Tartarin, malgré tout, ne regrettait pas sa nuit. La rencontre de la jolie blonde le dédommageait du sommeil interrompu; car, tout près de la cinquantaine, il avait encore le coeur chaud, l'imagination romanesque, un ardent foyer de vie. Remonté chez lui, les yeux fermés pour se rendormir, il croyait sentir dans sa main le petit soulier menu si léger, entendre les petits cris sautillants de la jeune fille: «Est-ce vous, Manilof?…
Sonia… quel joli nom!… Elle était Russe certainement; et ces jeunes gens voyageant avec elle, des amis de son frère, sans doute… Puis tout se brouilla, le joli minois frisé en or alla rejoindre d'autres visions flottantes et assoupies, pentes du Rigi, cascades en panaches; et bientôt le souffle héroïque du grand homme, sonore et rythmé, emplit la petite chambre et une bonne partie du corridor…
Au moment de descendre, sur le premier coup du déjeuner, Tartarin s'assurait que sa barbe était bien brossée et qu'il n'avait pas trop mauvaise mine dans son costume d'alpiniste, quand tout à coup il tressaillit. Devant lui, grande ouverte et collée à la glace par deux pains à cacheter, une lettre anonyme étalait les menaces suivantes:
«Français du diable, ta défroque te cache mal. On te fait grâce encore ce coup-ci, mais si tu te retrouves sur notre passage, prends garde.
Ébloui, il relut deux ou trois fois sans comprendre. A qui, à quoi prendre garde? Comment cette lettre était-elle venue là? Évidemment pendant son sommeil, car il ne l'avait pas aperçue au retour de sa promenade aurorale. Il sonna la fille de service, une grosse face blafarde et plate, trouée de petite vérole, un vrai pain de gruyère, dont il ne put rien tirer d'intelligible sinon qu'elle était de «pon famille» et n'entrait jamais dans les chambres pendant que les messieurs ils y étaient.
«Quelle drôle de chose, pas moins!» disait Tartarin tournant et retournant sa lettre, très impressionné. Un moment le nom de Costecalde lui traversa l'esprit: Costecalde instruit de ses projets d'ascension et essayant de l'en détourner par des manoeuvres, des menaces. A la réflexion, cela lui parut invraisemblable, il finit par se persuader que cette lettre était une farce… peut-être les petites misses qui lui riaient au nez de si bon coeur… elles sont si libres, ces jeunes filles anglaises et américaines!
Le second coup sonnait. Il cacha la lettre anonyme dans sa poche: «Après tout, nous verrons bien…» Et la moue formidable dont il accompagnait cette réflexion indiquait l'héroïsme de son âme.
Nouvelle surprise en se mettant à table. Au lieu de sa jolie voisine «qu'amour frise en or», il aperçut le cou de vautour d'une vieille dame anglaise dont les grands repentirs époussetaient la nape. On disait tout près de lui que la jeune demoiselle et sa société étaient parties par un des premiers trains du matin.
«Cré nom! je suis floué…» fit, tout haut, le ténor italien qui, la veille, signifiait si brusquement à Tartarin qu'il ne comprenait pas le français. Il l'avait donc appris pendant la nuit! Le ténor se leva, jeta sa serviette et s'enfuit, laissant le méridional complètement anéanti.
Des convives de la veille, il ne restait plus que lui. C'est toujours ainsi, au Rigi-Kulm, où lon ne séjourne guère que vingt-quatre heures. D'ailleurs le décor était invariable, les compotiers en files séparant les factions. Mais ce matin, les Riz triomphaient en grand nombre, renforcés d'illustres personnages, et les Pruneaux, comme on dit, n'en menaient pas large.
Tartarin, sans prendre parti pour les uns ni pour les autres, monta dans sa chambre avant les manifestations du dessert, boucla son sac et demanda sa note; il en avait assez du Regina montium et de sa table d'hôte de sourds-muets.
Brusquement repris de sa folie alpestre au contact du piolet, des crampons et des cordes dont il s'était réaffublé, il brûlait d'attaquer une vraie montagne, au sommet dépourvu d'ascenseur et de photographie en plein vent. Il hésitait encore entre le Finsteraarhorn plus élevé et la Jungfrau plus célèbre, dont le joli nom de virginale blancheur le ferait penser plus d'une fois à la petite Russe.
En ruminant ces alternatives, pendant qu'on préparait sa note, il s'amusait à regarder, dans l'immense hall lugubre et silencieux de l'hôtel, les grandes photographies coloriées accrochées aux murailles, représentant des glaciers, des pentes neigeuses, des passages fameux et dangereux de la montagne: ici, des ascensionnistes à la file, comme des fourmis en quête, sur une arête de glace tranchante et bleue; plus loin une énorme crevasse aux parois glauques en travers de laquelle on a jeté une échelle que franchit une dame sur les genoux, puis un abb relevant sa soutane.
L'alpiniste de Tarascon, les deux mains sur son piolet, n'avait jamais eu l'idée de difficultés pareilles; il faudrait passer là, pas moins!… Tout à coup, il pâlit affreusement.
Dans un cadre noir, une gravure, d'après le dessin fameux de Gustave Doré, reproduisait la catastrophe du mont Cervin: Quatre corps humains à plat ventre ou sur le dos, dégringolant la pente presque à pic d'un névé, les bras jetés, les mains qui tâtent, se cramponnent, cherchent la corde rompue qui tenait ce collier de vies et ne sert qu'à les entraîner mieux vers la mort, vers le gouffre où le tas va tomber pêle-mêle avec les cordes, les piolets, les voiles verts, tout le joyeux attirail d'ascension devenu soudainement tragique.
«Mâtin!» fit le Tarasconnais parlant tout haut dans son épouvante.
Un maître d'hôtel fort poli entendit son exclamation et crut devoir le rassurer. Les accidents de ce genre devenaient de plus en plus rares; l'essentiel était de ne pas faire d'imprudence et, surtout, de se procurer un bon guide.
Tartarin demanda si on pourrait lui en indiquer un, là, de confiance… Ce n'est pas qu'il eût peur, mais cela vaut toujours mieux d'avoir quelqu'un de sûr.
Le garçon réfléchit, l'air important, tortillant ses favoris: «De confiance… Ah! si monsieur m'avait dit ça plus tôt, nous avions ce matin un homme qui aurait bien été l'affaire… le courrier d'une famille péruvienne…
—Il connaît la montagne? fit Tartarin d'un air entendu.
—Oh! monsieur, toutes les montagnes… de Suisse, de Savoie, du Tyrol, de l'Inde, du monde entier, il les a toutes faites, il les sait par coeur et vous les raconte, c'est quelque chose!… Je crois qu'on le déciderait facilement… Avec un homme comme celui-là, un enfant irait partout sans danger.
—Où est-il? où pourrais-je le trouver?
—Au Kaltbad, monsieur, où il prépare les chambres de ses voyageurs…Nous allons téléphoner.
Un téléphone, au Rigi!
Ça, c'était le comble. Mais Tartarin ne s'étonnait plus.
Cinq minutes après, le garçon revint, rapportant la réponse.
Le courrier des Péruviens venait de partir pour la Tellsplatte, où il passerait certainement la nuit.
Cette Tellsplatte est une chapelle commémorative, un de ces pèlerinages en l'honneur de Guillaume Tell comme on en trouve plusieurs en Suisse. On s'y rendait beaucoup pour voir les peintures murales qu'un fameux peintre bâlois achevait d'exécuter dans la chapelle…
Par le bateau, il ne fallait guère plus d'une heure, une heure et demie, Tartarin n'hésita pas. Cela lui ferait perdre un jour, mais il se devait de rendre cet hommage à Guillaume Tell, pour lequel il avait une prédilection singulière, et puis, quelle chance s'il pouvait saisir ce guide merveilleux, le décider à faire la Jungfrau avec lui.
En route, zou!…
Il paya vite sa note où le coucher et le lever du soleil étaient comptés à part ainsi que la bougie et le service, et, toujours précéd de ce terrible bruit de ferraille qui semait la surprise et l'effroi sur son passage, il se rendit à la gare, car redescendre le Rigi pied, comme il l'avait monté, c'était du temps perdu et, vraiment, faire trop d'honneur à cette montagne artificielle.
