Par la radieuse journée, Cannes est blanche de soleil et la mer fulgure d’écailles d’or.
Dans le salon du yachtDiamond-Star, galamment fleuri de buissons de roses et d’œillets, Tante Million a fait honneur au lunch au champagne (ma foi, excellent !) fourni par Colembert. Le propriétaire du yacht, M. Perdriggers, en veston bleu aux ancres d’or sur les revers et casquette plate, se manifeste plein d’égards.
C’est un grand gaillard rasé à l’américaine, avec une bouche amère et des yeux d’un bleu aigu. Sa raideur correcte a impressionné favorablement MmeArsène Goulart et calmé les transes de Zoé Lacave qui, sitôt sur le pont d’un bateau, défaille.
Mais Colembert n’est pas rassuré. Il sait que son ami Perdriggers — un type extraordinaire ! — est sous pression d’une formidable griserie d’éther, et que cet état peut déclencher en lui les pires accès d’extravagance. Il n’ignore pas que le capitaine Marius Boultabène a dû plus d’une fois, en pareil cas, cadenasser dans sa cabine « le patron », qui, son ivresse cuvée, ne se souvient plus de rien et reprend sa vie normale degentlemanaccompli.
Précisément Perdriggers, dont le mutisme rigide devenait impressionnant, s’est éclipsé ; et voilà qu’on entend des ordres sur le pont, un bruit d’amarres et de pieds nus résonne, et au long des hublots on voit défiler, dans un glissement doux, la petite jetée et les maisons du port. Un ronflement ébranle la coque du navire. Eh quoi ? L’on part ?
Madame Goulart. — Qu’est-ce que cela signifie ?
Colembert,aussi surpris qu’elle. — Ce doit être une attention de Perdriggers.
Madame Goulart. — Une attention ?
Colembert,sourire niais. — Une petite promenade. Il nous conduit sans doute aux îles de Lérins.
Zoé Lacave. — Oh ! mon Dieu, moi qui ne puis supporter la mer.
Madame Colembert. — Il fait très beau, la mer sera d’huile.
A cette évocation, loin de se rassurer, Zoé Lacave grimace. Colembert a escaladé le pont. Il se heurte au capitaine Marius Boultabène, large visage barbu de Triton, excellent pilote, mais un peu simplet. Il a horreur du « plancher des vaches » et « se languit » qu’on ne tangue ni ne roule au large.
Colembert. — Que se passe-t-il donc ?
Le Capitaine,fort accent méridional. — Une fantaisie de M. Perdriggers. Nous allons à Palerme.
Colembert. — Comment, à Palerme ? Palerme en Sicile ?
Le Capitaine. — Eh oui, il m’a dit comme cela : « Marius, on s’en va à Palerme. Et grande vitesse ! » Moi, je veux bien.
Colembert. — Mais ma cousine ne s’attend nullement… C’est une trahison ! On n’enlève pas les gens comme cela ?
Le Capitaine. — Té vé. Moi, je croyais que vous étiez d’accord avec le patron.
Colembert. — Jamais de la vie ! Dites-moi, hein ? Stoppez ! Vous allez stopper au plus vite !
Le Capitaine. — Je ne connais que ma consigne. Pourquoi ne voulez-vous pas que nous allions à Palerme ?
Colembert. — Mais c’est insensé ! Où est Perdriggers ?
LeDiamond-Starest sorti du port et, sur la mer d’huile qui clapote d’un brin de houle, il pique du nez, puis roule à plaisir.
Perdriggers émerge de la cambuse, où, selon toute apparence, il a corsé d’un grand verre de whisky son champagne à l’éther. Toujours aussi correct, mais d’une rigidité agressive, les yeux fixes et le masque dur.
Colembert. — Dites donc, mon vieux, c’est une farce ?
Perdriggers ne répond rien.
Colembert. — Ma parente en ferait une maladie, vous savez !
Silence obstiné de Perdriggers.
Colembert,lui tapant sur l’épaule. — Voyons, voyons, Perdriggers !
Perdriggers,d’une voix mesurée, mais tranchante. — Fermez !
Colembert. — Comment !
Perdriggers. — Fermez ! Les mains dans le rang, d’abord. Fixe ! Pas de sédition ! C’est moi qui commande, ici !
