X

X

X

Dis-moi le nom de ton père, et je te diraile nom de cette fleur.

Parlez-moi des princes monténégrins pour lever lestementla caille.

[20]Le lendemain de cette soirée aux Platanes, dès le petit jour,le prince Grégory était dans la chambre du Tarasconnais.

«Vite, vite, habillez-vous.... Votre Mauresque est retrouvée....Elle s'appelle Baïa.... Vingt ans, jolie comme un coeur,et déjà veuve....

[25]--Veuve!... quelle chance!» fit joyeusement le braveTartarin, qui se méfiait des maris d'Orient.

«Oui, mais très surveillée par son frère.

--Ah! diantre!...

Page 58

--Un Maure farouche qui vend des pipes au bazard'Orléans....»

Ici un silence.

«Bon!» reprit le prince, «vous n'êtes pas homme à vous[5]effrayer pour si peu; et puis on viendra peut-être à bout de ceforban en lui achetant quelques pipes.... Allons vite,habillez-vous ... heureux coquin!»

Pâle, ému, le coeur plein d'amour, le Tarasconnais sautade son lit et, boutonnant à la hâte son vaste caleçon de[10]flanelle:

«Qu'est-ce qu'il faut que je fasse?

--Écrire à la dame tout simplement, et lui demander unrendez-vous!

--Elle sait donc le français?...» fit d'un air désappointé[15]le naïf Tartarin qui rêvait d'Orient sans mélange.

«Elle n'en sait pas un mot,» répondit le prince imperturbablement....«mais vous allez me dicter la lettre, et je traduiraià mesure.

--O prince, que de bontés!»

[20]Et le Tarasconnais se mit à marcher à grands pas dans lachambre, silencieux et se recueillant.

Vous pensez qu'on n'écrit pas à une Mauresque d'Algercomme à une grisette de Beaucaire. Fort heureusement quenotre héros avait par devers lui ses nombreuses lectures qui[25]lui permirent, en amalgamant la rhétorique apache des Indiensde Gustave Aimard avec leVoyage en Orientde Lamartine, etquelques lointaines réminiscences duCantique des Cantiques, decomposer la lettre la plus orientale qu'il se pût voir. Celacommençait par:

[30]«Comme l'autruche dans les sables....»

Et finissait par:

«Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cettefleur....»

Page 59

A cet envoi, le romanesque Tartarin aurait bien voulu joindreun bouquet de fleurs emblématiques, à la mode orientale; maisle prince Grégory pensa qu'il valait mieux acheter quelques pipeschez le frère, ce qui ne manquerait pas d'adoucir l'humeur[5]sauvage du monsieur et ferait certainement très grand plaisir àla dame, qui fumait beaucoup.

«Allons vite acheter des pipes!» fit Tartarin plein d'ardeur.

«Non!... non!... Laissez-moi y aller seul. Je les auraià meilleur compte....

[10]--Comment! vous voulez ... O prince ... prince....»Et le brave homme, tout confus, tendit sa bourse à l'obligeantMonténégrin, en lui recommandant de ne rien négliger pourque la dame fût contente.

Malheureusement l'affaire--quoique bien lancée--ne marcha[15]pas aussi vite qu'on aurait pu l'espérer. Très touchée,paraît-il, de l'éloquence de Tartarin et du reste aux trois quartsséduite par avance, la Mauresque n'aurait pas mieux demandéque de le recevoir; mais le frère avait des scrupules, et, pourles endormir, il fallut acheter des douzaines, des grosses, des[20]cargaisons de pipes....

«Qu'est-ce que diable Baïa peut faire de toutes ces pipes?»se demandait parfois le pauvre Tartarin;--mais il payait quandmême et sans lésiner.

Enfin, après avoir acheté des montagnes de pipes et répandu[25]des flots de poésie orientale, on obtint un rendez-vous.

Je n'ai pas besoin de vous dire avec quels battements de coeurle Tarasconnais s'y prépara, avec quel soin ému il tailla, lustra,parfuma sa rude barbe de chasseur de casquettes, sans oublier--car il faut tout prévoir--de glisser dans sa poche un casse-tête[30]à pointes et deux ou trois revolvers.

Le prince, toujours obligeant, vint à ce premier rendez-vousen qualité d'interprète. La dame habitait dans le haut de laville. Devant sa porte, un jeune Maure de treize à quatorze

Page 60

ans fumait des cigarettes. C'était le fameux Ali, le frère enquestion. En voyant arriver les deux visiteurs, il frappa deuxcoups à la poterne et se retira discrètement.