Il avait laissé la neige au Rigi-Kulm; en bas, sur le lac, il retrouva la pluie, fine, serrée, indistincte, une vapeur d'eau à travers laquelle les montagnes s'estompaient, graduées et lointaines, en forme de nuages.
Le «Foehn» soufflait, faisait moutonner le lac où les mouettes volant bas semblaient portées par la vague; on aurait pu se croire en pleine mer.
Et Tartarin se rappelait sa sortie de Marseille, quinze ans auparavant, lorsqu'il partit pour la chasse au lion, ce ciel sans tache, ébloui de lumière blonde, cette mer bleue, mais bleue comme une eau de teinture, rebroussée par le mistral avec de blancs étincellements de salines, et les clairons des forts, tous les clochers en branle, ivresse, joie, soleil, féerie du premier voyage!
Quel contraste avec ce pont noir de mouillure, presque désert, sur lequel se distinguaient dans la brume, comme derrière un papier huilé, quelques passagers vêtus d'ulsters, de caoutchoucs informes, et l'homme de la barre immobile à l'arrière, tout encapuchonné dans son caban, l'air grave et sybillin au-dessus de cette pancarte en trois langues:
«Défense de parler au timonier.
Recommandation bien inutile, car personne ne parlait à bord du Winkelried, pas plus sur le pont que dans les salons de première et de seconde, bondés de voyageurs aux mines lugubres, dormant, lisant, bâillant, pêle-mêle avec leurs menus bagages semés sur les banquettes. C'est ainsi qu'on se figure un convoi de déportés au lendemain d'un coup d'État.
De temps en temps, le beuglement rauque de la vapeur annonçait l'approche d'une station. Un bruit de pas, de bagages remués traînait sur le pont. Le rivage sortait de la brume, s'avançait, montrant des pentes d'un vert sombre, des villas grelottant parmi des massifs inondés, des peupliers en file au bord de routes boueuses le long desquelles de somptueux hôtels s'alignaient avec des lettres d'or sur leurs façades, hôtels Meyer, Müller, du Lac, et des têtes ennuyées apparaissant aux vitres ruisselantes.
On abordait le ponton de débarquement, des gens descendaient, montaient, également crottés, trempés et silencieux. C'était sur le petit port un va-et-vient de parapluies, d'omnibus vite évanouis. Puis le grand battement des roues faisait mousser l'eau sous leurs palettes et le rivage fuyait, rentrait dans le vague paysage avec les pensions Meyer, Müller, du Lac, dont les fenêtres, un instant ouvertes, laissaient voir à tous les étages des mouchoirs agités, des bras tendus qui semblaient dire: «Grâce, pitié, emmenez-nous… si vous saviez…!
Parfois, leWinkelriedcroisait au passage un autre vapeur avec son nom en lettres noires sur le tambour blanc:Germania…,Guillaume Tell…. C'était le même pont lugubre, les mêmes caoutchoucs miroitants, la même traversée lamentable, que le vaisseau fantôme allât dans ce sens-ci ou dans celui-là, les mêmes regards navrés, échangés d'un bord a l'autre.
Et dire que tous ces gens voyageaient pour leur plaisir, et qu'ils étaient aussi captifs pour leur plaisir, les pensionnaires des hôtels du Lac, Meyer et Müller!
Ici, comme au Rigi-Kulm, ce qui suffoquait surtout Tartarin, ce qui le navrait, le gelait encore plus que la pluie froide et le ciel sans lumière, c'était de ne pouvoir parler. En bas, il avait bien retrouv des figures de connaissance, le membre du Jockey avec sa nièce (hum! hum!…), l'académicien Astier-Réhu et le professeur Schwanthaler, ces deux implacables ennemis condamnés à vivre côte à côte, pendant un mois, rivés au même itinéraire d'un voyage circulaire Cook, d'autres encore; mais aucun de ces illustres Pruneaux ne voulait reconnaître le Tarasconnais, que son passe-montagne, ses outils de fer, ses cordes en sautoir distinguaient cependant, poinçonnaient d'une façon toute particulière. Tous semblaient honteux du bal de la veille, de l'entraînement inexplicable où les avait jetés la fougue de ce gros homme.
Seule, Mme Schwanthaler était venue vers son danseur, avec sa mine toute rose et riante de petite fée boulotte, et, prenant sa jupe deux doigts comme pour esquisser un pas de menuet: «Ballir… dantsir… très choli…» disait la bonne dame. Était-ce un souvenir qu'elle évoquait, ou la tentation de tourner encore en mesure? C'est qu'elle ne le lâchait pas, et Tartarin, pour échapper à son insistance, remontait sur le pont, aimant mieux se tremper jusqu'aux os que d'être ridicule.
Et il en tombait, et le ciel était sale! Pour achever de l'assombrir, toute une bande de «l'Armée du Salut» qu'on venait de prendre Beckenried, une dizaine de grosses filles à l'air hébété, en robe bleu marine et chapeaux Greenaway, se groupait sous trois énormes parapluies rouges et chantait des versets, accompagnés sur l'accordéon par un homme, une espèce de David-la-Gamme, long, décharné, les yeux fous.
Ces voix aiguës, molles, discordantes comme des cris de mouettes, roulaient, se traînaient à travers la pluie, la fumée noire de la machine que le vent rabattait. Jamais Tartarin n'avait entendu rien de si lamentable.
A Brunnen, la troupe descendit, laissant les poches des voyageurs gonflées de petites brochures pieuses; et presque aussitôt que l'accordéon et les chants de ces pauvres larves eurent cessé, le ciel se débrouilla, laissa voir quelques morceaux de bleu.
Maintenant, on entrait dans le lac d'Uri assombri et resserré entre de hautes montagnes sauvages et, sur la droite, au pied du Seelisberg, les touristes se montraient le champ de Grütli, où Melchtal, Fürst et Stauffacher firent le serment de délivrer leur patrie.
Tartarin, très ému, se découvrit religieusement sans prendre garde la stupeur environnante, agita même sa casquette en l'air par trois fois, pour rendre hommage au mânes des héros. Quelques passagers s'y trompèrent, et, poliment, lui rendirent son salut.
Enfin la machine poussa un mugissement enroué, répercuté d'un écho l'autre de l'étroit espace. L'écriteau qu'on accrochait sur le pont chaque station nouvelle, comme on fait dans les bals publics pour varier les contredanses, annonça Tellsplatte.
On arrivait.
La chapelle est située à cinq minutes du débarcadère, tout au bord du lac, sur la roche même où Guillaume Tell sauta, pendant la tempête, de la barque de Gessler. Et c'était pour Tartarin une émotion délicieuse, pendant qu'il suivait le long du lac les voyageurs du circulaire Cook, de fouler ce sol historique, de se rappeler, de revivre les principaux épisodes du grand drame qu'il connaissait comme sa propre histoire.
De tout temps, Guillaume Tell avait été un type. Quand, à la pharmacie Bézuquet, on jouait aux préférences et que chacun écrivait sous pli cacheté le poète, l'arbre, l'odeur, le héros, la femme qu'il préférait un de ces papiers portait invariablement ceci:
«L'arbre préféré?—le baobab.
«L'odeur?—de la poudre.
«L'écrivain?—Fenimore Cooper.
«Ce que j'aurais voulu être?—Guillaume Tell…
Et dans la pharmacie, il n'y avait qu'une voix pour s'écrier: «C'estTartarin!
Pensez s'il était heureux et si le coeur lui battait d'arriver devant la chapelle commémorative élevée par la reconnaissance de tout un peuple, il lui semblait que Guillaume Tell, en personne, allait lui ouvrir la porte, encore trempé de l'eau du lac, son arbalète et ses flèches à la main.
«On n'entre pas… Je travaille… Ce n'est pas le jour…» cria de lintérieur une voix forte doublée par la sonorité des voûtes.
«Monsieur Astier-Réhu, de l'Académie Française!…
—Herr Doctor Professor Schwanthaler!…
—Tartarin de Tarascon!…
Dans l'ogive au-dessus du portail, le peintre, grimpé sur un échafaudage, parut presque à mi-corps, en blouse de travail, la palette à la main.
«Monfamulusdescend vous ouvrir, messieurs, dit-il avec une intonation respectueuse.
—J'en étais sûr, pardi! pensa Tartarin… Je n'avais qu'à me nommer.
