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Coup d'oeil généraljeté sur la bonne ville de Tarascon;les chasseurs de casquettes.

Au temps dont je vous parle, Tartarin de Tarascon n'étaitpas encore le Tartarin qu'il est aujourd'hui, le grand Tartarinde Tarascon, si populaire dans tout le midi de la France. Pourtant[20]--même à cette époque--c'était déjà le roi de Tarascon.

Disons d'où lui venait cette royauté.

Vous saurez d'abord que là-bas tout le monde est chasseur,depuis le plus grand jusqu'au plus petit. La chasse est la passion desTarasconnais, et cela depuis les temps mythologiques[25]où la Tarasque faisait les cent coups dans les marais de la villeet où les Tarasconnais d'alors organisaient des battues contreelle. Il y a beau jour, comme vous voyez.

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Donc, tous les dimanches matin, Tarascon prend les armes etsort de ses murs, le sac au dos, le fusil sur l'épaule, avec untremblement de chiens, de furets, de trompes, de cors de chasse.C'est superbe à voir.... Par malheur, le gibier manque, il[5]manque absolument.

Si bêtes que soient les bêtes, vous pensez bien qu'à la longueelles ont fini par se méfier.

A cinq lieues autour de Tarascon, les terriers sont vides, lesnids abandonnés. Pas un merle, pas une caille, pas le moindre[10]lapereau, pas le plus petit cul-blanc.

Elles sont cependant bien tentantes, ces jolies collinettestarasconnaises, toutes parfumées de myrte, de lavande, de romarin;et ces beaux raisins muscats gonflés de sucre, qui s'échelonnentan bord du Rhône, sont diablement appétissants aussi....[15]Oui, mais il y a Tarascon derrière, et dans le petit monde dupoil et de la plume, Tarascon est très mal noté. Les oiseauxde passage eux-mêmes l'ont marqué d'une grande croix sur leursfeuilles de route, et quand les canards sauvages, descendant versla Camargue en longs triangles, aperçoivent de loin les clochers[20]de la ville, celui qui est en tête se met à crier bien fort: «VoilàTarascon!... voilà Tarascon!» et toute la bande fait un crochet.

Bref, en fait de gibier, il ne reste plus dans le pays qu'unvieux coquin de lièvre, échappé comme par miracle aux septembrisades[25]tarasconnaises et qui s'entête à vivre là! A Tarascon,ce lièvre est très connu. On lui a donné un nom. Il s'appelle_le Rapide_. On sait qu'il a son gîte dans la terre de M. Bompard,--cequi, par parenthèse, a doublé et même triplé le prix decette terre,--mais on n'a pas encore pu l'atteindre.

[30]A l'heure qu'il est même, il n'y a plus que deux ou troisenragés qui s'acharnent après lui.

Les autres en ont fait leur deuil, et _le Rapide_ est passé depuislongtemps à l'état de superstition locale, bien que le Tarasconnais

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soit très peu superstitieux de sa nature et qu'il mange les hirondellesen salmis, quand il en trouve.

--Ah çà! me direz-vous, puisque le gibier est si rare à Tarascon,qu'est-ce que les chasseurs tarasconnais font donc tous les[5]dimanches?

Ce qu'ils font?

Eh mon Dieu! ils s'en vont en pleine campagne, à deux outrois lieues de la ville. Ils se réunissent par petits groupes decinq ou six, s'allongent tranquillement à l'ombre d'un puits, d'un[10]vieux mur, d'un olivier, tirent de leurs carniers un bon morceaude boeuf en daube, des oignons crus, un _saucissot_, quelquesanchois, et commencent un déjeuner interminable, arrosé d'unde ces jolis vins du Rhône qui font rire et qui font chanter.

Après quoi, quand on est bien lesté, on se lève, on siffle les[15]chiens, on arme les fusils, et on se met en chasse. C'est à direque chacun de ces messieurs prend sa casquette, la jette en l'airde toutes ses forces, et la tire au vol avec du 5, du 6, ou du2,--selon les conventions.

Celui qui met le plus souvent dans sa casquette est proclamé[20]roi de la chasse, et rentre le soir en triomphateur à Tarascon,la casquette criblée au bout du fusil, au milieu des aboiementset des fanfares.

