Le cinquième jour de navigation, à l’aube, la vigie cria « Terre », et nous découvrîmes à l’horizon une étroite pellicule grise qui, peu à peu, se transforma en une côte montagneuse. Plusieurs plans de montagnes se superposaient et les cimes étaient estompées de nuages blancs. On eût dit des nappes neigeuses retombant sur des versants rocailleux ou tapissés d’une sombre verdure. Nous distinguions dans la brume un chaos farouche de ravins et de rochers, et, tout au bord de la mer, des points blancs et roses minuscules étincelants sous les rayons de l’aurore. Une voile orange flamba sur l’eau bleue où s’ébrouaient des pélicans, pareils à des oiseaux antédiluviens : Puerto-Leon.
Voici que nous touchions enfin à cette Terre Promise vers laquelle nous voguions depuis des semaines, vers laquelle depuis de longs jours convergeaient les rêves ambitieux de mon guide et mes pensées plus craintives. Les navigateurs qui virent, pour la première fois, se profiler dans la transparence de l’air marin le visage de cette île qu’ils nommèrent la Désirade, parce que depuis des mois de solitude sur les eaux amères, sous des cieux inconnus, ils désiraient une terre quelle qu’elle fût, ces navigateurs ne furent pas plus étonnés que moi-même, lorsque devant nos yeux surgit de l’Océan le rivage rocheux de Puerto-Leon.
Nous étions tous réunis à l’avant de laMariquita. Le capitaine Cupidon, qui s’était montré pendant la traversée le meilleur homme du monde, préparait une entrée triomphale dans le port, toutes voiles déployées, et les pavillons flottants. Glissant, légèrement incliné comme une mouette en plein vol, le brick pénétra dans la baie de Puerto-Leon que flanquent des pentes rocheuses couleur d’ocre et de sang. Puis les voiles tombèrent et l’on prit un mouillage à quelques centaines de brasses de la terre, en attendant la visite de la Santé.
L’ensemble de ce paysage était à la fois grandiose et hostile. Le visage de Carvès rayonnait. Mon compagnon contemplait avidement le sol sur lequel il avait décidé de tenter la fortune. Mais moi, je ne pouvais réprimer une secrète angoisse. Pendant la traversée, le spectacle de la mer, la vie monotone, mais non sans charme du bord, avaient engourdi mes appréhensions, ma crainte de l’inconnu. Hier encore, je souhaitais que ce voyage ne s’achevât pas.
Un canot portant le fanion jaune de la Santé accosta laMariquita. Quelques mulâtres à mines patibulaires inspectèrent les documents de bord.
Don Juan avait pris Carvès par le bras.
— Vos passeports sont bien en règle ? Méfiez-vous, ah ! ah ! Ici la police n’est pas commode. Tout est matière à une bonne amende, qui passe naturellement dans la poche de Diego Diaz, ah ! ah ! Diego Diaz ! vous ferez sa connaissance, allez ! c’est un potentat ! ou payer ou aller en prison ! Et quelle prison ! Les oubliettes de l’Escurial étaient un boudoir parfumé à côté de celles de Puerto-Leon, ah ! ah ! Trente livres de ferraille aux pieds et la compagnie des rats, des serpents et des cloportes ! Voilà comment nous gouvernons, nous autres, à Puerto-Leon ! Dame, il faut se dépêcher de faire fortune, car la présidence est éphémère, ah ! ah ! Tout passe, ah ! ah ! même un Diego Diaz ! Mais ne riez pas trop fort, quand vous verrez ce mulâtre sortir du «Palacio» avec sa garde de bouviers et d’écumeurs des «llanos». Il vous en cuirait ! ah ! ah ! Et vous savez, ici, les consuls, les ministres, les Grandes Puissances, nous nous en soucions comme de ça, ah ! ah !
Et il fit claquer l’ongle de son pouce contre ses dents.
Tandis que s’opéraient les formalités du débarquement, Letchy et moi nous nous accoudions au bastingage. Les brumes s’étaient dissipées et l’on distinguait maintenant avec netteté le relief titanesque des montagnes, au pied desquelles s’arrondissait, tachetée de voiles blanches et rouges, la rade de Puerto-Leon. Sur le sable, des palmiers et des cocotiers dessinaient une frange menue et sombre autour de laquelle les vagues nouaient et dénouaient leur ceinture.
