Comme la journée s'avançait et que je ne voulais pas perdre mon temps à errer, je cherchai un guide à Turris, qui est situé sur la croupe de la montagne, à l'entrée de la forêt. Un vieux charbonnier qui s'y rendait m'offrit de me conduire: j'acceptai; mais, au bout d'un quart d'heure de marche, je vis qu'il allait au hasard; il m'avoua qu'il n'était pas du pays même et n'était pas monté là depuis vingt ans.
—Alors, lui dis-je, allez où bon vous semblera; j'en sais aussi long que vous.
Il haussa les épaules sans rien dire et disparut dans le fourré. Évidemment, il m'avait déjà égaré, car on m'avait parlé d'un sentier commode à suivre, et il n'y en avait plus trace autour de moi. La forêt n'était plus qu'un taillis de petits arbres bossus et malheureux; mais ils masquaient partout la vue, et, tout en gravissant la pente, je cherchai une clairière pour m'orienter.
Au bout d'une heure de marche, je me trouvai auprès d'une tête blanche que je crus devoir être celle du mont. Je gagnai le pied de sa paroi verticale; mais, là, je vis que c'était un simple contre-fort de la cime réelle, et que j'avais une clairière à traverser pour atteindre celle-ci. La clairière franchie, la cime n'était qu'un autre contre-fort. Cette longue terrasse lisse et montant en ligne douce vers la brisure de la montagne, cette surface blanche et plane que j'avais vue d'Hyères et de Tamaris, et que, du pied même du Coudon, on croit voir encore, offrait une suite de créneaux assez réguliers séparés par des vallons. J'en traversai ainsi une demi-douzaine, tous plus jolis les uns que les autres et semés de massifs très-frais percés de roches bien pures, et tapissés tantôt d'un beau gazon, tantôt de grandes plaques de sable fin piétinées par les loups, qui vivent là fort tranquilles, à une lieue à vol d'oiseau au-dessus du grand mouvement et du grand bruit de la ville et de la rade de Toulon.
J'avais laissé loin derrière moi les dernières huttes des charbonniers de la forêt; j'étais en plein désert par une soirée magnifique. Ma vue était complétement enfermée par les créneaux successifs de la montagne; mais, abrité de tous les vents, je respirais un air souple et délicieux. Ma tristesse s'en allait. Les plantes des régions élevées se montraient et commençaient à m'intéresser; enfin la sensation de la solitude absolue exerçait sa magie sur mon imagination, quand j'entendis une voix forte qui semblait déclamer avec emphase dans le silence profond de ce sanctuaire.
Je marchai dans la direction de la voix, et vis mon vieux charbonnier qui courait les bras étendus vers la cime, parlant haut, gesticulant et comme en proie à une sorte de vertige. Je l'observai et me convainquis bientôt qu'il était un de ces sorciers de campagne qui croient à leurs conjurations. Je me rappelai que, dans le pays, la race des charbonniers et des autres ouvriers forestiers de montagne passe pour très-exaltée. On m'avait assuré que beaucoup d'entre eux devenaient fous, ou tombaient dans une mélancolie noire qui les conduisait au suicide. C'est, qu'en effet l'austérité des montagnes de Provence semble un milieu impossible pour cette race éminemment matérialiste et portée à l'activité de la vie pratique. Le Provençal est poëte à la manière des Italiens: tout est image pour lui, et son langage figuré, orné de comparaisons et de métaphores, prouve qu'il ne subit pas la contemplation à l'état de rêverie; il a besoin de réagir contre la nature, et quand elle réagit sur lui, il doit en être écrasé.
Mon sorcier était, à coup sûr, à moitié fou; mais il n'agissait pourtant pas au hasard. Il se baissait et se relevait, s'arrêtait et parlait avec une idée suivie, peut-être selon un rite prescrit. Il interrogeait attentivement les pistes nombreuses des animaux sauvages, et je le soupçonnai même d'être un peu lycanthrope. Je le perdis de vue, et gagnai enfin avec quelque fatigue le sommet à angle presque droit de la montagne. C'est, après tout, une promenade qui n'est pas exorbitante, d'autant plus qu'on peut la faire en grande partie à dos de quadrupède, et je la conseille à tous les amants de la nature pittoresque. La grande masse, brusquement coupée, ne plonge pas dans la mer: une vaste plaine et des falaises l'en séparent; mais elle est assez élevée pour dominer toutes les hauteurs environnantes et pour que la vue embrasse tout le littoral de Marseille jusqu'à Nice. Les Alpes montrent leurs cimes neigeuses à l'horizon est, et on y distingue à l'œil nu les fortes brisures du col de Tende.
Mais ce n'est pas l'étendue qui fait, selon moi, la beauté d'un tableau, c'est la composition, et celui-ci est un des mieux composés que j'aie vus. Ces rives austères, hardiment festonnées de la région toulonaise, ne paraissent pas de petits accidents en face de la mer incommensurable, car ces festons sont des golfes et des rades d'une étendue majestueuse et d'une grâce de contours parfaite. Leur grâce a cela de particulier qu'elle n'est jamais empreinte de mollesse: partout des falaises puissantes font ressortir les plages adoucies, et partout le dessin trouve le moyen d'être imprévu en restant logique.
Il était huit heures du soir. Le soleil couchant abreuvait de ses splendeurs la mer et le continent. Quand j'eus savouré ce spectacle, je me retournai pour voir l'aride Provence dans l'intérieur des terres. Je ne vis par là que chaînes dénudées se perdant à l'horizon en lignes sombres, quelques-unes si droites, qu'on les eût prises pour des murailles sans fin. Ce sont ces hauteurs stériles, complétement inhabitées sur une étendue de dix à douze lieues, que dans le pays on appelle proprement le désert. Entre ces désolantes masses et moi, les reflets du couchant s'éteignaient rapidement sur de larges abîmes de verdure coupés de collines fertiles et d'accidents calcaires fort étranges, sur des cirques de monticules coniques portant ou semblant porter un ou plusieurs cônes plus élevés au centre, mais tout cela sur une grande échelle, reposant sur des plateaux très-vastes, et renfermant des lits de torrents, des gouffres, des vallons profondément creusés, et des cultures ondoyantes ou des abîmes impénétrables. Il n'y a pas de grandes élévations en Provence: le Coudon lui-même n'est qu'une montagne de troisième ordre; mais le dessin de ces aspérités est toujours fier et large. Le laid même, car il y a de très-laides régions, n'a rien d'étroit et de mesquin.
Je jetais un dernier regard sur le panorama maritime, quand je me rappelai que, de Tamaris, madame d'Elmeval regardait tous les soirs au coucher du soleil la cime où je me trouvais. Je l'avais regardée avec elle une fois justement à l'heure où le pic recevait le reflet rose vif du couchant. Nous l'avions vu devenir couleur d'ambre, puis d'un lilas pur, et enfin d'un gris de perle satiné à mesure que le soleil descendait derrière nous dans la mer. La colline Caire, avec son bois de pins et de liéges noirâtres, servait de repoussoir à cette illumination chatoyante.
L'idée me vint naturellement qu'à ce moment même la marquise consultait le temps pour sa promenade du lendemain, en regardant si le sommet du Coudon était clair, et, comme j'étais dans des flots de lumière pure, si par hasard elle se servait de la longue-vue, elle pouvait distinguer un imperceptible point noir sur les masses blanches de la cime. Je me trompais, la distance est trop grande, et, malgré d'excellents yeux, je ne discernais pas même la microscopique colline de Tamaris au bord de la mer. Il est vrai qu'elle était noyée dans l'ombre du cap Sicier. Je me servis de la lunette portative que je m'étais procurée, et je crus reconnaître la bastide comme un point pâle dans la verdure des pins; cela était flottant comme un rêve, et toute ma tristesse revint. Je me répétais ce sot et amer proverbe: «Loin des yeux, loin du cœur!» Cela pouvait être vrai pour elle; pour moi, cet éloignement, cette impossibilité de communiquer avec elle à travers l'espace irritaient ma douleur.
Comme la nuit approchait et que la lune était déjà levée, je résolus d'attendre qu'elle fût assez haut sur l'horizon pour m'éclairer un peu. L'air devenait très-froid. Je descendis de la dernière cime et me mis à l'abri du vent au bord du précipice, dont la brisure est admirable. Au bout d'un quart d'heure, je me levais pour partir, lorsque je me vis reflété par une lueur étrange et tout à fait mystérieuse. Je remontai à la cime et vis mon vieux sorcier livré à une conjuration capitale. Il avait allumé un feu d'herbes sèches sur l'extrême pointe du rocher, et, à mesure que la cendre se formait, il en ramassait le plus fin dans un sachet de toile. Il avait coupé du thym, du romarin et de la santoline, dont il avait fait trois paquets séparés. Il prenait dans chaque paquet pour obtenir la cendre des trois plantes brûlées ensemble. Après cette opération, accompagnée de gestes et de paroles que j'observais avec curiosité, il fit trois bottes des mêmes plantes fraîches qu'il lia de cordons noirs, jaunes et rouges; il chargea le tout sur ses épaules et s'éloigna rapidement sans paraître m'avoir vu, bien que je fusse très-près de lui.
