N'importe! un toast en vaut un autre.
Et, debout, dans la voiture, la voix forte, le verre haut, Tartarin se fait venir les larmes aux yeux en buvant d'abord: «à la France, à sa patrie…» puis à la Suisse hospitalière, qu'il est heureux d'honorer publiquement, de remercier pour l'accueil généreux qu'elle fait à tous les vaincus, à tous les exilés. Enfin, baissant la voix, le verre incliné vers ses compagnons de route, il leur souhaite de rentrer bientôt dans leur pays, d'y retrouver de bons parents, des amis sûrs, des carrières honorables et la fin de toutes leurs dissensions, car on ne peut pas passer sa vie à se dévorer.
Pendant le toast, le frère de Sonia sourit, froid et railleur derrière ses lunettes blondes; Manilof, la nuque en avant, les sourcis gonflés creusant sa ride, se demande si le gros «barine» ne va pas cesser bientôt ses bavardages, pendant que Bolibine perché sur le siège et faisant grimacer sa mine falote, jaune et fripée à la tartare, semble un vilain petit singe grimpé sur les épaules du Tarasconnais.
Seule, la jeune fille l'écoute, très sérieuse, essayant de comprendre cet étrange type d'homme. Pense-t-il tout ce qu'il dit? A-t-il fait tout ce qu'il raconte? Est-ce un fou, un comédien ou seulement un bavard, comme le prétend Manilof qui, en sa qualité d'homme d'action, donne à ce mot une signification méprisante?
L'épreuve se fera tout de suite. Son toast fini, Tartarin vient de se rasseoir, quand un coup de feu, un autre, encore un, partis non loin de l'auberge, le remettent debout tout ému, l'oreille dressée, reniflant la poudre.
«Qui a tiré?… où est-ce!… que se passe-t-il?
Dans sa caboche inventive défile tout un drame, l'attaque du convoi main armée, l'occasion de défendre l'honneur et la vie de cette charmante demoiselle. Mais non, ces détonations viennent simplement duStand, où la jeunesse du village s'exerce au tir tous les dimanches. Et comme les chevaux ne sont pas encore attelés, Tartarin propose négligemment d'aller faire un tour jusque-là. Il a son idée, Sonia la sienne en acceptant. Guidés par le vieux de la garde royale ondulant sous son grand shako, ils traversent la place, ouvrent les rangs de la foule qui les suit curieusement.
Sous son toit de chaume et ses montants de sapins frais équarris, le stand ressemble, en plus rustique, à un de nos tirs forains, avec cette différence qu'ici les amateurs apportent leurs armes, des fusils à baguette d'ancien système et qu'ils manient assez adroitement. Muet, les bras croisés, Tartarin juge les coups, critique tout haut, donne des conseils, mais ne tire pas. Les Russes l'épient et se font signe.
«Pan… pan…» ricane Bolibine avec le geste de mettre en joue et l'accent de Tarascon. Tartarin se retourne, tout rouge et bouffant de colère.
«Parfaite_main_, jeune homme… Pan… pan… Et autant de fois que vous voudrez.
Le temps d'armer une vieille carabine à double canon qui a dû servir des générations de chasseurs de chamois… pan!….. pan!….. C'est fait. Les deux balles sont dans la mouche. Des hurrahs d'admiration éclatent de toutes parts. Sonia triomphe, Bolibine ne rit plus.
«Mais ce n'est rien, cela, dit Tartarin… vous allez voir…
Le stand ne lui suffit plus, il cherche un but, quelque chose abattre, et la foule recule épouvantée devant cet étrange alpiniste, trapu, farouche, la carabine au poing, proposant au vieux garde royal de lui casser sa pipe entre les dents, à cinquante pas. Le vieux pousse des cris épouvantables et s'égare dans la foule que domine son panache grelottant au-dessus des têtes serrées. Pas moins, il faut que Tartarin la loge quelque part, cette balle. «Té, pardi! comme Tarascon…» Et l'ancien chasseur de casquettes jetant son couvre-chef en l'air, de toutes les forces de ses doubles muscles, tire au vol et le traverse. «Bravo!» dit Sonia en piquant dans la petite ouverture faite par la balle au drap de la casquette le bouquet de montagne qui tantôt caressait sa joue.
C'est avec ce joli trophée que Tartarin remonta en voiture. La trompe sonne, le convoi s'ébranle, les chevaux détalent à fond de train sur la descente de Brienz, merveilleuse route en corniche, ouverte à la mine au bord des roches, et que des boute-roues espacés de deux mètres séparent d'un abîme de plus de mille pieds; mais Tartarin ne voit plus le danger, il ne regarde pas non plus le paysage, la vallée de Meiringen baignée d'une claire buée d'eau, avec sa rivière aux lignes droites, le lac, des villages qui se massent dans l'éloignement et tout un horizon de montagnes, de glaciers confondus parfois avec les nuées ou se déplaçant aux détours du chemin, s'écartant, se découvrant connue les pièces remuées d'un décor.
Amolli de pensées tendres, le héros admire cette jolie enfant en face de lui, songe que la gloire n'est qu'un demi-bonheur, que c'est triste de vieillir seul par trop de grandeur, comme Moïse, et que cette frileuse fleur du Nord, transplantée dans le petit jardin de Tarascon, en égaierait la monotonie, autrement bonne à voir et à respirer que l'éternel baobab, l'arbos gigantea, minusculement empoté. Avec ses yeux d'enfant, son large front pensif et volontaire, Sonia le regarde aussi et rêve; mais sait-on jamais à quoi rêvent les jeunes filles?
«Une lettre, monsieur Bézuquet… Ça vient de Suisse, vé!… de Suisse!» criait le facteur joyeusement de l'autre bout de la placette, agitant quelque chose en l'air et se hâtant dans le jour qui tombait.
Le pharmacien, qui prenait le frais en bras de chemise devant sa porte, bondit, saisit la lettre avec des mains folles, l'emporta dans son antre aux odeurs variées d'élixirs et d'herbes sèches, mais ne l'ouvrit que le facteur parti, lesté et rafraîchi d'un verre du délicieux sirop de cadavre, en récompense de la bonne nouvelle.
Quinze jours que Bézuquet l'attendait, cette lettre de Suisse, quinze jours qu'il la guettait avec angoisse! Maintenant, la voilà. Et rien qu'à regarder la petite écriture trapue et déterminée de l'enveloppe, le nom du bureau de poste: «Interlaken», et le large timbre violet de «l'hôtel Jungfrau, tenu par Meyer», des larmes gonflaient ses yeux, faisaient trembler ses lourdes moustaches de corsaire barbaresque o susurrait un petit sifflotis bon enfant.
«Confidentiel. Déchirer après lecture.
Ces mots très gros en tête de la page et dans le style télégrammique de la pharmacopée «usage externe, agiter avant de s'en servir», le troublèrent au point qu'il lut tout haut, comme on parle dans les mauvais rêves:
«Ce qui m'arrive est épouvantable…
Du salon à côté où elle faisait son petit somme d'après souper, Mme Bézuquet la mère pouvait l'entendre, ou bien l'élève dont le pilon sonnait à coups réguliers dans le grand mortier de marbre au fond du laboratoire. Bézuquet continua sa lecture à voix basse, la recommença deux ou trois fois, très pale, les cheveux littéralement dressés. Ensuite un regard rapide autour de lui, etcra cra… voilà la lettre en mille miettes dans la corbeille à papiers; mais on pourrait l'y retrouver, ressouder tous ces bouts ensemble, et pendant qu'il se baisse pour les reprendre, une voix chevrotante appelle:
«Vé, Ferdinand, tu es là?
—Oui maman…» répond le malheureux corsaire, figé de peur, tout son grand corps à tâtons sur le bureau.
«Qu'est-ce que tu fais, mon trésor?
—Je fais… hé! Je fais le collyre de Mlle Tournatoire.
La maman se rendort, le pilon de l'élève un instant suspendu reprend son lent mouvement de pendule qui berce la maison et la placette assoupies dans la fatigue de cette fin de journée d'été. Bézuquet, maintenant, marche à grands pas devant sa porte, tour à tour rose ou vert, selon qu'il passe devant l'un ou l'autre de ses bocaux. Il lève les bras, profère des mots hagards: «Malheureux…perdu…fatal amour… comment le tirer de là?» et, malgré son trouble, accompagne d'un sifflement allègre la retraite des dragons s'éloignant sous les platanes du Tour de ville.
«Hé! adieu, Bézuquet…» dit une ombre pressée dans le crépuscule couleur de cendre.