Toutefois il eut le bon goût de se ranger et, modestement, n'entra qu'après tout le monde.
Le peintre, gaillard superbe, la tête rutilante et dorée d'un artiste de la Renaissance, reçut ses visiteurs sur l'escalier de bois qui menait à l'étage provisoire installé pour les peintures du haut de la chapelle. Les fresques représentant les principaux épisodes de la vie de Guillaume Tell, étaient terminées, moins une, la scène de la pomme sur la place d'Altorf. Il y travaillait en ce moment, et son jeunefamoulous,—comme il disait,—les cheveux à l'archange, les jambes et les pieds nus sous son sarrau moyen âge, lui posait l'enfant de Guillaume Tell.
Tous ces personnages archaïques, rouges, verts, jaunes, bleus, empilés plus hauts que nature dans d'étroites rues, sous des poternes du temps, et faits pour être vus à distance, impressionnaient les spectateurs un peu tristement, mais on était là pour admirer et l'on admira. D'ailleurs, personne n'y connaissait rien.
«Je trouve cela d'un grand caractère!» dit le pontifiant Astier-Réhu, son sac de nuit à la main.
Et Schwanthaler, un pliant sous le bras, ne voulant pas être en reste, cita deux vers de Schiller, dont la moitié resta dans sa barbe de fleuve. Puis les dames s'exclamèrent et, pendant un moment, on n'entendit que des:
«Schön!… oh! schön…
—Yes… lovely…
—Exquis, délicieux…
On se serait cru chez le pâtisser.
Brusquement une voix éclata, déchira d'une sonnerie de trompette le silence recueilli:
«Mal épaulé, je vous dis… Cette arbalète n'est pas en place…
On se figure la stupeur du peintre en face de l'exorbitant alpiniste qui, le pic en main, le piolet sur l'épaule, risquant d'assommer quelqu'un à chacune de ses voltes nombreuses, lui démontrait par A + B que le mouvement de son Guillaume Tell n'était pas juste.
«Et je m'y connais, aumouains… Je vous prie de le croire…
—Vous êtes?
—Comment! qui je suis?…» fit le Tarasconnais tout à fait vexé. Ce n'était donc pas devant lui que la porte avait cédé; et redressant sa taille: «Allez demander mon nom aux panthères du Zaccar, aux lions de l'Atlas, ils vous répondront peut-être.
Il y eut une reculade, un effarement général.
«Mais, enfin, demanda le peintre, en quoi mon mouvement n'est-il pas juste?
—Regardez-moi, té!
Tombant en arrêt d'un double coup de talon qui fit fumer les planches,Tartarin, épaulant son piolet en arbalète, se campa.
«Superbe! Il a raison… Ne bougez plus…
Puis au famulus: «Vite, un carton, du fusain.
Le fait est que le Tarasconnais était à peindre, trapu, le dos rond, la tête inclinée dans le passe-montagne en mentonnière de casque et son petit oeil flamboyant qui visait le famulus épouvanté.
Imagination, ô magie! Il se croyait sur la place d'Altorf, en face de son enfant, lui qui n'en avait jamais eu; une flèche dans le goulot de son arbalète, une autre à sa ceinture pour percer le coeur du tyran. Et sa conviction devenait si forte qu'elle se communiquait autour de lui.
«C'est Guillaume Tell!…» disait le peintre, accroupi sur un escabeau, poussant son croquis d'une main fiévreuse: «Ah! monsieur, que ne vous ai-je connu plus tôt! vous m'auriez servi de modèle…
—Vraiment! vous trouvez quelque ressemblance?…» fit Tartarin flatté, sans déranger la pose.
Oui, c'est bien ainsi que l'artiste se représentait son héros.
«La tête aussi?
—Oh! la tête peu importe…» Le peintre s'écartait, regardait son croquis: «Un masque viril, énergique, c'est tout ce qu'il faut, puisqu'on ne sait rien de Guillaume Tell et que probablement il n'a jamais existé.
De stupeur, Tartarin laissa tomber son arbalète.
«Outre!…[*] Jamais existé!… Que me dites-vous là?
[*] «Outre» et «boufre» sont des jurons tarasconnais d'étymologie mystérieuse. Les dames elles-mêmes s'en servent parfois, mais en y ajoutant une atténuation. «Outre!… que vous me feriez dire.
—Demandez à ces messieurs…
Astier-Réhu solennel, ses trois mentons sur sa cravate blanche: «C'est une légende danoise.
—Isländische…? affirma Schwanthaler non moins majestueux.
—Saxo Grammaticus raconte qu'un vaillant archer appelé Tobe ouPaltanoke…
—Es ist in der Vilkinasaga geschrieben…
Ensemble:
fut condamné par le roi de | dass der Isländische König Danemark, Harold aux dents | Necding… bleues…» |
L'oeil fixe, le bras tendu, sans se regarder ni se comprendre ils parlaient à la fois, comme en chaire, de ce ton doctoral, despotique, du professeur sûr de n'être jamais contesté, ils s'échauffaient, criant des noms, des dates: Justinger de Berne! Jean de Winterthur!…
Et peu à peu, la discussion devint générale, agitée, furieuse, parmi les visiteurs. On brandissait des pliants, des parapluies, des valises, et le malheureux artiste allait de l'un à l'autre prêchant la concorde, tremblant pour la solidité de son échafaudage. Quand la tempête fut apaisée, il voulut reprendre son croquis et chercher le mystérieux alpiniste, celui dont les panthères du Zaccar et les lions de l'Atlas seuls auraient pu dire le nom; l'Alpiniste avait disparu.
Il grimpait maintenant à grands pas furieux un petit chemin à travers des bouleaux et des hêtres vers l'hôtel de la Tellsplatte où le courrier des Péruviens devait passer la nuit, et, sous le coup de sa déception, parlait tout haut, enfonçait rageusement son alpenstock dans la sente détrempée.
Jamais existé, Guillaume Tell! Guillaume Tell, une légende! Et c'est le peintre chargé de décorer la Tellsplatte qui lui disait cela tranquillement. Il lui en voulait comme d'un sacrilège, il en voulait aux savants, à ce siècle nieur, démolisseur, impie, qui ne respecte rien, ni gloire ni grandeur, coquin de sort!
Ainsi, dans deux cents, trois cents ans, lorsqu'on parlerait de Tartarin il se trouverait des Astier-Réhu, des Schwanthaler pour soutenir que Tartarin n'avait jamais existé, une légende provençale ou barbaresque! Il s'arrêta suffoqué par l'indignation et la raide montée, s'assit sur un banc rustique.
On voyait de là le lac entre les branches, les murs blancs de la chapelle comme un mausolée neuf. Un mugissement de vapeur, avec le clapotis de l'abordage, annonçait encore l'arrivée de nouveaux visiteurs. Ils se groupaient au bord de l'eau le Guide en main, s'avançaient avec des gestes recueillis, des bras tendus qui racontaient la légende. Et tout à coup, par un brusque revirement d'idées, le comique de la chose lui apparut.
Il se représentait toute la Suisse historique vivant sur ce héros imaginaire, élevant des statues, des chapelles en son honneur sur les placettes des petites villes et dans les musées des grandes, organisant des fêtes patriotiques où lon accourait, bannières en tête, de tous les cantons; et des banquets, des toasts, des discours, des hurrahs, des chants, les larmes gonflant les poitrines, tout cela pour le grand patriote que tous savaient n'avoir jamais existé.
Vous parlez de Tarascon, en voilà une tarasconnade, et comme jamais, là-bas, il ne s'en est inventé de pareille!
Remis en belle humeur, Tartarin gagna en quelques solides enjambées la grand'route de Fluelen aubord de laquelle l'hôtel de la Tellsplatte étale sa longue façade à volets verts. En attendant la cloche du dîner, les pensionnaires marchaient de long en large devant une cascade en rocaille, sur la route ravinée où s'alignaient des berlines, brancards à terre, parmi les flaques d'eau mirées d'un couchant couleur de cuivre.
Tartarin s'informa de son homme. On lui apprit qu'il était à table: «Menez-moi vers lui, zou!» et ce fut dit d'une telle autorité que, malgré la respectueuse répugnance qu'on témoignait pour déranger un si important personnage, une servante mena l'Alpiniste par tout l'hôtel, où son passage souleva quelque stupeur, vers le précieux courrier, mangeant à part, dans une petite salle sur la cour.