La porte s'ouvrit. Une négresse parut qui, sans dire un seul[5]mot, conduisit ces messieurs à travers l'étroite cour intérieuredans une petite chambre fraîche où la dame attendait, accoudéesur un lit bas.... Au premier abord, elle parut au Tarasconnaisplus petite et plus forte que la Mauresque de l'omnibus.

Au fait, était-ce bien la même? Mais ce soupçon ne fit[10]que traverser le cerveau de Tartarin comme un éclair.

La dame était si jolie ainsi avec ses pieds nus, ses doigtsgrassouillets chargés de bagues, rose, fine, et sous son corseletde drap doré, sous les ramages de sa robe à fleurs laissant devinerune aimable personne un peu boulotte, friande à point, et[15]ronde de partout....Le tuyau d'ambre d'un narghilé fumaità ses lèvres et l'enveloppait toute d'une gloire de fumée blonde.

En entrant, le Tarasconnais posa une main sur son coeur, ets'inclina le plus mauresquement possible, en roulant de grosyeux passionnés.... Baïa le regarda un moment sans[20]dire; puis, lâchant son tuyau d'ambre, se renversa en arrière,cacha sa tête dans ses mains, et I'on ne vit plus que son coublanc qu'un fou rire faisait danser comme un sac rempli deperles.

XI

XI

Sidi Tart'ri ben Tart'ri.

Si vous entriez, un soir, à la veillée, chez les cafetiers algériens[25]de la ville haute, vous entendriez encore aujourd'hui les Maurescauser entre eux, avec des clignements d'yeux et de petits rires,d'un certain Sidi Tart'ri ben Tart'ri, Européen aimable et richequi--voici quelques années déjà--vivait dans les hauts quartiersavec une petite dame du cru appelée Baïa.

Page 61

Le Sidi Tart'ri en question qui a laissé de si gais souvenirsautour de la Casbah n'est autre, on le devine, que notre Tartarin....

Qu'est-ce que vous voulez? Il y a comme cela, dans la vie[5]des saints et des héros, des heures d'aveuglement, de trouble,de défaillance. L'illustre Tarasconnais n'en fut pas plus exemptqu'un autre, et c'est pourquoi--deux mois durant--oublieuxdes lions et de la gloire, il se grisa d'amour oriental et s'endormit,comme Annibal à Capoue, dans les délices d'Alger la Blanche.

[10]Le brave homme avait loué au coeur de la ville arabe unejolie maisonnette indigène avec cour intérieure, bananiers, galeriesfraîches et fontaines. Il vivait là loin de tout bruit en compagniede sa Mauresque, Maure lui-même de la tête aux pieds,soufflant tout le jour dans son narghilé, et mangeant des confitures[15]au musc.

Étendue sur un divan en face de lui, Baïa, la guitare au poing,nasillait des airs monotones, ou bien pour distraire son seigneurelle mimait la danse du ventre, en tenant à la main un petitmiroir dans lequel elle mirait ses dents blanches et se faisait[20]des mines.

Comme la dame ne savait pas un mot de français ni Tartarinun mot d'arabe, la conversation languissait quelquefois, et le bavardTarasconnais avait tout le temps de faire pénitence pourles intempérances de langage dont il s'était rendu coupable à la[25]pharmacie Bézuquet ou chez l'armurier Costecalde.

Mais cette pénitence même ne manquait pas de charme, etc'était comme un spleen voluptueux qu'il éprouvait à rester làtout le jour sans parler, en écoutant le glouglou du narghilé, lefrôlement de la guitare et le bruit léger de la fontaine dans les[30]mosaïques de la cour.

Le narghilé, le bain, l'amour remplissaient toute sa vie. Onsortait peu. Quelquefois Sidi Tart'ri, sa dame en croupe, s'enallait sur une brave mule manger des grenades à un petit

Page 62

jardin qu'il avait acheté aux environs.... Mais jamais, augrand jamais, il ne descendait dans la ville européenne. Avecses zouaves en ribotte, ses alcazars bourrés d'officiers, et sonéternel bruit de sabres traînant sous les arcades, cet Alger-là[5]lui semblait insupportable et laid comme un corps de garded'Occident.

En somme, le Tarasconnais était très heureux. Tartarin-Sancho surtout,très friand de pâtisseries turques, se déclaraiton ne peut plus satisfait de sa nouvelle existence....[10]Tartarin-Quichotte, lui, avait bien par-ci par-là quelques remords,en pensant à Tarascon et aux peaux promises.... Mais cela ne duraitpas, et pour chasser ces tristes idées il suffisait d'un regard deBaïa ou d'une cuillerée de ses diaboliques confitures odoranteset troublantes comme les breuvages de Circé.