«Où allez voue donc, Pégoulade?
—Au Club, pardi!… séance de nuit… on doit parler de Tartarin et de la présidence… Il faut venir.
—Té oui! je viendrai…» répond brusquement le pharmacien travers d'une idée providentielle; il rentre, passe sa redingote, tâte dans les poches pour s'assurer que le passe-partout s'y trouve et le casse-tête américain sans lequel aucun Tarasconnais ne se hasarde par les rues après la retraite. Puis il appelle: «Pascalon… Pascalon…» mais pas trop fort, de peur de réveiller la vieille dame.
Presque enfant et déjà chauve, comme s'il portait tous ses cheveux dans sa barbe frisée et blonde, l'élève Pascalon avait l'âme exaltée d'un séïde, le front en dôme, des yeux de chèvre folle, et sur ses joues poupines les tons délicats, croustillants et dorés d'un petit pain de Beaucaire. Aux grands jours des fêtes alpestres, c'est à lui que le Club confiait sa bannière, et l'enfant avait voué au P. C. A. une admiration frénétique, l'adoration brûlante et silencieuse du cierge qui se consume au pied de l'autel en temps de Pâques.
«Pascalon, dit le pharmacien tout bas et de si près qu'il lui enfonçait le crin de sa moustache dans l'oreille, j'ai des nouvelles de Tartarin… Elles sont navrantes…
Et le voyant pâlir:
«Courage, enfant, tout peut encore se réparer… Différemment je te confie la pharmacie… Si l'on te demande de l'arsenic, n'en donne pas; de l'opium, n'en donne pas non plus, ni de la rhubarbe… ne donne rien. Si je ne suis pas rentré à dix heures, couche-toi et mets les boulons. Va!
D'un pas intrépide, il s'enfonça dans la nuit du Tour de ville, sans se retourner une fois, ce qui permit à Pascalon de se ruer sur la corbeille, de la fouiller de ses mains rageuses et avides, de la retourner enfin sur la basane du bureau pour voir s'il n'y restait pas quelques morceaux de la mystérieuse lettre apportée par le facteur.
Pour qui connaît l'exaltation tarasconnaise, il est aisé de se représenter l'affolement de la petite ville depuis la brusque disparition de Tartarin. Et autrement, pas moins, différemment, ils en avaient tous perdu la tête, d'autant qu'on était en plein coeur d'août et que les crânes bouillaient sous le soleil à faire sauter tous leurs couvercles. Du matin au soir, on ne parlait que de cela en ville, on n'entendait que ce nom: «Tartarin» sur les lèvres pincées des dames àcapot, sur la bouche fleurie des grisettes coiffées d'un ruban de velours: «Tartarin, Tartarin…» et dans les platanes du Cours, alourdis de poussière blanche, où les cigales éperdues, vibrant avec la lumière semblaient s'étrangler de ces deux syllabes sonores: «Tar… tar… tar… tar… tar…
Personne ne sachant rien, naturellement tout le monde était informé et donnait une explication au départ du président. Il y avait des versions extravagantes. Selon les uns, il venait d'entrer à la Trappe, il avait enlevé la Dugazon; pour les autres, il était all dans les îles fonder une colonie qui s'appelait Port-Tarascon, ou bien, parcourait l'Afrique centrale à la recherche de Livingstone.
«Ah! vaï Livingstone!… Voilà deux ans qu'il est mort…
Mais l'imagination tarasconnaise défie tous les calculs du temps et de l'espace. Et le rare, c'est que ces histoires de Trappe, de colonisation, de lointains voyages étaient des idées de Tartarin, des rêves de ce dormeur éveillé, jadis communiqués à ses intimes qui ne savaient que croire à cette heure et, très vexée au fond de n'être pas informés, affectaient vis-à-vis de la foule la plus grande réserve, prenaient entre eux des airs sournois, entendus. Excourbaniès soupçonnait Bravida d'être au courant; et Bravida disait de son côté: «Bézuquet doit tout savoir. Il regarde de travers comme un chien qui porte un os.
C'est vrai que le pharmacien souffrait mille morts avec ce secret en cilice qui le cuisait, le démangeait, le faisait pâlir et rougir dans la même minute et loucher continuellement. Songez qu'il était de Tarascon, le malheureux, et dites si, dans tout le martyrologe, il existe un supplice aussi terrible que celui-là: le martyre de saint Bézuquet, qui savait quelque chose mais ne pouvait rien dire.
C'est pourquoi, ce soir-là, malgré les nouvelles terrifiantes, sa démarche avait on ne sait quoi d'allégé, de plus libre, pour courir la séance. En_feîn_!… Il allait parler, s'ouvrir, dire ce qui lui pesait tant; et dans sa hâte de se délester, il jetait en passant des demi-mots aux promeneurs du Tour de ville. La journée avait été si chaude que, malgré l'heure insolite et l'ombre terrifiante,—huit heuresmanque un quartau cadran de la commune,—il y avait dehors, un monde fou, des familles bourgeoises assises sur les bancs et prenant le bon de l'air pendant que leurs maisons s'évaporaient, des bandes d'ourdisseuses marchant cinq ou six en se tenant le bras sur une ligne ondulante de bavardages et de rires. Dans tous les groupes, on parlait de Tartarin:
«Et autrement, monsieur Bézuquet toujours pas de lettre?… demandait-on au pharmacien en l'arrêtant au passage.
«Si fait, mes enfants, si fait… Lisez leForum, demain matin…
Il hâtait le pas, mais on le suivait, on s'accrochait à lui, et cela faisait le long du Cours une rumeur, un piétinement de troupeau qui s'arrêta sous les croisées du Club ouvertes en grands carrés de lumière.
Les séances se tenaient dans l'ancienne salle de la bouillotte dont la longue table, recouverte du même drap vert, servait à présent de bureau. Au milieu, le fauteuil présidentiel avec le P. C. A. brod sur le dossier; à un bout et comme en dépendance, la chaise du secrétaire. Derrière, la bannière se déployait au-dessus d'un long carton-pâte vernissé où les Alpines sortaient en relief avec leurs noms respectifs et leurs altitudes. Des alpenstocks d'honneur incrustés d'ivoire, en faisceaux comme des queues de billard, ornaient les coins, et la vitrine étalait des curiosités ramassées sur la montagne, cristaux, silex, pétrifications, deux oursins, une salamandre.
En l'absence de Tartarin, Costecalde rajeuni, rayonnant, occupait le fauteuil; la chaise était pour Excourbaniès qui faisait fonction de secrétaire; mais ce diable d'homme, crépu, velu, barbu, éprouvait un besoin de bruit, d'agitation qui ne lui permettait pas les emplois sédentaires. Au moindre prétexte, il levait les bras, les jambes, poussait des hurlements effroyables, des «ha! ha! ha!» d'une joie féroce, exubérante, que terminat toujours ce terrible cri de guerre en patois tarasconnais: «Fen dè brut! faisons du bruit…» On l'appelait le gong à cause de sa voix de cuivre partant à vous faire saigner les oreilles sous une continuelle détente.
Çà et là, sur un divan de crin autour de la salle, les membres du comité.
En première ligne, l'ancien capitaine d'habillement Bravida que tout le monde, à Tarascon, appelait le Commandant; un tout petit homme, propre comme un sou, qui se rattrapait de sa taille d'enfant de troupe, en se faisant la tête moustachue et sauvage de Vercingétorix.
Puis une longue face creusée et maladive, Pégoulade, le receveur, le dernier naufragé de la Méduse. De mémoire d'homme, il y a toujours eu à Tarascon un dernier naufragé de la Méduse. Dans un temps, même, on en comptait jusqu'à trois, qui se traitaient mutuellement d'imposteurs et n'avaient jamais consenti à se trouver ensemble. Des trois, le seul vrai, c'était Pégoulade. Embarqué sur la Méduse avec ses parents, il avait subi le désastre à six mois, ce qui ne l'empêchait pas de le raconter,de visu, dans les moindres détails, la famine, les canots, le radeau, et comment il avait pris à la gorge le commandant qui se sauvait: «Sur ton banc de quart, misérable!…» A six mois,outre!… Assommant, du reste, avec cette éternelle histoire que tout le monde connaissait, ressassait depuis cinquante ans, et dont il prenait prétexte pour se donner un air désolé, détach de la vie.
«Après ce que j'ai vu!» disait-il, et bien injustement, puisqu'il devait à cela son poste de receveur conservé sous tous les régimes.
