III
III
Invocation à Cervantes. Débarquement.Où sont les Teurs? Pas de Teurs.Désillusion.
Page 40
O Michel Cervantes Saavedra, si ce qu'on dit est vrai, qu'auxlieux où les grands hommes ont habité quelque chose d'eux-mêmeserre et flotte dans l'air jusqu'à la fin des âges, ce quirestait de toi sur la plage barbaresque dut tressaillir de joie en[5]voyant débarquer Tartarin de Tarascon, ce type merveilleuxdu Français du Midi en qui s'étaient incarnés les deux héros deton livre, Don Quichotte et Sancho Pança....
L'air était chaud ce jour-là. Sur le quai ruisselant de soleil,cinq ou six douaniers, des Algériens attendant des nouvelles de[10]France, quelques Maures accroupis qui fumaient leurs longuespipes, des matelots maltais ramenant de grands filets où desmilliers de sardines luisaient entre les mailles comme de petitespièces d'argent.
Mais à peine Tartarin eut-il mis pied à terre, le quai s'anima,[15]changea d'aspect. Une bande de sauvages, encore plus hideuxque les forbans du bateau, se dressa d'entre les cailloux de laberge et se rua sur le débarquant. Grands Arabes tout nus sousdes couvertures de laine, petits Maures en guenilles, Nègres,Tunisiens, Mahonnais, M'zabites, garçons d'hôtel en tablier[20]blanc, tous criant, hurlant, s'accrochant à ses habits, se disputantses bagages, l'un emportant ses conserves, l'autre sa pharmacie,et, dans un charabia fantastique, lui jetant à la tête desnoms d'hôtel invraisemblables....
Étourdi de tout ce tumulte, le pauvre Tartarin allait, venait,[25]pestait, jurait, se démenait, courait après ses bagages, et, nesachant comment se faire comprendre de ces barbares, lesharanguait en français, en provençal, et même en latin, dulatin de Pourceaugnac,rosa, la rose, bonus, bona, bonum, tout
Page 41
ce qu'il savait.... Peine perdue. On ne l'écoutait pas....Heureusement qu'un petit homme, vêtu d'une tunique à colletjaune, et armé d'une longue canne de compagnon, intervintcomme un dieu d'Homère dans la mêlée, et dispersa toute cette[5]racaille à coups de bâton. C'était un sergent de ville algérien.Très poliment, il engagea Tartarin à descendre à l'hôtel del'Europe, et le confia à des garçons de l'endroit qui l'emmenèrent,lui et ses bagages, en plusieurs brouettes.
Aux premiers pas qu'il fit dans Alger, Tartarin de Tarascon[10]ouvrit de grands yeux. D'avance il s'était figuré uneville orientale, féerique, mythologique, quelque chose tenant lemilieu entre Constantinople et Zanzibar.... Il tombait enplein Tarascon.... Des cafés, des restaurants, de largesrues, des maisons à quatre étages, une petite place macadamisée[15]où des musiciens de la ligne jouaient des polkas d'Offenbach,des messieurs sur des chaises buvant de la bière avecdes échaudés, des dames, quelques lorettes, et puis des militaires,encore des militaires, toujours des militaires ... et pasunTeur!...Il n'y avait que lui.... Aussi, pour traverser[20]la place, se trouva-t-il un peu gêné. Tout le monde le regardait.Les musiciens de la ligne s'arrêtèrent, et la polka d'Offenbachresta un pied en l'air.
Les deux fusils sur l'épaule, le revolver sur la hanche, faroucheet majestueux comme Robinson Crusoé, Tartarin passa[25]gravement au milieu de tous les groupes; mais en arrivant àl'hôtel ses forces l'abandonnèrent. Le départ de Tarascon, leport de Marseille, la traversée, le prince monténégrin, les pirates,tout se brouillait et roulait dans sa tête.... Il fallut le monterà sa chambre, le désarmer, le déshabiller.... Déjà même on[30]parlait d'envoyer chercher un médecin; mais, à peine sur l'oreiller,le héros se mit à ronfler si haut et de si bon coeur, que l'hôtelierjugea les secours de la science inutiles, et tout le monde se retiradiscrètement.
IV
IV
Le premier affût.
