Chapter 3

Je me rendis chez la Zinovèse par mer jusqu'à la plage des Sablettes. Là, je renvoyai la barque et marchai devant moi, sur le rivage de la Méditerranée, me renseignant sur le poste des douaniers dubaou rouge. On me dit qu'il ne fallait point passer lebaou, mais regarder sur ma droite l'ouverture du val de Fabregas. Je passai le fort Blanc, puis un autre fort ruiné, et, par des sentiers d'un mouvement hardi, tantôt dans les pinèdes, tantôt sur la falaise rouge, je découvris dans un pli de terrain, au bord d'un ruisseau et près d'une petite anse très-bien découpée, la maison que je cherchais. Ces rainures dans la montagne, qu'on appelle trop pompeusement en Provence des vallons, sont produites par l'écoulement des pluies dans les veines tendres du roc ou dans les schistes désagrégés. Le ruisseau est à sec huit mois de l'année; mais il suffit qu'il ait amené quelques mètres de terte meuble, pour que la végétation et un peu de culture s'en emparent. Le poste des douaniers était très-agréablement situé sur une terrasse dallée qui permettait de surveiller la côte; cependant l'habitation adossée au roc ne regardait pas la mer, et ne présentait au vent d'est que son profil. Malgré cette précaution, j'y trouvai la température fort aigre. Une varande et des mûriers taillés en berceau ombrageaient la maison, ou plutôt les cinq ou six maisons basses construites sur le même alignement en carré long. Là vivaient cinq ou six familles, les gardes-côtes ayant presque tous femmes et enfants.

La Zinovèse était assise avec les siens sur la terrasse. C'étaient deux petites filles charmantes, très-proprement tenues, mais dont l'air craintif révélait le régime de soumission forcée.

—Entrez dans mon logement, me dit-elle, et soyez tranquille; vous n'y attraperez point de vermine, comme dans ceux des autres! Quant à vous, dit-elle à ses filles, restez là, et, si je ne vous y retrouve pas, gare à moi tantôt!

—Vous n'êtes pas phthisique, lui dis-je quand je l'eus auscultée, vous avez le foie et le cœur légèrement malades. Votre toux n'est qu'une excitation nerveuse très-développée, et je ne vois rien en vous dont vous ne puissiez guérir, si vous le voulez fortement. Tenez-vous à la vie?

—Oui et non. Qu'est-ce qu'il faut faire?

Je lui prescrivis une médication et un régime; après quoi, je lui demandai si elle entretenait quelque habitude de souffrance morale impossible à surmonter.

—Oui, dit-elle, j'ai une grosse peine, et je vais vous parler comme au confesseur. J'aime un homme qui ne m'aime plus.

—Est-ce votre mari?

—Non,l'hommeest un brave homme qui m'aime trop, et que je n'ai jamais pu aimer. Ça ne fait rien, on faisait bon ménage quand même. Je suis une femme honnête, moi, voyez-vous, et ceux qui vous diraient le contraire, c'est des menteurs et des canailles!

—Calmez-vous: personne ne m'a dit le contraire.

—Non, vrai? A la bonne heure; mais je vais vous dire tout. Dans ma vie de femme raisonnable et courageuse, j'ai fait une faute: j'ai eu un amant, un seul, et je n'en aurai pas d'autre, j'ai trop souffert. C'est ce qui m'a tuée.

—Oubliez-le.

—Ça ne se peut pas. J'y penserai jusqu'à ce qu'il meure. Ah! s'il pouvait mourir! Que Dieu me fasse la grâce de le faire périr en mer, et je crois bien que je serai guérie!

—Étiez-vous vindicative comme cela avant d'être malade?

—Avant d'être malade, je m'ennuyais un peu du mari et des enfants, voilà tout. Ça n'allait pas comme je voulais, je ne me trouvais pas assez riche. Pierre Estagel m'avait trompée: il croyait hériter d'un oncle riche, et le vieux gueux n'a rien laissé. J'ai bien eu des robes et des bijoux à mon mariage, et puis, après, rien que la place du mari. Il a fallu travailler sans jamais s'amuser. J'ai fait mon devoir, mais j'avais bien du dégoût, quand j'ai rencontré ce damné qui m'a aimée. Je croyais bien que je ne lui céderais pas. J'étais contente et fière de ses compliments, voilà tout; par malheur, il n'était pas comme les autres, lui, il savait parler! Enfin j'ai été folle, et pendant deux mois j'étais contente, je ne me reprochais rien. J'endurais tous mes ennuis, je ne pensais qu'à le voir! J'étais toute changée, un petit enfant m'aurait fait faire sa volonté. Le mari disait: «Qu'est-ce que tu as? Je ne t'ai jamais vue si douce!» Et il m'aimait d'autant plus, pauvre bête d'homme!... Mais l'autre s'est lassé de moi tout d'un coup. Il a dit qu'il avait eu occasion de voir Estagel, que c'était un homme de bien, qu'il était fâché de le tromper, que ça lui paraissait mal! Qu'est-ce que je sais? tout ce qu'on ne se dit pas quand on aime, tout ce qu'on veut bien dire quand on n'aime plus. Et moi, je ne peux pas pardonner ça, vous pensez! Je le garderai sur mon cœur tant que le sien sera dans son corps!

—Alors, quand vous voulez vivre, c'est pour vous venger?

—Si je dois rester laide, il faudra que je le voie mourir! Si je redeviens jolie, je me ferai fière, j'irai dans les fêtes, je mettrai mes chaînes d'or et tout ce que j'ai, et on parlera encore de la Zinovèse, et je ferai celle qui se moque de lui, et il me reviendra; mais je le chasserai d'autour de moi comme un chien, et il vivra pour me regretter.

J'essayai de calmer par le raisonnement cette âme irritée; je ne l'entamai pas d'une ligne, et je la quittai sans espérance de la guérir. Son état physique n'était certes pas désespéré; mais la passion, et la passion mauvaise et persistante, combattrait vraisemblablement l'effet de mes ordonnances et les derniers efforts de la nature. On ne sauve pas aisément ceux qui s'appliquent à détruire leur âme, car c'est le grand moteur que nos remèdes n'atteignent pas.

Comme aucune espèce de voiture ne pouvait venir au cap Sicier par le bord de la mer, je montai sur lebaou rouge, afin de voir si, de là, je découvrirais dans la vallée intérieure de la presqu'île la vieille et déjà bien-aimée calèche de Marescat, amenant de ce côté la marquise et son fils. Lebaou rougeest bien nommé. La pierre et la terre y sont d'un rouge sombre à teintes violacées. Une forêt de pins maritimes, maigres et tordus par le vent, l'enveloppe de la base au sommet; mais les buissons de chêne coccifère, de globulaires en broussailles, ainsi que les cistes, les romarins et les lavandes, donnent de la grâce et de la fraîcheur aux éclaircies. Un unique sentier gravit rapidement jusqu'au sommet. Là, je trouvai une guérite de garde-côte, et je fus curieux d'en visiter l'intérieur.

Ces guérites sont des huttes de pierres brutes, de mottes de terre et de branchages, avec un toit de roseaux ou de lames de schiste. Comme elles sont tolérées plutôt que permises, elles sont l'ouvrage des factionnaires, et il leur est interdit d'y avoir aucune espèce de meuble, de couverture, de bien-être quelconque propre à favoriser le sommeil. Un banc de pierre ou de briques leur permet cependant de s'y étendre; mais, comme il n'y a ni porte ni fenêtre, le froid des nuits mauvaises et le bruit assourdissant des tempêtes se chargent probablement de tenir le factionnaire éveillé. Ces huttes doivent, en outre, être placées de manière à dominer tout ce qui ferait obstacle à la vue dans le rayon de la surveillance assignée au factionnaire. On les trouve donc souvent perchées dans les sites les plus effrayants, et le sentier battu qui entourait celle-ci n'avait pas, au bord du précipice vertical, plus de quinze centimètres de large. Il n'y eût pas fait bon d'être somnambule; mais on sait que là où passe la chèvre le douanier peut passer.

Comme je regardais le beau spectacle de la mer écumante contre les âpres racines de la falaise, le garde-côte, qu'on croit parfois absent, mais qui est toujours là, guettant toutes choses, sortit je ne sais d'où, et m'aborda d'un air grave et bienveillant. C'était un homme d'une quarantaine d'années, d'une belle et douce figure.

—Êtes-vous le médecin? me dit-il.

Et, sur ma réponse affirmative:

—Alors vous venez du poste? Vous avez vu ma femme?

—Vous êtes donc maître Pierre Estagel? Eh bien, votre femme a besoin d'être soignée; mais il y a de la ressource.

Le garde-côte secoua la tête.

—Elle se donne trop de mal, dit-il, elle n'a pas de repos, et Dieu sait qu'elle n'est pourtant pas obligée de se tourmenter: nous avons bien de quoi vivre; mais c'est une pauvre femme qui voudrait toujours ce qu'elle n'a pas, et qui ne se contente jamais de ce qu'elle a.