Inutile de vous dire qu'il se fait dans la ville un grand commercede casquettes de chasse. Il y a même des chapeliers qui[25]vendent des casquettes trouées et déchirées d'avance à l'usagedes maladroits, mais on ne connaît guère que Bézuquet, lepharmacien, qui leur en achète. C'est déshonorant!

Comme chasseur de casquettes, Tartarin de Tarascon n'avaitpas son pareil. Tous les dimanches matin, il partait avec une[30]casquette neuve: tous les dimanches soir, il revenait avec uneloque. Dans la petite maison du baobab, les greniers étaientpleins de ces glorieux trophées. Aussi, tous les Tarasconnais lereconnaissent-ils pour leur maître, et comme Tartarin savait à

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fond le code du chasseur, qu'il avait lu tous les traités, tous lesmanuels de toutes les chasses possibles, depuis la chasse à lacasquette jusqu'à la chasse au tigre birman, ces messieurs enavaient fait leur grand justicier cynégétique et le prenaient pour[5]arbitre dans toutes leurs discussions.

Tous les jours, de trois à quatre, chez I'armurier Costecaldeon voyait un gros homme, grave et la pipe aux dents, assis surun fauteuil de cuir vert, au milieu de la boutique pleine de chasseursde casquettes, tous debout et se chamaillant. C'était Tartarin[10]de Tarascon qui rendait la justice, Nemrod doublé deSalomon.

III

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Nan! Nan! Nan!Suite du coup d'oeil général jeté sur labonne ville de Tarascon.

A la passion de la chasse, la forte race tarasconnaise joint uneautre passion: celle des romances. Ce qui se consomme deromances dans ce petit pays, c'est à n'y pas croire. Toutes les[15]vieilleries sentimentales qui jaunissent dans les plus vieux cartons,on les retrouve à Tarascon en pleine jeunesse, en pleinéclat. Elles y sont toutes, toutes. Chaque famille a la sienne,et dans la ville cela se sait. On sait, par exemple, que celle dupharmacien Bézuquet, c'est:[20]Toi, blanche étoile que j'adore;Celle de l'armurier Costecalde:Veux-tu venir au pays des cabanes?Celle du receveur de l'enregistrement:Si j'étais-t-invisible, personne n'me verrait.(Chansonnette comique)

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Et ainsi de suite pour tout Tarascon. Deux ou trois fois parsemaine, on se réunit les uns chez les autres et on seleschante.Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce sont toujours les mêmes,et que, depuis si longtemps qu'ils se les chantent, ces braves[5]Tarasconnais n'ont jamais envie d'en changer. On se les lèguedans les familles, de père en fils, et personne n'y touche; c'estsacré. Jamais même on ne s'en emprunte. Jamais il ne viendraità l'idée des Costecalde de chanter celle des Bézuquet, niaux Bézuquet de chanter celle des Costecalde. Et pourtant[10]vous pensez s'ils doivent les connaître depuis quarante ans qu'ilsse les chantent. Mais non! chacun garde la sienne et tout lemonde est content.

Pour les romances comme pour les casquettes, le premierde la ville était encore Tartarin. Sa supériorité sur ses concitoyens[l5]consistait en ceci: Tartarin de Tarascon n'avait pas lasienne. Il les avait toutes.

Toutes!

Seulement c'était le diable pour les lui faire chanter. Revenude bonne heure des succès de salon, le héros tarasconnais aimait[20]bien mieux se plonger dans ses livres de chasse ou passer sasoirée au cercle que de faire le joli coeur devant un piano deNîmes, entre deux bougies de Tarascon. Ces parades musicaleslui semblaient au-dessous de lui.... Quelquefois cependant,quand il y avait de la musique à la pharmacie Bézuquet, il entrait[25]comme par hasard, et après s'être bien fait prier, consentaità dire le grand duo deRobert le Diable, avec madameBézuquet la mère.... Qui n'a pas entendu cela n'a jamaisrien entendu.... Pour moi, quand je vivrais cent ans, je verraistoute ma vie le grand Tartarin s'approchant du piano d'un[30]pas solennel, s'accoudant, faisant sa moue, et sous le reflet vertdes bocaux de la devanture, essayant de donner à sa bonneface l'expression satanique et farouche de Robert le Diable.A peine avait-il pris position, tout de suite le salon frémissait;

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on sentait qu'il allait se passer quelque chose de grand....Alors, après un silence, madame Bézuquet la mère commençaiten s'accompagnant:

Robert, toi que j'aime[5]Et qui reçus ma foi,Tu vois mon effroi (bis),Grâce pour toi-mêmeEt grâce pour moi.

