à nous sur la terre parce que nous n'en connaissons point d'autre.
Tout ce qu'on rapporte des morts est incertain, mêlé de fables et de mensonges. Toutefois, je crois que les hommes vertueux parviennent à une immortalité dont ils ont pleine connaissance. Entendez bien qu'ils l'obtiennent par leur propre effort et non point comme une récompense décernée par les dieux. De quel droit les dieux immortels abaisseraient-ils un homme vertueux jusqu'à le récompenser? Le véritable salaire du bien est de l'avoir fait et il n'y a hors de la vertu aucun prix digne d'elle. Laissons aux âmes vulgaires, pour soutenir leurs vils courages, la crainte du châtiment et l'espoir de la récompense. N'aimons dans la vertu que la vertu elle-même. Gallion, si ce que les poètes content des enfers est véritable, si après ta mort tu es conduit devant le tribunal de Minos, tu lui diras: «Minos ne me jugera pas. Mes actions m'ont jugé.»
—Comment, demanda le philosophe Apollodore, les dieux donneraient-ils aux hommes l'immortalité dont ils ne jouissent pas eux-mêmes?
Apollodore, en effet, ne croyait pas que les dieux fussent immortels ou du moins que leur empire sur le monde dût s'exercer éternellement.
Il en donna ses raisons:
—Le règne de Jupiter a commencé, dit-il, après l'âge d'or. Nous savons, par des traditions que des poètes nous ont conservées, que le fils de Saturne a succédé à son père dans le gouvernement du monde. Or, tout ce qui eut commencement doit avoir fin. Il est inepte de supposer qu'une chose limitée par un côté peut être d'un autre côté illimitée. Il faudrait alors la dire tout ensemble finie et infinie, ce qui serait absurde. Tout ce qui présente un point extrême est mesurable à partir de ce point et ne saurait cesser d'être mesurable sur aucun point de son étendue, à moins de changer de nature, et c'est le propre de ce qui est mesurable d'être compris entre deux points extrêmes. Nous devons donc tenir pour certain que le règne de Jupiter finira comme a fini le règne de Saturne. Ainsi que l'a dit Eschyle:
Jupiter est soumis à la Nécessité. Il ne peut échapper à ce qui est fatal.
Gallion pensait de même, pour des raisons tirées de l'observation de la nature.
—J'estime comme toi, ô mon Apollodore, que les règnes des dieux ne sont pas immortels; et l'observation des phénomènes célestes m'incline à cet avis. Les cieux ainsi que la terre sont sujets à la corruption, et les palais divins, ruineux comme les demeures des hommes, s'écroulent sous le poids des siècles. J'ai vu des pierres tombées des régions de l'air. Elles étaient noires et toutes rongées par le feu. Elles nous apportaient le témoignage certain d'une conflagration céleste.
»Apollodore, les corps des dieux ne sont pas plus inaltérables que leurs maisons. S'il est vrai, comme l'enseigne Homère, que les dieux, habitants de l'Olympe, ensemencent les flancs des déesses et des mortelles, c'est donc qu'ils ne sont pas eux-mêmes immortels, bien que leur vie passe de beaucoup en longueur celle des hommes, et il est manifeste, par là, que le destin les soumet à la nécessité de transmettre une existence qu'ils ne sauraient garder toujours.
—En effet, dit Lollius, on ne conçoit guère que des immortels produisent des enfants à la manière des hommes et des animaux, ni même qu'ils possèdent des organes pour cet usage. Mais les amours des dieux sont peut-être un mensonge des poètes.
Apollodore soutint de nouveau, par des raisons déliées, que le règne de Jupiter finirait un jour. Et il annonça qu'au fils de Saturne succéderait Prométhée.
—Prométhée, répliqua Gallion, fut délivré par Hercule avec le consentement de Jupiter, et il jouit dans l'Olympe de la félicité due à sa prévoyance et à son amour des hommes. Rien ne changera plus ses destins heureux.
Apollodore demanda:
—Qui donc, alors, selon toi, ô Gallion, héritera la foudre qui ébranle le monde?
—Bien qu'il semble audacieux de répondre à cette question, je crois pouvoir le faire, répondit Gallion, et nommer le successeur de Jupiter.
Comme il prononçait ces mots, un officier de la basilique, chargé d'appeler les causes, se présenta devant lui et l'avertit que des plaideurs l'attendaient au tribunal.
Le proconsul demanda si l'affaire était de grande importance.
—C'est une affaire très petite, ô Gallion, répondit l'officier de la basilique. Un homme du port de Kenchrées vient de traîner un étranger devant ton tribunal. Ils sont tous deux Juifs et d'humble condition. Ils se querellent au sujet de quelque coutume barbare ou de quelque grossière superstition, comme c'est l'habitude des Syriens. Voici la minute de leur plainte. C'est du punique pour le greffier qui l'a écrite.
»Le plaignant te représente, ô Gallion, qu'il est chef de l'assemblée des Juifs ou, comme on dit en grec, de la synagogue, et il te demande justice contre un homme de Tarse, qui, établi nouvellement à Kenchrées, vient, chaque samedi, parler dans la synagogue contre la loi juive. «C'est un scandale et une abomination, que tu feras cesser», dit le plaignant. Et il réclame l'intégrité des privilèges appartenant aux enfants d'Israël. Le défendeur revendique pour tous ceux qui croient à ce qu'il enseigne leur adoption et leur incorporation dans la famille d'un homme nommé Abrahamus et il menace le plaignant de la colère divine. Tu vois, ô Gallion, que cette cause est petite et obscure. Il t'appartient de décider si tu la retiens pour toi ou si tu la laisseras juger par un moindre magistrat.
Les amis du proconsul lui conseillèrent de ne point se déranger pour une si méchante affaire.
—Je me fais un devoir, leur répondit-il, de suivre à cet égard les règles tracées par le divin Auguste. Ce ne sont pas seulement les grandes causes qu'il importe que je juge moi-même; mais aussi les petites quand la jurisprudence n'en est pas fixée. Certaines affaires minimes reviennent tous les jours et sont importantes, du moins par leur fréquence. Il convient que j'en juge moi-même une de chaque sorte. Un jugement du proconsul est exemplaire et fait loi.
—Il faut te louer, ô Gallion, dit Lollius, du zèle que tu mets à remplir tes fonctions consulaires. Mais, connaissant ta sagesse, je doute qu'il te soit agréable de rendre la justice. Ce que les hommes décorent de ce nom n'est, en réalité, qu'un ministère de basse prudence et de vengeance cruelle. Les lois humaines sont filles de la colère et de la peur.
Gallion rejeta mollement cette maxime. Il ne reconnaissait pas aux lois humaines les caractères de la véritable justice:
—Le châtiment du crime est de l'avoir commis. La peine que les lois y ajoutent est inégale et superflue. Mais enfin puisque, par la faute des hommes, il est des lois, nous devons les appliquer équitablement.
Il avertit l'officier de la basilique qu'il se rendrait dans quelques instants au tribunal, puis, se tournant vers ses amis:
—A vrai dire, j'ai une raison particulière d'examiner cette affaire par mes yeux. Je ne dois négliger aucune occasion de surveiller ces Juifs de Kenchrées, race turbulente, haineuse, contemptrice des lois, qu'il n'est pas facile de contenir. Si jamais la paix de Corinthe est troublée, ce sera par eux. Ce port, où viennent mouiller tous les navires de l'Orient, cache dans un amas confus de magasins et d'auberges une foule innombrable de voleurs, d'eunuques, de devins, de sorciers, de lépreux, de violateurs de sépulcres et d'homicides. C'est le repaire de toutes les infamies et de toutes les superstitions. On y vénère Isis, Eschmoun, la Vénus Phénicienne et le dieu des Juifs. Je suis effrayé de voir ces Juifs immondes se multiplier, plutôt à la manière des poissons qu'à celle des hommes. Ils pullulent dans les rues fangeuses du port comme des crabes dans les rochers.
—Ils pullulent de même à Rome, chose plus effrayante, s'écria Lucius Cassius. C'est le crime du grand Pompée d'avoir introduit cette lèpre dans la Ville. Les prisonniers, amenés de Judée pour son triomphe et qu'il eut le tort de ne pas traiter selon la coutume des aïeux, ont peuplé de leur engeance servile la rive droite du fleuve. Au pied du Janicule, parmi les tanneries, les boyauderies et les pourrissoirs, dans ces faubourgs où afflue tout ce qu'il y a d'infamies et d'horreurs dans le monde, ils vivent des métiers les plus vils, déchargent les chalans venus d'Ostie, vendent des loques et des rogatons, échangent des allumettes contre des verres cassés. Leurs femmes vont dire l'avenir dans les maisons des riches; leurs enfants tendent la main aux passants dans les bosquets d'Egérie. Comme tu l'as dit, Gallion, ennemis du genre humain et d'eux-mêmes, ils fomentent sans cesse la sédition. Il y a quelques années, les partisans d'un certains Chrestus ou Cherestus, soulevèrent parmi les Juifs de sanglantes émeutes. La porta Portese fut mise à feu et à sang, et César, en dépit de sa longanimité, dut sévir. Il chassa de Rome les plus séditieux.