Page 42
Trois heures sonnaient à l'horloge du Gouvernement, quandTartarin se réveilla. Il avait dormi toute la soirée, toute la nuit,toute la matinée, et même un bon morceau de l'après-midi; ilfaut dire aussi que depuis trois jours lachechiaen avait vu de[5]rudes!...
La première pensée du héros, en ouvrant les yeux, fut celle-ci:«Je suis dans le pays du lion!» pourquoi ne pas le dire? àcette idée que les lions étaient là tout près, à deux pas, etpresque sous la main, et qu'il allait falloir en découdre, brr! ... un[10]froid mortel le saisit, et il se fourra intrépidement soussa couverture.
Mais, au bout d'un moment, la gaieté du dehors, le ciel sibleu, le grand soleil qui ruisselait dans la chambre, un bon petitdéjeuner qu'il se fit servir au lit, sa fenêtre grande ouverte sur[15]la mer, le tout arrosé d'un excellent flacon de vin de Crescia,lui rendit bien vite son ancien héroïsme. «Au lion! au lion!»cria-t-il en rejetant sa couverture, et il s'habilla prestement.
Voici quel était son plan: sortir de la ville sans rien dire àpersonne, se jeter en plein désert, attendre la nuit, s'embusquer,[20]et, au premier lion qui passerait, pan! pan!... Puis revenirle lendemain déjeuner à l'hôtel de l'Europe, recevoir les félicitationsdes Algériens et fréter une charrette pour aller chercherl'animal.
Il s'arma donc à la hâte, roula sur son dos la tente-abri dont[25]le gros manche montait d'un bon pied au-dessus de sa tête, etraide comme un pieu, descendit dans la rue. Là, ne voulantdemander sa route à personne de peur de donner l'éveil surses projets, il tourna carrément à droite, enfila jusqu'an boutles arcades Bab-Azoun, où du fond de leurs noires boutiques[30]des nuées de juifs algériens le regardaient passer, embusqués
Page 43
dans un coin comme des araignées; traversa la place du Théâtre,prit le faubourg et enfin la grande route poudreuse de Mustapha.
Il y avait sur cette route un encombrement fantastique. Omnibus,fiacres, corricolos, des fourgons du train, de grandes charrettes[5]de foin traînées par des boeufs, des escadrons de chasseursd'Afrique, des troupeaux de petits ânes microscopiques, desnégresses qui vendaient des galettes, des voitures d'Alsaciensémigrants, des spahis en manteaux rouges, tout cela défilantdans un tourbillon de poussière, au milieu des cris, des chants,[10]des trompettes, entre deux haies de méchantes baraques oùl'on voyait de grandes Mahonnaises se peignant devant leursportes, des cabarets pleins de soldats, des boutiques de bouchers,D'équarrisseurs....
«Qu'est-ce qu'ils me chantent donc avec leur Orient?» pensait[15]le grand Tartarin; «il n'y a pas même tant deTeursqu'àMarseille.»
Tout à coup, il vit passer près de lui, allongeant ses grandesjambes et rengorgé comme un dindon, un superbe chameau.Cela lui fit battre le coeur.
[20]Des chameaux déjà! Les lions ne devaient pas être loin; et,en effet, au bout de cinq minutes, il vit arriver vers lui, le fusilsur l'épaule, toute une troupe de chasseurs de lions.
«Les lâches!» se dit notre héros en passant à côté d'eux,«les lâches! Aller au lion par bandes, et avec des chiens!...»[25]Car il ne se serait jamais imaginé qu'en Algérie on pût chasserautre chose que des lions. Pourtant ces chasseurs avaient desi bonnes figures de commerçants retirés, et puis cette façonde chasser le lion avec des chiens et des carnassières était sipatriarcale, que le Tarasconnais, un peu intrigué, crut devoir[30]aborder un de ces messieurs.
«Et autrement, camarade, bonne chasse?
--Pas mauvaise,» répondit l'autre en regardant d'un oeileffaré l'armement considérable du guerrier de Tarascon.
Page 44
«Vous avez tué?
--Mais oui ... pas mal ... voyez plutôt.» Et le chasseur algérienmontrait sa carnassière, toute gonflée de lapins et de bécasses.
«Comment ça! votre carnassière?... vous les mettez dans[5]votre carnassière?
--Où voulez-vous donc que je les mette?
--Mais alors, c'est ... c'est des tout petits....
--Des petits et puis des gros,» fit le chasseur. Et commeil était pressé de rentrer chez lui, il rejoignit ses camarades à[10]grandes enjambées.