Cet homme avait une tête caractérisée. En se livrant à son acte cabalistique, il avait ôté le haillon qui lui servait de bonnet. Quelques mèches de cheveux encore noirs voltigeaient sur son crâne dégarni, très-élevé et très-étroit. Sa figure pâle, maculée d'un noir de charbon indélébile, était assez régulière et assez distinguée. Ses yeux saillants et brillants avaient une expression de terreur, comme s'il eût craint sérieusement de voir apparaître les esprits évoqués, ou comme s'il eût cru les voir en effet. Il n'était vêtu que d'une chemise et d'un pantalon de toile dont le ton sale et blafard lui donnait à lui-même quelque chose d'un spectre enfumé. Il fit le signe de la croix sur le feu avant de le quitter, jugeant peut-être que cela suffisait pour l'éteindre. Je ne crus pas devoir négliger d'étouffer sous mes pieds un reste de braise qui eût pu porter l'incendie dans la forêt.
Je franchis sans difficulté les clairières situées entre les créneaux de la montagne. Le passage de ces mêmes créneaux était plus pénible, toute trace de sentier disparaissait sur le roc nu et sur les pentes de pierres brisées où rien n'arrêtait le pied; mais cette solitude tour à tour aride et boisée, ces gazons où les veines de sable entraîné par les pluies dessinaient de folles allées sans but, ces massifs d'arbrisseaux à feuilles luisantes qui scintillaient dans l'ombre, ces grandes cimes de pierres blanchies par l'air salin et que la lune blanchissait encore, pouvaient faire l'illusion d'un jardin de fées planté dans un lieu inaccessible et illuminé par des pics de neige.
Le froid devenait très-vif; je pris le pas gymnastique pour me réchauffer, et, pour la troisième fois, je rencontrai mon sorcier, qui, au lieu de se diriger vers Turris, prenait un sentier abrupt pour descendre dans la vallée. Comme le passage me paraissait périlleux sur ce flanc encore très-peu incliné du Coudon, je lui demandai s'il le connaissait assez pour s'y risquer au clair de lune, il me répondit d'un ton préoccupé:
—Bah! bah! les loups connaissent tous les chemins.
—Vous avez donc la prétention d'être loup?
Il s'arrêta, et, comme s'il fût sorti d'un rêve:
—Est-ce vous, dit-il, qui étiez là-haut quand j'ai allumé un feu?
—Oui, c'était moi. Pourquoi ne m'avez-vous point parlé?
—Je n'osais pas.
—Vous me preniez pour le diable?
—Non; mais le diable s'habille comme il veut. Vous ne vous êtes donc pas perdu dans la forêt?
—Non, le diable m'a servi de guide.
—Le diable!... il n'en faut point plaisanter!
—Non, il faut l'appeler respectueusement, faire du feu sur les montagnes, cueillir des herbes poussées dans certains endroits, car celles qui viennent en plaine, quoique toutes pareilles, n'ont pas la même vertu: il faut en brûler, ramasser les cendres, dire des paroles, faire trois paquets....
—Vous m'avez vu, et vous vous figurez un tas de choses!... Vous n'êtes pas aussi savant que vous voulez bien le dire.
—Je suis plus savant que toi, lui répondis-je avec aplomb, et je lui débitai en latin quelques préceptes de la cabale des bergers, que j'avais apprise autrefois dans mes montagnes. Il me regardait avec stupeur et méfiance; il ne comprenait rien à ma traduction latine; mais certaines formules prétendues arabes ou juives, et qui, sans être réellement d'aucune langue, sont communes à presque tous les sorciers de campagne, le frappaient de respect.
—Où allez-vous? demanda-t-il.
—C'est à toi de me répondre, lui dis-je d'un ton emphatique; où vas-tu?
—A un endroit que tu ne connais pas, répondit-il avec un accent craintif malgré le tutoiement qu'il se croyait forcé d'adopter.
—Je connais tous les endroits, repris-je, curieux de pénétrer le mystère de ses pratiques.
—Comment s'appelle, dit-il, la maison qui estde travers, entre la Seyne et Tamaris?
—La bastide Roque.
—Combien y a-t-il d'ici?
—Par terre, sept lieues.
—Et qu'est-ce qui demeure dans la bastide Roque?
—Une belle fille.
—Qu'est-ce qu'elle demande?
Ici, je fus embarrassé, car la surprise des questions a moi adressées égalait la surprise produite par mes réponses. Après un instant d'hésitation, je repris:
—La belle fille demande un philtre pour être aimée.
—Qui doit le boire?
—Un officier de marine.
—Qui s'appelle?...
—Tu le sais, toi, comment il s'appelle?
—Oui. Son nom commence parla.
—Et finit parde.
—Et le milieu fait....
—Flora; y sommes-nous?
—Elle vous a donc consulté aussi, la fille?
—Non; mais je sais.
—Vous mentez, elle vous a envoyé aussi pour cueillir et consacrer!... Où sont vos herbes? et vos cendres?
—Là! lui dis-je en lui montrant mon front avec une forfanterie bouffonne qu'il prit au sérieux.
—Alors, reprit-il triste et mécontent, je n'ai rien à faire; je peux m'aller coucher!
—C'est le cas de dire que je t'ai coupé l'herbe sous le pied, n'est-ce pas?
—Ça m'est égal, répondit-il avec dédain, je suis payé; mais, si les bourgeois s'en mêlent à présent!...
Et il descendit le sentier avec l'agilité d'un chat, grommelant aussi longtemps que je pus l'entendre.
J'allai passer la nuit à Turris, songeant à cette bizarre rencontre, à l'imprudente superstition de cette métisse qu'on accusait de sorcellerie et qui donnait prise aux persécutions par ses folles croyances. Je songeais surtout à ce la Florade dont je fuyais la présence, et dont le nom me poursuivait jusque dans les lieux où je croyais pouvoir être seul avec les loups. Je comptais retourner voir lever le soleil de la cime du Coudon, afin de posséder dans mon souvenir ce grand spectacle d'un immense et magnifique pays éclairé dans les deux sens opposés; mais le vent d'est s'éleva durant la nuit, et, bien que le hameau fût un peu préservé de sa rage par la cime crénelée de la montagne, des tourbillons refoulés vers le nord arrivaient dans l'échancrure de la croupe avec des hurlements et des chocs formidables. Je m'étais casé dans une vieille maison occupée par des gens propres et hospitaliers. Le chef de famille était contre-maître dans une verrerie située auprès des sablières, à la porte du hameau. La tempête et l'excitation de la marche m'empêchèrent de dormir. J'ai pu étudier, durant ce printemps-là, l'accent et l'intonation des vents de la Provence. Le mistral, qui vient de la vallée du Rhône et qui passe à travers les montagnes, a l'haleine courte, le cri entrecoupé de hoquets qui arrivent comme des décharges d'artillerie. Le vent d'est, qui passe au pied des Alpes de Nice et rase la mer, apporte, au contraire, sur le littoral de Provence des aspirations d'une longueur démesurée, des sanglots d'une douleur inénarrable.
Je songeais malgré moi à la villa Tamaris, exposée par le prolongement de la presqu'île à cette fureur des rafales. Je songeais surtout à l'austère veillée de la marquise, seule dans sa chambre, étiquetant des plantes ou repassant ses auteurs pour la leçon du lendemain à son fils, maintenant endormi sous ses yeux.—Mais était-elle toujours seule, la sainte et digne femme? Le petit salon du rez-de-chaussée n'était-il pas déjà envahi par les amis nouveaux? La Florade n'était-il pas là, avec Pasquali ou quelque autre, pendant qu'au sommet du Coudon brûlait peut-être encore un peu de cette flamme magique destinée à raviver celle de son amour pour la pauvre Nama?
Le lendemain, quand je me levai, le Coudon avait disparu, le hameau était dans un nuage. La pluie ruisselait en torrents fantasques sur les pentes de la montagne. Les pluies de cette région sont insensées, sans intervalle d'un instant. Personne ne sort. Les Provençaux aspirent continuellement à ce rare bienfait, qui les consterne par son abondance quand il arrive.
Il n'y avait aucun moyen de transport pour retourner à Toulon. Je restai là, enfermé durant trois jours et trois nuits dans une maison pauvre et sombre, livré à un grand ennui, faute de livres et d'occupation forcée. J'en profitai pour causer beaucoup avec ma raison et avec ma conscience. La nature est bonne et maternelle; mais la locomotion solitaire nous exalte, et ces arrêts forcés dans le hameau de Turris me rendirent la gouverne de mon être moral et intellectuel.
On sut vite que j'étais médecin, car je soignai les malades de la maison, et, le troisième jour, sitôt que la pluie s'arrêta un peu, je vis accourir tout le village. Je n'attendis pas que le ciel fût éclairci: le baron devait arriver le soir même. Je louai un cheval, j'empruntai un manteau, et je courus à Toulon m'assurer d'une voiture fermée pour conduire mon vieux ami à Tamaris par la route qui longe la rade de la Seyne; la houle lui eût rendu le trajet par mer trop pénible.
Le baron, aussitôt qu'il m'eut serré dans ses bras, me regarda attentivement.
—Qu'as-tu? me dit-il. Tu es malade?
—Nullement, mon ami.
—Mais si! Tu es très-changé. D'où sors-tu?
—Je viens de passer trois nuits dans un mauvais gîte et de faire quatre lieues sur un mauvais cheval, par un très-mauvais temps; voilà tout.
