LA BAGUE AU DOIGT

MmeNavarin pénétra dans l’étude. MeCoypot reconduisait un client ; il la fit aussitôt entrer, dans son cabinet, en s’inclinant.

Elle connaissait la pièce : les cartons verts, le bureau acajou, dont un éclat, sur le côté, était parti, et le fauteuil en reps vert, aux bras raides, qu’elle combla de sa ronde ampleur.

MeCoypot la considérait avec le sourire de complicité polie qu’autorise, en province, la connaissance qu’on a, depuis de longues années, des affaires de son prochain. Il avait dressé le contrat de mariage de demoiselle Sidonie Brouatte avec le sieur Navarin, gros fermier rougeaud, coureur et pochard. Il avait procédé à l’exécution du testament du dit, mort d’un coup de sang, après une orgie. Maintenant, il donnait des conseils d’affaires à la veuve.

Il la complimenta :

— Vous avez une mine excellente, et les joues en fleur comme les pêches de vos espaliers.

Sa bouche était papelarde, avec un retroussis de malice tourangelle : il avait le profil rasé de Louis XI, et le regard fin. Sous ses airs de sacristain, il aimait la poularde rôtie à point, les contes lestes et aussi, disait-on, sa servante Thérésine, belle fille râblée aux cheveux roux.

MmeNavarin répondit ;

— Je ne me porte pas mal, sauf que j’ai mes « bouffées ».

Oui, après le repas, il lui montait des chaleurs aux joues, et son sang lui bouillait par tout le corps.

Il demanda, comme d’habitude ;

— Et que faites-vous ?

— Je me purge.

Il approuva, goûtant cette franchise à laquelle s’appropriait la robustesse forte en chair de MmeNavarin. Quel âge ?… Trente-cinq, trente-six au plus. Une figure pleine, des yeux aux lourdes paupières, une bouche grande et sinueuse, le cou très blanc, et un embonpoint qui devait tenir toutes ses promesses.

Elle reprit, positive :

Vous m’avez fait venir ? C’est Dieusérié qui veut me vendre sa terre ?

— Vous n’y êtes pas.

— Alors, c’est Barnuche qui se désiste de son procès ?

— Encore moins. C’est… Voilà : la chose est délicate… Vous ne doutez pas, chère madame, de mon entier dévouement ?

Pleine de vitalité et âpre au gain, car elle dirigeait elle-même l’exploitation de ses terres, elle bondit :

— Je vous vois venir ! Je ne céderai pas la Prêchère, jamais, jamais !

C’était un champ immense enclavé dans le domaine du marquis de Saillé, son voisin, et que celui-ci convoitait.

— Mais écoutez-moi donc, dit MeCoypot, il ne s’agit pas de cela.

— Ah ?

— Vous n’avez jamais pensé à vous remarier ?

— C’est selon ! J’ai été malheureuse comme les pierres avec Navarin. Le mariage ne m’a pas laissé des souvenirs bien tentants…

— Évidemment, soupira le notaire, évidemment. D’autre part, vous êtes à l’âge où l’on inspire des passions.

Elle se mit à rire :

— Dites que j’ai du bien au soleil et que je ne suis pas une si mauvaise affaire.

MeCoypot renchérit ;

— Certes ! et de plus vous pouvez rendre heureux un brave homme qui serait pour vous aux petits soins. Tous les maris ne se ressemblent pas.

MmeNavarin l’admit. Il y en a de bons, il y en a de mauvais, il y en a de gras, il y en a de maigres. Le tout est de bien tomber.

— Comme ça, dit-elle, vous êtes chargé de me faire des propositions ?

— Oui, hem ! c’est-à-dire que… vous ne vous fâcherez pas de ce que je vais vous dire ? Voilà, vous connaissez Marvaud (Hippolyte) ?

— Le propriétaire des Grandes Laiteries ? Sûr que je le connais.

— Qu’en pensez-vous ?

— Rien.

— C’est un bel homme, et dans la force de l’âge.

— Les uns disent que oui…

— Il est riche, et il héritera de son oncle, le grand boucher de Tours.

— Puisque vous le dites, c’est que c’est vrai.

— Il voudrait savoir si vous seriez disposée à l’épouser ?

— Ça mérite réflexion.

— Vous déplaît-il ?

— Nenni.

— Vous convient-il ?

MmeNavarin eut un gros rire franc :

— Oh ! ça, on ne sait qu’après.

MeCoypot saisit au vol cette transition :

— Justement. Marvaud a certaines idées… Il a été roulé par sa première femme, une coquine, — il a divorcé, vous le savez, — et il ne voudrait pas, comme on dit, acheter chat en poche.

— Je ne vois pas…

— Écoutez. Vous êtes sérieuse, on peut vous parler raison… Vous pensez bien que moi, votre notaire, je ne vais pas vous proposer des gaillardises ? Supposez que je sois votre confesseur, ou votre meilleur ami…

— Eh bien ? dit MmeNavarin.

