LaMariquitaavait pris le large. L’Océan était d’un bleu sombre, lamé de grandes houles régulières et balancées. Le sillage du navire soulevait des embruns vaporeux dont le soleil, haut sur l’horizon, jouait en mille arcs-en-ciel.
Le pont était encombré d’accessoires forains : une grosse caisse rutilante, des portants de toile peinte, des cerceaux de papier et le piano mécanique, en vrac, parmi les rouleaux de filin et les amarres. M. Wang, qui avait sans doute procédé à des ablutions invisibles, s’entretenait avec M. Peter Boom, l’excentrique ; celui-ci dépouillé de ses braies jaunes et rouges, de son fard blanc et des constellations de papier doré qui ornaient son échine les soirs de spectacle, paraissait un petit homme replet, sans aucune excentricité. Son visage était fortement coloré et passé à la brosse de chiendent, les joues et le menton violacés. Des yeux minuscules sous de gros sourcils broussailleux, une large bouche déformée par les grimaces quotidiennes, et dont les coins retombaient, ce qui donnait à cette face poupine et bouffie une expression de Pierrot nauséeux ou de Gugusse mélancolique. M. Peter Boom était vêtu de kaki et soulevait sans cesse son casque pour éponger son front. Il devait souffrir de la chaleur qui, dès le matin, s’abattait sur nous en chape de plomb.
Des matelots survinrent. Ils portaient une bâche munie d’anneaux et de cordes qu’ils étalèrent à tribord pour garantir les passagers d’un soleil bientôt meurtrier. Le capitaine Cupidon, les pieds épanouis sur le plancher encore humide, les jambes écartées, surveillait l’opération. Nous le félicitâmes pour le passage de « Boca-Chita ». Il parut sensible à nos compliments.
—Moi bien connaît’ fonds, pa’ ici. Moi pas besoin ca’tes. Moi vieux mahin, vieux loup de mé.
— Vous avez roulé votre bosse un peu partout, capitaine ? — dit Carvès.
Cette phrase parut au mulâtre d’un comique délicieux, car il riait d’un rire aigu, métallique.
—Ah ! ah ! ah ! Moi, oulé bosse, oulé bosse. Ah ! ah ! ah ! oui, oui.
Il prit affectueusement Carvès par les épaules et lui tapait dans le dos.
—Toi, mahin, aussi. Toi, oulé bosse. Li ca pas navigué. Li mousse. Toi cap’taine.
Et il me montrait en riant. J’étais humilié d’être jugé aussi novice. Mais Cupidon me donna cependant une bonne part d’accolade et de tapes sur l’échine.
—Li vieux malin, li vieille ficelle,— dit en riant Carvès, quand le capitaine se fut éloigné. —Li, contrebande plein sa cale.
A l’arrière, autour de nous, les passagers du cirque Wang avaient roulé leurs hamacs et aménageaient, à l’ombre de la bâche, des sièges variés faits de malles et de caisses. M. van Sleep, un Hollandais barbu comme un Christ, blond et rose, à la peau tendre et à l’œil azuré, corpulent, satisfait, vainqueur, faisait faire un tour de promenade à ses deux kangourous, deux bêtes sautillantes, aux larges prunelles humides, qui savaient l’addition, la multiplication et la règle de trois. M. van Sleep coulait de temps en temps une œillade dans la direction de miss Carolina et paraissait nourrir une inclination marquée pour le beau sexe.
Une jeune femme vêtue de kaki et coiffée d’un casque de liège, dont le voile flottait sur sa nuque, grimpa lestement l’échelle qui conduisait aux cabines ; elle traversa le pont arrière, nous dévisageant, Carvès et moi.
— N’est-ce point miss Letchy, l’acrobate ? — me dit Jérôme. — Il me semble la reconnaître.
Nous avions vu mademoiselle Letchy dans la brutale clarté des phares à acétylène, se balançant à vingt pieds au-dessus d’une piste jonchée de crottin et de sciure de bois, sur la barre d’un trapèze que deux longues et minces cordes fixaient au sommet de la tente. Nous l’avions vue exécutant le Grand Soleil et le Saut de la Mort, suspendue par les talons, la nuque renversée, l’échine tendue comme un arc, envoyant de ses mains ouvertes des baisers à la foule, dans le nuage des cigares et des pipes ; le ruban qui liait ses cheveux s’était dénoué et une cascade d’or se répandit d’un flot brusque, arrêtant soudain sa volute et pareille à la flamme d’une torche renversée.