[15]Le soir, le prince Grégory venait parler un peu du Monténégrolibre.... D'une complaisance infatigable, cet aimableseigneur remplissait dans la maison les fonctions d'interprète,au besoin même celles d'intendant, et tout cela pour rien, pourle plaisir.... A part lui, Tartarin ne recevait que desTeurs.[20]Tous ces forbans à têtes farouches, qui naguère lui faisaienttant de peur du fond de leurs noires échoppes, se trouvèrentêtre, une fois qu'il les connut, de bons commerçants inoffensifs,des brodeurs, des marchands d'épices, des tourneurs de tuyauxde pipes, tous gens bien élevés, humbles, finauds, discrets et de[25]première force à la bouillotte. Quatre ou cinq fois par semaine,ces messieurs venaient passer la soirée chez Sidi Tart'ri, luigagnaient son argent, lui mangeaient ses confitures, et sur lecoup de dix heures se retiraient discrètement en remerciantle Prophète.

[30]Derrière eux, Sidi Tart'ri et sa fidèle épouse finissaient lasoirée sur leur terrasse, une grande terrasse blanche qui faisaittoit à la maison et dominait la ville. Tout autour, un millierd'autres terrasses blanches aussi, tranquilles sous le clair de lune,

Page 63

descendaient en s'échelonnant jusqu'à la mer. Des fredons deguitare arrivaient, portés par la brise.

....Soudain, comme un bouquet d'étoiles, une grande mélodieclaire s'égrenait doucement dans le ciel, et, sur le minaret de la[5]mosquée voisine, un beau muezzin apparaissait, découpant sonombre blanche dans le bleu profond de la nuit, et chantantla gloire d'Allah avec une voix merveilleuse qui remplissaitl'horizon.

Aussitôt Baïa lâchait sa guitare, et ses grands yeux tournés[10]vers le muezzin semblaient boire la prière avec délices. Tantque le chant durait, elle restait là, frissonnante, extasiée, commeune sainte Thérèse d'Orient.... Tartarin, tout ému, la regardaitprier et pensait en lui-même que c'était une forte et bellereligion, celle qui pouvait causer des ivresses de foi pareilles.

[15]Tarascon, voile-toi la face! ton Tartarin songeait à se fairerenégat.

XII

XII

On nous écrit de Tarascon.

Par une belle après-midi de ciel bleu et de brise tiède, SidiTart'ri à califourchon sur sa mule revenait tout seulet de sonpetit clos.... Les jambes écartées par de larges coussins en[20]sparterie que gonflaient les cédrats et les pastèques, bercé aubruit de ses grands étriers et suivant de tout son corps lebalin-balande la bête, le brave homme s'en allait ainsi dans unpaysage adorable, les deux mains croisées sur son ventre, aux troisquarts assoupi par le bien être et la chaleur.

[25]Tout à coup, en entrant dans la ville, un appel formidable leréveilla.

«Hé! monstre de sort! on dirait monsieur Tartarin.»

A ce nom de Tartarin, à cet accent joyeusement méridional,le Tarasconnais leva la tête et aperçut à deux pas de lui la

Page 64

brave figure tannée de maître Barbassou, le capitaine duZouave, qui prenait l'absinthe en fumant sa pipe sur la ported'un petit café.

«Hé! adieu, Barbassou,» fit Tartarin en arrêtant sa mule.

[5]Au lieu de lui répondre, Barbassou le regarda un momentavec de grands yeux; puis, le voilà parti à rire, à rire tellement,Que Sidi Tart'ri en resta tout interloqué, le derrière surses pastèques.

«Qué turban, mon pauvre monsieur Tartarin!... C'est[10]donc vrai ce qu'on dit, que vous vous êtes faitTeur?...Et la petite Baïa, est-ce qu'elle chante toujoursMarco la Belle?

--Marco la Belle!» fit Tartarin indigné.... «Apprenez,capitaine, que la personne dont vous parlez est une honnêtefille maure, et qu'elle ne sait pas un mot de français.

[15]--Baïa, pas un mot de français?... D'où sortez-vousdonc?...»

Et le brave capitaine se remit à rire plus fort.

Puis voyant la mine du pauvre Sidi Tart'ri qui s'allongeait,il se ravisa.

[20]«Au fait, ce n'est peut-être pas la même.... Mettons quej'ai confondu. Seulement, voyez-vous, monsieur Tartarin, vousferez tout de même bien de vous méfier des Mauresques algérienneset des princes du Monténégro!...»