Il dut se contenter de ma réponse; mais je vis que, durant tout le trajet, il m'examinait avec une sollicitude insolite. Il faut croire que ma figure était effectivement très-altérée. Je le conduisis jusqu'à la porte de la marquise, et, ne voulant point gêner leurs premiers épanchements, je courus à la maison Caire pour faire allumer les cheminées et préparer les lits; mais madame d'Elmeval avait pensé à tout: elle était venue dix fois dans le jour malgré le mauvais temps. Les appartements étaient propres et bien chauffés. Ma chambre, dont je ne m'étais pas occupé le moins du monde, comptant ne passer là qu'un ou deux jours, était arrangée avec autant de soin que celle du baron. Une cuisinière et un domestique avaient été engagés. Le dîner était prêt, le baron n'avait plus qu'à mettre ses pantoufles pour être chez lui. De grands rameaux de bruyère blanche et de tamaris exotique embaumaient, le salon. Je retournai à la villa Tamaris pour prendre le baron, qui avait faim, et qui, ne voulant pas se séparer sitôt de la marquise, l'avait décidée à venir dîner chez lui avec Paul.
Les trois bastides Tamaris, Caire et Pasquali se touchaient par leurs enclos, et, quand je disenclos,c'est faute d'un mot pour désigner ces terrains qui ne sont ni parcs ni jardins, et qu'aucune clôture ne sépare. En cinq minutes, nous pouvions communiquer les uns avec les autres. Quelle heureuse vie, si le souvenir de la Florade ne m'en eût fait redouter la durée!
Je croyais un peu rêver en dînant avec la marquise et le baron, dans une salle chaude et bien éclairée, au sortir de ce triste gîte de Turris, où j'avais fait de si durs retours sur moi-même; mais je m'étais préparé au péril, et je ne pouvais plus oublier qu'il fallait fuir. Ni la marquise ni le baron n'étaient préparés à ma résolution, et j'étais en tiers dans tous leurs projets de doux voisinage et de promenades. Je ne crus pas devoir les détromper encore. Je comptais inventer une lettre de mes parents et partir sans annoncer que je ne reviendrais pas.
La marquise remarqua aussi que j'avais l'air souffrant: elle m'interrogea plusieurs fois avec intérêt, et il me sembla qu'elle aussi était changée. Sa figure et ses manières n'étaient plus aussi confiantes, ou bien quelque chose avait altéré son calme élyséen. Il n'y paraissait pas avec le baron, pour qui elle était d'une touchante coquetterie de cœur; mais avec moi elle n'était plus la même. Plus affectueuse peut-être, elle me semblait avoir moins d'abandon. Il y avait comme un secret entre elle et moi. Il me vint des frissons en dînant, et, après le dîner, je sentis un grand mal de tête; cependant je n'en parlai pas. Je voulus attendre le moment où elle se retirerait, afin de la reconduire, de tenir le parapluie, s'il pleuvait encore, ou de porter Paul, si les bras manquaient. J'étais complétement détaché de toute espérance et me croyais débarrassé de tout vain désir; mais je sentais bien que je l'aimais toujours autant, cette femme parfaite, et que lui épargner une souffrance, une inquiétude, une fatigue quelconque, serait toujours un besoin et une satisfaction pour mon âme.
Quand je l'eus ramenée chez elle et que j'eus confié le baron aux soins de Gaspard, son fidèle valet de chambre, je m'aperçus de la fièvre qui faisait claquer mes dents, et je tombai sur mon lit comme une pierre tombe de la falaise dans la mer. Je fus malade. J'avais pris une fluxion de poitrine au Coudon ou à Turris. Je ne pus recouvrer mes esprits qu'au bout de huit jours, et je me sentis alors trop faible pour sortir de mon lit; mais je me vis admirablement soigné: le baron ne me quittait presque pas; la marquise et Pasquali venaient tous les jours et restaient plusieurs heures. La Florade venait aussi souvent que le lui permettait son service. Un excellent médecin, le docteur A..., de Toulon, m'avait traité parfaitement. M. Aubanel, sa femme et sa belle-sœur, deux femmes charmantes et pleines de bonté, s'étaient aussi intéressés à moi. Les serviteurs étaient bons et dévoués. Le vieux Gaspard, qui m'aimait comme un fils pour avoir sauvé son maître, pleurait de joie en me voyant sauvé. Je n'aurais pas été mieux choyé dans ma propre famille.
Comme, après des insomnies agitées dont je ne m'étais pas rendu compte, j'éprouvais un grand besoin de sommeil, on se tenait dans une pièce voisine dont on avait fait une espèce de parloir, et, quand je commençai à observer et à comprendre, je vis avec attendrissement que la marquise apportait là son ouvrage, ses livres, son enfant, et qu'une grande partie de la journée m'était consacrée de moitié avec le baron. Elle lui faisait la lecture; lui ensuite donnait à Paul de bonnes et sérieuses leçons. Le baron était grand latiniste, très-érudit, très-patient et très-clair dans son enseignement. Il avait fait lui-même l'éducation d'un neveu charmant qu'il avait eu la douleur de perdre. Il prétendait, sinon faire celle de Paul, du moins la commencer et la continuer autant que les circonstances le permettraient. Cela venait très à propos, car j'avais échoué dans mes tentatives pour amener là un précepteur digne de sa tâche. Cependant ni les lectures ni les leçons n'empêchaient qu'à chaque instant on n'entrât dans ma chambre. Chacun tour à tour venait me faire boire ou s'assurer de l'égalité de température autour de moi. Le gentil Paul réclamait souvent l'office de garde-malade, car il n'avait pas encore une grande soif d'études classiques.
Quand je fus en état de causer, chacun vint passer une heure avec moi. Pasquali tenait plus longtemps la place dans la journée, disant aux autres qu'ils eussent à travailler sans s'inquiéter de lui, qui n'avait rien à faire. L'excellent homme, en me sacrifiant sa pipe et son batelet, faisait pourtant une grande chose. Enfin je pus me lever et vivre un peu au salon avec ces généreux amis. Il m'était prescrit et je sentais bien devoir de prescrire à moi-même de ne pas m'exposer à l'air extérieur avant une semaine encore: le temps passant du mistral au vent d'est et réciproquement avec opiniâtreté, la chaleur du printemps ne se faisait pas. J'étais très-calme, soit que la maladie m'eût beaucoup affaibli, soit que le sacrifice de ma passion fût accompli sérieusement; je voyais la marquise sans trouble pénible et je lui parlais sans effort. J'avais pourtant lieu de m'étonner de ce que, par le menu, on m'avait appris.
Durant ces trois semaines qui venaient de s'écouler, mademoiselle Roque avait fréquenté assez régulièrement la marquise. La Florade ne s'était pas présenté chez cette dernière; mais on s'était rencontré chez Pasquali d'abord, chez le baron ensuite; car, le lieutenant étant venu me voir durant la période la plus grave de ma maladie, mon vieux ami l'avait accueilli paternellement et engagé à revenir le plus souvent possible. La Florade plaisait au baron: à qui ne plaisait-il pas? Il savait mettre tout son cœur sur sa figure et dans sa parole. On m'expliquait tout cela du ton le plus naturel; mais il y avait quelque chose qu'on ne disait pas et que je n'osais pas demander: c'était le résultat de la conférence entre la marquise et la Florade par rapport à mademoiselle Roque. A quoi s'était-on arrêté? Quelles relations existaient maintenant entre ces trois personnages? Je me décidai enfin, tout en affectant plus de désintéressement que je n'en éprouvais, à interroger le baron.
—J'ai à te confier, répondit-il, un secret qui te concerne indirectement. Mademoiselle Roque n'est mademoiselle Roque que sur les registres de l'état civil de Marseille, où elle est née avant que sa mère eût jamais vu M. Roque. Comme elle est bien et dûment reconnue, il n'y a pas à y revenir; mais son véritable père pourrait bien être celui de ton ami la Florade.
—Quelle histoire est-ce là? m'écriai-je; la Florade serait le frère de Nama?
—Histoire ou roman, reprit le baron, la Florade paraît convaincu du fait.
—Mais où a-t-il pêché ce renseignement inattendu?
—Il assure qu'un vieux ami de sa famille, averti de ses visites à la bastide Roque, lui a dit ce que je te rapporte. Une des femmes du commerçant asiatique établi pendant deux ans à Marseille avait eu des relations avec le père de la Florade, capitaine marchand au long cours. Une autre femme, ou la même femme, voyant qu'en France elle était libre de par la loi, s'est enfuie avec Roque. Il y a donc présomption, et dans le doute abstiens-toi, dit le proverbe. Voilà ce que ton ami le lieutenant a répondu à la marquise, lorsqu'elle a tâché de l'amener à épouser sa protégée, et il lui a démontré qu'il était urgent de détruire en elle, par la crainte d'un inceste, une passion qui n'était et ne pouvait jamais être partagée.
—Ainsi la Florade, auteur de cette fabuleuse aventure, vous en a faits les éditeurs responsables auprès de mademoiselle Roque?
—Ah çà! reprit le baron étonné, tu le crois donc capable d'avoir inventé cette histoire pour les besoins de sa cause?