— C’est bien elle, en effet, fis-je.
Letchy avait allumé une cigarette. Elle s’appuyait au bastingage, les coudes en arrière, la poitrine bombée, suivant des yeux les nuages qui glissaient à travers le ciel, ce ciel des tropiques, si délicatement azuré et dont le bleu se dégrade par des gammes de nuances jusqu’au rose translucide de l’horizon. De temps à autre, elle jetait sur nous un rapide coup d’œil. Notre présence l’intéressait : nous prenait-elle pour de nouvelles recrues de M. Wang ?
C’était une jeune femme de silhouette souple, de maintien réservé. Je revois aujourd’hui encore la ligne cambrée de ce corps revêtu d’un costume presque masculin et, dans l’ombre du casque, le visage altier et pâle.
— Une Pallas blonde ! — me dit Carvès.
Le front et le nez étaient d’une pureté classique et la blessure de la bouche avivait la pâleur des joues. Les yeux, enfoncés et cernés d’ombre, luisaient d’un éclat vert. Ils évoquaient en moi le souvenir du « gour » et des eaux souterraines : la rivière obscure que Carvès avait découverte avait aussi pour nos yeux habitués aux profondeurs cette même phosphorescence, ces mêmes lueurs fugitives que les prunelles de Letchy. Je signalai cette particularité à Carvès.
— Vrai, — dit-il en riant — c’est la gardienne du trésor !
L’énergie et l’intelligence marquaient le visage de Letchy. Le menton, volontaire, le front pur et plus vaste qu’il n’est généralement chez les femmes. Et la bouche, charnue, sanglante, mettait dans cette froideur un éclair de passion. Tout le sang était là, dans la pulpe des lèvres. Il semblait que l’animalité de l’être, bridée, maîtrisée par une volonté supérieure, avait trouvé ce refuge, et s’y épanouissait. Cette pourpre contrastait avec la beauté du front, la pâleur sérieuse du visage. Elle disait la force et la joie de l’instinct, le cheminement sourd du désir, la loi secrète de la chair.
— Comment cette fille-là, dit Carvès, a-t-elle pu prendre un pareil métier ? Elle semble peu faite pour le cirque Wang.
Il haussa les épaules.
— Et surtout gardons-nous des femmes ! — ajouta-t-il avec une solennité mi-grave, mi-plaisante.
Puis, le front soudain plissé, se penchant vers moi :
— Et maintenant, mon vieux, pas un mot de notre affaire. Que jamais le vocable « prospection » ne sorte de ta bouche. Nous voyageons pour acheter du cacao et de la gomme balata. Le reste, motus ! Dans le pays où nous allons, la bouche doit toujours exprimer le contraire de ce que conçoit l’esprit. Des lèvres engluées de miel, des nerfs d’acier et le moins de cœur possible. C’est un organe inutile et même dangereux. Figure-toi que tu as laissé le tien, rue du Cardinal-Lemoine, tu le reprendras au retour.
A plusieurs reprises, dans la première partie de la traversée, Carvès m’avait parlé de Puerto-Leon.
— Un sale pays ! — me dit-il. — Prends bien ta quinine. Pas trop de cocktails. D’ailleurs je te surveillerai, n’aie pas peur. La fièvre, ça s’évite et ça se dompte. Il y a des choses plus dangereuses. Tout d’abord, mets-toi bien dans la tête que ton prochain est ton ennemi. Les gens que nous allons rencontrer, tu peux croire qu’ils ne sont pas là-bas pour leur plaisir : je parle des blancs. Il n’y a pas un être assez stupide ou assez pervers pour aller vivre à Puerto-Leon pour son agrément personnel. Chacun de ces hommes que tu rencontreras, quel que soit son accueil, qu’il ait la main tendue ou le poing fermé sur le manche de son « machete », dis-toi que tu es l’ombre devant son soleil, la pierre sur son chemin. Tu crois peut-être qu’il y a de la place pour tout le monde, que la terre est assez riche pour assouvir toutes les convoitises. Ce n’est pas vrai ! Tu verras en arrivant. Puerto-Leon est un petit port, sur le seuil de la grande jungle où sommeillent les richesses, les arbres à essence, les puits de pétrole, les gisements de houille, l’étain, le plomb… et l’or. Il y a de tout, de quoi gaver d’innombrables curées, mais il n’y en a encore pas assez pour étouffer l’envie dans le cœur de l’homme. Dans la jungle, les fauves chassent et ne se volent pas leur proie, mais l’homme est un fauve plus compliqué.