Tartarin se dressa sur ses étriers, en faisant sa moue.

[25]«Le prince est mon ami, capitaine.

--Bon! bon! ne nous fâchons pas.... Vous ne prenez pasune absinthe? Non. Rien à faire dire au pays?... Nonplus.... Eh bien! alors, bon voyage.... A propos, collègue,j'ai là du bon tabac de France, si vous en vouliez emporter[30]quelques pipes.... Prenez donc! prenez donc! ça vousfera du bien.... Ce sont vos sacrés tabacs d'Orient qui vousbarbouillent les idées.»

Page 65

Là-dessus le capitaine retourna à son absinthe et Tartarin,tout pensif, reprit au petit trot le chemin de sa maisonnette....Bien que sa grande âme se refusât à rien en croire, les insinuations deBarbassou l'avaient attristé, puis ces jurons du cru,[5]l'accent de là-bas, tout cela éveillait en lui de vagues remords.

Au logis, il ne trouva personne. Baïa était au bain.... Lanégresse lui parut laide, la maison triste.... En proie à uneindéfinissable mélancolie, il vint s'asseoir près de la fontaine etbourra une pipe avec le tabac de Barbassou. Ce tabac était[10]enveloppé dans un fragment duSémaphore. En le déployant,le nom de sa ville natale lui sauta aux yeux.

On nous écrit de Tarascon:

«La ville est dans les transes. Tartarin, le tueur de lions, partipour chasser les grands félins en Afrique, n'a pas donné de ses[15]nouvelles depuis plusieurs mois.... Qu'est devenu notre héroïquecompatriote?... On ose à peine se le demander, quand on a connucomme nous cette tête ardente, cette audace, ce besoin d'aventures.... A-t-il été comme tant d'autres englouti dans le sable, ou bien est-iltombé sous la dent meurtrière d'un de ces monstres de l'Atlas dont[20]il avait promis les peaux à la municipalité?... Terrible incertitude!Pourtant des marchands nègres, venus à la foire de Beaucaire,prétendent avoir rencontré en plein désert un Européen dont lesignalement se rapportait au sien, et qui se dirigeait vers Tombouctou....Dieu nous garde notre Tartarin!»

[25]Quand il lut cela, le Tarasconnais rougit, pâlit, frissonna. ToutTarascon lui apparut: le cercle, les chasseurs de casquettes, lefauteuil vert chez Costecalde, et planant au-dessus comme unaigle éployé, la formidable moustache du brave commandantBravida.

[30]Alors, de se voir là, comme il était, lâchement accroupi sursa natte, tandis qu'on le croyait en train de massacrer des fauves,Tartarin de Tarascon eut honte de lui-même et pleura.

Tout à coup le héros bondit:

«Au lion! au lion!»

Page 66

Et s'élançant dans le réduit poudreux où dormaient la tente-abri,la pharmacie, les conserves, la caisse d'armes, il les traînaau milieu de la cour.

Tartarin-Sancho venait d'expirer; il ne restait plus que[5]Tartarin-Quichotte.

Le temps d'inspecter son matériel, de s'armer, de se harnacher,de rechausser ses grandes bottes, d'écrire deux mots auprince pour lui confier Baïa, le temps de glisser sous l'enveloppequelques billets bleus mouillés de larmes, et l'intrépide[10]Tarasconnais roulait en diligence sur la route de Blidah,laissant à la maison sa négresse stupéfaite devant le narghilé, leturban, les babouches, toute la défroque musulmane de SidiTart'ri qui traînait piteusement sous les petits trèfles blancsde la galerie....

TROISIEME ÉPISODE

TROISIEME ÉPISODE

CHEZ LES LIONSI

CHEZ LES LIONSI

Les diligences déportées.

Page 67

C'était une vieille diligence d'autrefois, capitonnée à l'anciennemode de drap gros bleu tout fané, avec ces énormes pomponsde laine rêche qui, après quelques heures de route, finissent parvous faire des moxas dans le dos.... Tartarin de Tarascon[5]avait un coin de la rotonde; il s'y installa de son mieux, et enattendant de respirer les émanations musquées des grands félinsd'Afrique, le héros dut se contenter de cette bonne vieille odeurde diligence, bizarrement composée de mille odeurs, hommes,chevaux, femmes et cuir, victuailles et paille moisie.