Il resta pensif. C'était un homme doux, mais peu expansif, habitué à la solitude, au silence par conséquent. Je vis qu'il fallait le questionner; moyennant quoi, je sus toute l'histoire de sa femme. Elle avait été riche. Son père était patron d'une grosse barque de pêche et propriétaire de deux autres. Un coup de mer avait brisé toute sa fortune. Estagel l'avait aidé à se sauver lui-même, et il avait apporté au rivage Catarina (la Zinovèse), demi-morte de peur et de froid. Elle était venue là en partie de plaisir avec son père, comme cela lui arrivait souvent. Elle était déjà connue pour sa beauté et sabelle danseaux pèlerinages de la côte. Il y avait donc près d'un an qu'Estagel l'avait remarquée. En la voyant ruinée et désolée, il lui offrit le mariage, qu'elle accepta sous le coup du découragement; mais elle se flattait d'un héritage qui leur échappa. On sait le reste, la Zinovèse me l'avait dit. Le mari n'avait aucune espèce de soupçon sur elle. Il la jugeait plus inaccessible que les rochers de son poste, et sa confiance n'avait rien qui ne lui fît honneur à lui-même. On sentait en lui une droiture de cœur et une patience de caractère assez remarquables. Il ne s'exprimait pas mal, il lisait même quelquefois, et je vis dans la hutte un vieux volume dépareillé du Plutarque d'Amyot à côté de sa pipe.

—Mais vous ne faîtes plus de faction, lui dis-je, puisque vous voilà gradé?

—Gradé et décoré, répondit-il en soulevant la capote qu'il avait jetée sur ses épaules par-dessus son uniforme. On m'a donné cela pour un sauvetage. Je ne le demandais pas. Quant au grade, il me dispense de la faction, et vous me voyez ici en remplacement volontaire d'un camarade qui s'est trouvé indisposé aujourd'hui.

Et il se mit à réparer la cabane, qui tombait en ruine.

—Il paraît, lui dis-je, qu'on a peu de soin de ce pauvre abri, où certes il n'y a rien de trop.

—Ah! que voulez-vous! on s'ennuie de réparer ce qui tombe toujours! Quand je faisais mon quart de nuit, je n'entendais pas rouler une pierre sans la relever.

—Vous y avez passé des nuits bien dures, n'est-ce pas?

—Oui! Une fois,—la guérite n'était qu'en terre et en feuillée dans ce temps-là,—j'ai été emporté avec sur cette pointe de rocher que vous voyez là-dessous. Heureusement, il s'est trouvé un petit arbre pour me retenir. Les plus mauvais coups de vent ici sont ceux qui tournent tout d'un coup de l'est au nord-ouest. Ça vous prend comme en tire-bouchon et vous enlève; mais il y a aussi de bonnes nuits. Quand on étouffe dans les villes et même dans les maisons à la côte, ici, l'été, on est content de respirer, et, de temps en temps, on regarde la lune pour se désennuyer de regarder la mer.

—Avez-vous affaire aux contrebandiers quelquefois?

—Non, la côte est trop mauvaise, la calangue est petite et trop facile à surveiller. Vous voyez ces deux pointes de rocher qui sortent de la mer à cinq cents mètres de la falaise. On les appelle lesfreiretsou lesfrères, parce que de loin les écueils ont l'air d'être tout pareils. Eh bien, toute la falaise est bordée de roches sous-marines du même genre, et on appelle ces endroits-là lesmal-passets. Ce n'est donc pas une plage pour débarquer de la contrebande dans les mauvaises nuits, et, quand la mer est douce, nous entendons tout. Notre affaire, c'est de regarder, aussi loin que nous pouvons voir, s'il n'y a pas quelque embarcation en détresse, afin d'aller avertir le poste et porter secours. Vous voyez que nous faisons plus de bien que de peine aux gens de mer, et nous sommes aimés dans le pays.

Après avoir arraché par lambeaux tous les renseignements que je rapporte ici en bloc, car maître Estagel semblait compter ses paroles, et ses yeux attentifs ne quittaient pas l'horizon, je pris congé de lui en lui serrant la main et en refusant, bien entendu, d'être indemnisé de ma visite à sa femme. Il me montra un sentier pour rejoindre la route de mulets qui monte jusqu'au sommet du cap Sicier, celui de la falaise étant trop dangereux.

—D'ailleurs, vous ne pourriez pas le suivre sans vous égarer, me cria-t-il. Il n'y a que nous qui sachions au juste où il faut poser un pied et puis l'autre.

Et, comme je me rapprochais de lui pour allumer un cigare, je lui demandai si réellement un douanier était un chamois qu'aucun autre homme ne pouvait suivre dans les précipices.

—Ma foi, répondit-il, je n'ai vu, en fait de messieurs, qu'un seul jeune homme, un petit officier de marine, capable de me suivre partout. Il venait là pour son plaisir, et, une fois, nous avons fait assaut à qui descendrait le plus vite de la rampe de Notre-Dame-de-la-Garde jusqu'au rivage.

—Et qui a gagné?

—Personne, nous sommes arrivés ensemble.

Je partais; je ne sais quelle induction rapide de mon cerveau me fit revenir encore pour ramasser une plante que j'avais remarquée auprès de la hutte.

—Comment l'appelez-vous? me dit le garde-côte.

---Épipacte blanc de neige. Et l'officier de marine, comment s'appelait-il?

—Ah! l'officier.... C'était, dans ce temps-là, un enseigne à bord duFinistère; je crois qu'il a passé lieutenant à bord dela Bretagne, mais je ne me rappelle pas son nom.

—Ce n'était pas la Florade?

—Juste! Vous l'avez dit; un charmant garçon! Vous le connaissez?

—Oui. Adieu, merci!

De déduction en déduction, j'arrivai, tout en marchant, à me persuader que la Florade devait être l'amant volage et maudit de la Zinovèse. Était-ce vraisemblable? On le saura plus tard.

Et puis je pensai à l'existence de ces gardes-côtes, humble providence des navigateurs, si longtemps haïs et menacés par la population côtière. Il n'est pas de situation particulière dont l'examen ne produise en nous un retour personnel et qui n'amène cette question intérieure: «Si j'étais à la place d'un de ces hommes, quel effet en ressentirais-je?» Et j'allais m'identifiant par la rêverie à cette rêverie continue de la sentinelle de mer, seule dans un endroit terrible, écoutant les arbres se briser autour d'elle dans les nuits sinistres, et cherchant à distinguer l'appel suprême de la voix humaine au milieu des sifflements de la bourrasque et des rugissements du flot. Je rêvais aussi aux délices des belles nuits d'été, aux harmonies de la brise marine, à la succession de spectacles enchanteurs, que la lune prodigue aux montagnes désertes et aux noirs écueils plongés dans la vague phosphorescente. Être sans besoins, sans appréhensions personnelles sous ce toit de branches, sans souvenirs et sans projets, et posséder à soi tout seul, pendant des saisons entières, le tableau grandiose de la nature à tous les moments de sa vie mystérieuse, compter ses pulsations, respirer ses parfums sauvages, étudier ses moindres habitudes, connaître les moindres phases de tous ses modes d'existence et de manifestation depuis le sommeil du brin d'herbe jusqu'à la marche du nuage, et depuis le réveil bruyant de l'oiseau de proie jusqu'au muet travail de décomposition du rocher! L'homme du peuple sent vaguement ces jouissances, mais la continuité de sa contemplation forcée le blase et l'attriste. Il arrive à participer au calme stupéfiant de la pierre rongée par la lune ou à la monotonie du mouvement des ondes fouettées par le vent. L'homme intelligent résisterait davantage, mais il pourrait bien s'exaspérer tout à coup contre l'assouvissement de sa jouissance; car, il n'y a pas à dire, c'est un idéal pour tous les amants de la nature que de se trouver aux prises avec elle dans un lieu déterminé, sans être rappelé à chaque instant aux obligations de la vie sociale; mais l'habitude de cette vie devient impérieuse, et ceux qu'elle fatigue ou irrite le plus sont peut-être ceux qui s'en passeraient le moins.

Je voulus gravir jusqu'à la pointe du promontoire; mais, de là, je ne vis que la mer immense et la garigue déserte jusqu'à la forêt parcourue la veille. Je me flattais de reconnaître la robe noire de la marquise, si elle était en promenade de ce côté. Je ne vis pas un être humain entre la falaise et la forêt. Je redescendis, et, comme j'approchais d'une source où, sur quelques mètres de terre fraîche entourés d'une palissade, croissaient au beau milieu du désert des légumes, Dieu sait par qui plantés, je vis un homme assis au bord de l'eau qui se leva à mon approche: c'était Marescat. Le cœur me battit bien fort, mais j'appris vite qu'il était seul.

—Je suis venu, dit-il, vous chercher de la part demadame. M. Paul s'est un peu enrhumé hier à la chapelle. On n'a pas voulu sortir aujourd'hui; mais madame a dit: «Peut-être que le docteur nous cherchera. Il ne faut pas qu'il revienne à pied, c'est trop loin. Conduisez-lui la calèche et priez-le de venir nous voir s'il a le temps de s'arrêter; si ça le dérange, vous le mènerez tout droit au paquebot de la Seyne.»

C'était aimable et bon de la part de la marquise; mais il n'y avait pas lieu de s'enfler d'orgueil. Paul était enrhumé, et on désirait mes soins avant tout.

—N'importe, chère et digne femme, pensai-je, j'irai avec joie.

—Eh bien, me dit Marescat en me ramenant à Tamaris, vous avez revu la Zinovèse? Mais elle ne vous a pas tout dit, allez! Et moi, je vous dirai tout, si vous voulez. Elle est malade d'amour.