L'intrépide Tartarin en resta planté de stupeur au milieu dela route.... Puis, après un moment de réflexion: «Bah!»se dit-il, «ce sont des blagueurs.... Ils n'ont rien tué duTout....» et il continua son chemin.
[15]Déjà les maisons se faisaient plus rares, les passants aussi.La nuit tombait, les objets devenaient confus... Tartarin deTarascon marcha encore une demi-heure. A la fin il s'arrêta....C'était tout à fait la nuit. Nuit sans lune, criblée d'étoiles.Personne sur la route.... Malgré tout, le héros pensa que[20]les lions n'étaient pas des diligences et ne devaient pas volontierssuivre le grand chemin. Il se jeta à travers champs....A chaque pas des fossés, des ronces, des broussailles. N'importe!il marchait toujours.... Puis tout à coup, halte! «Ily a du lion dans l'air par ici,» se dit notre homme, et il renifla[25]fortement de droite et de gauche.
V
V
Pan! Pan!
C'était un grand désert sauvage, tout hérissé de plantesbizarres, de ces plantes d'Orient qui ont l'air de bêtes méchantes.Sous le jour discret des étoiles, leur ombre agrandie s'étirait parterre en tous sens. A droite, la masse confuse et lourde d'une
Page 45
montagne, l'Atlas peut-être!... A gauche, la mer invisible,qui roulait sourdement.... Un vrai gîte à tenter les fauves....
Un fusil devant lui, un autre dans les mains, Tartarin deTarascon mit un genou en terre et attendit.... Il attendit une[5]heure, deux heures.... Rien!... Alors il se souvint que, dansses livres, les grands tueurs de lions n'allaient jamais à la chassesans emmener un petit chevreau qu'ils attachaient à quelquespas devant eux et qu'ils faisaient crier en lui tirant la patteavec une ficelle. N'ayant pas de chevreau, le Tarasconnais eut[10]l'idée d'essayer des imitations, et se mit à bêler d'une voixchevrotante: «Mê! Mê!...»
D'abord très doucement, parce qu'au fond de l'âme il avaittout de même un peu peur que le lion l'entendît ... puis, voyantque rien ne venait, il bêla plus fort: «Mê!... Mê!...»[15]Rien encore!... Impatienté, il reprit de plus belle et plusieursfois de suite: «Mê!... Mê!... Mê!...» avec tant depuissance que ce chevreau finissait par avoir l'air d'un boeuf....
Tout à coup, à quelques pas devant lui, quelque chose denoir et de gigantesque s'abattit. Il se tut.... Cela se baissait, flairait[20]la terre, bondissait, se roulait, partait au galop, puis revenaitet s'arrêtait net ... c'était le lion, à n'en pas douter!...Maintenant on voyait très bien ses quatre pattes courtes, saformidable encolure, et deux yeux, deux grands yeux qui luisaient dansl'ombre.... En joue! feu! pan! pan!... C'était[25]fait. Puis tout de suite un bondissement en arrière, et le coutelasde chasse au poing.
Au coup de feu du Tarasconnais, un hurlement terriblerépondit.
«Il en a!» cria le bon Tartarin, et, ramassé sur ses fortes[30]jambes, il se préparait à recevoir la bête; mais elle en avait plusque son compte et s'enfuit au triple galop en hurlant.... Luipourtant ne bougea pas. Il attendait la femelle ... toujourscomme dans ses livres!
Page 46
Par malheur la femelle ne vint pas. Au bout de deux outrois heures d'attente, le Tarasconnais se lassa. La terre étaithumide, la nuit devenait fraîche, la bise de mer piquait.
«Si je faisais un somme en attendant le jour?» se dit-il, et,[5]pour éviter les rhumatismes, il eut recours à la tente-abri....Mais voilà le diable! cette tente-abri était d'un système si ingénieux,si ingénieux, qu'il ne put jamais venir à bout de l'ouvrir.
Il eut beau s'escrimer et suer pendant une heure, la damnéetente ne s'ouvrit pas.... Il y a des parapluies qui, par des[10]pluies torrentielles, s'amusent à vous jouer de ces tours-là....De guerre lasse, le Tarasconnais jeta l'ustensile par terre, et secoucha dessus, en jurant comme un vrai Provençal qu'il était.
