RAMARY ET KETAKA

La maison que louait aux étrangers le docteur Andrianivoune était à Soraka, faubourg de Tananarive, au-dessus du lac Anosy. Un ménage français l’avait habitée jadis, et s’y était sans doute aimé : deux pièces, tendues de délicates perses roses, indiquaient encore d’anciens raffinements, le passage d’une jeune Européenne dont les yeux et les doigts s’étaient distraits et charmés à orner la passagère demeure que lui donnait l’exil. Dans le jardin, des rosiers moussus achevaient de s’ensauvager et de mourir, des caféiers non taillés ne portaient plus de graines ; mais les lilas du Japon avaient crû, hauts à présent comme les ormeaux de nos contrées ; des pêchers en plein vent formaient une bruissante broussaille, qui se heurtait aux vieux murs.

Au-dessous, c’était le lac creusé par le roi Radame, à l’époque même où il voulut raser la montagne de Dieu, l’Ambohi-dzanahare stérile, qui offusquait ses regards de despote. La nappe d’eau, tranquille, presque ronde, brillait doucement dans l’air léger, puis fusait plus loin, par des arroyos et des mares, jusqu’à la grande plaine de l’Ikopa, dont les rizières sans limites ondulaient en vagues lustrées. Et au milieu de cet océan de verdure plate, lumineuse et joyeuse, — miracle ridicule et symbole de conquête, — se dressait la cheminée de la briqueterie Ourville-Florens.

C’est dans cette maison que nous vivions, mon ami Galliac et moi. Ce soir-là le soleil, derrière les monts de l’horizon occidental, glorifiait les choses et faisait battre le cœur. On buvait l’air comme un vin généreux ; les maisons, les arbres, les hommes, les grands troupeaux de bœufs pris sur les Fahavales, et que des soldats sénégalais, débraillés et superbes, poussaient aux routes montantes, tout se poudrait d’une poussière où dansaient des grains d’or, des grains de diamant, des grains de topaze et de rubis : et Tananarive entière, dressée dans la lumière heureuse, avec ses plans rapprochés, mêlés, confondus, avait l’air d’une peinture japonaise étalée sur un écran diapré. Parfois, un indigène, forme vague en lamba blanc, traversant la route inférieure, s’inclinait pour saluer le vazaha victorieux. Des cloches chrétiennes marquaient les offices et les heures, des clairons chantaient ces notes longues et tristes si souvent entendues très loin, là-bas, en France ; d’innombrables chiens roux aux oreilles droites aboyaient d’une façon sauvage : et dans tout cela, il y avait à la fois désaccord et séduction.

… Tout à coup des rires éclatèrent, les rires de deux voix très jeunes qui s’entrechoquaient, montaient l’une sur l’autre, s’arrêtaient pour repartir encore, et Kétaka bondit hors de la pièce que je lui avais attribuée comme gynécée, criant d’un air triomphal :

— J’en ai pris un, j’en ai pris un !

Au bout d’un fil blanc terminé par une épingle recourbée s’agitait un infortuné poisson rouge. Telle était, depuis une heure, la frivole occupation de mon amie malgache. Son esclave avait été avec une nasse prendre des cyprins dans le lac dont, par instant, ils venaient par milliers empourprer la surface. Kétaka avait mis ces poissons rouges dans un seau de toilette, et jouait à les repêcher, avec un beau sang-froid. Sa sœur Ramary, épouse quasi légitime de Galliac, l’avait imitée, assise en face d’elle. C’était un concours de pêche à la ligne. Mon ménage avait eu l’honneur de la victoire, Kétaka venait de prendre le dernier des cyprins.

Elles se tenaient maintenant toutes deux devant moi, crispant légèrement sur le plancher de la varangue les orteils de leurs pieds nus. Ramary prit à pleines mains sa natte de cheveux noirs, un peu rudes, mais très lisses, et la jeta en avant sur son épaule et sa gorge, en disant :

— Ramilina, tu n’as pas l’air content de ce qu’on joue avec leshazandrano-mena, les bêtes rouges qui nagent pour manger. Dis un peu, tu n’es pas content parce que c’est des bêtes françaises ?

— C’est des bêtes chinoises, Ramary, et tu n’entends rien à la géographie, répondis-je.

— J’ai appris la géographie à l’école d’Alarobia chez monsieur Peake, qui est un vazaha d’Amérique. Mais je sais aussi l’histoire des hazandrano, et toi, tu ne la sais pas. Il y avait monsieur Laborde, le vieux qui est mort, le mari de la reine Ranavalona-la-Méchante, morte aussi il y a longtemps. Ils se sont mariés dans le jardin de monsieur Rigaud, en bas, près du lac. Tous les Malgaches connaissent cela. Ce sont les « monpères » jésuites qui ont fait le mariage. Ils ont dit que c’était mieux… Alors monsieur Laborde est alléandafy, sur les infinis de l’eau sainte, la rivière qui n’a qu’un bord, et qui mène chez les blancs. Et il est revenu, et il a rapporté une chose toute ronde, en verre, avec de l’eau dedans et des poissons rouges qui mangeaient des grains de riz en ouvrant la bouche comme ça : aouf ! aouf ! La reine les aimait beaucoup, et elle en a fait mettre dans le lac sacré. Ils étaient si gauches et ils avaient l’air si bête ! Eh bien, Ramilina, ils sont descendus dans toutes les rivières, et ils ont mangé tous les autres poissons, excepté l’anguille, qui n’est pas un poisson, puisque c’est un serpent, et l’écrevisse qui était trop dure.

Les deux sœurs avaient la tête pleine d’histoires, et se passionnaient à les conter. Ramary et Kétaka après avoir passé par les mains des quakers, ne s’étaient faites catholiques qu’au moment de la conquête française, avec une docilité pleine d’ironie, d’indifférence et de respect étonné et dédaigneux pour les sympathies des vainqueurs. Mais, destenysoa— c’est-à-dire des petits traités religieux et moraux des écoles protestantes, — elles n’avaient rien retenu que des hymnes, des cantiques, et une connaissance littérale assez approfondie de l’Écriture ; quant aux mystères, elles s’en inquiétaient peu, bien qu’elles fussent restées charmées du tour légendaire de la Bible et des Évangiles. D’ailleurs elles préféraient encore de beaucoup aux livres saints le recueil des contes et traditions malgaches du Norvégien Dahle. Durant des heures, le soir, elles le lisaient à haute voix, en mélopaient les chansons, des chansons aux vers courts, aux assonances longues et bizarres. Surtout l’histoire de Benandro les faisait beaucoup pleurer, Benandro, le bel adolescent qui mourut loin de son père et de sa mère, en des pays de fièvre et de faim, et dont un esclave fidèle, Tsaramainty, le beau noir, rapporta les pieds et les mains coupés afin qu’on pût lui offrir les funérailles sacrées, et que son fantôme habitât avec les fantômes de ses ancêtres, dans le tombeau fait de lourdes pierres non taillées, où les morts dorment ensemble, couchés sur des dalles, en des lambas tissés d’une incorruptible soie.

