Chapter 3

— Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon père? reprit Andry, en relevant fièrement le front et redressant sa taille droite et svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voilà ce que je vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, répéta-t-il obstinément, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un parti pris et une volonté irrévocable. Qui m'a dit que l'Ukraine est ma patrie? Qui me l'a donnée pour patrie? La patrie est ce que notre âme désire, révère, ce qui nous est plus cher que tout. Ma patrie, c'est toi, Et cette patrie-là, je ne l'abandonnerai plus tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on vienne l'en arracher!

Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain, avec toute l'impétuosité dont est capable une femme qui ne vit que par les élans du coeur, elle se jeta à son cou, le serra dans ses bras, et se mit à sangloter. Dans ce moment la rue retentit de cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiède respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui enveloppaient la tête d'un réseau soyeux et odorant.

Tout à coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de joie.

— Nous sommes sauvés, disait-elle toute hors d'elle-même; les nôtres sont entrés dans la ville, amenant du pain, de la farine, et des Zaporogues prisonniers.

Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention à ce qu'elle disait. Dans le délire de sa passion, Andry posa ses lèvres sur la bouche qui effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans réponse.

Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque. Il ne verra plus ni lasetch, ni les villages de ses pères, ni le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une poignée de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure où il a, pour sa propre honte, donné naissance à un tel fils!

Letabordes Zaporogues était rempli de bruit et de mouvement. D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un détachement de troupes royales avait pénétré dans la ville. Ce fut plus tard qu'on s'aperçut que tout lekourènde Peréiaslav, placé devant une des portes de la ville, était resté la veille ivre mort; il n'était donc pas étonnant que la moitié des Cosaques qui le composaient eût été tuée et l'autre moitié prisonnière, sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître. Avant que leskourénivoisins, éveillés par le bruit, eussent pu prendre les armes, le détachement entrait déjà dans la ville, et ses derniers rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal éveillés qui se jetaient sur eux en désordre. Lekochevoïfit rassembler l'armée, et lorsque tous les soldats réunis en cercle, le bonnet à la main, eurent fait silence, il leur dit:

— Voilà donc, seigneurs frères, ce qui est arrivé cette nuit; voilà jusqu'où peut conduire l'ivresse; voilà l'injure que nous a faite l'ennemi! Il paraît que c'est là votre habitude: si l'on vous double la ration, vous êtes prêts à vous soûler de telle sorte que l'ennemi du nom chrétien peut non seulement vous ôter vos pantalons, mais même vous éternuer au visage, sans que vous y fassiez attention.

Tous les Cosaques tenaient la tête basse, sentant bien qu'ils étaient coupables. Le seulatamandukourènde Nésamaïko[31], Koukoubenko, éleva la voix.

— Arrête, père, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas écrit dans la loi qu'on puisse faire quelque observation quand lekochevoïparle devant toute l'armée, cependant, l'affaire ne s'étant point passée comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont pas complètement justes. Les Cosaques eussent été fautifs et dignes de la mort s'ils s'étaient enivrés pendant la marche, la bataille, ou un travail important et difficile; mais nous étions là sans rien faire, à nous ennuyer devant cette ville. Il n'y avait ni carême, ni aucune abstinence ordonnée par l'Église. Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien à faire? il n'y a point de péché à cela. Mais nous allons leur montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons maintenant les battre de manière qu'ils n'emportent pas leurs talons à la maison.

Le discours dukourennoïplut aux Cosaques. Ils relevèrent leurs têtes baissées, et beaucoup d'entre eux firent un signe de satisfaction, en disant:

— Koukoubenko a bien parlé.

Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin dukochévoï, ajouta:

— Il paraît,kochévoï, que Koukoubenko a dit la vérité. Que répondras-tu à cela?

— Ce que je répondrai? je répondrai: Heureux le père qui a donné naissance à un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse à dire un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse à dire un mot qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du courage, comme les éperons rendent du courage à un cheval que l'abreuvoir a rafraîchi. Je voulais moi-même vous dire ensuite une parole consolante; mais Koukoubenko m'a prévenu.

— Lekochévoïa bien parlé! s'écria-t-on dans les rangs desZaporogues.

— C'est une bonne parole, disaient les autres.

Et même les plus vieux, qui se tenaient là comme des pigeons gris, firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et dirent:

— Oui, c'est une parole bien dite.

— Maintenant, écoutez-moi, seigneurs, continua lekochévoï. Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer des trous à la manière des rats, comme font les maîtres allemands (qu'ils voient le diable en songe!), c'est indécent et nullement l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entré dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affamés, ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais guère où ils en trouveront, à moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette du haut du ciel… Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car leurs prêtres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois portes cinqkourénidevant la principale, et troiskourénidevant chacune des deux autres. Que lekourènde Diadniv et celui de Korsoun se mettent en embuscade: lepolkovnikTarass Boulba, avec tout sonpolk, aussi en embuscade. Leskourénide Titareff et de Tounnocheff, en réserve du côté droit; ceux de Tcherbinoff et de Stéblikiv, du côté gauche. Et vous, sortez des rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aiguës pour insulter, pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait pas supporter les injures, et peut-être qu'aujourd'hui même ils passeront les portes. Que chaqueatamanfasse la revue de sonkourèn, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du monde dans les débris de celui de Périaslav. Visitez bien toutes choses; qu'on donne à chaque Cosaque un verre de vin pour le dégriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasiés de ce qu'ils ont mangé hier, car, en vérité, ils ont tellement bâfré toute la nuit, que, si je m'étonne d'une chose, c'est qu'ils ne soient pas tous crevés. Et voici encore un ordre que je donne: Si quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin à un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de cochon, et je le ferai pendre la tête en bas. À l'oeuvre, frères! à l'oeuvre!

C'est ainsi que lekochévoïdistribua ses ordres. Tous le saluèrent en se courbant jusqu'à la ceinture, et, prenant la route de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrivés à une grande distance. Tous commencèrent à s'équiper, à essayer leurs lances et leurs sabres, à remplir de poudre leurs poudrières, à préparer leurs chariots et à choisir leurs montures.

En rejoignant son campement, Tarass se mit à penser, sans le deviner toutefois, à ce qu'était devenu Andry. L'avait-on pris et garrotté, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry n'est pas homme à se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus trouvé parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant sonpolk, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps par son nom.

— Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa rêverie.

Le juif Yankel était devant lui.

— Seigneurpolkovnik, seigneurpolkovnik, disait il d'une voix brève et entrecoupée, comme s'il voulait lui faire part d'une nouvelle importante, j'ai été dans la ville, seigneurpolkovnik.