A voix basse, elle ajoutait: «A vous, Tartarin,» et Tartarin[10]]de Tarascon, le bras tendu, le poing fermé, la narine frémissantedisait par trois fois d'une voix formidable, qui roulaitcomme un coup de tonnerre dans les entrailles du piano:«Non!... non!... non!...» ce qu'en bon Méridionalil prononçait: «Nan!... nan!... nan!...» Sur quoi[15]madame Bézuquet la mère reprenait encore une fois:

Grâce pour toi-mêmeEt grâce pour moi.

--«Nan!... nan!... nan!...» hurlait Tartarin deplus belle, et la chose en restait là.... Ce n'était pas long,[20]comme vous voyez: mais c'était si bien jeté, si bien mimé, sidiabolique, qu'un frisson de terreur courait dans la pharmacie,et qu'on lui faisait recommencer ses: «Nan!... nan!» quatreet cinq fois de suite.

Là-dessus Tartarin s'épongeait le front, souriait aux dames,[25]clignait de l'oeil aux hommes, et, se retirant sur son triomphe,s'en allait dire au cercle d'un petit air négligent: «Je viens dechez les Bézuquet chanter le duo deRobert le Diable!»

Et le plus fort, c'est qu'il le croyait!...

IV

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Ils!!!

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C'est à ces différents talents que Tartarin de Tarascon devaitsa haute situation dans la ville.

Du reste, c'est une chose positive que ce diable d'hommeavait su prendre tout le monde.

[5]A Tarascon, l'armée était pour Tartarin. Le brave commandantBravida, capitaine d'habillement en retraite, disait de lui:«C'est un lapin!» et vous pensez que le commandant s'y connaissaiten lapins, après en avoir tant habillé.

La magistrature était pour Tartarin. Deux ou trois fois, en[10]plein tribunal, le vieux président Ladevèze avait dit, parlantde lui:

«C'est un caractère!»

Enfin le peuple était pour Tartarin. Sa carrure, sa démarche,son air, un air de bon cheval de trompette qui ne craignait pas[15]le bruit, cette réputation de héros qui lui venait on ne sait d'où,quelques distributions de gros sous et de taloches aux petitsdécrotteurs étalés devant sa porte, en avaient fait le lord Seymourde l'endroit, le Roi des halles tarasconnaises. Sur les quais, le dimanchesoir, quand Tartarin revenait de la chasse, la casquette[20]an bout du canon, bien sanglé dans sa veste de futaine, lesportefaix du Rhône s'inclinaient pleins de respect, et se montrant ducoin de l'oeil les biceps gigantesques qui roulaient sur ses bras,ils se disaient tout has les uns aux autres avec admiration:

«C'est celui-là qui est fort!... Il a DOUBLES MUSCLES!»

[25]DOUBLES MUSCLES!

Il n'y a qu'à Tarascon qu'on entend de ces choses-là!

Et pourtant, en dépit de tout, avec ses nombreux talents, sesdoubles muscles, la faveur populaire et l'estime si précieusedu brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement,[30]Tartarin n'était pas heureux; cette vie de petite ville luipesait,

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l'étouffait. Le grand homme de Tarascon s'ennuyait à Tarascon.Le fait est que pour une nature héroïque comme la sienne, pourune âme aventureuse et folle qui ne rêvait que batailles, coursesdans les pampas, grandes chasses, sables du désert, ouragans[5]et typhons, faire tous les dimanches une battue à la casquetteet le reste du temps rendre la justice chez l'armurier Costecalde,ce n'était guère.... Pauvre cher grand homme! A la longue,Il y aurait eu de quoi le faire mourir de consomption.