— Vous ne m’en voudrez pas, — me disait Letchy, — mais le premier jour de la traversée, j’ai surpris votre conversation. Pardonnez ma curiosité, vous m’intéressez tous deux ; vous avec votre air doux, si bien élevé, si déplacé sur ce bateau, en compagnie de gens de cirque…
Je protestai.
— Non, ne protestez pas. Et lui, avec son visage d’oiseau de proie, son regard sauvage et un peu fou. Ne trouvez-vous pas ? Oui, oui, j’ai bien compris. La Toison d’or… même si elle n’existait pas… les mots me sont allés au cœur. C’est un peu mon genre, vous savez… Mais non, vous ne savez pas ! Et puis là n’est pas la question. Enfantillages que tout cela ! Chimère ou non, vous voilà débarqués. Je vous avoue, vous voir arriver à Puerto-Leon, cela me fait peur. Je connais l’endroit, depuis deux ans que je roule avec le cirque Wang.
C’est un enfer, — continua-t-elle. — Mais on accepte tout quand on est possédé par une idée ou par une passion. On vivrait dans le feu, aussi ne suis-je pas inquiète pour votre ami. C’est un vainqueur, lui !
— Croyez-vous donc que moi ?…
— Je doute que vous soyez heureux ici. Vous allez avoir à affronter des hommes durs, des hommes qui ont peiné, trimé, qui ont les mains et le cœur calleux, l’esprit plein de ruse… Enfin vous avez l’amitié pour vous, c’est beaucoup. Celui qui est seul à poursuivre la tâche de sa vie est plus à plaindre que celui qui a un compagnon.
« Méfiez-vous de tout et de tous. Surtout, méfiez-vous du jeu ! — reprit-elle. — Ici, tout le monde est joueur enragé. Le poker, mon petit, voilà ce qui a coupé le jarret à pas mal de gaillards en mal de faire fortune. A propos, est-il joueur, votre ami ?
— Un peu, — répondis-je, songeant aux interminables parties de Trinidad qui avaient pas mal entamé notre provision debank-notes.
— Aïe ! Tâchez de le modérer. Don Juan aussi a la passion du jeu !
Elle se tut brusquement. Puis :
— Je vous dis cela parce que vous m’intéressez, pauvres chercheurs de Toison d’or ; parce qu’au fond je vous admire et que je souhaite votre succès. J’ai un furieux intérêt pour tout ce qui, dans cette vie médiocre, reflète une passion, une idée souveraine. Les paroles de votre ami m’ont émue.
Un canot, monté par des rameurs vêtus de toile blanche et coiffés de chapeaux de paille à la mexicaine, vint accoster. Don Juan qui s’entretenait sur le pont avec Carvès et le capitaine, descendit par l’échelle de la coupée. Il prit place entre deux robustes gaillards aux visages tannés, qui portaient à leur ceinture, dans la gaine de cuir rouge, la « machete » à deux tranchants. L’Espagnol agita son feutre.
— A bientôt,Caballeros!
Quelques minutes plus tard, le brick venait mouiller le long d’un grossier appontement de bois. Sur deux poteaux était fixée une large pancarte portant en capitales noires ces mots :SAMPIETRI ET FILS. Des hommes de couleur, quelques-uns agaçant des perroquets, attendaient le débarquement.
Le premier désir qui assaille le voyageur infortuné débarqué à Puerto-Leon, c’est celui de s’en retourner immédiatement. Telle fut du moins mon impression. Je souhaitai de ne pas poser mon pied sur ce sol, de ne pas prendre terre une minute, tant je sentais que je ne retrouverais là rien de ce qui faisait pour moi non seulement le charme, mais la substance même de ma vie. La trame quotidienne de nos jours est tissée de sensations, air, lumière, couleur, d’une certaine qualité et d’une certaine intensité. Si ces sensations viennent à manquer ou à être substituées à d’autres absolument différentes, il nous paraît que notre être perd pied et se débat dans un élément inconnu, comme un poisson échoué sur le sable. A Puerto-Leon mes poumons ne semblaient pas faits pour l’air qu’il me fallait respirer, pour ce souffle d’étuve, humide et chaud, qui montait de l’argile rougeâtre, baignait les raquettes hargneuses, les cactus hérissés, cette végétation tropicale, grasse, épineuse et lisse, qui tient plus de l’animal que du végétal, intermédiaire entre la plante et le serpent, et qui donne au paysage un aspect angoissant de férocité et de solitude.