Tarass regarda le juif d'un air ébahi:

— Qui diable t'a mené là?

— Je vais vous le raconter, dit Yankel. Dès que j'entendis du bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirèrent des coups de fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis à courir. Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais savoir moi-même la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au moment où entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis à le suivre comme pour réclamer ma créance, et voilà comment je suis entré dans la ville.

— Eh quoi! tu es entré dans la ville, et tu voulais encore lui faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne ta-t-il pas fait pendre comme un chien?

— Certes, il voulait me faire pendre, répondit le juif; ses gens m'avaient déjà passé la corde au cou. Mais je me mis à supplier le seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma créance aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui prêter encore de l'argent, s'il voulait m'aider à me faire rendre ce que me doivent d'autres chevaliers; car, à dire vrai, le seigneur officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il était Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre châteaux et des steppes qui s'étendent jusqu'à Chklov. Et maintenant, si les juifs de Breslav ne l'eussent pas équipé, il n'aurait pas pu aller à la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru à la diète.

— Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les nôtres?

— Comment donc! il y en a beaucoup des nôtres: Itska, Rakhoum,Khaïvalkh, l'intendant…

— Qu'ils périssent tous, les chiens! s'écria Tarass en colère. Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te parle de nos Zaporogues.

— Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry.

— Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? où l'as-tu vu? dans une fosse, dans une prison, attaché, enchaîné?

— Qui aurait osé attacher le seigneur Andry? c'est à présent l'un des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu. Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de l'or sur lui. Il est tout étincelant d'or, comme quand au printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et levaïvodelui a donné son meilleur cheval; ce cheval seul coûte deux cents ducats.

Boulba resta stupéfait:

— Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas? Parce qu'elle était meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il était le plus riche des seigneurs polonais.

— Qui donc le force à faire tout cela?

— Je ne dis pas qu'on l'ait forcé. Est-ce que le seigneur Tarass ne sait pas qu'il est passé dans l'autre parti par sa propre volonté?

— Qui a passé?

— Le seigneur Andry.

— Où a-t-il passé?

— Il a passé dans l'autre parti; il est maintenant des leurs.

— Tu mens, oreille de cochon.

— Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour mentir contre ma propre tête? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur?

— C'est-à-dire que, d'après toi, il a vendu sa patrie et sa religion?

— Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement qu'il a passé dans l'autre parti.

— Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue sur la terre chrétienne. Tu mens, chien.

— Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que chacun crache sur le tombeau de mon père, de ma mère, de mon beau- père, de mon grand-père et du père de ma mère, si je mens. Si le seigneur le désire, je vais lui dire pourquoi il a passé.

— Pourquoi?

— Levaïvodea une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si belle…

Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beauté de cette fille, en écartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant le coin de la bouche comme s'il goûtait quelque chose de doux.

— Eh bien, quoi? Après…

— C'est pour elle qu'il a passé de l'autre côté. Quand un homme devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans l'eau pour la plier ensuite comme on veut.

Boulba se mit à réfléchir profondément. Il se rappela que l'influence d'une faible femme était grande; qu'elle avait déjà perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry était fragile par ce côté. Il se tenait immobile, comme planté à sa place.

— Écoute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif Dès que j'entendis le bruit du matin, dès que je vis qu'on entrait dans la ville, j'emportai avec moi, à tout événement, une rangée de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a des demoiselles, me dis-je à moi-même, elles achèteront mes perles, n'eussent-elles rien à manger. Et dès que les gens de l'officier polonais m'eurent lâché, je courus à la maison duvaïvode, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante tatare; elle m'a dit que la noce se ferait dès qu'on aurait chassé les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les Zaporogues.

— Et tu ne l'as pas tué sur place, ce fils du diable? s'écriaBoulba.

— Pourquoi le tuer? Il a passé volontairement. Où est la faute de l'homme? Il est allé là où il se trouvait mieux.

— Et tu l'as vu en face?

— En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne santé! Il m'a reconnu à l'instant même, et quand je m'approchai de lui, il m'a dit…

— Qu'est-ce qu'il t'a dit?

— Il m'a dit!… c'est-à-dire il a commencé par me faire un signe du doigt, et puis il m'a dit: «Yankel!» Et moi: «Seigneur Andry!» Et lui: «Yankel, dis à mon père, à mon frère, aux Cosaques, aux Zaporogues, dis à tout le monde que mon père n'est plus mon père, que mon frère n'est plus mon frère, que mes camarades ne sont plus mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre eux tous.»

— Tu mens, Judas! s'écria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu as crucifié le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan. Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.

En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif épouvanté se mit à courir de toute la rapidité de ses sèches et longues jambes; et longtemps il courut, sans tourner la tête, à travers les chariots des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass ne l'eût pas poursuivi, réfléchissant qu'il était indigne de lui de s'abandonner à sa colère contre un malheureux qui n'en pouvait mais.

Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit précédente, Andry traverser letabormenant une femme avec lui. Il baissa sa tête grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action aussi infâme eût été commise, et que son propre fils eût pu vendre ainsi sa religion et son âme.

Enfin il conduisit sonpolkà la place qui lui était désignée, derrière le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brûlé. Cependant les Zaporogues, à pied et à cheval se mettaient en marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un après l'autre défilaient les diverskouréni, composant l'armée. Il ne manquait que le seulkourènde Peréiaslav; les Cosaques qui le composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en leur vie. Tel s'était réveillé garrotté dans les mains des ennemis; tel avait passé endormi de la vie à la mort, et leuratamanlui-même, Khlib, s'était trouvé sans pantalon et sans vêtement supérieur au milieu du camp polonais.

On s'aperçut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la population accourut sur les remparts, et un tableau animé se présenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus richement vêtus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs casques en cuivre, surmontés de plumes blanches comme celles du cygne, étincelaient au soleil; d'autres portaient de petits bonnets, roses ou bleus, penchés sur l'oreille, et des caftans aux manches flottantes, brodés d'or ou de soieries. Leurs sabres et leurs mousquets, qu'ils achetaient à grand prix, étaient, comme tout leur costume, chargés d'ornements. Au premier rang, se tenait plein de fierté, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il était serré dans son riche caftan. Plus loin, près d'une porte latérale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec. Ses petits yeux vifs lançaient des regards perçants sous leurs sourcils épais. Il se tournait avec vivacité, en désignant les postes de sa main effilée, et distribuant des ordres. On voyait que, malgré sa taille chétive, c'était un homme de guerre. Près de lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'épaisses moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et l'hydromel capiteux. Derrière eux était groupée une foule de petits gentillâtres qui s'étaient armés, les uns à leurs propres frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de l'argent des juifs, auxquels ils avaient engagé tout ce que contenaient les petits castels de leurs pères. Il y avait encore une foule de ces clients parasites que les sénateurs menaient avec eux pour leur faire cortège, qui, la veille, volaient du buffet ou de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient sur le siège de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y avait là de toutes espèces de gens. Les rangs des Cosaques se tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-là, les métaux précieux que sur les poignées des sabres ou les crosses des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas à se vêtir richement pour la bataille; leurs caftans et leurs armures étaient fort simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de longues files bigarrées de bonnets noirs à la pointe rouge.

Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un était tout jeune, l'autre un peu plus âgé; tous deux avaient, selon leur façon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et Mikita Colokopitenko. Démid Popovitch les suivait, vieux Cosaque qui hantait depuis longtemps lasetch, qui était allé jusque sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il était revenu à lasetch, avec la tête toute goudronnée, toute noircie, et les cheveux brûlés. Mais depuis lors, il avait eu le temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux entourait son oreille, et ses moustaches avaient repoussé noires et épaisses. Popovitch était renommé pour sa langue bien affilée.

— Toute l'armée a desjoupansrouges, dit-il; mais je voudrais bien savoir si la valeur de l'armée est rouge aussi[32]!

— Attendez, s'écria d'en haut le gros colonel; je vais vous garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos chevaux. Avez-vous vu comme j'ai déjà garrotté les vôtres? Qu'on amène les prisonniers sur le parapet.

Et l'on amena les Zaporogues garrottés. Devant eux marchait leuratamanKhlib, sans pantalon et sans vêtement supérieur, dans l'état où on lavait saisi. Et l'atamanbaissa la tête, honteux de sa nudité et de ce qu'il avait été pris en dormant, comme un chien.

— Ne t'afflige pas, Khlib, nous te délivrerons, lui criaient d'en bas les Cosaques.

— Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'atamanBorodaty, ce n'est pas ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver à chacun. Mais honte à eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par décence, couvert ta nudité.

— Il paraît que vous n'êtes braves que quand vous avez affaire à des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.

— Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux, lui répondit-on d'en haut.

— Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes, disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.

Et puis il ajouta, en regardant les siens:

— Mais peut-être que les Polonais disent la vérité; si ce gros-là les amène, ils seront bien défendus.

— Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien défendus? répliquèrent les cosaques, sûrs d'avance que Popovitch allait lâcher un bon mot.

— Parce que toute l'armée peut se cacher derrière lui, et qu'il serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par delà son ventre.

Tous les Cosaques se mirent à rire et, longtemps après, beaucoup d'entre eux secouaient encore la tête en répétant:

— Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de décocher un mot à quelqu'un, alors…

Et les Cosaques n'achevèrent pas de dire ce qu'ils entendaient par alors…

— Reculez, reculez! s'écria lekochevoï.

Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, à peine les Cosaques s'étaient-ils retirés, qu'une décharge de mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement se fit dans la ville; le vieuxvaïvodeapparut lui-même, monté sur son cheval. Les portes souvrirent, et l'armée polonaise en sortit. À l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien alignés, puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en cuivre. Derrière eux chevauchaient les plus riches gentilshommes, habillés chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se mêler à la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de commandement s'avançait seul à la tête de ses gens. Puis venaient d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore, puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le colonel sec et maigre.

— Empêchez-les, empêchez-les d'aligner leurs rangs, criait lekochévoï. Que tous leskouréniattaquent à la fois. Abandonnez les autres portes. Que lekourènde Titareff attaque par son côté et lekourènde Diadkoff par le sien. Koukoubenko et Palivoda, tombez sur eux par derrière. Divisez-les, confondez-les.

Et les Cosaques attaquèrent de tous les côtés. Ils rompirent les rangs polonais, les mêlèrent et se mêlèrent avec eux, sans leur donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage que des sabres et des lances. Dans cette mêlée générale, chacun eut l'occasion de se montrer. Démid Popovitch tua trois fantassins et culbuta deux gentilshommes à bas de leurs chevaux, en disant:

— Voilà de bons chevaux; il y a longtemps que j'en désirais de pareils.

Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la mêlée, attaqua les seigneurs qu'il avait démontés, tua l'un d'eux, jeta sonarank[34] au cou de l'autre, et le traîna à travers la campagne, après lui avoir pris son sabre à la riche poignée et sa bourse pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux mains avec un des plus braves de l'armée polonaise, et ils combattirent longtemps corps à corps. Le Cosaque finit par triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude l'atteignit à la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais l'avait ainsi tué, le plus beau des chevaliers et d'ancienne extraction princière; celui-ci se portait partout, sur son vigoureux cheval bai clair, et s'était déjà signalé par maintes prouesses. Il avait sabré deux Zaporogues, renversé un bon Cosaque, Fédor Korj, et l'avait percé de sa lance après avoir abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer Kobita.

— C'est avec celui-là que je voudrais essayer mes forces, s'écria l'atamandukourènde Nésamaïko, Koukoubenko.

Il donna de l'éperon à son cheval et s'élança sur le Polonais, en criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de tourner son cheval pour faire face à ce nouvel ennemi; mais l'animal ne lui obéit point. Épouvanté par ce terrible cri, il avait fait un bond de côté, et Koukoubenko put frapper, d'une balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Même alors, le Polonais ne se rendit pas; il tâcha encore de percer l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre. Koukoubenko prit à deux mains sa lourde épée, lui en enfonça la pointe entre ses lèvres pâlies. L'épée lui brisa les dents, lui coupa la langue, lui traversa les vertèbres du cou, et pénétra profondément dans la terre où elle le cloua pour toujours. Le sang rosé jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui teignit son caftan jaune brodé d'or. Koukoubenko abandonna le cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.

— Comment peut-on laisser là une si riche armure sans la ramasser? dit l'atamandukourènd'Oumane, Borodaty.

Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit où le gentilhomme gisait à terre.

— J'ai tué sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouvé sur aucun d'eux une aussi belle armure.

Et Borodaty, entraîné par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever cette riche dépouille. Il lui ôta son poignard turc, orné de pierres précieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui détacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin, une boucle de cheveux donnée par une jeune fille, en souvenir d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge arrivait sur lui par derrière, celui-là même qu'il avait déjà renversé de la selle, après l'avoir marqué d'une balafre au visage. L'officier leva son sabre et lui asséna un coup terrible sur son cou penché. L'amour du butin n'avait pas mené à une bonne fin l'atamanBorodaty. Sa tête puissante roula par terre d'un côté, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. À peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux la tête de l'atamanpour la pendre à sa selle, qu'un vengeur s'était déjà levé.