J’avais rendu le recueil, qui ne m’appartenait point, à son propriétaire, mais Ramary et Kétaka le savaient par cœur et mieux que par cœur. Dans ces légendes elles introduisaient de nouveaux éléments : Benandro avait vécu près de chez elles, des vazahas l’avaient emmené, des officiers au casque blanc l’avaient fusillé « parce qu’il avait fait quelque chose de fou ». Ainsi ces petites filles avaient des imaginations d’enfant, et d’enfant appartenant à une race rapprochée encore des origines de l’humanité. Dans leur langue, une langue non déformée de peuple jeune, le soleil se dit « l’œil du jour », la lune, « la chose en argent », et tandis qu’elles me parlaient, avec leurs larges yeux de bonté animale, leurs gestes menus et nobles, et les voiles blancs où leur corps était libre, je pensais à Homère et à Nausicaa.

Cependant je m’appliquai à leur dire, un peu trop gravement, que si les poissons rouges étaient des bêtes françaises, ce n’était pas une raison pour les martyriser, qu’on ne pêchait pas dans un seau de toilette quand on était bien élevé, et que pour les punir nous ne leur donnerions pas de souliers pour aller à la procession de la Vierge.

Ramary pinça les lèvres, décrocha le poisson rouge de son fil, et le jeta à un chat blanc, qu’on avait depuis quinze jours attaché par une corde à la balustrade de la varangue, sous prétexte de l’habituer à la maison. Cette précaution l’avait rendu tout à fait sauvage.

Pour Kétaka, elle boudait. C’était une femme convaincue de son mérite, et qui n’admettait point la possibilité d’un reproche. Au fond, j’étais dans mon tort. Nos amies ne sortaient du gynécée, étant des personnes convenables, qu’à de rares intervalles et par autorisation expresse. Au moins il leur fallait permettre quelques distractions. Je compris mon erreur. Trop digne, ou trop gauche, pour faire des excuses, j’envoyai monboychercher au lac de nouvelles victimes…

… C’est ainsi que nous vivions, gais comme des enfants un jour d’école buissonnière, depuis qu’en une chasse dans les marais d’Antsahadinta, la mystérieuse volonté du destin nous avait fait rencontrer des épouses.

**  *

Ils s’étaient faits si gentiment nos mariages. Nous n’y pensions pas ! Seulement un jour la reine — hélas ! que ces choses sont loin : alors, il y avait une reine ! — nous avait demandé si nous aimerions à tuer desarosy. Et l’arosyn’est rien de moins qu’une oie sauvage, et l’oie sauvage est un beau gibier. Nous avions dit : « oui » d’enthousiasme. Et dès le lendemain, munis d’une belle lettre pour les officiers de son domaine, lourds de cartouches, le fusil à l’épaule, nous voguions en pirogue sur le vivier royal d’Antsahadinta.

… C’était un large étang, aux eaux grises et calmes, encombré de joncs secs qui craquaient sous la poussée des pirogues. Au centre l’eau plus profonde apparaissait, débarrassée des joncs ; mais des lotus bleus, par milliers, y avaient fleuri, ouverts comme des yeux tendres au milieu des feuilles rondes qui les enveloppaient. Le cercle des collines, plus loin, brûlait de ce rouge uniforme des hauts plateaux de la terre malgache, un rouge éternel et rude dont on a la sensation alors même que des végétations le recouvrent.

Au-dessus de nos têtes, le ciel était plein du vol angulaire des oiseaux de marais, — les grandes oies sauvages, les canards pareils à ceux de nos contrées, lestsiririsau cri lamentable. Ils s’étaient levés tous ensemble au premier coup de fusil, tournoyant en tel nombre, avec un tel élan, qu’on entendait l’air sonner et frémir, malgré la hauteur, des coups de leurs ailes nerveuses ; et celle vibration perpétuelle, ces cris longs et désolés changeaient ce paysage froid, lui donnaient de la vie en lui laissant toute sa tristesse.

Les piroguiers malgaches pagayaient doucement, avec des gestes souples, comme s’ils eussent voulu ramper sur les eaux plates. Ils apercevaient des bêtes que je ne voyais pas, les montraient de leurs yeux brillants, sans quitter des mains la courte rame qui fendait la profondeur du lac dormant.

— Canard… tsiriri… oie sauvage… là, entre ces deux bouquets de roseaux ! fais aboyer ton fusil, monsieur le vazaha !

Dans une espèce de bassin en miniature toute une famille de petites sarcelles exotiques apparut, nageant avec une prudence inquiète, les becs de corail rose tournés à droite, et je lançai mes deux coups de fusil, avec la rage, avec la cruauté du chasseur maladroit qui assassine au posé.

Trois d’entre elles s’affaissèrent, inertes, surnageantes, tachant la surface claire de l’or, du blanc, du vert neuf et métallique de leurs plumes. D’autres oiseaux jaillirent de la forêt des plantes lacustres : une oie sauvage, tirée très haut, tomba avec un bruit énorme, éclaboussant les eaux, et resta toute droite, vivante encore, horrible, avec un œil crevé et une aile brisée. De belles aigrettes blanches s’envolèrent lourdement, pareilles, sous le soleil qui mourait à l’ouest, à des voiles de navire arrachées par le vent. Un grand aigle pêcheur, gris d’argent, monta lentement, comme plaqué sur le profil d’une colline chauve qui s’assombrissait dans le soir survenu.

— Il est blessé !

Il prenait son essor, simplement, et bientôt plana dans une immobilité sublime, attendant le départ des hommes pour se repaître des blessés, qu’il devinait tapis sous la chevelure emmêlée des herbes.

— Galliac, criai-je, on part : je n’y vois plus !

Et nos deux embarcations rejoignirent la terre.

Un indigène nous salua, d’une magnifique et pourtant servile inflexion d’échine, son chapeau de paille de riz balayant le sol. Il y avait douze heures qu’il attendait, immobile et debout. C’était Rainitavy, gouverneur d’Antsahadinta, avec les cadeaux que ses fonctions lui faisaient un devoir de nous offrir, puisque nous étions des vazahas d’importance, annoncés par la reine. Des indigènes portaient dans leurs bras ou sur leurs épaules des paniers remplis d’un riz blanc comme des grains d’ivoire ; des poules attachées par les pattes criaient la tête en bas ; un mouton brun bêlait, et ses cornes qui, par pompe, avaient été dorées, brillaient dans l’obscurité, pareilles à de grands coquillages lumineux. On mit ces choses devant nous, respectueusement, et tout à coup nos porteurs firent un bond, se jetèrent sur une muraille verdoyante de cannes à sucre fraîchement coupées, dont les verdures lancéolées bruissaient avec douceur : c’était leur part, la friandise naturelle dont le jus grise un peu, soutient dans les longues marches. Leurs mâchoires avides commencèrent de broyer.

Et des débris de la muraille effondrée sortirent deux petites filles de quatorze et de seize ans, aux yeux tranquilles, les dernières nées de Rainitavy.

— Ramatoa Mary, Ramatoa Kétaka ! dit Galliac qui les connaissait.

