—Vous pouvez compter sur ma discrétion. Sans doute votre famille sait où vous êtes?
—Je n'ai plus de famille, docteur; aucun proche parent du côté de mon mari ni du mien. Quant à de vieux amis, bien bons et bien respectables, j'en ai, Dieu merci; mais ceux-là me comprennent et ne me tourmentent pas. Ils disent à Paris que je suis dans le Midi, et c'est si grand, le Midi! Personne ne me cherche jusqu'à présent, et c'est tout ce qu'il me faut. Je resterai ici tant qu'on m'y laissera en paix, et, si l'on m'y relance, j'irai dans quelque autre coin du pays. Le vent est un peu dur, le mistral me fatigue; mais Paul le boit comme un zéphyr, et je m'y habituerai. Je serai si heureuse et si fière, si je viens à bout de l'élever sans que son éducation soit abandonnée! C'était impossible dans le monde. Une puérile multitude de faux devoirs m'arrachaient à lui à toute heure; il me fallait le confier à des gens qui avaient une certaine valeur assurément, mais qui n'étaient pas moi. Il est assez curieux, il aime l'étude; mais il a besoin de mouvement, et il y avait toujours trop ou trop peu de l'un ou de l'autre. Ici, je peux lui mesurer la dose, et même fondre ensemble l'étude et l'exercice. J'apprends tout ce que j'ai à lui apprendre. J'ai des livres, je travaille un peu le soir, quand il est couché. Je tâche de m'instruire pour l'instruire à mon tour. Nous faisons de grandes promenades; nous étudions l'histoire naturelle en courant, et il y trouve un plaisir extrême, sans cesser d'être joueur et lutin. Quand vous m'aurez tranquillisé l'esprit sur les études classiques....
—Je m'en occuperai dès ce soir.
—Eh bien, merci, dit-elle en me tendant la main. Et à présent laissez-moi vous dire que je ne suis pas si indiscrète ou si légère que j'en ai l'air en acceptant vos soins et en réclamant vos services. On est toujours dans son droit quand on se fie à la bonté d'un cœur et à la raison d'une intelligence: or, je vous connais depuis longtemps.
—Moi, madame?
—Oui, vous! Est-ce que le baron de la Rive ne vous a jamais parlé de moi?
—Plusieurs fois, au contraire.
—Eh bien, il était tout simple qu'il me parlât de vous. Il est un de ces vieux amis dont je me vantais tout à l'heure, et, si vous ne m'avez rencontrée chez lui qu'une seule fois, lorsqu'il a été si malade il y a deux ans, c'est parce qu'à cette époque, ayant moi-même un malade à soigner, je ne devais pas sortir; mais le baron, depuis sa guérison, m'a écrit d'Italie. Il ne me sait pas encore ici, il ne savait pas que je vous y rencontrerais; il m'a dit vos soins pour lui, votre dévouement, votre mérite ... et votre nom, que je ne savais pas mettre hier sur votre figure, mais que M. Aubanel m'a dit ce matin en me confirmant votre identité. Au revoir donc, et le plus souvent que vous pourrez!
Tout cela était bien naturel, bien simplement dit, et avec la confiance d'une noble femme qui s'adresse à un homme sérieux. D'où vient donc qu'en descendant l'escalier rustique pour aller chez Pasquali, j'étais comme un enfant surpris par l'ivresse? Moi, d'une organisation si bien matée par la volonté, je sentais un feu inconnu monter de mon cœur et de ma poitrine à ma tête. Il me semblait que ce long escalier surplombait la mer éblouissante, et que j'allais étendre deux longues ailes pour m'y précipiter, ni plus ni moins qu'un alcyon en délire de force et de joie.
Aimer cette femme! Pourquoi l'aimer, moi qui à trente ans avais su me défendre de tout ce qui pouvait me distraire de mes devoirs et entamer ma persévérance et ma raison? Cet impétueux la Florade m'avait-il inoculé sa fièvre de vie et d'audace? Mais cela ne m'allait pas du tout, et je me sentais ridicule sous cette peau de lion!
Pasquali était sur sa barque, à peu de brasses du rivage. Il vint me prendre, et, m'expliquant tous ses engins de pêche et la manière de s'en servir, il m'emmena à quelque distance. Il ne pêchait guère que des poulpes et des coquillages: il n'y a pas de bons poissons dans ce golfe sans profondeur, et sa pêche était une affaire d'art et de ruse, sans aucun but d'utilité personnelle. Il n'y goûtait jamais et donnait tout aux pêcheurs de la côte, qui n'étaient pas moins jaloux pour cela de son habileté, et prétendaient qu'il dépeuplait leurs eaux avec ses malices. Il se servait principalement d'un long roseau tout simplement taillé par un bout, en croix double ou simple. Les bouts écartés du roseau forment ainsi une sorte de pince que l'on applique lestement et adroitement sur le coquillage aperçu au fond de l'eau. On l'y fixe en appuyant; les aspérités de la coquille se prennent aux bouts du roseau, qui tendent à se rejoindre, et on ramène la proie bien entière et bien vivante. La chasse aux poulpes et aux calmars est plus savante. Ces animaux sont méfiants, voient et entendent on ne peut mieux: ils savent se cacher ou fuir rapidement. Pasquali avait l'œil d'une mouette, pour voir au fond de l'eau et pour distinguer dans les algues une patte mal rentrée, que j'aurais cent fois prise pour un bout de plante marine.
Je m'amusai une heure avec lui de ses prises intéressantes, de ces étranges polypes qui s'épanouissent comme une fleur à la surface de l'eau, et qui rentrent tout à coup dans leur tige, de ces moules délicates, appelées dattes de mer, qui habitent le cœur des plus durs rochers, où elles savent se creuser une demeure dont il ne leur est plus possible ni nécessaire de sortir, l'eau pénétrant leurs galeries et leur apportant la nourriture. Les rochers de calcaire compacte forés par ces patients coquillages arrivent à représenter un gâteau de cire travaillé par les abeilles. J'aurais pourtant mieux aimé parler de madame Martin; mais Pasquali était trop absorbé pour me répondre. Couché à plat ventre sur sa barque, le corps penché sur l'eau et les bras étendus pour manœuvrer son roseau, il ressemblait au féral de proue d'une gondole vénitienne.
Quand je le quittai au bout de deux heures, j'avais retrouvé l'équilibre de mes idées. Je m'étais rappelé avec quel respect M. de la Rive m'avait parlé à diverses reprises de la vie austère et méritante de madame d'Elmeval. C'était à ce point que, sans connaître les particularités de son caractère et de sa situation, j'avais à peine osé la regarder lorsque je l'avais rencontrée chez lui. Je traversai la colline de Tamaris à distance craintive de la maison, et sans vouloir observer si les fenêtres étaient ouvertes. Il faisait encore chaud. Je fus donc étonné, après que j'eus dépassé la bastide Roque, de voir marcher devant moi un homme enveloppé d'un burnous et la tête cachée comme un blessé ou un malade. Il marchait vite et sans voir ni entendre que j'étais derrière lui. Quand nous nous trouvâmes près de la Seyne, dans un endroit très-encaissé, auprès d'une petite voûte de terre et de verdure formée par le cours d'un égout pluvial, il s'enfonça sous cet abri, se débarrassa de son burnous, qu'il mit sous son bras, et se trouva en face de moi au moment où il reprenait la voie. Je fus très-surpris: c'était la Florade.
Il faut croire que j'étais déjà envahi à mon insu par une passion insensée; car, au lieu de l'aborder avec satisfaction comme de coutume, je sentis en moi un mouvement de jalousie amère, et une seule idée me vint à l'esprit: c'est qu'il venait encore de rôder autour de Tamaris, peut-être de voir la marquise et de lui parler ou d'attirer son attention.
La Florade ne comprit rien à ma figure bouleversée, sinon que la fantaisie de sa promenade en capuchon par un si beau temps m'étonnait beaucoup. Il se hâta, après m'avoir serré la main avec autant de cordialité que de coutume, de me dire qu'il avait été pris le matin d'une insupportable névralgie dans l'oreille, et qu'il venait de se guérir en se promenant au soleil la tête empaquetée.
—Je suis sujet à cela, ajouta-t-il; mais je sais le remède, et pour moi il est infaillible: porter le sang à la tête.
—C'est très-ingénieux! lui répondis-je d'un ton probablement assez aigre, car il en fut frappé et me demanda brusquement ce que j'avais.
—Peut-être une douleur d'oreille aussi! repris-je du même ton maussade.
Mais je me sentis parfaitement ridicule, et j'essayai de simuler l'enjouement en lui faisant entendre que je n'étais pas sa dupe, et que son capuchon arabe ne couvrait pas une ruse digne d'un Arabe, mais une très-peu discrète entreprise sous quelque balcon d'alentour.
—Ah çà! qu'est-ce qui vous prend? répondit-il en s'arrêtant à l'entrée du chemin de la Seyne à Balaguier. On dirait que vous avez de l'humeur. De qui êtes-vous, en ce pays si nouveau pour vous, le garde du corps ou le chevalier?
Après l'échange de quelques plaisanteries un peu acides, il me prit le bras en me disant:
—Mon cher docteur, il y a ici un quiproquo; je n'ai été hier qu'à Tamaris, et vous, vous avez été aujourd'hui ailleurs qu'à Tamaris, n'est-ce pas?