J'essayai de changer la conversation, il y revint plusieurs fois. Il aimait à causer dans un langage impossible, dont je ne saurais donner aucune idée. Il avait beaucoup voyagé, il avait été conducteur d'omnibus en Afrique, où il avait appris un peu d'arabe; il avait été au siége de Sébastopol, et puis en Grèce et en Turquie, pour voiturer des vivres et des effets de campagne. Il savait donc s'expliquer en russe, en grec moderne et en turc. Il joignait à cela un peu d'anglais et d'italien à force de conduire des étrangers de Toulon à Nice et réciproquement, si bien qu'à force de cultiver les langues étrangères, il n'en savait aucune et parlait le français le plus étrange que j'aie jamais entendu. Je l'écoutais avec plaisir et curiosité. La construction de sa phrase était aussi originale que le choix de ses mots; mais je n'essayerai guère de l'imiter, j'y perdrais ma peine.

Quand je vis à son insistance qu'il était en possession de quelque secret dont il avait besoin de se débarrasser, plutôt par tourment de conscience que par bavardage, je l'interrogeai sérieusement.

—Eh bien, me dit-il, gardez ça pour vous tout seul et pourlui; mais dites au lieutenant la Florade de faire attention.

—Vous pensez donc?...

—Je ne pense rien; j'ai vu! Une fois que je dormais dans un fossé, attendant un homme de la campagne avec qui j'avais affaire de fourrage pour mes bêtes,—c'était un soir qu'il faisait un grand brouillard sur le cap,—j'ai été réveillé par des pas, et j'ai vu passer le lieutenant, qui s'en allait suivi de la femme au brigadier. Il s'est arrêté deux fois pour lui dire: «Adieu, va-t'en!» Mais, à la troisième fois, comme elle le suivait toujours, il s'est fâché, et il l'a un peu poussée, en disant: «T'en iras-tu? Veux-tu te perdre? Je veux que tu t'en ailles!» Elle est restée là plantée comme un arbre au bord du chemin, et elle l'a regardé marcher du côté de la mer tant qu'elle a pu le voir. Elle était tout à côté de moi, et moi de ne pas bouger, car qui sait quelle dispute elle m'aurait cherchée! Alors je l'ai vue qui levait son poing comme ça au ciel, et elle a juré dans son patois italien en disant: «Tu mourras! tu mourras!» Vous sentez que je n'ai parlé de ceci à personne, et, si je vous en parle, c'est pour que vous avertissiez votre ami de ne pas retourner par là tout seul. Une femme n'est qu'une femme; mais il y a, dans nos pays de rivages, des bandits qui sortent on ne sait pas d'où, et qui, pour une pièce de cinq francs.... Vous m'entendez bien. Faites ce que je vous dis et ne me nommez pas, car labrigadièrepourrait bien me le faire payer plus cher que cent sous!

Marescat étant un excellent homme, je crus devoir prendre son avis en considération, et je promis d'avertir la Florade le soir même.

Comme je descendais de voiture à l'entrée de la petite terrasse de Tamaris, j'eus comme un éblouissement en voyant la Florade en personne vis-à-vis de moi, à l'autre bout de cette même terrasse. Il avait été voir Pasquali pour connaître le résultat de sa conférence avec mademoiselle Roque; il s'en retournait à pied par la Seyne avec Pasquali. La marquise, en voyant passer son voisin, l'avait appelé pour lui dire bonjour. Elle échangeait avec lui quelques mots à travers la grille du rez-de-chaussée. La Florade se tenait à distance respectueuse. Je ne sais si elle le savait là ou si elle remarquait la présence d'un étranger; mais il la voyait, lui, et, à travers le buisson d'arbousiers, il la contemplait avec tant d'attention, qu'il ne me vit pas tout de suite. Toutes les furies de la jalousie me firent sentir instantanément leurs griffes. Je n'avais jamais aimé, et j'avais trente ans! Je feignis de ne pas l'apercevoir. Je saluai rapidement Pasquali et j'entrai brusquement dans le vestibule, comme si j'eusse voulu défendre la maison d'un assaut.

En me voyant, la marquise exprima une vive satisfaction et dit à Pasquali:

—Ah! voilà notre providence, à Paul et à moi! Mais où cours-tu? ajouta-t-elle en rappelant l'enfant, qui voulait s'échapper à travers mes jambes par la porte entr'ouverte.

—Laisse-moi aller voir l'officier de marine qui est dans le jardin, répondit Paul; je veux regarder de près son uniforme!

—Non, lui dis-je, vous n'irez pas! Quand on est enrhumé, on ne doit pas courir dehors!

En lui parlant ainsi, je le retins et le ramenai vers sa mère avec une vivacité tout à fait en désaccord avec ma manière d'être habituelle, et dont il s'étonna et se piqua même un peu. On devine de reste le motif secret de ma brusquerie. Je ne voulais pas que Paul devînt un lien entre sa mère et la Florade, comme cela avait eu lieu pour moi. Elle m'approuva sans me comprendre, et prit son fils sur ses genoux; je regardai si la Florade épiait toujours: il avait disparu. Pasquali, qui ne voulait pas le faire attendre, prenait congé.

Paul avait un peu de fièvre. Je prescrivis vingt-quatre heures de claustration, à moins qu'il ne fît très-chaud le lendemain, et la marquise me conduisit à sa petite pharmacie de voyage pour que j'eusse à choisir les infusions convenables. J'hésitais, je réfléchissais, j'étais minutieux comme s'il se fût agi d'une grosse affaire, le tout pour prolonger ma visite. Je vis que ma stupide ruse inquiétait la pauvre femme. Je me la reprochai et me hâtai de la tranquilliser. Au fond, j'étais honteux de moi, j'étais troublé, j'avais une idée fixe: avait-elle aperçu la Florade? avait-elle rencontré le feu de son regard? Pauvre homme que j'étais, avec toute ma force lentement amassée et ma longue confiance en moi-même!

La marquise ne me parut pas avoir fait la moindre attention à l'officier de marine, et je me gardai bien de lui en parler.

—Quoi de nouveau? dis-je à la Florade en le retrouvant le soir sur son navire, où j'étais invité à dîner par le médecin du bord.

—Rien. Elle me met dans une impasse. Elle dit qu'elle ira vivre où je voudrai, pourvu que je promette d'aller l'y voir. Pasquali n'a pu trouver d'autre moyen de l'ébranler qu'en lui disant qu'on devait obéir à la personne qu'on aime, et que, ma volonté étant de l'éloigner, elle avait à me prouver son affection en se soumettant sans condition aucune. Elle a demandé deux jours pour réfléchir, ajoutant que j'avais bien tort de ne pas lui dire moi-même ce que j'exigeais, marquant quelque défiance de la validité des pouvoirs de l'intermédiaire, ne luttant que par son inertie, et montrant à Pasquali étonné cette douceur têtue qui est plus difficile à manier que la violence.

—Alors vous faites bon marché de la violence? vous ne craignez pas les femmes franchement irritées?

—Pourquoi me demandez-vous cela?

—Parce que j'ai vu ce matin une autre de vos victimes qui me paraît plus fâcheuse encore que mademoiselle Roque.

—Vous plaisantez?

—Non. J'ai vu la Zinovèse. Savez-vous qu'elle est très-malade?

—Au diable le médecin! Qu'alliez-vous faire là? Elle vous a parlé de moi? elle a eu la folie de me nommer?

Je lui racontai toute l'affaire sans lui dire un mot de la marquise, et, quand il sut que le bon Marescat était seul avec moi en possession de son secret, il se calma et me parla ainsi:

—Cette Monaquoise était une beauté incomparable, et je suis sensible à la beauté plus que je ne peux le dire. Elle était coquette. Rien ne ressemble à une femme qui veut aimer comme une femme qui veut plaire. Une coquette ressemble également beaucoup à une femme de conscience large et de mœurs faciles. J'y fus trompé. Je crus qu'on ne me demandait qu'un effort d'éloquence et un élan de passion pour succomber avec grâce. Est-ce ma faute, à moi, si, croyant rencontrer une aventure, je tombe dans une passion? Vous voyez que je ne suis pas un fat. Plus la Zinovèse me disait que j'étais sa première et unique faute, moins je voulais le croire, et, ne lui demandant aucun compte de son passé, je lui savais mauvais gré de se faire inutilement valoir. Je fus vite dégoûté, non pas d'elle, mais de cette importance qu'elle voulait donner à nos relations. Il était question de quitter son mari et ses enfants! Elle se disait si malheureuse avec son garde-côte, assujettie à tant de travail et de privations, que je lui offris le peu que je possède. Elle refusa avec hauteur, et je commençai à voir que j'avais affaire à une femme plus fière et plus à craindre que je ne l'avais prévu.