«Ta, ta, ra, ta, Tarata!....
--Qués aco?...» fit Tartarin, s'éveillant en sursaut.[15]C'étaient les clairons des chasseurs d'Afrique qui sonnaientla diane, dans les casernes de Mustapha.... Le tueur delions, stupéfait, se frotta les yeux.... Lui qui se croyait enplein désert!... Savez-vous où il était...? Dans un carréd'artichauts, entre un plant de choux-fleurs et un plant de[20]betteraves.
Son Sahara avait des légumes.... Tout près de lui, sur lajolie côte verte de Mustapha supérieur, des villas algériennes,toutes blanches, luisaient dans la rosée du jour levant: on seserait cru aux environs de Marseille, au milieu desbastideset[25]desbastidons.
La physionomie bourgeoise et potagère de ce paysage endormiétonna beaucoup le pauvre homme, et le mit de fort méchantehumeur.
«Ces gens-là sont fous,» se disait-il, «de planter leurs artichauts dans[30]le voisinage du lion.... car enfin, je n'ai pas rêvé....Les lions viennent jusqu'ici.... En voilà la preuve....»
La preuve, c'étaient des taches de sang que la bête en fuyantavait laissées derrière elle. Penché sur cette piste sanglante, l'oeil
Page 47
aux aguets, le revolver au poing, le vaillant Tarasconnais arriva,d'artichaut en artichaut, jusqu'à un petit champ d'avoine....De l'herbe foulée, une mare de sang, et, au milieu de la mare,couché sur le flanc avec une large plaie à la tête, un....[5]Devinez quoi!...
«Un lion, parbleu!...»
Non! un âne, un de ces tout petits ânes qui sont si communsen Algérie et qu'on désigne là-bas sous le nom debourriquots.
VI
VI
Arrivée de la femelle. Terrible combat.Le Rendez-vous des Lapins.
Le premier mouvement de Tartarin à l'aspect de sa malheureuse[10]victime fut un mouvement de dépit. Il y a si loin en effetd'un lion à unbourriquot!.... Son second mouvement fut toutà la pitié. Le pauvre bourriquot était si joli; il avait l'air si bon!La peau de ses flancs, encore chaude, allait et venait comme unevague. Tartarin s'agenouilla, et du bout de sa ceinture algérienne[15]essaya d'étancher le sang de la malheureuse bête; et cegrand homme soignant ce petit âne, c'était tout ce que vouspouvez imaginer de plus touchant.
Au contact soyeux de la ceinture, le bourriquot, qui avaitencore pour deux liards de vie, ouvrit son grand oeil gris, remua[20]deux ou trois fois ses longues oreilles comme pour dire:«Merci!... merci!...» Puis une dernière convulsion l'agitade tête en queue et il ne bougea plus.
«Noiraud! Noiraud!» cria tout à coup une voix étrangléepar l'angoisse. En même temps dans un taillis voisin les branches[25]remuèrent.... Tartarin n'eut que le temps de se relever etde se mettre en garde.... C'était la femelle!
Elle arriva, terrible et rugissante, sous les traits d'une vieilleAlsacienne en marmotte, armée d'un grand parapluie rouge et
Page 48
réclamant son âne à tous les échos de Mustapha. Certes il auraitmieux valu pour Tartarin avoir affaire à une lionne en furiequ'à cette méchante vieille.... Vainement le malheureux essayade lui faire entendre comment la chose s'était passée; qu'il avait[5]pris Noiraud pour un lion.... La vieille crut qu'on voulait semoquer d'elle, et poussant d'énergiques «tarteifle!» tomba surle héros à coups de parapluie. Tartarin, un peu confus, sedéfendait de son mieux, parait les coups avec sa carabine,suait, soufflait, bondissait, criait:--«Mais Madame ... mais[10]Madame....»
Va te promener! Madame était sourde, et sa vigueur leprouvait bien.
Heureusement un troisième personnage arriva sur le champde bataille. C'était le mari de l'Alsacienne, Alsacien lui-même[15]et cabaretier; de plus, fort bon comptable. Quand il vit à qui ilavait affaire, et que l'assassin ne demandait qu'à payer le prixde la victime, il désarma son épouse et l'on s'entendit.
