«Non, merci…J'ai mes crampons…» fit Tartarin au guide lui offrant des chaussons de laine pour passer sur ses bottes… «Crampons Kennedy… perfectionnés… très commodes…» Il criait comme pour un sourd, afin de se mieux faire comprendre de Christian Inebnit, qui ne savait pas plus de français que son camarade Kaufmann; et en même temps, assis sur la moraine, il fixait par leurs courroies des espèces de socques ferrés de trois énormes et fortes pointes. Cent fois il les avait expérimentés, ces crampons Kennedy, manoeuvrés dans le jardin du baobab; néanmoins, l'effet fut inattendu. Sous le poids du héros, les pointes s'enfoncèrent dans la glace avec tant de force que toutes les tentatives pour les retirer furent vaines. Voilà Tartarin cloué au sol, suant, jurant, faisant des bras et de l'alpenstock une télégraphie désespérée, réduit enfin à rappeler ses guides qui s'en allaient devant, persuadés qu'ils avaient affaire à un alpiniste expérimenté.
Dans l'impossibilité de le déraciner, on défit les courroies, et les crampons abandonnés dans la glace, remplacés par une paire de chaussons tricotés, le président continua sa route, non sans beaucoup de peine et de fatigue. Inhabile à tenir son bâton, il y butait des jambes, le fer patinait, l'entraînait quand il s'appuyait trop fort; il essaya du piolet, plus dur encore à manoeuvrer, la houle du glacier s'accentuant à mesure, bousculant l'un par-dessus l'autre ses flots immobiles dans une apparence de tempête furieuse et pétrifiée.
Immobilité apparente, car des craquements sourds, de monstrueux borborygmes, d'énormes quartiers de glace se déplaçant avec lenteur comme des pièces truquées d'un décor indiquaient l'intérieur vie de toute cette masse figée, ses traîtrises d'élément: et sous les yeux de l'Alpiniste, au jeté de son pic, des crevasses se fendaient, des puits sans fond où les glaçons en débris roulaient indéfiniment. Le héros tomba à plusieurs reprises, une fois jusqu'à mi-corps, dans un de ces goulots verdâtres où ses larges épaules le retinrent au passage.
À le voir si maladroit et en même temps si tranquille et sûr de lui, riant, chantant, gesticulant comme tout à l'heure pendant le déjeuner, les guides s'imaginèrent que le champagne suisse l'avait impressionné. Pouvaient-ils supposer autre chose d'un président de Club Alpin, d'un ascensionniste renommé dont ses camarades ne parlaient qu'avec des «Ah!» et de grands gestes? L'ayant pris chacun sous un bras avec la fermeté respectueuse de policemen mettant en voiture un fils de famille éméché, ils tâchaient, à l'aide de monosyllabes et de gestes, d'éveiller sa raison aux dangers de la route, à la nécessité de gagner la cabane avant la nuit; le menaçaient des crevasses, du froid, des avalanches. Et, de la pointe de leurs piolets, ils lui montraient l'énorme accumulation des glaces, les névés en mur incliné devant eux jusqu'au zénith dans une réverbération aveuglante.
Mais le bon Tartarin se moquait bien de tout cela: «Ah! vaï, les crevasses… Ah! vaï, les avalanches…» et il pouffait de rire en clignant de l'oeil, leur envoyait des coups de coudes dans les côtes pour bien faire comprendre à ses guides qu'on ne l'abusait pas, qu'il était dans le secret de la comédie.
Les autres finissaient par s'égayer à l'entrain des chansons tarasconnaises, et, quand ils posaient une minute sur un bloc solide pour permettre au monsieur de reprendre haleine, ilsyodlaientà la mode suisse, mais pas bien fort, de crainte des avalanches, ni bien longtemps, car l'heure s'avançait. On sentait le soir proche, au froid plus vif et surtout à la décoloration singulière de toutes ces neiges, ces glaces, amoncelées, surplombantes, qui, même sous un ciel brumeux, gardent un irisement de lumière, mais, lorsque le jour s'éteint, remonté vers les cimes fuyantes, prennent des teintes livides, spectrales, de monde lunaire. Pâleur, congélation, silence, toute la mort. Et le bon Tartarin, si chaud, si vivant, commençait pourtant à perdre sa verve, quand un cri lointain d'oiseau, le rappel d'une «perdrix des neiges» sonnant dans cette désolation, fit passer devant ses yeux une campagne brûlée et, sous le couchant couleur de braise, des chasseurs tarasconnais s'épongeant le front, assis sur leurs carniers vides, dans l'ombre fine d'un olivier. Ce souvenir le réconforta.
En même temps, Kaufmann lui montrait au-dessus d'eux quelque chose ressemblant à un fagot de bois sur la neige. «Die Hutte.» C'était la cabane. Il semblait qu'on dût l'atteindre en quelques enjambées, mais il fallait encore une bonne demi-heure de marche. L'un des guides alla devant pour allumer le feu. La nuit descendait maintenant, la bise piquait sur le sol cadavérique; et Tartarin, ne se rendant plus bien compte des choses, fortement soutenu par le bras du montagnard, butait, bondissait, sans un fil sec sur la peau malgr l'abaissement de la température. Tout à coup une flamme jaillit quelques pas, portant une bonne odeur de soupe à l'oignon.
On arrivait.
Rien de plus rudimentaire que ces haltes établies dans la montagne par les soins du Club Alpin Suisse. Une seule pièce dont un plan de bois dur incliné, servant de lit, tient presque tout l'espace, n'en laissant que fort peu pour le fourneau et la table longue clouée au parquet comme les bancs qui l'entourent. Le couvert était déjà mis, trois bols, des cuillers d'étain, la lampe à chalumeau pour le café, deux conserves de Chicago ouvertes. Tartarin trouva le dîner délicieux bien que la soupe à l'oignon empestât la fumée et que la fameuse lampe à chalumeau brevetée, qui devait parfaire son litre de café en trois minutes, n'eût jamais voulu fonctionner.
Au dessert, il chanta: c'était sa seule façon de causer avec ses guides. Il chanta des airs de son pays:la Tarasque,les Filles d'Avignon. Les guides répondaient par des chansons locales on patois allemand: «Mi Vater isch en Appenzeller… aou, aou…» Braves gens aux traits durs et frustes, taillés en pleine roche, avec de la barbe dans les creux qui semblait de la mousse, de ces yeux clairs, habitués aux grand espaces comme en ont les matelots; et cette sensation de la mer et du large qu'il avait tout à l'heure en approchant du Guggi, Tartarin la retrouvait ici, en face de ces marins du glacier, dans cette cabane étroite, basse et fumeuse, vrai entrepont de navire, dans l'égouttement de la neige du toit qui fondait à la chaleur, et les grands coups de vent tombant en paquet d'eau, secouant tout, faisant craquer les planches, vaciller la flamme de la lampe, et s'arrêtant tout à coup sur un silence, énorme, monstrueux, de fin du monde.
On achevait de dîner, quand des pas lourds sur le sol opaque, des voix s'approchèrent. Des bourrades violentes, ébranlèrent la porte, Tartarin, très ému, regarda ses guides… Une attaque nocturne à ces hauteurs!… Les coups redoublèrent. «Qui va là?» fit le héros sautant sur son piolet; mais déjà la cabane était envahie par deux Yankees gigantesques masqués de toile blanche, les vêtements trempés de sueur et de neige, puis, derrière eux, des guides, des porteurs, toute une caravane qui venait de faire l'ascension de la Jungfrau.
«Soyez les bienvenus, milords,» dit le Tarasconnais avec un geste large et dispensateur dont les milords n'avaient nul besoin pour prendre leurs aises. En un tour de main, la table fut investie, le couvert enlevé, les bols et les cuillers passés à l'eau chaude pour servir aux arrivants, selon la règle établie en tous ces chalets alpins: les bottes des milords fumaient devant le poêle, pendant qu'eux-mêmes, déchaussés, les pieds enveloppés de paille, s'étalaient devant une nouvelle soupe à l'oignon.
Le père et le fils, ces Américains; deux géants roux, têtes de pionniers, dures et volontaires. L'un deux, le plus âgé, avait dans sa face boursouflée, hâlée, craquelée, des yeux dilatés, tout blancs; et bientôt, à son hésitation tâtonnante autour de la cuiller et du bol, aux soins que son fils prenait de lui, Tartarin comprit que c'était le fameux alpiniste aveugle dont on lui avait parlé à l'hôtel Bellevue et auquel il ne voulait pas croire, grimpeur fameux dans sa jeunesse qui malgré ses soixante ans et son infirmité, recommençait avec son fils toutes ses courses d'autrefois. Il avait déjà fait ainsi le Wetterhorn et la Jungfrau, comptait attaquer le Cervin et le Mont-Blanc, prétendant que l'air des cimes, cette aspiration froide goût de neige, lui causait une joie indicible, tout un rappel de sa vigueur passée.