La lumière se fit.
—Ah! m'écriai-je, c'est de la bastide Roque que vous venez?
Comme il s'en défendait, je lui racontai l'indiscrétion de la négresse, les propos des paysans et la coïncidence d'un personnage mystérieusementemmitoufléavec l'accoutrement dont il venait de se débarrasser. Il rêva quelques instants, et, regardant sa montre:
—J'ai encore une heure de liberté, dit-il; et vous?
—Et moi aussi.
—Voulez-vous que nous prenions par ici, à droite, un sentier qui nous reconduit au pied du fort? La promenade est jolie, et je pourrai causer avec vous.
Nous traversâmes un champ et gravîmes le revers de la colline qui regarde l'ouest par un escalier dans des schistes lilas, à travers les arbres et les buissons. Il n'était pas facile de causer sur une pente si roide; mais, quand nous eûmes gagné un joli coin herbu, en vue de la mer, sous les cytises, nous nous arrêtâmes, et la Florade me parla ainsi:
—J'aime autant vous dire tout. Vous êtes un homme sérieux, vous serez discret, et puis vous me donnerez un bon conseil. J'en ai besoin. Je ne suis pas l'amant de la personne que vous avez vue, et je ne le serai pas, je vous en donne ma parole d'honneur. Si je l'avais rencontrée dans son pays, je ne me serais pas fait grand scrupule d'être le premier ami d'une fille de seize ans. A cet âge-là, les femmes de l'Orient d'une certaine classe savent fort bien ce qu'elles font, et comptent pour l'avenir sur une succession plus ou moins florissante d'amis de passage. L'opinion n'est pas sévère pour elles, car elles trouvent fort bien à se marier dans leur race, surtout quand elles ont mis de côté quelque argent.
» J'aurais donc pu aimer Nama sans avoir de grave reproche à me faire; mais je n'aurais pas fait la sottise de l'enlever à son milieu pour la transplanter dans le mien, comme M. Roque a enlevé la mère de Nama à un riche musulman en voyage pour la transplanter dans sa triste bastide; on ne peut pas s'attacher à ces femmes déclassées et dépaysées qui sont vieilles à vingt ans, et qui, n'ayant rien de commun avec nous dans l'esprit et dans les habitudes, ne sont ni des compagnes ni des servantes. Une des, causes de la mélancolie noire à laquelle a succombé votre vieux parent—je sais qu'on vous a tout dit—est certainement cette association impossible qu'il a eu la charité de ne pas rompre, mais qui lui a pour ainsi dire ôté peu à peu la moitié de son cœur et de son cerveau.
»Or, je ne veux pas faire comme lui. Je ne veux pas vivre conjugalement avec Nama; mais je ne veux pas non plus être son amant, car Nama est mademoiselle Roque, Française et passible des mœurs et usages de la société française. Elle a beau n'y rien comprendre, avoir été élevée dans une cave et ne pas savoir les conséquences d'une faute, je les connais, moi, et je serais un misérable si je la séduisais pour l'abandonner. Vous me croyez, j'espère, je ne suis pas menteur!
—Je vous crois parfaitement; mais permettez-moi de vous dire....
—Ce que vous allez me dire, je le sais! je me le suis dit à moi-même. J'ai eu tort, grand tort de rendre quelques visites à mademoiselle Roque. Écoutez l'aventure, elle n'est pas compliquée.
»Un soir, il y a six semaines, en revenant seul de chez Pasquali, c'était trois jours après la mort tragique du vieux Roque, j'entendis des cris effroyables partir de la bastide. Je crus qu'on assassinait les femmes restées seules en cette maison en deuil. Je ne fis qu'un saut; j'enfonçai la porte d'un coup de poing, et je vis Nama pour la première fois. Étendue sur un tapis avec sa vieille négresse, elle était vêtue d'une courte tunique de laine blanche, les cheveux épars, belle comme une statue grecque....
—Sauf l'embonpoint?
—C'est vrai; mais la tête, les bras, les épaules, les pieds;... enfin elle est très-belle; vous ne le niez pas?
—Je ne le nie pas. Continuez.
—Je vous ai dit que je ne l'avais jamais vue. Je ne savais donc pas à quel point elle est musulmane, et combien, malgré une éducation à moitié catholique, elle a conservé les usages, les idées religieuses et jusqu'aux rites orientaux. Elle était là, je ne peux pas dire pleurant, maiscriantson père à la manière antique; c'était comme une cérémonie qui devait durer un certain nombre d'heures, de jours ou de semaines.
»Mon apparition l'effraya un peu. La négresse s'enfuit tout à fait épouvantée. J'allais me retirer, lorsque Nama me retint d'un geste, me montrant un siége, et semblant me prier d'attendre qu'elle eût fini ses lamentations. J'aurais dû m'en aller; mais ce spectacle me parut si curieux à observer sur la terre française, que je restai immobile et très-respectueux, je vous assure, à la regarder et à l'écouter. Elle parlait tout haut, en je ne sais quelle langue, et je devinais à sa pantomime et à son accent quelque étrange et saisissante improvisation. C'était entrecoupé de sanglots tragiques et de hurlements sauvages. Il y avait des poses superbes, des larmes plutôt gémies que pleurées, une douleur parlée plutôt que sentie; c'était beau comme une scène de Sophocle ou d'Eschyle, ou, encore mieux, comme un chant de l'Iliade; c'était naïf en même temps qu'emphatique.
»Je fus très-ému sans que mon cœur fût précisément attendri. Ces cris et ces soupirs, qui durèrent encore une demi-heure, me causaient une excitation nerveuse que je ne peux guère définir, car les sens n'y étaient pour rien. Quelque bizarre que fût cette manifestation de ses regrets, je ne pouvais pas oublier un seul instant que c'était une fille pleurant son père enseveli la veille.
»D'ailleurs, le cadre de la scène était lugubre. J'ai horreur du suicide, je ne le comprends pas; j'aime la vie, j'en ai toujours savouré le bienfait, en me reprochant de n'en pas savoir assez de gré au divin pouvoir qui l'a inventée. Cette chambre à demi éclairée par une lampe, ces murs blancs chargés d'ornements rouges que par moments je prenais pour des taches de sang, cette belle fille arrachant ses cheveux et meurtrissant sa poitrine et ses bras, c'était beau, mais ce n'était pas gai.
»Quand minuit sonna, elle s'apaisa tout à coup; mais, comme je craignais, en la voyant immobile, qu'elle ne se fût évanouie, je la pris dans mes bras et je la portai sur le divan, où elle resta inerte et comme épuisée pendant quelques instants. Puis, sortant comme d'un rêve et véritablement égarée, elle se jeta à mes pieds, voulut embrasser mes genoux et baiser mes mains en me suppliant de ne pas la chasser de la maison de son père.
»Je n'y comprenais rien. La vieille négresse rentra avec une couverture rayée dont elle enveloppa sa maîtresse et un verre d'eau qu'elle lui fit boire. Elle s'en alla de nouveau et revint encore avec des gâteaux qu'elle la pressa de manger, et, comme elle m'en offrait aussi, et que je refusais, Nama me supplia, en s'agenouillant de nouveau, de partager son repas.
»Je voulus faire des questions; on me fit signe que l'on était condamné à garder le silence, et que, pardecorum, je devais le garder aussi. Je mangeai donc d'un air hébété des pâtisseries préparées par la négresse. On me fit prendre du café, on m'alluma un cigare qu'on me mit dans la main, puis on me montra la porte d'un air abattu et respectueux en me disant:A demain. Comme je me retournais pour saluer, je vis les deux femmes, qui avaient fort bien mangé, se recoucher sur le tapis et se mettre en devoir de recommencer leur scène de désespoir. Elles s'étaient donné des forces pour accomplir jusqu'au bout cette solennité.
»Arrivé à l'endroit où nous nous sommes rencontrés tout à l'heure, j'entendais encore des accents de désolation. Un peu plus loin, je vis de la lumière à la fenêtre d'un maraîcher du faubourg de la Seyne. La fenêtre était ouverte, et j'entendis une voix d'homme dire à sa femme, probablement réveillée par ces cris:
»—Rien, rien! Ce sont les sorcières de la bastide Roque qui font leur sabbat. Ferme donc la fenêtre!
»J'aurais dû ne pas retourner à cette bastide maudite. J'y retournai, poussé par la curiosité, par l'imagination, si vous voulez; j'y retournai le soir, avec mystère, m'avisant bien de cette idée que je ne devais pas compromettre mademoiselle Roque. Ce fut effectivement mademoiselle Roque, et non plus Nama que je vis ce soir-là. Il paraît que le rite était accompli quand j'arrivai. On m'attendait. Le café était servi. Mademoiselle Roque, parlant patois et vêtue à la française, grave, froide et polie, s'expliqua, et je vis alors, à ses discours, qu'elle me prenait pour vous.
—Pour moi?
—Oui. Elle avait appris vaguement, le lendemain de la mort de son père, qu'elle n'héritait que de la moitié de son avoir, qu'un parent avait droit au reste et viendrait probablement bientôt s'occuper de vente. Elle avait supposé que l'étranger arrivé si brusquement chez elle vers minuit ne pouvait être qu'un héritier pressé de réclamer, et, ne sachant pas si vous ne lui contesteriez point la bastide, elle vous suppliait de la lui laisser.