Il les embrassa sans façon, et leur bouche se mit à sourire. Leurs orteils nus griffaient légèrement le gazon court et dur, elles cambraient les reins et, leurs lambas s’étant ouverts, on vit un instant la pointe de leurs seins jeunes. Alors elles se voilèrent d’un geste sans embarras, comme une Européenne ferme un manteau. Elles étaient flattées d’avoir été appeléesramatoa, qui est une façon magnifique de dire : madame, ou mademoiselle. En général on emploie simplement la syllabera, qui reste accolée au nom. Dans l’intimité, cette syllabe tombe ou est maintenue, suivant l’euphonie des noms, ou le caprice des parents et des amis.

—Tsarava tompokolahy ?Te portes-tu bien, mon seigneur ?

Chacune avait tourné la main, du dedans au dehors, bizarrement, pour cette politesse rituelle. Nous partîmes et, d’une marche adroite et souple, elles nous précédèrent jusqu’au village. Rainitavy, leur père, tenait une lanterne, et se retournait parfois avec une courtoisie noble, pour nous éclairer.

**  *

… La nuit était tombée. L’air très froid entrait par la porte de notre case restée ouverte, et Ramary, avec sa sœur Kétaka, jouait à tirer des plumes au gibier mort étendu par terre.

— Kétaka, lui dis-je gaiement, tu vas passer la nuit avec moi, dans la case ?

Elle secoua la tête :

— Je ne suis pas une petite coureuse. A Tananarive, les filles fontmitsangan-tsangana(ont beaucoup d’amants). Razafinandriamanitra est une petite coureuse. Cécile Bazafy est une petite coureuse, et Rasoa, et Mangamaso, et Ramaly (Amélie). Ici ce n’est pas la même chose.

Et réfléchissant une minute :

— Ici, c’est trop petit… On le dirait au « monpère » jésuite. Et il fait des histoires du haut d’une boîte, dans la chapelle. Vous viendrez à la messe demain ; il nous gronde quand nous n’emmenons pas les vazahas à la messe.

— Quel âge as-tu ? dit Galliac.

— Je suis née un an avant la grande guerre où les Hovas ont battu les Français.

Elle disait cela sans pose, sans fierté, comme l’expression d’une vérité incontestable, faisant allusion au bombardement infructueux de Tamatave par notre flotte en 1885.

— Kétaka, dit Galliac, j’ai l’honneur de t’apprendre que, depuis, le général Duchesne a pris Tananarive.

Mais Kétaka secoua la tête :

— Ce n’est pas le général Duchesne qui a pris Tananarive, c’est leKinoly, l’ogre mort qui fait des morts, celui qu’on n’a jamais vu, parce que, lorsqu’on l’a vu, on n’est plus jamais, jamais un vivant, à moins de connaître l’herbe qui charme, l’herbe qui pousse sur les vieux tombeaux, et que les sorciers coupent en dansant… Quand les Français sont venus sur la côte de l’ouest, on l’a entendu rire trois nuits de suite dans le bois sacré d’Ambohimanga : il a des mâchoires de crocodile, son rire claque contre ses dents. Rafaralahy, mon frère, qui couchait près des tombes, s’est caché la tête pour ne pas le voir… Le Kinoly est descendu, il est allé au-devant des Français. Ils avaient débarqué plus de cent mille, des Français blancs, des Français noirs, qui viennent d’Afrique, des Français jaunes, très laids, qui sont desArabous, et qui vivent sans femmes. Et tous grimpaient avec de gros fusils à roulettes, des mulets, des choses qui devaient monter en l’air comme des oiseaux, et du vin plein de grandes jarres. Ils jetaient des ponts sur les fleuves, coupaient les montagnes pour faire passer les voitures de fer : et ils riaient au soir tombé, couchés dans les maisons de toile. Le Kinoly est arrivé dans la grande plaine sakhalave. C’était de l’herbe, et encore de l’herbe, pas de riz, pas de cannes à sucre, pas de manioc. Les bœufs à bosse fuyaient devant l’ombre-qui-marche-toujours. Et l’ombre vint au premier desmiaramila, des soldats. On ne voyait pas sa figure de crocodile, elle était cachée dans un grand lamba. Seulement ses yeux étaient rouges comme du sang dans un charbon. Il glissait avec douceur à côté des soldats, penchant la tête comme un mendiant. Et lemiaramilafrançais lui dit :

«  — Mendiant, tu as les ongles bien longs !

» Le Kinoly tira ses griffes et dit :

»  — Ils ont poussé dans la terre.

» Puis il entr’ouvrit son lamba. Et lemiaramilafrançais lui dit :

»  — Comme tu as le ventre creux !

»  — C’est qu’il a pourri dans la terre.

» Et lemiaramilalui dit encore :

»  — Tes yeux sont bien rouges.

» Alors le Kinoly prit son linceul à pleines mains, le jeta, et dit :

»  — Regarde.

» Il n’avait pas d’yeux, mais deux trous avec du feu dedans, et de la viande morte sur les os de sa face.

» Les soldats devinrent tout pâles, la fièvre les prit et ils moururent.

» Le Kinoly descendit encore, il regarda lesArabous, il regarda les hommes bleus que vous avez fait venir de l’autre côté de l’Afrique, les officiers blancs vêtus de blanc. Il marchait au milieu d’eux, les réveillait la nuit, les arrêtait dans leurs repas, posait la main sur la croupe de leurs mulets. Et quand ils avaient vu cette goule morte qui fait mourir, ils pâlissaient et ils mouraient. Il en périt dans le sable, il en périt dans la terre rouge, il en périt dans les rivières : le Kinoly se réjouissait de la mauvaise odeur, et jouait avec les mouches… Cela dura deux cours de lune, et, après, tous étaient morts.

» Alors le Kinoly remonta vers Tananarive parce qu’il voulait voir Raini-laiarivony, le premier ministre, mari de la reine. Le vieil homme dormait sur un beau lit de cuivre, en une des chambres de son palais, au sein de ses grandes richesses. Il avait bu du vin à son repas du soir, les « symboles-de-la-longueur-du-jour, » les pendules en or et en verre, battaient contre le mur tendu d’un beau papier sur lequel étaient peints des batailles, des jardins, des gens en pirogue qui s’embrassaient ou jouaient des musiques, il y avait des vases en faïence peinte sur les étagères, et tout cela venait d’Europe.

» La lune entrait par la fenêtre et l’on voyait que le dormeur était plein d’âge, car ses doigts tremblaient tout doucement sur le drap blanc, pendant son sommeil. L’Ombre-qui-marche-toujours lui frappa l’épaule et lui dit :

»  — Raini-laiarivony, fils de Rainiary, je viens te chercher. J’ai fait mourir tous les Français. Maintenant, c’est ton tour. Tu es vieux, suis-moi de bonne volonté.

» Mais celui qui était tout-puissant alors à Madagascar s’éveilla sans rien craindre, et regarda le Kinoly sans mourir, car il avait l’herbe qui charme.

»  — Je ne te suivrai pas du tout, pas du tout, ô méchant !… Le souffle de la vie est doux, et j’aime encore ma puissance, mes palais, mes troupeaux de bœufs et le quotidien salut de mes esclaves. Je suis au-dessus de toi et tu peux t’en aller.

