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Singuliers effets du mirage

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Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage; maisle malheureux en avait déjà trop dit....

Le lendemain, il n'était bruit dans la ville que du prochaindépart de Tartarin pour l'Algérie et la chasse aux lions. Vous[5]êtes tous témoins, chers lecteurs, que le brave homme n'avaitpas soufflé mot de cela; mais vous savez, le mirage....

Bref, tout Tarascon ne parlait que de ce départ.

Sur le cours, au cercle, chez Costecalde, les gens s'abordaientd'un air effaré:

[10]«Et autrement, vous savez la nouvelle, au moins?

--Et autrement, quoi donc?... le départ de Tartarin, au moins?»

Car à Tarascon toutes les phrases commencent paret autrement,qu'on prononceautremain, et finissent parau moins, qu'on[15]prononceau mouain. Or, ce jour-là, plus que tous les autres,lesau mouainet lesautremainsonnaient à faire tremblerles vitres.

L'homme le plus surpris de la ville, en apprenant qu'il allaitpartir pour l'Afrique, ce fut Tartarin. Mais voyez ce que c'est[20]que la vanité! Au lieu de répondre simplement qu'il ne partaitpas du tout, qu'il n'avait jamais eu l'intention de partir, le pauvreTartarin--la première fois qu'on lui parla de ce voyage--fitd'un petit air évasif: «Hé!... hé!... peut-être ... je nedis pas.» La seconde fois, un peu plus familiarisé avec cette[25]idée, il répondit: «C'est probable.» La troisième fois: «C'estcertain!»

Enfin, le soir, au cercle et chez les Costecalde, entraîné parle punch aux oeufs, les bravos, les lumières; grisé par le succès

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que l'annonce de son départ avait eu dans la ville, le malheureuxdéclara formellement qu'il était las de chasser la casquette etqu'il allait, avant peu, se mettre à la poursuite des grands lionsde l'Atlas.

Un hourra formidable accueillit cette déclaration. Là-dessus,nouveau punch aux oeufs, poignées de mains, accolades et sérénadeaux flambeaux jusqu'à minuit devant la petite maison dubaobab.

C'est Tartarin-Sancho qui n'était pas content! Cette idée de[10]voyage en Afrique et de chasse au lion lui donnait le frisson paravance, et, en rentrant au logis, pendant que la sérénade d'honneursonnait sous leurs fenêtres, il fit à Tartarin-Quichotte unescène effroyable, l'appelant toqué, visionnaire, imprudent, triplefou, lui détaillant par le menu toutes les catastrophes qui l'attendaient[15]dans cette expédition, naufrages, rhumatismes, fièvreschaudes, dysenteries, peste noire, éléphantiasis, et le reste....

En vain Tartarin-Quichotte jurait-il de ne pas faire d'imprudences,qu'il se couvrirait bien, qu'il emporterait tout ce qu'ilfaudrait, Tartarin-Sancho ne voulait rien entendre. Le pauvre[20]homme se voyait déjà déchiqueté par les lions, englouti dans lessables du désert comme feu Cambyse, et l'autre Tartarin neparvint à l'apaiser un peu qu'en lui expliquant que ce n'étaitpas pour tout de suite, que rien ne pressait et qu'en fin decompte ils n'étaient pas encore partis.

[25]Il est bien clair, en effet, que l'on ne s'embarque pas pourune expédition semblable sans prendre quelques précautionsIl faut savoir où l'on va, que diable! et ne pas partir commeun oiseau....

Avant toutes choses, le Tarasconnais voulut lire les récits des[30]grands touristes africains, les relations de Mungo-Park, de Caillé,du docteur Livingstone, d'Henri Duveyrier.

Là, il vit que ces intrépides voyageurs, avant de chausser leurssandales pour les excursions lointaines, s'étaient préparés de

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longue main à supporter la faim, la soif, les marches forcées,les privations de toutes sortes. Tartarin voulut faire comme eux,et, à partir de ce jour-là, ne se nourrit plus que d'eau bouillie.--Ce qu'on appelleeau bouillie, à Tarascon, c'est quelques tranches[5]de pain noyées dans de l'eau chaude, avec une gousse d'ail, unpeu de thym, un brin de laurier.--Le régime était sévère, etvous pensez si le pauvre Sancho fit la grimace....

A l'entraînement par l'eau bouillie Tartarin de Tarascon joignitd'autres sages pratiques. Ainsi, pour prendre l'habitude des[10]longues marches, il s'astreignit à faire chaque matin son tour deville sept ou huit fois de suite, tantôt au pas accéléré, tantôt aupas gymnastique, les coudes au corps et deux petits cailloux blancsdans la bouche, selon la mode antique.