—Je le sais, dit Gallion. Plusieurs de ces bannis vinrent habiter Kenchrées, entre autres un Juif et une Juive du Pont qui y vivent encore et y exercent quelque humble métier. Ils tissent, je crois, les grossières étoffes de Cilicie. Je n'ai rien appris de remarquable sur les partisans de Chrestus. Quant à Chrestus lui-même, j'ignore ce qu'il est devenu et s'il vit encore.
—Je l'ignore comme toi, Gallion, reprit Lucius Cassius, et nul ne le saura jamais. Ces êtres vils ne parviennent pas même à la célébrité du crime. D'ailleurs, il y a tant d'esclaves du nom de Chrestus qu'il serait malaisé d'en discerner un dans cette multitude.
»Mais c'est peu que les Juifs soulèvent des tumultes dans ces bouges où leur nombre et leur infimité les dérobent à toute surveillance. Ils se répandent par la Ville, ils s'insinuent dans les familles et partout ils jettent le trouble. Ils vont crier dans le Forum pour le compte des agitateurs qui les payent, et ces méprisables étrangers excitent les citoyens à se haïr entre eux. Nous avons trop longtemps souffert leur présence dans les assemblées populaires, et ce n'est pas d'aujourd'hui que les orateurs évitent de parler contre le sentiment de ces misérables, de peur des outrages. Entêtés à se soumettre à leur loi barbare, ils veulent y soumettre les autres, et ils trouvent des adeptes parmi les Asiatiques et même parmi les Grecs. Et, chose à peine croyable, pourtant certaine, ils imposent leurs usages aux Latins eux-mêmes. Il y a, dans la Ville, des quartiers entiers où toutes les boutiques sont fermées le jour de leur Sabbat. O honte de Rome! Et tandis qu'ils corrompent les gens de peu, parmi lesquels ils vivent, leurs rois, admis dans le palais de César, pratiquent leurs superstitions avec insolence et donnent à tous les citoyens un exemple illustre et détestable. Ainsi, de toutes parts, les Juifs imbibent l'Italie du venin oriental.
Annaeus Mela, qui avait voyagé par tout le monde romain, fit sentir à ses amis l'étendue du mal dont ils se plaignaient.
—Les Juifs corrompent toute la terre, dit-il. Il n'y a point de ville grecque, il n'y a presque point de villes barbares où l'on ne cesse de travailler le septième jour, où l'on n'allume des lampes, où l'on ne célèbre des jeûnes à leur exemple, où l'on ne s'abstienne comme eux de manger la chair de certains animaux. »J'ai rencontré à Alexandrie un vieillard juif qui ne manquait pas d'intelligence et qui même était versé dans les lettres grecques. Il se réjouissait du progrès de sa religion dans l'Empire. «A mesure que les étrangers connaissent nos lois, m'a-t-il dit, ils les trouvent aimables et s'y soumettent volontiers, tant les Romains que les Grecs, et ceux qui demeurent sur le continent et les habitants des îles, les nations occidentales et orientales, l'Europe et l'Asie.» Ce vieillard parlait peut-être avec quelque exagération. Pourtant on voit beaucoup de Grecs incliner aux croyances des Juifs.
Apollodore nia avec vivacité qu'il en fût ainsi.
—Des Grecs qui judaïsent, dit-il, vous n'en trouverez que dans la lie du peuple et parmi les Barbares errant dans la Grèce comme des brigands et des vagabonds. Il se peut toutefois que les sectateurs du Bègue aient séduit quelques Grecs ignorants, en leur faisant croire qu'on trouve dans des livres hébreux les idées de Platon sur la providence divine. Tel est, en effet, le mensonge qu'ils s'efforcent de répandre.
—C'est un fait, répondit Gallion, que les Juifs reconnaissent un dieu unique, invisible, tout-puissant, créateur du monde. Mais il s'en faut qu'ils l'adorent avec sagesse. Ils publient que ce dieu est l'ennemi de tout ce qui n'est pas juif et qu'il ne peut souffrir dans son temple ni les simulacres des autres dieux, ni la statue de César ni ses propres images. Ils traitent d'impies ceux qui, avec des matières périssables, se fabriquent un dieu à la ressemblance de l'homme. Que ce dieu ne puisse être exprimé par le marbre ni l'airain, on en donne diverses raisons dont quelques-unes, je l'avoue, sont bonnes et conformes à l'idée que nous nous faisons de la divine providence. Mais que penser, ô cher Apollodore, d'un dieu assez ennemi de la république pour ne point admettre dans son sanctuaire les statues du Prince? Que penser d'un dieu qui s'offense des honneurs rendus à d'autres dieux? Et que penser d'un peuple qui prête à ses dieux de pareils sentiments? Les Juifs regardent les dieux des Latins, des Grecs et des Barbares comme des dieux ennemis, et ils poussent la superstition jusqu'à croire qu'ils possèdent de Dieu une pleine et entière connaissance, à laquelle on ne doit rien ajouter, dont on ne saurait rien retrancher.
»Vous le savez, chers amis, ce n'est pas assez de souffrir toutes les religions; il faut les honorer toutes, croire que toutes sont saintes, qu'elles sont égales entre elles par la bonne foi de ceux qui les professent, que semblables à des traits lancés de points différents vers un même but, elles se rejoignent dans le sein de Dieu. Seule, cette religion qui ne souffre qu'elle, ne saurait être tolérée. Si on la laissait croître, elle dévorerait toutes les autres. Que dis-je? une religion si farouche n'est pas une religion, mais plutôt une abligion et non plus un lien qui unit les hommes pieux, mais le tranchant de ce lien sacré. C'est une impiété et la plus grande de toutes. Car, peut-on faire un plus cruel outrage à la divinité que de l'adorer sous une forme particulière et de la vouer en même temps à l'exécration sous toutes les autres formes qu'elle revêt au regard des hommes?
»Quoi! sacrifiant à Jupiter qui porte un boisseau sur la tête, j'interdirais à un homme étranger de sacrifier à Jupiter dont la chevelure, semblable à la fleur d'hyacinthe, descend nue sur ses épaules; et je me croirais encore adorateur de Jupiter, impie que je serais! Non! non! l'homme religieux, lié aux dieux immortels, est également lié à tous les hommes par la religion qui embrasse la terre avec le ciel. Exécrable erreur des Juifs qui se croient pieux en n'adorant que leur Dieu!
—Ils se font circoncire en son honneur, dit Annaeus Mela. Pour dissimuler cette mutilation, ils sont obligés, quand ils vont aux bains publics, de renfermer dans un étui ce qu'on ne doit raisonnablement ni étaler avec ostentation ni cacher comme une ignominie. Car il est également ridicule à un homme de se faire orgueil ou honte de ce qu'il a de commun avec tous les hommes. Ce n'est pas sans raison que nous redoutons, chers amis, le progrès des usages judéens dans l'Empire. Il n'est pas à craindre toutefois que les Romains et les Grecs adoptent la circoncision. Il n'est pas croyable que cet usage pénètre même chez les Barbares, qui pourtant en éprouveraient une moindre disgrâce, puisqu'ils sont, pour la plupart, assez absurdes pour imputer à déshonneur à un homme de se montrer nu devant ses semblables.
—J'y songe! s'écria Lollius. Quand notre douce Canidia, la fleur des matrones de l'Esquilin, envoie ses beaux esclaves aux thermes, elle les oblige à mettre un caleçon, enviant à tout le monde jusqu'à la vue de ce qui lui est le plus cher en eux. Par Pollux! elle sera cause qu'on les croira Juifs, soupçon outrageant, même pour un esclave.