«Différemment, demandait Tartarin à l'un des porteurs, car les Yankees n'étaient pas communicatifs et ne répondaient queyesetnotoutes ses avances… différemment, puisqu'il n'y voit pas, comment s'arrange-t-il aux passages dangereux?
—Oh! il a le pied montagnard, puis son fils est là qui le veille, lui place les talons… Le fait est qu'il s'en tire toujours sans accidents.
—D'autant que les accidents ne sont jamais bien terribles,qué? Après un sourire d'entente au porteur ahuri, le Tarasconnais, persuad de plus en plus que «tout ça c'était de la blague», s'allongea sur la planche, roulé dans sa couverture, le passe-montagne jusqu'aux yeux, et s'endormit, malgré la lumière, le train, la fumée des pipes et l'odeur de l'oignon…
«Mossié!…. Mossié!….
Un de ses guides le secouait pour le départ pendant que l'autre versait du café bouillant dans les bols. Il y eut quelques jurons, des grognements de dormeurs que Tartarin écrasait au passage pour gagner la table, puis la porte. Brusquement, il se trouva dehors, saisi de froid, ébloui par la réverbération féerique de la lune sur ces blanches nappes, ces cascades figées où l'ombre des pics, des aiguilles, des séracs, se découpait d'un noir intense. Ce n'était plus l'étincelant chaos de l'après-midi, ni le livide amoncellement des teintes grises du soir, mais une ville accidentée de ruelles sombres, de coulées mystérieuses, d'angles douteux entre des monuments de marbre et des ruines effritées, une ville morte avec de larges places désertes.
Deux heures! En marchant bien on serait là-haut pour midi. «Zou! dit le P. C. A. tout gaillard et s'élançant comme à l'assaut. Mais ses guides l'arrêtèrent: il fallait s'attacher pour ces passages périlleux.
«Ah!vaï, s'attacher?… Enfin, si ça vous amuse…
Christian Inebnit prit la tête, laissant trois mètres de corde entre lui et Tartarin qu'une même distance séparait du second guide charg des provisions et de la bannière. Le Tarasconnais se tenait mieux que la veille, et, vraiment, il fallait que sa conviction fût faite pour qu'il ne prît pas au sérieux les difficultés de la route,—si l'on peut appeler route la terrible arête de glace sur laquelle ils avançaient avec précaution, large de quelques centimètres et tellement glissante que le piolet de Christian devait y tailler des marches.
La ligne de l'arête étincelait entre deux profondeurs d'abîmes. Mais si vous croyez que Tartarin avait peur, pas plus! A peine le petit frisson à fleur de peau du franc-maçon novice auquel on fait subir les premières épreuves. Il se posait très exactement dans les trous creusés par le guide de tête, faisait tout ce qu'il lui voyait faire, aussi tranquille que dans le jardin du baobab lorsqu'il s'exerçait autour de la margelle, au grand effroi des poissons rouges. Un moment la crête devint si étroite qu'il fallut se mettre à califourchon, et, pendant qu'ils allaient lentement, s'aidant des mains, une formidable détonation retentit à droite, au-dessous d'eux, «Avalanche!» dit Inebnit, immobile tant que dura la répercussion des échos, nombreuse, grandiose à remplir le ciel, et terminée par un long roulement de foudre qui s'éloigne ou qui tombe en détonations perdues. Après, le silence s'étala de nouveau, couvrit tout comme un suaire.
L'arête franchie, ils s'engagèrent sur un névé de pente assez douce, mais d'une longueur interminable. Ils grimpaient depuis plus d'une heure, quand une mince ligne rose commença à marquer les cimes, là-haut, bien haut sur leurs têtes. C'était le matin qui s'annonçait. En bon Méridional ennemi de l'ombre, Tartarin entonnait son chant d'allégresse:
Grand souleu de la Provenço Gai compaire dou mistrau…[*]
[*] Grand soleil de la Provence,—Gai compère du mistral.
Une brusque secouée de la corde par devant et par derrière l'arrêta net au milieu de son couplet. «Chut!… chut!…» faisait Inebnit montrant du bout de son piolet la ligne menaçante des séracs gigantesques et tumultueux, aux assises branlantes, et dont la moindre secousse pouvait déterminer l'éboulement. Mais le Tarasconnais savait à quoi s'en tenir; ce n'est pas à lui qu'il fallait pousser de pareilles bourdes, et, d'une voix retentissante, il reprit:
Tu qu'escoulès la Duranço Commo un flot dè vin de Crau.[*]
[*] Toi qui siffles la Durance—Comme un coup de vin de Crau.
Les guides, voyant qu'ils n'auraient pas raison de l'enragé chanteur, firent un grand détour pour s'éloigner des séracs et, bientôt, furent arrêtés par une énorme crevasse qu'éclairait en profondeur, sur les parois d'un vert glauque, le furtif et premier rayon du jour. Ce qu'on appelle un «pont de neige» la surmontait, si mince, si fragile, qu'au premier pas il s'éboula dans un tourbillon de poussière blanche, entraînant le premier guide et Tartarin suspendus à la corde que Rodolphe Kaufmann, le guide d'arrière, se trouvait seul à soutenir, cramponné de toute sa vigueur de montagnard à son piolet profondément enfoncé dans la glace. Mais s'il pouvait retenir les deux hommes sur le gouffre, la force lui manquait pour les en retirer, et il restait accroupi, les dents serrées, les muscles tendus, trop loin de la crevasse pour voir ce qui s'y passait.
D'abord abasourdi par la chute, aveuglé de neige, Tartarin s'était agité une minute des bras et des jambes en d'inconscientes détentes, comme un pantin détraqué, puis, redressé au moyen de la corde, il pendait sur l'abîme, le nez à cette paroi de glace que lissait son haleine, dans la posture d'un plombier en train de ressouder des tuyaux de descente. Il voyait au-dessus de lui pâlir le ciel, s'effacer les dernières étoiles, au-dessous s'approfondir le gouffre en d'opaques ténèbres d'où montait un souffle froid.
Tout de même, le premier étourdissement passé, il retrouva son aplomb, sa belle humeur.
«Eh! là-haut, père Kaufmann, ne nous laissez pas moisir ici,qué! il y a des courants d'air, et puis cette sacrée corde nous coupe les reins.
Kaufmann n'aurait su répondre; desserrer les dents, c'eût été perdre sa force. Mais Inebnit criait du fond:
«Mossié!.., Mossié!… piolet….» car le sien s'était perdu dans la chute, et le lourd instrument passé des mains de Tartarin dans celles du guide, difficilement à cause de la distance qui séparait les deux pendus, le montagnard s'en servit pour entailler la glace devant lui d'encoches où cramponner ses pieds et ses mains.
Le poids de la corde ainsi affaibli de moitié, Rodolphe Kaufmann, avec une vigueur calculée, des précautions infinies, commença à tirer vers lui le président dont la casquette tarasconnaise parut enfin au bord de la crevasse. Inebnit reprit pied à son tour, et les deux montagnards se retrouvèrent avec l'effusion aux paroles courtes qui suit les grands dangers chez ces gens d'élocution difficile; ils étaient émus, tout tremblants de l'effort, Tartarin dut leur passer sa gourde de kirsch pour raffermir leurs jambes. Lui paraissait dispos et calme, et tout en se secouant, battant la semelle en mesure, il fredonnait au nez des guides ébahis.
«Brav… brav… Franzose…» disait Kaufmann lui tapant sur l'épaule; et Tartarin avec son beau rire:
«Farceur, je savais bien qu'il n'y avait pas de danger…
De mémoire de guide, on n'avait vu un alpiniste pareil.
Ils se remirent en route, grimpant à pic une sorte de mur de glace gigantesque de six à huit cents mètres où l'on creusait les degrés mesure, ce qui prenait beaucoup de temps. L'homme de Tarascon commençait à se sentir à bout de forces sous le brillant soleil que réverbérait toute la blancheur du paysage, d'autant plus fatigante pour ses yeux qu'il avait laissé ses lunettes dans le gouffre. Bientôt une affreuse défaillance le saisit, ce mal des montagnes qui produit les mêmes effets que le mal de mer. Éreinté, la tête vide, les jambes molles, il manquait les pas et ses guides durent l'empoigner, chacun d'un côté, comme la veille, le soutenant, le hissant jusqu'en haut du mur de glace. Alors cent mètres à peine les séparaient du sommet de la Jungfrau; mais, quoique la neige se fit dure et résistante, le chemin plus facile, cette dernière étape leur prit un temps interminable, la fatigue et la suffocation du P. C. A. augmentant toujours.
Tout à coup les montagnards le lâchèrent et, agitant leurs chapeaux, se mirent àyodleravec transport. On était arrivé. Ce point dans l'espace immaculé, cette crête blanche un peu arrondie, c'était le but, et pour le bon Tartarin la fin de la torpeur somnambulique dans laquelle il vaguait depuis une heure.