«Monsieur, dit Tartarin en entrant, son piolet sur l'épaule, excusez-moi si…
Il s'arrêta stupéfait, pendant que le courrier, long, sec, la serviette au menton dans le nuage odorant d'une assiettée de soupe chaude, lâchait sa cuillère.
«Vé! Monsieur Tartarin…
—Té Bompard.
C'était Bompard, l'ancien gérant du Cercle, bon garçon, mais afflig d'une imagination fabuleuse qui l'empêchait de dire un mot de vrai et l'avait fait surnommer à Tarascon l'Imposteur. Qualifié d'imposteur, à Tarascon, jugez ce que cela doit être! Et voilà le guide incomparable, le grimpeur des Alpes, de l'Himalaya, des monts de la Lune!
«Oh! alors, je comprends…» fit Tartarin un peu déçu mais joyeux quand même de retrouver une figure du pays et le cher, le délicieux accent du Cours.
«Différemment, monsieur Tartarin, vous dînez avec moi, qué?
Tartarin s'empressa d'accepter, savourant le plaisir de s'asseoir une petite table intime, deux couverts face à face, sans le moindre compotier litigieux, de pouvoir trinquer, parler en mangeant, et en mangeant d'excellentes choses, soignées et naturelles, car MM. les courriers sont admirablement traités par les aubergistes, servis part, des meilleurs vins et de mets d'extra.
Et il y en eut des «au moins, pas moins, différemment!
«Alors, mon bon, c'est vous que j'entendais cette nuit, là-haut, sur la plate-forme?…
—Et! parfaite_main_… Je faisais admirer à ces demoiselles…C'est beau, pas vrai, ce soleil levant sur les Alpes?
—Superbe!» fit Tartarin, d'abord sans conviction, pour ne pas le contrarier, mais emballé au bout d'une minute; et c'était étourdissant d'entendre les deux Tarasconnais célébrer avec enthousiasme les splendeurs qu'on découvre du Rigi. On aurait dit Joanne alternant avec Baedeker.
Puis, à mesure que le repas avançait, la conversation devenait plus intime, pleine de confidences, d'effusions, de protestations qui mettaient de bonnes larmes dans leurs yeux de Provence, brillants et vifs, gardant toujours en leur facile émotion une pointe de farce et de raillerie. C'est par là seulement que les deux amis se ressemblaient; l'un aussi sec, mariné, tanné, couturé de ces fronces spéciales aux grimes de profession, que l'autre était petit, râblé, de teint lisse et de sang reposé.
Il en avait tant vu ce pauvre Bompard, depuis son départ du Cercle: cette imagination insatiable qui l'empêchait de tenir en place l'avait roulé sous tant de soleils, de fortunes diverses! Et il racontait ses aventures, dénombrait toutes les belles occasions de s'enrichir qui lui avaient craqué, là, dans la main, comme sa dernière invention d'économiser au budget de la guerre la dépense des godillots… «Savez-vous comment?… Oh! mon Dieu, c'est bien simple… en faisant ferrer les pieds des militaires.
—Outre!…» dit Tartarin épouvanté.
Bompard continuait, toujours très calme, avec cet air fou à froid qu'il avait:
«Une grande idée, n'est-ce pas? Eh! bé, au ministère, ils ne m'ont seulement pas répondu… Ah! mon pauvre monsieur Tartarin, j'en ai eu de mauvais moments, j'en ai mangé du pain de misère, avant d'être entré au service de la Compagnie…
—La Compagnie?
Bompard baissa la voix discrètement.
«Chut! tout à l'heure, pas ici…» Puis reprenant son intonation naturelle: «Et autrement, vous autres, à Tarascon, qu'est-ce qu'on fait? Vous ne m'avez toujours pas dit ce qui vous amène dans nos montagnes…
Ce fut à Tartarin de s'épancher. Sans colère, mais avec cette mélancolie de déclin, cet ennui dont sont atteints en vieillissant les grands artistes, les femmes très belles, tous les conquérants de peuples et de coeurs, il dit la défection de ses compatriotes, le complot tramé pour lui enlever la présidence, et le parti qu'il avait pris de faire acte d'héroïsme, une grande ascension, la bannière tarasconnaise plus haut qu'on ne l'avait jamais plantée, de prouver enfin aux alpinistes de Tarascon qu'il était toujours digne… toujours digne… L'émotion l'étreignait, il dut se taire, puis:
«Vous me connaissez, Gonzague…» Et rien ne saurait rendre ce qu'il mettait d'effusion, de caresse rapprochante, dans ce prénom troubadouresque de Bompard. C'était comme une façon de serrer ses mains, de se le mettre plus près du coeur… «Vous me connaissez, qué! Vous savez si j'ai boudé quand il s'est agi de marcher au lion; et, pendant la guerre, quand nous avons organisé ensemble la défense du Cercle…
Bompard hocha la tête avec une mimique terrible; il croyait y être encore.
«Eh bien! mon bon, ce que les lions, ce que les canons Krupp n'avaient pu faire, les Alpes y sont arrivées… J'ai peur.
—Ne dites pas cela, Tartarin!
—Pourquoi? fit le héros avec une grande douceur… Je le dis, parce que cela est…
Et tranquillement, sans pose, il avoua l'impression que lui avait faite le dessin de Doré, cette catastrophe du Cervin restée dans ses yeux. Il craignait des périls pareils; et c'est ainsi qu'entendant parler d'un guide extraordinaire, capable de les lui éviter, il était venu se confier à lui.
Du ton le plus naturel, il ajouta:
«Vous n'avez jamais été guide, n'est-ce pas, Gonzague?
—Hé! si, répondit Bompard en souriant… Seulement je n'ai pas fait tout ce que j'ai raconté…
—Bien entendu!» approuva Tartarin.
Et l'autre entre ses dents:
«Sortons un moment sur la route, nous serons plus libres pour causer.
La nuit venait, un souffle tiède, humide, roulait des flocons noirs sur le ciel où le couchant avait laissé de vagues poussières grises. Ils allaient à mi-côte, dans la direction de Fluelen, croisant des ombres muettes de touristes affamés qui rentraient à l'hôtel, ombres eux-mêmes, sans parler, jusqu'au long tunnel qui coupe la route, ouvert de baies en terrasse du côté du lac.
«Arrêtons-nous ici…» entonna la voix creuse de Bompard, qui résonna sous la voûte comme un coup de canon. Et assis sur le parapet, ils contemplèrent l'admirable vue du lac, des dégringolades de sapins et de hêtres, noirs, serrés, en premier plan, derrière, des montagnes plus hautes, aux sommets en vagues, puis d'autres encore d'une confusion bleuâtre comme des nuées; au milieu la traînée blanche, peine visible, d'un glacier figé dans les creux, qui tout à coup s'illuminait de feux irisés, jaunes, rouges, verts. On éclairait la montagne de flammes de bengale.
De Fluelen, des fusées montaient, s'égrenaient en étoiles multicolores, et des lanternes vénitiennes allaient, venaient sur le lac dont les bateaux restaient invisibles, promenant de la musique et des gens de fête.
Un vrai décor de féerie dans l'encadrement des murs de granit, réguliers et froids, du tunnel.
«Quel drôle de pays, pas moins, que cette Suisse…» s'écria Tartarin.
Bompard se mit à rire.
«Ah!vaï, la Suisse… D'abord, il n'y en a pas de Suisse!
«La Suisse, à l'heure qu'il est,vé!monsieur Tartarin, n'est plus qu'un vaste Kursaal, ouvert de juin en septembre, un casino panoramique, où l'on vient se distraire des quatre parties du monde et qu'exploite une compagnie richissime à centaines de millions de milliasses, qui a son siège à Genève et à Londres. Il en fallait de l'argent, figurez-vous bien, pour affermer, peigner et pomponner tout ce territoire, lacs, forêts, montagnes et cascades, entretenir un peuple d'employés, de comparses, et sur les plus hautes cimes installer des hôtels mirobolants, avec gaz, télégraphes, téléphones!…
—C'est pourtant vrai, songe tout haut Tartarin qui se rappelle leRigi.