Près de lui, les frères Rognonas, jumeaux et sexagénaires, ne se quittant pas, mais toujours en querelle et disant des monstruosités l'un de l'autre; une telle ressemblance que leurs deux vieilles têtes frustes et irrégulières, regardant à l'opposé par antipathie, auraient pu figurer dans un médaillier avec IANVS BIFRONS pour exergue.
De-ci, de-là, le président Bédaride, Barjavel l'avoué, le notaire Cambalalette, et le terrible docteur Tournatoire dont Bravida disait qu'il aurait tiré du sang d'une rave.
Vu la chaleur accablante, accrue par l'éclairage au gaz, ces messieurs siégeaient en bras de chemise, ce qui ôtait beaucoup de solennité à la réunion. Il est vrai qu'on était en petit comité, et l'infâme Costecalde voulait en profiter pour fixer au plus tôt la date des élections, sans attendre le retour de Tartarin. Assuré de son coup, il triomphait d'avance, et lorsque, après la lecture de l'ordre du jour par Excourbaniès, il se leva pour intriguer, un infernal sourire retroussait sa lèvre mince.
«Méfie-toi de celui qui rit avant de parler», murmura le commandant.
Costecalde, sans broncher, et clignant de l'oeil au fidèleTournatoire, commença d'une voix fielleuse:
«Messieurs, l'inqualifiable conduite de notre président, l'incertitude où il nous laisse…
—C'est faux!… Le Président a écrit…
Bézuquet frémissant se campait devant le bureau; mais comprenant ce que son attitude avait d'antiréglementaire, il changea de ton et, la main levée selon l'usage, demanda la parole pour une communication pressante.
«Parlez! Parlez!
Costecalde, très jaune, la gorge serrée lui donna la parole d'un mouvement de tête. Alors, mais alors seulement, Bézuquet commença:
—Tartarin est au pied de la Jungfrau… Il va monter… Il demande la bannière!…
Un silence coupé du rauque halètement des poitrines, du crépitement du gaz; puis un hurrah formidable, des bravos, des trépignements, que dominait le gong d'Excourbaniès poussant son cri de guerre: «Ah! ah! ah!fen dè brut!» auquel la foule anxieuse répondait du dehors.
Costecalde, de plus en plus jaune, agitait désespérément la sonnette présidentielle; enfin Bézuquet continua, s'épongeant le front, soufflant comme s'il venait de monter cinq étages.
Différemment, cette bannière que leur président réclamait pour la planter sur les cimes vierges, allait-on la ficeler, l'empaqueter par la grande vitesse comme un simple colis?
—Jamais!.., Ah! ah! ah! rugit Excourbaniès.
Ne vaudrait-il pas mieux nommer une délégation, tirer au sort trois membres du bureau?…
On ne le laissa pas finir. Le temps de dire «zou!» la proposition de Bézuquet était votée, acclamée, les noms des trois délégués sortis dans l'ordre suivant: l, Bravida; 2, Pégoulade; 3, le pharmacien.
Le 2 protesta. Ce grand voyage lui faisait peur, si faible et mal portant comme il était,péchère, depuis le sinistre de la Méduse.
«Je partirai pour vous, Pégoulade…» gronda Excourbaniès dans une télégraphie de tous ses membres. Quant à Bézuquet, il ne pouvait quitter la pharmacie. Il y allait du salut de la ville. Une imprudence de l'élève et voila Tarascon empoisonné, décimé.
«Outre!» fit le bureau se levant comme un seul homme.
Bien sûr que le pharmacien ne pouvait partir, mais il enverrait Pascalon, Pascalon se chargerait de la bannière. Ça le connaissait! Là-dessus, nouvelles exclamations, nouvelle explosion du gong et, sur le cours, une telle tempête populaire, qu'Excourbaniès dut se montrer à la fenêtre, au-dessus des hurlements que maîtrisa bientôt sa voix sans rivale.
«Mes amis, Tartarin est retrouvé. Il est en train de se couvrir de gloire.
Sans rien ajouter de plus que «Vive Tartarin!» et son cri de guerre lancé à toute gorge, il savoura une minute la clameur épouvantable de toute cette foule sous les arbres du Cours, roulant et s'agitant confuse dans une fumée de poussière, tandis que, sur les branches, tout un tremblement de cigales faisait aller ses petites crécelles comme en plein jour.
Entendant cela, Costecalde, qui s'était approché d'une croisée avec tous les autres, revint vers son fauteuil en chancelant.
«VéCostecalde, dit quelqu'un… Qu'est-ce qu'il a?… Comme il est jaune!
On s'élança; déjà le terrible Tournatoire tirait sa trousse, mais l'armurier, tordu par le mal, en une grimace horrible, murmurait ingénument:
«Rien… rien,., laissez-moi… Je sais ce que c'est… c'est l'envie!
Pauvre Costecalde, il avait l'air de bien souffrir.
Pendant que se passaient ces choses, à l'autre bout du Tour de ville, dans la pharmacie de la placette, l'élève de Bézuquet, assis au bureau du patron, collait patiemment et remettait bout à bout les fragments oubliés par le pharmacien au fond de la corbeille; mais de nombreux morceaux échappaient à la reconstruction, car voici l'énigme singulière et farouche, étalée devant lui, assez pareille à une carte de l'Afrique centrale, avec des manques, des blancs deterra incognita, qu'explorait dans la terreur l'imagination du naïf porte-bannière:
fou d'amourlampe à chalum conserves de Chicagopeux pas m'arrach nihilisteà mort condition abom en échangede son Vous me connaissez, Ferdisavez mes idées libérales,mais de là au tsariciderribles conséquencesSibérie pendu l'adoreAh! serrer ta main loyaTar Tar
Comme tous les hôtels chics d'Interlaken, l'hôtel Jungfrau, tenu par Meyer, est situé sur le Hoeheweg, large promenade à la double allée de noyers qui rappelait vaguement à Tartarin son cher Tour de ville, moins le soleil, la poussière et les cigales; car, depuis une semaine de séjour, la pluie n'avait cessé de tomber.
Il habitait une très belle chambre avec balcon, au premier étage; et le matin, faisant sa barbe devant la petite glace à main pendue à la croisée, une vieille habitude de voyage, le premier objet qui frappait ses yeux par delà des blés, des luzernes, des sapinières, un cirque de sombres verdures étagées, c'était la Jungfrau sortant des nuages sa cime en corne, d'un blanc pur de neige amoncelée, où s'accrochait toujours le rayon furtif d'un invisible levant. Alors entre l'Alpe rose et blanche et l'Alpiniste de Tarascon, s'établissait un court dialogue qui ne manquait pas de grandeur.
«Tartarin, y sommes-nous?» demandait la Jungfrau sévèrement.
«Voilà, voilà…» répondait le héros, son pouce sous le nez, se hâtant de finir sa barbe; et, bien vite, il atteignait son complet à carreaux d'ascensionniste, au rancart depuis quelques jours, le passait en s'injuriant:
«Coquin de sort! c'est vrai que ça n'a pas de nom…
Mais une petite voix discrète et claire montait entre les myrtes en bordure devant les fenêtres du rez-de-chaussée:
«Bonjour… disait Sonia, le voyant paraître au balcon… le landau nous attend… dépêchez-vous donc, paresseux…
—Je viens, je viens…
En deux temps, il remplaçait sa grosse chemise de laine par du linge empesé fin, ses knickers-bockers de montagne par la jaquette vert-serpent qui, le dimanche, à la musique, tournait la tête à toutes les dames de Tarascon.
Le landau piaffait devant l'hôtel, Sonia déjà installée à côté de son frère, plus pâle et creusé de jour en jour malgré le bienfaisant climat d'Interlaken; mais, au moment de partir, Tartarin voyait régulièrement se lever d'un banc de la promenade et s'approcher, avec le lourd dandinement d'ours de montagne, deux guides fameux de Grindelwald, Rodolphe Kaufmann et Christian Inebnit, retenus par lui pour l'ascension de la Jungfrau et qui, chaque matin, venaient voir si leur monsieur était disposé.