» Le Kinoly ne répondit rien. Il retourna dans la plaine sakhalave. Les morts français y dormaient toujours dans les broussailles, dans les sables et dans les rivières ; d’autres s’étaient pendus aux arbres, épouvantés de la tristesse des choses, et des conducteurs de mulets, tombés avec leur bête au moment où tous deux en même temps se penchaient pour boire, perdaient la chair de leurs os dans les ruisseaux salis.

» L’Ombre les toucha tous du doigt et leur dit :

»  — Levez-vous !

» Et tous se levèrent. Les mulets hennirent comme au réveil quand les clairons sonnent, et piétinèrent sur l’herbe. Les hommes prirent leurs fusils, les officiers tirèrent leurs sabres, ils se coupèrent des bâtons, gravirent les Ambohimena, coururent vers Tananarive. Alors le premier ministre dit :

»  — L’Ombre m’avait donc menti. Les voilà qui viennent, ces diables !

» La reine fit un grand kabary, et lesmiaramilamalgaches allèrent à la rencontre des Français. Et ils étaient courageux, les Malgaches ! Est-ce qu’ils avaient eu peur contre les Betsimisaraka et les Bares ? Est-ce qu’ils ont peur, maintenant, les Fahavales ? J’en ai vu fusiller un l’autre jour, et ses lèvres étaient moins pâles que les tiennes maintenant, ô Ramilina, le jour qu’on l’a mené au poteau. Mais, quand ils arrivèrent devant les Français, Ramasombazana qui les commandait devint gris de terreur, et ses dents claquèrent. Ce n’étaient pas des hommes, ces Français, c’étaient des Kinoly ! Ils n’avaient pas d’yeux, mais des trous pleins de flammes, et de la chair décomposée et verte sur les os. On voyait le jour à travers leur ventre creux, des griffes leur sortaient des mains, et leurs mâchoires s’ouvraient comme la mâchoire des cadavres qu’on déterre. Ils marchaient vite, vite, leurs pieds ne faisaient pas de bruit, leurs fusils ne fumaient pas et tuaient comme la foudre… Ramasombazana jeta son chapeau à plumes, jeta son sabre et s’enfuit. Les soldats jetèrent leurs armes et s’enfuirent. Et les Français-cadavres continuaient d’approcher, ils grimpaient les côtes, ils redescendaient dans les vallées, les murs s’effondraient quand ils les touchaient du doigt, et puis, leurs regards rouges, leurs faces mortes… Le vieux, le premier ministre, qui avait épousé trois reines, se mit à pleurer, parce que le Kinoly avait vaincu.

» Et il rendit Tananarive aux ombres. »

Kétaka avait terminé son histoire. Elle l’avait dite accroupie sur les talons, sans un geste, avec volubilité, dans une langue surannée que je comprenais mal, et que Galliac traduisait par instants.

Sa sœur Ramary cria :

— Kétaka est une grande menteuse ! Elle invente des histoires tous les jours. C’est vrai qu’il y a des Kinoly, et je sais même les endroits où ils habitent, près des grosses pierres. Mais ce ne sont pas eux qui ont pris Tananarive. Ils sont vivants, les vainqueurs de la ville. Sary Bakoly, mon autre sœur, en a épousé un, le lieutenant Biret, qui est à Moramanga, près de la grande forêt.

— Tu as une sœur qui s’appelle Sary Bakoly, la statuette de terre cuite ? dit Galliac, c’est un beau nom et elle doit être jolie.

— Pas plus que moi, fit Kétaka.

Elle sortit ses bras fins de dessous son lamba, pencha la tête et apparut, petite, grêle, frêle, presque blanche de peau, comme le sont dans ce pays les filles de race noble ; un peu de rose même apparaissait à ses joues, et avec ses larges yeux très noirs, ses dents superbes, qu’elle frottait tous les jours de charbon et de cendre, malgré sa figure trop large et trop grasse, elle se savait digne d’être désirée entre celles de son peuple… Un enfant, une femme, un animal, on pensait tout cela en pensant à elle, et sans le vouloir, ensommeillé déjà, je souriais en la regardant…

Au ciel, la féconde poussière des astres avait germé ; la voie lactée traversait la profondeur bleu-sombre, si blanche, si clairement visible qu’on l’eût prise pour un immobile nuage. A un point donné elle bifurquait, et l’une de ses branches se perdait, s’évaporait graduellement dans l’infini de l’ombre. Les grands arbres faisaient frissonner leurs feuilles avec une douceur paternelle, car les hauteurs qui dominent Antsahadinta sont boisées, miracle de beauté et de majesté dans l’aride Imerina. Et c’est pour cela qu’elles sont saintes, comme les onze autres collines couronnées de forêts où les premiers rois hovas allaient entendre, sous les grandes ramures, le frôlement d’invisibles ailes, la passée dans le silence des esprits vazimbas, premiers possesseurs de la terre, vaincus et massacrés par les Hovas, et, par une mystérieuse compensation, devenus les démons protecteurs de leurs meurtriers. Sous les entrelacs des branches, de grands feux brillaient au loin, pareils à des yeux hardis ; on entendait à travers les espaces calmes, à intervalles mesurés, la voix des veilleurs malgaches entretenant ces feux, qui annonçaient par leur nombre et leur position que tout était tranquille aux alentours. Et dans les villages voisins, les gardiens fidèles à leur poste, près des monceaux de brousses incendiées, chantaient à leur tour, dans la nuit, le même cri simple et harmonieux.

Nos deux nouvelles amies nous regardèrent dresser les lits de camp, dérouler les couvertures, et s’éloignèrent en silence. Galliac assura la barre de bois qui fermait la porte, et nous nous endormîmes. Sous un auvent, presque en plein air, nos porteurs s’étaient couchés, mêlés les uns aux autres, étroitement serrés pour avoir moins froid, car les nuits, à cette époque de l’année, et sur ces hauts plateaux, sont aussi fraîches que celles de nos automnes d’Europe. Nous étions venus là malgré l’insurrection, malgré les attaques incessantes des Fahavales qui pillaient parfois les faubourgs mêmes de Tananarive. « Il n’y a jamais rien eu à Antsahadinta, m’avait affirmé Galliac, et Rainitavy est un vieil ami. »

Cependant, vers minuit, je crus entendre le bruit de coups de feu lointains, et Rainitavy nous réveilla. A trois lieues de là, les Fahavales venaient d’attaquer et de brûler Ambatomasina, dont les habitants s’étaient enfuis jusqu’à nous. Quelques-uns entrèrent dans la case, tout tremblants encore. Les ennemis étaient tombés sur le village, trois cents peut-être, avec des zagaies et deux fusils seulement ; mais eux, les pauvres gens, n’avaient rien pour se défendre : le gouvernement français leur avait pris leurs armes. Ils dressaient leurs mains jaunes, humides de sueur froide : « Veux-tu, ô vazaha, que nous combattions avec nos poings ? — Et le gouverneur d’Ambatomasina, un vieillard aux cheveux tout blancs, pleurait sa maison en flammes ; sa belle maison où il y avait des chaises cannées à filets d’or, des papiers de tenture où l’on voyait des Français sabrant des Arabes dans un paysage de palmiers verts, et des vitres aux fenêtres ! Il l’avait construite, sa demeure, avec le fruit des patientes rapines exercées sur ses administrés, mais il leur assurait pourtant — mieux que nous ! — un semblant de justice et de police. On ne pillait point du temps de ce prétendu voleur, et la longue accoutumance qu’ils avaient des abus d’un gouvernement sorti d’eux-mêmes, adapté à leur génie, empêchait les Malgaches de sentir leurs maux. Tous maintenant, ruinés, réunis par un commun désastre, regardaient avec inquiétude, et avec un dernier espoir, ces blancs qui les avaient asservis sans les protéger : nous ne pouvions rien.