Ainsi qu'un épervier qui, après avoir tracé des cercles avec ses puissantes ailes, s'arrête tout à coup immobile dans l'air, et fond comme la flèche sur une caille qui chante dans les blés près de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'élança sur l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou. Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine. Ostap détacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les bras, attacha l'autre bout du lacet à l'arçon de sa propre selle, et le traîna à travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane d'aller rendre les derniers devoirs à leurataman. Quand les Cosaques de cekourènapprirent que leuratamann'était plus en vie, ils abandonnèrent le combat pour relever son corps, et se concertèrent pour savoir qui il fallait choisir à sa place.

— Mais à quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il est impossible de choisir un meilleurkourennoïqu'Ostap Boulba. Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de l'esprit et du sens comme un vieillard.

Ostap, ôtant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur qu'ils lui faisaient, mais sans prétexter ni sa jeunesse, ni son manque d'expérience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis d'hésiter. Ostap les conduisit aussitôt contre l'ennemi, et leur prouva que ce n'était pas à tort qu'ils l'avaient choisi pourataman. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop chaude; ils reculèrent et traversèrent la plaine pour se rassembler de l'autre côté. Le petit colonel fit signe à une troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en réserve près de la porte de la ville, et ils firent une décharge de mousqueterie sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde. Quelques balles allèrent frapper les boeufs de l'armée, qui regardaient stupidement le combat. Épouvantés, ces animaux poussèrent des mugissements, se ruèrent sur letabordes Cosaques, brisèrent des chariots et foulèrent aux pieds beaucoup de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'élançant avec sonpolkde l'embuscade où il était posté, leur barra le passage, en faisant jeter de grands cris à ses gens. Alors tout le troupeau furieux, éperdu, se retourna sur les régiments polonais qu'il mit en désordre.

— Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez à la bataille!

Les Cosaques se ruèrent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de Polonais périrent, beaucoup de Cosaques se distinguèrent, entre autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se voyant pressés de toutes parts, les Polonais élevèrent leur bannière en signe de ralliement, et se mirent à crier qu'on leur ouvrît les portes de la ville. Les portes fermées s'ouvrirent en grinçant sur leurs gonds et reçurent les cavaliers fugitifs, harassés, couverts de poussière, comme la bergerie reçoit les brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque dans la ville, mais Ostap arrêta les siens en leur disant:

— Éloignez-vous, seigneurs frères, éloignez-vous des murailles; il n'est pas bon de sen approcher.

Ostap avait raison, car, dans le moment même, une décharge générale retentit du haut des remparts. Lekochévoïs'approcha pour féliciter Ostap.

— C'est encore un jeuneataman, dit-il, mais il conduit ses troupes comme un vieux chef.

Le vieux Tarass tourna la tête pour voir quel était ce nouvelataman; il aperçut son fils Ostap à la tête dukourènd'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'atamandans sa main droite.

— Voyez-vous le drôle! se dit-il tout joyeux.

Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils avaient fait à son fils.

Les Cosaques reculèrent jusqu'à leurtabor; les Polonais parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs richesjoupansétaient déchirés, couverts de sang et de poussière.

— Holà! hé! avez-vous pansé vos blessures? leur criaient lesZaporogues.

— Attendez! Attendez! répondait d'en haut le gros colonel en agitant une corde dans ses mains.

Et longtemps encore, les soldats des deux partis échangèrent des menaces et des injures.

Enfin, ils se séparèrent. Les uns allèrent se reposer des fatigues du combat; les autres se mirent à appliquer de la terre sur leurs blessures et déchirèrent les riches habits qu'ils avaient enlevés aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conservé le plus de forces, s'occupèrent à rassembler les cadavres de leurs camarades et à leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs épées et leurs lances, ils creusèrent des fosses dont ils emportaient la terre dans les pans de leurs habits; ils y déposèrent soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre fraîche pour ne pas les laisser en pâture aux oiseaux. Les cadavres des Polonais furent attachés par dizaines aux queues des chevaux, que les Zaporogues lancèrent dans la plaine en les chassant devant eux à grands coups de fouet. Les chevaux furieux coururent longtemps à travers les champs, traînant derrière eux les cadavres ensanglantés qui roulaient et se heurtaient dans la poussière.

Le soir venu, tous leskourénis'assirent en rond et se mirent à parler des hauts faits de la journée. Ils veillèrent longtemps ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'était pas montré parmi les combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses frères? Ou bien le juif l'avait il trompé, et Andry se trouvait-il en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait toujours été accessible aux séductions des femmes, et, dans sa désolation, il se mit à maudire la Polonaise qui avait perdu son fils, à jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son serment, sans être touché par la beauté de cette femme; il l'aurait traînée par ses longs cheveux à travers tout le camp des Cosaques; il aurait meurtri et souillé ses belles épaules, aussi blanches que la neige éternelle qui couvre le sommet des hautes montagnes; il aurait mis en pièces son beau corps. Mais Boulba ne savait pas lui-même ce que Dieu lui préparait pour le lendemain… Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre, se tint toute la nuit près des feux, regardant avec attention de tous côtés dans les ténèbres.

Le soleil n'était pas encore arrivé à la moitié de sa course dans le ciel, que tous les Zaporogues se réunissaient en assemblée. De lasetchétait venue la terrible nouvelle que les Tatars, pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entièrement pillée, qu'ils avaient déterré le trésor que les Cosaques conservaient mystérieusement sous la terre; qu'ils avaient massacré ou fait prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les troupeaux, tous les haras, ils s'étaient dirigés en droite ligne sur Pérékop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'était échappé en route des mains des Tatars; il avait poignardé lemirza, enlevé son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en habits tatars, il s'était soustrait aux poursuites par une course de deux jours et de deux nuits. Son cheval était mort de fatigue; il en avait pris un autre, l'avait encore tué, et sur le troisième enfin il était arrivé dans le camp des Zaporogues, ayant appris en route qu'ils assiégeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur qui était arrivé; mais comment était-il arrivé, ce malheur? Les Cosaques demeurés à lasetchs'étaient-ils enivrés selon la coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment les Tatars avaient-ils découvert l'endroit où était enterré le trésor de l'armée? Il n'en put rien dire. Le Cosaque était harassé de fatigue; il arrivait tout enflé; le vent lui avait brûlé le visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.