»Quand j'eus réussi à lui faire comprendre que je n'étais pasvous, mais que je vous connaissais, elle me pria de vous parler d'elle. Il me semblait avoir entendu dire que la maison lui était spécialement réservée; mais je n'en étais pas sûr, et je promis de le lui faire savoir le lendemain. Quant à elle, consternée et comme stupéfiée par le suicide de son père, elle n'avait absolument rien compris à la communication qui lui avait été faite du testament, et elle avait peut-être regardé comme indigne de sa fierté de se faire expliquer quoi que ce soit. Je questionnai Aubanel comme par rapport à vous, et, sans lui rien dire de mes deux entrevues avec mademoiselle Roque, je sus qu'elle n'avait rien à craindre de ce qu'elle redoutait, et je pensai à lui écrire; mais je ne sais pas écrire en indien, et j'avais découvert qu'elle ne savait pas lire le français. On n'a aucune idée de l'abandon intellectuel où son père l'a laissée vivre. Sans sa mère, qui lui a appris le peu qu'elle sait, et les enfants du fermier, qui lui ont parlé provençal, elle n'eût su, je crois, s'exprimer dans aucune langue.
—Elle parle pourtant un français assez correct.
—Elle est fort intelligente à certains égards, et sa douceur cache une grande force de volonté. Elle a toujours compris le français, mais elle s'obstiqait à ne pas le parler. Quand elle a vu que je ne trouvais pas grand charme à notre dialecte méridional, dont la musique est si rude et les intonations si vulgaires, elle s'est résolue à parler français, et ceci a été l'affaire de quelques jours, une sorte de prodige qu'elle n'a pas su m'expliquer et dont je n'ai pu me rendre compte.
—L'amour?
—Oui, l'amour! C'est très-ridicule à dire, mais il faut bien que je le dise, puisque je suis ici pour confesser et demander la vérité!
»Je n'écrivis donc pas, je revins la voir. Cette troisième fois, je ne me le reproche pas, je n'étais poussé que par un sentiment de compassion pour cette malheureuse fille abandonnée de tous, n'inspirant d'intérêt à personne, livrée aux soins d'une vieille négresse à demi en enfance, et réduite à chérir le triste asile dont les passants se détournaient avec terreur et dégoût. Oui, mon cher ami, je vous jure qu'il n'y avait pas en moi autre chose. Mademoiselle Roque en robe et en bottines, parlant comme les femmes du pays, dépouillée de tout son prestige oriental et ne disant que des choses niaises ou insensées eu égard à la vie pratique, n'avait plus pour moi aucune espèce d'attrait.
»Ce qui acheva de me glacer, c'est l'engouement subit et spontanément avoué dont cette créature hybride, demi-bourgeoise et demi-sauvage, se prit pour moi. Elle s'imagina tout d'un coup que mon obligeance pour elle cachait un autre sentiment, et que j'allais l'épouser et l'emmenersur mon beau navire. Voilà où elle en était de son appréciation des choses du monde.
»Je me promettais bien de ne plus retourner chez elle; j'aurais dû ne jamais repasser devant sa maison, mais le hasard m'y ramena, et la vieille négresse, se traînant comme une panthère blessée et sortant de derrière la haie, me força de prendre un billet en caractères hiéroglyphiques. Je ne pus le lire, je le brûlai pour n'être pas tenté de me le faire traduire; mais j'appris par Aubanel que cette pauvre fille était très-malade et qu'elle ne voulait voir personne. Madame Aubanel, mue par un sentiment de charité, n'avait pu pénétrer chez elle. La femme du fermier se mourait, et, au milieu de tous ces désastres, on craignait que mademoiselle Roque n'eût hérité de la fatalité du suicide.
»Je crus qu'il serait lâche de l'abandonner; j'y courus le premier soir dont je pus disposer. La négresse me fit attendre, puis elle m'introduisit dans ce salon asiatique que vous avez vu, où l'on avait exhibé tous les objets curieux et précieux rassemblés par M. Roque au temps de son amour pour la mère de Nama. On avait fait de l'ordre et de la propreté, brûlé des parfums, débarrassé la fenêtre de son épais rideau. Vous n'avez pas remarqué sans doute que de cette fenêtre on voit la mer et les montagnes. Un store transparent, à demi baissé et éclairé par la lune, jetait sur la muraille une mosaïque pâle et d'un effet charmant. Il y avait des fleurs partout. Nama parut, vêtue à la manière des almées, dans les riches atours qui lui venaient de sa mère. Elle était superbe; elle parlait français pour la première fois. Elle se plaignait de mon abandon, elle pleurait, elle aimait avec une complète innocence et surtout avec une hardiesse de cœur qui me tourna la tête. Elle flattait par son courage et sa foi ma manière de voir et de sentir la vie, et elle agissait ainsi sans le savoir, ce qui la rendait bien puissante.
»Eh bien, mon cher ami, je fus très-fort, et je suis encore étonné d'avoir pu résister à l'emportement de ma nature. Non-seulement je lui refusai un baiser, non-seulement je m'acharnai à lui faire comprendre mon devoir et le danger de sa confiance, mais encore je la quittai brusquement sans lui dire:Je t'aime.Je l'aimais pourtant diablement dans ce moment-là.
»Le lendemain, je n'étais pas dégrisé. Croyez-moi si vous voulez, j'ai passé plusieurs nuits sans fermer l'œil. Je voyais toujours cette belle fille chaste et même froide me regarder d'un air de reproche et se jeter dans le sein de sa négresse en disant:
»—Il ne veut pas m'aimer!
»Je ne l'ai donc jamais trompée! Non, pas un instant! mais elle m'a vu ému malgré moi. Elle n'a pas compris l'espèce de combat dont je voulais triompher. Elle ne sait pas la différence qui existe entre le cœur et l'imagination. Elle n'y comprendra jamais rien. Elle croit que je l'aime, mais qu'un autre engagement me défend de le lui dire. Elle espère toujours. Elle croit que mes rares et courtes visites sont aussi un engagement que j'ai contracté avec elle. Elle me dispute à une rivale imaginaire. Elle est malade et abattue quand elle ne me voit pas; elle préfère mes duretés et ma froideur à mon absence. Je l'ai revue encore une ou deux fois. Aujourd'hui, elle m'a dit qu'elle ne se marierait jamais qu'avec moi, et qu'elle se tuerait si j'en épousais une autre. Il n'y a rien de plus stupide qu'un homme qui croit à ces menaces-là et qui les raconte: pourtant voyez la situation exceptionnelle de cette fille! Songez à la fin horrible de son père, à l'hérédité possible de certaines affections du cerveau, à l'abominable influence de la bastide Roque.... Voilà où j'en suis; dites-moi ce que vous feriez à ma place....
—Je ne sais pas, répondis-je.
—Comment, vous ne savez pas?
—Non, il m'est impossible de me mettre à votre place, précisément parce que je ne m'y serais pas mis. Je ne serais pas retourné chez mademoiselle Roque, si je m'étais senti inflammable comme vous l'êtes!
—Mais ce n'est pas moi qui suis inflammable, c'est elle qui a pris feu comme l'éther!
—On s'enflamme pour vous parce que le feu vous sort par les yeux. Ces aventures-là n'arrivent qu'à certains hommes. Voyons, vous n'êtes pas plus laid ni plus sot qu'un autre, je le sais bien; mais vous n'êtes pas un dieu, et vous ne faites pas boire de philtres à vos clientes! D'où vient donc que vous avez partout des amourettes et que vous passez pour un homme à bonnes fortunes? C'est que cela vous plaît, allez! et que vos regards, vos manières, vos paroles trahissent, même malgré vous, cette inquiétude fiévreuse que vous avez de dépenser toute votre vie dans un jour!
En parlant ainsi à la Florade, j'étais irrité, j'étais cent fois plus fou que lui; je me disais qu'avec son fluide électro-magnétique et la naïveté de ses émotions, aussi vives à vingt-huit ans, après une vie orageuse, que celles d'un jeune écolier, il pourrait bien plaire à la marquise, si elle venait à le rencontrer. J'étais donc jaloux de cette femme, dont il ne savait pas le nom et qu'il n'avait pas encore vue.
Ma vivacité le fit rire. Il prétendit que j'étais épris de mademoiselle Roque. Je me souciais vraiment bien de mademoiselle Roque!
—Enfin, mon ami, me dit-il, «tire-moi du danger, tu feras après ta harangue.»
—C'est juste; voyons!—Eh bien, il ne faut jamais remettre les pieds chez elle, ou il faut l'épouser. Quoi que vous en disiez, vous y avez songé, puisque vous eussiez voulu pouvoir acheter pour elle le sot et aride terrain que j'ai sur les bras.
—Vous n'avez pas daigné le regarder, ce terrain, reprit la Florade en riant. Moi, je l'ai contemplé ce matin, et vous pouvez, je crois, le voir d'ici. Oui, c'est cette bande de terre humide, là-bas, tout en bas; regardez.
—Qu'est-ce que ça? des artichauts?