«Scheideck! Scheideck!» criaient les guides lui montrant tout en bas, bien loin, sur un plateau de verdure émergeant des brumes de la vallée, l'hôtel Bellevue guère plus gros qu'un dé à jouer.
De là jusque vers eux s'étalait un panorama admirable, une montée de champs de neige dorés, orangés par le soleil, ou d'un bleu profond et froid, un amoncellement de glaces bizarrement structurées en tours, en flèches, en aiguilles, arêtes, bosses gigantesques, à croire que dormait dessous le mastodonte ou le mégathérium disparus. Toutes les teintes du prisme s'y jouaient, s'y rejoignaient dans le lit de vastes glaciers roulant leurs cascades immobiles, croisées avec d'autres petits torrents figés dont l'ardeur du soleil liquéfiait les surfaces plus brillantes et plus unies. Mais à la grande hauteur, cet étincellement se calmait, une lumière flottait, écliptique et froide, qui faisait frissonner Tartarin autant que la sensation de silence et de solitude de tout ce blanc désert aux replis mystérieux.
Un peu de fumée, de sourdes détonations montèrent de l'hôtel. On les avait vus, on tirait le canon en leur honneur, et la pensée qu'on le regardait, que ses alpinistes étaient là, les misses, Riz et Pruneaux illustres, avec leurs lorgnettes braquées, rappela Tartarin à la grandeur de sa mission. Il t'arracha des mains du guide, ô bannière tarasconnaise, te fit flotter deux ou trois fois; puis, enfonçant son piolet dans la neige, s'assit sur le fer de la pioche, bannière au poing, superbe, face au public. Et, sans qu'il s'en aperçût, par une de ces répercussions spectrales fréquentes aux cimes, pris entre le soleil et les brumes qui s'élevaient derrière lui, un Tartarin gigantesque se dessina dans le ciel, élargi et trapu, la barbe hérissée hors du passe-montagne, pareil à un de ces dieux Scandinaves que la légende se figure trônant au milieu des nuages.
À la suite de l'ascension, le nez de Tartarin pela, bourgeonna, ses joues se craquelèrent. Il resta chambré pendant cinq jours à l'hôtel Bellevue. Cinq jours de compresses, de pommades, dont il trompait la fadeur gluante et l'ennui en faisant des parties de quadrette avec les délégués ou leur dictant un long récit détaillé, circonstancié, de son expédition, pour être lu en séance, au Club des Alpines, et publi dans le Forum; puis, lorsque la courbature générale eut disparu et qu'il ne resta plus sur le noble visage du P. C. A. que quelques ampoules, escarres, gerçures, avec une belle teinte de poterie étrusque, la délégation et son président se remirent en route pour Tarascon, via Genève.
Passons sur les épisodes du voyage, l'effarement que jeta la bande méridionale dans les wagons étroits, les paquebots, les tables d'hôte, par ses chants, ses cris, son affectuosité débordante, et sa bannière, et ses alpenstocks; car depuis l'ascension du P. C. A., ils s'étaient tous munis de ces bâtons de montagne, où les noms d'escalades célèbres s'enroulent, marqués au feu, en vers de mirlitons.
Montreux!
Ici, les délégués, sur la proposition du maître, décidaient de faire halte un ou deux jours pour visiter les bords fameux du Léman, Chillon surtout, et son cachot légendaire dans lequel languit le grand patriote Bonnivard et qu'ont illustré Byron et Delacroix.
Au fond, Tartarin se souciait fort peu de Bonnivard, son aventure avec Guillaume Tell l'ayant éclairé sur les légendes suisses; mais passant à Interlaken, il avait appris que Sonia venait de partir pour Montreux avec son frère dont l'état s'aggravait, et cette invention d'un pèlerinage historique lui servait de prétexte pour revoir la jeune fille et, qui sait, la décider peut-être à le suivre à Tarascon.
Bien entendu, ses compagnons croyaient de la meilleure foi du monde qu'ils venaient rendre hommage au grand citoyen genevois dont le P. C. A. leur avait raconté l'histoire; même, avec leur goût pour les manifestations théâtrales, sitôt débarqués à Montreux, ils auraient voulu se mettre en file, déployer la bannière et marcher sur Chillon aux cris mille fois répétés de «Vive Bonnivard!» Le président fut obligé de les calmer. «Déjeunons d'abord, nous verrons ensuite…» Et ils emplirent l'omnibus d'une pension Müller quelconque, stationné, ainsi que beaucoup d'autres, autour du ponton de débarquement.
«Véle gendarme, comme il nous regarde!» dit Pascalon, montant le dernier avec la bannière toujours très mal commode à installer. Et Bravida inquiet: «C'est vrai… Qu'est-ce qu'il nous veut, ce gendarme, de nous examiner comme ça?…
—Il m'a reconnu, pardi!» fit le bon Tartarin modestement; et il souriait de loin au soldat de la police vaudoise dont la longue capote bleue se tournait avec obstination vers l'omnibus filant entre les peupliers du rivage.
Il y avait marché, ce matin-là, à Montreux. Des rangées de petites boutiques en plein vent le long du lac, étalages de fruits, de légumes, de dentelles à bon marché et de ces bijouteries claires, chaînes, plaques, agrafes, dont s'ornent les costumes des Suissesses comme de neige travaillée ou de glace en perles. A cela se mêlait le train du petit port où s'entrechoquait toute une flottille de canots de plaisance aux couleurs vives, le transbordement des sacs et des tonneaux débarqués des grandes brigantines aux voiles en antennes, les rauques sifflements, les cloches des paquebots, et le mouvement des cafés, des brasseries, des fleuristes, des brocanteurs qui bordent le quai. Un coup de soleil là-dessus, on aurait pu se croire à la marine de quelque station méditerranéenne, entre Menton et Bordighera. Mais le soleil manquait, et les Tarasconnais regardaient ce joli pays travers une buée d'eau qui montait du lac bleu, grimpait les rampes, les petites rues caillouteuses, rejoignait au-dessus des maisons en étage d'autres nuages noirs amoncelés entre les sombres verdures de la montagne, chargés de pluie à en crever. «Coquin de sort! Je ne suis pas lacustre, dit Spiridion Excourbaniès essuyant la vitre pour regarder les perspectives de glaciers, de vapeurs blanches fermant l'horizon en face…
—Moi non plus, soupira Pascalon… ce brouillard, cette eau morte… ça me donne envie de pleurer.
Bravida se plaignait aussi, craignant pour sa goutte sciatique.
Tartarin les reprit sévèrement. N'était-ce donc rien que raconter au retour qu'ils avaient vu le cachot de Bonnivard, inscrit leurs noms sur des murailles historiques à côté des signatures de Rousseau, de Byron, Victor Hugo, George Sand, Eugène Sue. Tout à coup, au milieu de sa tirade, le président s'interrompit, changea de couleur… Il venait de voir passer une petite toque sur des cheveux blonds en torsade… Sans même arrêter l'omnibus ralenti par la montée, il s'élança, criant: «Rendez-vous à l'hôtel…» aux alpinistes stupéfaits.
«Sonia!… Sonia!…
Il craignait de ne pouvoir la rejoindre, tant elle se pressait, sa fine silhouette en ombre sur le murtin de la route. Elle se retourna, l'attendit: «Ah! c'est vous…» Et sitôt le serrement de mains, elle se remit à marcher. Il prit le pas à côté d'elle, essoufflé, s'excusant de l'avoir quittée d'une façon si brusque… l'arrivée de ses amis… la nécessité de l'ascension dont sa figure portait encore les traces… Elle l'écoutait sans rien dire, sans le regarder, pressant le pas, l'oeil fixe et tendu. De profil, elle lui semblait pâlie, les traits déveloutés de leur candeur enfantine, avec quelque chose de dur, de résolu, qui, jusqu'ici, n'avait existé que dans sa voix, sa volonté impérieuse; mais toujours sa grâce juvénile, sa chevelure en or frisé.
«Et Boris, comment va-t-il?» demanda Tartarin un peu gêné par ce silence, cette froideur qui le gagnait. «Boris?…» Elle tressaillit: «Ah! oui, c'est vrai, vous ne savez pas… Eh bien! venez, venez…
Ils suivaient une ruelle de campagne bordée de vignes en pente jusqu'au lac, et de villas, de jardins sablés, élégants, les terrasses chargées de vigne vierge, fleuries de roses, de pétunias et de myrtes en caisses. De loin en loin ils croisaient quelque visage étranger, aux traits creusés, au regard morne, la démarche lente et malade, comme on en rencontre à Menton, à Monaco; seulement, là-bas, la lumière dévore tout, absorbe tout, tandis que sous ce ciel nuageux et bas, la souffrance se voyait mieux, comme les fleurs paraissaient plus fraîches.