»Elle commença bientôt à se dire malade de chagrin et à m'assigner des rendez-vous qui l'eussent perdue. J'avais déjà bravé le danger dans l'enivrement de ma fièvre, car j'ai eu de l'emportement pour cette nature énergique, et je ne le nie pas. Elle a une exaltation d'esprit et une âpreté de formes qui la rendent souvent très-vulgaire, mais sublime par moments. Il n'est pas dans ma nature d'avoir peur d'une panthère. Je n'ai donc jamais craint sa violence; mais je devais craindre de commettre une mauvaise action, et je fus renseigné trop tard sur la véritable situation de cette femme. Le hasard me fit rencontrer et connaître son mari; dois-je dire le hasard? Non! il faillit surprendre un de nos rendez-vous. La femme eut le temps de se cacher, et je payai d'audace en abordant le garde-côte et en le priant de me servir de guide au bord des falaises. Je trouvai en lui une bonté et une droiture remarquables. Je connus ses ressources; je vis qu'il était le plus aisé et le plus considéré de son poste, qu'il adorait sa femme, qu'ils avaient des enfants charmants, que la Zinovèse jouissait d'une réputation de sagesse, et que j'arrivais comme un fléau, comme un voleur, si vous voulez, dans l'existence de ces gens-là. Je me jurai à moi-même de ne pas amener une catastrophe, et je ne revis la Zinovèse que pour lui faire mes adieux, lui donner ma parole d'être à tout jamais à son service en quelque détresse de sa vie que ce fût; mais, comme je n'avais jamais songé à la disputer à ses devoirs de famille, je la conjurai d'y revenir et de m'oublier. Elle me fit des menaces; elle m'en fait encore, soit! ceci ne m'occupera pas plus que tous les autres périls dont la vie se compose, depuis la chute d'une pierre sur la tête jusqu'à une attaque de choléra; mais me voilà fort inquiet de sa santé, que je ne savais pas si compromise. Croyez-vous réellement que le chagrin en soit la cause?

—Je le crois, surtout parce que le chagrin agit sous forme de colère perpétuelle et de soif de vengeance.

—Mais enfin ce n'est pas moi qui l'ai rendue méchante? Elle l'a toujours été; je l'ai vue ainsi dès le premier jour.

—C'est possible, et vous n'en êtes que plus à blâmer. On doit plaindre les méchants et s'efforcer de les calmer. Quand on les enflamme et les excite par la passion, on n'a que ce qu'on mérite, s'ils vous étranglent.

—Qu'elle m'étrangle donc, mais qu'elle guérisse!

—Cela pourrait bien arriver. Prenez garde!

—Je vous répondrai comme Paul-Louis Courier: «Eh! mon ami, quelle garde veux-tu que je prenne? Celle qui veille à la porte du Louvre....»

—Soit, ce qui est fait est fait. J'ignore si mes pilules d'opium vous serviront de préservatif contre unecoutelade;mais vous devriez bien songer à ne pas vous replonger dans de pareils embarras. Pour peu que votre passé nous en révèle encore deux ou trois du même genre, je crains de fortes atteintes à la tranquillité de votre avenir.

—Oh!tranquillité, je me ris de toi, s'écria-t-il. Voilà bien la plus forte attrape que les hommes aient inventée. Eh! mon cher, le cœur de l'homme est fait pour la tranquillité comme un oiseau pour la cage. Amassez donc une provision de tranquillité pour vos vieux jours! Enseignez-moi où ça se trouve, où ça se vend, et dans quelles bouteilles ça se conserve! Pendant que je m'amuserai à ficeler et à cacheter ma tranquillité dans une cave, la voûte s'effondrera sur ma tête, ou un tremblement de terre nous engloutira, ma tranquillité et moi! Nous voici bien tranquilles sur ce navire monumental et bien amarrés dans un port tranquille: où serons-nous dans cinq minutes? Peut-être aurai-je un coup de sang et serez-vous en train de vouloir retenir ma pauvre âme déjà envolée, ou bien, en descendant tout à l'heure dans le canot, peut-être ferez-vous un faux pas et irez-vous voir l'Achéron pendant que nous perdrons tous notre tranquillité pour vous retirer de la mer. Mon cher docteur, ne me parlez jamais de cette chose que je n'admets pas et dont je ne puis me faire aucune idée. La vie, c'est le mouvement, l'agitation, la dépense incessante des forces physiques, morales et intellectuelles. Aimons, souffrons, risquons et acceptons tout gaiement, ou tuons-nous tout de suite, car elle n'est pas ailleurs que dans la mort, votre dame tranquillité! C'est la chaste épouse qui nous attend dans le tombeau, et je vous réponds que nous l'y trouverons bien vierge, car nous n'aurons pas seulement aperçu sa figure durant notre vie!

—Alors lâchons la bride à tous nos instincts sauvages, et, comme le repos est un rêve, accablons de fatigues et de désespoirs à notre profit l'existence des autres âmes!

—Non pas! ne me faites pas dire des choses injustes et cruelles!

—Si vous vous en privez, vous n'êtes pas logique!

—Mais quelle est donc votre logique, à vous? Voyons.

—Elle est tout le contraire de la vôtre. La vie est un orage, soit! Nous sommes orage et convulsion nous-mêmes. Laissons-nous aller à cette loi, qui emporte tout dans l'abîme, et il n'y a plus de société, plus d'humanité, plus rien: nous finissons comme les sauvages, par l'eau de feu; si nous croyons à la civilisation, c'est-à-dire à Dieu et à l'homme, luttons contre l'orage extérieur et contre l'orage intérieur; exerçons-nous à la force, réservons le peu que nous en acquérons chaque jour pour un noble emploi. Abstenons-nous de curiosités qui ne peuvent nous donner qu'une sensation égoïste et passagère, ne courons pas après tous les feux follets de la passion: cherchons le soleil durable et vivifiant de l'amour.

—Oh! ce soleil-là,... à quoi le reconnaîtrais-je? dit la Florade, railleur, mais un peu pensif.

—A l'utilité de votre dévouement pour la personne aimée, répondis-je. Plus vous donnerez de votre cœur et de votre volonté, plus il vous en sera rendu par l'influence divine de l'amour; mais, quand cette dépense ne peut produire que le malheur des autres, soyez certain que vous vous ruinez en pure perte.

—Pour conclure, dit-il après un instant de rêverie où il me sembla prendre la résolution de respecter ma logique et de garder la sienne, qu'est-ce que je peux faire pour cette pauvre Zinovèse? Vous n'allez pas me dire, comme pour Nama, qu'il faut l'épouser ou la fuir. Je ne peux que la fuir ou la consoler, et, dans les deux cas, je fais mal. Je la laisse mourir ou la rends de plus en plus coupable envers un mari qui vaut probablement mieux que moi.

—Laissez-la mourir, et tant pis pour elle!

—Vous n'êtes pas consolant, docteur.

—Vous n'êtes donc pas consolé, vous?

—Non; je plains cette pauvre femme, et, si je suivais mon instinct, mon instinct sauvage comme vous l'appelez, j'irais lui dire que je l'aime encore. Vous voyez bien que je me combats quelquefois. Il en est de même à l'égard de mademoiselle Roque. Je l'aimerais de bien bon cœur, si elle n'en devait pas souffrir.

—Ne profanez donc pas le verbeaimer! Vous n'aimez ni l'une ni l'autre.

—Je les aime, comme je peux et plus que je ne devrais, car il est bien certain qu'aucune d'elles ne réalise mon rêve d'amour. Vous avez beau dire et croire que mon âme est dépensée en petite monnaie; je sais bien le contraire, moi! Je sais et je sens que je n'ai pas commencé la vie et qu'il y a en moi des trésors de tendresse et de passion qui n'auront peut-être jamais l'occasion de se répandre. Où est la femme idéale que nous nous créons tous? Elle existera pour nous un instant peut-être, en ce sens que nous croirons la saisir où elle n'est pas et que nous prendrons quelque nymphe vulgaire pour la déesse elle-même; mais l'illusion ne durera pas. Vous voyez que je parle comme un sceptique, mais du diable si je le suis! Puisque la vie est faite d'aspirations, je veux toujours aspirer, et ce que je trouverai, je prétends m'en contenter sans renier Dieu, l'amour et la jeunesse.

—Alors épousez mademoiselle Roque; vrai, épousez-la!

—Pourquoi? Je n'ai pas dit que je me bercerais toujours de la même illusion. Je sais que ce n'est pas possible; je vivrai donc en simple mortel. Je passerai d'une ivresse à l'autre, et je n'aurai jamais le réveil triste, par la raison que je sais qu'il y a toujours du vin.

—Alors vous êtes gai? L'une pleure, l'autre rugit, toutes deux mourront peut-être....

La Florade m'interrompit par un juron, et pour la première fois je le vis en colère. Il m'accusait de pédantisme et de cruauté. Il se disait et se croyait parfaitement innocent du malheur de ces deux femmes, par la raison qu'il n'avait jamais consenti à être aimé d'elles au détriment de leur honneur ou de leur devoir, ce qui n'était pas rigoureusement vrai.

—Voyons! s'écria-t-il dans un mouvement d'entraînement oratoire aussi naïf que paradoxal: vous qui parlez, êtes-vous plus prudent que moi? Qu'est-ce que vous allez faire tous les jours chez cette madame Martin, puisque Martin il y a, qui paraît être une femme vertueuse, dévouée à son enfant malade, attachée à ses devoirs et jalouse de sa réputation?

—Ne parlez pas de madame Martin, repris-je avec vivacité. Elle n'est pas ici en cause. Vous ne la connaissez pas. Vous ne pouvez rien dire à propos d'elle qui ait le sens commun!