En vain, pour agrandir ses horizons, pour oublier un peu le[10]cercle et la place du Marché, en vain s'entourait-il de baobabset autres végétations africaines; en vain entassait-il armes surarmes, krish malais sur krish malais; en vain se bourrait-il delectures romanesques, cherchant, comme l'immortel don Quichotte,à s'arracher par la vigueur de son rêve aux griffes de[15]l'impitoyable réalité.... Hélas! tout ce qu'il faisait pourapaiser sa soif d'aventures ne servait qu'à l'augmenter. La vuede toutes ses armes l'entretenait dans un état perpétuel decolère et d'excitation. Ses rifles, ses flèches, ses lazos luicriaient:

«Bataille! bataille!» Dans les branches de son baobab, le vent[20]des grands voyages soufflait et lui donnait de mauvais conseils.Pour l'achever, Gustave Aimard et Fenimore Cooper....

Oh! par les lourdes après-midi d'été quand il était seul à lirean milieu de ses glaives, que de fois Tartarin s'est levé enrugissant; que de fois il a jeté son livre et s'est précipité sur le mur[25]pour décrocher une panoplie!

Le pauvre homme oubliait qu'il était chez lui à Tarascon, avecun foulard de tête et des caleçons, il mettait ses lectures enactions, et, s'exaltant au son de sa propre voix, criait en brandissantune hache ou un tomahawk:

[30]«Qu'ils y viennent maintenant!»

Ils?Qui,Ils?

Tartarin ne le savait pas bien lui-même....Ils!c'étaittout ce qui attaque, tout ce qui combat, tout ce qui mord, tout

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ce qui griffe, tout ce qui scalpe, tout ce qui hurle, tout ce quirugit....Ils!c'était I'Indien Sioux dansant autour du poteaude guerre où le malheureux blanc est attaché.

C'était l'ours gris des montagnes Rocheuses qui se dandine,[5]et qui se lèche avec une langue pleine de sang. C'était encorele Touareg du désert, le pirate malais, le bandit des Abruzzes....Ilsenfin, c'étaitils!... c'est-à-dire la guerre,les voyages, l'aventure, la gloire.

Mais, hélas! I'intrépide Tarasconnais avait beaulesappeler,[10]lesdéfier ...ilsne venaient jamais.... Pécaïré!qu'est-ce qu'ilsseraient venus faire à Tarascon?

Tartarin cependantlesattendait toujours;--surtout le soiren allant au cercle.

V

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Quand Tartarin allait au cercle.

Le chevalier du Temple se disposant à faire une sortie contre[15]l'infidèle qui l'assiège, letigrechinois s'équipantpour la bataille, le guerrier comanche entrant sur le sentier dela guerre, tout cela n'est rien auprès de Tartarin de Tarascons'armant de pied en cap pour aller au cercle, à neuf heures du soir,une heure après les clairons de la retraite.

[20]Branle-has de combat! comme disent les matelots.

A la main gauche, Tartarin prenait un coup-de-poing à pointesde fer, à la main droite une canne à épée; dans la poche gauche,un casse-tête; dans la poche droite, un revolver. Sur la poitrine,entre drap et flanelle, un krish malais. Par exemple, jamais de[25]flèche empoisonnée; ce sont des armes trop déloyales!...

Avant de partir, dans le silence et l'ombre de son cabinet, ils'exerçait un moment, se fendait, tirait au mur, faisait jouer sesmuscles; puis, il prenait son passe-partout, et traversait le jardin,gravement, sans se presser.--A l'anglaise, messieurs, à l'anglaise![30]c'est le vrai courage.--Au bout du jardin, il ouvrait la

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lourde porte de fer. Il l'ouvrait brusquement, violemment, defaçon à ce qu'elle allât battre en dehors contre la muraille....S'ilsavaient été derrière, vous pensez quelle marmelade!...Malheureusement,ilsn'étaient pas derrière.

[5]La porte ouverte, Tartarin sortait, jetait vite un coup d'oeil dedroite et de gauche, fermait la porte à double tour et vivement.Puis en route.

Sur le chemin d'Avignon, pas un chat. Portes closes, fenêtreséteintes. Tout était noir. De loin en loin un réverbère,[10]clignotant dans le brouillard du Rhône....