Puis, pour se faire aux fraîcheurs nocturnes, aux brouillards,[15]à la rosée, il descendait tous les soirs dans son jardin et restaitlà jusqu'à des dix et onze heures, seul avec son fusil, à l'affûtderrière le baobab....

Enfin, tant que la ménagerie Mitaine resta à Tarascon,les chasseurs de casquettes attardés chez Costecalde purent[20]voir dans l'ombre, en passant sur la place du Château, unhomme mystérieux se promenant de long en large derrière labaraque.

C'était Tartarin de Tarascon, qui s'habituait à entendre sansfrémir les rugissements du lion dans la nuit sombre.

X

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Avant le départ

[25]Pendant que Tartarin s'entraînait ainsi par toute sorte demoyens héroïques, tout Tarascon avait les yeux sur lui; on nes'occupait plus d'autre chose. La chasse à la casquette ne battaitplus que d'une aile, les romances chômaient. Dans la pharmacieBézuquet le piano languissait sous une housse verte, et

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les mouches cantharides séchaient dessus, le ventre en l'air....L'expédition de Tartarin avait arrêté tout.

Il fallait voir le succès du Tarasconnais dans les salons. Onse l'arrachait, on se le disputait, on se l'empruntait, on se le[5]volait. Il n'y avait pas de plus grand honneur pour les damesque d'aller à la ménagerie Mitaine au bras de Tartarin, et de sefaire expliquer devant la cage du lion comment on s'y prenaitpour chasser ces grandes bêtes, où il fallait viser, à combien depas, si les accidents étaient nombreux, etc., etc.

[10]Tartarin donnait toutes les explications qu'on voulait. Il avaitlu Jules Gérard et connaissait la chasse au lion sur le bout dudoigt, comme s'il l'avait faite. Aussi parlait-il de ces choses avecune grande éloquence.

Mais où il était le plus beau, c'était le soir à dîner chez le[15]président Ladevèze ou le brave commandant Bravida, anciencapitaine d'habillement, quand on apportait le café et que, toutesles chaises se rapprochant, on le faisait parler de ses chassesfutures....

Alors, le coude sur la nappe, le nez dans son moka, le héros[20]racontait d'une voix émue tous les dangers qui l'attendaientlà-has. Il disait les longs affûts sans lune, les marais pestilentiels,les rivières empoisonnées par la feuille du laurier-rosé, lesneiges, les soleils ardents, les scorpions, les pluies de sauterelles;il disait aussi les moeurs des grands lions de l'Atlas, leur façon[25]de combattre, leur vigueur phénoménale et leur férocité autemps du rut....

Puis, s'exaltant à son propre récit, il se levait de table, bondissaitau milieu de la salle à manger, imitant le cri du lion, lebruit d'une carabine, pan! pan! le sifflement d'une balle explosible,[30]pfft! pfft! gesticulait, rugissait, renversait les chaises....

Autour de la table, tout le monde était pâle. Les hommes seregardaient en hochant la tête, les dames fermaient les yeux avecde petitis cris d'effroi, les vieillards brandissaient leurs longues

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cannes belliqueusement, et, dans la chambre à côté, les petitsgarçonnets qu'on couche de bonne heure, éveillés en sursautpar les rugissements et les coups de feu, avaient grand'peur etdemandaient de la lumière.

[5]En attendant, Tartarin ne partait pas.

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Des coups d'épée, Messieurs, des coups d'épée....Mais pas de coups d'épingle!

Avait-il bien réellement l'intention de partir?... Questiondélicate, et à laquelle l'historien de Tartarin serait fort embarrasséde répondre.

Toujours est-il que la ménagerie Mitaine avait quitté Tarascon[10]depuis plus de trois mois, et le tueur de lions ne bougeait pas....Après tout, peut-être le candide héros, aveuglé par un nouveaumirage, se figurait-il de bonne foi qu'il était allé en Algérie.Peut-être qu'à force de raconter ses futures chasses, il s'imaginaitles avoir faites, aussi sincèrement qu'il s'imaginait avoir[15]hissé le drapeau consulaire et tiré sur les Tartares, pan! pan! àShang-Hai.

Malheureusement, si cette fois encore Tartarin de Tarasconfut victime du mirage, les Tarasconnais ne le furent pas. Lorsqu'aubout de trois mois d'attente, on s'aperçut que le chasseur[20]n'avait pas encore fait une malle, on commença à murmurer.

