Chapter 2

— Borodaty! choisissons Borodaty!

— Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty!

— Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba à loreille de ses affidés.

— Kirdiaga, Kirdiaga! s'écrièrent-ils.

— Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo!Kirdiaga!»

Les candidats dont les noms étaient ainsi proclamés sortirent tous de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur influence à leur propre élection.

«Kirdiaga! Kirdiaga!» Ce nom retentissait plus fort que les autres. «Borodaty!» répondait-on. La question fut jugée à coups de poing, et Kirdiaga triompha.

— Amenez Kirdiaga, s'écria-t-on aussitôt.

Une dizaine de Cosaques quittèrent la foule. Plusieurs d'entre eux étaient tellement ivres, qu'ils pouvaient à peine se tenir sur leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui annoncer qu'il venait d'être élu. Kirdiaga, vieux Cosaque très madré, était rentré depuis longtemps dans sa hutte, et faisait mine de ne rien savoir de ce qui se passait.

— Que désirez-vous, seigneur? demanda-t-il.

— Viens; on t'a faitkochévoï.

— Prenez pitié de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je sois digne d'un tel honneur? Quelkochévoïferais-je? je n'ai pas assez de talent pour remplir une pareille dignité. Comme si l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armée.

— Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui répliquèrent lesZaporogues.

Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgré sa résistance, il fut amené de force sur la place, bourré de coups de poing dans le dos, et accompagné de jurons et d'exhortations:

— Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien, l'honneur qu'on t'offre.

Voilà de quelle façon Kirdiaga fut amené dans le cercle desCosaques.

— Eh bien! seigneurs, crièrent à pleine voix ceux qui l'avaient amené, consentez-vous à ce que ce Cosaque devienne notrekochévoï?

— Oui! oui! nous consentons tous, tous! répondit la foule; et l'écho de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.

L'un des chefs prit la massue et la présenta au nouveaukochévoï. Kirdiaga, d'après la coutume, refusa de l'accepter. Le chef la lui présenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore, et ne l'accepta qu'à la troisième présentation. Un long cri de joie s'éleva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux Cosaques à moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas de très vieux à lasetch, car jamais Zaporogue ne mourut de mort naturelle); chacun d'eux prit une poignée de terre, que de longues pluies avaient changée en boue, et l'appliqua sur la tête de Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils venaient de lui faire. Ainsi se termina cette élection bruyante qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'était vengé de l'ancienkochévoï, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait fait avec lui les mêmes expéditions sur terre et sur mer, et partagé les mêmes travaux, les mêmes dangers. La foule se dissipa aussitôt pour aller célébrer l'élection, et un festin universel commença, tel que jamais les fils de Tarass nen avaient vu de pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques prenaient sans payer la bière, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la nuit se passa en cris et en chansons qui célébraient la gloire des Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leursbalalaïkas[22], et des chantres d'église qu'on entretenait dans lasetchpour chanter les louanges de Dieu et celles des Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde. Peu à, peu toutes les rues se jonchèrent d'hommes étendus. Ici, c'était un Cosaque qui, attendri, éploré, se pendait au cou de son camarade, et tous deux tombaient embrassés. Là, tout un groupe était renversé pêle-mêle. Plus loin, un ivrogne choisissait longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'étendre sur une pièce de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha longtemps, en trébuchant sur les corps et en balbutiant des paroles incohérentes; mais enfin il tomba comme les autres, et toute lasetchs'endormit.

Dès le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveaukochévoï, pour savoir comment l'on pourrait décider les Zaporogues à une résolution. Lekochévoïétait un Cosaque fin et rusé qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commença par dire:

— C'est impossible de violer le serment, c'est impossible.

Et puis, après un court silence, il reprit:

— Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre volonté. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les anciens, nous accourrons aussitôt sur la place comme si nous ne savions rien.

Une heure ne s'était pas passée depuis leur entretien, quand les timbales résonnèrent de nouveau. La place fut bientôt couverte d'un million de bonnets cosaques. On commença à se faire des questions:

— Quoi?… Pourquoi?… Qu'a-t-on à battre les timbales?

Personne ne répondait. Peu à peu, néanmoins, on entendit dans la foule les propos suivants:

— La force cosaque périt à ne rien faire… Il n'y a pas de guerre, pas d'entreprise… Les anciens sont des fainéants; ils ne voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice au monde.

Les autres Cosaques écoutaient en silence, et ils finirent par répéter eux-mêmes:

— Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde.

Les anciens paraissaient fort étonnés de pareils discours. Enfin lekochévoïs'avança, et dit:

— Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?

— Parle.

— Mon discours, seigneurs, sera fait en considération de ce que la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et à leurs camarades, qu'aucun diable ne fait plus crédit. Puis, ensuite, mon discours sera fait en considération de ce qu'il y a parmi nous beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de près, tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-mêmes, seigneurs, ne peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a jamais battu de païen?

— Il parle bien, pensa Boulba.

— Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel état que c'est pêcher de dire ce qu'il est. Il y a déjà bien des années que, par la grâce du Seigneur, lasetchexiste; et jusqu'à présent, non seulement le dehors de l'église, mais les saintes images de l'intérieur n'ont pas le moindre ornement. Personne ne songe même à leur faire battre une robe d'argent[23]. Elles n'ont reçu que ce que certains Cosaques leur ont laissé par testament. Il est vrai que ces dons-là étaient bien peu de chose, car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur avoir. De façon que je ne fais pas de discours pour vous décider à la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au sultan, et que ce serait un grand péché de se dédire, attendu que nous avons juré sur notre religion.

— Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba.

— Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce que je pense, d'après mon pauvre esprit. Il faut envoyer les jeunes gens sur des canots, et qu'ils écument un peu les côtes de l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs?

— Conduis-nous, conduis-nous tous? s'écria la foule de tous côtés. Nous sommes tous prêts à périr pour la religion.

Lekochévoïs'épouvanta; il n'avait nullement l'intention de soulever toute lasetch; il lui semblait dangereux de rompre la paix.

— Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.

— Non, c'est assez, s'écrièrent les Zaporogues; tu ne diras rien de mieux que ce que tu as dit.

— Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le désirez. Je suis le serviteur de votre volonté. C'est une chose connue et la sainte Écriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est impossible d'imaginer jamais rien de plus sensé que ce qu'a imaginé le peuple; mais voilà ce qu'il faut que je vous dise. Vous savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le plaisir que les jeunes gens se seront donné; et nos forces eussent été prêtes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas dans la maison tant que le maître l'occupe; mais ils vous mordent les talons par derrière, et de façon à faire crier. Et puis, s'il faut dire la vérité, nous n'avons pas assez de canots en réserve, ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste, je suis prêt à faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de votre volonté.

Le rusékochévoïse tut. Les groupes commencèrent à s'entretenir; lesatamansdeskourénientrèrent en conseil. Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la foule, et les Cosaques se décidèrent à suivre le prudent avis de leur chef.

Quelques-uns d'entre eux passèrent aussitôt sur la rive du Dniepr, et allèrent fouiller le trésor de l'armée, là où, dans des souterrains inabordables, creusés sous l'eau et sous les joncs, se cachait l'argent de lasetch, avec les canons et les armes pris à l'ennemi. D'autres s'empressèrent de visiter les canots et de les préparer pour l'expédition. En un instant, le rivage se couvrit d'une foule animée. Des charpentiers arrivaient avec leurs haches; de vieux Cosaques hâlés, aux moustaches grises, aux épaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux dans l'eau, les pantalons retroussés, et tiraient les canots avec des cordes pour les mettre à flot. D'autres traînaient des poutres sèches et des pièces de bois. Ici, l'on ajustait des planches à un canot; là, après lavoir renversé la quille en l'air, on le calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs du canot, d'après la coutume cosaque, de longues bottes de joncs, pour empêcher les vagues de la mer de submerger cette frêle embarcation. Des feux étaient allumés sur tout le rivage. On faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les anciens, les expérimentés, enseignaient aux jeunes. Des cris d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes parts. La rive entière du fleuve se mouvait et vivait.

Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'étaient des Cosaques couverts de haillons. Leurs vêtements déguenillés (plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe) montraient qu'ils venaient d'échapper à quelque grand malheur, ou qu'ils avaient bu jusqu'à leur défroque. L'un d'eux, petit, trapu, et qui pouvait avoir cinquante ans, se détacha de la foule, et vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait des gestes plus énergiques que tous les autres; mais le bruit des travailleurs à l'oeuvre empêchait d'entendre ses paroles.

— Qu'est-ce qui vous amène?» demanda enfin lekochévoï, quand le bac toucha la rive.

Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cessèrent le bruit, et regardèrent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs haches ou leurs rabots.

— Un malheur, répondit le petit Cosaque de l'avant.

— Quel malheur?

— Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?

— Parle.

— Ou voulez-vous plutôt rassembler un conseil?

— Parle, nous sommes tous ici.

Et la foule se réunit en un seul groupe.

— Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe dans l'Ukraine?

— Quoi? demanda un desatamansdekourèn.

— Quoi? reprit l'autre; il paraît que les Tatars vous ont bouché les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu.

— Parle donc, que s'y fait-il?

— Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis que nous sommes au monde et que nous avons reçu le baptême.

— Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'écria de la foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience.

— Il s'y fait que les saintes églises ne sont plus à nous.

— Comment, plus à nous?

— On les a données à bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif d'avance, il est impossible de dire la messe.

— Qu'est-ce que tu chantes là?

— Et si l'infâme juif ne met pas, avec sa main impure, un petit signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer.

— Il ment, seigneurs et frères, comment se peut-il qu'un juif impur mette un signe sur la sainte hostie?…

— Écoutez, je vous en conterai bien d'autres. Les prêtres catholiques (kseunz) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine, qu'entarataïka[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voilà ce qui est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chrétiens de la bonne religion[25]. Écoutez, écoutez, je vous en conterai bien d'autres. On dit que les juives commencent à se faire des jupons avec les chasubles de nos prêtres. Voilà ce qui se fait dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous êtes tranquillement établis dans lasetch, vous buvez, vous ne faites rien, et, à ce qu'il paraît, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de ce qui se passe dans le monde.

— Arrête, arrête, interrompit lekochévoïqui s'était tenu jusque-là immobile et les yeux baissés, comme tous les Zaporogues, qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au premier élan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes les forces de leur indignation. Arrête, et moi, je dirai une parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos pères! que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment avez-vous permis une pareille abomination?

— Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous, auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas déguiser notre péché, il y avait aussi des chiens parmi les nôtres, qui ont accepté leur religion.

— Et que faisait votrehetman? que faisaient vospolkovniks?

— Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en préserver.

— Comment?

— Voilà comment: notrehetmanse trouve maintenant à Varsovie rôti dans un boeuf de cuivre, et les têtes de nospolkovniksse sont promenées avec leurs mains dans toutes les foires pour être montrées au peuple. Voilà ce qu'ils ont fait.

Toute la foule frissonna. Un grand silence s'établit sur le rivage entier, semblable à celui qui précède les tempêtes. Puis, tout à coup, les cris, les paroles confuses éclatèrent de tous côtés.

— Comment! que les juifs tiennent à bail les églises chrétiennes! que les prêtres attellent des chrétiens au brancard! Comment! permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi lespolkovnikset les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas.

Ces mots volaient de côté et d'autre, Les Zaporogues commençaient à se mettre en mouvement. Ce n'était pas l'agitation d'un peuple mobile. Ces caractères lourds et forts ne s'enflammaient pas promptement; mais une fois échauffés, ils conservaient longtemps et obstinément leur flamme intérieure.

— Pendons d'abord tous les juifs, s'écrièrent des voix dans la foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes à leurs juives avec les chasubles des prêtres! qu'ils ne mettent plus de signes sur les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr!

Ces mots prononcés par quelques-uns volèrent de bouche en bouche aussi rapidement que brille l'éclair, et toute la foule se précipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les juifs.

Les pauvres fils d'Israël ayant perdu, dans leur frayeur, toute présence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les cheminées, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les Cosaques savaient bien les trouver partout.

— Sérénissimes seigneurs, s'écriait un juif long et sec comme un bâton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chétive figure toute bouleversée par la peur; sérénissimes seigneurs, permettez- nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante.

— Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours à entendre l'accusé.

— Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs.

Sa voix s'étouffait et mourait d'effroi.

— Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues? Ce ne sont pas les nôtres qui sont les fermiers d'églises dans l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les nôtres. Ce ne sont pas même des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci vous diront la même chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas, Chmoul?

— Devant Dieu, c'est bien vrai, répondirent de la foule Chleuma et Chmoul, tous deux vêtus d'habits en lambeaux, et blêmes comme du plâtre.

— Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir à faire avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous sommes comme des frères avec les Zaporogues.

— Comment! que les Zaporogues soient vos frères! s'écria quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette maudite canaille!

Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on commença à les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs s'élevaient de tous côtés; mais les farouches Zaporogues ne faisaient que rire en voyant les grêles jambes des juifs, chaussées de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre orateur, qui avait attiré un si grand désastre sur les siens et sur lui-même, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait déjà saisi, en petite camisole étroite et de toutes couleurs, embrassa les pieds de Boulba, et se mit à le supplier d'une voix lamentable.

— Magnifique et sérénissime seigneur, j'ai connu votre frère, le défunt Doroch. C'était un vrai guerrier, la fleur de la chevalerie. Je lui ai prêté huit cents sequins pour se racheter des Turcs.

— Tu as connu mon frère? lui dit Tarass.

— Je l'ai connu, devant Dieu. C'était un seigneur très généreux.

— Et comment te nomme-t-on?

— Yankel.

— Bien, dit Tarass.

Puis, après avoir réfléchi:

— Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques.Donnez-le-moi pour aujourd'hui.

Ils y consentirent. Tarass le conduisit à ses chariots près desquels se tenaient ses Cosaques.

— Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous, frères, ne laissez pas sortir le juif.

Cela dit, il s'en alla sur la place, où la foule s'était dès longtemps rassemblée. Tout le monde avait abandonné le travail des canots, car ce n'était pas une guerre maritime qu'ils allaient faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. À cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme les jeunes; et tous d'après le consentement des anciens, lekochévoïet lesatamansdeskouréni, avaient résolu de marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses, l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour ramasser du butin dans les villes ennemies, brûler les villages et les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant aukochévoï, il avait grandi de toute une palme. Ce n'était plus le serviteur timide des caprices d'un peuple voué à la licence; c'était un chef dont la puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que commander et se faire obéir. Tous les chevaliers tapageurs et volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tête respectueusement baissée, et n'osant lever les regards, pendant qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colère, sans cri, comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui n'exécutait pas pour la première fois des projets longuement mûris.

— Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; préparez vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque, avec un pot de lard et d'orge pilée. Que personne n'emporte davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les bagages. Que chaque Cosaque emmène une paire de chevaux. Il faut prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront nécessaires dans les endroits marécageux et au passage des rivières. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin, se mettent à déchirer les étoffes de soie pour s'en faire des bas. Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si quelqu'un de vous s'enivre à la guerre, je ne le ferai pas même juger. Je le ferai traîner comme un chien jusqu'aux chariots, fût- il le meilleur Cosaque de l'armée; et là il sera fusillé comme un chien, et abandonné sans sépulture aux oiseaux. Un ivrogne, à la guerre, n'est pas digne d'une sépulture chrétienne. Jeunes gens, en toutes choses écoutez les anciens. Si une balle vous frappe, si un sabre vous écorche la tête ou quelque autre endroit, n'y faites pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous n'aurez pas même de fièvre. Et si la blessure n'est pas trop profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, après l'avoir humectée de salive sur la main. À l'oeuvre, à l'oeuvre, enfants! hâtez-vous sans vous presser.

Ainsi parlait lekochévoï, et dès qu'il eut fini son discours, tous les Cosaques se mirent à la besogne. Lasetchentière devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas plus que s'il ne s'en fût jamais trouvé parmi les Cosaques. Les uns réparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs. De toutes parts retentissaient le piétinement des bêtes de somme, le bruit des coups d'arquebuse tirés à la cible, le choc des sabres contre les éperons, les mugissements des boeufs, les grincements des chariots chargés, et les voix d'hommes parlant entre eux ou excitant leurs chevaux.

Bientôt letabor[26] des Cosaques s'étendit en une longue file, se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout l'espace compris entre la tête et la queue du convoi aurait eu longtemps à courir. Dans la petite église en bois, le pope récitait la prière du départ; il aspergea toute la foule d'eau bénite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand letaborse mit en mouvement, et s'éloigna de lasetch, tous les Cosaques se retournèrent:

— Adieu, notre mère, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te garde de tout malheur!

En traversant le faubourg, Tarass Boulba aperçut son juif Yankel qui avait eu le temps de s'établir sous une tente, et qui vendait des pierres à feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles à la guerre, même du pain et deskhalatchis[27].

«Voyez-vous ce diable de juif?» pensa Tarass. Et, s'approchant de lui:

— Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu là? Veux-tu donc qu'on te tue comme un moineau?

Yankel, pour toute réponse, vint à sa rencontre, et faisant signe des deux mains, comme s'il avait à lui déclarer quelque chose de très mystérieux, il lui dit:

— Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien à personne.Parmi les chariots de l'armée, il y a un chariot qui m'appartient.Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour lesCosaques, et en route, je vous les vendrai à plus bas prix quejamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu!

Tarass Boulba haussa les épaules, en voyant ce que pouvait la force de la nature juive, et rejoignit letabor.