Superbe et calme, Tartarin de Tarascon s'en allait ainsi dansla nuit, faisant sonner ses talons en mesure, et du bout ferré desa canne arrachant des étincelles aux pavés.... Boulevards,grandes rues ou ruelles, il avait soin de tenir toujours le milieu[15]de la chaussée, excellente mesure de précaution qui vous permetde voir venir le danger, et surtout d'éviter ce qui, le soir, dansles rues de Tarascon, tombe quelquefois des fenêtres. A lui voirtant de prudence, n'allez pas croire au moins que Tartarin eûtpeur.... Non! seulement il se gardait.

[20]La meilleure preuve que Tartarin n'avait pas peur, c'est qu'aulieu d'aller au cercle par le cours, il y allait par la ville,c'est-à-dire, par le plus long, par le plus noir, par un tas de vilainespetites rues au bout desquelles on voit le Rhône luire sinistrement.Le pauvre homme espérait toujours qu'au détour d'un de ces[25]coupe-gorgeilsallaient s'élancer de I'ombre et lui tombersur le dos.Ilsauraient été bien reçus, je vous en réponds....Mais, hélas! par une dérision du destin, jamais, au grand jamais,Tartarin de Tarascon n'eut la chance de faire une mauvaiserencontre. Pas même un chien, pas même un ivrogne. Rien!

[30]Parfois cependant une fausse alerte. Un bruit de pas, des voixÉtouffées.... «Attention!» se disait Tartarin, et il restait plantésur place, scrutant I'ombre, prenant le vent, appuyant son oreillecontre terre à la mode indienne.... Les pas approchaient.

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Les voix devenaient distinctes.... Plus de doutes!Ilsarrivaient....Ilsétaient là. Déjà Tartarin, l'oeil en feu, la poitrinehaletante, se ramassait sur lui-même comme un jaguar, etse préparait à bondir en poussant son cri de guerre ... quand[5]tout à coup, du sein de l'ombre, il entendait de bonnes voixtarasconnaises l'appeler bien tranquillement:

«Té! vé! ... c'est Tartarin.... Et adieu, Tartarin!»

Malédiction! c'était le pharmacien Bézuquet avec sa famillequi venait de chanterla siennechez les Costecalde.--«Bonsoir![10]bonsoir!» grommelait Tartarin, furieux de sa méprise, et,farouche, la canne haute, il s'enfonçait dans la nuit.

Arrivé dans la rue du cercle, l'intrépide Tarasconnais attendaitencore un moment en se promenant de long en large devantla porte avant d'entrer.... A la fin, las delesattendre et certain[15]qu'ilsne se montreraient pas, il jetait un dernier regard dedéfi dans l'ombre, et murmurait avec colère:«Rien!... rien!... jamais rien!»

Là-dessus le brave homme entrait faire son bezigue avec lecommandant.

VI

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Les deux Tartarins

[20]Avec cette rage d'aventures, ce besoin d'émotions fortes, cettefolie de voyages, de courses, de diable au vert, comment diantrese trouvait-il que Tartarin de Tarascon n'eût jamais quittéTarascon?

Car c'est un fait. Jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans, l'intrépide[25]Tarasconnais n'avait pas une fois couché hors de sa ville.Il n'avait pas même fait ce fameux voyage à Marseille, que toutbon Provençal se paie à sa majorité. C'est au plus s'il connaissaitBeaucaire, et cependant Beaucaire n'est pas bien loin deTarascon, puisqu'il n'y a que le pont à traverser Malheureusement[30]ce diable de pont a été si souvent emporté par les coups

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de vent, il est si long, si frêle, et le Rhône a tant de largeur àcet endroit que, ma foi! vous comprenez.... Tartarin deTarascon préférait la terre ferme.

C'est qu'il faut bien vous l'avouer, il y avait dans notre héros[5]deux natures très distinctes. «Je sens deux hommes en moi»,a dit je ne sais quel Père de l'Église. Il l'eût dit vrai de Tartarinqui portait en lui l'âme de don Quichotte, les mêmes élanschevaleresques, le même idéal héroïque, la même folie du romanesqueet du grandiose; mais malheureusement n'avait pas le[10]corps du célèbre hidalgo, ce corps osseux et maigre, ce prétextede corps, sur lequel la vie matérielle manquait de prise, capablede passer vingt nuits sans déboucler sa cuirasse et quarante-huitheures avec une poignée de riz.... Le corps de Tartarin, aucontraire, était un brave homme de corps, très gras, très lourd,[15]très sensuel, très douillet, très geignard, plein d'appétitsbourgeois et d'exigences domestiques, le corps ventru et court surpattes de l'immortel Sancho Pança.