Lucius Cassius reprit d'une âme irritée:
—J'ignore si la démence juive gagnera le monde entier. Mais c'est trop que cette folie se propage parmi les ignorants, c'est trop qu'on la souffre dans l'Empire, c'est trop qu'on laisse subsister cette race fétide, descendue à toutes les hontes, absurde et sordide dans ses moeurs, impie et scélérate dans ses lois, en exécration aux dieux immortels. Le Syrien obscène corrompt la Ville de Rome. Cette humiliation est la peine de nos crimes. Nous avons méprisé les anciens usages et les bonnes disciplines des ancêtres. Ces maîtres de la terre, qui nous l'ont soumise, nous ne les servons plus. Qui pense encore aux aruspices? Qui respecte les augures? Qui révère Mavors et les Jumeaux divins? 0 triste abandon des devoirs religieux! L'Italie a répudié ses dieux indigètes et ses génies tutélaires. Elle est désormais ouverte de toutes parts aux superstitions étrangères et livrée sans défense à la foule impure des prêtres orientaux. Hélas! Rome n'a-t-elle conquis le monde que pour être conquise par les Juifs! Certes, les avertissements ne nous auront pas manqué. Les débordements du Tibre et la disette des grains ne sont pas des signes douteux de la colère divine. Chaque jour nous apporte quelque présage funeste. La terre tremble, le soleil se voile, la foudre éclate dans un ciel pur. Les prodiges succèdent aux prodiges. On a vu des oiseaux sinistres perchés au faîte du Capitole. Sur la rive étrusque, un boeuf a parlé. Des femmes ont enfanté des monstres; une voix lamentable s'est élevée au milieu des jeux du théâtre. La statue de la Victoire a lâché les rênes de son char.
—Les habitants des palais célestes, dit Marcus Lollius, ont d'étranges façons de se faire entendre. S'il veulent un peu plus de graisse et d'encens, qu'ils le disent clairement au lieu de s'exprimer par le tonnerre, les nuages, les corneilles, les boeufs, les statues d'airain et les enfants à deux têtes. Reconnais aussi, Lucius, qu'ils ont trop beau jeu à nous présager des malheurs, puisque, selon le cours naturel des choses, il n'y a pas de jour qui n'amène une infortune privée ou publique.
Mais Gallion semblait touché des douleurs de Cassius.
—Claudius, dit-il, Claudius, bien qu'il dorme toujours, s'est ému d'un si grand péril. Il s'est plaint au Sénat du mépris où étaient tombés les anciens usages. Effrayé du progrès des superstitions étrangères, le Sénat, sur son avis, a rétabli les aruspices. Mais ce ne sont pas seulement les cérémonies du culte, ce sont les coeurs des hommes qu'il faudrait rétablir dans leur pureté première. Romains, vous redemandez vos dieux. Le vrai séjour des dieux en ce monde est l'âme des hommes vertueux. Rappelez en vous les vertus passées, la simplicité, la bonne foi, l'amour du bien public, et les dieux y rentreront aussitôt. Vous serez vous-mêmes des temples et des autels.
Il dit, et, prenant congé de ses amis, gagna sa litière qui, depuis quelques instants, l'attendait près du bosquet de myrtes, pour le porter au tribunal.
Ils s'étaient levés et, derrière lui, quittant les jardins, ils marchaient à pas lents sous un double portique, disposé de manière à ce qu'on y trouvât de l'ombre à toute heure du jour, et qui conduisait des murs de la villa jusqu'à la basilique où le proconsul rendait la justice.
Lucius Cassius, chemin faisant, se plaignait à Méla de l'oubli où étaient tombées les antiques disciplines.
Marcus Lollius, posant la main sur l'épaule d'Apollodore:
—Il me semble que ni notre doux Gallion, ni Méla ni même Cassius n'ont dit pourquoi ils haïssaient si fort les Juifs. Je crois le savoir et veux te le confier, très cher Apollodore. Les Romains qui offrent aux dieux, comme un présent agréable, une truie blanche, ornée de bandelettes, ont en exécration ces Juifs qui refusent de manger du porc. Ce n'est pas en vain que les destins envoyèrent au pieux Énée une laie blanche en présage. Si les dieux n'avaient pas couvert de chênes les royaumes sauvages d'Évandre et de Turnus, Rome ne serait pas aujourd'hui la maîtresse du monde. Les glands du Latium engraissèrent les cochons dont la chair a seule apaisé l'insatiable faim des magnanimes neveux de Rémus. Nos Italiens, dont les corps sont formés de sangliers et de porcs, se sentent offensés par l'orgueilleuse abstinence des Juifs, obstinés à rejeter, ainsi qu'un aliment immonde, ces gras troupeaux, chers au vieux Caton, qui nourrissent les maîtres de l'Univers.
Ainsi, tous quatre, échangeant de faciles propos et goûtant l'ombre douce, ils parvinrent à l'extrémité du portique et virent tout à coup le Forum étincelant de lumière.
A cette heure matinale, il était tout agité du mouvement de la foule sonore. Au milieu de la place se dressait une Minerve d'airain sur un socle où étaient sculptées les Muses, et l'on voyait, à droite et à gauche, un Mercure et un Apollon de bronze, oeuvre d'Hermogène de Cythère. Un Neptune à la barbe verte se tenait debout dans une vasque. Sous les pieds du dieu, un dauphin vomissait de l'eau. Le Forum était de toutes parts environné de monuments dont les hautes colonnes et les voûtes révélaient l'architecture romaine. En face du portique par lequel Méla et ses amis étaient venus, les Propylées, que surmontaient deux chars dorés, bornaient la place publique et conduisaient par un escalier de marbre dans la voie large et droite du Leckhée. De l'un et l'autre côté de ces portes héroïques, régnaient les frontons peints des sanctuaires, le Panthéon et le temple de Diane Éphésienne. Le temple d'Octavie, soeur d'Auguste, dominait le Forum et regardait la mer.
La basilique n'en était séparée que par une ruelle obscure. Elle s'élevait sur deux étages d'arcades, soutenues par des piliers auxquels s'appliquaient des demi-colonnes doriques portant sur une base carrée. On y reconnaissait le style romain qui imprimait son caractère à tous les autres édifices de la ville. Il ne subsistait de la première Corinthe que les débris calcinés d'un vieux temple.
Les arcades inférieures de la basilique étaient ouvertes et servaient de boutiques à des marchands de fruits, de légumes, d'huile, de vin et de friture, à des oiseleurs, des bijoutiers, des libraires et des barbiers. Des changeurs s'y tenaient assis derrière de petites tables couvertes de pièces d'or et d'argent. Et du creux sombre de ces échoppes sortaient des cris, des rires, des appels, des bruits de querelles et des odeurs fortes. Sur les degrés de marbre, partout où l'ombre bleuissait les dalles, des oisifs jouaient aux dés ou aux osselets, des plaideurs se promenaient de long en large avec un air anxieux, des matelots cherchaient gravement les plaisirs auxquels ils dussent consacrer leur argent et des curieux lisaient des nouvelles de Rome rédigées par des Grecs futiles. A cette foule de Corinthiens et d'étrangers se montraient avec obstination des mendiants aveugles, de jeunes garçons épilés et fardés, des marchands d'allumettes et des marins estropiés portant pendu à leur cou le tableau de leur naufrage. Du toit de la basilique les colombes descendaient en troupes sur les grands espaces vides, recouverts de soleil, et becquetaient des graines dans les fentes des dalles chaudes.
Une fille de douze ans, brune et veloutée comme une violette de Zanthe, posa par terre son petit frère qui ne savait pas encore marcher, mit près de lui une écuelle ébréchée, pleine de bouillie avec une cuiller de bois, et lui dit:
—Mange, Comatas, mange et tais-toi, de peur du cheval rouge.
Puis elle courut, une obole à la main, vers le marchand de poissons qui dressait derrière des corbeilles tapissées d'herbes marines sa face ridée et sa poitrine nue, couleur de safran.
Cependant une colombe, voletant au-dessus du petit Comatas, emmêla ses pattes dans les cheveux de l'enfant. Et pleurant et appelant sa soeur à son aide, il criait d'une voix étouffée par les sanglots:
—Ioessa! Ioessa!
Mais Ioessa ne l'entendait pas. Elle cherchait dans les corbeilles du vieillard, parmi les poissons et les coquillages, de quoi charmer la sécheresse de son pain. Elle ne prit ni une grive de mer, ni une smaride, dont la chair est délicate, mais qui valent beaucoup d'argent. Elle emporta, dans le creux de sa robe retroussée, trois poignées d'oursins et d'épines de mer.
Et le petit Comatas, la bouche grande ouverte et buvant ses larmes, ne cessait d'appeler:
—Ioessa! Ioessa!
L'oiseau de Vénus n'enleva pas, à l'exemple de l'aigle de Jupiter, le petit Comatas dans le ciel radieux. Il le laissa à terre, emportant dans son vol, entre ses pattes roses, trois fils d'or d'une chevelure emmêlée.
Et l'enfant, les joues brillantes de larmes et barbouillées de poussière, pressant dans ses petits poings sa cuiller de bois, sanglotait auprès de son écuelle renversée.