Colembert. — Non, mais…
Perdriggers,tirant de sa poche un revolver minuscule, mais élégant. — Un mot de plus, et je vous tue.
Colembert,livide de saisissement. — Ah ! bien, parfait !
Perdriggers, d’unevoix éclatante. — Capitaine Boultabène !
Le Capitaine,accourant. — Monsieur ?
Perdriggers. — Appelez-moi commandant ! Bouclez-moi cet homme aux fers ! Quant aux deux femmes qui sont dans le salon, vous allez me faire le plaisir de les flanquer à l’eau !
Le Capitaine. — Bouffre !
Perdriggers. — Par-dessus bord ! Et vivement !
Le Capitaine,parlementait. — Écoutez, monsieur Perdriggers…
Perdriggers,braquant son revolver. — Un, deux ! Quand je dirai trois, je vous préviens que vous aurez une balle dans le corps !
Par bonheur, deux matelots, attirés par l’étrangeté de la scène et les regards suppliants de Colembert, saisissent par derrière Perdriggers, qui a le temps de lâcher deux coups de revolver sur MmeArsène Goulart, juste au moment où, émergeant de l’escalier, elle débouche sur le pont.
On désarme Perdriggers, on le ficelle avec les plus grandes difficultés, comme un saucisson et on le descend dans sa cabine, tandis que Colembert et sa femme se précipitent pour relever MmeGoulart qui, convulsive et sur le dos, bat l’air de ses poings et de ses talons, en proie à une effroyable attaque de nerfs.
Zoé Lacave,qui, verte et mourante de peur, s’est traînée aux pieds de sa maîtresse. — Madame ! Madame ! Comme elle a les mains froides ! Elle ne répond pas. Elle va mourir.
Madame Goulart,rouvrant les yeux, et d’une voix pâteuse. — Qu’on me débarque ! Qu’on me mette à terre !
Colembert,empressé. — Oui, oui. Le capitaine fait virer de bord. Nous allons rentrer dans le port.
Madame Colembert. — Vous allez mieux ! Quelle peur nous avons eue !
Madame Goulart. — Pas tant que moi ! (Elle détourne d’eux ses regards avec une rancœur indicible.) Zoé, ne reniflez pas comme ça ; mouchez vos larmes.
On entend les hurlements de bête fauve qu’exhale Perdriggers, en train de se débattre dans sa cabine, impuissant et gardé à vue.
Dix minutes après, on s’apprête à débarquer, avec précaution, la tante inerte et murée dans sa fureur et son ressentiment. A quoi l’exposait la légèreté inconcevable des Colembert ? Jamais elle ne leur pardonnera ! Qu’ils disparaissent au plus tôt de sa vue !
Le Capitaine,de la pointe de son couteau, il a extrait de la toiture du salon une des balles envoyées par Perdriggers ; il l’offre galamment à MmeGoulart. — Peuchère ! Gardez-la comme souvenir ! Pas moins, un centimètre de plus, ma pôvre dame, et vous receviez le pruneau dans votre gaillard d’avant.
MmeGoulart prend la balle et ne répond rien.
Elle se refuse aux soins des Colembert et descend à quai, soutenue par Zoé et un matelot.
Deux personnes mêlées au groupe de flâneurs et de badauds s’élancent avec un double cri de joie et de combat. Ce sont les mélancoliques Girolle qui, venus se promener à Cannes, se trouvent là providentiellement pour recueillir la tante.
Madame Goulart,anéantie. — C’est vous, mon bon Girolle ! C’est vous, ma chère Mélanie ! Emmenez-moi ! Vite ! emmenez-moi dans un bon hôtel. Je suis brisée…
M. Girolle,qui flaire un drame rien qu’à l’aspect déconfit des Colembert. — Disposez de nous !
Colembert. — Je vais vous expliquer !
Madame Goulart,révoltée. — N’expliquez rien. Taisez-vous ! Que je ne vous revoie jamais ! (Souriant aux Girolle.) Mes bons amis, mes chers neveux, ne me quittez pas… Défendez-moi…
Mélanie et son mari, brandissant, l’une son parapluie, l’autre sa canne, arrachent la tante aux Colembert, la fourrent dans une auto et l’enlèvent avec un rire triomphant de représailles, l’ivresse de la fortune qui leur revient.