— C’est plus difficile à dire que je ne croyais… Marvaud prétend qu’on peut être attrapé en se mariant sans se connaître, et que sa première femme avait une poitrine en ouate, qu’elle enlevait le soir et remettait le matin.

— Ça… dit la veuve en riant… vexée cependant d’un doute semblable.

— Marvaud prétend encore que, hem !… les premiers rapports ont une importance extrême pour savoir si on se plaira par la suite.

— Alors ?

MeCoypot coula un regard expressif vers les charmes de la veuve :

— Alors Marvaud voudrait qu’une seule et intime, mais décisive entrevue, lui permît de…

MmeNavarin, comme par l’effet d’un volcan intérieur, eut une telle « bouffée » qu’elle devint écarlate :

— Eh bien ! il n’est pas dégoûté ! Pour qui me prend-il ?

— Pour lui, s’il osait… Mais il y a des gens méchants… on lui a assuré que… — vous allez rire comme moi — que vous aviez une jambe mal « nourrie ».

— Comment mal nourrie ?

— Oui, une jambe maigre comme un bras d’enfant, tandis que l’autre, trois fois grosse, aurait pris tout le profit.

— C’est idiot, dit MmeNavarin, et je ne vais pas vous montrer mes jambes, bien sûr, pour vous convaincre.

— D’ailleurs, Marvaud n’y croit pas.

— C’est heureux ! Car les mauvaises langues ne se privent pas de dire que, si MmeMarvaud l’a plaqué pour filer avec un sous-officier de dragons, c’est qu’il avait le foie blanc.

— Le foie blanc ?

— Du sang de navet, si vous aimez mieux.

Coypot troussa les babines.

— Excellente occasion pour vous de savoir ce qu’il en est ?

— Merci bien. Et si votre Marvaud est un galvaudeux et un mauvais plaisant ! Qui me dit qu’il soit sérieux, d’abord ? Admettons… Et si je n’ai pas l’honneur de lui plaire, à ce monsieur, et qu’il me tire ensuite la révérence ?

— Cela n’arrivera pas, dit le notaire. Marvaud vous aime ; il vous veut ; il sait ce que vous valez. Vous le séduirez ; il sera fou de vous. Mais, dans le cas invraisemblable où… Marvaud est un galant homme ; il vous offrirait une belle bague.

— Une bague ?

— La voici. On ne vous prend pas en traître.

MeCoypot retira de son bureau un écrin qu’il ouvrit ; un anneau d’or serti d’une émeraude fulgura.

— Essayez-la. Vous la trouvez belle ?

— Ça oui, si la pierre n’est pas fausse.

— J’en réponds ; voyez le nom d’un des premiers bijoutiers de la ville. Elle vaut mille francs. C’est un prix ?

MmeNavarin réfléchissait. Elle soupesa la bague, la fit miroiter, la réenfila, caressa de son ongle l’émeraude, et finalement :

— Me laissera-t-il la bague aussi, si je l’épouse ?

— Ça, belle dame, cela vous regarde. Je n’en fais aucun doute. Ce serait manquer de confiance en vos agréments.

— Et si… si je ne lui plais point ou que ce soit lui qui ne fasse pas mon affaire ?

— Pas de contestation possible : la bague vous reste.

Et il lui tendit la main pour la reprendre. MmeNavarin soupira et sans se dessaisir du précieux bijou :

— Marvaud a bonne réputation d’honnêteté. Les laiteries lui rapportent gros ?

— Douze mille francs par an au bas mot.

— Et vous croyez qu’il a de l’inclination pour moi ?

— Sans cela, vous offrirait-il cet accord, qui, ai-je besoin de vous le dire, restera absolument secret entre vous, lui et moi ?

MmeNavarin regardait fixement le plancher.

— Quelle réponse dois-je lui faire ? répéta le notaire, baissant la voix comme au confessionnal.

La veuve remit lentement la bague dans l’écrin : il y avait du pour et du contre. Le troc était hardi, et dame ! si on le savait !… Mais le saurait-on ? C’était pécher ; oui, mais l’intention rachetait la faute. Et le mariage purifierait tout. Sinon, la bague lui demeurerait : compensation acceptable… Seulement, il fallait consentir à… Ce serait drôle ! Mais comme disait MeCoypot, elle était une femme sérieuse, elle savait la vie. N’exagérons rien !… Marvaud était bel homme, et si vraiment il n’avait pas le « foie blanc », on pourrait avoir de beaux enfants : son rêve à elle !

— Eh bien ? insista le notaire.

Elle songea que dimanche en huit serait le lendemain du jour de repassage. Elle changerait de linge, et même elle pourrait prendre un bain.

Elle répondit, confuse et baissant les yeux :

— C’est entendu… et fixa l’heure.

Un mois après, MeCoypot lisait aux deux intéressés, également satisfaits l’un de l’autre, leur contrat de mariage. Au doigt de MmeNavarin, demain MmeMarvaud, la bague d’émeraude symbolique proclamait le bien-fondé de l’épreuve et la solidité de leur pacte.


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