[10]Il y avait de tout un peu dans cette rotonde. Un trappiste,des marchands juifs, deux cocottes qui rejoignaient leur corps--le 3e hussards,--un photographe d'Orléansville.... Mais, sicharmante et variée que fût la compagnie, le Tarasconnais n'étaitpas en train de causer et resta là tout pensif, le bras passé dans[15]la brassière, avec ses carabines entre ses genoux.... Sondépart précipité, les yeux noirs de Baïa, la terrible chasse qu'ilallait entreprendre, tout cela lui troublait la cervelle, sans compterqu'avec son bon air patriarcal, cette diligence européenne,retrouvée en pleine Afrique, lui rappelait vaguement le Tarascon[20]de sa jeunesse, des courses dans la banlieue, de petits dîners aubord du Rhône, une foule de souvenirs....

Peu à peu la nuit tomba. Le conducteur alluma ses lanternes.... Ladiligence rouillée sautait en criant sur ses vieux

Page 68

ressorts; les chevaux trottaient, les grelots tintaient.... Detemps en temps là-haut, sous la bâche de l'impériale, un terriblebruit de ferraille.... C'était le matériel de guerre.

Tartarin de Tarascon, aux trois quarts assoupi, resta un moment à[5]regarder les voyageurs comiquement secoués par lescahots, et dansant devant lui comme des ombres falottes, puisses yeux s'obscurcirent, sa pensée se voila, et il n'entendit plusque très vaguement geindre l'essieu des roues, et les flancs dela diligence qui se plaignaient....

[10]Subitement, une voix, une voix de vieille fée, enrouée, cassée,fêlée, appela le Tarasconnais par son nom: «Monsieur Tartarin!monsieur Tartarin!

--Qui m'appelle?

--C'est moi, monsieur Tartarin; vous ne me reconnaissez[15]pas?... Je suis la vieille diligence qui faisait--il y a vingtans--le service de Tarascon à Nîmes.... Que de fois je vousai portés, vous et vos amis, quand vous alliez chasser les casquettesdu côté de Joncquières ou de Bellegarde!... Je nevous ai pas remis d'abord, à cause de votre bonnet deTeuret[20]du corps que vous avez pris; mais sitôt que vous vous êtes misà ronfler, coquin de bon sort! je vous ai reconnu tout de suite.

--C'est bon! c'est bon!» fit le Tarasconnais un peu vexé.

Puis, se radoucissant:

--«Mais enfin, ma pauvre vieille, qu'est-ce que vous êtes[25]venue faire ici?

--Ah! mon bon monsieur Tartarin, je n'y suis pas venuede mon plein gré, je vous assure.... Une fois que le cheminde fer de Beaucaire a été fini, ils ne m'ont plus trouvée bonneà rien et ils m'ont envoyée en Afrique.... Et je ne suis pas[30]la seule! presque toutes les diligences de France ont étédéportées comme moi. On nous trouvait trop réactionnaires, et maintenantnous voilà toutes ici à mener une vie de galère.... C'est ce qu'en Francevous appelez les chemins de fer algériens.»

Page 69

Ici la vieille diligence poussa un long soupir; puis elle reprit:

«Ah! monsieur Tartarin, que je le regrette, mon beau Tarascon!C'était alors le bon temps pour moi, le temps de la jeunesse!il fallait me voir partir le matin, lavée à grande eau et[5]toute luisante avec mes roues vernissées à neuf, mes lanternesqui semblaient deux soleils et ma bâche toujours frottée d'huile!C'est ça qui était beau quand le postillon faisait claquer sonfouet sur l'air de:Lagadigadeou, la Tarasque! la Tarasque!et que le conducteur, son piston en bandoulière, sa casquette[10]brodée sur l'oreille, jetant d'un tour de bras son petit chien,toujours furieux, sur la bâche de l'impériale, s'élançait lui-mêmelà-haut, en criant: «Allume! allume!» Alors mes quatre chevauxs'ébranlaient au bruit des grelots, des aboiements, des fanfares,les fenêtres s'ouvraient, et tout Tarascon regardait avec[15]orgueil la diligence détaler sur la grande route royale.

Quelle belle route, monsieur Tartarin, large, bien entretenue,avec ses bornes kilométriques, ses petits tas de pierres régulièrementespacés, et de droite et de gauche ses jolies plainesd'oliviers et de vignes.... Puis des auberges tous les dix pas,[20]des relais toutes les cinq minutes.... Et mes voyageurs,quelles braves gens! des maires et des curés qui allaient àNîmes voir leur préfet ou leur évêque, de bons taffetassiers quirevenaient dumazetbien honnêtement, des collégiens en vacances,des paysans en blouse brodée tout frais rasés du matin, et là-haut,[25]sur l'impériale, vous tous, messieurs les chasseurs de casquettes,qui étiez toujours de si bonne humeur, et qui chantiez si bienchacunla vôtre, le soir, aux étoiles, en revenant!...