«Entrez…» dit Sonia poussant la grille sous un fronton de maçonnerie blanche marqué de caractères russes en lettres d'or.
Tartarin ne comprit pas d'abord où il se trouvait. Un petit jardin aux allées soignées, cailloutées, plein de rosiers grimpants jetés entre des arbres verts, de grands bouquets de roses jaunes et blanches remplissant l'espace étroit de leur arôme et de leur lumière. Dans ces guirlandes, cette floraison merveilleuse, quelques dalles debout ou couchées, avec des dates, des noms, celui-ci tout neuf incrusté sur la pierre:
«Boris de Wassilief, 22 ans.
Il était là depuis quelques jours, mort presque aussitôt leur arrivée à Montreux; et, dans ce cimetière des étrangers, il retrouvait un peu la patrie parmi les Russes, Polonais, Suédois enterrés sous les fleurs, poitrinaires des pays froids qu'on expédie dans cette Nice du Nord, parce que le soleil du Midi serait trop violent pour eux et la transition trop brusque.
Ils restèrent un moment immobiles et muets, devant cette blancheur de la dalle neuve sur le noir de la terre fraîchement retournée; la jeune fille, la tête inclinée, respirait les roses foisonnantes, y calmant ses yeux rougis.
«Pauvre petite!…» dit Tartarin ému, et, prenant dans ses fortes mains rudes le bout des doigts de Sonia: «Et vous, maintenant, qu'allez-vous devenir?
Elle le regarda bien en face avec des yeux brillants et secs où ne tremblait plus une larme:
«Moi, je pars dans une heure.
—Vous partez?
—Bolidine est déjà à Pétersbourg… Manilof m'attend pour passer la frontière… je rentre dans la fournaise. On entendra parler de nous.» Tout bas, elle ajouta avec un demi-sourire, plantant son regard bleu dans celui de Tartarin qui fuyait, se dérobait: «Qui m'aime me suive!
Ah!vaï, la suivre. Cette exaltée lui faisait bien trop peur! puis ce décor funèbre avait refroidi son amour. Il s'agissait cependant de ne pas fuir comme un pleutre. Et, la main sur le coeur, en un geste d'Abencérage, le héros commença: «Vous me connaissez, Sonia…
Elle ne voulut pas en savoir davantage.
«Bavard! …» fit-elle avec un haussement d'épaules. Et elle s'en alla, droite et fière, entre les buissons de roses, sans se retourner une fois… Bavard! …pas un mot de plus, mais l'intonation était si méprisante que le bon Tartarin en rougit jusque sous sa barbe et s'assura qu'ils étaient bien seuls dans le jardin, que personne n'avait entendu.
Chez notre Tarasconnais, heureusement, les impressions ne duraient guère. Cinq minutes après, il remontait les terrasses de Montreux d'un pas allègre, en quête de la pension Müller où ses alpinistes devaient l'attendre pour déjeuner, et toute sa personne respirait un vrai soulagement, la joie d'en avoir fini avec cette liaison dangereuse. En marchant, il soulignait d'énergiques hochements de tête les éloquentes explications que Sonia n'avait pas voulu entendre et qu'il se donnait à lui-même mentalement:Bé, oui, certainement le despotisme… Il ne disait pas non… mais passer de l'idée l'action,boufre!… Et puis, en voilà un métier de tirer sur les despotes! Mais si tous les peuples opprimés s'adressaient à lui, comme les Arabes à Bombonnel lorsqu'une panthère rôde autour du douar, il n'y pourrait jamais suffire,allons!
Une voiture de louage venant à fond de train coupa brusquement son monologue. Il n'eut que le temps de sauter sur le trottoir. «Prends donc garde, animal!» Mais son cri de colère se changea aussitôt en exclamations stupéfaites: «Quès aco!… Bou-diou!.. Pas possible!…» Je vous donne en mille de deviner ce qu'il venait de voir dans ce vieux landeau. La délégation, la délégation au grand complet. Bravida, Pascalon, Excourbaniès, empilés sur la banquette du fond, pâles, défaits, égarés, sortant d'une lutte, et deux gendarmes en face, le mousqueton au poing. Tous ces profils, immobiles et muets dans le cadre étroit de la portière, tenaient du mauvais rêve; et debout, cloué comme jadis sur la glace par ses crampons Kennedy, Tartarin regardait fuir au galop ce carrosse fantastique derrière lequel s'acharnait une volée d'écoliers sortant de classe, leurs cartables sur le dos, lorsque quelqu'un cria à ses oreilles: «Et de quatre!…» En même temps, empoigné, garrotté, ligotté on le hissait son tour dans un «locati» avec des gendarmes, dont un officier armé de sa latte gigantesque qu'il tenait toute droite entre ses jambes, la poignée touchant le haut de la voiture.
Tartarin voulait parler, s'expliquer. Évidemment il devait y avoir quelque méprise… Il dit son nom, sa patrie, se réclama de son consul, d'un marchand de miel suisse nommé Ichener qu'il avait connu en foire de Beaucaire. Puis, devant le mutisme persistant de ses gardes, il crut à un nouveau truc de la féerie de Bompard, et s'adressant à l'officier d'un air malin: «C'est pour rire,qué!… ah!vaï, farceur, je sais bien que c'est pour rire.
—Pas un mot, ou je vous bâillonne…» dit l'officier roulant des yeux terribles, à croire qu'il allait passer le prisonnier au fil de sa latte.
L'autre se tint coi, ne bougea plus, regardant se dérouler à la portière des bouts de lacs, de hautes montagnes d'un vert humide, des hôtels aux toitures variées, aux enseignes dorées visibles d'une lieue, et, sur les pentes, comme au Rigi, un va-et-vient de hottes et de bourriches; comme au Rigi encore, un petit chemin de fer cocasse, un dangereux jouet mécanique qui se cramponnait à pic jusqu'à Glion, et, pour compléter la ressemblance avec «Regina montium», une pluie rayante et battante, un échange d'eau et de brouillards du ciel au Léman et du Léman au ciel, les nuages touchant les vagues.
La voiture roula sur un pont-levis entre des petites boutiques de chamoiseries, canifs, tire-boutons, peignes de poche, franchit une poterne basse et s'arrêta dans la cour d'un vieux donjon, mangée d'herbe, flanquée de tours rondes à poivrières, à moucharabis noirs soutenus par des poutrelles. Où était-il? Tartarin le comprit en entendant l'officier de gendarmerie discuter avec le concierge du château, un gros homme en bonnet grec agitant un trousseau de clefs rouillées. «Au secret, au secret… mais je n'ai plus de place, les autres ont tout pris… A moins de le mettre dans le cachot de Bonnivard?
—Mettez-le dans le cachot de Bonnivard, c'est bien assez bon pour lui…» commanda le capitaine, et il fut fait comme il avait dit.
Ce château de Chillon, dont le P. C. A. ne cessait de parler depuis deux jours à ses chers alpinistes, et dans lequel, par une ironie de la destinée, il se trouvait brusquement incarcéré sans savoir pourquoi, est un des monuments historiques les plus visités de toute la Suisse. Après avoir servi de résidence d'été aux comtes de Savoie, puis de prison d'Etat, de dépôt d'armes et de munitions, il n'est plus aujourd'hui qu'un prétexte à excursion, comme le Rigi-Kulm ou la Tellsplatte. On y a laissé cependant un poste de gendarmerie et un «violon» pour les ivrognes et les mauvais garçons du pays; mais ils sont si rares, dans ce paisible canton de Vaud, que le violon est toujours vide et que le concierge y renferme sa provision de bois pour l'hiver. Aussi l'arrivée de tous ces prisonniers l'avait mis de fort méchante humeur, l'idée surtout qu'il n'allait plus pouvoir faire visiter le célèbre cachot, à cette époque de l'année le plus sérieux profit de la place.
Furieux, il montrait la route à Tartarin, qui suivait, sans le courage de la moindre résistance. Quelques marches branlantes, un corridor moisi, sentant la cave, une porte épaisse comme un mur, avec des gonds énormes, et ils se trouvèrent dans un vaste souterrain voûté, au sol battu, aux lourds piliers romains où restent scellés des anneaux de fer enchaînant jadis les prisonniers d'Etat. Un demi-jour tombait avec le tremblotement, le miroitement du lac à travers d'étroites meurtrières qui ne laissaient voir qu'un peu de ciel.
«Vous voilà chez vous, dit le geôlier… Surtout, n'allez pas dans le fond, il y a les oubliettes!
Tartarin recula épouvanté:
«Les oubliettes,Boudiou!…
—Qu'est-ce que vous voulez, mon garçon!… On m'a commandé de vous mettre dans le cachot de Bonnivard… Je vous mets dans le cachot de Bonnivard… Maintenant, si vous avez des moyens, on pourra vous fournir quelques douceurs, par exemple une couverture et un matelas pour la nuit.