«Ce sera comme pour Shang-Hai!» disait Costecalde en souriant.Et le mot de l'armurier fit fureur dans la ville; car personnene croyait plus en Tartarin.

Les naïfs, les poltrons, des gens comme Bézuquet, qu'une[25]puce aurait mis en fuite et qui ne pouvaient pas tirer un coupde fusil sans fermer les yeux, ceux-là surtout étaient impitoyables.Au cercle, sur l'esplanade, ils abordaient le pauvre Tartarin avecde petits airs goguenards.

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«Etautremain, pour quand ce voyage?» Dans la boutiqueCostecalde, son opinion ne faisait plus foi. Les chasseurs decasquettes reniaient leur chef!

Puis les épigrammes s'en mêlèrent. Le président Ladevèze,[5]qui faisait volontiers en ses heures de loisir deux doigts de courà la muse provençale, composa dans la langue du cru une chansonqui eut beaucoup de succès. Il était question d'un certaingrand chasseur appelé maître Gervais, dont le fusil redoutabledevait exterminer jusqu'au dernier tous les lions d'Afrique. Par[10]malheur ce diable de fusil était de complexion singulière:on lechargeait toujours, il ne partait jamais.

Il ne partait jamais! vous comprenez l'allusion....

En un tour de main, cette chanson devint populaire; et quandTartarin passait, les portefaix du quai, les petits décrotteurs de[15]devant sa porte chantaient en choeur:

Lou fùsioù de mestre GervaïToujou lou cargon, toujou lou cargon,Lou fùsioù de mestre GervaïToujou lou cargon, part jamaï.

[20]Seulement cela se chantait de loin, à cause des doubles muscles.O fragilité des engouements de Tarascon!...Le grand homme, lui, feignait de ne rien voir, de ne rien entendre;mais au fond cette petite guerre sourde et venimeusel'affligeait beaucoup; il sentait Tarascon lui glisser dans la main,[25]la faveur populaire aller à d'autres, et cela le faisait horriblementsouffrir.

Ah! la grande gamelle de la popularité, il fait bon s'asseoirdevant, mais quel échaudement quand elle se renverse!...

En dépit de sa souffrance, Tartarin souriait et menait paisiblement[30]sa même vie, comme si de rien n'était.

Quelquefois cependant ce masque de joyeuse insouciance,qu'il s'était par fierté collé sur le visage, se détachait subitement.Alors, au lieu du rire, on voyait l'indignation et la douleur....

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C'est ainsi qu'un matin que les petits décrotteurs chantaientsous ses fenêtres:Lou fùsioù de mestre Gervaï, les voix de cesmisérables arrivèrent jusqu'à la chambre du pauvre grand hommeen train de se raser devant sa glace. (Tartarin portait toute sa[5]barbe, mais, comme elle venait trop forte, il était obligé de lasurveiller.)

Tout à coup la fenêtre s'ouvrit violemment et Tartarin apparuten chemise, en serre-tête, barbouillé de bon savon blanc,brandissant son rasoir et sa savonnette, et criant d'une voix[10]formidable:

«Des coups d'épée, messieurs, des coups d'épée!... Maispas de coups d'épingle!»

Belles paroles dignes de l'histoire, qui n'avaient que le tort des'adresser à ces petitsfouchtras, hauts comme leurs boîtes à[15]cirage, et gentilhommes tout à fait incapables de tenir une épée!

XII

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De ce qui fut dit dans la petite maison du baobab

Au milieu de la défection générale, l'armée seule tenait bonpour Tartarin.

Le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement,continuait à lui marquer la même estime: «C'est un lapin!»[20]s'entêtait-il à dire, et cette affirmation valait bien, j'imagine,Celle du pharmacien Bézuquet.... Pas une fois le brave commandantn'avait fait allusion au voyage en Afrique; pourtant, quandla clameur publique devint trop forte, il se décida à parler.

Un soir, le malheureux Tartarin était seul dans son cabinet,[25]pensant à des choses tristes, quand il vit entrer le commandant,grave, ganté de noir, boutonné jusqu'aux oreilles.

«Tartarin,» fit l'ancien capitaine avec autorité, «Tartarin, ilfaut partir!» Et il restait debout dans l'encadrement de la porte,--rigide et grand comme le devoir.