Je l'en croyais fort capable, mais je me méfiai de ma méfiance. Je craignis d'être influencé à mon insu par l'ancienne jalousie et de retirer à la Florade l'estime de la marquise et du baron, qu'après tout il méritait peut-être encore. Je réfléchis un instant, et je conclus tout haut à la possibilité, sinon à la probabilité du fait; mais je ne pus me défendre d'exprimer quelque étonnement sur la facilité avec laquelle on s'était prêté à donner pour certaine à mademoiselle Roque une simple éventualité. Le motif était bon assurément; néanmoins avait-on le droit de jouer ainsi en quelque sorte avec la certitude dans une chose aussi grave qu'une histoire de famille?
—Mon cher enfant, répondit le baron, tu dis là ce que disait la marquise. Elle a même beaucoup hésité à se laisser persuader; mais, Pasquali aidant, j'ai cru devoir appuyer le raisonnement de la Florade. Je regarde mademoiselle Roque comme un enfant qu'il faut sauver, et tu sais qu'avec les enfants on ne se gêne pas beaucoup pour arranger la vérité. Si tu avais à arracher une dent au petit Paul, tu lui promettrais de ne pas le faire souffrir.
—Non, je lui persuaderais d'avoir un peu de courage, et je crois que madame d'Elmeval eût pu faire l'éducation morale de Nama.
—Elle la fera, sois tranquille; mais il fallait aller au plus pressé et l'empêcher de mourir.
—En était-elle là?
—Le médecin était inquiet de cette maladie sans nom qui ne la maigrissait pas et qui avait son siége dans le cerveau. Quand elle sera guérie et forte, si elle le devient, il sera temps de la détromper. La marquise s'est laissée attendrir par la pitié que cette fille lui inspire, et, grâce à la complaisante crédulité de Nama, elle a pu se dispenser de l'espèce de mensonge qui lui coûtait tant. A peine lui a-t-on eu dit que sa mère étaitveuvede la Florade père avant de connaître M. Roque, qu'elle a tout accepté sans questions et presque sans étonnement. «Je vois pourquoi, a-t-elle dit, la Florade est venu me voir aussitôt la mort de M. Roque, et pourquoi tout de suite j'ai senti que je l'aimais.»
—Allah est grand, répondis-je, et la Florade est son prophète! Tout est pour le mieux, puisque vous êtes tous contents, même la crédule Nama.
—La crédule Nama est enchantée. On s'attendait à une grande émotion de sa part: eh bien, il n'y a eu chez elle qu'un grand sentiment de joie. Cette fille est si calme, et, disons-le à sa louange, si naturellement chaste, qu'elle n'a senti aucune terreur, aucun remords de mélodrame. «Je suis bien heureuse! a-t-elle dit; je pourrai l'aimer toujours, et je ne croirai plus à présent qu'il ne peut pas m'aimer. Je le verrai quand il pourra venir, et, quand il ne le pourra pas, je ne serai ni inquiète ni fâchée. Je quitterai la bastide Roque quand il voudra, j'irai où il me dira d'aller, j'épouserai celui qu'il me commandera d'aimer. Il est mon chef et mon maître, et j'en remercie Dieu.» Ils se sont donc revus chez moi et se sont fraternellement embrassés sous nos yeux. Mademoiselle Roque quitte son affreuse maison; elle va demeurer à Tamaris avec la marquise, qui se charge de son présent et de son avenir.
—Dès lors, répondis-je, je retire mes objections, habitué que je suis à croire que vous ne pouvez pas vous tromper.
Et je parlai d'autre chose.
Je songeais toujours à m'en aller, non plus pour fuir un danger que je regardais comme surmonté, mais pour revoir ma famille, dont j'étais séparé depuis deux ans, et pour entrer dans l'humble carrière à laquelle je me destinais. Je voyais le baron parfaitement guéri, et même beaucoup plus fort que moi pour le moment. Je lui parlai de mon prochain départ.
—Ton prochain départ n'aura pas lieu avant un mois, répondit-il. S'il fait froid ici en avril, c'est bien pis en Auvergne. Tes parents, qui ont su ta maladie en même temps que ta guérison, m'écrivent de te garder le plus possible. Ils sont encore en pleine neige, mais ils se portent bien; ils n'ont plus de sujet d'inquiétude; l'héritage de Roque, que tu as liquidé, leur permet d'attendre les fruits de ton travail et ton entier rétablissement.
Je dus me soumettre, et l'apaisement du mistral me permit enfin de sortir. Il me tardait de reprendre mes forces et de ne plus retenir le baron, qui s'obstinait à ne pas me laisser seul. Je montai lentement la petite colline, appuyé sur le noble vieillard que tant de fois j'avais soutenu et porté dans mes bras, et je revis madame d'Elmeval dans sa bastide de Tamaris. Je la voyais mieux là que partout ailleurs. Quelque naturelle qu'elle soit, une femme d'un caractère sérieux est toujours plus elle-même quand elle est chez elle, au milieu de ses occupations intimes. Il me sembla que je la retrouvais après une séparation, et qu'elle reprenait avec moi tout l'abandon de ses manières, toute la confiance de son cœur. Je ne me permis aucune question sur ce qui s'était passé au sujet de mademoiselle Roque. Je la vis très-calme et très-heureuse auprès de la marquise. J'appris qu'on allait démolir la bastide Roque, racheter la part de terrain que j'avais vendue, et chercher sur cet emplacement un site agréable pour bâtir une nouvelle habitation. Le baron et la marquise se cotisaient à l'insu de Nama, et sans souffrir qu'elle vendît un seul de ses étranges et précieux joyaux, pour lui créer une retraite saine et riante dans sa propriété reconstituée.
—Je ne suis pas étonné de ce que vous faites-là, dis-je à madame d'Elmeval; ce que j'admire, c'est la délicatesse que vous mettez à tromper cette pauvre ignorante sur ses véritables ressources, pour ne pas l'humilier.
—J'aime à croire, répondit-elle, que Nama ne serait pas humiliée d'être aimée. Elle est si près des idées de l'âge d'or, que je n'agis pas avec elle comme avec une autre; mais elle pleurerait peut-être sa vieille bastide, et nous ne voulons pas la consulter. Nous n'avons pas pu lui persuader que M. Roque n'était pas son père, et même nous n'avons guère insisté là-dessus en voyant qu'elle faisait tout à fait fausse route et supposait la Florade fils de M. Roque. Comment cela s'arrange dans sa cervelle, nous l'ignorons et nous ne voulons pas trop le savoir, dans la crainte de l'éclairer ... car, au fond M. la Florade s'est moqué de nous, n'est-ce pas?
—Mais ... je n'en sais absolument rien, répondis-je.
—Moi, je le crois. N'importe; Nama est guérie. Il s'agissait de la sauver, et j'ai consenti à être dupe.
Je ne sais pourquoi le baron, avec qui je reprenais peu à peu mes douces causeries de la veillée, me dit tout à coup ce soir-là:
—Est-ce que je ne t'ai jamais raconté l'histoire de la marquise?
—Jamais, lui répondis-je. Vous m'aviez dit plusieurs fois, en me la citant comme la plus parfaite parmi les femmes que vous estimiez beaucoup, qu'elle était fort à plaindre et armée d'un grand courage. Son mari vivait alors. En Italie, vous avez appris qu'elle était veuve, et vous avez dit: «Ma foi, je ne le regrette pas pour elle.» Depuis, nous n'avons rien dit qui portât sur son passé. Je ne me serais pas permis la moindre curiosité, et même en ce moment je ne voudrais pas être initié sans sa permission....
—J'ai la permission, reprit le baron. Son histoire tient en peu de mots, la voici:
»Elle avait déjà vingt ans quand elle s'est mariée. Jusque-là, elle n'avait pas voulu songer à quitter son père, le général de T..., toujours malade et souffrant de violentes douleurs par suite de ses blessures. Sa mère ne valait rien, et, quand je dis rien, tu sais que c'est beaucoup dire. Je ne suis pas intolérant, et, tout vieux garçon que je suis, je plains beaucoup la situation faite aux femmes du monde par l'immorale hypocrisie des temps où j'ai vécu. Celle dont je te parle rendait sa fille si malheureuse, que le mariage s'offrit à elle comme un refuge.
»C'est là une mauvaise position pour faire un très-bon choix. On est moins difficile qu'on ne le serait, si on était moins pressé d'en finir. Parmi les gens dont sa mère s'entourait, elle avisa le plus âgé, le marquis d'Elmeval, un homme charmant d'esprit et de manières, qui avait fait beaucoup de folies, mais qui était devenu hypocrite et ambitieux avec les ans et les circonstances, et qui épris d'elle assurément, la sachant riche et la voyant vertueuse, sut lui persuader qu'il était le meilleur et le plus corrigé des hommes. Habituée à soigner un vieillard, la pauvre Yvonne ne s'effraya pas de l'idée que son mari serait aussi un vieillard avant qu'elle eût fini d'être jeune. Elle trouvait dans l'entourage de sa mère les jeunes gens insupportables de sottise et de nullité, et elle avait raison. Elle crut trouver du sérieux dans l'aimable causerie du marquis. Il eut à son service toutes les belles et bonnes idées dont elle s'était nourrie avec son père, qui était un homme de mérite. Et puis une jeune fille ne se doute guère de ce que peut être un homme dépravé. Bref, en croyant faire le plus raisonnable des mariages, elle fit la plus grande des folies.