Don Quichotte et Sancho Pança dans le même homme! vouscomprenez quel mauvais ménage ils y devaient faire! quels combats![20]quels déchirements!... O le beau dialogue à écrirepour Lucien ou pour Saint-Évremond, un dialogue entre lesdeux Tartarins, le Tartarin-Quichotte et le Tartarin-Sancho!Tartarin-Quichotte s'exaltant aux récits de Gustave Aimard etcriant: «Je pars!»

[25]Tartarin-Sancho ne pensant qu'aux rhumatismes et disant:«Je reste.»

TARTARIN-QUICHOTTE, très exalté:Couvre-toi de gloire, Tartarin.

TARTARIN-SANCHO, très calme:[30]Tartarin, couvre-toi de flanelle.

TARTARIN-QUICHOTTE, de plus en plus exalté:O les bons rifles à deux coups! ô les dagues, les lazos, lesmocassins!

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TARTARIN-SANCHO, de plus en plus calme:O les bons gilets tricotés! les bonnes genouillères bienchaudes! ô les braves casquettes à oreillettes!

TARTARIN-QUICHOTTE, hors de lui:[5]Une hache! qu'on me donne une hache!

TARTARIN-SANCHO, sonnant la bonne:Jeannette, mon chocolat.

Là-dessus Jeannette apparaît avec un excellent chocolat, chaud,moiré, parfumé, et de succulentes grillades à l'anis, qui font rire[10]Tartarin-Sancho en étouffant les cris de Tartarin-Quichotte.

Et voilà comme il se trouvait que Tartarin de Tarasconn'eût jamais quitté Tarascon.

VII

VII

Les Européens à Shang-Haï.Le Haut Commerce. Les Tartares.Tartarin de Tarascon serait-il un imposteur?Le mirage.

Une fois cependant Tartarin avait failli partir, partir pourun grand voyage.

[15]Les trois frères Garcio-Camus, des Tarasconnais établis àShang-Haï, lui avaient offert la direction d'un de leurs comptoirslà-bas. Ça, par exemple, c'était bien la vie qu'il lui fallait. Desaffaires considérables, tout un monde de commis à gouverner,des relations avec la Russie, la Perse, la Turquie d'Asie, enfin[20]le Haut Commerce.

Dans la bouche de Tartarin, ce mot de Haut Commerce vousapparaissait d'une hauteur!...

La maison de Garcio-Camus avait en outre cet avantagequ'on y recevait quelquefois la visite des Tartares. Alors vite[25]on fermait les portes. Tous les commis prenaient les armes, on

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hissait le drapeau consulaire, et pan! pan! par les fenêtres surles Tartares.

Avec quel enthousiasme Tartarin-Quichotte sauta sur cetteproposition, je n'ai pas besoin de vous le dire; par malheur[5]Tartarin Sancho n'entendait pas de cette oreille là, et, comme ilétait le plus fort, l'affaire ne put pas s'arranger. Dans la villeon en parla beaucoup. Partira-t-il? ne partira-t-il pas? Parionsque si, parions que non. Ce fut un événement.... En fin decompte, Tartarin ne partit pas, mais toutefois cette histoire lui[10]fit beaucoup d'honneur. Avoir failli aller à Shang-Hai ou y êtreallé, pour Tarascon, c'était tout comme. A force de parler duvoyage de Tartarin, on finit par croire qu'il en revenait, et lesoir, au cercle, tous ces messieurs lui demandaient des renseignementssur la vie à Shang-Haï, sur les moeurs, le climat, l'opium,[15]le Haut Commerce.

Tartarin, très bien renseigné, donnait de bonne grâce lesdétails qu'on voulait, et, à la longue, le brave homme n'était pasbien sûr lui même de n'être pas allé à Shang-Haï, si bien qu'enracontant pour la centième fois la descente des Tartares, il en[20]arrivait à dire très naturellement «Alors, je fais armer mescommis, je hisse le pavillon consulaire, et pan! pan! par lesfenêtres, sur les tartares.» En entendant cela, tout le cerclefrémissait....