Annaeus Méla, suivi de ses trois amis, avait monté les degrés de la basilique. Indifférent au bruit et au mouvement de la multitude vague, il enseignait à Cassius la rénovation future de l'univers:
—Au jour fixé par les dieux, les choses présentes, dont l'ordre et l'arrangement frappent nos regards, seront détruites. Les astres heurteront les astres; toutes les matières qui composent le sol, l'air et les eaux, brûleront d'une seule flamme. Et les âmes humaines, ruines imperceptibles dans la ruine universelle, retourneront en leurs éléments primitifs. Un monde tout neuf….
En prononçant ces mots, Annaeus Méla heurta du pied un dormeur étendu à l'ombre. C'était un vieillard qui avait assemblé avec art sur son corps poudreux les trous de son manteau. Sa besace, ses sandales et son bâton gisaient à son côté.
Le frère du proconsul, toujours amène et bienveillant envers les hommes de la plus humble condition, se serait excusé, mais l'homme couché ne lui en laissa pas le temps.
—Regarde mieux où tu poses le pied, brute, lui cria-t-il, et donne l'aumône au philosophe Posocharès.
—Je vois une besace et un bâton, fit le Romain en souriant. Je ne vois pas encore un philosophe.
Et, comme il allait jeter à Posocharès une pièce d'argent, Apollodore lui arrêta la main.
—Abstiens-toi, Annaeus. Ce n'est pas un philosophe, ce n'est pas même un homme.
—J'en suis un, répondit Méla, si je lui donne de l'argent, et il est un homme s'il prend cet argent. Car, seul de tous les animaux, l'homme fait ces deux choses. Et ne vois-tu pas que, pour un denier, je m'assure que je vaux mieux que lui? Ton maître enseigne que celui qui donne est meilleur que celui qui reçoit.
Posocharès prit la pièce. Puis il vomit sur Annaeus Méla et ses compagnons de grossières injures, les traitant d'orgueilleux et de débauchés et les renvoyant aux prostitués et aux jongleurs qui passaient autour d'eux en balançant les hanches. Après quoi, découvrant jusqu'au nombril son corps velu et ramenant sur son visage les lambeaux de son manteau, il se recoucha de son long sur le pavé.
—N'êtes-vous pas curieux, demanda Lollius à ses compagnons, d'entendre les Juifs exposer dans le prétoire le sujet de leur querelle?
Ils lui répondirent qu'ils n'en avaient nul désir et qu'ils préféraient se promener sous le portique, en attendant le proconsul qui, sans doute, ne tarderait pas à sortir.
—Je ferai donc comme vous, amis, répliqua Lollius. Nous n'y perdrons rien d'intéressant.
»D'ailleurs, ajouta-t-il, les Juifs venus de Kenkhrées pour accompagner les plaideurs ne sont pas tous dans la basilique. En voici un, reconnaissable, mes amis, à son nez recourbé et à sa barbe fourchue. Il s'agite comme la Pythie.
Et Lollius, du regard et du doigt, montrait un étranger maigre, pauvrement vêtu, qui sous le portique vociférait au milieu d'une foule moqueuse:
—Hommes corinthiens, vous vous fiez à tort en votre sagesse, qui n'est que folie. Vous suivez aveuglément les préceptes de vos philosophes, qui vous enseignent la mort et non la vie. Vous n'observez pas la loi naturelle et, pour vous punir, Dieu vous a livrés aux vices contre nature…
Un matelot, qui s'approcha du cercle des curieux, reconnut cet homme, car il murmura en haussant les épaules:
—C'est Stéphanas, le Juif de Kenkhrées, qui apporte encore quelque nouvelle extraordinaire du séjour des nuées où il est monté, si nous l'en croyons.
Et Stéphanas enseignait le peuple:
—Le chrétien est délivré de la loi et de la concupiscence. Il est exempt de la damnation par la miséricorde de Dieu, qui a envoyé son fils unique prendre une chair de péché pour détruire le péché. Mais vous ne serez délivrés que si, rompant avec la chair, vous vivez selon l'esprit.
»Les Juifs observent la loi et ils croient être sauvés par leurs oeuvres. Mais c'est la foi qui sauve, et non les oeuvres. Que leur sert d'être circoncis de fait, si leur coeur est incirconcis?
»Hommes corinthiens, ayez la foi et vous serez incorporés dans la famille d'Abraham.
La foule commençait à rire et à se moquer de ces paroles obscures. Mais le Juif, d'une voix creuse, prophétisait. Il annonçait une grande colère et le feu destructeur qui consumerait le monde.
—Et ces choses arriveront moi vivant, criait-il, et je les verrai de mes yeux. L'heure est venue de nous réveiller du sommeil. La nuit est passée, le jour approche. Les saints seront ravis au ciel et ceux qui n'auront pas cru en Jésus crucifié périront.
Puis, promettant la résurrection des corps, il invoqua Anastasis, au milieu des moqueries de la foule hilare.
A ce moment un homme aux robustes poumons, le boulanger Milon, membre du Sénat de Corinthe, qui depuis quelques instants écoutait le Juif avec impatience, s'approcha de lui, le tira par le bras et le secouant rudement:
—Cesse, misérable, lui dit-il, cesse de débiter ces paroles vaines. Tout cela n'est que contes d'enfants et niaiseries propres à séduire l'esprit des femmes. Comment peux-tu, sur la foi de tes songes, débiter tant de sottises, laissant tout ce qui est beau et ne te plaisant qu'à ce qui est mal, sans même tirer profit de ta haine? Renonce à tes fantômes étranges, à tes desseins pervers, à tes sombres prophéties, de peur qu'un dieu ne t'envoie aux corbeaux pour te punir de tes imprécations contre cette ville et contre l'Empire.
Les citoyens applaudirent aux paroles de Milon.
—Il dit vrai, s'écriaient-ils. Ces Syriens n'ont qu'un dessein: ils veulent affaiblir notre patrie. Ils sont les ennemis de César.
Plusieurs prirent à l'étal des fruitiers des courges et des caroubes, d'autres ramassèrent des coquilles d'huitres, et ils les lancèrent à l'apôtre, qui vaticinait encore.
Jeté à bas du portique, il allait par le Forum, criant sous les huées, l'injure et les coups, souillé d'immondices, sanglant, et demi-nu:
—Mon maître l'a dit, nous sommes les balayures du monde.
Et il exultait de joie.
Les enfants le poursuivirent sur la route de Kenkhrées, en criant:
—Anastasis! Anastasis!
Posocharès ne dormait point. A peine les amis du proconsul s'étaient-ils éloignés, qu'il se souleva sur le coude. Assise à quelques pas de lui, sur une marche, la brune Ioessa broyait entre ses dents de jeune chienne la carapace d'une épine de mer. Le cynique l'appela et fit briller la pièce d'argent qu'il venait de recevoir. Puis, ayant rajusté ses haillons, il se leva, chaussa ses sandales, ramassa son bâton, sa besace, et descendit les degrés. Ioessa vint à lui, lui prit des mains la besace trouée qu'elle posa gravement sur son épaule, comme pour la porter en offrande à l'auguste Cypris, et suivit le vieillard.
Apollodore les vit qui prenaient la route de Kenkhrées pour gagner le cimetière des esclaves et le lieu de supplices, marqué de loin par les nuées de corbeaux qui volaient au-dessus des croix. Le philosophe et la jeune fille y savaient un buisson d'arbouses, toujours désert, et propice aux jeux d'Éros.
A cette vue Apollodore, tirant Méla par un pan de la toge:
—Regarde, lui dit-il. Ce chien n'a pas plus tôt reçu ton aumône, qu'il emmène une enfant pour s'accoupler à elle.
—C'est donc, répondit Mêla, que j'ai donné de l'argent à une sorte d'homme à qui l'argent était très convenable.
Et le petit Comatas, assis sur la dalle chaude et suçant ses pouces, riait de voir un caillou étinceler au soleil.
—Au reste, poursuivit Méla, tu dois reconnaître, ô Apollodore, que la façon dont Posocharès fait l'amour n'est pas de toutes la moins philosophique. Ce chien est plus sage assurément que nos jeunes débauchés du Palatin, qui aiment dans les parfums, les rires et les larmes, avec des langueurs et des fureurs…
Comme il parlait, une rauque clameur s'éleva dans le prétoire et vint étourdir les oreilles du Grec et des trois Romains.
—Par Pollux! s'écria Lollius, les plaideurs que juge notre Gallion crient comme des portefaix et il me semble qu'avec leurs grognements vient jusqu'à nous, à travers les portes, une odeur de sueur et d'oignon.