La nouvelle de l’arrivée du cirque Wang avait attiré une grande foule où dominaient les vêtements blancs et les chapeaux de paille des hommes de couleur. Lorsque le cheval de miss Carolina, suspendu aux palans d’une grue, vint lentement et lourdement se poser sur ses quatre pieds, un hurlement de joie ébranla l’espace vibrant de chaleur. Les kangourous de M. van Sleep n’eurent pas moins de succès.
Carvès m’entraîna, à la suite d’une tribu de porteurs chargés de nos caisses.
L’hôtel Victoria offrait aux malheureux — et si rares — étrangers arrivant à Puerto-Leon un asile d’une magnificence toute extérieure. Sa façade, sur le quai, était décorée d’ornements de stuc et repeinte à neuf par les soins du propriétaire, un Bavarois nommé Breitkopf, gros homme courtaud et brun, à moustaches en brosse, aux yeux clignotants cerclés de lunettes, qui nous accueillit avec force saluts et une «pienfenue» des plus cordiales.
A l’intérieur, l’hôtel se composait d’un patio obscur autour duquel courait une galerie supérieure. Sur cette galerie étaient disposées les tables du déjeuner, revêtues de nappes douteuses. Sur chaque table reposaient des alcarazas de terre rouge à dessins noirs et quelques fleurs fanées dans un vase de verrerie grossière. Le patio était un puits sombre au milieu duquel stagnait dans un bassin un peu d’eau saumâtre. Des moustiques dansaient le long d’un rayon filtrant d’une persienne mal close. On nous montra nos chambres. M. Breitkopf « s’excusa beaucoup » de ne pouvoir mieux nous loger : l’hôtel était occupé par un général haïtien et sa suite, un haut personnage. C’étaient deux pièces ouvrant sur le puits à moustiques par des portes à claire-voie et sans serrure. Les fenêtres donnaient sur le quai, mais elles étaient munies de solides barreaux. Ce local ressemblait à une prison, et nous donna un avant-goût des geôles de Diego Diaz, dont le conquistador nous avait esquissé le séduisant tableau. Sous des moustiquaires en lambeaux, deux lits étalaient des matelas tendus de draps que les mouches et les insectes avaient constellés d’alphabets Morse. Les murs blanchis à la chaux portaient les traces de bestioles écrasées par des mains furieuses et réduites, depuis qui sait combien d’années, à l’état de pains à cacheter.
Tandis que M. Breitkopf se confondait en lamentations et en regrets.
—Fous gombrenez, mesiés, un chénéral et za maison milidaire… mais bour gelgues chours zeulement, gelgues chours à beine ! Et ch’osse tire gue la dable est barvaide. A fos ortres, mesiés ! Ah ! Il n’y a pas de zonettes. Fous n’aurez gu’à daber au blavond !
Je m’assis, je m’effondrai plutôt sur ma malle de cabine, tandis que Carvès, debout, les deux mains dans ses poches, s’esclaffait.
— Patience ! mon vieux. Ça n’est pas si mal. J’ai été plus mal logé, parfois !
Mais ma détresse s’accroissait, tandis que je parcourais du regard le sombre et sordide réduit qui me servirait de demeure.
— Le cafard ! — dit Jérôme.
Et il s’assit près de moi, passant son bras autour de mon cou, comme autrefois, comme aux jours heureux de la Pimousserie.
— Enfant ! Qu’est-ce que cela ! une mauvaise chambre, un mauvais lit ! Cela suffit à te désespérer. Serais-tu lâche ?
Il fixait sur moi son regard dur.
Je me cabrai.
— Lâche ! moi !
Carvès sourit.
— C’est bien. Allons déjeuner ! Puis nous ferons un tour de ville. La douane à régler ! Nous en profiterons pour visiter Sampietri. Prise de contact. Je suis pour les situations nettes. Il me tarde de savoir ce que ce vieux forban a dans le ventre et si ce sera la paix ou la guerre entre nous. Je ne le crois pas commode, mais il ne faut pas se fier aux racontars de l’hidalgo.
Nous absorbâmes un exécrable repas, assaisonné de piments rouges plus ardents que le feu de l’enfer et n’ayant pour nous désaltérer qu’une eau tiède et qu’un vin frelaté, pompeusement intitulé « Bordeaux » ; nos palais de Périgourdins en furent déchirés.
—Eh pien ! gomment trouvez-vous mon gef ?— interrogea M. Breitkopf, une serviette sous le bras, la face épanouie, et qui se penchait vers nous.
— Bon à pendre ! — répondit Carvès, — ou à être mangé à sa propre sauce !