—Eh! oui, mon cher. Un champ d'artichauts de cette vigueur-là représente de la terre à cinq pour cent. Vous avez le meilleur lot; mais ça ne fait pas que je doive épouser une bayadère. Si vos artichauts eussent été des lentisques ou des genêts épineux, si, avec deux ou trois mille francs, j'eusse pu assurer le sort de cette pauvre fille, je me serais payé cette satisfaction-là, afin de ne plus avoir à y penser; mais endetter toute ma vie pour elle,... en réparation de quoi? je vous le demande.—Pourtant si vous pensez que ma conscience y soit engagée,... car enfin voilà qu'on sait mes visites et qu'on jase,... je ferai ce que vous conseillerez. Je ne vous consulte pas pour n'agir qu'à ma guise.
—Vous voilà bien, cœur d'or et folle tête! Non, je ne vous conseille pas cela. Tâchez de décider mademoiselle Roque à quitter cette maison où elle deviendra folle, et à s'en aller vivre ailleurs où elle n'espérera plus vous voir. Décidez-la aussi à vendre quelques bijoux inutiles, Pasquali m'a dit qu'elle en avait pour une certaine valeur; alors, qu'elle vende ou non la bastide, elle pourra échapper aux propos qui ne font que d'éclore, et trouver, à deux ou trois lieues d'ici, dans un coin où vous aurez soin de ne jamais passer, un bon paysan riche ou un rude marin qui l'épousera sans lui demander compte de quelques battements de cœur apaisés et oubliés.
—Fort bien; mais, pour lui persuader cela, il faut que je retourne la voir, et j'ai juré que ce serait aujourd'hui la dernière fois, car chaque visite ramène ses illusions. Voulez-vous vous charger de lui faire entendre raison?
—Elle m'a défendu, à cause de vous, de revenir.
—Mais si je vous en prie!
—Mon cher, cette maison me fait un mal horrible. Moi aussi, je déteste le suicide, et je ne peux pas oublier que ce malheureux Roque était le proche parent de ma mère. Et puis je suis jeune, et mes visites feront jaser. Il faut employer Aubanel.
—Elle ne veut pas entendre parler de lui.
—Pourquoi?
—Parce que son chien a voulu dévorer le sien.
—Voilà une belle raison!
—Nama est de cette force-là. N'oubliez pas qu'à beaucoup d'égards nous avons affaire à un enfant de six ans.
—Eh bien, M. Pasquali n'a pas de chien. Chargez-le de parler à votre place, et, pour qu'il y mette le zèle d'un ami, dites-lui la vérité.
—Vous avez raison, je la lui dirai demain.
—Demain! m'écriai-je, saisi de nouveau d'une risible épouvante à l'idée que, le lendemain, il repasserait à Tamaris.
—Eh bien, oui, demain, reprit-il. Faut-il ajourner ce qui est décidé? Venez-y avec moi à neuf heures du matin. Je ne peux plus m'absenter le soir d'ici à une semaine; voilà pourquoi, voulant en finir aujourd'hui avec la maison maudite, j'y étais retourné en plein jour.
J'aurais préféré qu'il allât chez Pasquali le soir: à peine la nuit venue, je savais que la marquise ne sortait plus de sa maison; mais il fallait bien céder à la nécessité. D'ailleurs, la Florade ne me fournissait-il pas un prétexte pour la revoir moi-même le lendemain? Nous convînmes de nous rendre en canot à la bastide Pasquali sans passer par la Seyne.
[1]Par corruption, les géographes ont écrit quelquefoisTamarin,croyant traduire littéralement, et confondant le tamarinier (tamarindus) avec letamarisc, qui appartient à une tout autre famille. Les géographes ne devraient jamais corriger les noms traditionnels.
[1]Par corruption, les géographes ont écrit quelquefoisTamarin,croyant traduire littéralement, et confondant le tamarinier (tamarindus) avec letamarisc, qui appartient à une tout autre famille. Les géographes ne devraient jamais corriger les noms traditionnels.
Le lendemain donc, à neuf heures, nous touchions le rivage.
—Montez dans ma barque, nous dit Pasquali, puisque vous avez à me parler de choses sérieuses. Je vous entendrai mieux dehors.
—C'est-à-dire, répondit la Florade, que vous n'écouterez pas du tout. Vous aurez toujours quelque araignée de mer à guetter.
—Non; je n'emporte rien pour les prendre, tu vois.
Nous allions passer de notre embarcation dans la sienne, quand Nicolas, descendant l'escalier de la villa Tamaris, nous héla de tous ses poumons. Nicolas, c'était un jeune garçon de la Seyne que la marquise d'Elmeval avait pris à son service pour fendre le bois, soigner l'âne et faire les commissions. Nous l'attendîmes.—Madame Martinpriaitle docteurde venir voir le doigt de M. Paul, qui était très-enflé.
Jamais collégien muni de sonexeatau moment où il redoutait une retenue ne s'élança vers la liberté avec plus de joie que je n'en ressentis en sautant sur la grève.
—Allez sans moi, dis-je à mes compagnons. Vous n'avez que faire de mon avis, puisque je le maintiens; d'ailleurs, je reviens dans un quart d'heure.
Le doigt de mon petit Paul n'était nullement compromis. Je fis faire un cataplasme. J'annonçai à la marquise que, la veille au soir, j'avais écrit quatre lettres, criant aux quatre coins de l'horizon pour avoir un professeur. Elle me remercia comme si ce n'eût pas été à moi de la remercier, moi si heureux de m'occuper d'elle!
—Puisque la blessure de Paul ne vous inquiète pas, me dit-elle, nous allons sortir en voiture. Je vous rends donc votre liberté,... à moins que.... Voyons, pourquoi ne viendriez-vous pas à la promenade avec nous? Nous allons dans les endroits les plus déserts. Est-ce que nous risquons d'y rencontrer des yeux malveillants? Les gens de Toulon ne nous connaissent ni l'un ni l'autre.
—Mais les gens des bastides voisines nous connaissent déjà et savent que je n'ai pas le bonheur d'être votre frère.... Dites-moi où vous allez. Je peux m'y trouver comme par hasard, et, si c'est réellement un désert, je m'y promènerai pendant quelques instants près de vous.
—Ah! quelle bonne idée! mais comment irez-vous? à pied?
—Certes! Je suis un peu botaniste, j'ai des jambes.
—Ah! vous êtes botaniste! Quel bonheur! Il y a ici tant de plantes qui ne sont pas de notre connaissance! Eh bien, nous irons tout doucement à la forêt de pins qui est au beau milieu du promontoire. Tenez, voilà un plan détaillé. Vous ne pouvez pas vous égarer. Dès lors nous partons tout de suite, nous allons au pas et nous vous attendons. Le temps sera beau, n'est-ce pas?
En me faisant cette question, elle s'avança sur la petite terrasse garnie de fleurs qui occupait la façade sud de la bastide et d'où l'on découvrait la pleine mer au delà de la plage des Sablettes.
—Oui, oui, ajouta-t-elle, le cap Sicier est bien clair. Quelle grande vue! Vous plaît-elle autant que celle de l'est?
—Non. Elle est plus grande, puisque l'horizon maritime est sans bornes, et elle paraît plus petite.
—Vous avez raison; elle a des lignes trop plates, et lebaou(rocher)bleu, vu d'ici, a de vilaines formes. A gauche, au sud-ouest, c'est très-beau, la haute falaise, et la plaine qui nous en sépare est bien jolie au lever du soleil.
—Vous voyez donc lever le soleil?
—Toujours, sauf à me rendormir après, si Paul n'est pas éveillé. Il dort dans ma chambre, et j'aime à le regarder au reflet du matin rose, parce qu'alors il me paraît tout rose aussi, mon pauvre enfant pâle! Et puis je savoure le bonheur inouï de la solitude avec lui. Songez donc, j'ai aspiré à cela depuis qu'il est au monde, et j'ai toujours été obsédée par un entourage où si peu de personnes me plaisaient! Croiriez-vous que j'ai passé des années sans entendre chanter un oiseau? Il y en a bien peu ici. Ces cruels Provençaux, après avoir détruit tout le gibier, s'en prennent aux rossignols. Il y a encore deux ou trois fauvettes sur les pins du jardin, et je les écoute. Elles ne chantent qu'à la première aube; le reste du jour, elles ont peur et se taisent.
—Mais, quand la mer est furieuse, et que les terribles vents de Provence soufflent de l'est ou de l'ouest, luttant à qui sera le plus méchant et le plus froid, ne souffrez-vous pas?
—Physiquement, oui, un peu; mais il y a du bien-être à regarder du coin de son feu les petites roses hâtives qui se laissent secouer, comme si elles y prenaient plaisir, pendant qu'à travers leurs branches fleuries on aperçoit là-bas, bien loin, les grosses vagues qui ont l'air d'être tout près et de vouloir battre les fenêtres. La nuit, au milieu des plus furieuses rafales, les tourterelles roses de madame Aubanel chantent à toute heure, et ces voix amies semblent vouloir tenir en éveil les lares protecteurs de la maison. La petite chienne n'aboie pas à autre intention, j'en suis sûre. Et puis ce climat capricieux vous fait oublier en un jour les ennuis et les impatiences d'une semaine. Tout pousse et fleurit si vite au moindre calme qui se fait! tenez, mes matinées de soleil me consolent de tout. De ma chambre, je vois tout ce qui se passe sur le rivage et dans le petit golfe. Le premier en barque est toujours ce bon Pasquali: je le reconnais à sa coiffe de toile blanche sur son chapeau gris. Sa barque semble soudée au miroir du golfe, tant elle glisse lentement, et lui, on le croirait soudé à sa barque, tant il est attentif à ce qui se passe au fond de l'eau. La patiente occupation de ce digne homme fait vraiment partie de ma sérénité.... Mais il n'est pas seul en ce moment-ci? Je vois un officier de marine avec lui, il me semble....