—Ah! pardonnez-moi, mon cher; je sais par Pasquali, qui est homme de bon jugement, que c'est une femme adorable, et j'ai vu par mes yeux qu'elle est belle à faire tourner des têtes plus solides que la mienne. La vôtre a beau être défendue par les sophismes d'une fausse expérience; vous êtes jeune, que diable! et je vous dirai ce que vous me disiez l'autre jour: vous n'êtes ni plus laid ni plus sot qu'un autre. Vous n'êtes pas non plus un dieu, je le constate, et je suis certain que vous ne versez pas de philtres sous forme de potion à vos malades; mais cette femme est veuve, elle est seule, elle est sage, elle s'ennuiera demain, si elle ne s'ennuie déjà aujourd'hui. Elle aura besoin d'aimer; plus elle est pure et vraie, plus ce besoin sera impérieux. Vous serez là, vous, épris, éperdu peut-être, tout prêt à parler, si vos yeux et vos pâleurs subites n'ont parlé déjà,—car vous avez, depuis deux jours, des yeux distraits et des pâleurs subites, je vous en avertis! Vous êtes amoureux, mon cher, je m'y connais; la semaine prochaine vous serez fou,—et peut-être aimé,—car les femmes, si austères et si haut placées qu'elles soient, ne nous demandent pas autre chose que de les aimer ardemment et naïvement. Eh bien, quelle est la position de madame Martin? Tout fait pressentir dans les réticences de ses confidents une grande fortune et une haute naissance. Pourra-t-elle vous épouser, et le voudrez-vous? Non, votre fierté, votre dévouement pour elle s'y refuseront; car, en vous épousant, elle attirera peut-être des malheurs très-grands sur elle-même. Dans certaines familles, la veuve est tenue de ne pas se remarier, ou de perdre la tutelle de son fils. La voilà donc ruinée, séparée peut-être de cet enfant qu'elle idolâtre, ou bien forcée de vous éloigner, et mourant de chagrin ni plus ni moins que la très-placide et très-bornée mademoiselle Roque, ou que la très-illettrée et très-emportée Zinovèse. Vous viendrez me dire alors, comme je vous disais tout à l'heure: «Comment cela se fait-il? Je vous jure bien, ajouterez-vous, qu'en allant tâter le pouls à son marmot, je ne croyais pas en venir là, et lui causer tout le mal qui lui arrive. Certes je n'ai pas prévu, je ne m'attendais pas....» Et moi, votre confident, si je vous réponds alors: «Mon cher, c'est votre faute; il fallait prévoir, il ne fallait pas y retourner, il ne fallait pas être jeune, il ne fallait pas voir qu'elle est belle; enfin tant pis pour elle et tant pis pour vous!» si je vous dis tout cela, mon cher docteur, ne penserez-vous pas que je suis un orgueilleux sans pitié et un ami sans entrailles?

La vive déclamation de la Florade portait si juste à certains égards, qu'elle me troubla beaucoup intérieurement; mais je n'en fus pas atterré, et ma réponse était toute prête dans ma conviction et dans ma bonne foi.

—Tout ceci serait parfaitement raisonné, lui dis-je, si l'édifice ne péchait par la base. Vous commencez toujours par établir qu'on est autorisé à manquer de raison et de volonté en amour; je n'admets pas cela, moi. Supposons tout ce que vous voudrez à propos d'une femme quelconque, car je me refuse absolument à faire intervenir dans nos thèmes celle qu'il vous a plu de nommer, et que je connais trop peu pour pouvoir me permettre....

—Passons, passons!... Supposons qu'elle s'appelle madame Trois-Étoiles.

—Madame Trois-Étoiles étant donnée, je suppose que j'en devienne épris. Sachant fort bien d'avance que je ne puis que l'offenser en laissant paraître mon enthousiasme, il me paraît très-simple de m'abstenir de toute émotion apparente, et, si je ne suis pas capable de cela, je ne suis qu'un enfant sans raison! Mais supposons que je sois cet enfant-là. Madame Trois-Étoiles, pour peu qu'elle ne soit pas folle, se dira: «Cet ingénu n'est pas mon fait; je suis une femme de bien, et je n'irai pas risquer mon avenir et celui de mon fils pour charmer les loisirs de ce monsieur, qui n'a pas seulement le bon goût de me cacher son émotion, et qui dès lors n'est certes pas capable de devenir mon appui et celui de mon fils dans l'avenir.» Voilà mon raisonnement, cher ami; il manque d'éloquence, mais il vaut bien le vôtre.

—D'où il résulte qu'étant un fou, je n'ai eu affaire qu'à des folles?

—Eh mais!...

—Savez-vous, dit-il en riant, la morale de tout ceci? C'est que vous me donnez une envie furieuse de devenir un homme raisonnable et d'aimer éperdument une femme gouvernée par la raison!

On dérangea notre tête-à-tête, et, quand je rentrai à mon hôtel, j'écrivis au baron de la Rive. J'étais assez content de moi, la Florade m'avait rappelé à moi-même. J'étais bien résolu à me défendre de mon propre cœur, et je ne pouvais admettre un seul instant qu'à propos de moi la marquise pût jamais avoir à combattre le sien.

Je passai huit jours sans la revoir. J'avais des nouvelles de Tamaris par Aubanel et Pasquali. Paul allait bien. La marquise vivait dans une sérénité angélique. Je hâtai la conclusion de mon affaire. Mademoiselle Roque ne se décidait à rien, et, ne voulant pas attendre indéfiniment son caprice, je vendis ma zone d'artichauts le moins mal possible à un riche maraîcher de la Seyne. Je fis une visite à la Zinovèse, et je la trouvai mieux. Mes calmants faisaient merveille. Elle avait recouvré le sommeil, ses yeux s'étaient un peu détendus, son regard était moins effrayant. J'évitai de lui parler de son moral, craignant de réveiller l'incendie, et je portai cette bonne nouvelle d'une amélioration sensible à la Florade, que je cessai de sermonner, dans la crainte qu'il ne revînt à ses commentaires sur mon propre compte. Je ne voulus même pas savoir s'il avait de nouveau aperçu la marquise, et je ne sus réellement pas s'il était retourné à Tamaris.

Toutes choses ainsi réglées, je me disposais à quitter la Provence et à faire ma visite d'adieux à madame d'Elmeval, lorsque je reçus du baron la lettre suivante:

«Mon cher enfant, je me sens assez fort pour quitter Nice, où je m'ennuie depuis notre séparation; mais tu me trouves encoretrop jeunepour habiter le nord de la France. Puisque Toulon est un terme moyen, et qu'il y a toujours là de braves gens, puisque ma chère Yvonne, c'est le nom d'enfance que je donnais à la marquise, se trouve bien dans ces parages, je veux aller passer mes derniers trois mois d'exil auprès d'elle. Mon voisinage de soixante et douze ans ne la compromettra pas, et elle sait fort bien que je ne serai pas un voisin importun. Cependant je ne veux rien faire sans sa permission. Va donc la trouver de ma part, et, si elle a autant de plaisir à me voir que j'en aurai moi-même à me sentir près d'elle, occupe-toi de me caser dans une villa au quartier de Tamaris ou de Balaguier. Tu vois que je me rappelle le pays. Je me rappelle aussi une assez belle maison dans le goût italien avec une fontaine en terrasse, l'ancienne bastide Caire. Je ne sais à qui elle est maintenant. Tâche de la louer pour moi. Ce doit être tout près des bastides Tamaris et Pasquali, au versant de la colline, près du rivage. Sacrifie-moi encore quelques jours pour m'installer, et compte que, si ta réponse n'y fait pas obstacle, ton vieux ami philosophera et radotera avec toi d'aujourd'hui en huit.»

Une heure après la lecture de cette lettre, j'étais à Tamaris. La marquise était à la promenade; je résolus de l'attendre, et j'allai examiner la maison Caire, que je n'avais vue encore qu'extérieurement. C'était unpalazzettogénois assez élégant, et la fontaine avec ses eaux jaillissantes, les escaliers du perron tapissés d'une belle plante exotique, le jardin en terrasse bordé d'une étrange balustrade de niches arrondies, la serre chaude assez vaste, le petit bois de lauriers formant une voûte épaisse au-dessus du courant supérieur de la source, la prairie bien abritée par la colline du fort, le bois de pins et de liéges descendant jusqu'au pied de la colline même, une ferme à deux pas, qui touchait l'enclos de Tamaris et qui communiquait avec le jardin par une allée de beaux platanes garnie de rigoles à eaux courantes, tout était agréable et bien disposé pour les courtes promenades pédestres de mon vieux ami. Je m'informai auprès de fermiers fort bourrus; la maison était inhabitée, on pouvait la visiter et la louer en tout ou en partie. Je vis les appartements, qui me parurent sains et assez confortables. Je demandai le prix, et, avant de rien conclure, je retournai à Tamaris.Madamen'était pas rentrée.

—Elle ne tardera guère, me dit le petit Nicolas en s'avançant sur la terrasse; et, tenez, la voilà qui revient!

Je ne voyais sur la rive que des pêcheurs et des douaniers.

—Elle n'est pas là! dit Nicolas; regardez donc du côté de Saint-Mandrier, là-bas, en mer! Elle a été voir le jardin botanique avec le petit et M. Pasquali, dans le canot au lieutenant la Florade.

—Et le lieutenant?...

—Et le lieutenant aussi; voyez!

Je regardai à la longue-vue dressée sur la terrasse,—c'est le meuble indispensable de toutes les habitations côtières,—et je distinguai la Florade assis sur son manteau étalé à la poupe de l'embarcation. Paul était debout entre ses jambes, la marquise à sa droite, Pasquali à sa gauche, la bonne auprès de sa maîtresse, et les douze rameurs, assis deux à deux vis-à-vis de ce groupe, enlevaient légèrement le canot, qui filait comme une mouette.