Et nous nous levâmes, laissant M. Breitkopf qui haussait les épaules et levait les yeux au plafond, plein d’une compassion goguenarde.
—Mais pon Tieu, pon Tieu, ne sortez bas à zed heure ! Fous brendrez une inzolation !
Quand nous franchîmes le seuil de l’hôtel Victoria, un jet de lumière nous brûla les prunelles. Les maisons couleur d’ocre rouge, le sol argileux que la saison des pluies devait transformer en une boue gluante, mais qui, actuellement, faisait à chacun de nos pas se lever un nuage de poussière ardente, tout ce qui nous entourait enfin baignait dans un rayonnement sanglant. L’air vibrait de chaleur autour des rares palmiers au feuillage roussi.
Il y a à Puerto-Leon une rue principale, laCalle Mayor, parallèle à la mer, et d’étroites ruelles escarpées qui grimpent sur le versant de la montagne ; une autre rue, courte et large, coupe laCalle Mayoret aboutit au quai. Une église neuve, à la façade empâtée de décorations hideuses, entr’ouvrait sa porte et, dans l’ombre de la nef, on devinait la palpitation pâle des cierges. Les maisons étaient basses, mal construites de matériaux pauvres ; la plupart badigeonnées de couleurs vulgaires évoquaient les baraques en lattes et torchis des bains de mer ou des expositions. Les rares fenêtres donnant sur la rue étaient grillagées d’épais barreaux. Un vestibule en pente conduisait à une porte intérieure surmontée d’une image criarde de la Vierge et des saints. A travers une claire-voie, l’on distinguait parfois les plantes vertes du « patio », seule note fraîche et gaie dans la cité brûlante et morte.
Nous croisâmes des métis enfourchant de maigres bidets munis de sonnailles, les pieds dans de larges étuis de cuir ; des soldats déguenillés, trapus, le visage à pommettes saillantes, la carabine en bandoulière, armés jusqu’aux dents de « machetes » et de revolvers. Un prêtre passa, sordide dans sa soutane poussiéreuse, mal rasé, un chapeau démesuré à la Basile ombrant ses yeux. Il nous jeta un regard de côté.
— Sommes-nous en Espagne ou en Amérique ? — demanda Carvès.
Sur le quai, les entrepôts peints en rouge, aux basses toitures de zinc miroitant, les bâtiments de la douane ornés du pavillon bleu et vert de Puerto-Leon, la lieutenance du port, toutes les constructions sordides et mornes s’accroupissaient, écrasées par un fardeau de solitude et d’ennui, lasses d’abriter, sur ce rivage désolé, sous le plomb fondu de ce ciel, tant de cupidité, de tyrannie et de sottise. De quelques tas épars de bois de rose, glissait dans la brise chaude une odeur suave et fade.
Des vautours, aux cols décharnés, festoyaient sur les tas d’ordure. Le repas achevé, ils prenaient leur vol et planaient, incisant de grands cercles noirs sur le bleu de l’étendue.
LaMariquitaétait toujours accostée à l’appontement. Les ombres des montagnes atténuaient le scintillement de la rade, mais hors de leur portée, vers l’horizon, au delà du phare sur son socle de craie, la mer immobile, tassée, opposait au regard sa masse incandescente. Je posai ma main par mégarde sur une boule de cabestan et ce fut une sensation de fer rouge.
— L’appontement, — me dit Carvès, — appartient au vieux Sampietri. Il prélève un droit sur les débarquements et sur les embarquements. Le gouvernement de Puerto-Leon n’a jamais voulu consacrer ses deniers à la construction d’un autre wharf. Il a préféré laisser au Corse la propriété du port. C’est fort commode pour les Sampietri et leurs amis qui peuvent faire passer dans leurs magasins tout ce qui leur plaît, à l’insu de la douane.
Le silence régnait sur les magasins et les entrepôts de don Antonio Sampietri. Nous en fîmes le tour et personne ne prit garde à notre présence. Sur le seuil d’un hangar de bois et de tôle, qui portait l’inscription «Saloon», une vieille négresse à madras bigarré, parut quelques instants, et sans doute, ne nous jugeant pas des clients possibles, rentra dans l’ombre. Une pancarte se balançait à la porte : « Ici, on achète la poudre d’or. » Un rail rouillé partait de l’entrepôt et se dirigeait vers le wharf dont on apercevait d’ici la sombre armature. Un wagonnet abandonné servait de volière à quelques poules. Tout autour de nous semblait endormi ou délaissé. Carvès passa la tête par une fenêtre du magasin.