Je ne répondis rien. Madame d'Elmeval regardait la Florade, et ce regard jeté de si loin sur lui, ce regard qui pouvait à peine distinguer son costume, m'enfonça des aiguilles dans le cerveau. Elle venait de me peindre son bonheur moral et le calme de sa belle âme avec tant de conviction et de simplicité! Extravagance ou pressentiment de ma part, elle me fit l'effet d'une somnambule qui va s'éveiller au bord d'un abîme.
Elle partit dans une vieille calèche qu'elle louait à la Seyne, et que conduisait un bonhomme très-sûr et très-adroit avec des chevaux ou des mulets habitués à tout gravir.
—Ceci n'est pas un équipage de luxe, me dit la marquise en riant; mais c'est solide, ça passe dans des chemins impossibles, et avec ce conducteur-là je n'ai peur de rien. Jamais je n'ai fait que bâiller dans mon landau au bois de Boulogne; ici, je m'amuse de tout et je m'intéresse à tout ce que je vois. Nous allons ainsi jusqu'où nos pieds peuvent nous porter. Au revoir! nous vous attendrons à l'entrée de la forêt, chez le garde....
Je savais que la Florade devait retourner à son bord à onze heures. Je m'excusai de ne pas partir avec lui sous le prétexte de faire un peu de botanique aux environs, et je le laissai remonter seul dans son canot.
—Il me laisse sur les bras une affaire très-ennuyeuse, me dit Pasquali en le regardant s'éloigner. Il n'en fait jamais d'autres, lui! Toujours des histoires de femme! Il faudra pourtant bien le tirer de ce pétrin-là. C'est un si charmant enfant! Allons, j'y vais tout de suite, chez cette folle; revenez par ici, je vous dirai ce qu'elle aura décidé.
Deux heures après, en marchant comme un Basque, j'arrivais à la forêt dite dela Bonne-Mère, au pied des montagnes qui terminent le promontoire au sud. Bien que le centre de la presqu'île forme un plateau assez élevé, les chemins sont si ravinés et si encaissés, qu'un piéton se fait peu d'idée du pays qu'il traverse. Un seul point sert presque toujours à l'orienter: c'est la montagne conique de Six-Fours, qui porte les ruines pittoresques d'une ville à peu près abandonnée. Je trouvai la marquise au rendez-vous, et Paul buvant du lait de chèvre chez le garde avec sa bonne, une belle vieille Bretonne que la marquise traitait comme sa compagne et menait partout avec elle. Marescat, le conducteur, avait fini de loger et de frotter ses chevaux; il se disposait, selon sa coutume, à servir de guide pédestre et d'escorte à la famille.
Je m'étonnai de trouver dans un pays si pauvre et si négligé une entrée de forêt dont le terrain, propre et battu, ressemblait à une immense salle de bal champêtre.
—Vous ne vous trompez pas, me dit la marquise, c'est ici une salle de bal dans un désert. Cette petite fabrique blanche que vous apercevez là-haut dans les nuages est une des mille chapelles que les marins de tous pays ont nommées Notre-Dame-de-la-Garde. Dès le 1ermai, les processions commencent, et toute la population y afflue le dimanche. Les dévots montent à la chapelle, et reviennent boire et danser ici avec ceux qui ne font pas le pèlerinage, mais qui ne manquent pas à la fête. Il paraît que le spectacle est plus animé qu'édifiant. Vous savez que la dévotion des matelots et des Méridionaux en général n'est rien moins qu'austère. Nous ne viendrons donc pas ici pendant le mois de mai. Profitons de la solitude absolue qui règne encore dans ce désert, et marchons!
Je ne voulus pas lui offrir mon bras, craignant de prendre des airs d'intimité avec elle devant ses gens. J'aurais désiré me persuader que nous avions quelque chose à leur cacher, mais elle ne songeait déjà plus aux précautions à prendre pour leur faire penser que j'étais là par hasard. Elle avait consenti à cette dissimulation, mais elle n'était pas capable de la soutenir. Le courage et la franchise de son caractère s'y opposaient. Elle avait tant de calme dans l'esprit et dans le cœur, qu'elle n'admettait pas sans peine le soupçon. Elle se croyait vieille parce qu'elle avait trente ans, et ne supposait pas, d'ailleurs, qu'un homme raisonnable pût s'éprendre d'une femme qui ne voulait pas aimer. Elle consentait donc à se garer des apparences quand on appelait son attention sur le danger des mauvais propos, parce qu'elle n'avait nullement le goût des bravades, et qu'elle voulait passer désormais inconnue ou inaperçue dans la vie; mais, à force de le vouloir, elle s'y croyait déjà arrivée, et il lui était difficile de se rappeler à tout instant ce qu'il fallait faire pour cela. Cet oubli de sa personnalité la rendait adorable. Il semblait qu'elle ne sut pas ce qu'elle était et ce qu'elle valait. Je n'ai jamais vu de femme plus détachée d'elle-même. Que s'était-il donc passé dans sa vie? quelle sagesse ou quelle vertu avait-elle donc étudiée pour être ainsi?
La forêt était très-belle. Cette salle de fête que chaque année les pieds de la foule privaient d'herbe et préservaient de broussailles était jetée sans forme déterminée sur une pente largement dessinée et sur un fond de ravin nivelé naturellement. Des pins élancés, droits comme des colonnes, couvraient d'ombre et de fraîcheur le vallon et la pente. Tout au fond, et rasant le bord de l'autre versant, coulait un petit ruisseau. Une profonde clairière traversée d'un chemin sinueux, s'ouvrait à notre droite, et devant nous un autre chemin qui coupe en longueur toute la forêt en remontant le ruisseau devait nous conduire au véritable désert.
Ce chemin plein de méandres, traversé en maint endroit par le ruisseau qui saute d'un bord à l'autre, tantôt serré entre des bancs de rochers, tantôt élargi par le caprice des piétons dans les herbes, est ridé et valonné comme la forêt; mais nulle part il n'est difficile, et il offre une des rares promenades poétiques qu'on puisse faire sans fatigue, sans ennui ou sans danger dans le pays. Le ruisselet a si peu d'eau, que, quand il lui plaît de changer de lit, il couvre le sable du chemin d'une gaze argentée qu'on verrait à peine, si son frissonnement ne la trahissait pas. Des herbes folles, des plantes aromatiques se pressent sur ses marges, comme si elles voulaient se hâter de tout boire avant l'été, qui dessèche tout. Les pins sont beaux pour des pins de Provence: protégés par la falaise qui forme autour de la forêt un amphithéâtre assez majestueux, ils ont pu grandir sans se tordre. Les terrains phylladiens de cette région sont d'une belle couleur et vous font oublier la teinte cendrée des tristes montagnes calcaires dont la Provence est écrasée. La nature des rochers et même celle des pierres et de la poussière des chemins ne m'ont jamais été indifférentes. Dans les terrains primitifs, le granit ou les roches dures feuilletées ou pailletées ont toujours je ne sais quel aspect de fraîcheur qui réjouit. Le calcaire a des formes puissantes qui imposent; mais l'uniformité de sa couleur est implacable et produit dans l'esprit une idée de fatigue et de soif.
Cette esquisse est le résumé des courtes remarques échangées entre la marquise et moi durant une demi-heure de marche sur ce beau chemin, qui rappelle un peu certains coins ombragés de la Suisse. Madame d'Elmeval n'avait jamais voyagé; elle n'avait conservé de souvenirs pittoresques que ceux de son enfance passée en Bretagne. Elle s'exagérait donc facilement la beauté de tout ce qu'elle voyait. Cette disposition de son esprit, cette joie de posséder, après de longues aspirations, le spectacle de la nature, rendaient sa compagnie vivante et charmante. Elle n'avait pas d'emphase descriptive, pas de cris d'admiration enfantine. Elle gardait bien le sérieux et la dignité d'une femme qui approche de sa maturité intellectuelle; mais elle savourait à pleins yeux et à plein sourire la vie des choses de Dieu. On la sentait heureuse, et on était heureux soi-même auprès d'elle sans avoir besoin de l'interroger.
Vers la lisière de la forêt dont nous traversions le plus court diamètre, les herbes diminuent, les arbres s'étiolent, les lentisques et les genêts épineux, amis du désert, reparaissent, et la garigue s'ouvrit tout à fait devant nous, creusée en bassin, rétrécie en rides sur ses bords et entourée des montagnes du cap Sicier et de Notre-Dame-de-la-Garde. Quand nous eûmes gagné un de ses relèvements, nous pûmes voir, en nous retournant vers le nord, toute la presqu'île en raccourci, c'est-à-dire le grand tapis vert de la forêt et des autres bois voisins, cachant par leurs belles ondulations les plans insignifiants de la région centrale, et ne se laissant dépasser que par le cône sombre de Six-Fours et les montagnes bleues d'Ollioules et du Pharon. De cet endroit-là, tout était ou tout paraissait désert; rien que des arbres et des montagnes autour de nous; auprès et au loin, pas une bastide, pas un village, rien qui trahît la possession de l'homme, puisque Six-Fours est un amas de ruines, une ville morte.