Je quittai brusquement Nicolas et la longue-vue, et je descendis à lanoriasituée dans le rocher au revers du côté maritime. C'était comme une petite cave profonde à ciel ouvert, tapissée de lierre et de plantes grasses rampantes à grandes fleurs blanches et roses. Là, bien seul, je maîtrisai mon mal. La Florade s'était introduit dans l'intimité de la marquise. Certes, il l'aimait déjà.... Avais-je mission de la protéger contre lui? Et, d'ailleurs, n'était-il pas capable de la bien aimer, lui avide d'idéal, intelligent, sincère et doué d'un charme réel? A quoi bon lutter contre les mystérieuses destinées? «Elle est seule, elle est austère, avait-il dit; elle a besoin d'aimer, c'est fatal: elle aimera dès qu'elle sera aimée.» Eh bien, pourquoi non? Si une mésalliance compromet son avenir, ne trouvera-t-elle pas dans la passion d'un homme enthousiaste et charmant des compensations infinies? Faut-il qu'elle ignore l'amour parce qu'elle est mère? Et qui prouve que cet enfant n'aimera pas la Florade avec engouement et ne luttera pas pour lui avec elle? Il l'aime aujourd'hui pour sa figure riante, pour son uniforme et son canot. Ce qu'il rêve déjà, c'est d'être marin, je parie! Demain, il l'aimera pour ses tendres caresses et ses fines gâteries.... Il ne connaît de moi que la tisane et les cataplasmes! Vais-je donc être jaloux de Paul?... Non, pas plus que je ne veux l'être de sa mère. La Florade est aventureux. Il recule sans doute encore devant l'idée de conquérir la fortune avec la femme; mais il est homme à accepter et à dominer à force de cœur et d'audace les plus délicates situations.... Oui, oui, il osera ce que je n'oserais pas, et ce sera tant mieux pour elle. Il saura l'étourdir sur les dangers et les déboires de la lutte engagée avec le monde en s'étourdissant lui-même, et tout ce qui me paraît obstacle et malheur sera pour eux l'aiguillon de l'amour. Allons! pas un mot, pas un regard qui trahisse ma souffrance. Dans huit jours, j'installerai le baron et je fuirai, laissant à la marquise un conseil et un appui sérieux.—Moi, j'oublierai, puisqu'il le faut!

J'essuyai la sueur froide qui coulait de mon front, je remontai les degrés de la noria, je redescendis ceux de la bastide, et j'étais au rivage quand le canot y déposa ses passagers. Malgré moi, mon premier regard fut pour la Florade. Sa physionomie était sérieuse et comme éteinte par le respect. Il n'y avait certes rien à reprendre dans son attitude. J'en fus d'autant plus consterné. Trop confiant en lui-même, il eût certainement déplu.

La marquise me fit le bon accueil des autres jours, et témoigna du plaisir à me voir; mais elle rougit sensiblement. Pasquali eut un sourire de sphinx, qui n'était peut-être qu'un sourire de cordialité. Il me sembla que Paul ne faisait de lui-même aucune attention à moi.

Cependant la scène changea au bout d'un instant. La marquise remerciait Pasquali, en désignant la Florade, de lui avoir procuré un si bon pilote. Elle remerciait le pilote aussi; mais elle n'invitait personne à la suivre, et, comme la Florade m'offrait de me remmener dans son embarcation, elle mit sa main sur mon bras en disant:

—Non! j'ai à parler au docteur, il faut qu'il me sacrifie au moins dix minutes. La calèche est là-haut comme tous les jour; je le ferai reconduire à la Seyne, et, s'il est pressé, il arrivera aussitôt que vous, car vous avez le vent contraire.

La Florade devint pourpre. Pasquali continua de sourire mystérieusement.

Ce fut à mon tour de montrer une soumission impassible.

—Arrêtons-nous chez le voisin, me dit la marquise dès que la Florade eut crié: «File!» à ses rameurs. Je veux l'interroger en même temps que vous.

Elle s'assit dans le jardinet de Pasquali. La bonne remonta vers la bastide Tamaris avec Paul, qui criait la faim.

—Mon brave voisin et mon bon docteur, nous dit la marquise, qu'est-ce que c'est que M. de la Florade? Vous d'abord, voisin, c'est votre filleul, le fils d'un de vos meilleurs amis. Il est très-jeune, très-décoré, très-gradé pour son âge. Il est doux, brave et intelligent, et après?

—Après, dit Pasquali, c'est le meilleur enfant de la terre. Pourtant, je ne vous l'aurais jamais présentéchez vous. Il venait me chercher dans son canot d'officier; vous partiez pour le même but dans une grosse barque, un vrai fiacre. Vous auriez mis deux heures, Paul se serait enrhumé. Je vous ai conseillé d'accepter l'offre du lieutenant. Votre santé et celle du petit avant tout!...

—Oui, oui, reprit-elle, nous avons tous bien fait. La promenade a été charmante, votre ami très-obligeant. J'aurais été prude de refuser son embarcation avec votre compagnie; mais pourquoi me dites-vous que vous ne me l'eussiez jamais présenté chez moi?

—Parce que c'est un jeune homme, et que vous ne voulez pas recevoir de jeunes gens, en quoi vous avez raison.

—Je reçois pourtant le docteur, qui n'est pas précisément un vieillard.

—Oh! moi, répondis-je avec un rire forcé, je ne compte pas: un médecin n'est jamais jeune.

—Alors, reprit la marquise en souriant et en s'adressant au voisin, vous n'avez pas d'autre motif pour ne pas m'amener votre filleul que sa qualité de jeune homme?

—Ma foi! vous m'embarrassez, répondit Pasquali. Questionnez donc un peu le docteur; c'est à son tour de parler.

—Oui, voyons, docteur! reprit la marquise.

Pasquali, qui était fin sous son air d'insouciance habituelle, me regardait dans les yeux. Je fis l'éloge de la Florade sans restriction et avec un peu de ce feu héroïque dont j'avais fait provision sous les pampres de la noria.

La marquise m'examinait aussi avec une attention extraordinaire.

—Alors, dit-elle quand j'eus fini, vous ne m'approuveriez pas de fermer ma porte à votre ami, s'il venait me voir avec son parrain ou avec vous?

Je ne pus surmonter un peu d'amertume. Je lui témoignai ma surprise d'avoir à examiner une question de prudence et de convenance avec une femme qui savait le monde mieux que moi. Je me récusai quant au conseil à donner, et j'ajoutai que je n'aurais probablement pas l'occasion d'accompagner la Florade chez elle, puisque je partais dans huit jours. Et, comme ce sujet de conversation commençait à dépasser mes forces, je la priai de vouloir bien m'écouter sur un autre sujet plus intéressant peut-être pour elle et pour moi. Pasquali se levait par discrétion: je le retins et présentai à la marquise la lettre du baron; après quoi, pendant qu'elle en prenait lecture, je suivis notre hôte au fond de son petit jardin.

—Quelle diable d'idée a-t-elle, me dit-il, de vouloir inviter la Florade? J'ai peur que ce gaillard-là ne lui fasse une déclaration à la seconde visite!

—Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait? répondis-je avec une indifférence très-bien jouée.

—Cela ne vous fait donc rien, à vous?

—Il me semble que cela ne me regarde pas du tout.

—Eh bien, moi, c'est différent; c'est mon filleul, et je l'aime,le mâtin!Croyez-vous que ça m'amuse, de le voir flanquer à la porte? Et qu'aurai-je à dire? Il l'aura mérité! Elle m'en fera des reproches, la brave femme!

—Non; après ce que vous venez de lui dire....

—Vous croyez?

—Ses reproches seraient injustes. S'il l'offense, elle ne pourra s'en prendre qu'à elle-même. Elle est suffisamment avertie par votre silence.

—Allons, je m'en lave les mains alors!

Pasquali ralluma philosophiquement sa pipe, et alla donner un coup d'œil à ses engins, la porte de son jardin n'étant séparée du flot paisible que par un chemin étroit, élevé d'un mètre sur les galets.

—Venez donc que je vous dise ma joie! s'écria la marquise en se levant et en me tendant la lettre. Oui, je veux qu'il vienne, notre excellent, notre meilleur ami! Je vais lui écrire moi-même. Venez vite là-haut; la lettre peut encore partir aujourd'hui. J'enverrai Nicolas au galop du petit âne d'Afrique.... Au revoir, voisin! cria-t-elle à Pasquali par la porte ouverte. Je monte.... Une lettre pressée! à tantôt!

Elle monta légèrement l'escalier rapide et difficile. Elle arriva sans être essoufflée. Je remarquai la force et l'équilibre de son organisation, qui m'avaient déjà frappé à la promenade. Ce n'était pas une femme du monde étiolée par l'oisiveté ou usée par l'activité sans but. Elle était toute jeune encore, solidement trempée comme une Armoricaine de forte race, et la délicatesse de ses linéaments cachait une vie arrivée à son développement sans solution de continuité.

N'était-elle pas faite pour l'expansion du bonheur, cette femme sans tache et sans remords? Était-il possible que la Florade ne comprît pas qu'elle méritait une vie de dévouement sans partage et d'adoration sans défaillance? Elle était si belle dans son activité et dans son rayonnement, que je faillis tomber à ses pieds et lui promettre de tuer celui qui la rendrait malheureuse.