—D'abord, à manger!» dit Tartarin, à qui, fort heureusement, on n'avait pas ôté sa bourse.
Le concierge revint avec un pain frais, de la bière, un cervelas, dévorés avidement par le nouveau prisonnier de Chillon, à jeun depuis la veille, creusé de fatigues et d'émotions. Pendant qu'il mangeait sur son banc de pierre dans la lueur du soupirail, le geôlier l'examinait d'un oeil bonasse.
«Ma foi, dit-il, je ne sais pas ce que vous avez fait ni pourquoi l'on vous traite si sévèrement…
—Eh! coquin de sort, moi non plus, je ne sais rien, fit Tartarin la bouche pleine.
—Ce qu'il y a de sûr, c'est que vous n'avez pas l'air d'un mauvais homme, et, certainement, vous ne voudriez pas empêcher un pauvre père de famille de gagner sa vie, n'est ce pas?… Eh ben, voilà!… J'ai là-haut toute une société venue pour visiter le cachot de Bonnivard… Si vous vouliez me promettre de vous tenir tranquille, de ne pas essayer de vous sauver…
Le bon Tartarin s'y engagea par serment, et cinq minutes après, il voyait son cachot envahi par ses anciennes connaissances du Rigi-Kulm et de la Tellsplatte, l'âne bâté Schwanthaler, l'ineptissimus Astier-Réhu, le membre du Jockey-Club avec sa nièce (hum! hum!…), tous les voyageurs du circulaire Cook. Honteux, craignant d'être reconnu, le malheureux se dissimulait derrière les piliers, reculant, se dérobant à mesure qu'approchait le groupe des touristes précédés du concierge et de son boniment débité d'une voix dolente:
«C'est ici que l'infortuné Bonnivard…
Ils avançaient lentement, retardés par les discussions des deux savants toujours en querelle, prêts à se sauter dessus agitant l'un son pliant, l'autre son sac de voyage, en des attitudes fantastiques que le demi-jour des soupiraux allongeait sur les voûtes.
A force de reculer, Tartarin se trouva tout près du trou des oubliettes, un puits noir, ouvert au ras du sol, soufflant l'haleine des siècles passés, marécageuse et glaciale. Effrayé, il s'arrêta, se pelotonna dans un coin, sa casquette sur les yeux; mais le salpêtre humide des murailles l'impressionnait; et tout à coup un formidable éternuement, qui fit reculer les touristes, les avertissait de sa présence.
«Tiens, Bonnivard…» s'écria l'effrontée petite Parisienne coiffée d'un chapeau Directoire, que le monsieur du Jockey-Club faisait passer pour sa nièce.
Le Tarasconnais ne se laissa pas démonter.
«C'est vraiment très gentil,vé, ces oubliettes!,..» dit-il du ton le plus naturel du monde, comme s'il était en train, lui aussi, de visiter le cachot par plaisir, et il se mêla aux autres voyageurs qui souriaient en reconnaissant l'alpiniste du Rigi-Kulm, le boute-en-train du fameux bal.
«Hé! mossié… ballir, dantsir!…
La silhouette falote de la petite fée Schwanthaler se dressait devant lui, prête à partir pour une contredanse. Vraiment, il avait bien envie de danser! Alors, ne sachant comment se débarrasser de l'enrag petit bout de femme, il lui offrit le bras, lui montra fort galamment son cachot, l'anneau où se rivait la chaîne du captif, la trace appuyée de ses pas sur les dalles autour du même pilier; et jamais, l'entendre parler avec tant d'aisance, la bonne dame ne se serait doutée que celui qui la promenait était aussi prisonnier d'Etat, une victime de l'injustice et de la méchanceté des hommes. Terrible, par exemple, fut le départ, quand l'infortuné Bonnivard, ayant reconduit sa danseuse jusqu'à la porte, prit congé avec un sourire d'homme du monde: «Non, merci,vé… Je reste encore un petit moment. Là-dessus il salua, et le geôlier, qui le guettait, ferma et verrouilla la porte à la stupéfaction de tous.
Quel affront! Il en suait d'angoisse, le malheureux, en écoutant les exclamations des touristes qui s'éloignaient. Par bonheur, ce supplice ne se renouvela plus de la journée. Pas de visiteurs à cause du mauvais temps. Un vent terrible sous les vieux ais, des plaintes montant des oubliettes comme des victimes mal enterrées, et le clapotis du lac, criblé de pluie, battant les murailles au ras des soupiraux d'où les éclaboussures jaillissaient jusque sur le captif. Par intervalles, la cloche d'un vapeur, le claquement de ses roues scandant les réflexions du pauvre Tartarin, pendant que le soir descendait gris et morne dans le cachot qui semblait s'agrandir.
Comment s'expliquer cette arrestation, son emprisonnement dans ce lieu sinistre? Costecalde, peut-être… une manoeuvre électorale de la dernière heure?… Ou, encore, la police russe avertie de ses paroles imprudentes, de sa liaison avec Sonia, et demandant l'extradition? Mais alors, pourquoi arrêter les délégués?… Que pouvait-on reprocher à ces infortunés dont il se représentait l'effarement, le désespoir, quoiqu'ils ne fussent pas comme lui dans le cachot de Bonnivard, sous ces voûtes aux pierres serrées, traversées l'approche de la nuit d'un passage de rats énormes, de cancrelats, de silencieuses araignées aux pattes frôleuses et difformes.
Voyez pourtant ce que peut une bonne conscience! Malgré les rats, le froid, les araignées, le grand Tartarin trouva dans l'horreur de la prison d'Etat, hantée d'ombres martyres, le sommeil rude et sonore, bouche ouverte et poings fermés, qu'il avait dormi entré les cieux et les abîmes dans la cabane du Club Alpin. Il croyait rêver encore, au matin, en entendant son geôlier:
«Levez-vous, le préfet du district est là… Il vient vous interroger…» L'homme ajouta avec un certain respect: «Pour que le préfet se soit dérangé… Il faut que vous soyez un fameux scélérat.
Scélérat! non, mais on peut le paraître après une nuit de cachot humide et poussiéreux, sans avoir eu le temps d'une toilette, même sommaire. Et dans l'ancienne écurie du château, transformée en gendarmerie, garnie de mousquetons en râtelier sur le crépissage des murs, quand Tartarin—après un coup d'oeil rassurant à ses alpinistes assis entre les gendarmes—apparaît devant le préfet du district, il a le sentiment de sa mauvaise tenue en face de ce magistrat correct et noir, la barbe soignée, et qui l'interpelle sévèrement:
«Vous vous appelez Manilof, n'est-ce pas?… sujet russe… incendiaire à Pétersbourg… réfugié et assassin en Suisse.
—Mais jamais de la vie… C'est une erreur, une méprise…
—Taisez-vous, ou je vous bâillonne…» interrompt le capitaine.
Le préfet correct reprend: «D'ailleurs, pour couper court à toutes vos dénégations… Connaissez-vous cette corde?
Sa corde, coquin de sort! Sa corde tissée de fer, fabriquée en Avignon. Il baisse la tête, à la stupeur des délégués, et dit: «Je la connais.
—Avec cette corde, un homme a été pendu dans le canton d'Unterwald…
Tartarin frémissant jure qu'il n'y est pour rien.
«Nous allons bien voir!» Et l'on introduit le ténor italien, le policier que les nihilistes avaient accroché à la branche d'un chêne au Brünig, mais que des bûcherons ont sauvé miraculeusement.
Le mouchard regarde Tartarin: «Ce n'est pas lui!» les délégués: «Ni ceux-là non plus… On s'est trompé.
Le préfet, furieux, à Tartarin: «Mais, alors, qu'est-ce que vous faites ici?
—C'est ce que je me demande,vé!…» répond le président avec l'aplomb de l'innocence.
Après une courte explication, les alpinistes de Tarascon, rendus à la liberté, s'éloignent du château de Chillon dont nul n'a ressenti plus fort qu'eux la mélancolie oppressante et romantique. Ils s'arrêtent la pension Müller pour prendre les bagages, la bannière, payer le déjeuner de la veille qu'ils n'ont pas eu le temps de manger, puis filent vers Genève par le train. Il pleut. A travers les vitres ruisselantes se lisent des noms de stations d'aristocratique villégiature, Clarens, Vevey, Lausanne; les chalets rouges, les jardinets d'arbustes rares passent sous un voile humide où s'égouttent les branches, les clochetons des toits, les terrasses des hôtels.