—Ne se croirait-on pas ici dans quelque île déserte? me dit la marquise.
Et, comme je cherchais à m'orienter en apercevant la mer si loin de nous, au sud-est:
—Ne dites rien, ajouta-t-elle, écoutez! Vous entendrez la mer qui parle à droite, à gauche et derrière nous. Elle bat le pied de ces montagnes dont nous suivons le versant intérieur. Voulez-vous monter au cap ou à la chapelle? En trois quarts d'heure, nous serons là-haut. C'est très-beau, le sentier n'est pas trop rapide, et nous nous reposerons avant de redescendre.
Des nuages rasaient la cime de la falaise, mais ils étaient roses et sans densité. Marescat remarqua qu'ils tendaient à se fixer à la pointe du cap et qu'ils abandonnaient la chapelle. C'est la chapelle qui devint notre point de mire et notre but.
Les schistes violacés et luisants de la montagne, recevant le soleil d'aplomb, brillaient comme des blocs d'améthyste. Un instant après, tout s'éteignit. Nous entrions dans l'ombre de la grande falaise déchirée, brisée en mille endroits, aride, sauvage et solennelle. Marescat se disputa avec moi pour porter le petit Paul, qui ne voulait être porté par personne. Madame d'Elmeval marchait d'un pas égal et soutenu.
Au pied de la chapelle, le précipice est vertigineux. On plonge à pic et parfois en encorbellement sur la mer. La paroi est très-belle: des brisures nues traversées tout à coup par des veines de végétation obstinée, des arbres nains, des astragales en touffes énormes, des arbousiers et des asphodèles qui s'accrochent avec une rage de vie à d'étroites terrasses de sable et de racines prêtes à crouler avec les assises qui les portent. C'est un spectacle désordonné, une fantaisie vraiment grandiose. Sous nos pieds, le jardin du sacristain, c'est-à-dire quelques mètres de terre cultivée en légumes avec une dent de rocher pour support et une échelle pour escalier, fit beaucoup rire le petit Paul et son ami Marescat. A notre gauche, le cap Sicier précipitait dans la mer son profil sec, dentelé en scie, d'une hardiesse extrême; à droite, la falaise boisée arrondissait peu à peu l'âpreté de ses formes et s'en allait en ressauts élégants jusqu'à la plage de Brusc et aux îles. En face, il n'y avait plus que la mer. Nous étions à la pointe sud de la France, et nous enveloppions Paul de son manteau, car le vent était glacial. Une brume irisée au bord, mais compacte à l'horizon, faisait de la Méditerranée une fiction, une sorte de rêve, où passaient des navires qui semblaient flotter dans le vide. Au bas de la falaise, on distinguait les vagues claires et brillantes, encore diamantées par le soleil. Cent mètres plus loin, elles étaient livides, puis opaques, et puis elles n'étaient plus; les derniers remous nageaient confondus avec les premières déchirures du nuage incommensurable. Une barque parut et disparut plusieurs fois à cette limite indécise, puis elle se plongea dans le voile et s'effaça comme si elle eût été submergée. Les voix fortes et enjouées des pêcheurs montèrent jusqu'à nous, comme le rire fantastique des invisibles esprits de la mer.
—Ils se sont donc envolés? s'écria l'enfant.
—Non, répondit Marescat, ils sont enplein clair.Le nuage est entre eux et nous.
—Nous voici bien réellement au bout du monde, dit la marquise, dont je me rappelle la moindre impression. Tout le bleu qui est là devant nous n'appartient plus qu'à Dieu.
Un instant le vent fit une trouée dans le nuage, et nous pûmes distinguer à l'est les côtes vraiment romantiques de la Ciotat et leBec-d'Aigle, ce rocher bizarre d'une coupe si aiguë, qu'il ressemble effectivement à un bec gigantesque béant sur la mer et guettant l'approche des navires pour les dévorer. Nous allions descendre, pour nous mettre vite hors du vent et du nuage, car la chapelle était déserte, fermée, et son extérieur blanchi et empâté n'offre rien d'intéressant, lorsqu'en quittant l'étroite terrasse bordée d'un garde-fou écroulé, qui en fait le tour, nous vîmes, au pied d'une des croix de station des pèlerins, une femme agenouillée.
Sa pose et son vêtement pittoresques dans un cadre si austère, le châle rouge noué sur sa tête et rabattu sur ses épaules, tranchant sur sa robe brune aux plis roides et droits, en laissant échapper quelques mèches de cheveux noirs séchés et crépelés par l'air salin, sa figure d'une pâleur de marbre, ses mains amaigries, un bâton passé dans l'anse d'une bannette et posé devant elle au pied de la croix, une paroi de roches blanchies par les lichens faisant ressortir cette sombre silhouette de Madeleine repentante, tout en elle et autour d'elle nous frappa simultanément, la marquise et moi. Paul eut peur, et, lancé en avant, il recula vers nous.
Cette femme était pourtant remarquablement jolie, ses traits fins et d'un type délicatement accusé. Son costume n'annonçait ni la misère ni l'incurie, et n'appartenait à aucune profession déterminée: c'était une femme du peuple; mais paysanne, ouvrière des villes ou des côtes, rien ne le précisait. L'extrême propreté de son vêtement grossier était faite pour attirer l'attention sur elle, car en aucune province française on ne voit les femmes de cette classe plus exemptes de ce souci que dans la Provence maritime.
Mais ni sa beauté ni sa propreté exceptionnelle ne triomphaient de la méfiance que sa physionomie nous inspira. Elle avait la pupille très-noire, petite pour le globe de l'œil, et, quand elle relevait la paupière supérieure pour regarder fixement, cette pupille, entourée de trop de blanc, avait quelque chose d'irrité ou de hagard. Les sourcils, bien dessinés, se joignaient presque au-dessus du nez, ce qui est réputé un signe de violence, de ruse ou de jalousie. Il n'en est rien, j'ai vu des personnes très-douces et très-franches présenter cette particularité; mais ici la sécheresse dédaigneuse du sourire la rendait caractéristique de quelque habitude de mauvais vouloir.
La marquise saluait toutes les personnes qu'elle rencontrait, sachant que, dans cette région, le pauvre veut être salué le premier. Il ne provoque aucune politesse; mais, quand on ne la lui accorde pas, il en est blessé: il vous la rend brusquement et d'un air de mauvaise humeur. Au contraire, adressez-lui la parole, il est tout de suite votre ami.
La femme pâle ne priait pas, ou elle priait à la provençale, c'est-à-dire en s'interrompant sans façon pour regarder, examiner et interroger les passants. Quand la marquise s'inclina légèrement en passant auprès d'elle, elle se leva et lui envoya d'un ton bref le salut redoublé du pays:Bonjour, bonjour, et elle reprit son panier de tresse et son bâton pour s'en aller. Nous passâmes outre; elle se mit à marcher derrière nous, et nous entendîmes que Marescat lui disait:
—Bonjour, laZinovèse; ça ne va donc pas mieux?
Nous n'entendîmes pas la réponse; nous avions déjà quelque avance. La descente est très-rapide; mais le sentier, coupé en zigzags, est assez facile. Paul le prit au pas gymnastique. Sa mère, ne voulant pas le perdre de vue, se mit à courir, et en dix minutes nous étions en bas. Là, on s'arrêta dans un pli de terrain bien abrité. La bonne ouvrit un petit panier pour le goûter de l'enfant, et madame d'Elmeval partagea une orange avec moi.
Cette petite halte permit à la Zinovèse et à Marescat de nous rejoindre. Ils avaient continué de causer ensemble. Marescat prit alors les devants pour aller faire boire ses chevaux, et la femme pâle nous accosta.
—Il paraît, dit-elle en s'adressant à moi, que vous êtes médecin?
—Oui, et vous êtes malade, vous?
—Beaucoup malade; mais prenez-vous bien cher?
—Je ne prends rien.
—Ah!... Vous êtes donc bien riche?
—Non, mais je n'exerce pas dans le pays.
—Vous n'en êtes pas? Alors vous ne voulez pas me dire ce que j'ai!
—Si fait; vous avez la fièvre presque continuellement.
—C'est vrai; je ne dors ni ne mange.
—Où souffrez-vous?
—Partout et nulle part. Le plus dur, c'est de tousser et d'étouffer. Le capelan de là-haut,—et elle désignait la chapelle,—qui vient tous les ans au mois de mai, m'a dit, l'an passé, que j'étais phthisique, et que je ne m'en sauverais pas.
—Et que vous a-t-il prescrit?
—De me confesser et de me mettre en état de grâce.
—Et vous y êtes?
—Non.
Elle me fit cette réponse d'un ton farouche et hautain. Sa figure était de plus en plus sinistre. Madame d'Elmeval la regardait avec étonnement, la bonne et l'enfant avec crainte.