Maintenant c'est une autre histoire.... Dieu sait les gensque je charrie! un tas de mécréants venus je ne sais d'où, qui[30]me remplissent de vermine, des nègres, des Bédouins, des soudards,des aventuriers de tous les pays, des colons en guenillesqui m'empestent de leurs pipes, et tout cela parlant un langageauquel Dieu le père ne comprendrait rien.... Et puis vous

Page 70

voyez comme on me traite! Jamais brossée, jamais lavée. Onme plaint le cambouis de mes essieux.... Au lieu de mesgros bons chevaux tranquilles d'autrefois, de petits chevauxarabes qui out le diable au corps, se battent, se mordent, dansent[5]en courant comme des chèvres, et me brisent mes brancards àcoups de pieds.... Aïe!... aïe!... tenez!... Voilà que celaCommence.... Et les routes! Par ici, c'est encore supportable,parce que nous sommes près du gouvernement, mais là-bas,plus rien, pas de chemin du tout. On va comme on peut,[10]à travers monts et plaines, dans les palmiers nains, dans leslentisques.... Pas un seul relais fixe. On arrête au caprice duconducteur, tantôt dans une ferme, tantôt dans une autre.

Quelquefois ce polisson-là me fait faire un détour de deuxlieues pour aller chez un ami boire l'absinthe ou lechamporeau....[15]Après quoi, fouette, postillon! il faut rattraper letemps perdu. Le soleil cuit, la poussière brûle. Fouette toujours!On accroche, on verse! Fouette plus fort! On passe des rivièresà la nage, on s'enrhume, on se mouille, on se noie.... Fouette!fouette! fouette!... Puis le soir, toute ruisselante,--c'est[20]cela qui est bon à mon âge, avec mes rhumatismes!...--ilme faut coucher à la belle étoile, dans une cour de caravansérailouverte à tous les vents. La nuit, des chacals, des hyènesviennent flairer mes caissons, et les maraudeurs qui craignent larosée se mettent au chaud dans mes compartiments.... Voilà[25]la vie que je mène, mon pauvre monsieur Tartarin, et je lamènerai jusqu'an jour où, brûlée par le soleil, pourrie par lesnuits humides, je tomberai--ne pouvant plus faire autrement--sur un coin de méchante route, où les Arabes feront bouillirleur kousskouss avec les débris de ma vieille carcasse....

[30]--Blidah! Blidah!» fit le conducteur en ouvrant la portière.

II

II

Où l'on voit passer un petit monsieur.

Page 71

Vaguement, à travers les vitres dépolies par la buée, Tartarinde Tarascon entrevit une place de jolie sous-préfecture, placerégulière, entourée d'arcades et plantée d'orangers, au milieu delaquelle de petits soldats de plomb faisaient l'exercice dans la[5]claire brume rose du matin. Les cafés ôtaient leurs volets. Dansun coin, une halle avec des légumes.... C'était charmant, maiscela ne sentait pas encore le lion.

«Au sud!... Plus au sud!» murmura le bon Tartarin ense renfonçant dans son coin.

[10]A ce moment, la portière s'ouvrit. Une bouffée d'airfrais entra, apportant sur ses ailes, dans le parfum des orangersfleuris, un tout petit monsieur en redingote noisette, vieux, sec,ridé, compassé, une figure grosse comme le poing, une cravateen soie noire haute de cinq doigts, une serviette en cuir, un[15]parapluie: le parfait notaire de village.

En apercevant le matériel de guerre du Tarasconnais, le petitmonsieur, qui s'était assis en face, parut excessivement surpriset se mit à regarder Tartarin avec une insistance gênante.

On détela, on attela, la diligence partit.... Le petit monsieur[20]regardait toujours Tartarin.... A la fin le Tarasconnaisprit la mouche.

«Ça vous étonne?» fit-il en regardant à son tour le petitmonsieur bien en face.

«Non! Ça me gêne,» répondit l'autre fort tranquillement; et[25]le fait est qu'avec sa tente-abri, son revolver, ses deux fusils dansdans leur gaine, son couteau de chasse,--sans parler de sa corpulencenaturelle, Tartarin de Tarascon tenait beaucoup de place....

La réponse du petit monsieur le fâcha:

«Vous imaginez-vous par hasard que je vais aller au lion avec[30]votre parapluie?» dit le grand homme fièrement.

Page 72

Le petit monsieur regarda son parapluie, sourit doucement;puis, toujours avec son même flegme:

«Alors, monsieur, vous êtes...?