— Ça sent le moisi, — dit-il.
Il sortait de cette salle sombre, encombrée de caisses non déclouées, de sacs pleins et vides, jetés pêle-mêle sur le sol, de ferrailles, de débris de vaisselle, une âcre odeur de décomposition.
— Allons, — dit Carvès.
Nous sonnâmes à l’habitation. Une cloche au son aigu retentit à l’intérieur. Notre attente dura quelques minutes. Carvès s’impatientait.
— Mais c’est la maison des morts ?
Un judas s’ouvrit dans la porte avec un claquement sec. Deux yeux blancs nous dévisagèrent. Puis le judas se referma. Au bout de quelques instants, la porte entre-bâillée, nous fûmes introduits dans un patio modeste. Quelques plantes fripées s’étiolaient dans des jarres de terre. Un chien, couché sur le carreau, bâillait.
— Don Antonio ? — demanda Carvès.
La mulâtresse s’inclina sans répondre et nous laissa seuls.
Sans que nous l’ayons entendu s’approcher, un homme était devant nous.
Un vieillard, trapu et robuste, au cou de taureau, au teint de brique, les cheveux blancs coupés court ; les mains derrière le dos, voûté, vêtu de blanc et les pieds nus dans des chaussures de paille tressée. Une lourde tête roulant sur les épaules, la peau du visage, cuite, et recuite, sculptée de rides ; les yeux sillonnés d’un réseau de petites veines sanglantes.
Carvès salua et lui tendit une lettre.
— C’est de votre cousin, Pietro Arrighi.
Don Antonio tira de sa poche une paire de bésicles et lut ; puis il leva les yeux sur nous et nous considéra sans mot dire.
Carvès soutint le regard de l’homme qui, enfin, nous tendit la main.
— Soyez les bienvenus, — dit-il ! — En quoi puis-je vous servir ?
— Don Antonio, — répondit Carvès, — votre réputation s’étend au loin et je connais l’importante situation que vous occupez à Puerto-Leon. Mon ami et moi sommes venus de France pour travailler ici ; nous comptons sur votre appui. Le soleil luit pour tout le monde, n’est-il pas vrai ? Ce n’est pas en concurrents que nous venons, mais en amis.
— Vous voyagez pour la maison Piot et Compagnie ? — coupa sèchement le Corse.
— Oui, — répondit Carvès.
— Ah ! Il y a deux mois à peine, le représentant de Piot a quitté Puerto-Leon, jurant bien qu’il n’y remettrait pas les pieds.
— C’est sans doute la raison pour laquelle nous venons à sa place, — repartit Carvès sans se déconcerter.
— Cacao, coton, gomme, balata ? Que cherchez-vous ?
— Tout, — dit Carvès.
— Hum ! Vous ne trouverez rien ! Nous sommes ici en un pays perdu. Les grands paquebots ne s’arrêtent pas à Puerto-Leon. A supposer que vous trouviez des marchandises, vous n’aurez pas de moyens de transport. Ce pays vit — ou plutôt meurt — sur une légende. C’est une terre maudite. Tous ceux qui sont venus tenter la fortune ont succombé.
— Pas vous, don Antonio ? — objecta Carvès.
— Pas moi, pas moi. Et qu’en savez-vous ? — repartit aigrement le Corse. — Que savez-vous de ma fortune ? Que savez-vous de mes affaires ?
— Rien, évidemment.
— Ce pays, — continua don Antonio, — est ruiné par la politique. Rien de durable n’y est possible. Les généraux s’arrachent le pouvoir ; à chaque révolution, ce sont des séquestres, des emprisonnements, la ruine de plusieurs familles. Il n’y a que les prisons qui soient florissantes. Et croyez-vous qu’il soit facile de faire une fortune dans des conditions pareilles ?
— Don Juan Manera n’est pas plus sévère !
— Ah ! vous connaissez don Juan ? — fit le Corse intéressé tout d’un coup. — Il vous a parlé de moi ?
Puis, sans attendre la réponse :
— Ecoutez ! tout ce que je puis faire pour vous, c’est de vous donner un bon conseil. Dans quinze jours, passera ici le paquebot hollandais. D’ici là prenez chacun une bonne dose d’opium ! Et puis rentrez chez vous. Croyez-moi, c’est ce que vous avez de mieux à faire.
— Merci pour l’avis, don Antonio, — fit en plaisantant Carvès. — Mais avant de vous quitter, n’aurons-nous pas le plaisir de faire la connaissance de votre fils, Miguel ?