En pareil cas, c'était la coutume zaporogue de se lancer aussitôt à la poursuite des ravisseurs, et de tâcher de les atteindre en route, car autrement les prisonniers pouvaient être transportés sur les bazars de l'Asie Mineure, à Smyrne, à lîle de Crète, et Dieu sait tous les endroits où l'on aurait vu les têtes à longue tresse des Zaporogues. Voilà pourquoi les Cosaques s'étaient assemblés. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le bonnet sur la tête, car ils n'étaient pas venus pour entendre l'ordre du jour de l'ataman, mais pour se concerter comme égaux entre eux.

— Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la foule.

— Que lekochévoïdonne son conseil! disaient les autres.

Et lekochévoï, ôtant son bonnet, non plus comme chef des Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur qu'ils lui faisaient et leur dit:

— Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de temps, mettons-nous à la poursuite du Tatar, car vous savez vous- mêmes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivée avec les biens qu'il a enlevés; mais il les dissipera sur-le- champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon conseil: en route! Nous nous sommes assez promenés par ici; les Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons vengé la religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas attendre grand'chose d'une ville affamée. Ainsi donc mon conseil est de partir.

— Partons!

Ce mot retentit dans leskourénides Zaporogues.

Mais il ne fut pas du goût de Tarass Boulba, qui abaissa, en les fronçant, ses sourcils mêlés de blanc et de noir, semblables aux buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les cimes ont blanchi sous le givre hérissé du nord.

— Non, ton conseil ne vaut rien,kochévoï, dit-il; tu ne parles pas comme il faut, Il paraît que tu as oublié que ceux des nôtres qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que nous ne respections pas la première des saintes lois de la fraternité, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les écorche vivants, ou bien pour que, après avoir écartelé leurs corps de Cosaques, on en promène les morceaux par les villes et les campagnes, comme ils ont déjà fait duhetmanet des meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas assez insulté à tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc? je vous le demande à tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien périr sur la terre étrangère? Si la chose en est venue au point que personne ne révère plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera. Je reste seul.

Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ébranlés.

— Mais as-tu donc oublié, bravepolkovnik, dit alors lekochévoï, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des Tatars, et que si nous ne les délivrons pas maintenant, leur vie sera vendue aux païens pour un esclavage éternel, pire que la plus cruelle des morts? As-tu donc oublié qu'ils emportent tout notre trésor, acquis au prix du sang chrétien?

Tous les Cosaques restèrent pensifs, ne sachant que dire. Aucun d'eux ne voulait mériter une mauvaise renommée. Alors s'avança hors des rangs le plus ancien par les années de l'armée zaporogue, Kassian Bovdug. Il était vénéré de tous les Cosaques. Deux fois on l'avait élukochévoï, et à la guerre aussi c'était un bon Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il aimait, le vieux, à rester couché sur le flanc, près des groupes de Cosaques, écoutant les récits des aventures d'autrefois et des campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se mêlait à leurs discours, mais il les écoutait en silence, écrasant du pouce la cendre de sa courte pipe, qu'il n'ôtait jamais de ses lèvres, et il restait longtemps couché, fermant à demi les paupières, et les Cosaques ne savaient s'il était endormi ou s'il les écoutait encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais cette fois pourtant le vieux s'était laissé prendre; et, faisant le geste de décision propre aux Cosaques, il avait dit:

— À la grâce de Dieu! je vais avec vous. Peut-être serai-je utile en quelque chose à la chevalerie cosaque.

Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblée, car depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.

— Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs frères, commença-t- il; enfants, écoutez donc le vieux. Lekochévoïa bien parlé, et comme chef de l'armée cosaque, obligé d'en prendre soin et de conserver le trésor de l'armée, il ne pouvait rien dire de plus sage. Voilà! que ceci soit mon premier discours; et maintenant, écoutez ce que dira mon second. Et voilà ce que dira mon second discours: C'est une grande vérité qu'a dite aussi lepolkovnikTarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de pareilspolkovniksdans l'Ukraine! Le premier devoir et le premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternité. Depuis le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas ouï dire, seigneurs frères, qu'un Cosaque eût jamais abandonné ou vendu de quelque manière son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont nos frères. Voici donc mon discours: Que ceux à qui sont chers les Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les Tatars; et que ceux à qui sont chers les Cosaques faits prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la bonne cause, restent ici. Lekochévoï, suivant son devoir, mènera la moitié de nous à la poursuite des Tatars, et l'autre moitié se choisira unatamande circonstance, et d'êtreatamande circonstance, si vous en croyez une tête blanche, cela ne va mieux à personne qu'à Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi nous qui lui soit égal en vertu guerrière.

Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se réjouirent de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous jetèrent leurs bonnets en l'air, en criant:

— Merci, père! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voilà qu'enfin il a parlé. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se mettre en campagne il disait qu'il serait utile à la chevalerie cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.

— Eh bien? consentez-vous à cela? demanda lekochévoï.

— Nous consentons tous! crièrent les Cosaques.

— Ainsi l'assemblée est finie?

— L'assemblée est finie! crièrent les Cosaques.

— Écoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit lekochévoï.

Il s'avança, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, ôtant leur bonnet, demeurèrent tête nue, les yeux baissés vers la terre, comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien se préparait à parler.

— Maintenant, seigneurs frères, divisez-vous. Que celui qui veut partir, passe du côté droit; que celui qui veut rester, passe du côté gauche. Où ira la majeure partie d'unkourèn, tout le reste suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore à d'autreskouréni.