Je ne connais pas encore Puerto-Leon. Mais mon expérience des autres colonies me permet un jugement inductif. Il doit y avoir, à Puerto-Leon, comme partout, trois catégories d’hommes : les esclaves, les ratés, les puissants. Les esclaves, n’en parlons pas, c’est un troupeau ; il obéit à la trique, à la courbache, à l’alcool, aux beaux discours et à des bons dieux de toute espèce. Les puissants ne supportent pas la moindre atteinte à leur grandeur ; celui qui veut s’élever doit s’élever à leur ombre, moins haut qu’eux — ou bien la hache. Quant aux ratés, c’est l’espèce la plus dangereuse. Ils en veulent moins aux puissants établis — et qu’ils craignent — qu’à tout nouveau venu susceptible de se tailler sa place au soleil. Le succès est pour eux la plus mortelle offense. Leurs yeux ne peuvent supporter le spectacle d’une force qui monte. Aigris par la déception, trop lâches pour persévérer, coûte que coûte, ils emploieront désespérément ce qui leur reste d’astuce et d’énergie pour enliser le nouveau venu dans la vase où ils agonisent.
Carvès parlait avec animation. Je remarquai que Letchy, toujours à la même place, feignait d’être absorbée par la contemplation de la manœuvre, mais qu’elle ne perdait pas un mot de notre conversation. Je jetai sur elle un coup d’œil que surprit Carvès. Il ricana.
— Tu crois qu’elle écoute ! Bien, tu es méfiant, on fera quelque chose de toi.
Les paroles de Jérôme me troublaient. Le spectacle du matin, le brick, toutes voiles dehors dans le soleil levant, la mer aux plis glauques que trouait l’éclair d’un poisson volant, radieuse d’arc-en-ciel, les étranges figures de l’équipage et des passagers, toute cette lumière, toute cette nouveauté m’avaient enchanté quelques instants. Mais le charme se dissipait. L’enchanteur cruel défaisait brin par brin la trame magique que lui-même avait tissée un soir, dans le petit restaurant du quai, les coudes sur la table, et ses yeux plongeant dans les miens. Maintenant, je sentais la chaleur, le roulis, la dureté des planches. Tout autour de moi me paraissait étranger, accablant, hostile.
Comme s’il avait lu mes pensées, Carvès mit sa main sur mon épaule.
— Tu trouves mes paroles amères ! Ne t’en plains pas. Si je te parle ainsi, c’est qu’aujourd’hui, toi et moi, nous sommes comme le bras et la main. L’un ne va pas sans l’autre. Nous avons engagé une partie dans laquelle nos sorts sont liés, irrévocablement. Et crois-moi, la partie est belle ! Mais je te l’ai dit, le soir de notre rencontre, l’heure est à la cruauté, non à la douceur. Préfères-tu que je te représente le but de notre voyage comme réunissant les délices de Capoue, de Biarritz ou de Baden-Baden ? Non, n’est-ce pas ? Mon cher, ce qui est beau, c’est de voir la réalité telle qu’elle est, à hauteur d’homme, sans lunettes roses ou noires. Et d’ailleurs, même si cela n’était pas beau, notre succès, notre vie elle-même dépendent de notre clairvoyance.
Il roula une cigarette, avec une élégance indolente de « torero ».