— Miguel n’est pas là, — répondit brusquement le Corse, — Miguel est en voyage. Il ne reviendra pas avant longtemps. Je suis seul, je ne suis plus qu’un pauvre vieillard…
Et tout en nous reconduisant, il répétait d’une voix sourde, saccadée :
— Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Cette terre porte malheur. Croyez-moi ! Mieux vaut partir.
— Vieux filou ! — grognait Carvès. — Ce serait trop simple !
Le soir venu, comme nous achevions le dîner de M. Breitkopf, Carvès me dit :
— File de ton côté, va prendre l’air sur le port. Tu en as besoin. Pour moi, je pars en chasse. Tu parles trop mal l’espagnol. J’espère que quelques whiskys bien distribués m’en apprendront davantage que la conversation de ce vieux Corse rapiat.
Je n’étais pas fâché de me trouver seul, à la fin de cette première journée de notre nouvelle existence, et je n’étais pas non plus très pressé de retrouver ma chambre de l’hôtel Victoria.
A la nuit tombante, les rues de Puerto-Leon étaient plus animées qu’aux heures étouffantes de l’après-midi. L’éclairage en était médiocre, et quelques réverbères fumeux, à poulies, projetaient sur les murs des maisons une clarté tremblotante. Le sol semblait trempé de sang. Les fenêtres grillagées laissaient apercevoir des pièces brillamment illuminées de bougies et de lampes ; des femmes étaient assises derrière les barreaux, dans les embrasures, les unes silencieuses et immobiles, les autres causant avec des personnages debout dans l’ombre de la rue, toutes roides et compassées, le visage impassible, dévisageant avec sévérité le passant que cette étrange parade arrêtait un instant. Ces fenêtres éclairées dans l’ombre, les figures poudrées sous le réseau de mantille, une fleur rouge saignant entre les plis de la dentelle et la chevelure sombre soigneusement ondulée, ce décor romantique n’était pas sans charme et sans mystère. Les rues de Puerto-Leon se peuplaient de galants fantômes d’aventures. Un groupe de mandolinistes passa, égratignant le silence nocturne d’airs sautillants et aigres.
Je débouchai sur le quai. J’avais devant mes yeux une muraille d’ombre que, de-ci, de-là, trouaient quelques lumières. La nuit était sans lune, fourmillante d’étoiles et lourde des effluves qu’exhalaient les madriers de bois de rose entassés sur le quai. Des mains invisibles caressaient mon visage, et de très loin, de l’immensité des ténèbres océaniques, venait mourir à mes oreilles, faible, exténuée comme un soupir, la rumeur des houles, cette rumeur qui, depuis des âges et des âges, berce le songe des hommes et les grise pour le départ. Pour la première fois, j’éprouvais une profonde douceur et, dans l’enveloppement de la nuit tropicale se dissolvaient mes regrets, mes craintes, mon désespoir.
Des chuchotements étouffés m’arrachèrent à mon nirvâna. Une lanterne brûlait sur le wharf. Sa lueur me révéla une vague agitation, sur les planches de l’appontement, mais l’ombre épaisse qui stagnait sous le bordage de laMariquita, accostée, ne me laissa distinguer rien de précis tout d’abord. Puis, je perçus un va-et-vient de porteurs et compris que l’on opérait le déchargement du brick. Les barils embarqués à Trinidad passaient sur les épaules de robustes gaillards et prenaient la direction des entrepôts Sampietri.
Deux ombres me frôlèrent, l’une d’elles, la plus fine, se retourna, et je crus reconnaître le sombrero de don Juan Manera. L’autre ombre, massive et voûtée, était celle de don Antonio. Les deux hommes s’entretenaient à voix basse et l’Espagnol faisait des moulinets avec le bras.
Je regagnai l’hôtel. Carvès n’était pas encore rentré. La lueur de la nuit pénétrait par la fenêtre sans volets. J’allais m’étendre, quand j’entendis, sur le quai, sous la fenêtre, la voix de Carvès :
— C’est entendu, à demain, six heures, à la «Fé en Dios» !
Je me précipitai pour voir quel était son interlocuteur. Personne !
Au même moment, j’entendis des cris, des jurons, une bousculade. Je bondis hors de ma chambre ; sur le seuil je trouvai Carvès :
— Qu’y a-t-il ? — fis-je, haletant.
— Rien, me répondit-il, — c’est le général qui est saoul et qui rosse sa maison militaire.