—Si c'est vrai!… Mais vous n'avez rien vu… Avancez un peu dans le pays, vous ne trouverez pas un coin qui ne soit truqué, machin comme les dessous de l'Opéra; des cascades éclairées à giorno, des tourniquets à l'entrée des glaciers, et, pour les ascensions, des tas de chemins de fer hydrauliques ou funiculaires. Toutefois, la Compagnie, songeant à sa clientèle d'Anglais et d'Américains grimpeurs, garde à quelques Alpes fameuses, la Jungfrau, le Moine, le Finsteraarhorn, leur apparence dangereuse et farouche, bien qu'en réalité, il n'y ait pas plus de risques là qu'ailleurs.
—Pas moins, les crevasses, mon bon, ces horribles crevasses… Si vous tombez dedans?
—Vous tombez sur la neige, monsieur Tartarin, et vous ne vous faites pas de mal; il y a toujours en bas, au fond, un portier, un chasseur, quelqu'un qui vous relève, vous brosse, vous secoue et gracieusement s'informe: «Monsieur n'a pas de bagages?…
—Qu'est-ce que vous me chantez là, Gonzague?
Et Bompard redoublant de gravité:
«L'entretien de ces crevasses est une des plus grosses dépenses de laCompagnie.
Un moment de silence sous le tunnel dont les environs sont accalmis. Plus de feux variés, de poudre en l'air, de barques sur l'eau; mais la lune s'est levée et fait un autre paysage de convention, bleuâtre, fluidique, avec des pans d'une ombre impénétrable…
Tartarin hésite à croire son compagnon sur parole. Pourtant il réfléchit à tout ce qu'il a vu déjà d'extraordinaire en quatre jours, le soleil du Rigi, la farce de Guillaume Tell; et les inventions de Bompard lui paraissent d'autant plus vraisemblables que dans tout Tarasconnais le hâbleur se double d'un gobeur.
«Différemment, mon bon ami, comment expliquez-vous ces catastrophes épouvantables… celle du Cervin, par exemple!…
—Il y a seize ans de cela, la Compagnie n'était pas constituée, monsieur Tartarin.
—Mais, l'année dernière encore, l'accident du Wetterhorn, ces deux guides ensevelis avec leurs voyageurs!…
—Il faut bien, té, pardi!… pour amorcer les alpinistes… Une montagne où l'on ne s'est pas un peu cassé la tête, les Anglais n'y viennent plus… Le Wetterhorn périclitait depuis quelque temps; avec ce petit fait-divers, les recettes ont remonté tout de suite.
—Alors, les deux guides?…
—Se portent aussi bien que les voyageurs; on les a seulement fait disparaître, entretenus à l'étranger pendant six mois… Une réclame qui coûte cher, mais la Compagnie est assez riche pour s'offrir cela.
—Écoutez, Gonzague…
Tartarin s'est levé, une main sur l'épaule de l'ancien gérant:
«Vous ne voudriez pas qu'il m'arrivât malheur,qué?… Eh bien! parlez-moi franchement… vous connaissez mes moyens comme alpiniste, ils sont médiocres.
—Très médiocres, c'est vrai!
—Pensez-vous cependant que je puisse, sans trop de danger, tenter l'ascension de la Jungfrau?
—J'en répondrais, ma tête dans le feu, monsieur Tartarin… Vous n'avez qu'à vous fier au guide,vé!
—Et si j'ai le vertige?
—Fermez les yeux.
—Si je glisse?
—Laissez-vous faire… C'est comme au théâtre… Il y a des praticables… On ne risque rien…
—Ah! si je vous avais là pour me le dire, pour me le répéter…Allons, mon brave, un bon mouvement, venez avec moi…
Bompard ne demanderait pas mieux, pécaïré! mais il a ses Péruviens sur les bras jusqu'à la fin de la saison; et comme son ami s'étonne de lui voir accepter ces fonctions de courrier, de subalterne:
«Que voulez-vous, monsieur Tartarin?… C'est dans notre engagement… La Compagnie a le droit de nous employer comme bon lui semble.
Le voilà comptant sur ses doigts tous ses avatars divers depuis trois ans… guide dans l'Oberland, joueur de cor des Alpes, vieux chasseur de chamois, ancien soldat de Charles X, pasteur protestant sur les hauteurs…
«Quès aco?» demande Tartarin surpris.
Et l'autre de son air tranquille:
«Bé! oui. Quand vous voyagez dans la Suisse allemande, des fois vous apercevez à des hauteurs vertigineuses un pasteur prêchant en plein air, debout sur une roche ou dans une chaire rustique en tronc d'arbre. Quelques bergers, fromagers, à la main leurs bonnets de cuir, des femmes coiffées et costumées selon le canton, se groupent autour avec des poses pittoresques; et le paysage est joli, des pâturages verts ou frais moissonnés, des cascades jusqu'à la route et des troupeaux aux lourdes cloches sonnant à tous les degrés de la montagne. Tout ça,vé!c'est du décor, de la figuration. Seulement, il n'y a que les employés de la Compagnie, guides, pasteurs, courriers, hôteliers qui soient dans le secret, et leur intérêt est de ne pas l'ébruiter de peur d'effaroucher la clientèle.
L'Alpiniste reste abasourdi, muet, le comble chez lui de la stupéfaction. Au fond, quelque doute qu'il ait de la véracité de Bompard, il se sent rassuré, plus calme sur les ascensions alpestres, et bientôt l'entretien se fait joyeux. Les deux amis parlent de Tarascon, de leurs bonnes parties de rire d'autrefois, quand on était plus jeune.
«A propos degaléjade,[*] dit subitement Tartarin, ils m'en ont fait une bien bonne au Rigi-Kulm… Figurez-vous que ce matin…» et il raconte la lettre piquée à sa glace, la récite avec emphase: «Français du diable…C'est une mystification, qué?…
[*] Galéjade, plaisanterie, farce.
—On ne sait pas… Peut-être…» dit Bompard qui semble prendre la chose plus sérieusement que lui. Il s'informe si Tartarin, pendant son séjour au Rigi, n'a eu d'histoire avec personne, n'a pas dit un mot de trop.
«Ah!vaï, un mot de trop! Est-ce qu'on ouvre seulement la bouche avec tous ces Anglais, Allemands, muets comme des carpes sous prétexte de bonne tenue!
A la réflexion, pourtant; il se souvient d'avoir rivé son clou, et vertement, à une espèce de Cosaque, un certain Mi… Milanof.
«Manilof, corrige Bompard.
—Vous le connaissez?… De vous à moi, je crois que ce Manilof m'en voulait à cause d'une petite Russe…
—Oui, Sonia… murmure Bompard soucieux…
—Vous la connaissez aussi? Ah! mon ami, la perle fine, le joli petit perdreau gris!
—Sonia de Wassilief… C'est elle qui a tué d'un coup de revolver, en pleine rue, le général Felianine, le président du Conseil de guerre qui avait condamné son frère à la déportation perpétuelle.
Sonia assassin! cette enfant, cette blondinette… Tartarin ne veut y croire. Mais Bompard précise, donne des détails sur l'aventure, du reste bien connue. Depuis deux ans Sonia habite Zurich, où son frère Boris, échappé de Sibérie, est venu la rejoindre, la poitrine perdue; et, tout l'été, elle le promène au bon air dans la montagne. Le courrier les a souvent rencontrés, escortés d'amis qui sont tous des exilés, des conspirateurs. Les Wassilief, très intelligents, très énergiques, ayant encore quelque fortune, sont à la tête du parti nihiliste avec Bolibine, l'assassin du préfet de police, et ce Manilof qui, l'an dernier, a fait sauter le palais d'hiver.
«Boufre!dit Tartarin, on a de drôles de voisins au Rigi.
Mais en voilà bien d'une autre. Bompard ne ne va-t-il pas s'imaginer que la fameuse lettre est venue de ces jeunes gens; il reconnaît l les procédés nihilistes. Le czar, tous les matins, trouve de ces avertissements, dans son cabinet, sous sa serviette…
«Mais enfin, dit Tartarin en pâlissant, pourquoi ces menaces?Qu'est-ce que je leur ai fait?
Bompard pense qu'on l'a pris pour un espion.
«Un espion, moi!
