VIIBRELAN DE ROIS

Environ toutes les cinq semaines, le paquebot-poste arrivait à Puerto-Leon. Son escale était courte ; il y avait si peu de marchandises ; des colis postaux, des journaux, des lettres, à destination de quelques commerçants, des agents consulaires, des rares Européens échoués sur cette rive. Et cependant le passage du courrier rompait la monotonie torride des jours et faisait battre le cœur de ceux-là mêmes qui n’attendaient rien.

L’arrivée du paquebot qui venait de Trinidad était signalée par le sémaphore, placé sur la montagne à l’extrémité nord de la baie ; un disque rouge et deux boules noires annonçaient que le navire était en vue. La ville entière se rassemblait sur le port pour contempler la lente manœuvre du navire qui, avec des précautions infinies, venait accoster à l’appontement ses hauts bordages où s’accrochaient encore, ruisselantes et rousses, les herbes des Sargasses.

Le port reprenait ce matin-là une apparence de vie. L’air était moins étouffant. Des vendeuses de fruits promenaient leurs paniers, juchés haut sur leurs têtes, et le soleil allumait l’écorce des oranges. Des porteurs s’affairaient. Il y avait quelques ballots de café et de cacao à embarquer, des cotonnades à décharger. Les grues rouillées grinçaient et leur aigre rumeur était plus agréable que le pesant silence habituel. Les coups de sifflet, les cris des hommes d’équipage déchiraient heureusement la torpeur qui envoûtait les eaux métalliques et l’argile sanglante de Puerto-Leon.

J’aperçus don Juan Manera, la canne à la main, en conversation animée avec le lieutenant du port, et suivi à bonne distance par un petit groupe de gaillards robustes, mais de bien mauvaise mine. Depuis quelque temps, on ne rencontrait guère l’Espagnol sans son escorte. Il devait avoir de bonnes raisons pour adjoindre à ses promenades cette peu séduisante compagnie. Des rixes avaient eu lieu dans des cabarets — à la «Fé en Dios» on avait ramassé un cadavre — entre les partisans du gouvernement et les révolutionnaires. On disait que le parti de Lopez Mendoza avait, grâce à don Juan, pris un nouveau corps, que l’ex-président attendait à Trinidad une occasion favorable pour débarquer, un jour ou l’autre, sur la côte américaine, rassembler ses amis, et marcher sur Puerto-Leon. J’avais même ouï dire une fois par un capitaine hollandais, hôte de M. Breitkopf, que le cirque Wang, le Chinois et le jovial Cupidon n’étaient peut-être pas étrangers à toutes ces machinations.

Carvès, qui s’était rendu à bord avec la chaloupe de la Santé, dégringolait la passerelle, brandissant des papiers.

— Ça y est, — me cria-t-il. — Nous voici sûrs de notre affaire. L’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. consent à entreprendre l’exploitation du placer, à ses frais. Je suis chargé de tout organiser. Un chèque de cinquante mille à toucher à laBrasilian Bank, ici. D’autres envois suivront plus tard. Il faut que nous soyons en route dans un mois. Ah ! mon vieux ! mon vieux ! quelle chance !

— Chut ! — dis-je. — Il y a des mots qu’il ne faut pas dire.

— Tais-toi, mauvais prophète ! Et puis, voilà ton courrier !

Il ajouta en riant :

— Une lettre de ma mère. Elle n’a rien compris à mon câble de quatre cents mots. Le facteur du pays n’avait jamais rien vu de pareil. Elle m’a cru fou. Pauvre vieille !

Quelques lettres insignifiantes. Sauf celle, prévue, de Fasie, écrite par un clerc de notaire, confuse, sans autre pittoresque que celui de la syntaxe, parlant du prix de la volaille, de la récolte probable, des maladies de la vigne. Mais si palpitante d’humble tendresse, imprégnée de l’odeur de mon grenier à foin, de mon cellier, de toutes ces choses qui étaient dans mon sang et dans mon cœur. Je courus à ma chambre, et couché sur mon lit, je sanglotai sur ce papier, couvert de la fine anglaise du tabellion, grossièrement signé par ma nourrice en caractères bousculés et gauches, comme sa propre démarche quand elle est en retard pour la messe de six heures, le dimanche.

Lorsque la sirène du paquebot émut de son hurlement rauque et prolongé le silence de ma sieste, je n’eus pas le courage d’aller sur le port, faire un signe d’adieu au navire en partance.

— Tiens, me dit Carvès, don Juan nous invite à faire un poker chez lui, la semaine prochaine. Tu viendras. Une petite partie de temps en temps, ce n’est pas à négliger. D’ailleurs, — ajouta-t-il, — je crois que je rencontrerai Miguel Sampietri et, dame, c’est pour me tenter ! Et maintenant, à la besogne.