—Rien n'est plus vrai, dit Apollodore. Mais si Posocharès était un philosophe et non un chien, loin de sacrifier à la Vénus des carrefours, il fuirait la race entière des femmes et s'attacherait uniquement à un jeune garçon dont il ne contemplerait la beauté extérieure que comme l'expression d'une beauté intérieure plus noble et plus précieuse.
—L'amour, reprit Méla, est une passion abjecte. Il trouble les conseils, brise les desseins généreux et tire les pensées les plus hautes aux soins les plus vils. Il ne saurait habiter un esprit sensé. Ainsi que le poète Euripide nous l'enseigne….
Méla n'acheva pas. Précédé des licteurs qui écartaient la foule, le proconsul sortit de la basilique et s'approcha de ses amis.
—Je n'ai pas été longtemps séparé de vous, dit-il. La cause que j'étais appelé à juger était aussi mince que possible et très ridicule. En entrant dans le prétoire, je le trouvai envahi par une troupe bigarrée de ces Juifs qui vendent aux marins, sur le port de Kenkhrées, dans des boutiques sordides, des tapis, des étoffes et de menus joyaux d'or et d'argent. Ils remplissaient l'air de glapissements aigus et d'une farouche odeur de bouc. J'eus du mal à saisir le sens de leurs paroles et il me fallut faire effort pour comprendre que l'un de ces Juifs, nommé Sosthène, qui se disait le chef de la synagogue, accusait d'impiété un autre Juif, celui-là fort laid, bancroche et chassieux, nommé Paul ou Saul, originaire de Tarse, qui exerce depuis quelque temps à Corinthe son métier de tapissier et s'est associé à des Juifs expulsés de Rome pour fabriquer des toiles de tente et ces vêtements ciliciens de poil de chèvre. Ils parlaient tous à la fois, en bien mauvais grec. Je saisis pourtant que ce Sosthène faisait un crime à ce Paul d'être venu dans la maison où les Juifs de Corinthe ont coutume de s'assembler chaque samedi, et d'y avoir pris la parole pour séduire ses coreligionnaires et leur persuader de servir leur dieu d'une manière contraire à leur loi. Je n'ai pas voulu en entendre davantage. Et les ayant fait taire, non sans peine, je leur dis que, s'ils étaient venus se plaindre à moi de quelque injustice ou de quelque violence dont ils eussent souffert, je les aurais écoutés patiemment, et avec toute l'attention nécessaire; mais que, puisqu'il s'agissait uniquement d'une querelle de mots et d'un différend sur les termes de leur loi, ce n'était pas mon affaire et que je ne pouvais pas être juge dans une cause de cette espèce. Puis je les congédiai sur ces mots: «Videz vos querelles entre vous comme vous l'entendrez.»
—Et qu'ont-ils dit? demanda Cassius. Se sont-ils soumis, Gallion, de bonne grâce à un arrêt si sage?
—Il n'est pas dans la nature des brutes, répondit le proconsul, de goûter la sagesse. Ces gens ont accueilli mon arrêt par d'aigres murmures dont je n'ai pris, comme vous pensez, nul souci. Je les ai laissés criant et se débattant au pied du tribunal. A ce que j'ai cru voir, c'est le plaignant qui reçut le plus de coups. Si mes licteurs n'y mettent ordre, il restera sur le carreau. Ces Juifs du port sont très ignares et, comme la plupart des ignorants, n'ayant pas la faculté de soutenir par des raisons la vérité de ce qu'ils croient, ils ne savent disputer qu'à coups de pied et à coups de poing.
»Les amis de ce petit Juif difforme et chassieux, nommé Paul, semblent particulièrement habiles à cette sorte de controverse. Dieux bons! comme ils prenaient avantage sur le chef de la synagogue en l'accablant d'une grêle de coups et en l'écrasant sous leurs talons! D'ailleurs, je ne doute pas que les amis de Sosthène, s'ils avaient été les plus forts, n'eussent traité Paul comme les amis de Paul ont traité Sosthène.
Méla félicita le proconsul.
—Tu fis bien, ô mon frère, de renvoyer dos à dos ces misérables plaideurs.
—Pouvais-je agir autrement? répliqua Gallion. Comment aurais-je jugé entre ce Sosthène et ce Paul qui sont aussi stupides et aussi extravagants l'un que l'autre?…. Si je les traite avec mépris, ne croyez pas, mes amis, que ce soit parce qu'ils sont faibles et pauvres, parce que Sosthène sent le poisson salé et parce que Paul s'est usé les doigts et l'esprit à tisser des tapis et des toiles de tente. Non! Philémon et Baucis étaient pauvres et ils étaient dignes des plus grands honneurs. Les dieux ne refusèrent point de s'asseoir à leur table frugale. La sagesse élève un esclave au-dessus de son maître. Que dis-je? un esclave vertueux est supérieur aux dieux. S'il les égale en sagesse, il les surpasse par la beauté de l'effort. Ces Juifs ne sont méprisables que parce qu'ils sont grossiers et que nulle image de la divinité ne brille en eux.
A ces mots, Marcus Lollius sourit:
—Les dieux, en effet, dit-il, ne visitent guère les Syriens qui vivent dans les ports parmi les marchands de fruits et les prostituées.
—Les Barbares eux-mêmes, reprit le proconsul, ont quelque connaissance des dieux. Sans parler des Égyptiens qui, dans les temps antiques, furent des hommes pleins de piété, il n'est pas de peuple, dans la riche Asie, qui n'ait su rendre un culte soit à Jupiter, soit à Diane, à Vulcain, à Junon ou à la mère des Aenéades. Ils donnent à ces divinités des noms étranges, des formes confuses et leur offrent parfois des victimes humaines; mais ils reconnaissent leur puissance. Seuls les Juifs ignorent la providence des dieux. Je ne sais si ce Paul, que les Syriens nomment également Saul, est aussi superstitieux que les autres et aussi obstiné dans ses erreurs; je ne sais quelle obscure idée il se fait des dieux immortels et, à vrai dire, je ne suis pas curieux de le savoir. Que peut-on apprendre de ceux qui ne savent rien? C'est, à proprement parler, s'instruire dans l'ignorance. D'après quelques propos confus qu'il a tenus devant moi, en réponse à son accusateur, j'ai cru comprendre qu'il se sépare des prêtres de sa nation, qu'il répudie la religion des Juifs et qu'il adore Orphée sous un nom étranger, que je n'ai pas retenu. Ce qui me le fait supposer, c'est qu'il parle avec respect d'un dieu, ou plutôt d'un héros qui serait descendu dans les enfers et remonté au jour après avoir erré parmi les pâles ombres des morts. Peut-être a-t-il voué un culte à Mercure souterrain. Mais je croirais plus volontiers qu'il adore Adonis, car il m'a semblé entendre qu'à l'exemple des femmes de Biblos, il plaignait les souffrances et la mort d'un dieu.
»Ces dieux adolescents, qui meurent et ressuscitent, abondent sur la terre d'Asie. Les courtisanes syriennes en ont apporté plusieurs à Rome et ces célestes adolescents plaisent plus qu'il ne conviendrait aux femmes honnêtes. Nos matrones ne rougissent pas de célébrer en secret leurs mystères. Ma Julie, si prudente et si réservée, m'a plusieurs fois demandé ce qu'il fallait en croire. «Quel dieu, lui ai-je répondu avec indignation, quel dieu que celui qui se plaît aux hommages furtifs d'une femme mariée! Une femme ne doit avoir d'autres amis que ceux de son mari. Et les dieux ne sont-ils pas nos premiers amis?»
—Cet homme de Tarse, demanda le philosophe Apollodore, ne vénère-t-il pas plutôt Typhon, que les Égyptiens nomment Séthus? On dit qu'un dieu à tête d'âne est en honneur dans une certaine secte juive. Ce dieu ne peut être que Typhon et je ne serais pas surpris que les tisserands de Kenkhrées entretiennent un commerce secret avec l'Immortel qui, au rapport de notre doux Marcus, inonda la marchande de gâteaux d'une urine céleste.
—Je ne sais, reprit Gallion. On dit, à la vérité, que plusieurs Syriens s'assemblent pour célébrer en secret le culte d'un dieu à tête d'âne. Et il se peut que Paul soit de ceux-là. Mais qu'importé l'Adonis, le Mercure, l'Orphée ou le Typhon de ce Juif! Il ne régnera jamais que sur ces diseuses de bonne aventure, ces usuriers et ces marchands sordides qui, dans les ports de mer, dépouillent les marins. Tout au plus pourra-t-il conquérir, dans les faubourgs des grandes villes, quelques poignées d'esclaves.