—Béoui!» Dans tous les centres nihilistes, à Zurich, à Lausanne, Genève, la Russie entretient à grands frais une nombreuse surveillance; depuis quelque temps même, elle a engagé l'ancien chef de la police impériale française avec une dizaine de Corses qui suivent et observent tous les exilés russes, se servent de mille déguisements pour les surprendre. La tenue de l'Alpiniste, ses lunettes, son accent, il n'en fallait pas plus pour le confondre avec un de ces agents.
«Coquin de sort! vous m'y faites penser, dit Tartarin… ils avaient tout le temps sur leurs talons un sacré ténor italien… Ce doit être un mouchard bien sûr… Différemment, qu'est-ce qu'il faut que je fasse?
—Avant tout, ne plus vous trouver sur le chemin de ces gens là, puisqu'on vous prévient qu'il vous arriverait malheur.
—Ah!vaï, malheur… Le premier qui m'approche, je lui fends la tête avec mon piolet.
Et dans l'ombre du tunnel les yeux du Tarasconnais s'enflamment. Mais Bompard, moins rassuré que lui, sait que la haine de ces nihilistes est terrible, s'attaque en dessous, creuse et trame. On a beau être un lapin comme le président, allez donc vous méfier du lit d'auberge où l'on couche, de la chaise où l'on s'assied, de la rampe de paquebot qui cédera tout à coup pour une chute mortelle. Et les cuisines préparées, le verre enduit d'un poison invisible.
«Prenez garde au kirsch de votre gourde, au lait mousseux que vous apporte le vacher en sabots. Ils ne reculent devant rien, je vous dis.
—Alors, quoi? Je suis fichu!» gronde Tartarin; puis saisissant la main de son compagnon:
«Conseillez-moi, Gonzague.
Après une minute de réflexion, Bompard lui trace son programme. Partir le lendemain de bonne heure, traverser le lac, le col du Brünig, coucher le soir à Interlaken. Le jour suivant Grindelwald et la petite Scheideck. Le surlendemain, la Jungfrau! Puis, en route pour Tarascon, sans perdre une heure, sans se retourner.
«Je partirai demain, Gonzague…» fait le héros d'une voix mâle avec un regard d'effroi au mystérieux horizon que recouvre la pleine nuit, au lac qui semble recéler pour lui toutes les trahisons dans son calme glacé de pâles reflets…
«Mondez… mondez donc!
—Mais où, qué diable, faut-il que je monte? tout est plein… Ils ne veulent de moi nulle part…
C'était à la pointe extrême du lac des Quatre-Cantons, sur ce rivage d'Alpnach, humide, infiltré comme un delta, où les voitures de la poste s'organisent en convoi et prennent les voyageurs à la descente du bateau pour leur faire traverser le Brünig.
Une pluie fine, en pointes d'aiguilles, tombait depuis le matin; et le bon Tartarin, empêtré de son fourniment, bousculé par les postiers, les douaniers, courait de voiture en voiture, sonore et encombrant comme cette homme-orchestre de nos fêtes foraines, dont chaque mouvement met en branle un triangle, une grosse caisse, un chapeau chinois, des cymbales. A toutes les portières l'accueillait le même cri d'effroi, le même «Complet!» rébarbatif grogné dans tous les dialectes, le même hérissement en boule pour tenir le plus de place possible et empêcher de monter un si dangereux et retentissant compagnon.
Le malheureux suait, haletait, répondait par des «Coquin de bon sort! et des gestes désespérés à la clameur impatience du convoi: «En route!—All right!—Andiamo!—Vorwärtz!» Les chevaux piaffaient, les cochers juraient. À la fin le conducteur de la poste, un grand rouge en tunique et casquette plate, s'en mêla lui-même, et, ouvrant de force la portière d'un landau à demi couvert, poussa Tartarin, le hissa comme un paquet, puis resta debout et majestueux devant le garde-crotte, la main tendue pour sontrinkgeld.
Humilié, furieux contre les gens de la voiture qui l'acceptaientmanu militari, Tartarin affectait de ne pas les regarder, enfonçait son porte-monnaie dans sa poche calait son piolet à côté de lui avec des mouvements de mauvaise humeur, un parti pris grossier, à croire qu'il descendait du packet de Douvres à Calais.
«Bonjour, monsieur…» dit une voix douce déjà entendue.
Il leva les yeux, resta saisi, terrifié devant la jolie figure ronde et rose de Sonia, assise en face de lui, sous l'auvent du landau o s'abritait aussi un grand garçon enveloppé de châles, de couvertures, et dont on ne voyait que le front d'une pâleur livide parmi quelques boucles de cheveux menus et dorés comme les tiges de ses lunettes de myope; le frère, sans doute. Un troisième personnage que Tartarin connaissait trop celui-là, les accompagnait, Manilof, l'incendiaire du palais impérial.
Sonia, Manilof, quelle souricière!
C'est maintenant qu'ils allaient accomplir leur menace, dans ce col du Brünig si escarpé, entouré d'abîmes. Et le héros, par une de ces épouvantes en éclair qui montrent le danger à fond, se vit étendu sur la pierraille d'un ravin, balancé au plus haut d'un chêne. Fuir? où, comment? Voici que les voitures s'ébranlaient, détalaient à la file au son de la trompe, une nuée de gamins présentant aux portières des petits bouquets d'edelweiss. Tartarin affolé eut envie de ne pas attendre, de commencer l'attaque en crevant d'un coup d'alpenstock le cosaque assis à son côté; puis, à la réflexion, il trouva plus prudent de s'abstenir. Évidemment ces gens ne tenteraient leur coup que plus loin, en des parages inhabités; et peut-être aurait-il le temps de descendre. D'ailleurs, leurs intentions ne lui semblaient plus aussi malveillantes. Sonia lui souriait doucement de ses jolis yeux de turquoise, le grand jeune homme pâle le regardait, intéressé, et Manilof, sensiblement radouci, s'écartait obligeamment, lui faisait poser son sac entre eux deux. Avaient-ils reconnu leur méprise en lisant sur le registre du Rigi-Kulm l'illustre nom de Tartarin? Il voulut s'en assurer et, familier, bonhomme, commença:
«Enchanté de la rencontre, belle jeunesse… seulement, permettez-moi de me présenter… vous ignorez à qui vous avez affaire,vé, tandis que je sais parfaitement qui vous êtes.
—Chut!» fit du bout de son gant de Suède, la petite Sonia toujours souriante, et elle lui montrait sur le siège de la voiture, à côté du conducteur, le ténor aux manchettes et l'autre jeune Russe, abrités sous le même parapluie, riant, causant tous deux en italien.
Entre le policier et les nihilistes, Tartarin n'hésitait pas:
«Connaissez-vous cet homme, aumouains?» dit-il tout bas, rapprochant sa tête du frais visage de Sonia et se mirant dans ses yeux clairs, tout à coup farouches et durs tandis qu'elle répondait «oui» d'un battement de cils.
Le héros frissonna, mais comme au théâtre; cette délicieuse inquiétude d'épiderme qui vous saisit quand l'action se corse et qu'on se carre dans son fauteuil pour mieux entendre ou regarder. Personnellement hors d'affaire, délivré des horribles transes qui l'avaient hant toute la nuit, empêché de savourer son café suisse, miel et beurre, et, sur le bateau, tenu loin du bastingage, il respirait à larges poumons, trouvait la vie bonne et cette petite Russe irrésistiblement plaisante avec sa toque de voyage, son jersey montant au cou, serrant les bras, moulant sa taille encore mince, mais d'une élégance parfaite. Et si enfant! Enfant par la candeur de son rire, le duvet de ses joues et la grâce gentille dont elle étalait le châle sur les genoux de son frère: «Es-tu bien?… Tu n'as pas froid?» Comment croire que cette petite main, si fine sous le gant chamois, avait eu la force morale et le courage physique de tuer un homme!
Les autres, non plus, ne semblaient plus féroces; tous, le même rire ingénu, un peu contraint et douloureux sur les lèvres tirées du malade, plus bruyant chez Manilof qui, tout jeune sous sa barbe en broussaille, avait des explosions d'écolier en vacances, des bouffées de gaieté exubérante.