Son premier mouvement fut d'embrasser son fils, et, tout en se mettant à son bureau, elle lui demandait s'il n'avait pas oublié le vieux baron et s'il allait être content de le revoir. Elle écrivit avec effusion, me priant de lire à mesure par-dessus son épaule pour voir si, dans sa précipitation, elle n'oubliait pas quelques mots. Puis elle se leva et me tendit la plume.

—Écrivez, écrivez dans ma lettre, dit-elle; ce sera convenable ou non: avec lui, il n'y a pas de malice à craindre. Nous n'avons pas le temps de faire deux lettres. Faites vite! je vais presser Nicolas.

—Mais non, je pars aussi; je porterai la lettre....

—Je vous dis que non!Boumaka(c'était l'âne) ira plus vite que tout le monde.

Malgré son ordre, j'écrivis trois lignes sur une autre feuille. Je cachetai rapidement les deux lettres, et l'envoi partit.

—A présent, dit la marquise, allons vite à la maison Caire!

—Non, j'y ai été; tout est vu, tout est réglé; je n'ai plus qu'un mot à dire en passant pour que l'affaire soit conclue.

—Allez-y et revenez; je vous attends sous les pins. N'oubliez pas le denier à Dieu, et, ce soir, à Toulon, vous verrez les propriétaires pour plus de sûreté.

A peine étais-je de retour, oubliant presque déjà ma blessure au rayonnement de son beau et franc sourire, qu'elle me consterna de nouveau en me disant:

—A présent, parlons dufameux la Florade!

Et, comme elle s'aperçut de la stupeur où me plongeait sa trop naïve insistance, elle ajouta en riant:

—Vous n'en revenez pas! C'est que j'ai un roman à vous raconter. Pourquoi êtes-vous resté huit jours absent? Il se passe tant de choses en huit jours! Allons, venez vous asseoir sur mon banc favori, je vais vous raconter cela pendant que vous regarderez le point de vue que vous aimez.

Elle s'assit sur un banc creusé en demi-cercle dans le rocher et revêtu de coquillages à la mode italienne. De là, on découvrait la grande rade prise dans le sens de sa longueur, avec ses belles falaises et ses eaux irisées; mais je n'étais guère disposé à goûter ce spectacle, j'avais un poids atroce sur le cœur.

—Figurez-vous, reprit la marquise, que j'ai été rendre visite à mademoiselle Roque, et que je suis au mieux avec elle.

—Vraiment!

—Oui. Pasquali m'avait renseigné sur cette bizarre et mystérieuse existence d'une fille toute jeune et très-belle abandonnée du ciel et des hommes, enfermée volontairement dans ce coupe-gorge, devant lequel je n'aime guère à passer le soir, et où j'ai pourtant pénétré ces jours-ci, poussée par un sentiment de commisération bien naturel. J'ai trouvé ce que l'on m'avait décrit: une maison à donner lespleen, une espèce de terrasse plantée de cyprès qui ressemble à une tombe, une vieille négresse fantastique, un escalier malpropre, le tout conduisant à un riche salon et à une très-belle et douce personne, moitié Provençale et stupide en tant que demoiselle française, moitié Indienne et très-poétique sous cet aspect-là. Elle a été étonnée de ma visite, elle n'y comprenait rien, quoique je la lui eusse fait annoncer par Pasquali. Elle n'avait pas dit non, et elle ne disait pas oui en me voyant. Elle se méfiait, elle avait peur: sa gaucherie française n'était pas sans mélange de majesté asiatique; mais peu à peu, voyant mes bonnes intentions, elle s'est humanisée, rassurée, et, au bout d'une heure, elle m'appelait sa meilleure, sa seule amie; elle m'accablait de caresses enfantines et consentait à tout ce que j'exigeais d'elle.

—Et qu'exigiez-vous donc?

—Je n'exigeais pas, comme Pasquali, qu'elle quittât sa maison: c'était trop demander du premier coup; mais je voulais qu'elle en sortît plus souvent et plus longtemps chaque jour. Figurez-vous qu'elle ne sort qu'à la nuit tombante ou à la première aube, pour aller de temps en temps, à trois pas de là, prier sur la tombe de son père, dans le cimetière de la Seyne! Elle ne connaît donc le soleil et la lune que de vue; car elle parcourt cette petite distance sur son âne, et, dès que la chaleur se fait sentir, elle s'enferme à triple rideau pour végéter dans l'ombre, la rêverie oisive et l'immobilité délétère. Certes elle ne peut pas durer à ce régime, et le moins qui puisse lui arriver, c'est d'y devenir idiote ou paralytique. J'ai donc obtenu d'elle que, deux fois par semaine, elle viendrait me voir, à pied, après sa sieste, à midi, et que, deux autres fois par semaine, elle viendrait se promener dans la calèche avec moi.

—Vous êtes bonne! mais elle vous ennuiera beaucoup, je le crains.

—On n'est pas précisément jeté en ce monde pour s'amuser, docteur; mais j'ai peu de mérite à plaindre et à soigner les malades. J'ai passé ma vie à cela. Mon pauvre père était couvert de blessures; mon mari....

—Payait une jeunesse orageuse par une vieillesse prématurée?

—Le baron vous l'a dit? Eh bien, c'est vrai, et puis mon Paul si délicat, toujours languissant dans sa première enfance! Le voilà guéri, je n'ai plus de malades, et cela me manque. D'ailleurs, mademoiselle Roque m'est sympathique. Vous savez combien dans le cœur des femmes la pitié est prête à devenir de l'affection. Vraiment cette fille est touchante avec son respect filial, son inertie fataliste, et l'espèce de terreur où elle vit sans se plaindre, car vous n'ignorez pas qu'elle est fort mal vue parmi les paysans, et même parmi les bourgeois campagnards des environs. Sa mère était restée musulmane, sa négresse l'est encore, et on l'accuse de l'être elle-même, bien qu'elle ait reçu le baptême. Je me suis fait expliquer par elle comme quoi son père, ne croyant à rien, avait pourtant exigé qu'elle fût enregistrée comme chrétienne aux archives de la paroisse. Il voulait ainsi la préserver des persécutions et des répugnances dont sa mère et sa servante noire étaient l'objet; mais, comme il ne se souciait d'aucun culte, il la laissa pratiquer l'islamisme avec ces deux femmes, en exigeant qu'elle fît de temps à autre acte de présence à l'église catholique. Il est résulté de ce système un mélange très-extraordinaire des deux religions dans l'esprit de cette fille, qui a des instincts très-mystiques, qui se signe avec ferveur au nom de Mahomet, et qui professe une dévotion passionnée pour la Vierge et les saints. Elle adore les pèlerinages, et ce qui l'a décidée à sortir avec moi, c'est que je lui ai promis de la mener à la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde, que, de sa fenêtre et depuis qu'elle est au monde, elle voit à l'horizon en se persuadant qu'elle en est aussi loin que de l'Afrique. En même temps, elle prie et célèbre les fêtes en secret avec sa négresse selon les rites du Coran, qu'elle sait par cœur, et toutes ses idées sont d'une islamite passive et fataliste.

—Vous comprenez et vous résumez fort bien mademoiselle Roque; mais je ne vois pas quel rapport vous établissez entre elle....

—Et le lieutenant la Florade? Attendez donc! Mademoiselle Roque, ou plutôt Nama, car l'Hindoue domine en elle, a une peur effroyable des chrétiens. Cela se comprend: elle n'a reçu d'eux que des menaces et des insultes! Aussi, pour peu qu'un ouunede nous s'humanise et la traite avec bonté, elle est reconnaissante comme un pauvre chien perdu et battu qui trouve un maître compatissant. M. la Florade est entré un soir chez elle, croyant qu'elle appelait au secours. Il lui a témoigné de l'intérêt et lui a offert ses services. Pasquali assure que tout s'est borné là....

—Pasquali dit la vérité.

—Bien! tant mieux ... et tant pis! car cette fille s'est éprise de la Florade, et n'aspire qu'à être aimée de lui. Voilà ce qu'elle m'a confié dès la première entrevue, tant ma sollicitude l'avait gagnée. Elle est venue me voir ce matin au moment où M. la Florade, dont elle ne sait pas le nom—il le lui a caché, et Pasquali ne l'a pas trahi—abordait sur la grève. Elle me l'a montré de la terrasse en criant: «C'est lui! je le vois!...» Elle voulait descendre pour lui parler. J'ai eu beaucoup de peine à l'en empêcher; j'ai dû même la gronder comme on gronde une petite fille de six ans, pour l'engager à retourner chez elle. Un quart d'heure après, je descendais moi-même au rivage, en vue d'une promenade en mer pour mon compte. Vous savez le reste, et vous comprenez maintenant que la curiosité est entrée pour quelque chose dans la facilité avec laquelle j'ai accepté l'équipage et la compagnie de votre ami le lieutenant; car il est votre ami: il n'a fait autre chose que de me parler avec enthousiasme de vous qui ne m'aviez pas du tout parlé de lui.

—J'ignorais, répondis-je en cachant mon amertume sous un air d'enjouement, que votre curiosité dût être éveillée à ce point par le récit d'une aventure de ce genre.

—L'aventure m'a été présentée comme innocente, reprit-elle. M'avez-vous trompée? Voyons.

—La Florade est homme d'honneur, il m'a donné sa parole. Mademoiselle Roque est pure, mais elle est trop dépourvue de toute idée des convenances pour que sa passion ne vous suscite pas quelque désagrément.

—Mais pourquoi? Puisque M. la Florade l'aime, ne peut-il l'épouser?