Et ils commencèrent à passer, l'un à droite, l'autre à gauche. Quand la majeure partie d'unkourènpassait d'un côté, l'atamandukourènpassait aussi; quand c'était la moindre partie, elle s'incorporait aux autreskouréni. Et souvent il s'en fallut peu que les deux moitiés ne fussent égales. Parmi ceux qui voulurent demeurer, se trouva presque tout lekourènde Nésamaïko, une grande moitié dukourènde Popovitcheff, tout lekourènd'Oumane, tout lekourèndeKaneff, une grande moitié dukourènde Steblikoff, une grande moitié dukourènde Fimocheff. Tout le reste préféra aller à la poursuite des Tatars. Des deux côtés il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques. Parmi ceux qui s'étaient décidés à se mettre à la poursuite des Tatars, il y avait Tchérévety, le vieux Cosaque Pokotipolé, et Lémich, et Procopovitch, et Choma. Démid Popovitch était passé avec eux, car c'était un Cosaque du caractère le plus turbulent; il ne pouvait rester longtemps à une même place; ayant essayé ses forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les Tatars. Lesatamansdeskouréniétaient Nostugan, Pokrychka, Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que lesatamansDemytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan, Boulbenko, Ostap. Après eux, il y avait encore beaucoup d'autres illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchénitchenko, Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Métélitza, Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko, puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marché à pied, beaucoup monté à cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie, les steppes salées de la Crimée, toutes les rivières, grandes et petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes les îles de ce fleuve. Ils avaient foulé la terre moldave, illyrienne et turque; ils avaient sillonné toute la mer Noire sur leurs bateaux cosaques à deux gouvernails; ils avaient attaqué, avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus puissants vaisseaux; ils avaient coulé à fond bon nombre de galères turques, et enfin brûlé beaucoup de poudre en leur vie. Plus d'une fois ils avaient déchiré, pour s'en faire des bas, de précieuses étoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux richesses que chacun d'eux avait dissipées à boire et à se divertir, et qui auraient pu suffire à la vie d'un autre homme, il n'eût pas été possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout dissipé à la cosaque, fêtant le monde entier, et louant des musiciens pour faire danser tout l'univers. Même alors il y en avait bien peu qui n'eussent quelque trésor, coupes et vases d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des îles du Dniepr, pour que le Tatar ne pût les trouver, si, par malheur, il réussissait à tomber sur lasetch. Mais il eût été difficile au Tatar de dénicher le trésor, car le maître du trésor lui-même commençait à oublier en quel endroit il l'avait caché. Tels étaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur les Polonais leurs fidèles compagnons et la religion du Christ. Le vieux Cosaque Bovdug avait aussi préféré rester avec eux en disant:

— Maintenant mes années sont trop lourdes pour que j'aille courir le Tatar; ici, il y a une place où je puis m'endormir de la bonne mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demandé à Dieu, s'il faut terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte cause chrétienne. Il m'a exaucé. Nulle part une plus belle mort ne viendra pour le vieux Cosaque.

Quand ils se furent tous divisés et rangés sur deux files, parkourèn, lekochévoïpassa entre les rangs, et dit:

— Eh bien! seigneurs frères, chaque moitié est-elle contente de l'autre?

— Tous sont contents, père, répondirent les Cosaques.

— Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un à l'autre, car Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obéissez à votreataman, et faites ce que vous savez vous-mêmes; vous savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.

Et tous les Cosaques, autant quil y en avait, s'embrassèrent réciproquement, ce furent les deuxatamansqui commencèrent; après avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises, ils se donnèrent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant les mains avec force, ils voulurent se demander l'un à l'autre:

— Eh bien! seigneur frère, nous reverrons-nous ou non?

Mais ils se turent, et les deux têtes grises s'inclinèrent pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu, sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne à faire pour les uns et pour les autres. Mais ils résolurent de ne pas se séparer à l'instant même, et d'attendre l'obscurité de la nuit pour ne pas laisser voir à l'ennemi la diminution de l'armée. Cela fait, ils allèrent dîner, groupés parkouréni. Après dîner, tous ceux qui devaient se mettre en route se couchèrent et dormirent d'un long et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'était peut-être le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu, ils commencèrent à graisser leurs chariots. Quand tout fut prêt pour le départ, ils envoyèrent les bagages en avant; eux-mêmes, après avoir encore une fois salué leurs compagnons de leurs bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, piétina doucement à la suite des fantassins, et bientôt ils disparurent dans l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissée qui criait sur l'essieu.

Longtemps encore, les Zaporogues restés devant la ville leur faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue; et lorsqu'ils furent revenus à leur campement, lorsqu'ils virent, à la clarté des étoiles, que la moitié des chariots manquaient, et un nombre égal de leurs frères, leur coeur se serra, et tous devenant pensifs involontairement, baissèrent vers la terre leurs têtes turbulentes.

Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la tristesse, peu convenable aux braves, commençait à incliner doucement toutes les têtes. Mais il se taisait; il voulait leur donner le temps de s'accoutumer à la peine que leur causaient les adieux de leurs compagnons; et cependant, il se préparait en silence à les éveiller tout à coup par lehourradu Cosaque, pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur âme. C'est une qualité propre à la race slave, race grande et forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux humbles rivières. Quand lorage éclate, elle devient tonnerre et rugissements, elle soulève et fait tourbillonner les flots, comme ne le peuvent les faibles rivières; mais quand il fait doux et calme, plus sereine que les rivières au cours rapide, elle étend son incommensurable nappe de verre, éternelle volupté des yeux.

Tarass ordonna à ses serviteurs de déballer un des chariots, qui se trouvait à l'écart. C'était le plus grand et le plus lourd de tout le camp cosaque; ses fortes roues étaient doublement cerclées de fer, il était puissamment chargé, couvert de tapis et d'épaisses peaux de boeuf, et étroitement lié par des cordes enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en réserve pour le cas solennel où, s'il venait un moment de crise et s'il se présentait une affaire digne d'être transmise à la postérité, chaque Cosaque, jusqu'au dernier, pût boire une gorgée de ce vin précieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment s'éveillât aussi dans chaque homme. Sur l'ordre dupolkovnik, les serviteurs coururent au chariot, coupèrent, avec leurs sabres, les fortes attaches, enlevèrent les lourdes peaux de boeuf, et descendirent les outres et les barils.

— Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous êtes, prenez ce que vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien même étendez vos deux mains.

Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, présentèrent l'un une coupe, l'autre la cruche qui lui servait à abreuver son cheval; celui-ci un gant, celui-là un bonnet; d'autres enfin présentèrent leurs deux mains rapprochées. Les serviteurs de Tarass passaient entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais Tarass ordonna que personne ne bût avant qu'il eût fait signe à tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose à dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-même un bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme, cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et du coeur.

— C'est moi qui vous régale, seigneurs frères, dit Tarass Boulba, non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votreataman, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses seront plus convenables dans un autre temps que celui où nous nous trouvons à cette heure. Devant nous est une besogne de grande sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons, buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, à la sainte religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin où la même sainte religion se répande sur le monde entier, où tout ce qu'il y a de païens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du même coup à lasetch, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la ruine de tous les païens, afin que chaque année il en sorte une foule de héros plus grands les uns que les autres; et buvons, en même temps, à notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui n'ont pas fait honte à la fraternité, et qui n'ont pas livré leurs compagnons. Ainsi donc, à la religion, seigneurs frères, à la religion!

— À la religion! crièrent de leurs voix puissantes tous ceux qui remplissaient les rangs voisins. À la religion! répétèrent les plus éloignés, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent à la religion.

— À lasetch! dit Tarass, en élevant sa coupe au-dessus de sa tête, le plus haut qu'il put.