Le troisième compagnon, celui qu'on appelait Bolibine et qui causait sur le siège avec l'Italien, s'amusait aussi beaucoup, se retournait souvent pour traduire à ses amis des récits que lui faisait le faux chanteur, ses succès à l'Opéra de Pétersbourg, ses bonnes fortunes, les boutons de manchettes que les dames abonnées lui avaient offertes à son départ, des boutons extraordinaires, gravés de trois notesla do ré, l'adoré; et ce calembour redit dans le landau y causait une telle joie, le ténor lui-même se rengorgeait, frisait si bien sa moustache d'un air bête et vainqueur en regardant Sonia, que Tartarin commençait à se demander s'il n'avait pas affaire à de simples touristes, à un vrai ténor.
Mais les voitures, toujours à fond de train, roulaient sur des ponts, longaient de petits lacs, des champs fleuris, de beaux vergers ruisselants et déserts, car c'était dimanche et les paysans rencontrés avaient tous leurs costumes de fête, les femmes de longues nattes et des chaînes d'argent. On commençait à gravir la route en lacet parmi des forêts de chênes et de hêtres; peu à peu le merveilleux horizon se déroulait sur la gauche, à chaque détour en étage, des rivières des vallées d'où montaient des clochers d'église, et tout au fond, la cime givrée du Finsteraarhorn, blanchissant sous le soleil invisible.
Bientôt le chemin s'assombrit, d'aspect plus sauvage. D'un côté, des ombres profondes, chaos d'arbres plantés en pente, tourmentés et tordus, où grondait l'écume d'un torrent; à droite, une roche immense, surplombante, hérissée de branches jaillies de ses fentes.
On ne riait plus dans le landau; tous admiraient, la tête levée, essayaient d'apercevoir le sommet de ce tunnel de granit.
«Les forêts de l'Atlas!… Il semble qu'on y est…» dit gravement Tartarin; et, sa remarque passant inaperçue, il ajouta: «Sans les rugissements du lion, toutefois.
—Vous les avez entendus, monsieur?» demanda Sonia.
Entendu le lion, lui!… Puis, avec un doux sourire indulgent: «Je suis Tartarin de Tarascon, mademoiselle…
Et voyez un peu ces barbares? Il aurait dit: «Je m'appelle Dupont», c'eût été pour eux exactement la même chose. Ils ignoraient le nom de Tartarin.
Pourtant, il ne se vexa pas et répondit à la jeune fille qui voulait savoir si le cri du lion lui avait fait peur: «Non, mademoiselle… Mon chameau, lui, tremblait la fièvre entre mes jambes; mais je visitais mes amorces, aussi tranquille que devant un troupeau de vaches… A distance, c'est à peu près le même cri, comme ceci,té!
Pour donner à Sonia une exacte impression de la chose, il poussait de son creux le plus sonore un «Meuh…» formidable, qui s'enfla, s'étala, répercuté par l'écho de la roche. Les chevaux se cabrèrent: dans toutes les voitures les voyageurs dressés, pleins d'épouvante, cherchaient l'accident, la cause d'un pareil vacarme, et reconnaissant l'alpiniste, dont la capote à demi rabattue du landau montrait la tête à casque et le débordant harnachement, se demandaient une fois encore: «Quel est donc cet animal-là!
Lui, très calme, continuait à donner des détails, la façon d'attaquer la bête, de l'abattre et de la dépecer, le guidon en diamant dont il ornait sa carabine pour tirer sûrement, la nuit. La jeune fille recourait, penchée, avec un petit palpitement de ses narines très attentif.
«On dit que Bombonnel chasse encore, demanda le frère, l'avez-vous connu?
—Oui, dit Tartarin sans enthousiasme… C'est un garçon pas maladroit… Mais nous avons mieux que lui.
A bon entendeur, salut! puis, d'un ton de mélancolie; «Pas moins, ce sont de fortes émotions que ces chasses aux grands fauves. Quand on ne les a plus, l'existence semble vide, on ne sait de quoi la combler.
Ici, Manilof, qui comprenait le français sans le parler et semblait écouter le Tarasconnais très curieusement, son front d'homme du peuple coupé d'une grande ride en cicatrice, dit quelques mots en riant à ses amis.
«Manilof prétend que nous sommes de la même confrérie, expliqua Sonia à Tartarin… Nous chassons comme vous les grands fauves.
—Té! oui, pardi… les loups, les ours blancs…
—Oui, les loups, les ours blancs et d'autres bêtes nuisibles encore…
Et les rires de recommencer, bruyants, interminables, sur un ton aigu et féroce cette fois, des rires qui montraient les dents et rappelaient à Tartarin en quelle triste et singulière compagnie il voyageait.
Tout à coup, les voitures s'arrêtèrent. La route devenait plus raide et faisait à cet endroit un long circuit pour arriver en haut du Brünig que l'on pouvait atteindre par un raccourci de vingt minutes pic dans une admirable forêt de hêtres. Malgré la pluie du matin, les terrains glissants et détrempés, les voyageurs, profitant d'une éclaircie, descendaient presque tous, s'engageaient à la file dans l'étroit chemin de «schlittage».
Du landau de Tartarin, qui venait le dernier, les hommes mettaient pied à terre; mais Sonia, trouvant les chemins trop boueux, s'installait au contraire, et, commue l'Alpiniste descendait après les autres, un peu retardé par son attirail, elle lui dit à mi-voix: «Restez donc, tenez-moi compagnie,» et d'une façon si câline! Le pauvre homme en resta bouleversé se forgeant un roman aussi délicieux qu'invraisemblable qui fit battre son vieux coeur à grands coups.
Il fut vite détrompé en voyant la jeune fille se pencher anxieuse, guetter Bolibine et l'Italien causant vivement à l'entrée de la schlitte, derrière Manilof et Boris déjà en marche. Le faux ténor hésitait. Un instinct semblait l'avertir de ne pas s'aventurer seul en compagnie de ces trois hommes. Il se décida enfin, et Sonia le regardait monter, en caressant sa joue ronde avec un bouquet de cyclamens violâtres, ces violettes de montagnes dont la feuille est doublée de la fraîche couleur des fleurs.
Le landau allait au pas, le cocher descendu marchait en avant avec d'autres camarades, et le convoi échelonnait plus de quinze voitures rapprochées par la perpendiculaire, roulant à vide, silencieusement. Tartarin, très ému, pressentant quelque chose de sinistre, n'osait regarder sa voisine, tant il craignait une parole, un regard qui aurait pu le faire acteur ou tout au moins complice dans le drame qu'il sentait tout proche. Mais Sonia ne faisait pas attention à lui, l'oeil un peu fixe et ne cessant la caresse machinale des fleurs sur le duvet de sa peau.
«Ainsi, dit-elle après un long temps, ainsi vous savez qui nous sommes, moi et mes amis… Eh bien! que pensez-vous de nous? Qu'en pensent les Français?
Le héros pâlit, rougit. Il ne tenait pas à indisposer par quelques mots imprudents des gens aussi vindicatifs; d'autre part, comment pactiser avec des assassins? Il s'en tira par une métaphore:
«Différemment, mademoiselle, vous me disiez tout à l'heure que nous étions de la même confrérie, chasseurs d'hydres et de monstres, de despotes et de carnassiers… C'est donc en confrère de Saint-Hubert que je vais répondre… Mon sentiment est que, même contre les fauves, on doit se servir d'armes loyales… Notre Jules Gérard, fameux tueur de lions, employait des balles explosibles… Moi, je n'admets pas ça et ne l'ai jamais fait… Quand j'allais au lion ou la panthère, je me plantais devant la bête, face à face, avec une bonne carabine à deux canons, et pan! pan! une balle dans chaque oeil.
—Dans chaque oeil!… fit Sonia.
—Jamais je n'ai manqué mon coup.
Il affirmait, s'y croyait encore.
La jeune fille le regardait avec une admiration naïve, songeant tout haut:
«C'est bien ce qu'il y aurait de plus sûr.
Un brusque déchirement de branches, de broussailles, et le fourr s'écarta au-dessus d'eux, si vivement, si félinement, que Tartarin, la tête pleine d'aventures de chasse, aurait pu se croire à l'affût dans le Zaccar. Manilof sauta du talus, sans bruit, près de la voiture. Ses petits yeux bridés luisaient dans sa figure tout écorchée par les ronces, sa barbe et ses cheveux en oreille de chien ruisselaient de l'eau des branches. Haletant, ses grosses mains courtes et velues appuyées à la portière, il interpella en russe Sonia qui, se tournant vers Tartarin, lui demanda d'une voix brève:
«Votre corde…vite…
—Ma…corde?… bégaya le héros.