--Mais alors, votre Tartarin n'était qu'un affreux menteur.

[25]--Non! mille fois non! Tartarin n'était pas un menteur....

--Pourtant, il devait bien savoir qu'il n'était pas allé àShang-Haï!

--Eh! sans doute, il le savait. Seulement....

Seulement, écoutez bien ceci. Il est temps de s'entendre une[30]fois pour toutes sur cette réputation de menteurs que les gensdu Nord ont faite aux Méridionaux. Il n'y a pas de menteursdans le Midi, pas plus à Marseille qu'à Nîmes, qu'à Toulousequ'à Tarascon. L'homme du Midi ne ment pas, il se trompe.

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Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire.... Sonmensonge à lui, ce n'est pas du mensonge, c'est une espèce demirage....

Oui, du mirage!... Et pour bien me comprendre, allez-vous-en[5]dans le Midi, et vous verrez. Vous verrez ce diable de pays oùle soleil transfigure tout, et fait tout plus grand que nature. Vousverrez ces petites collines de Provence pas plus hautes que labutte Montmartre et qui vous paraîtront gigantesques, vousverrez la Maison carrée de Nîmes,--un petit bijou d'étagère,[10]--qui vous semblera aussi grande que Notre-Dame. Vous verrez.Ah! le seul menteur du Midi, s'il y en a un, c'est leSoleil.... Tout ce qu'il touche, il l'exagère!... Qu'est-ce quec'était que Sparte aux temps de sa splendeur? Une bourgade.Qu'est ce que c'était qu'Athènes? Tout au plus une[15]sous-préfecture ... et pourtant dans l'histoire elles nousapparaissent comme des villes énormes. Voilà ce que le soleil ena fait....

Vous étonnerez-vous après cela que le même soleil, tombantsur Tarascon, ait pu faire d'un ancien capitaine d'habillement[20]comme Bravida, le brave commandant Bravida, d'un navet unbaobab, et d'un homme qui avait failli aller à Shang-Hai unhomme qui y était allé?

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La ménagerie Mitaine.Un lion de l'Atlas à Tarascon.Terrible et solennelle entrevue

Et maintenant que nous avons montré Tartarin de Tarasconcomme il était en son privé, avant que la gloire l'eût baisé au[25]front et coiffé du laurier séculaire, maintenant que nous avonsraconté cette vie héroïque dans un milieu modeste, ses joies, sesdouleurs, ses rêves, ses espérances, hâtons-nous d'arriver aux

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grandes pages de son histoire et au singulier événement quidevait donner l'essor à cette incomparable destinée.

C'était un soir, chez l'armurier Costecalde. Tartarin deTarascon était en train de démontrer à quelques amateurs le[5]maniement du fusil à aiguille, alors dans toute sa nouveauté....Soudain la porte s'ouvre, et un chasseur de casquettes se précipiteeffaré dans la boutique, en criant: «Un lion!... unlion!...» Stupeur générale, effroi, tumulte, bousculade. Tartarincroise la baïonnette, Costecalde court fermer la porte. On[10]entoure le chasseur, on l'interroge, on le presse, et voici cequ'on apprend: la ménagerie Mitaine, revenant de la foire deBeaucaire, avait consenti à faire une halte de quelques jours àTarascon et venait de s'installer sur la place du château avec untas de boas, de phoques, de crocodiles et un magnifique lion[15]de l'Atlas.

Un lion de l'Atlas à Tarascon! Jamais, de mémoire d'homme,pareille chose ne s'était vue. Aussi comme nos braves chasseursde casquettes se regardaient fièrement! quel rayonnement surleurs mâles visages, et, dans tous les coins de la boutique Costecalde,[20]quelles bonnes poignées de mains silencieusement échangées!L'émotion était si grande, si imprévue, que personne netrouvait un mot à dire....

Pas même Tartarin. Pâle et frémissant, le fusil à aiguilleencore entre les mains, il songeait debout devant le comptoir....

[25]Un lion de l'Atlas, là, tout près, à deux pas! Un lion! c'est-à-direla bête héroïque et féroce par excellence, le roi des fauves,le gibier de ses rêves, quelque chose comme le premier sujet decette troupe idéale qui lui jouait de si beaux drames dans sonimagination....