Carvès loua une baraque de bois qu’il aménagea en bureau. Un ancien comptable de Sampietri, M. Napoléon Garbure, fut chargé de l’administration embryonnaire du placer Eldorado. M. Napoléon Garbure était un ex-fonctionnaire colonial français qui avait eu des malheurs et ne songeait pas à rentrer dans sa patrie. Il avait un visage insignifiant et bouffi, d’une teinte jaune fort repoussante, de petits yeux plissés, un ventre bedonnant ; et il s’exhalait de sa personne une odeur de transpiration. M. Napoléon Garbure était résigné à Puerto-Leon, à sa maladie de foie et à la vaine monotonie des jours. La colonie l’avait engraissé, mais avait pompé ses globules rouges. Il ne réagissait plus. Depuis des années qu’il vivait sur ce rivage, il trouvait dans lebrandy-cocktailsa seule raison d’exister, il avait perdu toute faculté de réagir devant les hommes et les événements. Il exerçait des métiers vagues et tirait peu de profits d’une petite plantation de cacao acquise sur les bénéfices d’une part de placer. Une mulâtresse lui servait de « Ménégère ». C’était le type parfait du « raté » tropical, bonhomme, flegmatique, ridé par le soleil, maté par cette langueur qui monte d’une terre humide où les énergies s’étiolent, les volontés s’affaissent, les muscles s’amollissent, lente dissolution au bout de laquelle ce qui fut un homme n’est plus qu’un peu de rêve confus dans beaucoup de chair flasque, cinglée passagèrement par le fouet des alcools.

Un large placard de carton fut accroché à la porte. On lisait :

«Agence Minière Tropicale.«Les inscriptions pour le Placer Eldorado sont reçues de 6 heures à 9 heures du matin.«Agent:Carvès. »

«Agence Minière Tropicale.

«Les inscriptions pour le Placer Eldorado sont reçues de 6 heures à 9 heures du matin.

«Agent:Carvès. »

Les hommes qui désiraient monter au placer recevraient une somme pour leur équipement et leurs vivres, plus une part de pépites, ou de poudre. La caravane devait être organisée en trois semaines. Il fallait des charpentiers, un arpenteur-géomètre, des piocheurs, des porteurs, des pagayeurs pour les pirogues. La petite expédition comprendrait une cinquantaine d’hommes. Carvès en prendrait la direction.

Le recrutement et l’approvisionnement demandaient pas mal de temps. Les mineurs ne se trouvent pas en un jour, dans un port abandonné comme Puerto-Leon. Ce n’était pas le premier comptoir d’or qui s’ouvrait. Aucun n’avait prospéré. Miguel Sampietri ricanait, quand on prononçait le nom du placer devant lui :

— Je le connais, — disait-il, — je n’en ai pas voulu. La belle affaire pour l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. ! L’or, ils feront bien de l’y porter avec eux. Et ils l’y laisseront, avec leur peau, dans les marécages. Eldorado ! Laissez-moi rire. J’en sais quelque chose. Bien malin qui me repincerait à y retourner.

Carvès était un inconnu. Bien que l’entreprise fût patronnée par l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T., pouvait-on savoir s’il ne s’agissait pas d’un aventurier comme tant d’autres ? Pourtant le raid avait fait grande impression.

— C’est un homme ! — disaient de vieux chercheurs d’or qui n’avaient jamais fait fortune, mais n’avaient pas perdu le goût de la forêt.

Carvès parlait peu. Il ne voulait ni d’un bluff criard, ni de réclames charlatanesques. Mais quand il exposait les chances de l’exploitation à quelque personnage de poids, comme Archie W. Mackinson (cafés et cacaos) ou Vicente Perros, le lieutenant du port, il était bien rare que l’interlocuteur ne partît pas convaincu. Carvès avait une manière à lui, brève, ardente, qui réduisait une conviction opposée en cendre, comme une lentille consume un morceau d’amadou. Il en faisait l’épreuve sur moi, et peu à peu mon scepticisme fondait. Le mirage opérait. Cette parole magique « Eldorado » devenait une réalité précise, à portée de la main. On dit que l’argent n’a pas d’odeur, mais l’or en a une, subtile et qui grise de loin. Je la respirais dans le vent lourd qui soufflait des terres, apportant la fièvre, le vent qui avait passé sur la brousse, chargé de miasmes, mais plus chargé encore de rêves et d’espoir. Le soir venu, assis sur une pile du quai, contemplant les astres dans le ciel nocturne qui, plus que l’Océan, donne à l’homme le sens angoissé de l’infini, Carvès et moi devisions de la route à suivre. Et les étoiles m’apparaissaient comme un palpitant symbole de notre fortune, des trésors que nous allions conquérir. La Toison d’or ! un plus brûlant souffle de convoitise n’avait pas gonflé les voiles des caravelles, et les cœurs des conquérants, qui battaient sous les pourpoints de buffle et les cuirasses d’acier damasquiné, n’avaient pas battu plus fort que les nôtres, aux temps anciens des épopées transocéaniques. Puissance du rêve qui mène les hommes, donne un sens — illusoire mais enivrant — à leur course vers la mort.