Une crainte nous venait d’être attaqués nous-mêmes sur cette colline, dans ce village isolé, d’être livrés par notre ami Rainitavy, de devenir la rançon du village, qui pouvait être brûlé comme le voisin, s’il tentait de résister. Rainitavy, cependant, n’y pensait pas : il était partagé entre le respect que nous lui inspirions encore, et la peur qu’il avait des Fahavales. Kétaka et sa sœur pleuraient. C’est ainsi que le reste de la nuit s’écoula. Nous avions deux fusils de guerre, emportés par précaution. Nos armes de chasse et deux revolvers furent placés entre les mains de ceux de nos porteurs en qui nous avions le plus de confiance. Après quoi, il n’y avait plus qu’à monter la garde. A l’est, Ambatomasina brûlait comme une vaste meule, rougissant de ses flammes tout un pan de l’horizon. Cette clarté même nous rassurait : les hommes du poste français le plus proche allaient certainement accourir, et, dans cette espérance, nous tenions ardemment nos regards sur la pente noire qui dévalait devant nous. Un étrange sentiment nous étreignait l’âme, non pas la peur, mais la peur d’avoir peur, l’angoisse de l’imprévu, de ce qu’on ne voit pas, l’énervement quasi mystique que tout homme ressent dans les ténèbres, et qui le fait douter de son courage.

L’aube revint. Nous commencions à rire et à parler de marcher sur Ambatomasina. A huit heures du matin, un peloton de tirailleurs algériens arriva au pas de course, et nous nous trouvions assez ridicules et assez humiliés pour recevoir avec componction la vigoureuse semonce du capitaine des tirailleurs. Mais toute chose a deux côtés : je songeais en moi-même que notre chétive présence avait sauvé le village de notre ami Rainitavy du sort de son voisin. Pourtant le père de Ramary et de Kétaka demeurait sombre : le malheur évité aujourd’hui devait échoir le lendemain, ou dans quelques jours ; il contemplait avec une résignation morne le départ de ces Français qui avaient été ses hôtes, et qui l’abandonnaient sans armes à un ennemi presque créé par eux. Peut-être aussi songeait-il à ses cachettes d’argent, à des compromissions secrètes avec les insurgés, à des négociations anciennes, louches et nécessaires, qui le rassuraient, tout en lui imposant de mystérieux devoirs :

— Ramilina, Ragalliac, nous dit-il, je reste ici puisque je suis gouverneur. Le souffle de la vie est doux, mais nul ne peut fuir sa destinée. Seulement, j’ai peur pour mes deux filles. Les collines d’Antsahadinta ne sont point pour elles une retraite sûre, et je vous prie de les conduire chez leur oncle Rainimaro, à Tananarive, quartier d’Ambatovinaky.

Et, ma foi, je criai :

— Kétaka, petite Kétaka, si je t’emmène, je te garde !

Kétaka surveillait en cet instant, les lèvres serrées, une esclave occupée à ficeler une natte par-dessus un coffre en bois, son unique bagage. Elle répondit sans embarras :

— Oui, si tu n’as pas encore de femme chez toi.

Et c’est ainsi que je me fiançai après une chasse au marais, un conte de vocératrice, une veillée d’armes, et des inquiétudes qui maintenant se résolvaient en une sorte de joie exaltée. Le père s’inclina avec un simple sourire de courtoisie. Il n’avait aucune illusion sur ces mariages, toujours irréguliers, rarement fidèles, des blancs avec les filles de Madagascar ; pourtant il était heureux de trouver un protecteur pour son enfant, qu’il aimait, et peut-être pour lui-même. D’ailleurs, l’idée de continence et de vertu n’est point une idée malgache. La chasteté n’y existe point, même comme préjugé, et la liberté de la femme en amour égale la liberté de l’homme : tradition antique léguée à cette race par les Malayo-Polynésiens qui peuplèrent Madagascar. Et de même qu’aux terres océaniennes, d’où qu’ils viennent, les enfants sont accueillis par la famille de la mère, et toujours choyés.

Comme le pays par lequel nous avions passé pour venir n’était point sûr, nous suivîmes les tirailleurs kabyles qui regagnaient la route d’étapes habituelle, et, une fois sur celle-ci, notre petite troupe se joignit à l’escorte qui accompagnait le convoi quotidien des marchandises.

Après Alarobia, la caravane ne traversa plus que des villages brûlés. On apercevait de loin, du haut des innombrables collines de terre rouge que nous gravissions tour à tour, leur silhouette appauvrie, les maisons en briques crues où le pignon demeurait seul, veuf du toit effondré. Plus près, c’était l’odeur de l’incendie récent, une âcre senteur de paille grillée et fumante encore, de terre recuite d’où l’humidité ressortait en vapeurs chaudes. Entre les quatre murs des habitations désertées, le chaume consumé était tombé sur le sol même où avaient vécu des familles, et, par-dessous les décombres, les cendres de l’ancien foyer se distinguaient encore, plus hautes, entassées au coin sacré du nord-est, au milieu des jarres à eau, des plats à cuire le riz, de toute une pauvre vaisselle de terre rouge que le feu, par place, avait flambée ou noircie. Les choses semblaient d’autant plus désolées qu’elles avaient un air vaguement européen. Des fenêtres montraient encore des morceaux de vitres brisées ; des marches d’escalier grimpaient le long des murs ; des poulets, des dindons, revenant aux lieux d’habitude, cherchaient leur vie sur les fumiers ; et quelques demeures isolées, détruites aussi, avaient l’aspect familier d’une ferme de Beauce. Les champs de manioc indigène, de pommes de terre dont la semence était venue d’Europe, étalaient leurs quadrilatères réguliers, descendaient jusqu’aux vallées inférieures qu’illuminait le vert brillant, moiré, caressant des rizières. Des canalisations adroites conduisaient les eaux jusqu’au flanc des collines, et l’on devinait partout l’âpre travail d’un paysan passionné pour la propriété, amoureux des plantes qu’on peut vendre ou dont on se nourrit, qui croissent sous l’action du soleil, de l’eau, de la bêche et du fémur de bœuf, transformé en massue, et qui sert à briser les mottes de glèbe dure.