Tartarin donna deux cents francs: l'âne en valait bien dix.C'est le prix courant desbourriquotssur les marchés arabes.[20]Puis on enterra le pauvre Noiraud au pied d'un figuier, etl'Alsacien, mis en bonne humeur par la couleur des dourostarasconnais, invita le héros à venir rompre une croûte à soncabaret, qui se trouvait à quelques pas de là, sur le bord de lagrande route.
[25]Les chasseurs algériens venaient y déjeuner tous les dimanchescar la plaine était giboyeuse et à deux lieues autourde la ville il n'y avait pas de meilleur endroit pour les lapins.
«Et les lions?» demanda Tartarin.
L'Alsacien le regarda, très étonné: «Les lions?
[30]--Oui ... les lions ... en voyez-vous quelquefois?» reprit le pauvrehomme avec un peu moins d'assurance. Le cabaretier éclata de rire:
Page 49
«Ah! ben! merci.... Des lions ... pourquoi faire?...
--Il n'y en a donc pas en Algérie?...
--Ma foi! je n'en ai jamais vu.... Et pourtant voilà vingtans que j'habite la province. Cependant je crois bien avoir[5]entendu dire.... Il me semble que les journaux.... Maisc'est beaucoup plus loin, là-bas, dans le Sud....»
A ce moment, ils arrivaient au cabaret. Un cabaret de banlieue,comme on en voit à Vanves ou à Pantin, avec un rameautout fané au-dessus de la porte, des queues de billard peintes[10]sur les murs et cette enseigne inoffensive:
AU RENDEZ-VOUS DES LAPINS
Le Rendez-vous des Lapins!... O Bravida, quel souvenir!
VII
VII
Histoire d'un omnibus, d'une Mauresqueet d'un chapelet de fleurs de jasmin.
Cette première aventure aurait eu de quoi décourager biendes gens; mais les hommes trempés comme Tartarin ne se[15]laissent pas facilement abattre.
«Les lions sont dans le Sud,» pensa le héros; «eh bien!j'irai dans le Sud.»
Et dès qu'il eut avalé son dernier morceau, il se leva, remerciason hôte, embrassa la vieille sans rancune, versa une dernière[20]larme sur l'infortuné Noiraud, et retourna bien vite à Alger avecla ferme intention de boucler ses malles et de partir le jourmême pour le Sud.
Malheureusement la grande route de Mustapha semblait s'êtreallongée depuis la veille: il faisait un soleil, une poussière! La[25]tente-abri était d'un lourd!... Tartarin ne se sentit pas le
Page 50
courage d'aller à pied jusqu'à la ville, et le premier omnibus quipassa, il fit signe et monta dedans....
Ah! pauvre Tartarin de Tarascon! Combien il aurait mieuxfait pour son nom, pour sa gloire, de ne pas entrer dans cette[5]fatale guimbarde et de continuer pédestrement sa route, au risquede tomber asphyxié sous le poids de l'atmosphère, de la tente-abriet de ses lourds fusils rayés à doubles canons....
Tartarin étant monté, L'omnibus fut complet. Il y avait aufond, le nez dans son bréviaire, un vicaire d'Alger à grande[10]barbe noire. En face, un jeune marchand maure, qui fumait degrosses cigarettes. Puis, un matelot maltais, et quatre ou cinqMauresques masquées de linges blancs, et dont on ne pouvaitvoir que les yeux. Ces dames venaient de faire leurs dévotionsan cimetière d'Abd-el-Kader; mais cette visite funèbre ne semblait[15]pas les avoir attristées. On les entendait rire et jacasserentre elles sous leurs masques, en croquant des pâtisseries.
Tartarin crut s'apercevoir qu'elles le regardaient beaucoup.Une surtout, celle qui était assise en face de lui, avait plantéson regard dans le sien, et ne le retira pas de toute la route.[20]Quoique la dame fût voilée, la vivacité de ce grand oeil noirallongé par le k'hol, un poignet délicieux et fin chargé de braceletsd'or qu'on entrevoyait de temps en temps entre les voiles,tout, le son de la voix, les mouvements gracieux, presque enfantinsde la tête, disait qu'il y avait là-dessous quelque chose de[25]jeune, de joli, d'adorable ... Le malheureux Tartarin nesavait où se fourrer. La caresse muette de ces beaux yeuxd'Orient le troublait, l'agitait, le faisait mourir; il avait chaud,il avait froid....