—Eh! eh! s'écria Marcus Lollius en éclatant de rire, voyez-vous ce hideux Paul fondant une religion d'esclaves? Par Castor! ce serait une merveilleuse nouveauté. Si d'aventure le dieu des esclaves (Jupiter détourne ce présage!) escaladait l'Olympe et en chassait les dieux de l'Empire, que ferait-il à son tour? Comment exercerait-il sa puissance sur le monde étonné? Je serais curieux de le voir à l'ouvrage. Sans doute il prolongerait les Saturnales tout le long de l'année. Il ouvrirait aux gladiateurs la carrière des honneurs, établirait les prostituées de Subure dans le temple de Vesta et ferait, peut-être, de quelque misérable bourgade de Syrie la capitale du monde.
Lollius aurait poursuivi longtemps encore ce badinage, si Gallion ne l'eût arrêté.
—Marcus, n'espère pas voir ces merveilleuses nouveautés, dit-il. Bien que les hommes soient capables de grandes folies, ce n'est pas un petit tapissier juif qui saurait les séduire avec son mauvais grec et ses contes d'un Orphée syrien. Le dieu des esclaves ne pourrait que fomenter des révoltes et des guerres serviles, qui seraient vite étouffées dans le sang, et il périrait bientôt lui-même avec ses adorateurs, dans un amphithéâtre, sous la dent des bêtes féroces, aux applaudissements du peuple romain.
»Laissons Paul et Sosthène. Leur pensée ne nous serait d'aucun secours dans les recherches que nous poursuivions avant qu'ils nous eussent interrompus si malencontreusement. Nous nous efforcions de connaître l'avenir que les dieux nous réservent, non à vous, mes chers amis, et à moi en particulier (car nous sommes disposés à souffrir tout ce qui sera), mais à la patrie et au genre humain, dont nous avons l'amour et la charité. Ce n'est pas ce tapissier juif, aux paupières enflammées, qui pourrait nous dire, quoi qu'en pense Marcus, le nom du dieu qui détrônera Jupiter.
Gallion interrompit son discours pour congédier les licteurs qui se tenaient rangés immobiles devant lui, les faisceaux à l'épaule.
—Nous n'avons pas besoin de ces verges et de ces haches, fit-il en souriant. La parole est notre seule arme. Puisse, un jour, l'univers n'en plus connaître d'autres! Si vous n'êtes point fatigués, allons, mes amis, vers la fontaine Pirène. Nous trouverons à mi-chemin un antique figuier sous lequel Médée trahie médita, dit-on, sa vengeance cruelle. Les Corinthiens vénèrent cet arbre en mémoire de cette reine jalouse et y suspendent des tablettes votives: car Médée ne leur a fait que du bien. Il a plongé dans la terre des branches qui y ont jeté des racines et se couronne encore d'un épais feuillage. Assis à son ombre, nous y attendrons, en conversant, l'heure du bain.
Les enfants, lassés de poursuivre Stéphanas, jouaient aux osselets sur le bord du chemin. L'apôtre marchait à grands pas, quand il rencontra, près du lieu des supplices, une troupe de Juifs, qui venaient de Kenkhrées pour savoir le jugement du proconsul touchant la synagogue. C'étaient des amis de Sosthène. Ils étaient fort irrités contre le Juif de Tarse et ses compagnons qui voulaient changer la loi. Observant cet homme qui essuyait avec sa manche ses yeux aveuglés de sang, ils crurent le reconnaître, et l'un d'eux lui demanda, en lui tirant la barbe, s'il n'était pas Stéphanas, compagnon de Paul.
Il répondit avec orgueil:
—Vous voyez celui-là!
Mais il était déjà à terre, foulé aux pieds. Les Juifs ramassaient des pierres en criant:
—C'est un blasphémateur! Lapidons-le!
Deux des plus zélés arrachaient la borne milliaire, plantée par les Romains, et s'efforçaient de la lancer. Les pierres tombaient avec un bruit sourd sur les os décharnés de l'apôtre, qui hurlait:
—0 délices des plaies! ô joie des supplices! ô rafraîchissement des tortures! Je vois Jésus.
A quelques pas de là, le vieillard Posocharès, sous un buisson d'arbouses, au murmure d'une source, pressait dans ses bras les flancs polis d'Ioessa. Importuné du bruit, il grogna d'une voix étouffée dans les cheveux de la jeune fille:
—Fuyez, viles brutes; et ne troublez pas les jeux d'un philosophe.
Quelques instants après, un centurion qui passait sur la route déserte releva Stéphanas, lui fit boire une gorgée de vin, et lui donna du linge pour bander ses blessures.
Cependant, Gallion, assis avec ses amis sous l'arbre de Médée, disait:
—Si vous voulez connaître le successeur du maître des hommes et des dieux, méditez les paroles du poète:
L'épouse de Jupiter enfantera un fils plus puissant que son père.
»Ce vers désigne, non pas l'auguste Junon, mais la plus illustre des mortelles auxquelles s'unit l'Olympien qui changea tant de fois de formes et d'amours. Il me paraît certain que le gouvernement de l'univers doit passer à Hercule. Cette opinion est depuis longtemps établie dans mon esprit sur des raisons tirées non seulement des poètes, mais encore des philosophes et des savants. J'ai, pour ainsi dire, salué par avance l'avenement du fils d'Alcmène, au dénouement de ma tragédie d'Hercule sur l'Oeta, qui se termine par ces vers:
0 toi, grand vainqueur des monstres et pacificateur du monde, sois-nous propice. Regarde la terre, et, si quelque monstre d'une forme nouvelle épouvante les hommes, détruis-le d'un coup de foudre. Tu sauras mieux que ton père lancer le tonnerre.
»J'augure favorablement du règne prochain d'Hercule. Il montra dans sa vie terrestre une âme patiente et tendue vers de hautes pensées. Il terrassa les monstres. Quand la foudre armera son bras, il ne laissera pas un nouveau Caïus gouverner impunément l'Empire. La vertu, la simplicité antique, le courage, l'innocence et la paix régneront avec lui. Voilà mon oracle!
Et Gallion, s'étant levé, congédia ses amis en ces mots:
—Portez-vous bien et aimez-moi.
Quand Nicole Langelier eut achevé sa lecture, les oiseaux annoncés parGiacomo Boni couvrirent de leurs cris amicaux le Forum désert.
Le ciel étendait sur les ruines romaines le voile cendré du soir; les jeunes lauriers plantés sur la voie Sacrée élevaient dans l'air léger leurs rameaux noirs comme des bronzes antiques, et les flancs du Palatin se revêtaient d'azur.
—Langelier, vous n'avez pas imaginé cette histoire, dit M. Goubin, qu'on ne trompait pas aisément. Le procès intenté par Sosthène à saint Paul devant le tribunal de Gallion, proconsul d'Achaïe, est dans lesActes des Apôtres.
Nicole Langelier en convint sans difficulté.
—Il y est, dit-il, au chapitre XVIII, et remplit les versets 12 à 17, que je puis vous lire, car j'en ai pris copie sur un feuillet de mon manuscrit.
Et il lut:
12.Or, Gallion étant proconsul d'Achaïe, les Juifs d'un commun accord s'élevèrent contre Paul, et le menèrent à son tribunal,
13.En disant: «Celui-ci veut persuader aux hommes d'adorer Dieu d'une manière contraire à la loi.»
14.Et Paul étant près de parler pour sa défense, Gallion dit aux Juifs: «O Juifs, s'il s'agissait de quelque injustice, ou de quelque mauvaise action, je me croirais obligé de vous entendre avec patience.
15.»Mais s'il ne s'agit que de contestations de doctrine, de mots, et de votre loi démélez vos différends comme vous l'entendrez: car je ne veux point m'en rendre juge.»
16.Il les fit retirer ainsi de son tribunal.
17.Et tous ayant saisi Sosthène, chef d'une synagogue, le battirent devant le tribunal sans que Gallion s'en mît en peine.