Bientôt toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie à la terreur. On entendait répéter partout «Les Zaporogues, les Zaporogues arrivent!» Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun quittait ses foyers. Alors, précisément, dans cette contrée de l'Europe, on n'élevait ni forteresses, ni châteaux. Chacun se construisait à la hâte quelque petite habitation couverte de chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent à bâtir des demeures qui seraient tôt ou tard la proie des invasions. Tout le monde se mit en émoi. Celui-ci échangeait ses boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller servir dans les régiments; celui-là cherchait un refuge avec son bétail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns essayaient bien une résistance toujours vaine; mais la plus grande partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'était pas facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats, connue sous le nom d'armée zaporogue, qui, malgré son organisation irrégulière, conservait dans la bataille un ordre calculé. Pendant la marche, les hommes à cheval s'avançaient lentement, sans surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied suivaient en bon ordre les chariots, et tout letaborne se mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et choisissant pour ses haltes des lieux déserts ou des forêts, plus vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en avant des éclaireurs et des espions pour savoir où et comment se diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits où ils étaient le moins attendus; alors, tout ce qui était vivant disait adieu à la vie. Des incendies dévoraient les villages entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener étaient tués sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on pense à toutes les atrocités que commettaient les Zaporogues. On massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit nombre de ceux qu'on laissait en liberté, on arrachait la peau, du genou jusqu'à la plante des pieds; en un mot, les Cosaques acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le prélat d'un monastère, qui eut connaissance de leur approche, envoya deux de ses moines pour leur représenter qu'il y avait paix entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.

— Dites à l'abbé de ma part et de celle de tous les Zaporogues, répondit lekochévoï, qu'il n'a rien à craindre. Mes Cosaques ne font encore qu'allumer leurs pipes.

Et bientôt la magnifique abbaye fut tout entière livrée aux flammes; et les colossales fenêtres gothiques semblaient jeter des regards sévères à travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entassèrent dans les villes entourées de murailles et qui avaient garnison.

Les secours tardifs envoyés par le gouvernement de loin en loin, et qui consistaient en quelques faibles régiments, ou ne pouvaient découvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs chevaux rapides. Il arrivait aussi que des généraux du roi, qui avaient triomphé dans mainte affaire, se décidaient à réunir leurs forces, et à présenter la bataille aux Zaporogues. C'étaient de pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques, qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans défense, et qui brillaient du désir de se distinguer devant les anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monté sur un beau cheval, et vêtu d'un richejoupan[28] dont les manches pendantes flottaient au vent. Ces combats étaient recherchés par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe étaient devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages, où s'était jusque-là montrée une mollesse juvénile, avaient pris l'énergie de la force. Le vieux Tarass était ravi de voir que, partout, ses fils marchaient au premier rang. Évidemment la guerre était la véritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tête, avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'étendue du danger, la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen d'éviter le péril, mais de l'éviter pour le vaincre avec plus de certitude. Toutes ses actions commencèrent à montrer la confiance en soi, la fermeté calme, et personne ne pouvait méconnaître en lui un chef futur.

— Oh! ce sera avec le temps un bonpolkovnik, disait le vieux Tarass; devant Dieu, ce sera un bonpolkovnik, et il surpassera son père.

Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'était que réfléchir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il trouvait une volupté folle dans la bataille. Elle lui semblait une fête, à ces instants où la tête du combattant brûle, où tout se confond à ses regards, où les hommes et les chevaux tombent pêle- mêle avec fracas, où il se précipite tête baissée à travers le sifflement des balles, frappant à droite et à gauche, sans ressentir les coups qui lui sont portés. Plus d'une fois le vieux Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporté par sa fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eût tentées nul homme de sang-froid, et réussissait justement par l'excès de sa témérité. Le vieux Tarass l'admirait alors, et répétait souvent:

— Oh! celui-là est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce n'est pas Ostap, mais c'est un brave.

Il fut décidé que l'armée marcherait tout droit sur la ville de Doubno, où, d'après le bruit public, les habitants avaient renfermé beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinément devant la place. Les habitants avaient résolu de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, préférant mourir sur le seuil de leurs demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute muraille en terre entourait toute la ville; là où elle était trop basse, s'élevait un parapet en pierre, ou une maison crénelée, ou une forte palissade en pieux de chêne. La garnison était nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. À leur arrivée, les Zaporogues attaquèrent vigoureusement les ouvrages extérieurs; mais ils furent reçus par la mitraille. Les bourgeois, les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir à leur contenance qu'ils se préparaient à une résistance désespérée. Les femmes même prenaient part à la défense; des pierres, des sacs de sable, des tonneaux de résine enflammée tombaient sur la tête des assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux forteresses; ce n'était pas dans les assauts qu'ils brillaient. Lekochévoïordonna donc la retraite en disant:

— Ce n'est rien, seigneurs frères, décidons-nous à reculer. Mais que je sois un maudit Tatar, et non pas un chrétien, si nous laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim comme des chiens.

Après avoir battu en retraite, l'armée bloqua étroitement la place, et n'ayant rien autre chose à faire, les Cosaques se mirent à ravager les environs, à brûler les villages et les meules de blé, à lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et qui cette année-là avaient récompensé les soins du laboureur par une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants voyaient avec terreur la dévastation de toutes leurs ressources. Cependant les Zaporogues, disposés enkourénicomme à lasetch, avaient entouré la ville d'un double rang de chariots. Ils fumaient leurs pipes, échangeaient entre eux les armes prises à l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, à pair et impair, regardant la ville avec un sang-froid désespérant; et, pendant la nuit, les feux s'allumaient; chaquekourènfaisait bouillir son gruau dans d'énormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se succédait auprès des feux. Mais bientôt les Zaporogues commencèrent à s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur sobriété forcée dont nulle action d'éclat ne les dédommageait. Lekochévoïordonna même de doubler la ration de vin, ce qui se faisait quelquefois dans l'armée, quand il n'y avait pas d'entreprise à tenter. C'était surtout aux jeunes gens, et notamment aux fils de Boulba, que déplaisait une pareille vie. Andry ne cachait pas son ennui:

— Tête sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre, Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-là n'est pas encore un bon soldat qui garde sa présence d'esprit dans la bataille; mais celui-là est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce qu'il a résolu.

Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il voit les mêmes choses avec d'autres yeux.