Mais combien tout cela était bouleversé, pillé, ravagé ! Parfois, sur une haute et lointaine colline, de confuses taches blanches s’agitaient, rayées de l’éclair d’un coup de fusil : c’étaient les Fahavales qui surveillaient la roule, épiant les caravanes. Alors les porteurs poussaient un cri, courant, se pressant contre les hommes d’escorte, des Sénégalais à la peau noir-bleu, qui marchaient accompagnés de leurs femmes aux longs seins, aux hanches larges et arrondies en lyre, couvertes de bijoux d’argent et de cuivre, d’amulettes et de colliers d’ambre jaune. Ces barbares, appelés par des civilisés pour réduire un peuple moins barbare et qui, vaincu par eux, continuait à les mépriser, nous précédaient sans ordre, avec des bondissements et des sursauts de bêtes farouches. A peine s’ils portaient un uniforme, mais on estimait leur courage indomptable et presque effrayant, leur santé robuste, leur passion de la lutte sanglante, de la mort reçue et surtout donnée de près.

Les pauvres et craintifs portefaix malgaches, agrégés, serrés par la frayeur les uns contre les autres, se racontaient leurs misères et leurs supplices, disaient l’histoire des camarades passés avant eux et pris par l’ennemi, qui leur avait coupé les jarrets. Puis, les insurgés disparaissaient à l’horizon, et la caravane, insouciante et bavarde, s’allongeait de nouveau, étalée sur des centaines de mètres, onduleuse, étroite, formée d’anneaux mal liés, d’hommes unis à deux ou à quatre pour le transport des lourdes malles, des caisses de vin et de pain, des lits de camp, de tout le bagage et de toutes les provisions emportées par les Européens, dans cet exil pour une contrée que leur imagination avait crue plus sauvage encore, et dénuée de tout.

— Nous arrivons, dit Galliac, voici l’observatoire des jésuites.

Au sommet d’une colline ronde se dressait une coupole à moitié démolie, un bâtiment resté banal et vulgaire, même après le drame de sa ruine.

— Ça ne te rappelle pas l’Évangile ? continua Galliac.

Et il ajouta, avec un sourire ironique :

— Nous ne sommes pas venus ici apporter la paix, mais la guerre !

A ce moment, les porteurs poussèrent tous ensemble un hurlement de joie, le cri classique, presque saint, toujours proféré à l’approche du but de leur long voyage : c’était la Ville, le miracle de civilisation poussé dans la barbarie de leur terre. Ils avaient assez longtemps couru, haleté, sué dans leur sac de rabane qui les laissait presque nus, glissé sur les argiles mouillées, frissonné sous l’ombre tragique des grands bois de l’Est. Maintenant, ils arrivaient.

— Antananarivo ! Antananarivo !

Devant nous la merveille énorme escaladait trois montagnes, singulière, hautaine, bâtie par ces gens sans comprendre ce qu’ils faisaient, comme jadis les Juifs quand ils construisirent une pyramide en Égypte, guidés par des génies sacerdotaux et altiers. C’était Tananarive. Elle allongeait sur plusieurs crêtes abruptes un entassement de maisons à étages et à vérandas, des églises rouges, grises et blanches dont on entendait les cloches, deux vastes palais, celui de la reine et celui du premier ministre, l’un surmonté d’un dôme aplati, l’autre encadré de quatre tours massives aux arcades romanes. La campagne, autour de nous, n’était plus qu’une rue, les maisons encombraient, cachaient la terre. Certaines avaient l’élégance recherchée d’une villa, affectaient, avec leursbow-windows, leurstennis-courts, l’air intime et confortable des cottages anglais, et partout les murs en grosses briques crues abritaient des plantations de pêchers et de manguiers, le mélange des cultures tropicales et des arbres fruitiers de France, ce mélange qu’on sentait dans tout le reste, dans l’air tiède mais vif, dans les demeures, dans le costume des indigènes vêtus de vulgaires pantalons confectionnés sous le lamba aux plis romains. Nos filanzanes — des chaises à brancards portées par quatre hommes qui se relayaient avec quatre autres de minute en minute, sans arrêter leur trot allongé — volaient sur des pistes élargies par les soldats du génie, et nous parvînmes aux premières maisons de la ville. Là, les pistes disparurent, lesmpilanzasgravirent des rocs, escaladèrent des murs, traversèrent des cours. Il leur fallait grimper comme sur la pente d’un toit. Cent hommes auraient pu défendre cette forteresse qui s’était rendue sans coup férir, et l’inertie, en 1895, au moment opportun, de cette race qui maintenant, sans espoir, se révoltait contre nous, semblait un phénomène inexplicable.

… La place d’Andohalo, la rue du Zoma, des murs à sauter, des fossés à longer, des jardins privés dans lesquels on entre comme chez soi, et nous voilà enfin rendus. La nuit est tombée, et je prends le repas du soir seul avec Galliac, qui s’est fiancé lui-même avec Ramary, tranquillement.

— Et les femmes ? dis-je au boy qui nous sert à table.

— Leur esclave a fait cuire du riz, Ramilina, et elles ont mangé.

Je monte me coucher. Kétaka est là, qui fait de la dentelle sur un gros tambour, assise près d’une table. Elle a allumé la lampe, rangé mes livres, mis sa malle dans un coin, fermé les rideaux ; et il me semble qu’il y a des siècles qu’elle m’attend, ou plutôt qu’elle a toujours vécu près de moi. Elle a deux grosses masses de lourds cheveux noirs qui tombent de chaque côté de ses épaules, l’air sérieux, simple et sûr d’elle d’une matrone, une taille d’enfant, et des seins de petite fille, qui gonflent un peu sa brassière puérile.

— Kétaka, lui dis-je…

— Oui, mon seigneur.

Et elle me tendit ses lèvres comme une vieille épouse à un vieil époux, se dévêtit, alla chercher une belle natte de jonc toute neuve, l’étendit au pied de mon lit et se coucha dessus…

C’est ainsi qu’elle devint ma femme, bien que je ne puisse dire qu’elle ait partagé ma couche.

**  *

Mais la joie de la maison fut la petite Ramary, l’amie de Galliac. La demi-captivité volontaire où elle vivait avait plu à ses instincts d’enfant encore timide et que la vie extérieure effrayait ; elle l’avait acceptée avec joie. Et pourtant elle était femme, humblement et délicieusement femme. Quand j’allais le matin trouver Galliac dans sa chambre, je la trouvais couchée dans le même lit où elle sautait dès qu’arrivait l’aube, car elle passait comme Kétaka, le reste de la nuit étendue sur une natte. Elle me regardait alors avec des yeux de petite souris brune, en même temps joyeuse et effarouchée, et ne desserrait point l’enlacement de ses bras autour du cou de son ami. Galliac se laissait faire. Son cœur assez rude s’était peu à peu ouvert et ému ; il était pris par le charme de cette union étrange, il jouissait d’être maître, propriétaire et roi de ce presque animal, qui caressait, aimait, parlait.

— Si jamais tu me trouves en France la pareille de Ramary, me dit-il un jour, je l’épouse.