»Je n'ai rien inventé, ajouta Langelier. D'Annaeus Méla et de Gallion son frère, on sait peu de chose. Mais il est certain qu'ils comptaient parmi les hommes les plus intelligents de leur temps. Quand l'Achaïe, province sénatoriale sous Auguste, province impériale sous Tibère, fut rendue au Sénat par Claude, Gallion y fut envoyé comme proconsul. Il devait sans doute cet emploi au crédit de son frère Sénèque; mais peut-être fut-il choisi pour sa connaissance de la littérature grecque et comme un homme agréable à ces professeurs athéniens dont les Romains admiraient l'esprit. Il était très instruit. Il avait écrit un livre des questions naturelles et composé, croit-on, des tragédies. Ces ouvrages sont tous perdus, à moins qu'il ne se trouve quelque chose de lui dans ce recueil de déclamations tragiques attribué, sans raisons suffisantes, à son frère le philosophe. J'ai supposé qu'il était stoïcien et pensait, sur beaucoup de points, comme ce frère illustre. C'est extrêmement probable. Mais tout en lui prêtant des propos vertueux et tendus, je me suis bien gardé de lui attribuer une doctrine arrêtée. Les Romains d'alors mêlaient les idées d'Épicure à celles de Zénon. En prêtant cet éclectisme à Gallion, je ne courais pas grand risque de me tromper. Je l'ai représenté comme un homme aimable. Il est certain qu'il l'était. Sénèque a dit de lui que personne ne l'aimait médiocrement. Sa douceur était universelle. Il recherchait les honneurs.
»Son frère Annaeus Méla, tout au contraire, les fuyait. Nous avons à cet égard le témoignage de Sénèque le philosophe et celui de Tacite. Quand la mère des trois Sénèques, Helvia, perdit son mari, le plus célèbre de ses fils composa pour elle un petit traité philosophique. En un endroit de cet ouvrage, il l'exhorte à penser qu'il lui reste, pour la rattacher à la vie, des enfants tels que Gallion et Méla, différents de caractère, mais également dignes de son affection.
»—Jette les yeux sur mes frères, lui dit-il à peu près. Peux-tu, tant qu'ils vivront, accuser la fortune? Tous deux, par la diversité de leurs vertus, charmeront tes ennuis. Gallion est parvenu aux honneurs par ses talents. Méla les a dédaignés par sa sagesse. Jouis de la considération de l'un, de la tranquillité de l'autre, de l'amour de tous deux. Je connais les intimes sentiments de mes frères. Gallion recherche les dignités pour t'en faire un ornement. Méla embrasse une vie douce et paisible pour se consacrer à toi.
»Enfant sous le principat de Néron, Tacite n'avait point connu les Sénèques. Il n'a fait que recueillir les bruits qui, de son temps, couraient sur eux. Il dit que, si Méla s'éloignait des honneurs, c'était par raffinement d'ambition et pour égaler, simple chevalier romain, le crédit des consulaires. Après avoir administré lui-même les grands domaines qu'il possédait en Bétique, Méla vint à Rome et se fit nommer administrateur des biens de Néron. On en conclut qu'il était habile en affaires, et même on le soupçonna de n'être pas aussi désintéressé qu'il voulait le paraître. C'est possible. Les Sénèques, qui affichaient le mépris des richesses, en possédaient d'immenses, et l'on a grand'peine à croire le précepteur de Néron quand il se représente fidèle, au milieu du luxe des meubles et des jardins, à sa chère pauvreté. Pourtant les trois fils d'Helvia n'étaient pas des âmes communes. Méla eut d'Atilla, sa femme, un fils, Lucain le poète. Il paraît que le talent de Lucain jeta un grand éclat sur le nom de son père. Les lettres étaient alors en honneur, et l'on mettait l'éloquence et la poésie au-dessus de tout.
»Sénèque, Méla, Lucain, Gallion périrent avec les complices de Pison. Sénèque le philosophe était déjà vieux. Tacite, qui n'avait pas été témoin de sa mort, nous en donne le spectacle. On sait par lui comment le précepteur de Néron se coupa les veines dans son bain, et comment sa jeune femme Pauline voulut mourir avec lui, d'une mort semblable. Sur l'ordre de Néron, on banda les poignets que Pauline s'était fait ouvrir. Elle vécut, gardant une pâleur mortelle. Tacite rapporte que le jeune Lucain, soumis à la torture, dénonça sa mère. Cette infamie serait certaine, qu'il en faudrait d'abord accuser l'atrocité des supplices. Mais il y a une raison de n'y pas croire. Lucain, si la souffrance lui arracha les noms de plusieurs conjurés, ne prononça pas celui d'Atilla, puisqu'Atilla ne fut point inquiétée, alors que toute délation était crue aveuglément.
»Après la mort de Lucain, Méla recueillit avec trop de hâte et d'attention la succession de son fils. Un ami du jeune poète, qui, sans doute, convoitait cet héritage, se fit l'accusateur de Méla. On supposa le père initié au secret de la conjuration et l'on produisit une fausse lettre de Lucain. Néron, après l'avoir lue, ordonna qu'elle fût apportée à Méla. A l'exemple de son frère et de tant de victimes de Néron, Méla se fit ouvrir les veines, après avoir légué aux affranchis de César une grande somme d'argent, pour conserver le reste à la malheureuse Atilla. Gallion ne survécut pas à ses deux frères; il se donna la mort.
»Ainsi périrent tragiquement ces hommes agréables et cultivés. J'ai fait parler deux d'entre eux à Corinthe, Gallion et Méla. Méla voyageait beaucoup. Son fils Lucain, encore enfant, visitait Athènes au moment où Gallion était proconsul d'Achaïe. J'ai donc pu supposer avec vraisemblance que Méla se trouvait alors à Corinthe avec son frère. J'ai imaginé que deux jeunes Romains, d'une illustre naissance, et un philosophe de l'Aréopage, accompagnaient le proconsul. En cela je n'ai pas pris une excessive liberté, puisque les intendants, les procurateurs, les propréteurs, les proconsuls, que l'empereur et le Sénat envoyaient gouverner les provinces, avaient toujours avec eux des fils de grandes familles, qui venaient s'instruire aux affaires par leur exemple, et des hommes d'un esprit subtil comme mon Apollodore, le plus souvent des affranchis, qui leur servaient de secrétaires. Enfin, je me suis persuadé que, au moment où saint Paul fut amené devant la justice romaine, le proconsul et ses amis s'entretenaient librement des sujets les plus divers, art, philosophie, religion, politique, et qu'ils laissaient percer, à travers des curiosités variées, une préoccupation constante de l'avenir. Il y a quelques chances, en effet, pour que, ce jour-là tout aussi bien qu'un autre jour, ils se soient efforcés de découvrir la destinée future de Rome et du monde. Gallion et Méla comptaient parmi les plus hautes et les plus libres intelligences de l'époque. C'est une disposition ordinaire aux esprits de cette valeur de rechercher dans le présent et dans le passé les conditions de l'avenir. J'ai remarqué chez les hommes les plus savants et les mieux avertis que j'aie connus, Renan, Berthelot, une tendance marquée à jeter, au hasard de la conversation, des utopies rationnelles et des prophéties scientifiques.
—Ainsi, dit Joséphin Leclerc, voilà un des hommes les plus instruits de son temps, un homme versé dans les spéculations philosophiques, rompu à la pratique des affaires et dont l'esprit était aussi libre, aussi large que pouvait l'être l'esprit d'un Romain, Gallion, frère de Sénèque, l'ornement et la lumière de son siècle. Il s'inquiète de l'avenir, il s'efforce de reconnaître le mouvement qui emporte le monde, il recherche les destinées de l'Empire et des dieux. A ce moment, par une fortune unique, il rencontre saint Paul; l'avenir qu'il cherche passe devant lui et il ne le reconnaît pas. Quel exemple de l'aveuglement qui frappe, devant une révélation inattendue, les esprits les plus éclairés et les intelligences les plus pénétrantes!
—Je vous prie de remarquer, cher ami, répondit Nicole Langelier, qu'il n'était pas bien facile à Gallion de converser avec saint Paul. On ne voit pas comment ils auraient pu échanger des idées. Saint Paul avait du mal à s'exprimer, et c'est à grand'peine qu'il se faisait entendre des gens qui vivaient et pensaient à peu près comme lui. Il n'avait jamais adressé la parole à un homme cultivé. Il n'était nullement préparé à conduire sa pensée et à suivre celles d'un interlocuteur. Il ignorait la science grecque. Gallion, habitué à la conversation des gens instruits, avait fait un long usage de sa raison. Il ne connaissait pas les sentences des Rabbins. Qu'est-ce que ces deux hommes auraient bien pu se dire?
»Ce n'est pas qu'il fût impossible à un Juif de causer avec un Romain. Les Hérodes avaient un tour de langage qui plaisait à Tibère et à Caligula. Flavius Josèphe et la reine Bérénice tenaient des propos agréables à Titus, destructeur de Jérusalem. Nous savons bien qu'il se trouva toujours des Juifs en ornements chez les antisémites. C'étaient des meschoumets. Paul était un nabi. Ce Syrien ardent et fier, dédaigneux des biens que recherchent tous les hommes, avide de pauvreté, ambitieux d'outrages et d'humiliations, mettant toute sa joie à souffrir, ne savait qu'annoncer ses visions enflammées et sombres, sa haine de la vie et de la beauté, ses colères absurdes, sa charité furieuse. Hors de là, il n'avait rien à dire. En vérité, je ne découvre qu'un sujet sur lequel il aurait pu s'accorder avec le proconsul d'Achaïe. C'est Néron.