»J'étais absent alors, je voyageais avec ce cher neveu que j'ai perdu, et dont la santé m'inquiétait déjà beaucoup; je sus le mariage d'Yvonne trop tard pour l'empêcher.
»Le marquis d'Elmeval, que je te présente non pas comme un homme odieux, mais comme un esprit faussé et un cœur usé sans ressources, s'était peut-être flatté d'aimer sérieusement sa femme; mais il n'en vint pas à bout. Il était trop tard pour qu'il pût se passer d'une vie d'excitation et de plaisirs déréglés. La chasteté d'Yvonne l'étonna sans le charmer: il la vit si incorruptible, qu'il n'osa pas y porter atteinte; d'ailleurs, il était trop fin pour chercher à démoraliser cette jeunesse destinée à survivre à la sienne. Il s'ennuya de la pureté de la vie conjugale; je crois aussi qu'il fut très-piqué, lui qui avait encore des prétentions, de ne pas inspirer de passion à cette jeune femme qui le traitait avec un respect filial. Il ne se fâcha ni ne se plaignit; mais, au bout d'un an, il y avait scission absolue dans leur intimité, et il courait de plus belle les amusements qui ne rajeunissent pas.
»Yvonne se vit délaissée sans y rien comprendre. Elle était mère et se croyait à l'abri du chagrin; toute l'énergie de ses affections s'était concentrée sur cet unique enfant. Elle eût voulu l'emporter à la campagne et lui consacrer tous les instants de sa vie; mais le marquis haïssait la campagne, et, comme il nourrissait l'espoir d'une haute position, il tenait à ce que son salon ne désemplît pas. Il trouvait que sa femme en faisait parfaitement les honneurs, et lui permettait ainsi de mener de front ses intérêts et ses plaisirs. La révolution de février le surprit au milieu de ses rêves et lui porta un coup mortel. Il perdit tout à coup l'énergie factice qui avait soutenu son activité. Il essaya d'être républicain sans conviction; il perdit la tête, il tomba malade, et du jour au lendemain le vieux beau devint un vieux laid, cacochyme, irrité, quinteux, despote insupportable, maniaque, malheureux, et voulant que personne ne fût plus heureux que lui. C'est la fin de ces hommes qui n'ont pas assez de cœur pour faire pardonner leurs vices; mais ces fins-là ne finissent pas toujours assez vite; le marquis a langui plus de six ans sans pouvoir ni vivre ni mourir. Sa femme a tout supporté avec un dévouement et une patience inaltérables. En dépit de ses efforts pour se rattacher au gouvernement nouveau, le marquis s'est vu abandonné de tous ceux qu'il avait caressés tour à tour sous les deux régimes précédents. Il s'est acharné à ne pas quitter Paris, espérant être quelque chose, avoir une influence quelconque, jusqu'à son dernier souffle de vie. Malgré les soins de la marquise pour lui conserver quelques relations capables de le distraire, comme il n'avait jamais eu d'amis sérieux, la solitude s'est faite autour de lui, et, quand cet homme riche et bien né s'est éteint au milieu des agitations politiques d'un règne nouveau, personne ne s'en est aperçu.
»Ceci t'explique comment la marquise, n'ayant plus de son côté aucun proche parent et ne trouvant, dans la famille en partie éteinte de son vieux mari, aucun appui et aucun obstacle, a pu mettre ordre à ses affaires, quitter un monde qui se disloquait sans songer à elle, et venir ici achever son deuil avec le désir et le projet de se retirer tout à fait dans une vie d'entière liberté maternelle.
Après ce récit, le baron me parla de l'avenir de la marquise avec un épanchement complet, et je me prêtai à ces confidences de manière à le confirmer dans l'opinion d'un entier désintéressement de ma part. On se rappelle qu'en lui écrivant de longues lettres, où je lui parlais d'agitations intérieures et de victoires remportées sur moi-même, je ne lui avais fait pressentir en aucune façon que la marquise pût m'inspirer jamais une folle passion; c'est à ce point qu'il avait accusé en lui-même l'inoffensive beauté de mademoiselle Roque de porter le trouble dans mes esprits, et que depuis quelques jours seulement il en était dissuadé. Était-ce donc pour me sonder et m'observer sur un autre point qu'il me parlait ainsi, à cœur ouvert de madame d'Elmeval? Cet examen n'eût pas été d'accord avec la franchise nette et ferme de son caractère et de ses habitudes. Je dus croire qu'il s'abandonnait pour son compte au plaisir de penser tout haut à sa jeune et digne amie.
—Son avenir me préoccupe beaucoup, disait-il. Voilà une femme adorable qui n'a pas connu l'amour. Elle a cru trouver l'amitié dans le mariage; elle n'y a même pas trouvé ce sentiment d'estime qui, dans le cœur d'une femme vertueuse, ne remplace pas l'amour, mais amortit respectueusement l'absence d'une vive affection. Elle a contemplé pendant près de dix ans l'égoïsme grimaçant ses vilaines souffrances à son côté, et la voici dans toute sa floraison de santé morale et physique, cette belle Ariane, délivrée du monstre! Où est le Thésée qu'elle voudra suivre? En connais-tu un qui soit digne d'elle?
—Non; et vous?
—Qui sait? Je cherche! Si j'avais seulement quarante ans de moins et la figure que je n'ai jamais eue, je ne chercherais pas longtemps. Je serais sûr de l'aimer tant et si bien, qu'elle serait la plus heureuse des femmes; mais je suis venu trop tôt ou elle est venue trop tard. Il est rare que les âmes se rencontrent dans cette vie à l'heure propice et sous les dehors qu'il faudrait. Elle est certainement la seule femme que j'aurais pu aimer et pour qui j'aurais sacrifié sans regret mes études et mes habitudes. Malheureusement, j'ai toujours été laid comme un singe, et, quand même j'aurais eu la jeunesse, je n'aurais pas eu le prestige. Au moins le marquis avait encore une jolie figure à cinquante-cinq ans; mais avec sa figure je n'aurais pas été plus avancé. Jamais je ne me serais contenté de l'amitié d'une femme comme Yvonne. N'es-tu pas étonné qu'elle n'inspire pas quelque grande passion, que quelque enragé sans espoir ne l'ait pas suivie et ne rôde pas la nuit sous son balcon?
—On n'est pas enragé quand on n'a pas le moindre espoir, répondis-je, et, d'ailleurs, les hommes de ce temps-ci se piquent de n'avoir plus de jeunesse. L'amour est passé de mode, il tend à disparaître, comme tout ce que l'hypocrisie change en vice, ou la cupidité en calcul.
—Eh bien, voyons, reprit le baron après une pause, qu'est-ce que tu penses de ce la Florade, qui érige en principe l'amour avant tout et au-dessus de tout?
—Mon ami, répondis-je avec le calme d'un homme qui se réveille dans une autre vie après avoir rompu avec toutes les joies de la terre, parlez-moi ouvertement. La Florade est épris de la marquise, je le sais; la marquise songe à se remarier, cela doit être, et vous n'êtes pas éloigné de protéger la Florade? Voilà pourquoi vous m'interrogez.
—Il n'y a de certain que le premier point, dit le baron. Quant au second, je n'en sais rien; quant au troisième, je te consulte, et ton opinion fera la mienne.
Cette fois, je ne devais point être arrêté par un vain scrupule. J'avais un devoir trop sérieux à remplir; je rappelai au baron le portrait bien fidèle que, sans le nommer, je lui avais tracé de la Florade dans mes lettres. Je soumis à son jugement le bien et le mal que je pensais de son caractère, je lui racontai l'histoire de la Zinovèse et plusieurs autres qui m'avaient été dites à bord dela Bretagneet à Hyères. Selon la chronique, la Florade avait plu à beaucoup de femmes, et ne s'était abstenu d'aucune; il avait des victimes éplorées sur tous les rivages de l'Océan et de la Méditerranée. Les maris cachaient leurs femmes, et les pères leurs filles à son approche. Tout cela, dans le pays de l'exagération, était exagéré sans nul doute; mais il n'en ressortait pas moins une légèreté de conduite et une facilité d'embrasement qui me paraissait à redouter dans le mariage, ou une mobilité d'imagination qui, à mes yeux, contrastait péniblement avec la dignité et la pureté de cœur d'une femme comme la marquise.
—Tu as raison, tu as raison! répondit le baron, il n'y faut point du tout penser.
Cela était facile à dire; mais qui nous prouvait que la marquise n'y avait point pensé déjà? Je n'osai pas émettre ce doute; il ne m'appartenait pas de veiller sur cette femme et d'épier les secrets de sa méditation. Pourtant j'exprimai au baron mon étonnement sur un point capital. La Florade était sans fortune, presque sans nom; bon et brave officier sans doute, mais trop jeune encore pour avoir une grande consistance assurée dans l'avenir. D'où vient que le baron n'avait pas été frappé tout d'abord de la disproportionnés convenances?
—Pour ce qui est de cela, répondit-il, je connais la marquise, et je sais qu'elle ne s'y arrêterait pas un instant, si elle rencontrait un homme de mérite qui l'aimât véritablement. Je sais bien qu'elle devra y prendre garde, sa position peut tenter un ambitieux; mais, si Dieu me prête vie, et qu'elle ne s'éloigne pas de moi malgré moi, j'y veillerai cette fois!... Quant à elle, je trouve qu'elle a bien le droit de ne pas demander autre chose à un homme d'honneur qu'un dévouement absolu et durable, et elle fera bien de ne pas le prendre plus âgé qu'elle. Elle a bien été assez garde-malade. Il est temps qu'elle trouve un cœur jeune pour l'adorer et un bras solide pour la soutenir.