—Vite, vite…on vous la rendra tout à l'heure.
Sans lui fournir d'autre explication, de ses petits doigts gantés elle l'aidait à se défubler de sa fameuse corde fabriquée en Avignon. Manilof prit le paquet en grognant de joie, regrimpa en deux bonds sous le fourré avec une élasticité de chat sauvage.
«Qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qu'ils vont faire?… Il a l'air féroce…» murmura Tartarin n'osant dire toute sa pensée.
Féroce, Manilof! Ah! comme on voyait bien qu'il ne le connaissait pas. Nul être n'était meilleur, plus doux, plus compatissant; et comme trait de cette nature exceptionnelle, Sonia, le regard clair et bleu, racontait que son ami venant d'exécuter un dangereux mandat du Comité révolutionnaire et sautant dans le traîneau qui l'attendait pour la fuite, menaçait le cocher de descendre, coûte que coûte, s'il continuait à frapper, à surmener sa bête dont la vitesse pourtant le sauvait.
Tartarin trouvait le trait digne de l'antique; puis, ayant réfléchi toutes les vies humaines sacrifiées par ce même Manilof, aussi inconscient qu'un tremblement de terre ou qu'un volcan en fusion, mais qui ne voulait pas qu'on fît du mal à une bête devant lui, il interrogea la jeune fille d'un air ingénu:
«Est-il mort beaucoup de monde, dans l'explosion du palais d'hiver?
—Beaucoup trop, répondit tristement Sonia. Et le seul qui devait mourir a échappé.
Elle resta silencieuse, comme fâchée, et si jolie, la tête basse avec ses grands cils dorés battant sa joue d'un rose pâle, Tartarin s'en voulait de lui avoir fait de la peine, repris par le charme de jeunesse, de fraîcheur épandu autour de l'étrange petite créature.
«Donc, monsieur, la guerre que nous faisons vous semble injuste, inhumaine?» Elle lui disait cela de tout près, dans la caresse de son haleine et de son regard; et le héros se sentait faiblir.
«Vous ne croyez pas que toute arme soit bonne et légitime pour délivrer un peuple qui râle, qui suffoque?
—Sans doute, sans doute…
La jeune fille, plus pressante à mesure que Tartarin faiblissait:
«Vous parliez de vide à combler tout à l'heure; ne vous semble-t-il pas qu'il serait plus noble, plus intéressant de jouer sa vie pour une grande cause que de la risquer en tuant des lions ou en escaladant des glaciers?
—Le fait est…» dit Tartarin grisé, la tête perdue, tout angoiss par le désir fou, irrésistible, de prendre et de baiser cette petite main ardente, persuadante, qu'elle posait sur son bras comme là-haut, dans la nuit du Rigi-Kulm, quand il lui remettait son soulier. A la fin n'y tenant plus, et saisissant cette petite main gantée entre les siennes.
«Écoutez, Sonia,» dit-il d'une bonne grosse voix paternelle et familière… «Écoutez, Sonia…
Un brusque arrêt du landau l'interrompit. On arrivait en haut du Brünig; voyageurs et cochers rejoignaient leurs voitures pour rattraper le temps perdu et gagner, d'un coup de galop, le prochain village où l'on devait déjeuner et relayer. Les trois Russes reprirent leurs places, mais celle de l'Italien resta inoccupée.
«Ce monsieur est monté dans les premières voitures,» dit Boris au cocher qui s'informait; et s'adressant à Tartarin dont l'inquiétude était visible:
«Il faudra lui réclamer votre corde; il a voulu la garder avec lui.
Là-dessus, nouveaux rires dans le landau et reprise, pour le brave Tartarin des plus atroces perplexités, ne sachant que penser, que croire devant la belle humeur, et la mine ingénue des prétendus assassins. Tout en enveloppant son malade de manteaux, de plaids, car l'air de la hauteur s'avivait encore de la vitesse des voitures, Sonia racontait, en russe, sa conversation avec Tartarin, jetant des pan! pan! d'une gentille intonation que répétaient ses compagnons après elle, les uns admirant le héros, Manilof hochant la terre, incrédule.
Le relais!
C'est sur la place d'un grand village, une vieille auberge au balcon de bois vermoulu, à l'enseigne en potence de fer rouillé. La file des voitures s'arrête là, et pendant qu'on dételle, les voyageurs affamés se précipitent, envahissent au premier étage une salle peinte en vert qui sent le moisi, où la table d'hôte est dressée pour vingt couverts tout au plus. On est soixante, et l'on entend pendant cinq minutes une bousculade effroyable, des cris, des altercations véhémentes entre Riz et Pruneaux autour des compotiers, au grand effarement de l'aubergiste qui perd la tête comme si tous les jours à la même heure, la poste ne passait pas, et qui dépêche ses servantes, prises aussi d'un égarement chronique, excellent prétexte à ne servir que la moiti des plats inscrits sur la carte et à rendre une monnaie fantaisiste, où les sous blancs de suisse comptent pour cinquante centimes.
«Si nous déjeunions dans la voiture?…» dit Sonia que ce remue-ménage ennuie; et comme personne n'a le temps de s'occuper d'eux, les jeunes gens se chargent du service. Manilof revient brandissant un gigot froid, Bolibine un pain long et des saucisses; mais le meilleur fourrier c'est encore Tartarin. Certes, l'occasion s'offrait belle pour lui de se séparer de ses compagnons dans le brouhaha du relais, de s'assurer tout au moins si l'Italien avait reparu, mais il n'y a pas songé, préoccupé uniquement du déjeuner de la «petite» et de montrer à Manilof et aux autres ce que peut un Tarasconnais débrouillard.
Quand il descend le perron de l'hôtel, grave et le regard fixe, soutenant de ses mains robustes un grand plateau chargé d'assiettes, de serviettes, victuailles assorties, champagne suisse au casque doré, Sonia bat des mains, le complimente:
«Mais comment avez-vous fait?
—Je ne sais pas.. on s'en tire, té!… Nous sommes tous comme çaTarascon.
Oh! les minutes heureuses. Il comptera dans la vie du héros ce joli déjeuner en face de Sonia, presque sur ses genoux, dans un décor d'opérette: la place villageoise aux verts quinconces sous lesquels éclatent les dorures, les mousselines des Suissesses en costume se promenant deux à deux comme des poupées.
Que le pain lui semble bon, et quelles savoureuses saucisses! Le ciel lui-même s'est mis de la partie, clément, doux et voilé, il pleut sans doute, mais si légèrement, des gouttes perdues, juste de quoi tremper le champagne suisse, dangereux pour les têtes méridionales.
Sous la véranda de l'hôtel, un quatuor tyrolien, deux géants et deux naines aux haillons éclatants et lourds, qu'on dirait échappés à la faillite d'un théâtre de foire, mêlent leurs coups de gosier: «aou… aou…» au cliquetis des assiettes et des verres. Ils sont laids, bêtes, immobiles, tendant les cordes de leurs cous maigres. Tartarin les trouve délicieux, leur jette des poignées de sous, au grand ébahissement des villageois qui entourent le landau dételé.
«Fife le Vranze!» chevrote une voix dans la foule d'où surgit un grand vieux, vêtu d'un extraordinaire habit bleu à boutons d'argent dont les basques balaient la terre, coiffé d'un shako gigantesque en forme de baquet à choucroute et si lourd avec son grand panache qu'il oblige le vieux à marcher en balançant les bras comme un équilibriste.
«Fieux soltat… carte royale… Charles tix.
Le Tarasconnais, encore aux récits de Bompard, se met à rire, et tout bas en clignant de l'oeil:
«Connu, mon vieux…» mais il lui donne quand même une pièce blanche et lui verse une rasade que le vieux accepte en riant et faisant de l'oeil, lui aussi, sans savoir pourquoi. Puis dévissant d'un coin de sa bouche une énorme pipe en porcelaine, il lève son verre et boit la compagnie!» ce qui affermit Tartarin dans son opinion qu'ils ont affaire à un collègue de Bompard.