—Mais s'il ne l'aime pas? Elle s'abuse étrangement, je vous le déclare.

—Ah! pauvre fille! Il l'a donc moralement trompée et séduite, car elle jure qu'il l'aime. Elle avoue qu'il est un peu bizarre et quinteux avec elle, qu'il a souvent l'air de l'abandonner, qu'il refuse d'aller la voir par crainte d'être blâmé deson peuple, mais qu'en dépit de tout cela il est très-ému auprès d'elle, et qu'il ne la quitte jamais sans avoir les larmes aux yeux. Est-ce donc un perfide, votre ami la Florade? Il n'a pas cet air-là. J'ai, au contraire, été frappée de sa physionomie ouverte et de ses manières franches. Je crois bien plutôt qu'il aime réellement Nama, mais que quelques empêchements de position, de fortune ou de préjugé le forcent à renoncer à elle. Je voudrais les connaître, ces empêchements, afin d'en apprécier l'importance et la durée. Enfin je voudrais savoir quelle est ma mission auprès de cette pauvre fille, si je dois lui conseiller le courage d'oublier, ou agir de manière à renouer des liens encore tendres en vue d'un mariage possible.

—Tout ceci est fort délicat, répondis-je, et je vous dois la vérité. La Florade est mon ami, non un ami ancien, mais, si je peux parler ainsi, un ami d'inclination. Il y aura donc peut-être un peu de trahison de ma part à vous dévoiler les dangers de son caractère; mais il a tellement le courage de ses défauts et de ses qualités, que, s'il était ici sommé par vous de s'expliquer, il vous dirait, j'en ai la certitude, tout ce que je vais vous en dire. C'est une nature séduisante et généreuse, mais sans frein. Il se livre tout entier à première vue, n'interroge rien, et se plaît en quelque sorte à braver toutes les conséquences de ses entraînements.... Certes, il s'est beaucoup dominé en présence de Nama; mais il n'est pas homme à jouer le calme qu'il ne sait pas imposer réellement à son imagination. Il a troublé la tête faible de cette fille par le trouble qu'il éprouvait lui-même. Elle a donc quelque motif pour s'abuser, sinon pour se plaindre.

—Alors me voilà fixée. Je ferai ce que Pasquali me conseille aussi: j'ôterai toute espérance à la pauvre créature. Pourtant ... attendez! Il faut, avant de me charger de ce rôle cruel, que vous me disiez très-sérieusement votre dernier mot. Vous me jurez qu'épris d'elle, peu ou beaucoup, la pitié, l'admiration pour sa beauté, l'estime qu'après tout la naïveté de son cœur et de son esprit mérite, ne le décideront jamais à en faire sa compagne? Vous êtes bien sûr que mes représentations, ma conviction, mon éloquence de femme, si vous voulez, ne pourraient absolument rien sur lui?

—Vous m'en demandez trop, répondis-je. Personne ne peut engager ainsi sa responsabilité pour un absent. Vous voulez voir la Florade, vous le verrez.... Quel jour voulez-vous que je vous l'amène?

La marquise sembla deviner mon désespoir. Elle me regarda attentivement, avec une sorte de surprise. Je soutins bravement son regard, je dois le dire, car elle reprit aussitôt avec la même liberté d'esprit qu'auparavant:

—Amenez-le demain chez Pasquali. Je descendrai comme par hasard. Ne prévenez votre ami de rien! Il s'armerait d'avance contre mes arguments. En le prenant au dépourvu, je verrai bien plus clairement si je dois espérer ou désespérer pour Nama. Et maintenant, ajouta-t-elle, parlons de vous, docteur! Est-ce que les charmants projets du baron ne vont pas modifier les vôtres? Est-ce que vous ne prolongerez pas de quelques semaines votre séjour ici?

—J'y ferai mon possible, répondis-je, afin qu'elle ne combattît pas ma résolution de fuir au plus tôt.

Je ne me sentais plus assez de force pour recevoir des témoignages d'estime et de confiance qui me navraient.

—Dans huit jours, pensais-je, elle m'ouvrira peut-être son cœur, comme Nama lui a ouvert le sien, et, au fond de ce cœur troublé ou souffrant, je trouverai encore la Florade.

Je la quittai avec un peu de précipitation, prétextant un rendez-vous donné à Toulon, et je partis la mort dans l'âme. A mes yeux, la destinée suivait son implacable fantaisie de rapprocher ces deux êtres, si peu faits, selon moi, l'un pour l'autre. Ils s'étaient vus, ils se parleraient le lendemain; car, dans certaines situations, parler ensemble sur l'amour, c'est déjà se parler d'amour. Et moi, j'étais là, condamné à opérer ce rapprochement!

Je sentais que je n'aurais pas la force de m'y prêter. J'attendis Pasquali sur le chemin de la Seyne. C'était l'heure où il y retournait. Il venait d'échanger quelques mots avec la marquise en traversant la colline. Il savait son projet, et n'y trouvait rien à reprendre.

—Elle est bonne, dit-il, bien bonne femme, le diable m'emporte! Il faudrait quele petit(il désignait encore ainsi quelquefois son filleul) fût trois fois effronté pour lui lâcher des douceurs en pareille circonstance. D'ailleurs, nous serons là.

—Vous y serez, cher monsieur. Moi, j'ai oublié, en m'engageant à être de la partie, que cela m'était impossible; mais vous n'avez pas besoin de moi, vous me raconterez l'affaire un autre jour. J'ai à acheter quelques meubles pour installer un mien ami au nom de qui je viens de louer la maison Caire; il faut que je passe le contrat....

—Ah! vous m'amenez un voisin? Bon! tant mieux!

Et, sans s'informer de son âge, de ses goûts et de son caractère, il m'offrit pour lui ses barques, ses engins, son vin d'Espagne et ses services personnels avec cette cordialité simple et brusque qui le caractérisait.

J'envoyai une lettre à la Florade pour lui dire que son parrain l'attendait encore le lendemain à sa bastide; puis je m'occupai activement de l'installation prochaine du baron. Je consacrai encore toute l'après-midi de ce lendemain à passer le contrat avec le propriétaire de sa nouvelle demeure, et je partis pour Hyères, où j'avais un ami. Je croyais devoir m'éloigner un peu du théâtre de mes agitations.

Hyères est une assez jolie ville, grâce à ses beaux hôtels et aux nombreuses villas qui la peuplent et l'entourent. Sa situation n'a rien de remarquable. La colline, trop petite, est trop près, la côte est trop plate et la mer trop loin. Tout l'intérêt pour moi fut d'examiner ses jardins, riches en plantes exotiques d'une belle venue. Les pittospores et les palmiers y sont des arbres véritables. L'ami que je comptais rencontrer était parti. J'errai seul aux environs durant quelques jours, et je revins convaincu que, si le climat y était moins brutal qu'aux environs de Toulon, la nature de ceux-ci, pittoresquement parlant, était infiniment plus grandiose et plus belle.

Ce qu'il y avait de plus remarquable à Hyères, c'était précisément la vue des montagnes de Toulon, les deux grands massifs calcaires duPhareet duCoude, dont les profils sont admirables de hardiesse. Vu de face, c'est-à-dire de la mer, le Pharon n'est qu'une masse grise absolument nue et aride, qui, par ses formes molles, ressemble à un gigantesque amas de cendres moutonnées par le vent; mais les lignes du profil exposé à l'est sont splendides. Le Coudon est beau sur toutes ses faces. Peu pressé de rentrer à Toulon, je résolus d'aller voir le pays du haut de cette montagne, qui est en somme la plus intéressante de la contrée. Je retournai donc vers Toulon par la route qui vient de Nice, et que je quittai à la Valette. Je m'enfonçai seul, à pied, dans la gorge qui sépare le Coudon du Pharon, et je commençai à monter le Coudon par une route de charrettes qui s'arrête au hameau de Turris.

Le terrain de ces collines ne m'offrit aucun intérêt botanique. J'en profitai pour contempler le défilé des blocs de calcaire traînés vers la vallée sur cette route très-rapide par les plus forts chevaux et les plus forts mulets que j'aie jamais vus. Ces attelages descendent par convois de cinq, et je rencontrai cinq convois dont je dus me garer, car ces masses roulantes ne peuvent s'arrêter sur place. C'était, du reste, un beau spectacle que celui de ces monstrueux chars portant des quartiers de montagne. Les roues étaient bandées par des arbres fraîchement coupés, tendus en arcs et passés sous les moyeux. Le calme des chevaux énormes placés dans le brancard, l'ardeur des mulets moins dociles secouant leurs ornements rouges, les figures et les cris sauvages des conducteurs à pied, le bruit des chaînes qui servent de traits, le grincement des moyeux souvent trop larges pour les parois du chemin encaissé, le bruit, sourd des roues descendant et brisant les escaliers de rocher, tout cela présentait un ensemble de vie énergique dans le cadre d'une région âpre et morne. Le travail de l'homme était là en pleine émission de puissance. Les animaux, soignés et nourris comme méritent de l'être des bêtes d'un grand prix, étaient magnifiques, caractérisés comme les études de Géricault, mais d'un type plus noble. A un endroit aplani où l'un de ces convois faisait halte, j'interrogeai les conducteurs. J'appris que les vingt-cinq chars, attelés de cinq chevaux chacun, ne pouvaient être évalués à moins d'un total qui dépassait deux cent mille francs, sans parler du chargement.


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