L'apparition de ces deux hommes aux fortes chaussures ferrées, aux vestes de futaine, râpées au dos et sur l'épaule par le sac et les cordes d'ascension, leurs faces naïves et sérieuses, les quatre mots de français qu'ils baragouinaient péniblement en tortillant leurs grands chapeaux de feutre, c'était pour Tartarin un véritable supplice. Il avait beau leur dire:
«Ne vous dérangez pas… je vous préviendrai…
Tous les jours, il les retrouvait à la même place et s'en débarrassait par une grosse pièce proportionnée à l'énormité de son remords. Enchantés de cette façon de «faire la Jungfrau», les montagnards empochaient letrinkgeldgravement et reprenaient d'un pas résigné, sous la fine pluie, le chemin de leur village, laissant Tartarin confus et désespéré de sa faiblesse. Puis le grand air, les plaines fleuries reflétées aux prunelles limpides de Sonia, le frôlement d'un petit pied contre sa botte au fond de la voiture… Au diable la Jungfrau! Le héros ne songeait qu'à ses amours, ou plutôt à la mission qu'il s'était donnée de ramener dans le droit chemin cette pauvre petite Sonia, criminelle inconsciente, jetée par dévouement fraternel hors la loi et hors la nature.
C'était le motif qui le retenait à Interlaken, dans le même hôtel que les Wassilief. A son âge, avec son air papa, il ne pouvait songer se faire aimer de cette enfant; seulement, il la voyait si douce, si bravette, si généreuse envers tous les misérables de son parti, si dévouée pour ce frère, que les mines sibériennes lui avaient renvoy le corps rongé d'ulcères, empoisonné de vert-de-gris, condamné à mort par la phtisie plus sûrement que par toutes les cours martiales! Il y avait de quoi s'attendrir, allons!
Tartarin leur proposait de les emmener à Tarascon, de les installer dans un bastidon plein de soleil aux portes de la ville, cette bonne petite ville où il ne pleut jamais, où la vie se passe en chansons et en fêtes. Il s'exaltait, esquissait un air de tambourin sur son chapeau, entonnait le gai refrain national sur une mesure de farandole:
LagadigadeLa Tarasco, la Tarasco,LagadigadeLa Tarasco de Casteù.
Mais tandis qu'un sourire ironique amincissait encore les lèvres du malade, Sonia secouait la tête. Ni fêtes ni soleil pour elle, tant que le peuple russe râlerait sous le tyran. Sitôt son frère guéri,—ses yeux navrés disaient autre chose,—rien ne l'empêcherait de retourner là-bas souffrir et mourir pour la cause sacrée.
«Mais, coquin de bon sort! criait le Tarasconnais, après ce tyran là, si vous le faites sauter, il en viendra un autre… Il faudra donc recommencer… Et les années se passent, vé! le temps du bonheur et des jeunes amours…» Sa façon de dire «amour» à la tarasconnaise, avec lesret les yeux hors du front, amusait la jeune fille; puis, sérieuse, elle déclarait qu'elle n'aimerait jamais que l'homme qui délivrerait sa patrie. Oh! celui-là, fut-il laid comme Bolibine, plus rustique et grossier que Manilof, elle était prête à se donner toute à lui, à vivre à ses côtés en libre grâce, aussi longtemps que durerait sa jeunesse de femme, et que cet homme voudrait d'elle.
«En libre grâce!» le mot dont se servent les nihilistes pour qualifier ces unions illégales contractées entre eux par le consentement réciproque. Et de ce mariage primitif, Sonia parlait tranquillement, avec son air de vierge, en face du Tarasconnais, bon bourgeois, électeur paisible, tout disposé pourtant à finir ses jours auprès de cette adorable fille, dans ledit état de libre grâce, si elle n'y avait mis d'aussi meurtrières et abominables conditions.
Pendant qu'ils devisaient de ces choses extrêmement délicates, des champs, des lacs, des forêts, des montagnes se déroulaient devant eux et, toujours, à quelque tournant, à travers le frais tamis de cette perpétuelle ondée qui suivait le héros dans ses excursions, la Jungfrau dressait sa cime blanche comme pour aiguiser d'un remords la délicieuse promenade. On rentrait déjeuner, s'asseoir à l'immense table d'hôte où les Riz et les Pruneaux continuaient leurs hostilités silencieuses dont se désintéressait absolument Tartarin, assis près de Sonia, veillant à ce que Boris n'eût pas de fenêtre ouverte dans le dos, empressé, paternel, mettant à l'air toutes ses séductions d'homme du monde et ses qualités domestiques d'excellent lapin de choux.
Ensuite, on prenait le thé chez les Russes, dans le petit salon ouvert au rez-de-chaussée devant un bout de jardin, au bord de la promenade. Encore une heure exquise pour Tartarin, de causerie intime, à voix basse, pendant que Boris sommeillait sur un divan. L'eau chaude grésillait dans le samovar; une odeur de fleurs mouillées se glissait par l'entre-bâillure de la porte avec le reflet bleu des glycines qui l'encadraient. Un peu plus de soleil, de chaleur, et c'était le rêve du Tarasconnais réalisé, sa petite Russe installée là-bas, près de lui, soignant le jardinet du baobab.
Tout à coup, Sonia tressautait:
«Deux heures!… Et le courrier?
—On y va», disait le bon Tartarin; et rien qu'à l'accent de sa voix, au geste résolu et théâtral dont il boutonnait sa jaquette, empoignait sa canne, on eût deviné la gravité de cette démarche en apparence assez simple, aller à la poste restante chercher le courrier des Wassilief.
Très surveillés par l'autorité locale et la police russe, les nihilistes, les chefs surtout, sont tenus à de certaines précautions, comme de se faire adresser lettres et journaux bureau restant, et sur de simples initiales.
Depuis leur installation à Interlaken, Boris se traînant à peine, Tartarin, pour éviter à Sonia l'ennui d'une longue attente au guichet sous des regards curieux, s'était chargé à ses risques et périls de cette corvée quotidienne. La poste aux lettres n'est qu'à dix minutes de l'hôtel, dans une large et bruyante rue faisant suite à la promenade et bordée de cafés, de brasseries, de boutiques pour les étrangers, étalages d'alpenstocks, guêtres, courroies, lorgnettes, verres fumés, gourdes, sacs de voyage, qui semblaient là tout exprès pour faire honte à l'Alpiniste renégat. Des touristes défilaient en caravanes, chevaux, guides, mulets, voiles bleus, voiles verts, avec le brimbalement des cantines à l'amble des bêtes, les pics ferrés marquant le pas contre les cailloux; mais cette fête, toujours renouvelée, le laissait indifférent. Il ne sentait même pas la bise fraîche à goût de neige qui venait de la montagne par bouffées, uniquement attentif à dépister les espions qu'il supposait sur ses traces.
Le premier soldat d'avant garde, le tirailleur rasant les murs dans la ville ennemie, n'avance pas avec plus de méfiance que le Tarasconnais pendant ce court trajet de l'hôtel à la poste. An moindre coup de talon sonnant derrière les siens, il s'arrêtait attentivement devant les photographies étalées, feuilletait un livre anglais ou allemand pour obliger le policier à passer devant lui; ou bien il se retournait brusquement, dévisageait sous le nez, avec des yeux féroces, une grosse fille d'auberge allant aux provisions, ou quelque touriste inoffensif, vieux Pruneau de table d'hôte, qui descendait du trottoir, épouvanté, le prenant pour un fou.
A la hauteur du bureau dont les guichets ouvrent assez bizarrement même la rue, Tartarin passait et repassait, guettait les physionomies avant de s'approcher, puis s'élançait, fourrait sa tête, ses épaules, dans l'ouverture, chuchotait quelques mots indistinctement, qu'on lui faisait toujours répéter, ce qui le mettait au désespoir, et, possesseur enfin du mystérieux dépôt, rentrait à l'hôtel par un grand détour du côté des cuisines, la main crispée un fond de sa poche sur le paquet de lettres et de journaux, prêt à tout déchirer, à tout avaler à la moindre alerte.
Presque toujours Manilof et Bolibine attendaient les nouvelles chez leurs amis; ils ne logeaient pas à l'hôtel pour plus d'économie et de prudence. Bolibine avait trouvé de l'ouvrage dans une imprimerie, et Manilof, très habile ébéniste, travaillait pour des entrepreneurs. Le Tarasconnais ne les aimait pas; l'un le gênait par ses grimaces, ses airs narquois, l'autre le poursuivait de mines farouches. Puis ils prenaient trop de place dans le coeur de Sonia.
«C'est un héros!» disait-elle de Bolibine, et elle racontait que pendant trois ans il avait imprimé tout seul une feuille révolutionnaire en plein coeur de Pétersbourg. Trois ans sans descendre une fois, sans se montrer à une fenêtre, couchant dans un grand placard où la femme qui le logeait l'enfermait tous les soirs avec sa presse clandestine.