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Tout ce qu'il y avait dans ce «Tartarin, il faut partir!» Tartarinde Tarascon le comprit

Très pâle, il se leva, regarda autour de lui d'un oeil attendri cejoli cabinet, bien clos, plein de chaleur et de lumière douce, ce[5]large fauteuil si commode, ses livres, son tapis, les grands storesblancs de ses fenêtres, derrière lesquels tremblaient les branchesgrêles du petit jardin, puis, s'avançant vers le brave commandant,il lui prit la main, la serra avec énergie, et d'une voix où roulaientdes larmes, stoïque cependant, il lui dit «Je partirai, Bravida!»

[10]Et il partit comme il l'avait dit. Seulement pas encore toutde suite ... il lui fallut le temps de s'outiller.

D'abord il commanda chez Bompard deux grandes malles doubléesde cuivre, avec une longue plaque portant cette inscription

TARTARIN DE TARASCONCAISSE D'ARMES

Le doublage et la gravure prirent beaucoup de temps. Il[15]commanda aussi chez Tastavin un magnifique album de voyagepour écrire son journal, ses impressions, car enfin on a beauchasser le lion, on pense tout de même en route.

Puis il fit venir de Marseille toute une cargaison de conservesalimentaires, du pemmican en tablettes pour faire du bouillon,[20]une tente-abri d'un nouveau modèle, se montant et se démontantà la minute, des bottes de marin, deux parapluies, un waterproof,des lunettes bleues pour prévenir les ophtalmies. Enfinle pharmacien Bézuquet lui confectionna une petite pharmacieportative bourrée de sparadrap, d'arnica, de camphre, de vinaigre[25]des quatre-voleurs.

Pauvre Tartarin! ce qu'il en faisait, ce n'était pas pour lui;mais il espérait, à force de précautions et d'attentions délicates,apaiser la fureur de Tartarin-Sancho, qui, depuis que le départétait décidé, ne décolérait ni de jour ni de nuit.

XIII

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Le départ.

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Enfin il arriva, le jour solennel, le grand jour.

Dès l'aube, tout Tarascon était sur pied, encombrant le chemind'Avignon et les abords de la petite maison du baobab.

Du monde aux fenêtres, sur les toits, sur les arbres; des[5]mariniers du Rhône, des portefaix, des décrotteurs, des bourgeois,des ourdisseuses, des taffetassières, le cercle, enfin toutela ville; puis aussi des gens de Beaucaire qui avaient passé lepont, des maraîchers de la banlieue, des charrettes à grandesbâches, des vignerons hissés sur de belles mules attifées de[10]rubans, de flots, de grelots, de noeuds, de sonnettes, et même,de loin en loin, quelques jolies filles d'Arles venues en croupede leur galant, le ruban d'azur autour de la tête, sur de petitschevaux de Camargue gris de fer.

Toute cette foule se pressait, se bousculait devant la porte[15]de Tartarin, ce bon M. Tartarin, qui s'en allait tuer des lionschez lesTeurs.

Pour Tarascon, l'Algérie, l'Afrique, la Grèce, la Perse, laTurquie, la Mésopotamie, tout cela forme un grand pays trèsvague, presque mythologique, et cela s'appelle lesTeurs(les[20]Turcs).

Au milieu de cette cohue, les chasseurs de casquettes allaientet venaient, fiers du triomphe de leur chef, et traçant sur leurpassage comme des sillons glorieux.

Devant la maison du baobab, deux grandes brouettes. De[25]temps en temps, la porte s'ouvrait, laissant voir quelques personnesqui se promenaient gravement dans le petit jardin. Deshommes apportaient des malles, des caisses, des sacs de nuit,qu'ils empilaient sur les brouettes.

A chaque nouveau colis, la foule frémissait. On se nommait[30]les objets à haute voix. «Ça, c'est la tente-abri.... Ça, ce

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sont les conserves ... la pharmacie ... les caisses d'armes....»Et les chasseurs de casquettes donnaient des explications.

Tout à coup, vers dix heures, il se fit un grand mouvementdans la foule. La porte du jardin tourna sur ses gonds[5]violemment.

«C'est lui! ... c'est lui!» criait-on.

C'était lui....

Quand il parut sur le seuil, deux cris de stupeur partirent dela foule:

[10]«C'est unTeur!...

--Il a des lunettes!»

Tartarin de Tarascon, en effet, avait cru de son devoir, allanten Algérie, de prendre le costume algérien. Large pantalonbouffant en toile blanche, petite veste collante à boutons de[15]métal, deux pieds de ceinture rouge autour de l'estomac,le cou nu, le front rasé, sur sa tête une gigantesquechechia(bonnetrouge) et un flot bleu d'une longueur!... Avec cela, deuxlourds fusils, un sur chaque épaule, un grand couteau de chasseà la ceinture, sur le ventre une cartouchière, sur la hanche un[20]revolver se balançant dans sa poche de cuir. C'est tout....