Pour l'achever, la pantoufle de la dame s'en mêla: sur ses[30]grosses bottes de chasse, il la sentait courir, cette mignonnepantoufle courir et frétiller comme une petite souris rouge....Que faire? Répondre à ce regard, à cette pression! Oui, maisles conséquences.... Une intrigue d'amour en Orient, c'est
Page 51
quelque chose de terrible!... Et avec son imagination romanesqueet méridionale, le brave Tarasconnais se voyait déjàtombant aux mains des eunuques, décapité, mieux que celapeut-être, cousu dans un sac de cuir, et roulant sur la mer, sa[5]tête à côté de lui. Cela le refroidissait un peu.... En attendant,la petite pantoufle continuait son manège, et les yeuxd'en face s'ouvraient tout grands vers lui comme deux fleursde velours noir, en ayant l'air de dire:
--Cueille-nous!...
[10]L'omnibus s'arrêta. On était sur la place du Théâtre, àl'entrée de la rue Bab-Azoun. Une à une, empêtrées dans leursgrands pantalons et serrant leurs voiles contre elles avec unegrâce sauvage, les Mauresques descendirent. La voisine deTartarin se leva la dernière, et en se levant son visage passa si[15]près de celui du héros qu'il l'effleura de son haleine, un vraibouquet de jeunesse, de jasmin, de musc et de pâtisserie.
Le Tarasconnais n'y résista pas. Ivre d'amour et prêt à tout,il s'élança derrière la Mauresque.... Au bruit de ses buffleterieselle se retourna, mit un doigt sur son masque comme pour[20]dire «chut!» et vivement, de l'autre main, elle lui jeta un petitchapelet parfumé, fait avec des fleurs de jasmin. Tartarin deTarascon se baissa pour le ramasser; mais, comme notre hérosétait un peu lourd et très chargé d'armures, I'opération fut assezlongue....
[25]Quand il se releva, le chapelet de jasmin sur son coeur,--laMauresque avait disparu.
VIII
VIII
Lions de l'Atlas, dormez!
Lions de I'Atlas, dormez! Dormez tranquilles au fond devos retraites, dans les aloès et les cactus sauvages.... Dequelques jours encore, Tartarin de Tarascon ne vous massacrera[30]point. Pour le moment, tout son attirail de guerre,
Page 52
--caisses d'armes, pharmacie, tente-abri, conserves alimentaires,--repose paisiblement emballé, à l'hôtel d'Europe, dans un coinde la chambre 36.
Dormez sans peur, grands lions roux! Le Tarasconnais[5]cherche sa Mauresque. Depuis l'histoire de l'omnibus, lemalheureux croit sentir perpétuellement sur son pied, sur son vastepied de trappeur, les frétillements de la petite souris rouge; etla brise de mer, en effleurant ses lèvres, se parfume toujours--quoi qu'il fasse--d'une amoureuse odeur de pâtisserie et d'anis.
[10]Il lui faut sa Maugrabine!
Mais ce n'est pas une mince affaire! Retrouver dans uneville de cent mille âmes une personne dont on ne connaît quel'haleine, les pantoufles et la couleur des yeux; il n'y a qu'unTarasconnais, féru d'amour, capable de tenter une pareille[15]aventure.
Le terrible c'est que, sous leurs grands masques blancs, toutesles Mauresques se ressemblent; puis ces dames ne sortent guère,et, quand on veut en voir, il faut monter dans la ville haute, laville arabe, la ville desTeurs.
[20]Un vrai coupe-gorge, cette ville haute. De petites ruellesnoires très étroites, grimpant à pic entre deux rangées de maisonsmystérieuses dont les toitures se rejoignent et font tunnel.Des portes basses, des fenêtres toutes petites, muettes, tristes,grillagées. Et puis, de droite et de gauche, un tas d'échoppes[25]très sombres où lesTeursfarouches à têtes de forbans--yeux blancs et dents brillantes--fument de longues pipes,et se parlent à voix basse comme pour concerter de mauvaiscoups....
Dire que notre Tartarin traversait sans émotion cette cité[30]formidable, ce serait mentir. Il était au contraire très ému,et dans ces ruelles obscures dont son gros ventre tenait toute lalargeur, le brave homme n'avançait qu'avec la plus grande précaution,l'oeil aux aguets, le doigt sur la détente d'un revolver.