— À lasetch! répondirent les rangs voisins.

— À lasetch! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques répétèrent: À lasetch! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire à leursetch.

— Maintenant un dernier coup, compagnons: à la gloire, et à tous les chrétiens qui vivent en ce monde.

Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup à la gloire, et à tous les chrétiens qui vivent en ce monde. Et longtemps encore on répétait dans tous les rangs de tous leskouréni: «À tous les chrétiens qui vivent dans ce monde!»

Déjà les coupes étaient vides, et les Cosaques demeuraient toujours les mains élevées. Quoique leurs yeux, animés par le vin, brillassent de gaieté, pourtant ils étaient pensifs. Ce n'était pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver des ducats, des armes précieuses, des habits chamarrés et des chevaux circassiens; mais ils étaient devenus pensifs, comme des aigles posés sur les cimes des montagnes Rocheuses d'où l'on voit au loin s'étendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galères, les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnés de villes qui paraissent des mouches et de forêts aussi basses que l'herbe. Comme des aigles, ils regardaient la plaine à l'entour, et leur destin qui s'assombrissait à l'horizon. Toute cette plaine, avec ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchée de leurs ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang cosaque, elle se couvrira de débris de chariots, de lances rompues, de sabres brisés; au loin rouleront des têtes à touffes de cheveux, dont les tresses seront emmêlées par le sang caillé, et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la mort, si librement et si largement étendu. Pas une belle action ne périra, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de poudre tombé du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur debandoura, à la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut- être quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais à la tête blanchie, à l'âme inspirée, qui dira d'eux une parole grave et puissante. Et leur renommée s'étendra dans l'univers entier, et tout ce qui viendra dans le monde, après eux, parlera d'eux; car une parole puissante se répand au loin, semblable à la cloche de bronze dans laquelle le fondeur a versé beaucoup de pur et précieux argent, afin que, par les villes et les villages, les châteaux et les chaumières, la voix sonore appelle tous les chrétiens à la sainte prière.

Personne, dans la ville assiégée, ne s'était douté que la moitié des Zaporogues eût levé le camp pour se mettre à la poursuite des Tatars. Du haut du beffroi de l'hôtel de ville, les sentinelles avaient seulement vu disparaître une partie des bagages derrière les bois voisins. Mais ils avaient pensé que les Cosaques se préparaient à dresser une embuscade. L'ingénieur français était du même avis. Cependant, les paroles dukochévoïn'avaient pas été vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les habitants. Selon l'usage des temps passés, la garnison n'avait pas calculé ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essayé de faire une nouvelle sortie, mais la moitié de ces audacieux était tombée sous les coups des Cosaques et l'autre moitié avait été refoulée dans la ville sans avoir réussi. Néanmoins les juifs avaient mis à profit la sortie; ils avaient flairé et dépisté tout ce qu'il leur importait d'apprendre, à savoir pourquoi les Zaporogues étaient partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs, avec quelskouréni, combien étaient partis, combien étaient restés, et ce qu'ils pensaient faire. En un mot, au bout de quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels reprirent courage et se préparèrent à livrer bataille. Tarass devinait leurs préparatifs au mouvement et au bruit qui se faisaient dans la place; il se préparait de son côté: il rangeait ses troupes, donnait des ordres, divisait leskourénien trois corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, espèce de combat où les Zaporogues étaient invincibles. Il ordonna à deuxkourénide se mettre en embuscade; il couvrit une partie de la plaine de pieux aigus, de débris d'armes, de tronçons de lances, afin qu'à l'occasion il pût y jeter la cavalerie ennemie. Quand tout fut ainsi disposé, il fit un discours aux Cosaques, non pour les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de coeur, mais parce que lui-même avait besoin d'épancher le sien.

— J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre fraternité. Vous avez appris de vos pères et de vos aïeux en quel honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait connaître aux Grecs, elle a pris des pièces d'or à Tzargrad[35]; elle a eu des villes somptueuses et des temples, et deskniaz[36]: deskniazde sang russe, et deskniazde son sang, mais non pas de catholiques hérétiques. Les païens ont tout pris, tout est perdu. Nous seuls sommes restés, mais orphelins, et comme une veuve qui a perdu un puissant époux, de même que nous notre terre est restée orpheline. Voilà dans quel temps, compagnons, nous nous sommes donné la main en signe de fraternité. Voilà sur quoi se base notre fraternité; il n'y a pas de lien plus sacré que celui de la fraternité. Le père aime son enfant, la mère aime son enfant, l'enfant aime son père et sa mère; mais qu'est-ce que cela, frères? la bête féroce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter par la parenté de l'âme, non par celle du sang, voilà ce que peut l'homme seul. Il s'est rencontré des compagnons sur d'autres terres; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part. Il est arrivé, non à l'un de vous, mais à plusieurs, de s'égarer en terre étrangère. Eh bien! vous l'avez vu: là aussi, il y a des hommes; là aussi, des créatures de Dieu; et vous leur parlez comme à l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot parti du coeur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et pourtant ils ne sont pas des vôtres. Ce sont des hommes, mais pas les mêmes hommes. Non, frères, aimer comme aime un coeur russe, aimer, non par l'esprit seulement, mais par tout ce que Dieu a donné à l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah!… dit Tarass, avec son geste de décision, en secouant sa tête grise et relevant le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je sais que, maintenant, de lâches coutumes se sont introduites dans notre terre: ils ne songent qu'à leurs meules de blé, à leurs tas de foin, à leurs troupeaux de chevaux; ils ne veillent qu'à ce que leurs hydromels cachetés se conservent bien dans leurs caves; ils imitent le diable sait quels usages païens; ils ont honte de leur langage; le frère ne veut pas parler avec son frère; le frère vend son frère, comme on vend au marché un être sans âme; la faveur dun roi étranger, pas même d'un roi, la pauvre faveur d'un magnat polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le museau, leur est plus chère que toute fraternité. Mais chez le dernier des lâches, se fût-il souillé de boue et de servilité, chez celui-là, frères, il y a encore un grain de sentiment russe; et un jour il se réveillera et il frappera, le malheureux! des deux poings sur les basques de son justaucorps; il se prendra la tête des deux mains et il maudira sa lâche existence, prêt à racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous ce que signifie sur la terre russe la fraternité. Et si le moment est déjà venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous; aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donné à leur nature de souris.