Sur ces entrefaites, arriva lepolkde Tarass Boulba amené par Tovkatch. Il était accompagné de deuxïésaouls, d'un greffier et d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires, qui, sans être appelés, avaient pris librement du service, dès qu'ils avaient connu le but de l'expédition. Lesïésaoulsapportaient aux fils de Tarass la bénédiction de leur mère, et à chacun d'eux une petite image en bois de cyprès, prise au célèbre monastère de Mégigorsk à Kiew. Les deux frères se pendirent les saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en songeant à leur vieille mère. Que leur prophétisait cette bénédiction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne d'être éternellement chantée par les joueurs debandoura, ou bien…? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme, semblable à l'épais brouillard d'automne qui s'élève des marais. Les oiseaux le traversent éperdument, sans se reconnaître, la colombe sans voir l'épervier, l'épervier sans voir la colombe, et pas un d'eux ne sait s'il est près ou loin de sa fin.

Après la réception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de chaque jour, et se retira bientôt dans sonkourèn. Pour Andry, il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques avaient déjà pris leur souper. Le soir venait de s'éteindre; une belle nuit d'été remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas sonkourèn, et ne pensait point à dormir. Il était plongé dans la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une innombrable quantité d'étoiles jetaient du haut du ciel une lumière pâle et froide. La plaine, dans une vaste étendue, était couverte de chariots dispersés, que chargeaient les provisions et le butin, et sous lesquels pendaient les seaux à porter le goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de Zaporogues étendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes de positions. L'un avait mis un sac sous sa tête, l'autre son bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun portait à sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en bois, un briquet et des poinçons. Les boeufs pesants étaient couchés, les jambes pliées, en troupes blanchâtres, et ressemblaient de loin à de grosses pierres immobiles éparses dans la plaine, de tous côtés s'élevaient les sourds ronflements des soldats endormis, auxquels répondaient par des hennissements sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.

Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore à la beauté de cette nuit de juillet; c'était le reflet de l'incendie des villages d'alentour. Ici, la flamme s'étendait large et paisible sur le ciel; là, trouvant un aliment faible, elle s'élançait en minces tourbillons jusque sous les étoiles; des lambeaux enflammés se détachaient pour se traîner et s'éteindre au loin. De ce côté, un monastère aux murs noircis par le feu, se tenait sombre et grave comme un moine encapuchonné, montrant à chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brûlait le grand jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres que tordait la flamme, et quand, au sein de l'épaisse fumée, jaillissait un rayon lumineux, il éclairait de sa lueur violâtre des masses de prunes mûries, et changeait en or de ducats des poires qui jaunissaient à travers le sombre feuillage. D'une et d'autre parts, pendaient aux créneaux ou aux branches quelque moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec tout le reste. Une quantité d'oiseaux s'agitaient devant la nappe de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La ville dormait, dégarnie de défenseurs. Les flèches des temples, les toits des maisons, les créneaux des murs et les pointes des palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux, autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de faibles clartés, et les gardes eux-mêmes se laissaient aller au sommeil, après avoir largement satisfait leur appétit cosaque. Il s'étonna d'une telle insouciance, pensant qu'il était fort heureux qu'on n'eût pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha lui-même de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa tête; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps à regarder le ciel. L'air était pur et transparent; les étoiles qui forment la voie lactée étincelaient d'une lumière blanche et confuse. Par moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout à coup, il lui sembla qu'une étrange figure se dessinait rapidement devant lui. Croyant que c'était une image créée par le sommeil, et qui allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aperçut effectivement une figure pâle, exténuée, qui se penchait sur lui et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs comme du charbon s'échappaient en désordre d'un voile sombre négligemment jeté sur la tête, et l'éclat singulier du regard, le teint cadavéreux du visage pouvaient bien faire croire à une apparition. Andry saisit à la hâte son mousquet, et s'écria d'une voix altérée:

— Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un être vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.

Pour toute réponse l'apparition mit le doigt sur ses lèvres, semblant implorer le silence. Andry déposa son mousquet, et se mit à la regarder avec plus d'attention. À ses longs cheveux, à son cou, à sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce n'était pas une Polonaise; son visage hâve et décharné avait un teint olivâtre, les larges pommettes de ses joues s'avançaient en saillie, et les paupières de ses yeux étroits se relevaient aux angles extérieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme, plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.

— Dis-moi, qui es-tu? s'écria-t-il enfin; il me semble que je t'ai vue quelque part.

— Oui, il y a deux ans, à Kiew.

— Il y a deux ans, à Kiew? répéta Andry en repassant dans sa mémoire tout ce que lui rappelait sa vie d'étudiant.

Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il s'écria tout à coup:

— Tu es la Tatare, la servante de la fille duvaïvode.

— Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse suppliante, tremblante de peur et regardant de tous côtés si le cri d'Andry n'avait réveillé personne.

— Réponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une voix basse et haletante. Où est la demoiselle? est-elle en vie?

— Elle est dans la ville.

— Dans la ville! reprit Andry retenant à peine un cri de surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur. Pourquoi dans la ville?

— Parce que le vieux seigneur y est lui-même. Voilà un an et demi qu'il a été faitvaïvodede Doubno.

— Est-elle mariée?… Mais parle donc, parle donc.

— Voilà deux jours qu'elle n'a rien mangé,

— Comment!…

— Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.»

Andry fut pétrifié.

— La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues. Elle m'a dit: «Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi, qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau de pain pour ma vieille mère, car je ne veux pas la voir mourir sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une vieille mère; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.»

Une foule de sentiments divers s'éveillèrent dans le coeur du jeune Cosaque.

— Mais comment as-tu pu venir ici?

— Par un passage souterrain.

— Y a-t-il donc un passage souterrain?

— Oui.

— Où?

— Tu ne nous trahiras pas, chevalier?

— Non, je le jure sur la Sainte Croix.

— En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau à la place où croissent des joncs.

— Et ce passage aboutit dans la ville?

— Tout droit au monastère.

— Allons, allons sur-le-champ.

— Mais, au nom du Christ et de sa sainte mère, un morceau de pain.

— Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi près du chariot, ou plutôt couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je reviens à l'instant.

Et il se dirigea vers les chariots où se trouvaient les provisions de sonkourèn. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce qu'avait effacé sa vie rude et guerrière de Cosaque, tout le passé renaquit aussitôt, et le présent s'évanouit à son tour. Alors reparut à la surface de sa mémoire une image de femme avec ses beaux bras, sa bouche souriante, ses épaisses nattes de cheveux. Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son âme; mais elle avait laissé place à d'autres pensées plus mâles, et souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.

Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus forts à l'idée qu'il la verrait bientôt, et ses genoux tremblaient sous lui. Arrivé près des chariots, il oublia pourquoi il était venu, et se passa la main sur le front en cherchant à se rappeler ce qui l'amenait. Tout à coup il tressaillit, plein d'épouvante à l'idée qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains noirs; mais la réflexion lui rappela que cette nourriture, bonne pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossière. Il se souvint alors que, la veille, lekochévoïavait reproché aux cuisiniers de l'armée d'avoir employé à faire du gruau toute la farine de blé noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours. Assuré donc qu'il trouverait du gruau tout préparé dans les grands chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant à son père, et alla trouver le cuisinier de sonkourèn, qui dormait étendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore la cendre chaude. À sa grande surprise, il les trouva vides lune et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout ce gruau, car sonkourèncomptait moins d'hommes que les autres. Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: «Les Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.» Que faire? Il y avait sur le chariot de son père un sac de pains blancs qu'on avait pris au pillage d'un monastère. Il s'approcha du chariot, mais le sac n'y était plus. Ostap l'avait mis sous sa tête, et ronflait étendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et l'enleva brusquement; la tête d'Ostap frappa sur le sol, et lui- même, se dressant à demi éveillé, s'écria sans ouvrir les yeux:

— Arrêtez, arrêtez le Polonais du diable; attrapez son cheval.

— Tais-toi, ou je te tue, s'écria Andry plein d'épouvante, en le menaçant de son sac.

Mais Ostap s'était tu déjà; il retomba sur la terre, et se remit à ronfler de manière à agiter l'herbe que touchait son visage. Andry regarda avec terreur de tous côtés. Tout était tranquille; une seule tête à la touffe flottante s'était soulevée dans lekourènvoisin; mais après avoir jeté de vagues regards, elle s'était reposée sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'éloigna emportant son butin. La Tatare était couchée, respirant à peine.

— Lève-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains rien. Es-tu en état de soulever un de ces pains, si je ne puis les emporter tous moi-même?

Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet, qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains qu'il avait voulu donner à la Tatare, et, courbé sous ce poids, il passa intrépidement à travers les rangs des Zaporogues endormis.

— Andry! dit le vieux Boulba au moment où son fils passa devant lui.

Le coeur du jeune homme se glaça. Il s'arrêta, et, tout tremblant, répondit à voix basse:

— Eh bien! quoi?

— Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain matin d'importance. Les femmes ne te mèneront à rien de bon.

Après avoir dit ces mots, il souleva sa tête sur sa main, et considéra attentivement la Tatare enveloppée dans son voile.

Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder son père en face. Quand il se décida à lever enfin les yeux, il reconnut que Boulba s'était endormi, la tête sur la main.

Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il n'était venu. Quand il se retourna pour s'adresser à la Tatare, il la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit, perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain éclaira tout à coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la secoua par la manche, et tous deux s'éloignèrent en regardant fréquemment derrière eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond duquel se traînait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au fond du ravin, la plaine avec letabordes Zaporogues disparut à leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une côte escarpée, au sommet de laquelle se balançaient quelques herbes sèches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable à une faucille d'or. Une brise légère, soufflant de la steppe, annonçait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne lavait entendu, ni dans la ville, ni dans les environs dévastés. Ils franchirent une poutre posée sur le ruisseau, et devant eux se dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpé. Cet endroit passait sans doute pour le mieux fortifié de toute l'enceinte par la nature, car le parapet en terre qui le couronnait était plus bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu plus loin s'élevaient les épaisses murailles du couvent. Toute la côte devant eux était couverte de bruyères; entre elle et le ruisseau s'étendait un petit plateau où croissaient des joncs de hauteur d'homme. La Tatare ôta ses souliers, et s'avança avec précaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant était imprégné d'eau. Après avoir conduit péniblement Andry à travers les joncs, elle s'arrêta devant un grand tas de branches sèches. Quand ils les eurent écartées, ils trouvèrent une espèce de voûte souterraine dont l'ouverture n'était pas plus grande que la bouche d'un four. La Tatare y entra la première la tête basse, Andry la suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer ses sacs et ses pains, et bientôt tous deux se trouvèrent dans une complète obscurité.

Andry s'avançait péniblement dans l'étroit et sombre souterrain, précédé de la Tatare et courbé sous ses sacs de provisions.

— Bientôt nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous approchons de l'endroit où j'ai laissé une lumière.

En effet, les noires murailles du souterrain commençaient à s'éclairer peu à peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui semblait être une chapelle, car à l'un des murs était adossée une table en forme d'autel, surmontée d'une vieille image noircie de la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant cette image, l'éclairait de sa lueur pâle. La Tatare se baissa, ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et mince était entourée de chaînettes auxquelles pendaient des mouchettes, un éteignoir et un poinçon. Elle le prit et alluma la chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuèrent leur route, à demi dans une vive lumière, à demi dans une ombre noire, comme les personnages d'un tableau de Gérard delle notti. Le visage du jeune chevalier, où brillait la santé et la force, formait un frappant contraste avec celui de la Tatare, pâle et exténué. Le passage devint insensiblement plus large et plus haut, de manière qu'Andry put relever la tête. Il se mit à considérer attentivement les parois en terre du passage où il cheminait. Comme aux souterrains de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantôt des cercueils, tantôt des ossements épars que l'humidité avait rendus mous comme de la pâte. Là aussi gisaient de saints anachorètes qui avaient fui le monde et ses séductions. L'humidité était si grande en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds. Andry devait s'arrêter souvent pour donner du repos à sa compagne dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de pain qu'elle avait dévoré causait une vive douleur à son estomac déshabitué de nourriture, et fréquemment elle s'arrêtait sans pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut devant eux.

«Grâce à Dieu, nous sommes arrivés,» dit la Tatare d'une voix faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui manqua.

À sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit de manière à montrer qu'il y avait par derrière un large espace vide; puis le son changea de nature comme s'il se fût prolongé sous de hauts arceaux. Deux minutes après, on entendit bruire un trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait debout, la clef dans une main, une lumière dans l'autre, leur livra passage. Andry recula involontairement à la vue d'un moine catholique, objet de mépris et de haine pour les Cosaques, qui les traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de son côté, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un mot que lui dit la Tatare à voix basse le tranquillisa. Il referma la porte derrière eux, les conduisit par l'escalier, et bientôt ils se trouvèrent sous les hautes et sombres voûtes de l'église.

Devant l'un des autels, tout chargé de cierges, se tenait un prêtre à genoux, qui priait à voix basse. À ses côtés étaient agenouillés deux jeunes diacres en chasubles violettes ornées de dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils demandaient un miracle, la délivrance de la ville, l'affermissement des courages ébranlés, le don de la patience, la fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait des idées timides et lâches. Quelques femmes, semblables à des spectres, étaient agenouillées aussi, laissant tomber leurs têtes sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques hommes restaient appuyés contre les pilastres dans un silence morne et découragé. La longue fenêtre aux vitraux peints qui surmontait l'autel s'éclaira tout à coup des lueurs rosées de l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes couleurs, se dessinèrent sur le sombre pavé de l'église. Tout le choeur fut inondé de jour, et la fumée de l'encens, immobile dans l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opéré par la lumière. Dans cet instant, le mugissement solennel de l'orgue emplit tout à coup l'église entière[30]. Il enfla de plus en plus les sons, éclata comme le roulement du tonnerre, puis monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes filles, puis répéta son mugissement sonore et se tut brusquement. Longtemps après les vibrations firent trembler les arceaux, et Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle. Quelqu'un le tira par lepande son caftan.

— Il est temps, dit la Tatare.

Tous deux traversèrent l'église sans être aperçus, et sortirent sur une grande place. Le ciel s'était rougi des feux de l'aurore, et tout présageait le lever du soleil. La place, en forme de carré, était complètement vide. Au milieu d'elle se trouvaient dressées nombre de tables en bois, qui indiquaient que là avait été le marché aux provisions. Le sol, qui n'était point pavé, portait une épaisse couche de boue desséchée, et toute la place était entourée de petites maisons bâties en briques et en terre glaise, dont les murs étaient soutenus par des poutres et des solives entrecroisées. Leurs toits aigus étaient percés de nombreuses lucarnes. Sur un des côtés de la place, près de l'église, s'élevait un édifice différent des autres, et qui paraissait être l'hôtel de ville. La place entière semblait morte. Cependant Andry crut entendre de légers gémissements. Jetant un regard autour de lui, il aperçut un groupe d'hommes couchés sans mouvement, et les examina, doutant sils étaient endormis ou morts. À ce moment il trébucha sur quelque chose qu'il n'avait pas vu devant lui. C'était le cadavre d'une femme juive. Elle paraissait jeune, malgré l'horrible contraction de ses traits. Sa tête était enveloppée d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques mèches de cheveux crépus tombaient sur son cou décharné; près d'elle était couché un petit enfant qui serrait convulsivement sa mamelle, qu'il avait tordue à force d'y chercher du lait. Il ne criait ni ne pleurait plus; ce n'était qu'au mouvement intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent arrêtés par une sorte de fou furieux qui, voyant le précieux fardeau que portait Andry, s'élança sur lui comme un tigre, en criant:

— Du pain! du pain!

Mais ses forces n'étaient pas égales à sa rage; Andry le repoussa, et il roula par terre. Mais, ému de compassion, le jeune Cosaque lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit à dévorer avec voracité, et, sur la place même, cet homme expira dans d'horribles convulsions. Presque à chaque pas ils rencontraient des victimes de la faim. À la porte d'une maison était assise une vieille femme, et l'on ne pouvait dire si elle était morte ou vivante, se tenant immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Du toit de la maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses souffrances, y avait mis fin par le suicide. À la vue de toutes ces horreurs, Andry ne put s'empêcher de demander à la Tatare:

— Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous ces gens n'aient plus rien trouvé pour soutenir leur vie! En de telles extrémités, l'homme peut se nourrir des substances que la loi défend.

— On a tout mangé, répondit la Tatare, toutes les bêtes; on ne trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la ville entière. Nous n'avons jamais rassemblé de provisions; l'on amenait tout de la campagne.

— Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous penser encore à défendre la ville?

— Peut-être que levaïvodel'aurait rendue; mais, hier matin lepolkovnik, qui se trouve à Boujany, a envoyé un faucon porteur d'un billet où il disait qu'on se défendit encore, qu'il s'avançait pour faire lever le siège, et qu'il n'attendait plus que l'arrivée d'un autrepolkafin d'agir ensemble; maintenant nous attendons leur secours à toute minute. Mais nous voici devant la maison.»

Andry avait déjà vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux autres, et qui paraissait avoir été construite par un architecte italien. Elle était en briques, et à deux étages. Les fenêtres du rez-de-chaussée s'encadraient dans des ornements de pierre très en relief; létage supérieur se composait de petits arceaux formant galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large escalier en briques peintes descendait jusqu'à la place. Sur les dernières marches étaient assis deux gardes qui soutenaient d'une main leurs hallebardes, de l'autre leurs têtes, et ressemblaient plus à des statues qu'à des êtres vivants. Ils ne firent nulle attention à ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et son guide trouvèrent un chevalier couvert d'une riche armure, tenant en main un livre de prières. Il souleva lentement ses paupières alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrèrent dans une salle assez spacieuse qui semblait servir aux réceptions. Elle était remplie de soldats, d'échansons, de chasseurs, de valets, de toute la domesticité que chaque seigneur polonais croyait nécessaire à son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On sentait la fumée d'un cierge qui venait de s'éteindre, et deux autres brûlaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur d'un homme, bien que le jour éclairât depuis longtemps la large fenêtre à grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte en chêne, ornée d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare l'arrêta, et lui montra une petite porte découpée dans le mur de côté. Ils entrèrent dans un corridor, puis dans une chambre qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie lumineuse sur un rideau d'étoffe rouge, sur une corniche dorée, sur un cadre de tableau. La Tatare dit à Andry de rester là; puis elle ouvrit la porte d'une autre chambre où brillait de la lumière. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit tressaillir. Au moment où la porte s'était ouverte, il avait aperçu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint bientôt, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se reforma derrière lui. Deux cierges étaient allumés dans la chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu. Mais ce n'était point là ce que cherchaient ses regards. Il tourna la tête d'un autre côté, et vit une femme qui semblait s'être arrêtée au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'élançait vers lui, mais se tenait immobile. Lui-même resta cloué sur sa place. Ce n'était pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait connue. Elle était devenue bien plus belle. Naguère, il y avait en elle quelque chose d'incomplet, d'inachevé: maintenant, elle ressemblait à la création d'un artiste qui vient de lui donner la dernière main; naguère c'était une jeune fille espiègle, maintenant c'était une femme accomplie, et dans toute la splendeur de sa beauté. Ses yeux levés n'exprimaient plus une simple ébauche du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps de sécher, ses larmes répandaient sur son regard un vernis brillant. Son cou, ses épaules et sa gorge avaient atteint les vraies limites de la beauté développée. Une partie de ses épaisses tresses de cheveux étaient retenues sur la tête par un peigne; les autres tombaient en longues ondulations sur ses épaules et ses bras. Non seulement sa grande pâleur n'altérait pas sa beauté, mais elle lui donnait au contraire un charme irrésistible. Andry ressentait comme une terreur religieuse; il continuait à se tenir immobile. Elle aussi restait frappée à l'aspect du jeune Cosaque qui se montrait avec les avantages de sa mâle jeunesse. La fermeté brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la santé et la fraîcheur sur ses joues hâlées. Sa moustache noire luisait comme la soie.