Installés dans un petit coin du long wagon suisse, deux banquettes se faisant face, les alpinistes ont la mine défaite et déconfite. Bravida, très aigre, se plaint de douleurs et, tout le temps, demande à Tartarin avec une ironie féroce: «Ehbé!vous l'avez vu, le cachot de Bonnivard… Vous vouliez tant le voir… Je crois que vous l'avez vu,qué?» Excourbaniès, aphone, pour la première fois, regarde piteusement le lac qui les escorte aux portières: «En voilà de l'eau,Boudiou!… après ça, je ne prends plus de bain de ma vie…
Abruti d'une épouvante qui dure encore, Pascalon, la bannière entre ses jambes, se dissimule derrière, regardant à droite et à gauche comme un lièvre, crainte qu'on le rattrape… Et Tartarin?… Oh! lui, toujours digne et calme, il se délecte en lisant des journaux du Midi, un paquet de journaux expédiée à la pension Müller et qui, tous, reproduisent d'après le Forum le récit de son ascension, celui qu'il a dicté, mais agrandi, enjolivé d'éloges mirifiques. Tout à coup le héros pousse un cri, un cri formidable qui roule jusqu'au bout du wagon. Tous les voyageurs se sont dressés; on croit à un tamponnement. Simplement un entrefilet du Forum que Tartarin lit ses alpinistes… «Écoutez ça:Le bruit court que le V. P. C. A. Costecalde, à peine remis de la jaunisse qui l'alitait depuis quelques jours, va partir pour l'ascension du Mont-Blanc monter encore plus haut que Tartarin… Ah! le bandit… il veut tuer l'effet de ma Jungfrau… Eh bien! attends un peu, je vais te la souffler, ta montagne… Chamonix est à quelques heures de Genève, je ferai le Mont-Blanc avant lui! En êtes-vous, mes enfants?
Bravida proteste.Outre!il en a assez, des aventures. «Assez et plus qu'assez…» hurle Excourbaniès tout bas, de sa voix morte.
«Et toi, Pascalon?… demande doucement Tartarin.
L'élève bêle sans oser lever les yeux:
«Maî-aî-aître…» Celui-là aussi le reniait.
«C'est bien, dit le héros solennel et fâché, je partirai seul, j'aurai tout l'honneur…Zou!rendez-moi la bannière…
Le clocher de Chamonix sonnait neuf heures dans un soir frissonnant de bise et de pluie froides; toutes les rues noires les maisons éteintes, sauf de place en place la façade et les cours des hôtels où le gaz veillait, faisant les alentours encore plus sombres dans le vague reflet de la neige des montagnes, d'un blanc de planète sur la nuit du ciel.
A l'hôtel Baltet, un des meilleurs et des plus fréquentés du village alpin, les nombreux voyageurs et pensionnaires ayant disparu peu a peu, harassés des excursions du jour, il ne restait au grand salon qu'un pasteur anglais jouant aux dames silencieusement avec son épouse, tandis que ses innombrables demoiselles en tabliers écrus bavettes s'activaient à copier des convocations au prochain service évangélique, et qu'assis devant la cheminée où brûlait un bon feu de bûches, un jeune Suédois, creusé, décoloré, regardait la flamme d'un air morne, en buvant des grogs au kirsch et à l'eau de seltz. De temps en temps un touriste attardé traversait le salon, guêtres trempées, caoutchouc ruisselant, allait à un grand baromètre pendu sur la muraille, le tapotait, interrogeait le mercure pour le temps du lendemain et s'allait coucher consterné. Pas un mot, pas d'autres manifestations de vie que le pétillement du feu, le grésil aux vitres et le roulement colère de l'Arve sous les arches de son pont de bois, à quelques mètres de l'hôtel.
Tout à coup le salon s'ouvrit, un portier galonné d'argent entra chargé de valises, de couvertures, avec quatre alpinistes grelottants, saisis par le subit passage de la nuit et du froid à la chaude lumière.
«Bondiou!Quel temps…
—A manger,zou!
—Bassinez les lits,qué!
Ils parlaient tous ensemble du fond de leur cache-nez, passe-montagne, casquettes à oreilles, et l'on ne savait auquel entendre, quand un petit gros qu'ils appelaient leprésidainleur imposa silence en criant plus fort qu'eux.
«D'abord le livre des étrangers!» commanda-t-il; et le feuilletant d'une main gourde, il lisait à haute voix les noms des voyageurs qui, depuis huit jours, avaient traversé l'hôtel: «Docteur Schwanthaler et madame… Encore!… Astier-Réhu, de l'Académie française…» Il en déchiffra deux ou trois pages, pâlissant quand il croyait voir un nom ressemblant à celui qu'il cherchait; puis, à la fin, le livre jeté sur la table avec un rire de triomphe, le petit homme fit une gambade gamine, extraordinaire pour son corps replet: «Il n'y est pas,vé!il n'est pas venu… C'est bien ici pas moins qu'il devait descendre. Enfoncé Costecalde…lagadigadeou!…vite à la soupe, mes enfants!…» Et le bon Tartarin, ayant salué les dames, marcha vers la salle à manger, suivi de la délégation affamée et tumultueuse.
Eh oui! la délégation, tous, Bravida lui-même… Est-ce que c'était possible, allons!… Qu'aurait-on dit, là-bas, en les voyant revenir sans Tartarin? Chacun d'eux le sentait bien. Et au moment de se séparer, en gare de Genève, le buffet fut témoin d'une scène pathétique, pleurs, embrassades, adieux déchirants à la bannière, l'issue desquels adieux tout le monde s'empilait dans le landau que le P. C. A. venait de fréter pour Chamonix. Superbe route qu'ils firent les yeux fermés, pelotonnés dans leurs couvertures, remplissant la voiture de ronflements sonores, sans se préoccuper du merveilleux paysage qui, depuis Sallanches, se déroulait sous la pluie: gouffres, forêts, cascades écumantes, et, selon les mouvements de la vallée, tour à tour visible ou fuyante, la cime du Mont-Blanc au-dessus des nuées. Fatigués de ce genre dé beautés naturelles, nos Tarasconnais ne songeaient qu'à réparer la mauvaise nuit passée sous les verrous de Chillon. Et, maintenant encore, au bout de la longue salle à manger déserte de l'hôtel Baltet, pendant qu'on leur servait un potage réchauffé et les reliefs de la table d'hôte, ils mangeaient gloutonnement, sans parler, préoccupés surtout d'aller vite au lit. Subitement, Spiridion Excourbaniès, qui avalait comme un somnambule, sortit de son assiette et, flairant l'air autour de lui: «Outre!ça sent l'ail!…
—C'est vrai, que ça le sent…» dit Bravida. Et tous, ragaillardis par ce rappel de la patrie, ce fumet des plats nationaux que Tartarin n'avait plus respiré depuis longtemps, ils se retournaient sur leurs chaises avec une anxiété gourmande. Cela venait du fond de la salle, d'une petite pièce où mangeait à part un voyageur, personnage d'importance sans doute, car à tout moment la barrette du chef se montrait au guichet ouvrant sur la cuisine, pour passer à la fille de service des petits plats couverts qu'elle portait dans cette direction.
«Quelqu'un du Midi, bien sûr,» murmura le doux Pascalon; et le président, devenu blême à l'idée de Costecalde, commanda:
«Allez donc voir, Spiridion…vous nous le saurez à dire…
Un formidable éclat de rire partit du retrait où le brave gong venait d'entrer, sur l'ordre de son chef, et d'où il ramenait par la main un long diable au grand nez, les yeux farceurs, la serviette au menton, comme le cheval gastronome:
«Vé!Bompard…
—Te!l'imposteur…
—Hé! adieu, Gonzague… Commentteva!
—Différemment, messieurs, je suis bien le vôtre…» dit le courrier serrant toutes les mains et s'asseyant à la table des Tarasconnais pour partager avec eux un plat de cèpes à l'ail préparé par la mère Baltet, laquelle, ainsi que son mari, avait horreur de la cuisine de table d'hôte.
Était-ce le fricot national ou bien la joie de retrouver unpays, ce délicieux Bompard à l'imagination inépuisable? Immédiatement la fatigue et l'envie de dormir s'envolèrent, on déboucha du Champagne et, la moustache toute barbouillée de mousse, ils riaient, poussaient des cris, gesticulaient, s'étreignaient à la taille, pleins d'effusion.
«Je ne vous quitte plus, vé! disait Bompard… Mes Péruviens sont partis… Je suis libre…
—Libre!… Alors, demain, vous faites le Mont-Blanc avec moi?
—Ah! vous faites le Mont-Blancdemeïn?répondit Bompard sans enthousiasme.
—Oui, je le souffle à Costecalde… Quand il viendra,uit!…Plus de Mont-Blanc… Vous en êtes,qué, Gonzague?
—J'en suis… J'en suis… moyennant que le temps le veuille…C'est que la montée n'est pas toujours commode dans cette saison.
—Ah!vaï!pas commode…» fit le bon Tartarin frisant ses petits yeux par un rire d'augure que Bompard, du reste, ne parut pas comprendre.
«Passons toujours prendre le café au salon… Nous consulterons le père Baltet. Il s'y connaît, lui, l'ancien guide qui a fait vingt-sept fois l'ascension.