Ah! pardon, j'oubliais les lunettes, une énorme paire de lunettesbleues qui venaient là bien à propos pour corriger ce qu'ily avait d'un pen trop farouche dans la tournure de notre héros!

«Vive Tartarin! ... vive Tartarin!» hurla le peuple. Le[25]grand homme sourit, mais ne salua pas, à cause de ses fusilsqui le gênaient. Du reste, il savait maintenant à quoi s'en tenirsur la faveur populaire; peut-être même qu'au fond de son âmeil maudissait ses terribles compatriotes, qui l'obligeaient à partir,à quitter son joli petit chez lui aux murs blancs, aux persiennes[30]vertes.... Mais cela ne se voyait pas.

Calme et fier, quoiqu'un peu pâle, il s'avança sur la chaussée,regarda ses brouettes, et, voyant que tout était bien, prit gaillardementle chemin de la gare, sans même se retourner une

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fois vers la maison du baobab. Derrière lui marchaient le bravecommandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, le présidentLadevèze, puis l'armurier Costecalde et tous les chasseurs decasquettes, puis les brouettes, puis le peuple.

[5]Devant l'embarcadère, le chef de gare l'attendait,--un vieilAfricain de 1830, qui lui serra la main plusieurs fois avec chaleur.

L'express Paris-Marseille n'était pas encore arrivé. Tartarinet son état-major entrèrent dans les salles d'attente. Pour éviterl'encombrement, derrière eux le chef de gare fit fermer les grilles.

[10]Pendant un quart d'heure, Tartarin se promena de long enlarge dans les salles, au milieu des chasseurs de casquettes. Illeur parlait de son voyage, de sa chasse, promettant d'envoyerdes peaux. On s'inscrivait sur son carnet pour une peau commepour une contredanse.

[15]Tranquille et doux comme Socrate au moment de boire laciguë, l'intrépide Tarasconnais avait un mot pour chacun, unsourire pour tout le monde. Il parlait simplement, d'un airaffable; on aurait dit qu'avant de partir, il voulait laisser derrièrelui comme une traînée de charme, de regrets, de bons souvenirs.[20]D'entendre leur chef parler ainsi, tous les chasseurs de casquettesavaient des larmes, quelques-uns même des remords, comme leprésident Ladevèze et le pharmacien Bézuquet.

Des hommes d'équipe pleuraient dans des coins. Dehors, lepeuple regardait à travers les grilles, et criait: «Vive Tartarin!»

[25]Enfin la cloche sonna. Un roulement sourd, un sifflet déchirantébranla, les voûtes.... En voiture! en voiture!

«Adieu, Tartarin!... adieu, Tartarin!...

--Adieu, tous!...» murmura le grand homme, et sur lesjoues du brave commandant Bravida il embrassa son cher[30]Tarascon.

Puis il s'élança sur la voie, et monta dans un wagon plein deParisiennes, qui pensèrent mourir de peur en voyant arriver cethomme étrange avec tant de carabines et de revolvers.

XIV

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Le port de Marseille. Embarque! Embarque!

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Le 1er décembre 186..., à l'heure de midi, par un soleil d'hiverprovençal, un temps clair, luisant, splendide, les Marseillaiseffarés virent déboucher sur la Canebière unTeur, oh mais, unTeur!...Jamais ils n'en avaient vu un comme celui-là; et[5]pourtant, Dieu sait s'il en manque à Marseille, desTeurs!

LeTeuren question,--ai-je besoin de vous le dire?--c'étaitTartarin, le grand Tartarin de Tarascon, qui s'en allait le longdes quais, suivi de ses caisses d'armes, de sa pharmacie, de sesconserves, rejoindre l'embarcadère de la compagnie Touache, et[10]le paquebot leZouave, qui devait l'emporter là-bas.

L'oreille encore pleine des applaudissements tarasconnais,grisé par la lumière du ciel, l'odeur de la mer, Tartarin rayonnantmarchait, ses fusils sur l'épaule, la tête haute, regardant detous ses yeux ce merveilleux port de Marseille qu'il voyait pour[15]la première fois, et qui l'éblouissait.... Le pauvre hommecroyait rêver. Il lui semblait qu'il s'appelait Sinbad le Marin, etqu'il errait dans une de ces villes fantastiques comme il y en adans lesMille et une nuits.