— Rue du Cardinal-Lemoine ou dans notre bon Périgord, Jean Loubeyrac est un monsieur, un jeune monsieur, proprement vêtu, suffisamment respecté de sa concierge ou de son fermier, entouré de considération et de sécurité. On a fait pour lui et ses pareils un code, des banques, des tribunaux, toute une société et toute une civilisation ; on a même fait des gendarmes pour protéger ses biens et sa précieuse existence. M. Jean Loubeyrac n’a guère de chance de rencontrer des bandits au coin de sa rue ou à l’orée de ses bois. Il peut fumer son cigare en paix en rentrant chez lui. Il ne sera vraisemblablement ni volé ni assassiné. Il est bien défendu. Il paie pour cela chez le percepteur. M. Jean Loubeyrac peut nourrir des pensées délicates, conduire des songes subtils : il n’a pas à penser à sa peau. Or, mon cher garçon, ce qui différencie du tout au tout ton existence passée et la présente, c’est que maintenant, tu as à penser à ta peau !
Il martela ces derniers mots avec une férocité ironique.
— Rien de pareil pour changer notre point de vue sur la vie, les hommes, la justice, la propriété, et tous les problèmes dont nos enrobés de philosophie suent à trouver la solution. Jusqu’ici, tu as eu l’opinion des savants, de la bonne société, des livres. Maintenant, tu vas connaître le sentiment de l’homme qui marche à travers une jungle bondée de dangers et de risques, ne comptant que sur ses yeux, ses poings et sa bonne lame ; de l’homme qui regarde à droite, à gauche, devant et derrière soi, prêt à bondir de côté, à la parade, ou à l’attaque, prêt à toutes les minutes à défendre, à sauver, cette chère et précieuse guenille : notre peau !
Et, persifleur :
— Cette existence te paraît atroce, pas vrai ?
— Dame, — répliquai-je, — je n’en vois pas le charme. Retourner à l’état sauvage !
— C’est justement ce qui fait le charme de cette vie. Dans la vie civilisée toutes nos sensations sont affadies. Boire, manger, dormir, faire l’amour, les actes élémentaires ont perdu leur valeur voluptueuse, à force d’accoutumance. Le système nerveux de l’homme des villes demande des excitants de plus en plus violents et de plus en plus raffinés. La jouissance recule devant lui. L’homme de la jungle connaît les ivresses du premier homme. Le danger et le besoin sont de merveilleuses épices à la sauce fade de la vie. Manger quand on a eu très faim, boire quand on a crevé de soif, mon petit, je t’assure que c’est toucher le fond de la volupté. Et puis, rien ne nous renouvelle, rien ne nous lave de la crasse séculaire des habitudes comme le risque. Le risque, il nous fait goûter la saveur de l’air, les parfums de la nuit, la clarté du soleil. Il aiguise nos sens, jusqu’alors grossiers, ignorants du langage mystérieux des choses, des signes de la nature. Quand tu te promenais dans les bois de la Dordogne, tu ne percevais pas le craquement d’une branche, le froissement des feuilles, le sifflement du vent, comme tu les percevras, toutes ces rumeurs, parfois révélatrices d’une menace, en suivant ta piste dans la jungle. Tu apprendras à distinguer le cheminement silencieux d’un serpent du cheminement non moins silencieux d’un ennemi qui te guette. Mais je t’assure que le sommeil léger de l’homme qui dort dans la brousse, son fusil sous la main, les nerfs bien dressés, prêts à accueillir le moindre avertissement, ce sommeil est meilleur que celui de l’homme des villes, dans ses draps.
Carvès s’était animé de nouveau et j’eus une fois de plus, devant ce visage tanné, émacié, sous ses yeux fixes, la vision d’un oiseau de proie. Mais il reprit avec une gravité plus douce :
— Vois-tu ! C’est peut-être une folie, mais l’effort, la lutte sont pour moi des choses sacrées, ma seule religion. J’ai toujours eu horreur du facile, des besognes commodes. J’ai besoin de « mériter » vis-à-vis de moi-même. Est beau pour moi ce qui est dur, la cime dangereuse à gravir, le fleuve à traverser, une haine à vaincre. Je suis de ceux qui partent à la conquête de la Toison d’or, même si la Toison d’or n’existe pas.
Je surpris le regard de Letchy attaché sur Carvès, tandis qu’il prononçait ces derniers mots.
— Mais elle existe, — continua-t-il, — j’en suis sûr.