C’est ainsi que par degrés, il était arrivé à cette condescendance amoureuse qui favorise le mélange des races, en crée de nouvelles dont les futures destinées sont encore imprévues. Et puis, il y avait la séduction, l’irrésistible entraînement d’une volupté qui n’était point celle de nos pays, plus lente, plus indéterminée, sauvage et d’un rythme inconnu, comme les danses qu’on danse là-bas… A ce qui nous restait de besoins intellectuels nos conversations du soir, notre union d’intérêts, les analogies de nos esprits et de notre éducation suffisaient. La relative solitude nous avait faits très simples ; nous nous aimions tous deux, et nous aimions ces petites filles, avec une franchise encore discrète, sans le dire jamais, à cause d’une espèce de pudeur à nous avouer les changements profonds que si rapidement une autre vie sous des cieux nouveaux avait produits en nous. Étions-nous venus pour chercher de l’or, défricher la terre, bâtir des fortunes ? Nous ne le savions plus, et une honte nous venait parfois à sentir que nous commencions d’oublier la patrie ancienne, et que nos cœurs ne battaient plus pour les mêmes choses qu’en Europe.

Galliac surtout se livrait à ces nouveaux sentiments avec une fougue sombre, une ardeur concentrée. Il n’avait rien laissé de l’autre côté de l’eau, ni famille, ni amitiés, et, un jour qu’il le disait à Ramary, elle en pleura presque.

— Tu n’as pas de père, pas de mère, de frères ni de sœurs !O mahantra, mahantra ianaho, malheureux que tu es !

— Au contraire, lui dis-je, essayant de tenter l’avarice malgache ; il est riche, c’est un héritier, Ramary !

Mais elle répéta :

—O mahantra, mahantra izy !

Elle ne concevait pas l’homme sans une famille, sans le père ou l’oncle maternel, en relations eux-mêmes avec d’autres humains expérimentés et puissants qui les appuient, les conseillent, les soignent dans les maladies, les défendent devant les tribunaux contre les autres familles qui attaquent l’homme seul et faible. Dans les petits traités moraux des pasteurs protestants et des missionnaires jésuites, une phrase revient comme un refrain dans une cantilène : « Ayez pitié des pauvres et des orphelins. » Être pauvre ou orphelin, c’est presque la même chose ; et détruire cette conception primitive que l’individu isolé peut être traité comme une bête fauve a été, depuis près d’un siècle et sans beaucoup de succès encore, une des tâches de la religion et de la civilisation chrétiennes…

Et peut-être entra-t-il, dans l’âme à peine née de la petite Ramary, l’idée délicieuse qu’elle devait avoir pitié de celui qu’elle aimait.

Malgré tout ce grand amour et ses jeunes quatorze ans, elle n’était point vierge et l’avouait sans honte, car la virginité, chez cette race, n’apparaît à beaucoup de mères que comme une possibilité de douleur qu’il importe de faire disparaître dès les premiers mois de la vie, alors que l’enfant est encore presque sans conscience du mal qu’il ressent. D’ailleurs, dès ses premières années, sous les ombrages saints d’Antsahadinta, près des tombeaux des nobles, surmontés d’une petite maison de bois où leur âme vient se reposer, elle avait eu des amis de son âge qui n’étaient point innocents et, plus tard, elle avait suivi, dans le Vonizongo aux vallées pleines de palmiers verts, un Anglais, fils de pasteur, qui l’avait un jour quittée pour aller dans le bas pays, emportant une ceinture pleine de poudre d’or. Il pensait bien revenir, mais, en traversant une des rivières de la côte, sa pirogue avait chaviré et sa lourde ceinture l’avait entraîné au fond. A l’anniversaire de cette mort, Ramary dénouait ses cheveux et portait des voiles bleu foncé, parce que, si elle avait négligé ces rites, lematotoa, le fantôme, aurait pu s’offenser ; mais elle n’était plus triste en pensant à lui, et de ses précédentes aventures ne songeait à rien cacher, puisque ces aventures, d’après son étrange morale, n’avaient rien de déshonorant. Elle savait seulement qu’elle ne pouvait s’unir qu’à des hommes appartenant comme elle à la première caste, ou à des vazahas, qui sont au-dessus de toutes les castes. Elle croyait aussi qu’une fois « mariée », il n’est point convenable qu’une femme sorte de la maison conjugale. Cela s’appellemitsangan-tsangana, courir, et ôte de la considération. Il y avait dans Tananarive une foule de jeunes personnes distinguées par la naissance, même parmi les filles d’honneur de la reine, qui ne craignaient point d’aller faire en ville des visites dont le but était plus ou moins honorable : Ramary, qui conservait les mœurs austères de la campagne, ne cachait point son mépris pour ces demoiselles.

Mon amie Kétaka partageait sur ce point l’opinion de sa sœur, et même, plus rude, elle l’exagérait ; car Ramary, étant amoureuse, était indulgente, et cette indulgence lui avait donné une grande amie qu’elle protégeait un peu, ce qui la rendait fière : une jeune femme illustre mais mal vue, la princesse Zanak-Antitra.

Dans cette cour barbare de Ranavalona, où cependant les exigences de la morale n’avaient rien d’excessif, et qui ne péchait point par l’hypocrisie, la passion furieuse de la princesse avait fait scandale. C’est que des raisons puissantes, des raisons d’État s’opposaient à son amour pour le capitaine Limal. Il y avait alors autour du palais tant d’intrigues, tant d’arrivées louches d’émissaires venus on ne savait d’où, repartant pour des destinations inconnues après des visites secrètes à de très hauts personnages ! Et la princesse Zanak-Antitra disait tout au capitaine ; elle eût livré son mari, elle eût livré la reine et ses propres enfants, n’ayant plus ni patriotisme — si jamais le patriotisme a existé à Madagascar, — ni religion, ni même le respect des intérêts de la famille, ce principe sacré qui est la base de la véritable moralité malgache. De sorte que le chapelain de la reine, la reine elle-même, et le mari de la princesse, jusque-là débonnaire, suivant la coutume des maris bien élevés, intervinrent rudement : on défendit à la princesse de voir son grand ami, et elle le vit. On décida de l’enfermer, on la retint prisonnière, et alors elle rugit de fureur, déclara qu’elle était d’une caste à choisir elle-même ses amants. On lui envoya des pasteurs européens qui lui firent la leçon : alors elle demanda le divorce. Son amour était si vrai et si ardent qu’il allait jusqu’à l’enfantillage, qu’elle pleurait dans les cérémonies publiques, au temple, au bal, aux revues, les yeux dans le mouchoir que le capitaine, furtivement, lui avait passé. Cependant, n’osant plus le voir chez lui, elle lui donnait rendez-vous dans notre propre maison, arrivait en tempête, au trot de ses huit porteurs, toute vêtue de soie blanche, de lourds et laids bijoux d’or et de perles à son cou. Et c’était pendant des heures des babillages sans fin avec Ramary, des confidences heureuses, jusqu’à l’arrivée du capitaine Limal.