—Mais le monde?
—Le monde est partout pour les bons esprits. On se trouve tout aussi bien entouré par ce qu'on appelle les petites gens que par les grands, quand ces petites gens ont de l'âme et du jugement. Or, dans le cours de ma vie de soixante et douze ans, j'ai pu m'assurer d'un fait, c'est qu'il n'y a pas de classe privilégiée dans les règlements de là-haut. La sagesse et la bonté tombent partout du ciel, comme le soleil sur les plantes, et dans tous les terrains de la plaine, à tous les étages de la montagne, il y a des ombres malsaines, des insectes nuisibles, des oiseaux voraces qui détruisent la graine malade ou errante à côté de la graine qui s'enfonce et prospère. Tu m'as toujours vu rechercher avec le même intérêt des personnes placées très-haut et d'autres placées très-bas sur l'échelle sociale. C'est que moi, l'homme des habitudes régulières et le défenseur des choses normales, je n'ai rien trouvé dans ma provision d'expérience qui me fît priser ou chérir une classe plus ou moins qu'une autre classe. Croire que, pour être aimé et compris, il faut des gens qualifiés, décorés, vêtus, dressés de telle ou telle façon, est le plus vain des préjugés. Je trouverais ridicule un républicain qui ne pourrait supporter que des gens en blouse, et tout aussi ridicule un aristocrate qui se trouverait mal à l'aise et déplacé au milieu des blouses. Sous ce rapport, la marquise pense absolument comme ton vieux ami. Elle ne s'ennuie et ne se déplaît qu'avec les sots et les prétentieux, quelle que soit leur livrée. Elle s'intéresse et s'épanche avec quiconque a du cœur et de la raison.
—Et son fils? repris-je.
—Son fils ne perdra rien à penser comme elle, et, comme à sa majorité il pourra vivre à sa guise, grâce à son sexe et à sa fortune indépendante, s'il lui plaît de retourner au grand monde, il y portera de meilleures idées et de meilleurs sentiments que ceux que lui eût inspirés monsieur son père.
—Parce que vous supposez que le second mari de sa mère sera un homme de mérite, qui la secondera dignement dans cette éducation, qui l'aimera, lui, qui le rendra heureux, qui ne sera pas jaloux de la passion maternelle, qui ne lui préférera pas ses propres enfants.... Ah! que de devoirs sacrés pour un homme de bien! Mais que les hommes de bien sont rares!
—C'est parce qu'ils sont rares que, si on en rencontre un, il faut ne pas hésiter à le choisir, fût-il le plus pauvre et le plus obscur des hommes. Voilà le conseil que je donnerai à la marquise le jour où elle me consultera.
Cet entretien avec le baron me fit du mal. J'y rêvai toute la nuit, et il me sembla voir en lui une secrète intention d'encourager un rêve de bonheur qu'il avait deviné en moi, ou qu'il cherchait à y faire naître. Et puis je m'épouvantai de ma présomption, et je recommençai à trembler que la Florade ne fût aimé.
Deux jours plus tard, comme, après une nouvelle froidure, le temps était redevenu superbe, Marescat vint nous chercher avec deux voitures pour nous mener tous à la promenade. La marquise connaissait déjà presque tous les beaux sites des environs, et elle nous fit conduire aux grès de Sainte-Anne, au delà des gorges d'Ollioules, dans une gorge de montagnes qu'elle avait découverte. Les abords en sont pourtant très-fréquentés, puisque la route de Marseille passe tout auprès des derniers mamelons de cette chaîne. Les voyageurs ont pu remarquer et les itinéraires signalent une ou deux buttes de forme singulière qu'on prendrait, disent les derniers, pour de gigantesques œufs blancs amoncelés. Ce sont des amas d'un sable très-légèrement cohérent, qu'une croûte plus ferme a maintenus en boules pétries et mêlées ensemble à leur base. On commence à exploiter ces sablières pour la verrerie[1]et on les aura bientôt détruites, sans égard pour l'intérêt géologique; mais ce qui subsistera, ce qui est beaucoup plus intéressant et nullement connu, c'est le puissant rempart de grès friable qui, au temps des grands accidents terrestres, s'est redressé au delà de ces buttes, qui n'en sont que les derniers remous détachés. Ce rempart ou plutôt cet amas de sable, de deux à trois cents mètres d'élévation, semble s'être arrêté et coagulé entre deux remparts plus solides et plus anciens formés par un redressement calcaire, dernier pli des grands calcaires d'Ollioules. Un cataclysme postérieur ou une action lente a emporté une partie du sable et creusé une étroite et profonde vallée entre les deux parois de l'arête restée debout. Cette arête de grès tendre adossée au calcaire qu'elle empâte et cache en grande partie offre, sur un de ses flancs en particulier, les accidents les plus fantastiques; l'infiltration des pluies, par d'invisibles fissures, a creusé la roche en mille endroits, et des niches arrondies, tantôt en arcades surbaissées, soutenues par des piliers inégaux et trapus, tantôt en cellules profondes comme les alvéoles d'une ruche colossale, criblent la montagne du haut en bas à tous les plans, aussi bien sur les hautes parois que sur les grosses buttes détachées qui accidentent gracieusement les contours de la gorge.
Autour de ces buttes et le long de la muraille ébréchée que percent tout en haut des dents calcaires, le terrain s'est aplani et comme nivelé sous un détritus de sable fécond, et on s'y promène littéralement parmi des tapis de fleurs, sur des sentiers d'un sable fin, sec et blanc, que la pluie a formés avec ce mouvement fantaisiste dont la main de l'homme ne saurait égaler la souplesse. C'était la vraie promenade qui convenait au baron, dont le jarret était encore ferme, mais la respiration courte. Il pouvait donc errer là avec moi, convalescent, durant des heures entières, parmi tous ces gracieux méandres, à l'abri du vent et sous l'ombrage de la forêt qui remplit la gorge. Le long des buttes, les arbres clair-semés forment de charmants massifs où l'arbousier, toujours vert, domine, et où le soleil faisait tomber de grandes lumières chaudes et riantes sur les tapis bleus de l'aphyllanthe fleurie. C'était un jardin naturel d'une belle étendue et d'une grande variété d'aspects, les accidents bizarres de la montagne formant une suite de tableaux inattendus.
Le baron critiqua d'abord un peu la bizarrerie du site géologique, mais il fut promptement gagné par le charme de la végétation environnante et par la belle couleur de ces masses de grès, énormes blocs compactes dont la gangue durcie s'est couverte d'une mousse noirâtre. A mesure que nous avancions, la forêt devenait plus serrée et les formes de la montagne plus sauvages. On eût dit tantôt d'une ville inaccessible destinée à des êtres d'une nature inconnue, tantôt d'un amas confus d'ossements antédiluviens aux dimensions insensées. Ailleurs, c'était un écroulement effroyable avec des débris géants, plus loin une fantaisie d'architecture colossale appartenant à quelque race éteinte des temps fabuleux. Une de ces roches haut montée sur une sorte de piédestal informe, vue et éclairée d'une certaine façon, représentait une statue de lion fantastique assis au-dessus de la cime des pins et dominant de son impassibilité barbare la fraîcheur de l'oasis semée sur les ruines de son temple écroulé.
Les niches innombrables tournaient la tête au petit Paul, qui voulait grimper dans toutes. Elles sont pour la plupart inaccessibles. Quelques-unes ont servi de refuge aux bûcherons durant les pluies, et on y monte par des entaillures faites de main d'homme dans la roche. D'autres, à mi-côte ou sur le sommet des buttes, paraissent très-faciles à explorer; mais la mousse courte et adhérente, le mouvement arrondi des dômes sans aucune aspérité pour arrêter le pied, rendent l'escalade dangereuse. Après avoir examiné le terrain, je permis à l'enfant de se risquer pieds nus, avec Marescat, qui était prudent et paternel, sur une masse inclinée d'une grande étendue, où un sentier tracé dans la mousse était de plus indiqué par des croix entaillées dans le grès. Quand ils eurent disparu derrière une région un peu plus élevée, madame d'Elmeval fit contre fortune bon cœur; mais, lorsque Paul n'était plus sous ses yeux, elle devenait visiblement préoccupée. On s'assit sur les rochers et sur les fleurs pour attendre le retour de l'enfant bien-aimé, et mademoiselle Roque, qui commençait à savourer le charme de la vie au grand air, s'éloigna un peu pour explorer le ruisseau qui formait, au milieu du vallon, de ravissantes cascatelles.
Nous étions là depuis un quart d'heure, et la marquise interrogeait à chaque instant le sentier sans nous avouer son malaise, lorsqu'un cri de Nama la fit tressaillir. Elle fut debout avant que nous eussions levé la tête; mais l'attitude et la physionomie de mademoiselle Roque, qui était fort près de nous, sur une éminence, nous eurent bientôt rassurés. Elle voyait Paul avant nous, et agitait son mouchoir en signe de bienvenue. Mademoiselle Roque, bien qu'elle montrât beaucoup d'affection pour le petit Paul, n'était pas habituellement si démonstrative. Bientôt son cri de joie nous fut expliqué. Paul, riant et chantant, descendait la montagne sur les épaules de la Florade, qui nous le rapportait au pas gymnastique, et que le gros Marescat avait peine à suivre.