C'était à perte de vue un fouillis de mâts, de vergues, se[20]croisant dans tous les sens. Pavillons de tous les pays, russes,grecs, suédois, tunisiens, américains.... Les navires au ras duquai, les beauprés arrivant sur la berge comme des rangées debaïonnettes. Au-dessous les naïades, les déesses, les saintesvierges et autres sculptures de bois peint qui donnent le nom au[25]vaisseau; tout cela mangé par l'eau de mer, dévoré, ruisselant,moisi.... De temps en temps, entre les navires, un morceaude mer, comme une grande moire tachée d'huile.... Dansl'enchevêtrement des vergues, des nuées de mouettes faisant dejolies taches sur le ciel bleu, des mousses qui s'appelaient dans[30]toutes les langues.

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Sur le quai, au milieu des ruisseaux qui venaient des savonneries,verts, épais, noirâtres, chargés d'huile et de soude, toutun peuple de douaniers, de commissionnaires, de portefaix avecleursbogheysattelés de petits chevaux corses.

[5]Des magasins de confections bizarres, des baraques enfuméesoù les matelots faisaient leur cuisine, des marchands de pipes,des marchands de singes, de perroquets, de cordes, de toiles àvoiles, des bric-à-brac fantastiques où s'étalaient pêle-mêle devieilles coulevrines, de grosses lanternes dorées, de vieux palans,[10]de vieilles ancres édentées, vieux cordages, vieilles poulies, vieuxportevoix, lunettes marines du temps de Jean Bart et de Duguay-Trouin.Des vendeuses de moules et de clovisses accroupies etpiaillant à côté de leurs coquillages. Des matelots passant avecdes pots de goudron, des marmites fumantes, de grands paniers[15]pleins de poulpes qu'ils allaient laver dans l'eau blanchâtre desfontaines.

Partout, un encombrement prodigieux de marchandises detoute espèce: soieries, minerais, trains de bois, saumons deplomb, draps, sucres, caroubes, colzas, réglisses, cannes à sucre.[20]L'Orient et l'Occident pêle-mêle. De grands tas de fromages deHollande que les Génoises teignaient en rouge avec leurs mains.

Là-has, le quai au blé; les portefaix déchargeant leurs sacssur la berge du haut de grands échafaudages. Le blé, torrentd'or, qui roulait au milieu d'une fumée blonde. Des hommes en[25]fez rouge, le criblant à mesure dans de grands tamis de peaud'âne, et le chargeant sur des charrettes qui s'éloignaient suiviesd'un régiment de femmes et d'enfants avec des balayetteset des paniers à glanes.... Plus loin, le bassin de carénage,les grands vaisseaux couchés sur le flanc et qu'on flambait avec[30]des broussailles pour les débarrasser des herbes de la mer, lesvergues trempant dans l'eau, l'odeur de la résine, le bruitassourdissant des charpentiers doublant la coque des navires avecde grandes plaques de cuivre.

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Parfois, entre les mâts, une éclaircie. Alors Tartarin voyaitl'entrée du port, le grand va-et-vient des navires, une frégateanglaise partant pour Malte, pimpante et bien lavée, avec desofficiers en gants jaunes, ou bien un grand brick marseillais[5]démarrant au milieu des cris, des jurons, et à l'arrière un groscapitaine en redingote et chapeau de soie, commandant la manoeuvreen provençal. Des navires qui s'en allaient en courant,toutes voiles dehors. D'autres là-has, bien loin, qui arrivaientlentement, dans le soleil, comme en l'air.

[10]Et puis tout le temps un tapage effroyable, roulement decharrettes, ce «oh! hisse!» des matelots, jurons, chants, sifflets debateaux à vapeur, les tambours et les clairons du fort Saint-Jean,du fort Saint-Nicolas, les cloches de la Major, des Accoules,de Saint-Victor; par là-dessus le mistral qui prenait tous ces[15]bruits, toutes ces clameurs, les roulait, les secouait, lesconfondait avec sa propre voix et en faisait une musique folle, sauvage,héroïque comme la grande fanfare du voyage, fanfare qui donnaitenvie de partir, d'aller loin, d'avoir des ailes.

C'est au son de cette belle fanfare que l'intrépide Tartarin de[20]Tarascon s'embarqua pour le pays des lions!...

DEUXIÈME ÉPISODE

DEUXIÈME ÉPISODE

CHEZ LES TEURSI

CHEZ LES TEURSI

La traversée. Les cinq positions de la chechia.Le soir du troisième jour.Miséricorde.