—Tout ça ne me dit pas si je vais bientôt mourir, reprit la malade avec autorité. Allons, le médecin doit savoir cela, il faut le dire!
—Je ne peux pas vous le dire sans vous examiner et vous interroger. Ce n'est pas ici le moment; où demeurez-vous?
—Là, derrière cette montagne, répondit-elle en me montrant les premiers contre-forts du cap Sicier, tout auprès de la mer, au poste des gardes-côtes. C'est moi la femme au brigadier Estagel.
—Alors vous avez le moyen de faire venir un médecin, ou la force d'aller en consulter un à la ville, puisque vous avez pu monter à la chapelle pour prier.
—Ce n'est pas la même chose! Je suis trop laide à présent pour aller me faire voir à la ville, et, d'ailleurs, je ne crois pas à tous ces médecins-là; ils ne m'ont rien fait.
—Mais vous, faites-vous ce qu'ils vous ordonnent?
—Je ferai ce que vous me direz. Voulez-vous venir chez moi demain?
—Soit. J'irai.
—C'est bien, fit-elle tranquillement du ton d'une reine qui accepte l'hommage d'un sujet.
—Merci! lui dis-je d'un ton ironique.
—Oh! je vous payerai, reprit-elle, j'ai de quoi; je ne suis point une pauvre pour demander la charité.
Son impertinence m'agaçait.
—Alors je n'irai pas, repris-je. Vous direz merci, ou vous ne me verrez pas.
—Merci donc! répondit-elle avec ce sourire amer et presque haineux que j'avais déjà remarqué.
Au lieu de s'en aller, elle resta fièrement plantée avec son bâton sur le tertre au-dessus de nous. Elle examinait la marquise avec une attention singulière, et celle-ci la regardait avec une certaine curiosité.
—Savez-vous ce que c'est que cette femme? me dit-elle à voix basse. C'est une beauté déchue de sa gloire. Elle a dû être ravissante, coquette, adorée de tous les jolis cœurs de la plage; elle a régné dans son milieu, elle a commandé, usé et abusé de son pouvoir; elle s'est bien mariée pour sa condition: elle gouverne maintenant son mari, elle bat ses enfants si elle en a, elle fait des pèlerinages, et elle ne croit à rien; elle s'ennuie, elle regrette la danse, la parure et les triomphes; elle est malade de mécontentement, et elle en mourra; elle pleure sa fraîcheur, sa force et peut-être quelque fiancé pauvre qu'elle avait dédaigné et qui s'est consolé trop vite. Voilà mon roman; vous me direz demain si je me suis trompée.
La Zinovèse semblait chercher à lire dans nos yeux ce que nous disions d'elle, car elle se sentait l'objet de nos commentaires, et elle posait évidemment devant nous. Elle descendit quelques pas et nous demanda ou plutôt nous réclama une orange qui lui fut donnée aussitôt. Alors elle s'assit sans façon près de la marquise, et, pelant l'orange:
—Mauvais fruit! dit-elle. C'est de la vallée d'Hyères, ça ne vaut rien. C'est dans mon pays que ça mûrit!
—De quel pays êtes-vous? lui demanda la marquise.
—De la montagne, du côté de Monaco.
—Je voyais bien à votre accent que vous n'étiez pas d'ici; mais pourquoi vous appelle-t-on la Génoise?
—C'est un vilain nom que les femmes d'ici ont voulu me donner par jalousie; mais je l'ai accepté et gardé pour les faire enrager.
—Pourquoi est-ce un vilain nom?
—Parce que ceux de la Provence détestent ceux de Gênes. Il y a unepiquepour la pêche. Les Provençaux voudraient garder pour eux tout le poisson des côtes. Autrefois, ils avaient le monopole; à présent, la mer est à tout le monde, et les bateaux de la côte du Piémont et des autres côtes plus près d'ici viennent prendre ce qu'ils peuvent. Ça ferait des disputes et des tueries en mer, si on osait; mais les gardes-côtes sont là pour empêcher. Il y en a qui voudraient tuer aussi les gardes pour pouvoir se venger des pêcheurs étrangers et pour voler l'eau de la mer.
—Comment! voler l'eau de la mer?
—Oui, oui, pour se faire du sel et ne pas le payer. La loi défend de prendre un seul verre d'eau dans les ports, et, sur les côtes, on n'en peut prendre qu'un seau de temps en temps; encore ça pourrait être empêché, si on voulait. Soyez tranquille! quand je vois arriver un baquet, je crie après les hommes du poste. «Est-ce que vous dormez? que je leur dis. Faites donc votre ouvrage, et gardez l'eau du gouvernement.»
La marquise s'abstint de toute réflexion, et, voulant s'instruire avant de juger, elle reprit:
—Alors c'est par dépit contre votre zèle de bonne gardienne que l'on vous traite deZinovèse?
—Oui, et parce qu'ils appellent Génois tous ceux qui ne sont pas d'Hyères ou du côté de Marseille. Ils sont si bêtes par ici! D'ailleurs, il y a encore autre chose!
—Oui, vous étiez la reine du pays, n'est-ce pas?
—Ah! vous avez entendu parler de moi? dit la Zinovèse en se redressant avec orgueil et en perdant pour un instant sa livide pâleur. Eh bien, c'est comme ça. Vous êtes jolie, tout à fait jolie, vous pensez? J'ai été encore plus jolie que vous, et je n'aurais pas changé ma figure pour la vôtre il y a dix-huit mois; mais fa fièvre est venue, et vous voyez comme elle m'a menée! Me voilà maigre, vilaine et vieille à vingt-six ans. Croyez-vous que ça fait plaisir à mes ennemis! Oh! si je peux en réchapper.... Mais je ne pourrai pas, et je vois bien que tout est fini!
Et la Zinovèse se mit à pleurer, les mains sur ses genoux et la figure dans ses mains.
—Voyons! il faut tâcher de la guérir, me dit la marquise avec un accent de bonté. Vous irez demain, docteur, et je suis sûre que vous lui donnerez du courage.—Qu'est-ce que je vous disais? ajouta-t-elle lorsqu'en rentrant sous la forêt nous nous retournâmes pour regarder une dernière fois la Zinovèse immobile, absorbée dans sa douleur: elle pleure son passé, comme la fille de Jephté pleurait son avenir. Elle est moins intéressante; pourtant.... Si elle allait s'évanouir là?... Non, elle se lève et s'en va d'un pas assez ferme. La jugez-vous perdue?
—Je ne peux rien juger ainsi; l'auscultation m'éclairera.
—Alors vous y allez demain? On vous verra peut-être?
—Est-ce que vous irez au cap Sicier?
—Je ne sais pas encore; mais, si je n'y vais pas, vous repasserez bien par Tamaris?
—Oui, d'autant plus que j'ai à revoir Pasquali pour mon affaire.
—En vérité, je regrette que cette terre dont vous héritez soit mal située, et que vous ne puissiez pas planter un chalet suisse au milieu de vos artichauts! Quel honnête et bon voisinage c'eût été pour Paul et pour moi! Vous lui auriez appris bien des choses excellentes. Je vous l'aurais envoyé en toute confiance, vous auriez été le médecin des pauvres.... Enfin il n'y faut pas penser, puisque vous n'êtes pas riche et que le devoir vous appelle ailleurs. On est toujours bien là où on se dévoue, et vous serez bien partout.
Ce que je rapporte des paroles de la marquise est comme le résumé affectueux, enjoué et parfaitement calme de son attitude vis-à-vis de moi. Il était bien évident que, renseignée par mon excellent baron, elle m'accordait sans marchander une estime particulière, et que, les circonstances s'y prêtant, je pouvais devenir son ami; mais il n'était pas moins évident que des sentiments trop exaltés de ma part eussent été accueillis avec surprise, regret et déplaisir.
—Elle est cependant bien imprudente, cette femme si réfléchie! me disais-je en traversant la forêt avec elle. Elle ne semble pas se rappeler que je suis jeune, et qu'il n'est pas nécessaire à mon âge d'entretenir en soi des vanités et des chimères pour se sentir très-agité et très-malheureux auprès d'une femme dont le type répond à notre conception du beau idéal.... Agité, je le suis; malheureux, je pourrais bien le devenir. Ah! tant pis pour moi! Pourquoi suis-je devenu assez maître de moi-même pour savoir cacher ce que j'éprouve? Pourquoi ai-je cherché et un peu mérité l'épithète d'homme sérieux?C'est peut-être funeste en amour, ce sérieux-là! La Florade n'en cherche pas si long, et peut-être aura-t-on à se défendre de son prestige.
Lequel valait mieux d'être l'ami qu'on accepte, ou l'amant qu'on repousse?
Si j'avais eu trente ans de plus, je ne me serais pas fait cette question; j'aurais été fier de mon lot.
Et tout cela était insensé, je le sentais bien. Toutes ces questions que je m'adressais à moi-même restaient sans réponse. Je ne pouvais, pas plus que la Florade, aspirer à la main d'une personne si haut placée. Nous ne devions ni l'un ni l'autre nous exposer à lui paraître mus par une ambition vulgaire dont nous eussions rougi, lui certes autant que moi, car il avait l'âme élevée. Donc, tout nous empêchait et nous défendait d'aimer la marquise, car il ne fallait pas la voir deux fois pour être certain qu'elle ne séparerait pas le don de son cœur de celui de sa vie entière.