Un autre personnage nous observait, assis sur un siège pliant, jouant avec une grosse canne de rotin. Il portait un « sombrero » de feutre clair et un vêtement de teinte sombre, comme il sied aux élégants du tropique. Une mèche argentée s’échappait du feutre. Le capitaine Cupidon était debout à son côté, dans une attitude respectueuse. L’inconnu tournait souvent la tête vers nous, d’un mouvement brusque et autoritaire. Il avait demandé sans doute des explications à Cupidon et celui-ci, à la manière créole, se prodiguait en interminables discours pour ne rien dire.
A l’heure du repas, le capitaine Cupidon ayant généreusement fait apporter quelques bouteilles et la table étant sommairement dressée sur des caisses, au milieu du pont arrière, Carvès proposa de mettre les vivres en commun.
Le repas terminé, l’inconnu, affectant un parfait mépris du reste de la société, s’approcha de nous, la main tendue.
C’était un petit homme à cheveux blancs, très sec, très maigre, avec des mains remarquablement nerveuses et fines. Son teint olivâtre paraissait plus sombre sous l’argent de la chevelure. Le visage avait la coupe triangulaire et allongée des portraits de Greco. Pas de moustaches, mais une barbe grisonnante, taillée en pointe et courte. Les sourcils très noirs se rejoignaient au-dessus du nez. Les yeux étroits et allongés, aux prunelles mordorées, étaient tour à tour fixes et mobiles ; ils pâlissaient et fonçaient suivant l’humeur du personnage. Le caractère principal de cette physionomie était une instabilité dont on n’aurait su dire si elle était le résultat d’une agitation maladive ou bien si elle n’était que le masque changeant d’une personnalité cachée.
— Je me présente, — dit l’inconnu, d’une voix coupante. — Je suis don Juan Manera. Vous allez à Puerto-Leon, j’y demeure. J’y possède quelques plantations. Je ne sais si j’aurai besoin de vous. Mais vous aurez besoin de moi. Le plus sûr est de faire amitié.
Nous nous inclinâmes et prîmes la main qu’il tendait.
— Etes-vous déjà venus à Puerto-Leon, — interrogea-t-il. — Non. Ah ! ah ! Et qu’y venez-vous faire ? Cacao, balata, essences ! ah ! ah ! Vous voyagez pour votre compte !
— Non, — dit Carvès, — pour Piot et Cie, de Bordeaux.
— Ah ! ah ! je connais. Une bonne maison, ah ! ah !
Il hachait chaque phrase d’un ricanement bizarre, énervant à la longue.
— Et vous connaissez Sampietri, Antonio Sampietri.
— Pas personnellement, — répondit Carvès, mais j’ai entendu parler de lui.
— Ah ! ah ! pas très favorablement, sans doute. Si ! ah ! ah ! Un fameux gaillard que Sampietri. Débarqué en sabots, vous savez, ou même pieds nus, je ne sais plus, ah ! ah ! et il avait caché sa femme dans une malle pour qu’elle n’eût pas à payer son passage. Lui, lavait la vaisselle à bord du paquebot. Quel couple ! ah ! ah ! mais il a fait son chemin, le père Sampietri !
— C’est, je crois, une des puissances de Puerto-Leon ? — interrogea Carvès.
— Une puissance ! comme vous dites cela ! hum !
Et le petit vieillard haussait les épaules.
— Une puissance ! C’est vite dit. Il a fait quelques bonnes affaires, ah ! ah ! des bonnes et des mauvaises ! Mais c’est un gaillard, je vous dis, un gaillard avec qui il faut compter, ah ! ah ! et pas tendre pour les nouveaux venus.
Il clignait de l’œil malicieusement en me regardant et ricanait, ricanait ! A gifler, quoi !
Carvès gardait un sang-froid souriant.
— J’ai des lettres pour lui, d’Arrighi, son cousin de Fort-de-France !
— Ah ! ah ! tous ces Corses sont cousins, cousins de par le diable, n’est-il pas vrai ? Mais entre nous, ils se tordraient le cou, vous savez. Ah ! Papa Sampietri, il va faire une drôle de tête en vous voyant arriver. Puerto-Leon, entre nous, ça n’est pas une villégiature à conseiller — ah ! ah ! — à des gens distingués comme vous.
— Vous y êtes bien vous-même, répartit Carvès.