--Tartarin de Tarascon, tueur de lions!»

[5]En prononçant ces mots, l'intrépide Tarasconnais secouacomme une crinière le gland de sachéchia.

Il y eut dans la diligence un mouvement de stupeur.

Le trappiste se signa, les cocottes poussèrent de petits crisd'effroi, et le photographe d'Orléansville se rapprocha du tueur[10]de lions, rêvant déjà l'insigne honneur de faire sa photographie.

Le petit monsieur, lui, ne se déconcerta pas.

«Est-ce que vous avez déjà tué beaucoup de lions, monsieurTartarin?» demanda-t-il très tranquillement.

Le Tarasconnais le reçut de la belle manière:

[15]«Si j'en ai beaucoup tué, monsieur!... Je vous souhaiteraisd'avoir seulement autant de cheveux sur la tête.»

Et toute la diligence de rire en regardant les trois cheveuxjaunes de Cadet-Roussel qui se hérissaient sur le crâne du petitmonsieur.

[20]A son tour le photographe d'Orléansville prit la parole:

«Terrible profession que la vôtre, monsieur Tartarin!...On passe quelquefois de mauvais moments.... Ainsi ce pauvreM. Bombonnel....

--Ah! oui, le tueur de panthères ...» fit Tartarin assez[25]dédaigneusement.

«Est-ce que vous le connaissez?» demanda le petit monsieur.

«Té! pardi.... Si je le connais.... Nous avons chasséplus de vingt fois ensemble.»

Le petit monsieur sourit: «Vous chassez donc la panthère[30]aussi, monsieur Tartarin?

--Quelquefois, par passe-temps, ...» fit l'enragé Tarasconnais.Il ajouta, en relevant la tête d'un geste héroïque qui enflammale coeur des deux cocottes:

«Ça ne vaut pas le lion!

Page 73

--En somme,» hasarda le photographe d'Orléansville, «unepanthère, ce n'est qu'un gros chat....

--Tout juste!» fit Tartarin qui n'était pas fâché de rabaisserun peu la gloire de Bombonnel, surtout devant des dames.

[5]Ici la diligence s'arrêta, le conducteur vint ouvrir la portièreet s'adressant au petit vieux:

«Vous voilà arrivé, monsieur,» lui dit-il d'un air trèsrespectueux.

Le petit monsieur se leva, descendit, puis avant de refermer[10]la portière:

«Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil, monsieurTartarin?

--Lequel, monsieur?

--Ma foi! écoutez, vous avez I'air d'un brave homme, j'aime[15]mieux vous dire ce qu'il en est.... Retournez vite à Tarascon,monsieur Tartarin.... Vous perdez votre temps ici.... Ilreste bien encore quelques panthères dans la province; mais,fi donc! c'est un trop petit gibier pour vous.... Quant auxlions, c'est fini. Il n'en reste plus en Algérie ... mon ami[20]Chassaing vient de tuer le dernier.»

Sur quoi le petit monsieur salua, ferma la portière, et s'enalla en riant avec sa serviette et son parapluie.

«Conducteur,» demanda Tartarin en faisant sa moue,«qu'est-ce que c'est donc que ce bonhomme-là?

--Comment! vous ne le connaissez pas? mais c'est monsieur[25]Bombonnel.»

III

III

Un couvent de lions.

A Milianah, Tartarin de Tarascon descendit, laissant ladiligence continuer sa route vers le Sud.

Deux jours de durs cahots, deux nuits passées les yeux ouverts[30]à regarder par la portière s'il n'apercevrait pas dans les

Page 74

champs, au bord de la route, l'ombre formidable du lion, tantd'insomnies méritaient bien quelques heures de repos. Et puis,s'il faut tout dire, depuis sa mésaventure avec Bombonnel, leloyal Tarasconnais se sentait mal à l'aise, malgré ses armes,[5]sa moue terrible, son bonnet rouge, devant le photographed'Orléansville et les deux demoiselles du 3ème hussards.

Il se dirigea donc à travers les larges rues de Milianah, pleinesde beaux arbres et de fontaines, mais, tout en cherchant unhôtel à sa convenance, le pauvre homme ne pouvait s'empêcher[10]de songer aux paroles de Bombonnel.... Si c'était vrai pourtant?S'il n'y avait plus de lions en Algérie?... A quoi bonalors tant de courses, tant de fatigues?...

Soudain, au détour d'une rue, notre héros se trouva face àface ... avec qui? Devinez.... Avec un lion superbe, qui[15]attendait devant la porte d'un café, assis royalement sur sontrain de derrière, sa crinière fauve dans le soleil.