Et la vie de Manilof, pendant six mois, dans les sous-sols du Palais d'hiver, guettant l'occasion, dormant, la nuit, sur sa provision de dynamite, ce qui finissait par lui donner d'intolérables maux de tête, des troubles nerveux aggravés encore par l'angoisse perpétuelle, les brusques apparitions de la police avertie vaguement qu'il se tramait quelque chose et venant tout à coup surprendre les ouvriers employés au palais. A ses rares sorties, Manilof croisait sur la place de l'Amirauté un délégué du Comité révolutionnaire qui demandait tout bas en marchant:
«Est-ce fait?
—Non, rien encore…» disait l'autre sans remuer les lèvres. Enfin, un soir de février, à la même demande dans les mêmes termes, il répondait avec le plus grand calme:
«C'est fait…
Presque aussitôt un épouvantable fracas confirmait ses paroles et, toutes les lumières du palais s'éteignant brusquement, la place se trouvait plongée dans une obscurité complète que déchiraient des cris de douleur et d'épouvante, des sonneries de clairons, des galopades de soldats et de pompiers accourant avec des civières.
Et Sonia interrompant son récit:
«Est-ce horrible, tant de vies humaines sacrifiées, tant d'efforts, de courage, d'intelligence inutiles?… Non, non, mauvais moyens, ces tueries en masse… Celui qu'on vise échappe toujours… Le vrai procédé, le plus humain, serait d'aller au tsar comme vous alliez au lion, bien déterminé, bien armé, se poster à une fenêtre, une portière de voiture… et quand il passerait…
—Bé oui!… certaine_main_…» disait Tartarin embarrassé, feignant de ne pas saisir l'allusion, et tout de suite il se lançait dans quelque discussion philosophique, humanitaire, avec un des nombreux assistants. Car Bolibine et Manilof n'étaient pas les seuls visiteurs des Wassilief. Tous les jours se montraient des figures nouvelles: des jeunes gens, hommes ou femmes, aux tournures d'étudiants pauvres, d'institutrices exaltées, blondes et roses, avec le front têtu et le féroce enfantillage de Sonia; des illégaux, des exilés, quelques-uns même condamnés à mort, ce qui ne leur ôtait rien de leur expansion de jeunesse.
Ils riaient, causaient haut, et, la plupart parlant français, Tartarin se sentait vite à l'aise. Ils l'appelaient «l'oncle», devinaient en lui quelque chose d'enfantin, de naïf, qui leur plaisait. Peut-être abusait-il un peu de ses récits de chasse, relevant sa manche jusqu'au biceps pour montrer sur son bras la cicatrice d'un coup de griffe de panthère, ou faisant tâter sous sa barbe les trous qu'y avaient laissés les crocs d'un lion de l'Atlas, peut-être aussi se familiarisait-il un peu trop vite avec les gens, les appelant de leurs petits noms au bout de cinq minutes qu'on était ensemble:
«Écoutez, Dmitri… Vous me connaissez Fédor Ivanovitch…» Pas depuis bien longtemps, en tout cas; mais il leur allait tout de même par sa rondeur, son air aimable, confiant, si désireux de plaire. Ils lisaient des lettres devant lui, combinaient des plans, des mots de passe pour dérouter la police, tout un côté conspirateur dont s'amusait énormément l'imagination du Tarasconnais; et, bien qu'oppos par nature aux actes de violence, il ne pouvait parfois s'empêcher de discuter leurs projets homicides, approuvait, critiquait, donnait des conseils dictés par l'expérience d'un grand chef qui a marché sur le sentier de la guerre, habitué au maniement de toutes les armes, aux luttes corps à corps avec les grands fauves.
Un jour même qu'ils parlaient en sa présence de l'assassinat d'un policier poignardé par un nihiliste au théâtre, il leur démontra que le coup avait été mal porté et leur donna une leçon de couteau:
«Comme ceci,vé!de bas on haut. On ne risque pas de se blesser…
Et s'animant à sa propre mimique:
«Une supposition,té!que je tienne votre despote entrequatre-z'yeux, dans une chasse à l'ours. Il est là-bas où vous êtes,Fédor; moi, ici, près du guéridon, et chacun son couteau de chasse…A nous deux, monseigneur, il faut en découdre…
Campé au milieu du salon, ramassé sur ses jambes courtes pour mieux bondir, râlant comme un bûcheron ou un geindre, il leur mimait un vrai combat terminé par son cri de triomphe quand il eut enfoncé l'arme jusqu'à la garde, de bas en haut, coquin de sort! dans les entrailles de son adversaire.
«Voilà comme ça se joue, mes petits!
Mais quels remords ensuite, quelles terreurs, lorsque échappé au magnétisme de Sonia et de ses yeux bleus, à la griserie que dégageait ce bouquet de têtes folies, il se trouvait seul, en bonnet de nuit, devant ses réflexions et son verre d'eau sucrée de tous les soirs.
Différemment, de quoi se mêlait-il? Ce tsar n'était pas son tsar, en définitive, et toutes ces histoires ne le regardaient guère… Voyez-vous qu'un de ces jours il fut coffré, extradé, livré à l justice moscovite…Boufre!c'est qu'ils ne badinent pas, tous ces cosaques… Et dans l'obscurité de sa chambre d'hôtel, avec cette horrible faculté qu'augmentait la position horizontale, se développaient devant lui, comme sur un de ces «dépliants» qu'on lui donnait aux jours de l'an de son enfance, les supplices variés et formidables auxquels il était exposé: Tartarin, dans les mines de vert-de-gris, comme Boris, travaillant de l'eau jusqu'au ventre, le corps dévoré, empoisonné. Il s'échappe, se cache au milieu des forêts chargées de neige, poursuivi par les Tartares et les chiens dressés pour cette chasse à l'homme. Exténué de froid, de faim, il est repris et finalement pendu entre deux forçats, embrassé par un pope aux cheveux luisants, puant l'eau-de-vie et l'huile de phoque, pendant que là-bas, à Tarascon, dans le soleil, les fanfares d'un beau dimanche, la foule, l'ingrate et oublieuse foule, installe Costecalde rayonnant sur le fauteuil du P. C. A.
C'est dans l'angoisse d'un de ces mauvais rêves qu'il avait poussé son cri de détresse: «À moi, Bézuquet…» envoyé au pharmacien sa lettre confidentielle toute moite de la sueur du cauchemar. Mais il suffisait du petit bonjour de Sonia vers sa croisée pour l'ensorceler, le rejeter encore dans toutes les faiblesses de l'indécision.
Un soir, revenant du Kursaal à l'hôtel avec les Wassilief et Bolibine, après deux heures de musique exaltante, le malheureux oublia toute prudence, et le «Sonia, je vous aime», qu'il retenait depuis si longtemps, il le prononça en serrant le bras qui s'appuyait au sien. Elle ne s'émut pas, le fixa toute pâle sous le gaz du perron où ils s'arrêtaient: «Eh bien! méritez-moi…» dit-elle avec un joli sourire d'énigme, un sourire remontant sur les fines dents blanches. Tartarin allait répondre, s'engager par serment à quelque folie criminelle, quand le chasseur de l'hôtel s'avançant vers lui:
«Il y a du monde pour vous, là-haut… Des messieurs… on vous cherche.
—On me cherche!…Outre!… pourquoi faire?» Et le numéro 1 du dépliant lui apparut: Tartarin coffré, extradé… Certes, il avait peur, mais son attitude fut héroïque. Détaché vivement de Sonia «Fuyez, sauvez-vous…» lui dit-il d'une voix étouffée. Puis il monta, la tête droite, les yeux fiers, comme à l'échafaud, si ému cependant qu'il était obligé de se cramponner à la rampe…
En s'engageant dans le corridor, il aperçut des gens groupés au fond, devant sa porte, regardant par la serrure, cognant, appelant: «Hé! Tartarin…
Il fit deux pas, et la bouche sèche: «C'est moi que vous cherchez, messieurs?
—Té! pardi oui, mon président!…
Un petit vieux, alerte et sec, habillé de gris et qui semblait porter sur sa jaquette, son chapeau, ses guêtres, ses longues moustaches tombantes, toute la poussière du Tour de ville, sautait au cou du héros, frottait à ses joues satinées et douillettes le cuir desséch de l'ancien capitaine d'habillement.
«Bravida!… pas possible!… Excourbaniès aussi?… Et là-bas, qui est-ce?…
Un bêlement répondit: «Cher maî-aî-aître!…» et l'élève s'avança, cognant aux murs une espèce de longue canne à pêche empaquetée dans le haut, ficelée de papier gris et de toile cirée.