— Oh ! moi, c’est différent. Moi, je suis habitué. Je suis du pays. Ah ! ah ! Et surtout attention à la politique !
— La politique ?
— Oui. Puerto-Leon est, vous le savez, je pense, un Etat indépendant. Indépendant, c’est-à-dire qu’il est périodiquement asservi à des généraux dont les règnes se succèdent et se ressemblent. Des généraux de toutes les couleurs. Quant à la population, de rares Européens, les Sampietri, des forçats évadés, quelques pauvres bougres qui croient encore aux placers et sont venus chercher l’Eldorado à Puerto-Leon, ah ! ah !
Carvès ne broncha pas.
— Le reste, des esclaves, les petits-fils des coupeurs de canne ; des siècles de courbache derrière eux ; peureux et féroces, menteurs, serviles, ivrognes, pillards, l’écume de toutes les races. La peau de boudin, comme vous dites, vous autres Français ! Toute cette racaille que nous avions dressée, nous autres, Espagnols, à coups de trique ; cette racaille nourrie pour obéir, pour trimer, pour engraisser le sol de nos plantations. Et vous imaginez que ces macaques se sont déclarés indépendants, ah ! ah ! Quelle bouffonnerie ! ah ! ah ! Et ils élisent des présidents, un congrès ! C’est à crever de rire !
Un rire saccadé, frénétique secouait le petit homme, qui gesticulait, le poing fermé.
Il devint tout à coup grave.
— C’est une honte pour nous, Espagnols, une honte, vous m’entendez, d’avoir laissé cette terre fertile, cette terre riche en minerais, cette terre où dorment des fortunes…
Don Juan s’arrêta net ; son rire sec égratigna nos oreilles.
— Eh ! j’exagère, oui, j’exagère, ah ! ah ! La colère m’emporte. Mais c’est tout de même une honte d’avoir abandonné ce sol à des sangs-mêlés, à des nègres, quoi ! Et à qui la faute ! A quelques transfuges de notre race, à des Espagnols traîtres à leur sang, des hommes épris de chimères, de balivernes : l’égalité des races, les droits des gens de couleur, ah ! ah ! je crèverai de rire ! C’est moi qui vous le dis, moi, don Juan Manera de Aguirre y Castellar y Meneses, petit-fils de Juan Manera, le compagnon de Cortès, et qui compte parmi ses ancêtres ce Juan Aguirre «el tirano de Aguirre» de sinistre mémoire, qui mit à feu et à sang la terre des Caraïbes et qui écrivait à Charles-Quint : « Sire, vous m’avez méconnu ; vos gouverneurs ont maltraité mes soldats ; je vous trahirai jusqu’à la mort ! »
Le vieillard s’exaltait.
— Des hommes ! C’étaient des hommes que ceux-là ! Quand ils servaient, c’était jusqu’à la mort. Et quand ils trahissaient, c’était aussi jusqu’à la mort. Et par qui les avons-nous remplacés ? Par des scribaillons, des gens de plume, des philosophes, quoi !
Il prononça ce mot, comme s’il en crachait les syllabes avec dégoût.
— Je vois, — dit Carvès, — que vous ne tenez pas la philosophie en haute estime.
— La philosophie, — répliqua don Juan, — pour moi elle tient en deux mots : l’honneur, mon honneur à moi que personne ne peut souiller impunément, pas même le roi — et la force.
D’un geste brusque, il cassa net sur son genou, le rotin massif, dont il jeta les tronçons par-dessus le bastingage.
Puis, il alluma un cigare, salua et nous tourna le dos.
Le bref crépuscule saignait sur la mer couleur d’encre. D’épaisses nuées s’élevaient de l’Océan, pareil à une cotte de maille moirée de larges traînées rouges ; à l’horizon bâillait une blessure aux lèvres déchiquetées de flammes. Carvès et moi nous nous tenions à l’avant. Un pas léger nous fit détourner la tête. C’était Letchy. Elle s’accouda au bastingage. La chaleur avait été accablante. D’un geste las, elle dénoua sa chevelure. Ce fut comme l’adieu du soleil, une source lumineuse dans l’ombre.
Carvès étendit la main :
— La Toison d’or ! — dit-il.