Et pourtant j'étaistouché, comme on dit à l'escrime. Je ne sais même pas si je n'étais pas déjà grièvement blessé. Je m'en allais cachant et tâchant de fermer vite ma blessure, riant avec Paul et ramassant des plantes au bord du ruisseau. C'était le temps des orchidées. Je lui fis connaître les signes caractéristiques qui distinguent l'ophrys mouche des ophrys abeille, araignée, bourdon, etc. J'eus même le plaisir de trouver l'ophryslutea, le plus beau de tous ceux du Midi et le plus rare de la région toulonaise. La marquise le mit soigneusement dans son herbier de promenade, et elle écrivit pour mémoire mon nom au crayon sur l'étiquette.
—Eh bien, me dit Marescat avec sa bonhomie confiante quand il nous vit de retour à la maison du garde, vous avez vu la Zinovèse? Est-ce qu'elle vous a parlé de sa maladie? Elle mourait d'envie de vous prier de la guérir.
Et, quand il sut que je me promettais d'aller chez elle le lendemain:
—Faites attention à vous, reprit-il. La Zinovèse est une mauvaise femme!
Il fut interrompu par une frasque de son mulet de devant, qui voulait partir avant les chevaux, et la marquise ne voulut pas consentir à me laisser retourner à pied.
—Non pas, dit-elle, vous êtes venu pour nous, je ne vous laisserai pas faire cinq ou six lieues à pied en si peu d'heures. Je vous déposerai tout auprès de la Seyne, à un sentier que Marescat vous indiquera.
J'acceptai, mais je ne voulus point monter dans la calèche. J'ignorais encore combien Marescat était un homme sûr et bienveillant. Je ne voulais pas qu'il pût se livrer à un commentaire quelconque. Je me plaçai sur le siége à côté de lui.
—Voyons, lui dis-je, pourquoi la Zinovèse est-elle une mauvaise femme?
—Oh! bien des choses, répondit-il. D'abord, elle passe pour une enragée ramasseuse d'épaves. Il n'y en a que pour elle! Et puis elle bat ses enfants.
—Elle bat ses enfants! dis-je à la marquise en me retournant vers elle, la calèche découverte me permettant de lui parler.
—J'en étais sûre, je vous l'avais dit.
—C'est pour cela que je vous proclame grande devineresse et grande physionomiste.... Bat-elle aussi son mari? demandai-je à Marescat.
—Non, c'est un homme, lui! mais elle gouverne tout de même. C'estune femme que beaucoup en ont été fous. Elle a été la plus jolie qu'il n'y ait pas à dix lieues autour d'ici, elle aurait pu épouser un gros bourgeois si elle avait su tenir sa langue; mais elle pense et elle dit du mal de tout le monde, et colère, c'estune serpentquand elle vous en veut.
—Est-ce qu'elle vous en veut, à vous?
—A moi? Non! Personne n'en veut à un pauvre homme comme moi. Je n'ai ni argent ni malice, tout le monde me laissa tranquille.... Mais je vous dis ce que je sais. J'ai vu la Zinovèsepérirson âne sous les coups. Faire du mal aux bêtes qui sont bonnes, ça me fait du mal à moi! Tenez, voilà mon cheval de droite que, si je le battais, je le ferais pleurer comme une personne! Et croyez-vous que c'est bien de faire souffrir un animal qui a du cœur?
—Et l'âne de la Zinovèse, est-ce qu'il pleurait?
—Je crois bien qu'il avait pleuré toutes les larmes de son corps, pauvre bête d'âne qu'il était! C'était un âne d'Afrique, un de ces petits bourriquets gros comme des chiens qu'on achète à Toulon quand les navires en amènent. Il y en a un comme ça à Tamarischez madame. C'est fort qu'on ne s'en fait pas d'idée, et ça a de l'idée plus qu'on ne croit. Celui de la Zinovèse en avait bien enduré. Une fois, il en a eu assez; il l'a jetée par terre, et, avec ses pieds de devant, sa bouche et ses dents, il s'est mis après elle, comme s'il avait voulu en finir et se venger en un jour de tout ce qu'il avait souffert dans sa pauvre vie de bourriquet. Il y avait là des garçons qui riaient au lieu d'aller au secours de la femme. Alors la femme s'est relevée et a commencé à leur jeter des pierres, et puis elle a attaché l'âne à un arbre, et à coups de bâton, et avec des épines qu'elle lui fourrait dans le nez, et avec des rochers qu'elle lui faisait rouler sur le corps, elle l'a forcé de casser sa corde et de sauter comme un fou dans la mer, où il s'est noyé. Croyez-vous que c'est une femme? Je n'en voudrais pas pour tirer ma charrette! Son mari en fait pourtant bonne estime, parce qu'elle est très-propre et très-courageuse; malade comme la voilà, elle fait encore l'ouvrage d'un homme qui se porterait bien. Elle a aussi pour elle qu'elle a toujours été sage; dame! fière comme une reine, contente d'être courtisée, mais ne souffrant pas qu'on la touche! C'est égal, j'aime autant qu'il la garde que de me la prêter seulement pour une semaine: je n'aurais qu'à dire un mot de travers, elle serait dans le cas de m'arracher les deux yeux.
—Mais, docteur, prenez garde à vous en effet! dit la marquise, qui, penchée en avant, écoutait le babil de son conducteur; si vous ne la guérissez pas, elle vous assassinera.
—Oh! elle n'est pas traître! reprit Marescat; c'est la colère, voilà tout!
—Cela doit tenir à un état maladif. A-t-elle toujours été ainsi?
—Mais non. Au commencement de son mariage, elle était un peu braillarde etreprocheuse, et puis les autres femmes la faisaient monter. On n'aime ni les Niçois, ni lesMonaquois, ni tous ceux de par là, et on en voulait aux garçons qui la trouvaient de leur goût. Oh! dame, les femmes d'ici ne sont pas bien commodes non plus, il faut le dire, et menteuses!... Savez-vous comment ça s'appelle, ce petit lavoir que vous voyez là au bord du chemin?
—Dans mon pays, on appelle celaune babille,parce que c'est le rendez-vous des femmes de la campagne.
—Ici, ça s'appelleune mensonge, reprit Marescat en riant, et c'est bien appelé, je vous dis!
—Êtes-vous marié, Marescat? lui demanda la marquise.
—Oh! moi, répondit-il, j'ai une bonne femme qui travaille et qui est savante pour deux, car elle fait mes comptes, et moi, je ne sais ni lire ni écrire.... Mais voilà un mauvais pas; regardez un peu commeM. Botte, c'est mon cheval de droite, va passer là dedans et donner du collier!
Les chemins de la presqu'île étaient insensés, nous ne faisions que nous enfoncer dans des trous ou gravir des escaliers de rochers. Le bonhomme conduisait avec certitude, toujours riant et causant. Les promenades en voiture dans les mauvais chemins m'ont toujours beaucoup plu. Chaque pas est une aventure. La marquise, déjà habituée à ce genre de locomotion difficile et périlleuse, s'amusait de ma surprise, car il est certain que Marescat, son mulet et son cheval favori faisaient des prodiges.
Je les quittai au sentier de la Seyne, et je courus rejoindre la Florade à Toulon. Pasquali l'avait grondé et ne lui avait pas promis de réussir; mais, loin d'être soucieux, il était porté par son heureux tempérament à voir tout en beau. Il se croyait déjà débarrassé de l'inquiétante aventure de la bastide Roque, et il respirait à pleins poumons comme un homme qui a craint de perdre sa liberté. Je ne lui parlai pas de ma promenade avec la marquise. J'évitai de lui parler d'elle, et, malgré tout, je trouvai le moyen de me sentir très-jaloux de lui. Il me sembla qu'il m'examinait avec surprise, qu'il devinait en moi quelque trouble insolite, et qu'en s'abstenant de m'interroger il se réservait d'en apprécier la cause par lui-même.
Rentré chez moi, je me débarrassai l'esprit de toutes ces vapeurs fantastiques en écrivant au baron. Durant tout le temps que nous avions passé ensemble, nos journées s'étaient généralement terminées par une ou deux heures de causerie intime, où nous résumions toutes les impressions reçues pour les analyser et les juger en commun. Nous étions le plus souvent d'accord dans nos appréciations, et, quand il nous arrivait de discuter, c'était un plaisir de plus. Le baron avait une lucidité d'esprit, une jeunesse de cœur et une aménité de formes qui me faisaient chérir son commerce et regarder son amitié comme une bonne fortune dans ma vie.
L'entretien journalier de cet excellent vieillard me manquait. Celui de la Florade, plus animé, m'avait rendu un peu infidèle peut-être dans les premiers jours; mais je ne sentais pas en lui cet appui, ce conseil, cette sagesse qui m'avaient été si salutaires, et, repentant de n'avoir encore écrit à mon vieil ami que de courtes lettres, je me mis à lui écrire un volume que je lui envoyai à Nice. Je me gardai cependant de lui dire combien la marquise était liée à mes agitations intérieures; mais ces agitations, je ne les lui cachai pas, et, m'accusant de faiblesse et de folie, je promis à mon cher mentor de terrasser l'ennemi.