Comment s'était-il trouvé là? Quelle navigation aérienne avait fait aborder le lieutenant de marine au sommet de ces récifs terrestres pour recevoir à point nommé le fils de la marquiseà bordde ses épaules? Nama l'avait-elle averti secrètement de notre but de promenade? ou bien Pasquali par hasard? ou bien encore la marquise elle-même? Il n'y avait donc pas de solitude inconnue aux promeneurs toulonnais où l'on ne dût voir apparaître ce beau gymnaste et ce grand marcheur? Je me rappelai douloureusement la première promenade que j'avais faite avec madame d'Elmeval à la forêt et à la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde. Elle m'y avait donné rendez-vous; je devais l'y rencontrer par hasard: rien n'était plus innocent. La même simplicité de relations s'était-elle établie avec la Florade? Mais qui l'empêchait alors de partir ostensiblement avec nous? Cette apparition, qui ne surprit et ne troubla que moi, me fit sentir que j'avais toujours des frissons de fièvre.
Je regardai la marquise, qui me parut encore plus émue et plus charmée que mademoiselle Roque. Le retour de Paul, si impatiemment attendu, était-il l'unique cause du rayonnement de son regard? Tout à coup elle se troubla.
—Docteur, me dit-elle, cela me fait mal de voir votre ami courir sur ces roches glissantes! S'il tombait avec Paul! Criez-lui donc de s'arrêter.
Elle oubliait que j'avais encore de la peine à parler et qu'un cri me déchirait la poitrine. Je criai quand même et je courus au-devant de la Florade. J'étais si essoufflé du moindre effort, que je ne pus dire un mot; mais je lui fis ralentir le pas avec un geste d'autorité qu'il comprit.
—Est-ce que madame d'Elmeval est par là? osa-t-il répondre, quoiqu'il la vît fort bien.
Il mit Paul sur ses pieds, et, m'offrant son bras:
—Voyons, mon pauvre camarade, reprit-il avec un aplomb enjoué et affectueux, ça ne va donc pas encore? C'est un peu loin pour vous, cette promenade! Et puis il fait chaud!
—C'est Pasquali qui vous a dit où nous étions?
—Pasquali? Je l'ai rencontré à Ollioules, où il vous attend pour que vous le rameniez à la Seyne.
—Avec vous?
—Non, j'ai à Sainte-Anne une carriole. J'allais me promener à Évenos; mais ce que Pasquali m'a dit des grès de Sainte-Anne m'a donné envie de les voir. Je viens d'y grimper par le revers du côté du hameau. C'est très-curieux!
Nous arrivions auprès de la marquise. Il débita son récit avec assurance et baisa la main de Nama, qui baisa sa propre main aussitôt à la dérobée d'un air de respectueuse dévotion. Quel sentiment mixte cette fraternité fictive faisait-elle naître ou endormait-elle dans le cœur de la métisse? Je fus frappé, comme l'avait été le baron, de la chasteté de son attitude souriante et charmée; mais je ne m'en préoccupai qu'un instant. Il m'importait bien davantage d'étudier la marquise et la Florade. C'était la première fois que, depuis ma maladie, je les voyais ensemble.
La Florade faisait visiblement pour l'approcher des efforts d'audace extraordinaires. Il n'avait point l'usage du monde bien librement acquis; mais la tenue aisée et ferme du marin militaire remplaçait chez lui le convenu, et le remplaçait agréablement, je dois le dire. Il ne pouvait pas être gauche, quelque troublé qu'il fût intérieurement, et ce trouble se traduisait alors par un élan de précipitation heureuse et dévouée qui ajoutait à son charme naturel. Fort, agile, bien portant et bien trempé, jeune jusqu'au bout des ongles, expérimenté, sinon avec l'amour vrai, du moins avec la femme, il savait deviner et prévenir les moindres fantaisies, caresser les faiblesses, adorer les caprices, ne s'alarmer d'aucune froideur, ne se blesser d'aucun refus, croire toujours en lui-même, espérer toujours de la faiblesse du sexe, et se laisser manier comme un cheval ardent et docile qui frémit de joie au moindre appel de la volonté.
Tout ce que je dis là était résumé dans l'attitude de la Florade auprès de la marquise, et je devais le dire pour expliquer la persistance de son espoir devant la sérénité polie et froidement obligeante de l'accueil qui lui fut fait. Il eût voulu être grondé plutôt que reçu ainsi. Il fit son possible pour alarmer la marquise sur la manière gaillarde dont il avait porté l'enfant à travers les petits dangers de la montagne; il parla même de recommencer. Il eût donné l'univers pour un mot d'inquiétude ou de reproche qui lui eût permis de dire qu'avec Paul dans ses bras il pouvait marcher sur les eaux ou voler dans l'espace. Et il l'eût dit sans trop de danger de faire rire, car il l'eût dit avec cette ardeur de passion qui désarme; mais il ne put pas le dire: la marquise, soit finesse supérieure à la sienne, soit indifférence réelle, le tint constamment à cette distance où il est impossible de lancer une déclaration sous forme de métaphore.
Elle s'était levée pour partir; mais, avant tout le monde, elle remarqua que j'étais fatigué, et, se rasseyant:
—Le docteur a couru, dit-elle, c'était trop tôt! Donnons-lui le temps de se remettre.
La Florade n'était pas homme à mordre ses lèvres avec dépit. Il s'occupa de moi au contraire avec une sollicitude extrême. Il semblait dire à la marquise: «J'aime tout ce que vous aimez, en attendant que vous m'aimiez seul.» Il n'était pas invité à s'asseoir dans le groupe, il vint se percher près de moi pour me questionner sur ma toux, sur mes insomnies, de l'air le plus naturel et le plus affectueux. Et puis il trouva moyen de reconquérir le baron, qui était froid pour lui, en le prenant pour arbitre d'une discussion qui avait eu lieu entre les érudits du bord à propos d'un texte latin que, grâce à sa bonne étoile, il entendait dans le même sens que M. de la Rive. Et puis Paul, qui l'adorait, le retint au moment où il se voyait forcé de partir, et il eut des yeux d'aigle pour apercevoir un nid d'oiseau dans une crevasse de rocher. Il fit monter l'enfant debout sur son dos, afin qu'il pût y atteindre. Il tua d'un coup de talon, avec une adresse crâne, un serpent qui effrayait Nama. Il fit pour Paul une botte de fleurs, espérant que la marquise y puiserait, et sauta vingt fois le ruisseau sans être essoufflé ni en transpiration, et n'ayant pour tout indice de surexcitation que ses arcades sourcilières et ses paupières inférieures injectées d'un sang rose et pur. Je l'étudiais physiologiquement, et il me semblait impossible que cette gracieuse plénitude de vie ne fût pas un irrésistible aimant pour la femme la plus méfiante et la mieux gardée.
Il trouva moyen de nous suivre, ou plutôt de nous précéder jusqu'à Ollioules, faisant allonger son cheval de louage beaucoup mieux que Marescat ne pouvait activer ses vieilles bêtes, faisant ranger les autres voitures, les charrettes, les piétons, tout ce qui pouvait gêner ou inquiéter le trajet de la marquise sur cette route coupée d'angles de montagne et bordée de précipices. A Ollioules, il prit Pasquali dans sa carriole, afin de lui parler de la marquise, et aussi afin d'avoir occasion de la faire arrêter un peu plus loin, pour lui rendreson passager. Il ne manqua pas d'aller la saluer encore et de lui demander quel jour elle voulait choisir pour visiterla Bretagne.Il offrait son canot, ses hommes, son bras, sa tête, son cœur, tout cela dans un regard. Elle n'accepta et ne refusa rien. Elle était préoccupée. Cachait-elle ainsi une émotion secrète? Je fus étonné de voir le baron inviter la Florade à déjeuner pour le lendemain avec Pasquali.
—Oui, oui, cela t'étonne, me dit-il quand nous fûmes seuls en cabriolet, Pasquali étant monté avec Marescat sur le siége de la calèche; mais il faut te dire que les la Florade sont plus à craindre de loin que de près, et que j'aime mieux lui donner ses entrées franchement que de le voir rôder sous les fenêtres.
—Vous commencez donc à craindre....
—Pour le repos de la marquise? Non; mais un don Juan amoureux et sincère peut compromettre la réputation d'une femme par des étourderies, si on irrite sa passion. Et puis je ne veux pas qu'il aille s'imaginer qu'on enferme celle-ci et qu'on la surveille parce qu'on le craint. Demain, je le conduirai chez elle. Il ne la connaît pas assez, vois-tu; il s'imagine qu'on peut oser avec elle comme avec toutes les femmes, et que l'occasion seule lui manque. Selon moi, la véritable dignité d'une mère de famille n'est complète qu'à la condition de ne pas fuir devant ces prétendus dangers qui n'existent que dans les romans. Les romanciers, mon cher enfant, ne mettent pas volontiers en scène les femmes vraiment fortes; ils ont peur qu'on ne les trouve invraisemblables ou ennuyeuses. Le roman a besoin de drames et d'émotions, par conséquent de personnages qui s'y prêtent par nature et à tout prix; mais le roman est une convention, et l'art cesserait peut-être de nous sembler de l'art, s'il voulait être absolument gouverné comme la vie. Ici, nous sommes dans la réalité, mon ami, et nous ne souffrirons pas que M. la Florade nous jette dans le roman. Laissons-le venir, et nous verrons bien si ses prétentions survivront à un tête-à-tête avec la marquise.