Les délégués eurent un cri:
«Vingt-sept fois!Boufre!
—Bompard exagère toujours…» dit le P. C. A, sévèrement avec une pointe d'envie.
Au salon, il trouvèrent la famille du pasteur toujours penchée sur les lettres de convocation, le père et la mère sommeillant devant leur partie de dames, et le long Suédois remuant son grog à l'eau de seltz du même geste découragé. Mais l'invasion des alpinistes tarasconnais, allumés par le champagne, donna, comme on pense, quelques distractions aux jeunes convocatrices. Jamais ces charmantes personnes n'avaient vu prendre le café avec tant de mimiques et de roulements d'yeux.
«Du sucre, Tartarin?
—Mais non, commandant… Vous savez bien… Depuis l'Afrique!…
—C'est vrai, pardon… Té! voilà M. Baltet!
—Mettez-vous là,qué, monsieur Baltet.
—Vive M. Baltet!…ah! ah!…fen dè brut.
Entouré, pressé par tous ces gens qu'il n'avait jamais vus de sa vie, le père Baltet souriait d'un air tranquille. Robuste Savoyard, haut et large, le dos rond, la marche lente, sa face épaisse et rasée s'égayait de deux yeux finauds encore jeunes, contrastant avec sa calvitie, causée par un coup de froid à l'aube dans les neiges.
«Ces messieurs désirent faire le Mont-Blanc?» dit-il, jaugeant les Tarasconnais d'un regard à la fois humble et ironique. Tartarin allait répondre, Bompard se jeta devant lui:
«N'est-ce pas que la saison est bien avancée?
—Mais non, répondit l'ancien guide… Voici un monsieur suédois qui montera demain, et j'attends, à la fin de la semaine, deux messieurs américains pour monter aussi. Il y en a même un qui est aveugle.
—Je sais. Je l'ai rencontré au Guggi.
—Ah! monsieur est allé au Guggi?
—Il y a huit jours, en faisant la Jungfrau…
Il y eut un frémissement parmi les convocatrices évangéliques, toutes les plumes en arrêt, les têtes levées du côté de Tartarin qui, pour ces Anglaises, déterminées grimpeuses, expertes à tous les sports, prenait une autorité considérable. Il était monté à la Jungfrau!
«Une belle étape! dit le père Baltet considérant le P. C. A. avec étonnement, tandis que Pascalon, intimidé par les dames, rougissant et bégayant, murmurait:
«Maî-aî-tre, racontez-leur donc le… le… chose… la crevasse…
Le président sourit: «Enfant!…» et, tout de même, il commença le récit de sa chute; d'abord d'un air détaché, indifférent, puis avec des mouvements effarés, des gigotements au bout de la corde, sur l'abîme, des appels de mains tendues. Ces demoiselles frémissaient, le dévoraient de ces yeux froids des Anglaises, ces yeux qui s'ouvrent en rond.
Dans le silence qui suivit s'éleva la voix de Bompard:
«Au Chimborazo, pour franchir les crevasses, nous ne nous attachions jamais.
Les délégués se regardèrent. Comme tarasconnade, celui-là les dépassait tous. «Oh!de ceBompard, pas moins…» murmura Pascalon avec une admiration ingénue.
Mais le père Baltet, prenant le Chimborazo au sérieux, protesta contre cet usage de ne pas s'attacher; selon lui, pas d'ascension possible sur les glaces sans une corde, une bonne corde en chanvre de Manille. Au moins, si l'un glisse, les autres le retiennent.
«Moyennant que la corde ne casse pas, monsieur Baltet,» dit Tartarin rappelant la catastrophe du mont Cervin.
Mais l'hôtelier, pesant les mots:
«Ce n'est pas la corde qui a cassé, au Cervin… C'est le guide d'arrière qui l'a coupée d'un coup de pioche…
Comme Tartarin s'indignait:
«Faites excuse, monsieur, le guide était dans son droit… Il a compris l'impossibilité de retenir les autres et s'est détaché d'eux pour sauver sa vie, celle de son fils et du voyageur qu'ils accompagnaient… Sans sa détermination, il y aurait eu sept victimes au lieu de quatre.
Alors, une discussion commença. Tartarin trouvait que s'attacher à la file, c'était comme un engagement d'honneur de vivre ou de mourir ensemble; et s'exaltant, très monté par la présence des dames, il appuyait son dire sur des faits, des êtres présents. «Ainsi, demain,té, en m'attachant avec Bompard, ce n'est pas une simple précaution que je prendrai, c'est un serment devant Dieu et devant les hommes de n'être qu'un avec mon compagnon et de mourir plutôt que de rentrer sans lui, coquin de sort!
—J'accepte le serment pour moi comme pour vous, Tarta_réïn_…» criaBompard de l'autre côté du guéridon.
Minute émouvante!
Le pasteur, électrisé, se leva et vint infliger au héros une poignée de main en coup de pompe, bien anglaise. Sa femme l'imita, puis toutes ses demoiselles, continuant leshake handsavec une vigueur faire monter l'eau à un cinquième étage. Les délégués, je dois le dire, se montraient moins enthousiastes.
«Ehbé!moi, dit Bravida, je suis de l'avis de M. Baltet. Dans ses affaires-là, chacun y va pour sa peau, pardi! et je comprends très bien le coup de piolet…
—Vous m'étonnez, Placide», fit Tartarin sévèrement. Et tout bas, entre cuir et chair: «Tenez-vous donc, malheureux; l'Angleterre nous regarde…
Le vieux brave qui, décidément, gardait un fond d'aigreur depuis l'excursion de Chillon, eut un geste signifiant: «Je m'en moque un peu, de l'Angleterre…» et peut-être se fût-il attiré quelque verte semonce du président irrité de tant de cynisme, quand le jeune homme aux airs navrés, repu de grog et de tristesse, mit son mauvais français dans la conversation. Il trouvait, lui aussi, que le guide avait eu raison de trancher la corde: délivrer de l'existence quatre malheureux encore jeunes, c'est-à-dire condamnés à vivre un certain temps, les rendre d'un geste au repos, au néant, quelle action noble et généreuse!
Tartarin se récria:
«Comment, jeune homme! à votre âge, parler de la vie avec ce détachement, cette colère… Qu'est-ce qu'elle vous a donc fait?
—Rien, elle m'ennuie…» Il étudiait la philosophie à Christiania, et, gagné aux idées de Schopenhauer, de Hartmann, trouvait l'existence sombre, inepte, chaotique. Tout près du suicide, il avait fermé ses livres à la prière de ses parents et s'était mis à voyager, butant partout contre le même ennui, la sombre misère du monde. Tartarin et ses amis lui semblaient les seuls êtres contents de vivre qu'il eût encore rencontrés.
Le bon P. C. A. se mit à rire: «C'est la race qui veut ça, jeune homme. Nous sommes tous les mêmes à Tarascon. Le pays du bon Dieu. Du matin au soir, on rit, on chante, et le reste du temps on danse la farandole… comme ceci…té!» Il se mit à battre un entrechat avec une grâce, une légèreté de gros hanneton déployant ses ailes.
Mais les délégués n'avaient pas les nerfs d'acier, l'entrain infatigable de leur chef. Excourbaniès grognait: «Le présidain s'emballe… nous sommes là jusqu'à minuit.
Bravida se levant, furieux: «Allons nous coucher,vé!Je n'en puis plus de ma sciatique…» Tartarin consentit, songeant à l'ascension du lendemain; et les Tarasconnais montèrent, le bougeoir en main, le large escalier de granit conduisant aux chambres, tandis que le père Baltet allait s'occuper des provisions, retenir des mulets et des guides.
«Té!il neige…
Ce fut le premier mot du bon Tartarin à son réveil en voyant les vitres couvertes de givre et la chambre inondée d'un reflet blanc; mais lorsqu'il accrocha son petit miroir à barbe à l'espagnolette, il comprit son erreur et que le Mont-Blanc, étincelant en face de lui sous un soleil splendide, faisait toute cette clarté. Il ouvrit sa fenêtre à la brise du glacier, piquante et réconfortante, qui lui apportait toutes les sonnailles en marche des troupeaux derrière les longs mugissements de trompe des bergers. Quelque chose de fort, de pastoral, remplissait l'atmosphère, qu'il n'avait pas respiré en Suisse.
En bas, un rassemblement de guides, de porteurs, l'attendait; le Suédois déjà hissé sur sa bête, et, mêlée aux curieux qui formaient le cercle, la famille du pasteur, toutes ces alertes demoiselles coiffées en matin, venues pour donner encore «shake hands» au héros qui avait hanté leurs rêves.