»Saint Paul, à cette époque, n'avait guère entendu parler, sans doute, du jeune fils d'Agrippine, mais en apprenant que Néron était destiné à l'Empire, il aurait été tout de suite néronien. Il le devint plus tard. Il l'était encore, après que Néron eut empoisonné Britannicus. Non qu'il fût capable d'approuver un fratricide, mais parce qu'il avait un respect infini du gouvernement. «Que chacun soit soumis aux puissances régnantes, écrivait-il à ses églises. Les gouvernants font peur au mal. Ils ne font pas peur au bien. Veux-tu ne pas craindre l'autorité? Fais le bien et tu obtiendras d'elle des louanges.» Gallion aurait peut-être trouvé ces maximes un peu simples, un peu plates; il n'aurait pu les désapprouver entièrement. Mais s'il est un sujet qu'il n'aurait pas été tenté d'aborder en causant avec un tapissier juif, c'est bien le gouvernement des peuples et l'autorité de l'empereur. Encore une fois, qu'est-ce que ces deux hommes auraient bien pu se dire?
»De notre temps, lorsqu'en Afrique un fonctionnaire européen, si vous voulez, le gouverneur général du Soudan pour Sa Majesté britannique, ou notre gouverneur de l'Algérie, rencontre un fakir ou un marabout, leur conversation se réduit forcément à peu de chose. Saint Paul était, pour un proconsul, ce qu'est un marabout pour notre gouverneur civil de l'Algérie. Une conversation de Gallion et de saint Paul n'aurait eu que trop de ressemblance, j'imagine, avec la conversation du général Desaix et de son derviche. Après la bataille des Pyramides, le général Desaix, à la tête de douze cents cavaliers, poursuivit, dans la Haute-Égypte, les mamelouks de Mourad-bey. Se trouvant à Girgeh, il apprit qu'un vieux derviche, qui avait acquis parmi les Arabes une grande réputation de science et de sainteté, habitait près de cette ville. Desaix avait de la philosophie et de l'humanité. Curieux de connaître un homme estimé de ses semblables, il fit appeler le derviche au quartier général, le reçut honorablement et entra en conversation avec lui au moyen d'un interprète:
»—Vénérable vieillard, les Français sont venus porter en Egypte la justice et la liberté.
»—Je savais qu'ils viendraient, répondit le derviche.
»—Comment le savais-tu?
»—Par une éclipse de soleil.
»—Comment une éclipse de soleil put-elle t'instruire des mouvements de nos armées?
»—Les éclipses sont causées par l'ange Gabriel qui se met devant le soleil pour annoncer aux croyants les malheurs dont ils sont menacés.
»—Vénérable vieillard, tu ignores la vraie cause des éclipses; je vais te la faire connaître.
»Aussitôt, saisissant un bout de crayon et un chiffon de papier, il trace des figures:
»—Soit A le soleil, B la lune, C la terre, etc…
»Et, quand il eut terminé sa démonstration:
»—Voilà, dit-il, la théorie des éclipses de soleil.
»Et comme le derviche murmurait quelques paroles:
»—Que dit-il? demanda le général à l'interprète.
»—Mon général, il dit que c'est l'ange Gabriel qui cause les éclipses en se mettant devant le soleil.
»—C'est donc un fanatique! s'écria Desaix.
»Et il chassa le derviche à grands coups de pied au cul.
»J'imagine que la conversation, si elle s'était engagée entre saint Paul et Gallion, aurait fini à peu près comme le dialogue du derviche et du général Desaix.
—Encore est-il vrai, objecta Joséphin Leclerc, qu'entre l'apôtre saint Paul et le derviche du général Desaix il y a tout au moins cette différence que le derviche n'a pas imposé sa foi à l'Europe. Et vous conviendrez que l'honorable sous-secrétaire d'État aux colonies de Sa Majesté Britannique n'a pas rencontré sans doute le marabout qui donnera son nom à la plus vaste église de Londres; vous conviendrez que notre gouverneur civil de l'Algérie ne s'est pas trouvé en présence du fondateur d'une religion que croira et professera un jour la majorité des Français. Ces fonctionnaires n'ont pas vu l'avenir se dresser devant eux sous une forme humaine. Le proconsul d'Achaïe l'a vu.
—Il n'en était pas moins impossible à Gallion, répliqua Langelier, de mener avec saint Paul une conversation soutenue sur quelque grand sujet de morale ou de philosophie. Je sais bien, et vous n'ignorez pas sans doute que, vers le Ve siècle de l'ère chrétienne, on croyait que Sénèque avait connu saint Paul à Rome et admiré la doctrine de l'apôtre. Cette fable put se répandre dans le triste obscurcissement de l'esprit humain qui suivit de si près l'âge de Tacite et de Trajan. Pour l'accréditer, des faussaires, comme il en pullulait parmi les chrétiens, fabriquèrent une correspondance dont saint Jérôme et saint Augustin parlent avec considération. Si ces lettres sont celles qui nous sont parvenues sous les noms de Paul et de Sénèque, il faut que ces Pères ne les aient pas lues ou qu'ils eussent peu de discernement. C'est l'ouvre inepte d'un chrétien qui ignorait tout de l'époque de Néron et était bien incapable d'imiter le style de Sénèque. Est-il besoin de dire que les grands docteurs du moyen âge crurent fermement à la vérité des relations et à l'authenticité des lettres? Mais les humanistes de la Renaissance n'eurent pas de peine à démontrer l'invraisemblance et la fausseté de ces inventions. Il importe peu que Joseph de Maistre ait ramassé en passant cette vieillerie avec beaucoup d'autres. Personne n'y fait plus attention et désormais c'est seulement dans les jolis romans destinés aux gens du monde par des auteurs pleins de spiritualisme et d'adresse, que les apôtres de la primitive Église conversent abondamment avec les philosophes et les élégants de la Rome impériale et exposent à Pétrone ravi les beautés les plus fraîches du christianisme. Le dialogue du Gallion, que vous venez d'entendre, a moins d'agrément et plus de vérité.
—Je ne le nie pas, répliqua Joséphin Leclerc, et je crois que les personnages de ce dialogue pensent et parlent comme ils devaient réellement penser et parler et qu'ils n'ont que des idées de leur temps. C'est là, ce me semble, le mérite de cet ouvrage, et c'est aussi pourquoi j'en raisonne comme si je m'appuyais sur un texte historique.
—Vous le pouvez, dit Langelier. Je n'y ai rien mis que je ne puisse autoriser d'une référence.
—Fort bien, reprit Joséphin Leclerc; nous venons donc d'entendre un philosophe grec et plusieurs Romains lettrés rechercher ensemble les destinées futures de leur patrie, de l'humanité, de la terre, s'efforcer de découvrir le nom du successeur de Jupiter. Tandis qu'ils se livrent à cette recherche anxieuse, l'apôtre du dieu nouveau parait devant eux et ils le méprisent. Je dis qu'en cela ils manquent singulièrement de clairvoyance et perdent par leur faute une occasion unique de s'instruire sur ce qu'ils avaient un si grand désir de connaître.
—Il vous parait évident, cher ami, répondit Nicole Langelier, que Gallion, s'il avait su s'y prendre, aurait obtenu de saint Paul le secret de l'avenir. C'est peut-être, en effet, la première opinion qui vient à l'esprit et c'est aussi celle que beaucoup ont gardée. Renan, après avoir rapporté, d'après lesActes, cette singulière entrevue de Gallion et de saint Paul, n'est pas éloigné de voir la marque d'un esprit étroit et léger dans ce dédain que le proconsul éprouva pour le Juif de Tarse qui comparaissait à son tribunal. Il en prend occasion pour déplorer la mauvaise philosophie des Romains. «Que les gens d'esprit, s'écrie-t-il, ont parfois peu de prévoyance! Il s'est trouvé plus tard que la querelle de ces sectaires abjects était la grande affaire du siècle.» Renan semble croire que le proconsul d'Achaïe n'avait qu'à écouter ce tapissier pour être aussitôt averti de la révolution spirituelle qui se préparait dans l'univers et pénétrer le secret de l'humanité future. Et c'est aussi sans doute ce que tout le monde pense à première vue. Pourtant, avant d'en décider, regardons-y d'un peu près; voyons à quoi l'un et l'autre s'attendaient et cherchons lequel des deux fut, après tout, le meilleur prophète.