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Je voudrais, mes chers lecteurs, être peintre et grand peintrepour mettre sous vos yeux, en tête de ce second épisode, lesdifférentes positions que prit lachechiade Tartarin de Tarascon,dans ces trois jours de traversée qu'elle fit à bord duZouave,[5]entre la France et l'Algérie.

Je vous la montrerais d'abord au départ sur le pont, héroïqueet superbe comme elle était, auréolant cette belle tête tarasconnaise.Je vous la montrerais ensuite à la sortie du port,quand leZouavecommence à caracoler sur les lames: je vous[10]la montrerais frémissante, étonnée, et comme sentant déjà lespremières atteintes de son mal.

Puis, dans le golfe du Lion, à mesure qu'on avance au largeet que la mer devient plus dure, je vous la ferais voir aux prisesavec la tempête, se dressant effarée sur le crâne du héros, et son[15]grand flot de laine bleue qui se hérisse dans la brume de meret la bourrasque.... Quatrième position. Six heures du soir,en vue des côtes corses. L'infortunéechechiase penche par-dessusle bastingage et lamentablement regarde et sonde la mer....Enfin, cinquième et dernière position, au fond d'une étroite cabine,[20]dans un petit lit qui a l'air d'un tiroir de commode, quelque chosed'informe et de désolé roule en geignant sur l'oreiller. C'est la

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chechia, l'héroïquechechiadu départ, réduite maintenant au vulgaireétat de casque à mèche et s'enfonçant jusqu'aux oreillesd'une tête de malade blême et convulsionnée....

Ah! si les Tarasconnais avaient pu voir leur grand Tartarin[5]couché dans son tiroir de commode sous le jour blafard et tristequi tombait des hublots, parmi cette odeur fade de cuisine etde bois mouillé, l'écoeurante odeur du paquebot; s'ils l'avaiententendu râler à chaque battement de l'hélice, demander du thétoutes les cinq minutes et jurer contre le garçon avec une petite[10]voix d'enfant, comme ils s'en seraient voulu de l'avoir obligé àPartir.... Ma parole d'historien! le pauvreTeurfaisait pitié.Surpris tout à coup par le mal, l'infortuné n'avait pas eu lecourage de desserrer sa ceinture algérienne, ni de se défublerde son arsenal. Le couteau de chasse à gros manche lui cassait[15]la poitrine, le cuir de son revolver lui meurtrissait les jambes.Pour l'achever, les bougonnements de Tartarin-Sancho, qui necessait de geindre et de pester:

"Imbécile, va!... Je te l'avais bien dit!... Ah! tu asvoulu aller en Afrique ... Eh bien, té! la voilà l'Afrique!...[20]Comment la trouves-tu?»

Ce qu'il y avait de plus cruel, c'est que du fond de sa cabineet de ses gémissements, le malheureux entendait les passagersdu grand salon rire, manger, chanter, jouer aux cartes. Lasociété était aussi joyeuse que nombreuse à bord duZouave.[25]Des officiers qui rejoignaient leurs corps, des dames de l'Alcazarde Marseille, des cabotins, un riche musulman qui revenaitde la Mecque, un prince monténégrin très farceur qui faisaitdes imitations de Ravel et de Gil Pérès.... Pas un de cesgens-là n'avait le mal de mer, et leur temps se passait à boire[30]du Champagne avec le capitaine duZouave, un bon gros vivantde Marseillais, qui avait ménage à Alger et à Marseille, etrépondait au joyeux nom de Barbassou.

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Tartarin de Tarascon en voulait à tous ces misérables. Leurgaieté redoublait son mal....

Enfin, dans l'après-midi du troisième jour, il se fit à bord dunavire un mouvement extraordinaire qui tira notre héros de sa[5]longue torpeur. La cloche de l'avant sonnait. On entendait lesgrosses bottes des matelots courir sur le pont.

«Machine en avant!... machine en arrière!» criait la voixenrouée du capitaine Barbassou.

Puis «Machine, stop!» Un grand arrêt, une secousse, et[10]plus rien.... Rien que le paquebot se balançant silencieusementde droite à gauche, comme un ballon dans l'air....

Cet étrange silence épouvanta le Tarasconnais.

«Miséricorde! nous sombrons!» cria-t-il d'une voix terrible,et, retrouvant ses forces par magie, il bondit de sa couchette,[15]et se précipita sur le pont avec son arsenal.