«Qu'est ce qu'ils me disaient donc qu'il n'y en avait plus?»s'écria le Tarasconnais en faisant un saut en arrière.... Enentendant cette exclamation, le lion baissa la tête et, prenant[20]dans sa gueule une sébile en bois posée devant lui sur le trottoir,il la tendit humblement du côté de Tartarin immobile deStupeur.... Un Arabe qui passait jeta un gros sou dans lasébile, le lion remua la queue.... Alors Tartarin comprittout. Il vit, ce que l'émotion l'avait d'abord empêché de voir, la[25]foule attroupée autour du pauvre lion aveugle et apprivoisé, etles deux grands nègres armés de gourdins qui le promenaient àtravers la ville comme un Savoyard sa marmotte.

Le sang du Tarasconnais ne fit qu'un tour «Misérables,»cria-t-il d'une voix de tonnerre, «ravaler ainsi ces nobles bêtes!»

[30]Et, s'élançant sur le lion, il lui arracha l'immonde sébiled'entreses royales mâchoires.... Les deux nègres, croyant avoiraffaire à un voleur, se précipitèrent sur le Tarasconnais, lamatraque haute.... Ce fut une terrible bousculade.... Les

Page 75

nègres tapaient, les femmes piaillaient, les enfants riaient. Unvieux cordonnier juif criait du fond de sa boutique. «Au zougede paix! Au zouge de paix!» Le lion lui-même, dans sa nuit,essaya d'un rugissement, et le malheureux Tartarin, après une[5]lutte désespérée, roula par terre au milieu des gros sous et desbalayures.

A ce moment, un homme fendit la foule, écarta les nègresd'un mot, les femmes et les enfants d'un geste, releva Tartarin,le brossa, le secoua, et l'assit tout essoufflé sur une borne.

[10]«Comment!préïnce, c'est vous?...» fit le bon Tartarinen se frottant les côtes.

«Eh! oui, mon vaillant ami, c'est moi.... Sitôt votre lettrereçue, j'ai confié Baïa à son frère, loué une chaise de poste, faitcinquante lieues ventre à terre, et me voilà juste à temps pour[15]vous arracher à la brutalité de ces rustres.... Qu'est-ce quevous avez donc fait, juste Dieu! pour vous attirer cette méchanteaffaire?

--Que voulez vous,préïnce?... De voir ce malheureuxlion avec sa sébile aux dents, humilié, vaincu, bafoué, servant de[20]risée à toute cette pouillerie musulmane....

--Mais vous vous trompez, mon noble ami. Ce lion est, aucontraire, pour eux un objet de respect et d'adoration. C'estune bête sacrée, qui fait partie d'un grand couvent de lions,fondé, il y a trois cents ans, par Mahommed-ben-Aouda, une[25]espèce de Trappe formidable et farouche, pleine de rugissementset d'odeurs de fauve, où des moines singuliers élèvent et apprivoisentdes lions par centaines, et les envoient de là dans toutel'Afrique septentrionale, accompagnés de frères quêteurs....Les dons que reçoivent les frères servent à l'entretien du couvent[30]et de sa mosquée, et si les deux nègres ont montré tant d'humeurtout à l'heure, c'est qu'ils out la conviction que pour unsou, un seul sou de la quête, volé ou perdu par leur faute, le lionqu'ils conduisent les dévorerait immédiatement.»

Page 76

En écoutant ce récit invraisemblable et pourtant véridique,Tartarin de Tarascon se délectait et reniflait l'air bruyamment.

«Ce qui me va dans tout ceci,» fit-il en matière de conclusion,«c'est que, n'en déplaise à mons Bombonnel, il y a encore des[5]lions en Algérie!...

--S'il y en a!» dit le prince avec enthousiasme.... «Dèsdemain, nous allons battre la plaine du Chéliff, et vous verrez!....

--Eh quoi! Prince.... Auriez-vous l'intention de chasser,vous aussi?

[10]--Parbleu! pensez-vous donc que je vous laisserais vous enaller seul en pleine Afrique, au milieu de ces tribus féroces dontvous ignorez la langue et les usages.... Non! non! illustreTartarin, je ne vous quitte plus.... Partout où vous serez, jeveux être.

[15]--Oh!préïnce, préïnce....»

Et Tartarin, radieux, pressa sur son coeur le vaillant Grégory,en songeant avec fierté qu'à l'exemple de Jules Gérard, deBombonnel et tous les autres fameux tueurs de lions, il allaitavoir un prince étranger pour l'accompagner dans ses chasses.


Back to IndexNext