D’ailleurs, au milieu de la guerre qui la cernait, la ville entière vivait en une indifférence chantante, voluptueuse et séductrice. La saison des récoltes était venue, les grandes rizières avaient jauni ; courbées sur la glèbe molle, d’un coup rapide d’une faucille grossière, les jeunes filles coupaient au pied les gerbes. Vers le soir, on les voyait revenir, tenant dans leur main droite un des lotus violets éclos dans les marais féconds, au milieu des touffes pressées de la bonne plante nourricière. Elles remontaient ainsi les collines, leur frêle figure brune calmée et lassée de travail, la belle fleur pareille, sur leurs voiles blancs, à une étoile bleue, les cheveux aux épaules, le soleil derrière elles ; et de petits enfants nus les suivaient, couverts de boue, et riant d’une joie sans cause. Toutes, les maîtresses et les esclaves, ayant été à la moisson, se retrouvaient le soir autour des marmites de riz fumant, car une singulière égalité régnait entre les seigneurs et les serfs, et la simplicité d’une habitation et d’une nourriture communes adoucissait la barbarie de l’esclavage ; mais parfois on entendait une mère pleurer, comme Rachel, parce qu’elle allait être privée de son enfant, vendu au loin.

… Vers cette époque, la femme esclave que possédait Kétaka mit au monde une petite fille. Cette chose à peine vivante avait une mine noiraude et sérieuse, et ne pleurait pas comme les enfants d’Europe ; sa mère la portait sur son dos, emmaillottée dans les plis de son lamba, ou la posait toute nue, au grand soleil, sur le gazon du jardin. Kétaka fut bien heureuse. C’était pour elle un accroissement de fortune, un agrandissement de sa dignité ; d’ailleurs, d’après les coutumes, elle était moralement la seconde mère de ce tout petit, et cette responsabilité lui donnait à la fois de l’orgueil et de l’amour. La maison compta de la sorte un hôte de plus. Nous avions aussi un singe, un chien, un mulet, beaucoup de poules et de dindons et deux petits cochons noirs.

Ainsi notre vie coulait dans une paresse heureuse. Ramary avait choisi la meilleure part ; Kétaka s’inquiétait de beaucoup de choses et dirigeait la maison. Je croyais l’aimer seulement parce qu’elle m’appartenait, sans m’apercevoir que des sentiments plus intimes se mêlaient pour me lier à elle, et qu’en flattant mes sens, en m’épargnant des soins pénibles, elle s’était emparé de moi plus que je ne la possédais. Les grandes pluies estivales avaient cessé, la poussière rousse du sol desséché montait par larges cercles dans le ciel toujours pur, et le besoin me venait parfois d’associer cette beauté immuable et sèche du paysage avec la politesse immuable et réservée des habitants. Kétaka était bien de leur race. Elle en avait la fierté, l’avarice, l’esprit processif, formaliste et dominateur. Il y avait encore d’autres éléments, je le sais bien : une lâcheté qui s’écrasait devant la force brutale, un mépris déférent pour l’étranger auquel elle était soumise. Mais le fond de son âme obscure, au-dessous même de principes raides et solides, contraires aux nôtres, légués par l’hérédité et la tradition, c’était un orgueil aveugle ou dissimulé, une obstination farouche à ne jamais demander grâce, et à garder sa liberté, à vivre dansles idées qu’elle comprenait.

J’avais acheté un jour, dans une vente publique, une centaine de mètres de cretonne rouge, où étaient imprimées de grandes roses pâles. Tout de suite, Kétaka prit un marteau, des clous, fabriqua une espèce d’échelle, et commença elle-même de tendre la pièce où nous vivions, plaçant l’étoffe, dressant des plinthes de bambou, active, agile, infatigable, avec la vanité secrète de servir à quelque chose, d’être une maîtresse de maison qui sait créer un intérieur.

— Tu travailles très bien, petite Kétaka ! lui dit Galliac en riant ; mais tu ne coucheras jamais dans la belle chambre. Ne sais-tu pas que Ramilina trouve que tu n’es pas gaie, et en a assez de toi ?

C’était une plaisanterie, mais Kétaka n’entendait point la plaisanterie. Quand je revins pour le repas du matin, elle m’adressa d’un ton froid quelques paroles dans cette langue provinciale et surannée que j’avais parfois du mal à comprendre et que, cette fois encore, je ne compris pas…

Et je répondis : « Oui », malgré cela, suivant l’immémoriale habitude des sourds et de tous ceux qui, pour une raison quelconque, n’entendent pas ce qu’on leur dit. Elle prononça encore d’autres paroles, et je répondis « oui », encore au hasard sans même essayer de deviner. Le soir, elle avait disparu. Et c’était si imprévu, cette fuite de celle qui jamais ne quittait ma demeure, que je crus à une escapade et attendis avec sécurité. Mais Ramary me dit alors :

— Ma sœur ne reviendra pas. Elle t’a demandé si c’était vrai que tu ne voulais plus d’elle et tu lui as répondu « oui ». Elle t’a demandé s’il fallait chercher les menuisiers pour finir ta belle chambre, et tu lui as répondu que c’était bien. Elle a fait suivant ton désir.

Et je me sentis profondément seul. Je fus comme un enfant auquel il manque son jouet. Elle était chez son oncle Rainimaro. La faire chercher ? Et mon orgueil, à moi, mon orgueil blessé d’Européen ! Elle était partie sans un mot de reproche, sans une récrimination, sans une larme. J’étais plein de fureur devant une décision si vite prise, une résignation si dédaigneuse. Et ce fut la princesse Zanak-Antitra qui fit les démarches, finit par nous raccommoder, et Kétaka revint, toujours la même, avec une fierté de déesse et d’idole.

Et cela dura ainsi… Des joies de tous les jours qui n’étaient pas des joies, parce que c’est la loi humaine qu’il se faille blaser, des inquiétudes, de petits froissements, des soucis que je me rappelle maintenant comme des délices. Puis la maison se vida de Galliac, mon presque frère.

Il s’ennuyait, étouffait dans la ville, et partit malgré les incendies, les prédictions sinistres, les départs d’autres Européens qui n’étaient point revenus. Mais il avait goûté de la brousse et il la lui fallait. Ce n’était même pas un voyage qu’il allait accomplir ; quinze jours dans le sud, à une vingtaine de lieues de Tananarive ! Il en haussait les épaules. Le matin, au milieu de ses bagages et de ses porteurs, c’est à peine s’il s’émut, parce qu’il ne voulait point s’émouvoir. Pour Ramary, il allait à la chasse.

— Adieu, vieux !

— Adieu, vieux !

Le cœur qui se serre, l’ennui douloureux de celui qui reste, est-ce que cela se dit ? Ah ! que je l’aimais pourtant, et comme il m’aimait ! Mais l’avouer, mais s’embrasser, quand on vieillit, quand on a la peau durcie par les soleils de là-bas, et des lèvres viriles qui trembleraient dans un sanglot, si l’on tentait de leur faire dire la tristesse de l’abandon ? Non : « Adieu, tu m’écriras ? — Crois pas. Pas moyen. — Alors, adieu ! — Adieu ! »

La petite caravane s’éloigne, tourne le lac, se perd au delà de la place sainte, où chaque année la reine réunit son peuple derrière l’Ambohi-dzanahare stérile. Maintenant, même du haut de ma galerie, je ne vois plus rien. Mais j’entends un grand sanglot. C’est Ramary qui pleure, qui pleure à chaudes larmes, la figure cachée dans ses voiles, et ne veut pas être consolée :

— Il m’a dit qu’il allait tirer les oiseaux, mais ça n’est pas vrai. Il est allé se battre, et je ne le reverrai plus jamais !


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