Page 53
Tout à fait comme à Tarascon, en allant au cercle. A chaqueinstant il s'attendait à recevoir sur le dos toute une dégringoladed'eunuques et de janissaires, mais le désir de revoir sa dame luidonnait une audace et une force de géant.
[5]Huit jours durant, l'intrépide Tartarin ne quitta pas la villehaute. Tantôt on le voyait faire le pied de grue devant les bainsmaures, attendant l'heure où ces dames sortent par bandes, frissonnanteset sentant le bain; tantôt il apparaissait accroupi àla porte des mosquées, suant et soufflant pour quitter ses grosses[10]bottes avant d'entrer dans le sanctuaire....
Parfois, à la tombée de la nuit, quand il s'en revenait navréde n'avoir rien découvert, pas plus au bain qu'à la mosquée, leTarasconnais, en passant devant les maisons mauresques, entendait deschants monotones, des sons étouffés de guitare, des[15]roulements de tambours de basque, et des petits rires de femmequi lui faisaient battre le coeur.
«Elle est peut-être là!» se disait-il.
Alors, si la rue était déserte, il s'approchait d'une de cesmaisons, levait le lourd marteau de la poterne basse, et frappait[20]timidement.... Aussitôt les chants, les rires cessaient. Onn'entendait plus derrière la muraille que de petits chuchotementsvagues, comme dans une volière endormie.
«Tenons-nous bien!» pensait le héros.... «Il va m'arriverquelque chose!»
[25]Ce qui lui arrivait le plus souvent, c'était une grande potéed'eau froide sur la tête, ou bien des peaux d'oranges et de figuesde Barbarie.... Jamais rien de plus grave....
Lions de l'Atlas, dormez!
IX
IX
Le prince Grégory du Monténégro.
Page 54
Il y avait deux grandes semaines que l'infortuné Tartarincherchait sa dame algérienne, et très vraisemblablement il lachercherait encore, si la Providence des amants n'était venue àson aide sous les traits d'un gentilhomme monténégrin. Voici:[5]En hiver, toutes les nuits de samedi, le grand théâtre d'Algerdonne son bal masqué, ni plus ni moins que l'Opéra. C'estl'éternel et insipide bal masqué de province. Peu de mondedans la salle, quelques épaves de Bullier ou du Casino, viergesfolles suivant l'armée, chicards fanés, débardeurs en déroute, et[10]cinq ou six petites blanchisseuses mahonnaises qui se lancent,mais gardent de leur temps de vertu un vague parfum d'ail etde sauces safranées.... Le vrai coup d'oeil n'est pas là. Ilest au foyer, transformé pour la circonstance en salon de jeu....Une foule fiévreuse et bariolée s'y bouscule, autour des[15]longs tapis verts: des turcos en permission misant les gros sousdu prêt, des Maures marchands de la ville haute, des nègres,des Maltais, des colons de l'intérieur qui ont fait quarante lieuespour venir hasarder sur un as l'argent d'une charrue ou d'uncouple de boeufs.... tous frémissants, pâles, les dents serrées,[20]avec ce regard singulier du joueur, trouble, en biseau, devenulouche à force de fixer toujours la même carte.
Plus loin, ce sont des tribus de juifs algériens, jouant en famille.Les hommes out le costume oriental hideusement agrémentéde bas bleus et de casquettes de velours. Les femmes,[25]bouffies et blafardes, se tiennent toutes raides dans leursétroits plastrons d'or.... Groupée autour des tables, toute la tribupiaille, se concerte, compte sur ses doigts et joue peu. Detemps en temps seulement, après de longs conciliabules, unvieux patriarche à barbe de Père éternel se détache, et va risquer[30]le douro familial.... C'est alors, tant que la partie dure,
Page 55
un scintillement d'yeux hébraïques tournés vers la table, terriblesyeux d'aimant noir qui font frétiller les pièces d'or surle tapis et finissent par les attirer tout doucement comme parun fil....
[5]Puis des querelles, des batailles, des jurons de tous les pays,des cris fous dans toutes les langues, des couteaux qu'on dégaîne,la garde qui monte, de l'argent qui manque!...
C'est au milieu de ces saturnales que le grand Tartarin étaitvenu s'égarer un soir, pour chercher l'oubli et la paix de coeur.