—Vous avez fait part de vos idées sur ce point à madame d'Elmeval?
—Oui, et elle les approuve d'autant plus en ce moment, j'en suis sûr, que la Florade vient de nous montrer son audace.
—Prenez garde, mon ami, de vous exagérer la force de l'ennemi. La Florade est aisément guéri d'une passion par une passion nouvelle. Peut-être, si on avait la patience de reconduire poliment pendant quinze jours, serait-il consolé, ce qui vaudrait mieux que d'avoir été vaincu.
—Mais je tiens à ce qu'il soit vaincu, moi! répliqua le baron. J'y mets mon amour-propre d'ami enthousiaste de la marquise, et je me soucie fort peu que ton la Florade soit désolé ou non. Un homme de ce caractère peut souffrir, et on ne doit rien à celui qui s'embarrasse si peu de faire souffrir les autres.
Tout en parlant ainsi de la Florade, le baron avait peut-être un peu de dépit contre lui-même, et, pour faire comprendre ce mélange de bienveillance et d'antipathie, je dois esquisser, plus particulièrement que je ne l'ai encore fait, le caractère du baron.
Si la forme extérieure est généralement le moule ou le reflet de l'homme intérieur, il faut reconnaître pourtant un grand nombre d'exceptions, et à première vue le baron en était une. Il était petit, maigre et assez bien proportionné; mais sa figure, franchement laide, comme il le proclamait lui-même en toute occasion, faisait naître l'idée d'un esprit très-vulgaire et d'une âme sans élévation. Il avait les traits vagues, avortés pour ainsi dire, l'œil terne, le regard distrait, le sourire sans expression. Cela tenait à des excès de travail et à de longues veilles qui avaient fait arrêt de développement dans sa jeunesse. Plus tard, il avait lutté contre deux ou trois maladies graves avec un grand courage, une remarquable patience, et sans que l'activité de l'esprit parût en avoir souffert. Sa vie était donc le résultat de victoires remportées autant par sa volonté que par les secours de l'art, et sa figure annonçait une fatigue dont l'âme ne se souvenait plus, mais dont elle gardait l'empreinte ineffaçable.
Quand on connaissait le baron, quand on l'avait étudié à toute heure, on arrivait à découvrir dans sa physionomie terne le rayon de son esprit toujours vif et clair, l'énergie toujours soutenue de sa vitalité physique et artificielle, mais durable. Le sourire qui effleurait à peine ses lèvres flétries, le regard qui passait comme un éclair dans ses yeux myopes, avaient une grande signification et même un grand charme. Il fallait les saisir au vol, les deviner peut-être, ces rayons fugitifs du sentiment intérieur, car la contraction nerveuse les traduisait parfois d'une manière infidèle; mais, pour qui connaissait les trésors de dévouement et de bonté de cet homme rare, tout plaisait en lui, même sa laideur. Le baron n'était peut-être pas né avec de grandes facultés intellectuelles. Il avait plus d'aptitude que de mémoire, plus de déductions que d'inductions à son service. Il était en un mot de ces hommes qui, ne sentant pas en eux une spécialité pour les appeler et les aider, veulent étendre le cercle de leurs connaissances à tous les sujets. Il avait donc lutté contre son être intellectuel, comme il avait lutté contre son être physique, et, là aussi, il avait vaincu. Il était devenu ce qu'il voulait être, un homme très-instruit, pensant bien, jugeant tout avec un grand sens, et tirant de ses lumières le secret de son bonheur moral. Il était devenu philosophe pratique en étudiant l'histoire, éclectique dans la bonne acception du mot en examinant toutes les théories. L'enthousiasme, le feu sacré lui avaient toujours manqué; mais que de raison, de tolérance et de sécurité bienfaisante dans ces âmes où le jugement acquis s'appuie sur la bonté naturelle! Quel paternel refuge pour les âmes troublées! Quel appui solide et sûr pour les convictions généreuses!
En présence de la Florade, cette autre exception, cette antithèse vivante qui épuisait la vie en croyant la développer, le baron était indécis et troublé pour la première fois peut-être. Il avait envie de le condamner et de le haïr, il avait besoin de l'excuser et de l'aimer. J'ai eu souvent lieu d'observer ce combat intérieur que la Florade, sans l'expliquer, devinait fort bien instinctivement, et que je subissais moi-même sans m'en étonner et sans vouloir m'y soustraire.
La présentation à domicile eut lieu. La marquise se montra calme et bienveillante. La Florade fut plus réservé qu'il ne l'avait été la veille. Lui aussi sentait l'influence de ce milieu austère, de cet intérieur chaste où la maternité semblait veiller et ne pas craindre la surprise de ces voleurs du dehors dont parle l'Écriture. Au bout de cinq minutes, le baron prit mon bras pour aller voir Pasquali, et la Florade resta debout près du banc de coquillages où la marquise aimait à s'asseoir. A quelques pas de là, Paul jouait avec le petit âne; à dessein ou fortuitement, mademoiselle Roque était je ne sais où: la Florade pouvait parler.
Je ne sus rien par le baron de ce qui s'était passé. Il n'interrogeait jamais la marquise, et je comprenais bien cette exquise délicatesse du confesseur qui attend les confidences. La marquise ne parla point; mais, le lendemain, je vis la Florade chez Pasquali. Il était bouleversé, fiévreux, irritable.
—Voyons, docteur, me dit le bon et rond Pasquali, qui commençait à me tutoyer, viens donc m'aider à calmer cet animal-là! Sais-tu qu'il est jaloux de toi comme un tigre?
—Eh bien, oui, s'écria la Florade, moitié riant, moitié provoquant; je suis jaloux de toi, docteur endiablé!
—Il me tutoyait, lui, pour la première fois.
—Nous sommes ici dans le sanctuaire de la sincérité, dans la maison où l'on dit tout haut ce qu'on pense, et devant l'homme qui ne comprend rien aux artifices du langage, aux fausses convenances du monde. Nous voici deux marins, et toi, le savant, l'expérimenté, l'homme à grandes relations, tu es tout seul. Ta réserve ne tiendra pas contre notre besoin de vérité: nous te sommons, lui et moi, de la dire. Es-tu amoureux de la marquise?
Je répondis sèchement unnonbien articulé, et j'attendis la suite de l'assaut.
—S'il dit non, c'est non, reprit Pasquali en voyant le sourire de doute de la Florade. Le docteur est un homme, et, s'il dit non sans qu'on le croie, tu mérites une giffle, et c'est moi qui vais te la donner.
La Florade se mit à rire comme un homme habitué à ces paternelles menaces, et, me prenant la main avec une force convulsive:
—Je te crois, dit-il; mais donne-moi ta parole d'honneur.
—J'ai dit non, répondis-je, et je veux que cela suffise. Après?
—Oui, c'est juste, reprit la Florade. Eh bien, puisque tu n'aimes pas, tu n'es pas aimé?
—Cela va sans dire, observa Pasquali.
—Alors? dis-je à mon tour.
—Alors, s'écria la Florade, tu ne dis pas de mal de moi à la marquise?
—Je ne dis pas de mal de vous à la marquise en ce sens que, si j'ai eu occasion de parler de vos défauts, j'ai parlé beaucoup plus de vos qualités.
—Mais tu me hais ou tu me méprises! s'écria-t-il en me menaçant de son regard de feu; tu ne veux pas me tutoyer?
—Je t'aime et ne te méprise pas; je te plains souvent, je te blâme quelquefois. Qu'est-ce qu'il y a encore?
Il se jeta dans mes bras, et, pleurant comme un enfant:
—Ne me juge pas trop sévèrement, s'écria-t-il; ne dis pas au baron, quiluiredit tout, que je suis un Lovelace de bord, un don Juan de guinguette, un libertin, un sot, un étourdi, un homme sans cœur, sans conduite et sans cervelle. Je ne suis rien de tout cela, vois-tu! Je suis un bon garçon, un enfant, si tu veux. J'aime cette femme à en mourir, et elle ne m'aime pas, et je ne peux rien lui dire pour me faire aimer. Elle me fait peur, elle est plus qu'une femme pour moi; c'est une divinité ou un démon. Elle me glace et me pétrifie. Dès qu'elle a le dos tourné, je brûle, j'enrage, j'ai des torrents d'éloquence à mon service; mais, si personne ne m'aide, si je n'ai pas d'amis, de bons et vrais amis pour lui expliquer mon mutisme d'imbécile, pour lui dire que je ne vis plus, que je ne travaille plus, que je n'ai plus ma raison, que je suis capable de manquer à tous mes devoirs, de me faire casser la tête pour un mot, enfin que je suis digne de pitié et hors de moi, jamais elle ne saura que je l'aime!
—Alors voici la question, répondis-je, ému de son désespoir, mais non convaincu par son raisonnement: il faut que le baron, Pasquali ou moi, nous nous chargions de faire ta déclaration? Est-ce sérieusement que tu nous demandes de jouer un pareil rôle?