«Hé!vé!c'est Pascalon… Embrassons-nous, petitot… Mais qu'est-ce qu'il porte?… Débarrasse-toi donc!…
—Le papier… ôte le papier!…» soufflait le commandant. L'enfant roula l'enveloppe d'une main prompte, et l'étendard tarasconnais se déploya aux yeux de Tartarin anéanti.
Les délégués se découvrirent.
«Mon président—la voix de Bravida tremblait solennelle et rude—vous avez demandé la bannière, nous vous l'apportons, té!…
Le président arrondissait des yeux gros comme des pommes: «Moi, j'ai demandé?…
—Comment! vous n'avez pas demandé?
—Ah! si, parfaite_main_…» dit Tartarin subitement éclairé par le nom de Bézuquet. Il comprit tout, devina le reste, et, s'attendrissant devant l'ingénieux mensonge du pharmacien pour le rappeler au devoir et à l'honneur, il suffoquait, bégayait dans sa barbe courte: «Ah! mes enfants, que c'est bon! quel bien vous me faites…
—Vive le prési_dain!_…» glapit Pascalon, brandissant l'oriflamme. Le gong d'Excourbaniès retentit, fit rouler son cri de guerre. «Ha! ha! ha!fen dè brut…» jusque dans les caves de l'hôtel. Des portes s'ouvraient, des têtes curieuses se montraient à tous les étages, puis disparaissaient épouvantées devant cet étendard, ces hommes noirs et velus qui hurlaient des mots étranges, les bras en l'air. Jamais le pacifique hôtel Jungfrau n'avait subi pareil vacarme.
«Entrons chez moi,» fit Tartarin un peu gêné. Ils tâtonnaient dans la nuit de la chambre, cherchant des allumettes, quand un coup autoritaire frappé à la porte la fit s'ouvrir d'elle-même devant la face rogue, jaune et bouffie de l'hôtelier Meyer. Il allait entrer, mais s'arrêta devant cette ombre où luisaient des yeux terribles, et du seuil, les dents soirées sur son dur accent tudesque: «Tâchez de vous tenir tranquilles… ou je vous fais tous ramasser parlepolice…
Un grognement de buffle sortit de l'ombre à ce mot brutal de «ramasser». L'hôtelier recula d'un pas, mais jeta encore: «On sait qui vous êtes, allez! on a l'oeil sur vous, et moi je ne veux plus de monde comme ça dans ma maison.
—Monsieur Meyer, dit Tartarin doucement, poliment, mais très ferme… faites préparer ma note… Ces messieurs et moi nous partons demain matin pour la Jungfrau.
O sol natal, ô petite patrie dans la grande! rien que d'entendre l'accent tarasconnais frémissant avec l'air du pays aux plis d'azur de la bannière; voilà Tartarin délivré de l'amour et de ses pièges, rendu à ses amis, à sa mission, à la gloire.
Maintenant, zou!…
Le lendemain, ce fut charmant, cette route à pied d'Interlaken Grindelwald où l'on devait, en passant, prendre les guides pour la Petite Scheideck; charmante, cette marche triomphale du P. C. A. rentré dans ses houseaux et vêtements de campagne, s'appuyant d'un côté sur l'épaule maigrelette du commandant Bravida, de l'autre au bras robuste d'Excourbaniès, fiers tous les deux d'encadrer, de soutenir leur cher président, de porter son piolet, son sac, son alpenstock, tandis que, tantôt devant, tantôt derrière ou sur les flancs, gambadait comme un jeune chien le fanatique Pascalon, sa bannière dûment empaquetée et roulée pour éviter les scènes tumultueuses de la veille.
La gaieté de ses compagnons, le sentiment du devoir accompli, la Jungfrau toute blanche, là-bas dans le ciel comme une fumée, il n'en fallait pas moins pour faire oublier au héros ce qu'il laissait derrière lui, à tout jamais peut-être, et sans un adieu. Aux dernières maisons d'Interlaken, ses paupières se gonflèrent; et, tout en marchant, il s'épanchait à tour de rôle dans le sein d'Excourbaniès: «Écoutez, Spiridion», ou dans celui de Bravida: «Vous me connaissez, Placide…» Car, par une ironie de la nature, ce militaire indomptable s'appelait Placide, et Spiridion ce buffle peau rude, aux instincts matériels.
Malheureusement, la race tarasconnaise, plus galante que sentimentale, ne prend jamais les affaires de coeur au sérieux: «Qui perd une femme et quinze sous, c'est grand dommage de l'argent…» répondait le sentencieux Placide, et Spiridion pensait exactement comme lui; quant à l'innocent Pascalon, il avait des femmes une peur horrible et rougissait jusqu'aux oreilles lorsqu'on prononçait le nom de la Petite Scheideck devant lui, croyant qu'il s'agissait d'une personne légère dans ses moeurs. Le pauvre amoureux en fut réduit à garder ses confidences et se consola tout seul, ce qui est encore le plus sûr.
Quel chagrin d'ailleurs eût pu résister aux distractions de la route travers l'étroite, profonde et sombre vallée où ils s'engageaient le long d'une rivière sinueuse, toute blanche d'écume, grondant comme un tonnerre dans l'écho des sapinières qui l'encaissaient, en pente sur ses deux rives!
Les délégués tarasconnais, la tête en l'air, avançaient avec une sorte de terreur, d'admiration religieuse; ainsi les compagnons de Sindbad le marin, lorsqu'ils arrivèrent devant les palétuviers, les manguiers, toute la flore géante des côtes indiennes. Ne connaissant que leurs montagnettes pelées et pétrées, ils n'auraient jamais pensé qu'il pût y avoir tant d'arbres à la fois sur des montagnes si hautes.
«Et ce n'est rien, cela… vous verrez la Jungfrau!» disait le P. C. A., qui jouissait de leur émerveillement, se sentait grandir leurs yeux.
En même temps, pour égayer le décor, humaniser sa note imposante, des cavalcades les croisaient sur la route, de grands landaus à fond de train avec des voiles flottant aux portières, des têtes curieuses qui se penchaient pour regarder la délégation serrée autour de son chef, et, de distance en distance, les étalages de bibelots en bois sculpté, des fillettes plantées au bord du chemin, raides sous leurs chapeaux de paille à grands rubans, dans leurs jupes bigarrées, chantant des choeurs à trois voix en offrant des bouquets de framboises et d'edelweiss. Parfois, le cor des Alpes envoyait aux montagnes sa ritournelle mélancolique, enflée, répercutée dans les gorges et diminuée lentement à la façon d'un nuage qui fond en vapeur.
«C'est beau, on dirait les orgues…» murmurait Pascalon, les yeux mouillés, extasié comme un saint de vitrail. Excourbaniès hurlait sans se décourager et l'écho répétait à perte de son l'intonation tarasconnaise: «Ha!… ha!… ha!…fen dè brut.
Mais on se lasse après deux heures de marche dans le même décor, fût-il organisé, vert sur bleu, des glaciers dans le fond, et sonore comme une horloge à musique. Le fracas des torrents, les choeurs à la tierce, les marchands d'objets au couteau, les petites bouquetières, devinrent insupportables à nos gens, l'humidité surtout, cette buée au fond de cet entonnoir, ce sol mou, fleuri de plantes d'eau, où jamais le soleil n'a pénétré.
«Il y a de quoi prendre une pleurésie», disait Bravida, retroussant le collet de sa jaquette. Puis la fatigue s'en mêla, la faim, la mauvaise humeur. On ne trouvait pas d'auberge; et, pour s'être bourrés de framboises, Excourbaniès et Bravida commençaient à souffrir cruellement. Pascalon lui-même, cet ange chargé non seulement de la bannière, mais du piolet, du sac, de l'alpenstock dont les autres se débarrassaient lâchement sur lui, Pascalon avait perdu sa gaieté, ses vives gambades.
A un tournant de route, comme ils venaient de franchir la Lutschine sur un de ces ponts couvert qu'on trouve dans les pays de grande neige, une formidable sonnerie de cor les accueillit.
«Ah!vaï, assez!… assez!…» hurlait la délégation exaspérée.
L'homme, un géant, embusqué au bord de la route, lâcha l'énorme trompe en sapin descendant jusqu'à terre et terminée par une boîte percussion qui donnait à cet instrument préhistorique la sonorit d'une pièce d'artillerie.
«Demandez-lui donc s'il ne connaît pas une auberge?» dit le président à Excourbaniès qui, avec un énorme aplomb, et un tout petit dictionnaire de poche, prétendait servir d'interprète à la délégation, depuis qu'on était en Suisse allemande. Mais, avant qu'il eût tir son dictionnaire, le joueur de cor répondait en très bon français:
«Une auberge, messieurs?… mais parfaitement… le Chamois fidèle est tout près d'ici; permettez-moi de vous y conduire.