II

II

Aux armes! Aux armes!

On ne sombrait pas, on arrivait.

LeZouavevenait d'entrer dans la rade, une belle rade auxeaux noires et profondes, mais silencieuse, morne, presquedéserte. En face, sur une colline, Alger la blanche avec ses[20]petites maisons d'un blanc mat qui descendent vers la mer,serrées les unes contre les autres. Un étalage de blanchisseusesur le coteau de Meudon. Par là-dessus un grand ciel de satinbleu, oh! mais si bleu!...

L'illustre Tartarin, un peu remis de sa frayeur, regardait le[25]paysage, en écoutant avec respect le prince monténégrin, qui,debout à ses côtes, lui nommait les différents quartiers de la ville,la Casbah, la ville haute, la rue Bab-Azoun. Très bien élevé, ceprince monténégrin, de plus connaissant à fond l'Algérie etparlant l'arabe couramment. Aussi Tartarin se proposait-il de

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cultiver sa connaissance.... Tout à coup, le long du bastingagecontre lequel ils étaient appuyés, le Tarasconnais aperçoitune rangée de grosses mains noires qui se cramponnaient pardehors. Presque aussitôt une tête de nègre toute crépue apparaît[5]devant lui, et, avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche,le pont se trouve envahi de tous côtés par une centaine de forbans,noirs, jaunes, à moitié nus, hideux, terribles.

Ces forbans-là, Tartarin les connaissait.... C'étaient eux,c'est-à-dire ILS, ces fameux ILS qu'il avait si souvent cherchés la[10]nuit dans les rues de Tarascon. Enfin ILS se décidaient doncà venir!

... D'abord la surprise le cloua sur place. Mais quand ilvit les forbans se précipiter sur les bagages, arracher la bâchequi les recouvrait, commencer enfin le pillage du navire, alors[15]le héros se réveilla, et dégainant son couteau de chasse: «Auxarmes! aux armes!» cria-t-il aux voyageurs, et le premier detous, il fondit sur les pirates.

«Qués aco?qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce que vous avez?»fit le capitaine Barbassou, qui sortait de l'entrepont.[20]«Ah! vous voilà, capitaine!... vite, vite, armez vos hommes.

--Hé! pourquoi faire,boun Diou?

--Mais vous ne voyez donc pas...?

--Quoi donc?...

--Là ... devant vous ... les pirates....»

[25]Le capitaine Barbassou le regardait tout ahuri. A ce moment,un grand diable de nègre passait devant eux, en courant, avecla pharmacie du héros sur son dos:

«Misérable!... attends-moi!...» hurla le Tarasconnais;et il s'élança, la dague en avant.[30]Barbassou le rattrapa au vol, et, le retenant par sa ceinture:

«Mais restez donc tranquille, tron de ler!... Ce ne sontpas des pirates.... Il y a longtemps qu'il n'y en a plus dePirates.... Ce sont des portefaix.

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--Des portefaix!...

--Hé! oui, des portefaix, qui viennent chercher les bagagespour les porter à terre.... Rengainez donc votre coutelas,donnez-moi votre billet, et marchez derrière ce nègre, un brave[5]garçon, qui va vous conduire à terre, et même jusqu'à l'hôtel sivous le désirez!...»

Un peu confus, Tartarin donna son billet, et, se mettant àla suite du nègre, descendit par le tire-vieille dans une grossebarque qui dansait le long du navire. Tous ses bagages y[10]étaient déjà, ses malles, caisses d'armes, conserves alimentaires;comme ils tenaient toute la barque, on n'eut pas besoin d'attendred'autres voyageurs. Le nègre grimpa sur les malles ets'y accroupit comme un singe, les genoux dans ses mains. Unautre nègre prit les rames.... Tous deux regardaient Tartarin[15]en riant et montrant leurs dents blanches.

Debout à l'arrière, avec cette terrible moue qui faisait la terreurde ses compatriotes, le grand Tarasconnais tourmentait fiévreusementle manche de son coutelas; car, malgré ce qu'avaitpu lui dire Barbassou, il n'était qu'à moitié rassuré sur les intentions[20]de ces portefaix à peau d'ébène, qui ressemblaient si peuaux braves portefaix de Tarascon....

Cinq minutes après, la barque arrivait à terre, et Tartarinposait le pied sur ce petit quai barbaresque, où trois cents ansauparavant, un galérien espagnol nommé Michel Cervantes préparait[25]--sous le bâton de la chiourme algérienne--un sublimeroman qui devait s'appelerDon Quichotte!


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