«Un temps superbe! dépêchez-vous!…» criait l'hôtelier dont le crâne luisait au soleil comme un galet. Mais Tartarin eut beau se presser, ce n'était pas une mince besogne d'arracher au sommeil les délégués qui devaient l'accompagner jusqu'à la Pierre-Pointue, où finit le chemin de mulet. Ni prières ni raisonnements ne purent décider le commandant à sauter du lit; son bonnet de coton jusqu'aux oreilles, le nez contre le mur, aux objurgations du président il se contentait de répondre par un cynique proverbe tarasconnais: «Qui a bon renom de se lever le matin peut dormir jusqu'à midi…» Quant à Bompard, il répétait tout le temps: «Ahvaï!le Mont-Blanc!… quelle blague…» et ne se leva que sur l'ordre formel du P. C. A.
Enfin la caravane se mit en route et traversa les petites rues de Chamonix dans un appareil fort imposant: Pascalon sur le mulet de tête, la bannière déployée, et le dernier de la file, grave comme un mandarin parmi les guides et les porteurs groupés des deux côtés de sa mule, le bon Tartarin, plus extraordinairement alpiniste que jamais, avec une paire de lunettes neuves aux verres bombés et fumés et sa fameuse corde fabriquée en Avignon, on sait à quel prix reconquise.
Très regardé, presque autant que la bannière, il jubilait sous son masque important, s'amusait du pittoresque de ces rues du village savoyard si différent du village suisse trop propre, trop vernissé, sentant le joujou neuf, le chalet de bazar, du contraste de ces masures à peine sorties de terre où l'étable tient toute la place, côté des grands hôtels somptueux de cinq étages dont les enseignes rutilantes détonnaient comme la casquette galonnée d'un portier, l'habit noir et les escarpins d'un maître d'hôtel au milieu des coiffes savoyardes, des vestes de futaine, des feutres de charbonniers à larges ailes. Sur la place, des landaus dételés, des berlines de voyage à côté de charrettes de fumier; un troupeau de porcs flânant au soleil devant le bureau de poste d'où sortait un Anglais en chapeau de toile blanche, avec un paquet de lettres et un numéro duTimesqu'il lisait en marchant avant d'ouvrir sa correspondance. La cavalcade des Tarasconnais traversait tout cela, accompagnée par le piétinement des mulets, le cri de guerre d'Excourbaniès à qui le soleil rendait l'usage de son gong, le carillon pastoral étagé sur les pentes voisines et le fracas de la rivière en torrent jailli du glacier, toute blanche, étincelante comme si elle charriait du soleil et de la neige.
A la sortie du village, Bompard rapprocha sa mule de celle du président et lui dit, roulant des yeux extraordinaires: «Tartar_éïn_, il faut que je vous parle…
—Tout à l'heure…» dit le P. C. A. engagé dans une discussion philosophique avec le jeune Suédois, dont il essayait de combattre le noir pessimisme par le merveilleux spectacle qui les entourait, ces pâturages aux grandes zones d'ombre et de lumière, ces forêts d'un vert sombre crêtées de la blancheur des névés éblouissants.
Après deux tentatives pour se rapprocher de Tartarin, Bompard y renonça de force. L'Arve franchie sur un petit pont, la caravane venait de s'engager dans un de ces étroits chemins en lacet au milieu des sapins, où les mulets, un par un, découpent de leurs sabots fantasques toutes les sinuosités des abîmes, et nos Tarasconnais n'avaient pas assez de leur attention pour se maintenir en équilibre l'aide desAllons… doucemain… Outre…dont ils retenaient leurs bêtes.
Au chalet de la Pierre-Pointue, dans lequel Pascalon et Excourbaniès devaient attendre le retour des ascensionnistes, Tartarin, très occup de commander le déjeuner, de veiller à l'installation des porteurs et des guides, fit encore la sourde oreille aux chuchotements de Bompard. Mais—chose étrange et qu'on ne remarqua que plus tard—malgré le beau temps, le bon vin, cette atmosphère épurée à deux mille mètres au-dessus de la mer, le déjeuner fut mélancolique. Pendant qu'ils entendaient les guides rire et s'égayer à côté, la table des Tarasconnais restait silencieuse, livrée seulement aux bruits du service, tintements des verres, de la grosse vaisselle et des couverts sur le bois blanc. Était-ce la présence de ce Suédois morose ou l'inquiétude visible de Gonzague, ou encore quelque pressentiment, la bande se mit en marche, triste comme un bataillon sans musique, vers le glacier des Bossons où la véritable ascension commençait.
En posant le pied sur la glace, Tartarin ne put s'empêcher de sourire au souvenir du Guggi et de ses crampons perfectionnés. Quelle différence entre le néophyte qu'il était alors et l'alpiniste de premier ordre qu'il se sentait devenu! Solide sur ses lourdes bottes que le portier de l'hôtel lui avait ferrées le matin même de quatre gros clous, expert à se servir de son piolet, c'est à peine s'il eut besoin de la main d'un de ses guides, moins pour le soutenir que pour lui montrer le chemin. Les lunettes fumées atténuaient la réverbération du glacier qu'une récente avalanche poudrait de neige fraîche, où des petits lacs d'un vert glauque s'ouvraient ça et là, glissants et traîtres; et très calme, assuré par expérience qu'il n'y avait pas le moindre danger, Tartarin marchait le long des crevasses aux parois chatoyantes et lisses, s'approfondissant à l'infini, passait au milieu des séracs avec l'unique préoccupation de tenir pied à l'étudiant suédois, intrépide marcheur, dont les longues guêtres boucles d'argent s'allongeaient minces et sèches et de la même détente à côté de son alpenstock qui semblait une troisième jambe. Et leur discussion philosophique continuant en dépit des difficultés de la route, on entendait sur l'espace gelé, sonore comme la largeur d'une rivière, une bonne grosse voix familière et essoufflée: «Vous me connaissez, Otto…
Bompard, pendant ce temps, subissait mille mésaventures. Fermement convaincu encore le matin que Tartarin n'irait jamais jusqu'au bout de sa vantardise et ne ferait pas plus le Mont-Blanc qu'il n'avait fait la Jungfrau, le malheureux courrier s'était vêtu comme à l'ordinaire, sans clouter ses bottes ni même utiliser sa fameuse invention pour ferrer les pieds des militaires, sans alpenstock non plus, les montagnards du Chimborazo ne s'en servant pas. Seulement armé de la badine qui allait bien avec son chapeau à ganse bleue et son ulster, l'approche du glacier le terrifia, car, malgré toutes ses histoires, on pense bien que «l'imposteur» n'avait jamais fait d'ascension. Il se rassura pourtant en voyant du haut de la moraine avec quelle facilité Tartarin évoluait sur la glace, et se décida à le suivre jusqu'à la halte des Grands-Mulets, où l'on devait passer la nuit. Il n'y arriva point sans peine. Au premier pas, il s'étala sur le dos, la seconde fois en avant sur les mains et sur les genoux. «Non, merci, c'est exprès…» affirmait-il aux guides essayant de le relever… «A l'américaine,vé!… comme au Chimborazo!» Cette position lui paraissant commode, il la garda, s'avançant à quatre pattes, le chapeau en arrière, l'ulster balayant la glace comme une pelure d'ours gris; très calme, avec cela, et racontant autour de lui que, dans la Cordillère des Andes, il avait grimpé ainsi une montagne de dix mille mètres. Il ne disait pas en combien de temps par exemple, et cela avait dû être long à en juger par cette étape des Grands-Mulets où il arriva une heure après Tartarin et tout dégouttant de neige boueuse, les mains gelées sous ses gants de tricot.
A côté de la cabane du Guggi, celle que la commune de Chamonix a fait construire aux Grands-Mulets est véritablement confortable. Quand Bompard entra dans la cuisine où flambait un grand feu de bois, il trouva Tartarin et le Suédois en train de sécher leurs bottes, pendant que l'aubergiste, un vieux racorni aux longs cheveux blancs tombant en mèches, étalait devant eux les trésors de son petit musée.
Sinistre, ce musée fait des souvenirs de toutes les catastrophes qui avaient eu lieu au Mont-Blanc, depuis plus de quarante ans que le vieux tenait l'auberge; et, en les retirant de leur vitrine, il racontait leur origine lamentable… A ce morceau de drap, ces boutons de gilet, tenait la mémoire d'un savant russe précipité par l'ouragan sur le glacier de la Brenva… Ces maxillaires restaient d'un des guides de la fameuse caravane de onze voyageurs et porteurs disparus dans une tourmente de neige… Sous le jour tombant et le pâle reflet des névés contre les carreaux, l'étalage de ces reliques mortuaires, ces récits monotones avaient quelque chose de poignant, d'autant que le vieillard attendrissait sa voix tremblante aux endroits pathétiques, trouvait des larmes en dépliant un bout de voile vert d'une dame anglaise roulée par l'avalanche en 1827.
Tartarin avait beau se rassurer par les dates, se convaincre qu' cette époque la Compagnie n'avait pas organisé les ascensions sans danger, cevocerosavoyard lui serrait le coeur, et il alla respirer un moment sur la porte.