Ainsi parlait l'ataman; et, son discours fini, il secouait encore sa tête qui s'était argentée dans des exploits de Cosaques. Tous ceux qui l'écoutaient furent vivement émus par ce discours qui pénétra jusqu'au fond des coeurs. Les plus anciens dans les rangs demeurèrent immobiles, inclinant leurs têtes grises vers la terre. Une larme brillait sous les vieilles paupières; ils l'essuyèrent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se fussent donné le mot, firent à la fois leur geste d'usage[37] pour exprimer un parti pris, et secouèrent résolument leurs têtes chargées d'années. Tarass avait touché juste.

Déjà l'on voyait sortir de la ville l'armée ennemie, faisant sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs polonais, la main sur la hanche, entourés de nombreux serviteurs. Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avancèrent rapidement sur les Cosaques, les menaçant de leurs regards et de leurs mousquets, abrités sous leurs brillantes cuirasses d'airain. Dès que les Cosaques virent qu'ils s'étaient avancés à portée, tous déchargèrent leurs longs mousquets de six pieds, et continuèrent à tirer sans interruption. Le bruit de leurs décharges s'étendit au loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu. Le champ de bataille était couvert de fumée, et les Zaporogues tiraient toujours sans relâche. Ceux des derniers rangs se bornaient à charger les armes qu'ils tendaient aux plus avancés, étonnant l'ennemi qui ne pouvait comprendre comment les Cosaques tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fumée grise qui enveloppaient l'une et l'autre armée, on ne voyait plus comment tantôt l'un tantôt l'autre manquait dans les rangs; mais les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient épaisses, et lorsqu'ils reculèrent pour sortir des nuages de fumée et pour se reconnaître, ils virent bien des vides dans leurs escadrons. Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient péri, et ils continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ingénieur étranger s'étonna lui-même de cette tactique qu'il n'avait jamais vu employer, et il dit à haute voix:

— Ce sont des braves, les Zaporogues! Voilà comment il faut se battre dans tous les pays.

Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifié des Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs larges gueules; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut encore noyée sous des flots de fumée. L'odeur de la poudre s'étendit sur les places et dans les rues des villes voisines et lointaines; mais les canonniers avaient pointé trop haut. Les boulets rougis décrivirent une courbe trop grande; ils volèrent, en sifflant, par-dessus la tête des Cosaques, et s'enfoncèrent profondément dans le sol en labourant au loin la terre noire. À la vue d'une pareille maladresse, l'ingénieur français se prit par les cheveux et pointa lui-même les canons, quoique les Cosaques fissent pleuvoir les balles sans relâche.

Tarass avait vu de loin le péril qui menaçait leskourénideNésamaïkoff et de Stéblikoff, et s'était écrié de toute sa voix:

— Quittez vite, quittez les chariots; et que chacun monte à cheval!

Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'exécuter ni l'un ni l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'était porté droit sur le centre de l'ennemi. Il arracha les mèches aux mains de six canonniers; à quatre autres seulement il ne put les prendre. Les Polonais le refoulèrent. Alors, l'officier étranger prit lui-même une mèche pour mettre le feu à un canon énorme, tel que les Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule béante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et trois autres après lui, qui, de leur quadruple coup, ébranlèrent sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille mère cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses mains osseuses; il y aura plus d'une veuve à Gloukhoff, Némiroff, Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve éplorée, tous les jours au bazar; elle se cramponnera à tous les passants, les regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des troupes de toutes espèces sans que jamais il se trouve, parmi elles, le plus cher de tous les hommes.

La moitié dukourènde Nésamaïkoff n'existait plus. Comme la grêle abat tout un champ de blé, où chaque épi se balance semblable à un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les rangs cosaques.

En revanche, comme les Cosaques s'élancèrent! comme tous se ruèrent sur l'ennemi! comme l'atamanKoukoubenko bouillonna de rage, quand il vit que la moitié de sonkourènn'existait plus! Il entra avec les restes des gens de Nésamaïkoff au centre même des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier qui se trouva sous sa main, désarma plusieurs cavaliers, frappant de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'à la batterie et s'empara d'un canon. Il regarde, et déjà l'atamandukourènd'Oumane l'a précédé, et Stepan Gouska a pris la pièce principale. Leur cédant alors la place, il se tourne avec les siens contre une autre masse d'ennemis. Où les gens de Nésamaïkoff ont passé, il y a une rue; où ils tournent, un carrefour. On voyait s'éclaircir les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Près des chariots mêmes, se tient Vovtousenko; devant lui, Tchérévitchenko; au-delà des chariots, Degtarenko, et, derrière lui, l'atamandukourèn, Vertikhvist. Déjà Degtarenko a soulevé deux Polonais sur sa lance; mais il en rencontre un troisième moins facile à vaincre Le Polonais était souple et fort, et magnifiquement équipé; il avait amené à sa suite plus de cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre, et, levant son sabre sur lui, s'écria:

— Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui osât me résister!

— Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo; et il s'avança.

C'était un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois commandé sur mer, et passé par bien des épreuves. Les Turcs l'avaient pris avec toute sa troupe à Trébizonde, et les avaient tous emmenés sur leurs galères, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz pendant des semaines entières, et leur faisant boire l'eau salée. Les pauvres gens avaient tout souffert, tout supporté, plutôt que de renier leur religion orthodoxe. Mais l'atamanMosy Chilo n'eut pas le courage de souffrir; il foula aux pieds la sainte loi, entoura d'un ruban odieux sa tête pécheresse, entra dans la confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la chiourme. Cela fit une grande peine aux pauvres prisonniers; ils savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au parti des oppresseurs, il était plus pénible et plus amer d'être sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit à tous de nouveaux fers, en les attachant trois à trois, les lia de cordes jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque; et lorsque les Turcs, satisfaits d'avoir trouvé un pareil serviteur, commencèrent à se réjouir, et s'enivrèrent sans respect pour les lois de leur religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs liens à la mer, et les échanger contre des sabres pour frapper les Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent glorieusement dans leur patrie, où, pendant longtemps, les joueurs debandouraglorifièrent Mosy Chilo. On l'eût bien élukochévoï; mais c'était un étrange Cosaque. Quelquefois il faisait une action que le plus sage n'aurait pas imaginée; d'autres fois, il tombait dans une incroyable bêtise. Il but et dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta près de tous à lasetch, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme un voleur des rues, dans unkourènétranger, enleva tous les harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si honteuse, on l'attacha à un poteau sur la place du bazar, et l'on mit près de lui un gros bâton afin que chacun, selon la mesure de ses forces, pût lui en asséner un coup. Mais, parmi les Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui levât le bâton sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel était le Cosaque Mosy Chilo.

— Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en s'élançant sur le Polonais.


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