[10]Le héros s'en allait seul, dans la foule, pensant à sa Mauresque,quand tout à coup, à une table de jeu, par-dessus lescris, le bruit de l'or, deux voix irritées s'élevèrent:
«Je vous dis qu'il me manque vingt francs, M'sieu!...
--M'sieu!...
[15]--Après?... M'sieu!...
--Apprenez à qui vous parlez, M'sieu!
--Je ne demande pas mieux, M'sieu!
--Je suis le prince Grégory du Monténégro, M'sieu!...»
A ce nom Tartarin, tout ému, fendit la foule et vint se placer[20]an premier rang, joyeux et fier de retrouver son prince, ce princemonténégrin si poli dont il avait ébauché la connaissance à borddu paquebot....
Malheureusement, ce titre d'altesse, qui avait tant ébloui lebon Tarasconnais, ne produisit pas la moindre impression sur[25]l'officier de chasseurs avec qui le prince avait son algarade.
«Me voilà bien avancé....» fit le militaire en ricanant; puisse tournant vers la galerie: «Grégory du Monténégro ... quiconnaît ça?... Personne!»
Tartarin indigné fit un pas en avant.
[30]«Pardon ... je connais lepréince!» dit-il d'une voix trèsferme, et de son plus bel accent tarasconnais.
L'officier de chasseurs le regarda un moment bien en face,puis, levant les épaules:
Page 56
«Allons! c'est bon.... Partagez-vous les vingt francs quimanquent et qu'il n'en soit plus question.»
Là-dessus il tourna le dos et se perdit dans la foule.
Le fougueux Tartarin voulait s'élancer derrière lui, mais le[5]prince l'en empêcha:
«Laissez ... j'en fais mon affaire.»
Et, prenant le Tarasconnais par le bras, il l'entraîna dehorsrapidement.
Dès qu'ils furent sur la place, le prince Grégory du Monténégro[10]se découvrit, tendit la main à notre héros, et, se rappelantvaguement son nom, commença d'une voix vibrante:
«Monsieur Barbarin....
--Tartarin!» souffla l'autre timidement.
--Tartarin, Barbarin, n'importe!... Entre nous, maintenant,[15]c'est à la vie, à la mort!»
Et le noble Monténégrin lui secoua la main avec une faroucheénergie.... Vous pensez si le Tarasconnais était fier.
«Préince!... Préince!...» répétait-il avec ivresse.
Un quart d'heure après, ces deux messieurs étaient installés[20]au restaurant des Platanes, agréable maison de nuit dontles terrasses plongent sur la mer, et là, devant une fortesalade russe arrosée d'un joli vin de Crescia, on renouaconnaissance.
Vous ne pouvez rien imaginer de plus séduisant que ce prince[25]monténégrin. Mince, fin, les cheveux crépus, frisé au petit fer,rasé à la pierre ponce, constellé d'ordres bizarres, il avait l'oeilfuté, le geste câlin et un accent vaguement italien qui lui donnait unfaux air de Mazarin sans moustaches; très ferré d'ailleurssur les langues latines, et citant à tout propos Tacite,[30]Horace et les Commentaires.
De vieille race héréditaire, ses frères l'avaient, paraît-il, exilédès l'âge de dix ans, à cause de ses opinions libérales, et depuisil courait le monde pour son instruction et son plaisir, en Altesse
Page 57
philosophe.... Coïncidence singulière! Le prince avait passétrois ans à Tarascon, et comme Tartarin s'étonnait de ne l'avoirjamais rencontré au cercle ou sur I'Esplanade: «Je sortaisPeu....» fit l'Altesse d'un ton évasif. Et le Tarasconnais,[5]par discrétion, n'osa pas en demander davantage. Toutes cesgrandes existences out des côtés si mystérieux!...
En fin de compte, un très bon prince, ce seigneur Grégory.Tout en sirotant le vin rosé de Crescia, il écouta patiemmentTartarin lui parler de sa Mauresque et même il se fit fort, connaissant[10]toutes ces dames, de la retrouver promptement.
On but sec et longtemps. On trinqua «aux dames d'Alger!au Monténégro libre!...»
Dehors sous la terrasse, la mer roulait, et les vagues, dansl'ombre, battaient la rive avec un bruit de draps mouillés qu'on[15]secoue. L'air était chaud, le ciel plein d'étoiles.
Dans les platanes, un rossignol chantait....
Ce fut Tartarin qui paya la note.