[30]Un lion, mille dieux!...

Et de l'Atlas encore!!! C'était plus que le grand Tartarinn'en pouvait supporter....

Tout à coup un paquet de sang lui monta au visage.

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Ses yeux flambèrent. D'un geste convulsif il jeta le fusil àaiguille sur son épaule, et, se tournant vers le brave commandantBravida, ancien capitaine d'habillement, il lui dit d'une voixde tonnerre: «Allons voir ça, commandant.»

[5]--«Hé! bé ... hé! bé ... Et mon fusil!... mon fusilà aiguille que vous emportez!...» hasarda timidement leprudent Costecalde; mais Tartarin avait tourné la rue, et derrièrelui tous les chasseurs de casquettes emboîtant fièrementle pas.

[10]Quand ils arrivèrent à la ménagerie, il y avait déjà beaucoupde monde. Tarascon, race héroïque, mais trop longtemps privéede spectacles à sensations, s'était rué sur la baraque Mitaineet l'avait prise d'assaut. Aussi la grosse madame Mitaine étaitbien contente.... En costume kabyle, les bras nus jusqu'au[15]coude, des bracelets de fer aux chevilles, une cravache dans unemain, dans l'autre un poulet vivant, quoique plumé, l'illustredame faisait les honneurs de la baraque aux Tarasconnais, etcomme elle avaitdoubles muscles, elle aussi, son succès étaitpresque aussi grand que celui de ses pensionnaires.

[20]L'entrée de Tartarin, le fusil sur l'épaule, jeta un froid.

Tous ces braves Tarasconnais, qui se promenaient bien tranquillementdevant les cages, sans armes, sans méfiance, sansmême aucune idée de danger, eurent un mouvement de terreur asseznaturel en voyant leur grand Tartarin entrer dans la baraque avec son[25]formidable engin de guerre. Il y avait doncquelque chose à craindre, puisque lui, ce héros.... En un clind'oeil, tout le devant des cages se trouva dégarni. Les enfantscriaient de peur, les dames regardaient la porte. Le pharmacienBézuquet s'esquiva, en disant qu'il allait chercher son fusil....

[30]Peu à peu cependant, l'attitude de Tartarin rassura les courages.Calme, la tête haute, l'intrépide Tarasconnais fit lentementle tour de la baraque, passa sans s'arrêter devant la baignoire duphoque, regarda d'un oeil dédaigneux la longue caisse pleine de

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son où le boa digérait son poulet cru, et vint enfin se planterdevant la cage du lion....

Terrible et solennelle entrevue! le lion de Tarascon et le lionde l'Atlas en face l'un de l'autre.... D'un côté, Tartarin,[5]debout, le jarret tendu, les deux bras appuyés sur son rifle; del'autre, le lion, un lion gigantesque, vautré dans la paille, l'oeilclignotant, l'air abruti, avec son énorme mufle à perruque jauneposé sur les pattes de devant.... Tous deux calmes et seregardant.

[10]Chose singulière! soit que le fusil à aiguille lui eût donné del'humeur, soit qu'il eût flairé un ennemi de sa race, le lion, quijusque-là avait regardé les Tarasconnais d'un air de souverainmépris en leur bâillant au nez à tous, le lion eut tout à coup unmouvement de colère. D'abord il renifla, gronda sourdement,[15]écarta ses griffes, étira ses pattes; puis il se leva, dressa latête, secoua sa crinière, ouvrit une gueule immense et poussa versTartarin un formidable rugissement.

Un cri de terreur lui répondit. Tarascon, affolé, se précipitavers les portes. Tous, femmes, enfants, portefaix, chasseurs de[20]casquettes, le brave commandant Bravida lui-même.... Seul,Tartarin de Tarascon ne bougea pas.... Il était là, ferme etrésolu, devant la cage, des éclairs dans les yeux et cette terriblemoue que toute la ville connaissait.... Au bout d'un moment,quand les chasseurs de casquettes, un peu rassurés par son attitude[25]et la solidité des barreaux, se rapprochèrent de leur chef,ils entendirent qu'il murmurait, en regardant le lion: «Ça, oui,c'est une chasse.»

Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage....


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