Et, chemin faisant, il leur apprit qu'il avait habité Paris pendant des années, commissionnaire au coin de la rue Vivienne.
«Encore un de la Compagnie, parbleu!» pensa Tartarin, laissant ses amis s'étonner. Le confrère de Bompard leur fut du reste fort utile, car, malgré l'enseigne en français, les gens du Chamois fidèle ne parlaient qu'un affreux patois allemand.
Bientôt la délégation tarasconnaise, autour d'une énorme omelette aux pommes de terre, recouvra la santé et la belle humeur, essentielle aux méridionaux comme le soleil à leur pays. On but sec, on mangea ferme. Après force toasts portés au président et à son ascension, Tartarin, que l'enseigne de l'auberge intriguait depuis son arrivée, demanda au joueur de cor, cassant une croûte dans un coin de la salle avec eux:
«Vous avez donc du chamois, par ici?… Je croyais qu'il n'en restait plus en Suisse.
L'homme cligna des yeux:
«Ce n'est pas qu'il y en ait beaucoup, mais on pourrait vous en faire voir tout de même.
—C'est lui en faire tirer, qu'il faudrait,vé… dit Pascalon plein d'enthousiasme… jamais le président n'a manqué son coup.
Tartarin regretta de n'avoir pas apporté sa carabine.
«Attendez donc, je vais parler au patron.
Il se trouva justement que le patron était un ancien chasseur de chamois; il offrit son fusil, sa poudre, ses chevrotines et même de servir de guide à ces messieurs vers un gîte qu'il connaissait.
«En avant, zou!» fit Tartarin, cédant à ses alpinistes heureux de faire briller l'adresse de leur chef. Un léger retard, après tout; et la Jungfrau ne perdait rien pour attendre!…
Sortis de l'auberge par derrière, ils n'eurent qu'à pousser la claire-voie du verger, guère plus grand qu'un jardinet de chef de gare, et se trouvèrent dans la montagne fendue de grandes crevasses rouillées entre les sapins et les ronces.
L'aubergiste avait pris l'avance et les Tarasconnais le voyaient déj très haut, agitant les bras, jetant des pierres, sans doute pour faire lever la bête. Ils eurent beaucoup de mal à le rejoindre par ces pentes rocailleuses et dures, surtout pour des personnes qui sortent de table et qui n'ont pas plus l'habitude de gravir que les bons alpinistes de Tarascon. Un air lourd, avec cela, une haleine orageuse qui roulait des nuages lentement le long des cimes, sur leur tête.
«Boufre!» geignait Bravida.
Excourbaniès grognait:
«Outre!
—Que vous me feriez dire…» ajoutait le doux et bêlant Pascalon.
Mais le guide leur ayant, d'un geste brusque, intimé l'ordre de se taire, de ne plus bouger: «On ne parle pas sous les armes,» dit Tartarin de Tarascon avec une sévérité dont chacun prit sa part, bien que le président seul fût armé. Ils restaient là debout, retenant leur souffle; tout à coup Pascalon cria:
«Vé!le chamois,vé…..
A cent mètres au-dessus d'eux, les cornes droites, la robe d'un fauve clair, les quatre pieds réunis au bord du rocher la jolie bête se découpait comme en bois travaillé, les regardant sans aucune crainte. Tartarin épaula méthodiquement selon son habitude; il allait tirer, le chamois disparut.
«C'est votre faute, dit le commandant à Pascalon… Vous avez sifflé… ça lui a fait peur.
—J'ai sifflé, moi?
—Alors, c'est Spiridion…..
—Ah, vaï! jamais de la vie.
On avait pourtant entendu un coup de sifflet strident, prolongé. Le président les mit tous d'accord en racontant que le chamois, l'approche de l'ennemi, pousse un signal aigu par les narines. Ce diable de Tartarin connaissait à fond cette chasse comme toutes les autres! Sur l'appel de leur guide, ils se mirent en route; mais la pente devenait de plus en plus raide, les roches plus escarpées, avec des fondrières à droite et à gauche. Tartarin tenait la tête, se retournant à chaque instant pour aider les délégués, leur tendre la main ou sa carabine. «La main, la main, si ça ne vous fait rien, demandait le bon Bravida qui avait très peur des armes chargées.
Nouveau signe du guide, nouvel arrêt de la délégation, le nez en l'air.
«Je viens de sentir une goutte!» murmura le commandant tout inquiet. En même temps, la foudre gronda et, plus forte que la foudre, la voix d'Excourbaniès: «A vous, Tartarin!» Le chamois venait de bondir tout près d'eux, franchissant le ravin comme une lueur dorée, trop vite pour que Tartarin pût épauler, pas assez pour les empêcher d'entendre le long sifflement de ses narines.
«J'en aurai raison, coquin de sort!» dit le président, mais les délégués protestèrent. Excourbaniès, subitement très aigre, lui demanda s'il avait juré de les exterminer.
«Cher maî…aî… aître…» bêla timidement Pascalon. «j'ai ouï dire que le chamois, lorsqu'on l'accule aux abîmes, se retourne contre le chasseur et devient dangereux.
—Ne l'acculons pas, alors!» fit Bravida terrible, la casquette en bataille.
Tartarin les appela poules mouillées. Et brusquement, tandis qu'ils se disputaient, ils disparurent les uns aux yeux des autres dans une épaisse nuée tiède qui sentait le soufre et à travers laquelle ils se cherchaient, s'appelaient.
«Hé! Tartarin.
—Êtes-vous là, Placide?
—Maî… aî… tre!
—Du sang-froid! du sang-froid!
Une vraie panique. Puis un coup de vent creva le nuage, l'emporta comme une voile arrachée flottant aux ronces, d'où sortit un éclair en zigzag avec un épouvantable coup de tonnerre sous les pieds des voyageurs. «Ma casquette!…» cria Spiridion décoiffé par la tempête, les cheveux tout droits crépitant d'étincelles électriques. Ils étaient en plein coeur de l'orage, dans la forge même de Vulcain. Bravida, le premier, s'enfuit à toute vitesse; le reste de la délégation s'élançait derrière lui, mais un cri du P. C. A. qui pensait à tout les retint:
«Malheureux… gare à la foudre!…
Du reste, en dehors du danger très réel qu'il leur signalait, on ne pouvait guère courir sur ces pentes abruptes, ravinées, transformées en torrents, en cascades, par toute l'eau du ciel qui tombait. Et le retour fut sinistre, à pas lents sous la folle radée, parmi les courts éclairs suivis d'explosions, avec des glissades, des chutes, des haltes forcées. Pascalon se signait, invoquait tout haut, comme Tarascon, «sainte Marthe et sainte Hélène, sainte Marie-Madeleine, pendant qu'Excourbaniès jurait: «Coquin de sort!» et que Bravida, l'arrière-garde, se retournait saisi d'inquiétude:
«Que diable est-ce qu'on entend derrière nous?… ça siffle, ça galope, puis ça s'arrête…» L'idée du chamois furieux, se jetant sur les chasseurs, ne lui sortait pas de l'esprit, à ce vieux guerrier. Tout bas, pour ne pas effrayer les autres, il fit part de ses craintes à Tartarin qui, bravement, prit sa place à l'arrière-garde et marcha la tête haute, trempé jusqu'aux os, avec la détermination muette que donne l'imminence d'un danger. Par exemple, rentré à l'auberge, lorsqu'il vit ses chers alpinistes à l'abri, en train de s'étriller, de s'essorer autour d'un énorme poêle en faïence, dans la chambre du premier étage où montait l'odeur du grog au vin commandé, le président s'écouta frissonner et déclara, très pâle: «Je crois bien que j'ai pris le mal…
«Prendre le mal!» expression de terroir sinistre dans son vague et sa brièveté, qui dit toutes les maladies, peste, choléra, vomito negro, les noires, les jaunes, les foudroyantes, dont se croit atteint le Tarasconnais à la moindre indisposition.