— Je n'ai pas la force de te rendre grâce, généreux chevalier, dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te récompenser…

Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupières, garnies de longs cils sombres. Toute sa tête se pencha, et une légère rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que lui répondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que ressentait son âme, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermée par une puissance inconnue; le son manquait à sa voix. Il reconnut que ce n'était pas à lui, élevé au séminaire, et menant depuis une vie guerrière et nomade, qu'il appartenait de répondre, et il s'indigna contre sa nature de Cosaque.

À ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu déjà le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporté Andry, et elle le présenta à sa maîtresse sur un plateau d'or. La jeune femme la regarda, puis regarda le pain, puis arrêta enfin ses yeux sur Andry. Ce regard, ému et reconnaissant, où se lisait l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris d'Andry que ne l'eussent été de longs discours. Son âme se sentit légère; il lui sembla qu'on l'avait déliée. Il allait parler, quand tout à coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et lui dit avec inquiétude:

— Et ma mère? lui as-tu porté du pain?

— Elle dort.

— Et à mon père?

— Je lui en ai porté. Il a dit qu'il viendrait lui même remercier le chevalier.

Rassurée, elle prit le pain et le porta à ses lèvres. Andry la regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger avidement, quand tout à coup il se rappela ce fou furieux qu'il avait vu mourir pour avoir dévoré un morceau de pain. Il pâlit et, la saisissant par le bras:

— Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.

Elle laissa aussitôt retomber son bras, et, déposant le pain sur le plateau, elle regarda Andry comme eût fait un enfant docile.

— Ô ma reine! s'écria Andry avec transport, ordonne ce que tu voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au monde; je courrai tobéir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux, je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitié des troupeaux de chevaux de mon père m'appartient; tout ce que ma mère lui a donné en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est à moi. Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour la seule poignée de mon sabre, on me donne un grand troupeau de chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela, je le brûlerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir! Peut-être tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais bien qu'il ne m'appartient pas, à moi qui ai passé ma vie dans lasetch, de parler comme on parle là où se trouvent les rois, les princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que tu es une autre créature de Dieu que nous autres, et que les autres femmes et filles des seigneurs restent loin derrière toi.

Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute à son attention, la jeune fille écoutait ces discours pleins de franchise et de chaleur, où se montrait une âme jeune et forte. Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune chevalier tenait à un autre parti, et que son père, ses frères, ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquée de tous côtés, vouant les habitants à une mort certaine. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle prit un mouchoir brodé en soie et, s'en couvrant le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siège où elle resta longtemps immobile, la tête renversée, et mordant sa lèvre inférieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eût ressenti la piqûre d'une bête venimeuse.

— Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main douce comme la soie.

Mais elle se taisait, sans se découvrir le visage, et restait immobile.

— Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse?

Elle ôta son mouchoir de ses yeux, écarta les cheveux qui lui couvraient le visage, et laissa échapper ses plaintes d'une voix affaiblie, qui ressemblait au triste et léger bruissement des joncs qu'agite le vent du soir:

— Ne suis-je pas digne d'une éternelle pitié? La mère qui m'a mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas bien amer? Ô mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit à mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches seigneurs, des comtes et des barons étrangers, et toute la fleur de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considéré mon amour comme la plus grande des félicités. Je n'aurais eu qu'à faire un choix, et le plus beau, le plus noble serait devenu mon époux. Pour aucun d'eux, ô mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu l'as fait parler, ce faible coeur, pour un étranger, pour un ennemi, sans égard aux meilleurs chevaliers de ma patrie. Pourquoi, pour quel péché, pour quel crime, mas-tu persécutée impitoyablement, ô sainte mère de Dieu? Mes jours se passaient dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherchés, les vins les plus précieux faisaient mon habituelle nourriture. Et pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois condamnée à un sort si cruel; c'est peu que je sois obligée de voir, avant ma propre fin, mon père et ma mère expirer dans d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donné ma vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me déchirent le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore plus pénible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus épouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de reproches, à toi, mon destin cruel, et à toi (pardonne mon péché), ô sainte mère de Dieu.

Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se peignit sur son visage, sur son front tristement penché et sur ses joues sillonnées de larmes.

— Non, il ne sera pas dit, s'écria Andry, que la plus belle et la meilleure des femmes ait à subir un sort si lamentable, quand elle est née pour que tout ce qu'il y a de plus élevé au monde s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la bravoure, ni la prière, nous mourrons ensemble, et je mourrai avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me séparer de toi.

— Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-même, lui répondit-elle en secouant lentement la tête. Je ne sais que trop bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton devoir. Tu as un père, des amis, une patrie qui t'appellent, et nous sommes tes ennemis.


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