Tartarin avait pris le mal! Il n'était plus question de repartir, et la délégation ne demandait que le repos. Vite, on fit bassiner le lit, on pressa le vin chaud, et, dès le second verre, le président sentit par tout son corps douillet une chaleur, un picotis de bonne augure. Deux oreillers dans le dos, un «plumeau» sur les pieds, son passe-montagne serrant la tête, il éprouvait un bien-être délicieux écouter les rugissements de la tempête, dans la bonne odeur de sapin de cette pièce rustique aux murs en bois, aux petites vitres plombées, à regarder ses chers alpinistes pressés autour du lit, le verre en main, avec les tournures hétéroclites que donnaient à leurs types gaulois, sarrasins ou romains, les courtines, rideaux, tapis dont ils s'étaient affublés, tandis que leurs vêtements fumaient devant le poêle. S'oubliant lui-même, il les questionnait d'une voix dolente.
«Êtes-vous bien, Placide?… Spiridion, vous sembliez souffrir tout l'heure?…
Non, Spiridion ne souffrait plus; cela lui avait passé en voyant le président si malade. Bravida, qui accommodait la morale aux proverbes de son pays, ajouta cyniquement: «Mal de voisin réconforte et même guérit!…» Puis ils parlèrent de leur chasse, s'échauffant au souvenir de certains épisodes dangereux, ainsi quand la bête s'était retournée, furieuse; et sans complicité de mensonge, bien ingénument, ils fabriquaient déjà la fable qu'ils raconteraient au retour. Soudain, Pascalon descendu pour aller chercher une nouvelle tournée de grog, apparut tout effaré, un bras nu hors du rideau à fleurs bleues qu'il ramenait contre lui d'un geste pudique à la Polyeucte. Il fut plus d'une seconde sans pouvoir articuler tout bas, l'haleine courte: «Le chamois!…
—Eh bien, le chamois?…
—Il est en bas, à la cuisine… Il se chauffe!…
—Ah! vaï…
—Tu badines!…
—Si vous alliez voir, Placide?
Bravida hésitait. Excourbaniès descendit sur la pointe du pied, puis revint presque tout de suite, la figure bouleversée… De plus on plus fort!… le chamois buvait du vin chaud.
On lui devait bien cela, à la pauvre bête, après la course folle qu'elle avait fournie dans la montagne, tout le temps relancée ou rappelée par son maître qui, d'ordinaire, se contentait de la faire évoluer dans la salle pour montrer aux voyageurs comme elle était d'un facile dressage.
«C'est écrasant!» dit Bravida, n'essayant plus de comprendre, tandis que Tartarin enfonçait le passe-montagne en casque à mèche sur ses yeux pour cacher aux délégués la douce hilarité qui le gagnait en rencontrant à chaque étape, avec ses trucs et ses comparses, la Suisse rassurante de Bompard.
Grande affluence, ce matin-là, à l'hôtel Bellevue sur la Petite Scheideck. Malgré la pluie et les rafales, on avait dressé les tables dehors, à l'abri de la véranda, parmi tout un étalage d'alpenstocks, gourdes, longues-vues, coucous en bois sculpté, et les touristes pouvaient en déjeunant contempler, à gauche, à quelque deux mille mètres de profondeur, l'admirable vallée de Grindelwald; à droite, celle de Lauterbrunnen, et en face, à une portée de fusil, semblait-il, les pentes immaculées, grandioses, de la Jungfrau, ses névés, ses glaciers, toute cette blancheur réverbérée illuminant l'air alentour, faisant les verres encore plus transparents, les nappes encore plus blanches.
Mais, depuis un moment, l'attention générale se trouvait distraite par une caravane tapageuse et barbue qui venait d'arriver à cheval, mulet, à âne, même en chaise à porteurs, et se préparait à l'escalade par un déjeuner copieux, plein d'entrain, dont le vacarme contrastait avec les airs ennuyés, solennels, des Riz et Pruneaux très illustres réunis à la Scheideck: lord Chipendale, le sénateur belge et sa famille, le diplomate austro-hongrois, d'autres encore. On aurait pu croire que tous ces gens barbus attablés ensemble allaient tenter l'ascension, car ils s'occupaient à tour de rôle des préparatifs de départ, se levaient, se précipitaient pour aller faire des recommandations aux guides, inspecter les provisions, et, d'un bout de la terrasse à l'autre, ils s'interpellaient de cris terribles:
«Hé! Placide,véla terrine si elle est dans le sac!—N'oubliez pas la lampe à chalumeau, aumouains.
Au départ, seulement, on vit qu'il s'agissait d'une simple conduite, et que, de toute la caravane, un seul allait monter, mais quel un!
«Enfants, y sommes-nous?» dit le bon Tartarin d'une voix triomphante et joyeuse où ne semblait pas l'ombre d'une inquiétude pour les dangers possibles du voyage, son dernier doute sur le truquage de la Suisse s'étant dissipé le matin même devant les deux glaciers de Grindelwald, précédés chacun d'un guichet et d'un tourniquet avec cette inscription: «Entrée du glacier: un franc cinquante.
Il pouvait donc savourer sans regret ce départ en apothéose, la joie de se sentir regardé, envié, admiré par ces effrontées petites misses à coiffures étroites de jeunes garçons, qui se moquaient si gentiment de lui au Rigi-Kulm et, à cette heure, s'enthousiasmaient en comparant ce petit homme avec l'énorme montagne qu'il allait gravir. L'une faisait son portrait sur un album, celle ci tenait à honneur de toucher son alpenstock! «Tchimpègne!… Tchimpègne!…» s'écria tout à coup un long, funèbre Anglais au teint briqueté s'approchant le verre et la bouteille en mains. Puis, après avoir obligé le héros trinquer:
«Lord Chipendale, sir… Et vô?
—Tartarin de Tarascon.
—Oh! yes… Tartarine… Il était très joli nom pour un cheval… dit le lord, qui devait être quelque fort sportsman d'outre-Manche.
Le diplomate austro-hongrois vint aussi serrer la main de l'alpiniste entre ses mitaines, se souvenant vaguement de l'avoir entrevu quelque endroit: «Enchanté… enchanté!…» ânonna-t-il plusieurs fois, et ne sachant plus comment en sortir, il ajouta: «Compliments madame…» sa formule mondaine pour brusquer les présentations.
Mais les guides s'impatientaient, il fallait atteindre avant le soir la cabane du Club Alpin où l'on couche en première étape, il n'y avait pas une minute à perdre. Tartarin le comprit, salua d'un geste circulaire, sourit paternellement aux malicieuses misses, puis, d'une voix tonnante:
«Pascalon, la bannière!
Elle flotta, les méridionaux se découvrirent, car on aime le théâtre, à Tarascon; et sur le cri vingt fois répété: «Vive le président!… Vive Tartarin… Ah! Ah!…fen dè brut…» la colonne s'ébranla, les deux guides en tête, portant le sac, les provisions, des fagots de bois, puis Pascalon tenant l'oriflamme, enfin le P. C. A. et les délégués qui devaient raccompagner jusqu'au glacier du Guggi. Ainsi déployé en procession avec son claquement de drapeau sur ces fonds mouillés, ces crêtes dénudées ou neigeuses, le cortège évoquait vaguement le jour des morts à la campagne.
Tout à coup le commandement cria fort alarmé:
«Vé, les boeufs!
On voyait quelque bétail broutant l'herbe rase dans les ondulations de terrain. L'ancien militaire avait de ces animaux une peur nerveuse, insurmontable, et, comme on ne pouvait le laisser seul, la délégation dut s'arrêter. Pascalon transmit l'étendard à l'un des guides; puis, sur une dernière étreinte, des recommandations bien rapides, l'oeil aux vaches:
«Et adieu,qué!
—Pas d'imprudence aumouains…» ils se séparèrent. Quant proposer au président de monter avec lui, pas un n'y songea; c'était trop haut,boufre!A mesure qu'on approchait, cela grandissait encore, les abîmes se creusaient, les pics se hérissaient dans un blanc chaos que l'on eût dit infranchissable. Il valait mieux regarder l'ascension, de la Scheideck.
De sa vie, naturellement, le président du Club des Alpines n'avait mis les pieds sur un glacier. Rien de semblable dans les montagnettes de Tarascon embaumées et sèches comme un paquet de vétiver; et cependant les abords du Guggi lui donnaient une sensation de déjà vu, éveillaient le souvenir de chasses en Provence, tout au bout de la Camargue, vers la mer. C'était la même herbe toujours plus courte, grillée, comme roussie au feu. Ça et là des flaques d'eau, des infiltrations trahies de roseaux grêles, puis la moraine, comme une dune mobile de sable, de coquilles brisées, d'escarbilles, et, au bout, le glacier aux vagues bleu-vert, crêtées de blanc, moutonnantes comme des flots silencieux et figés. Le vent qui venait de là, sifflant et dur, avait aussi le mordant, la fraîcheur salubre des brises de mer.