Ainsi Carvès m’avait parlé au bord du « gour », et j’étais encore auprès de lui, l’enfant d’abord étonné, craintif, puis résolu à le suivre.

Deux mois environ s’étaient écoulés depuis le départ de laMariquita. Je songeais que le temps était proche où je reverrais Letchy.

Ce fut justement le soir d’un orage violent que laMariquita, démâtée, donnant du bord, entra dans la baie, semblable à une mouette que la tempête chasse de vague en vague. Heureusement pour lui, le voilier n’avait eu qu’une « queue de cyclone », sans quoi nous n’eussions jamais revu la carrure ruisselante de Cupidon, la mine jaune et effarée de M. Wang, et le pâle visage de Letchy. L’alerte avait été vive. Le cyclone signalé de port en port, avait passé à une quarantaine de milles environ de Puerto-Leon, au moment où laMariquitavenant de Cuba, entrait dans les eaux colombiennes. Le capitaine Cupidon s’en était tiré avec son mât de beaupré abattu, un bordage défoncé et de l’eau plein sa cale.

Quand le brick entra en rade, la mer avait cette teinte vert foncé, zébrée de rictus livides, qu’elle prend par les gros temps. D’énormes ballots de nuages, violets et rosâtres, roulaient sur l’horizon. Très basse, au ras de l’eau, une bande claire, sur laquelle se détachait la crête déchiquetée des houles. On eût dit que l’océan avait soudain gonflé au point de presser le ciel. Ce déplacement de niveau était plus effrayant encore que les vagues furieuses, hérissées de panaches glauques et blêmes qui se brisaient, en hurlant, sur le môle. Le vent sifflait, balayant des mouettes qui chaviraient, plongeaient au creux des lames et venaient à tire d’aile chercher un refuge sur les rochers où elles s’assemblaient, criardes.

Letchy et moi cheminâmes ensemble jusqu’à l’hôtel Victoria. Elle m’interrogea aussitôt sur le résultat du raid de Carvès.

— Ah ! — dit-elle, — comme je suis heureuse qu’il ait réussi. D’ailleurs, j’en étais sûre. Je vous l’ai dit : c’est un vainqueur.

La mort de Barju l’assombrit.

— Vous avez deviné, je pense, que cette besogne était signée : Miguel Sampietri ?

— Je n’ose accuser personne, dis-je.

M. Breitkopf saluait sur le seuil de la porte. Il saluait, la main sur son cœur, en fléchissant le jarret. Il était fort satisfait d’avoir tant de notabilités chez lui.

—Et ze pon mesié Wang, ne fientra-d-il bas dou d’a l’heure ?

Mais le Chinois n’apparut à M. Breitkopf que le lendemain matin, souriant, jaune, son étroite casquette sur le sommet du crâne. Il sortait de sa chambre où personne ne l’avait vu entrer.

Au jour dit, nous nous rendîmes, Carvès et moi, chez don Juan Manera. L’habitation du Conquistador, la «Casa de los Lilios», était située à une heure environ de Puerto-Leon, sur le versant de la montagne. On y accédait par une assez belle route en lacets, bordée de cactus, d’aloès, d’aréquiers, et chaque tournant révélait un nouvel aspect d’un panorama grandiose et sauvage : la baie, la ville et au loin l’océan, parfois d’un bleu dur et précis qui tranchait sur le ciel légèrement teinté de rose et s’opposait aux pentes rougeâtres des monts ; parfois vaporeux et voilé, sans limite d’horizon, semblable à une immense cuve fumante. Les derniers rayons du couchant venaient de frapper les troncs écailleux qu’ils patinaient d’une laque rouge. L’habitation était cachée aux regards par une ceinture d’orangers, de citronniers, et tout un fouillis de lianes, d’hibiscus, de cotons pourpre.

D’énormes gerbes de lys décoraient l’escalier et le patio d’entrée. Un serviteur noir nous introduisit aux appartements du maître.

L’Espagnol était assis devant une large table d’ébène, couverte de papiers. Un poignard à manche d’ivoire ciselé reposait, tel un inoffensif coupe-papier, sur un livre ouvert. La pièce était sombre. Une lampe était allumée et n’éclairait que les mains de don Juan, dont le visage restait obscur.

Il se leva à notre approche et nous salua avec respect.

— Soyez les bienvenus, messieurs, — nous dit-il.

La conversation s’engagea avec peine. Un étrange malaise pesait sur nous trois. Il n’y avait aucune cordialité, mais une malveillante ironie dans le sourire que les lèvres de don Juan esquissaient à l’ombre de l’abat-jour. Notre hôte nous observait en silence.

J’avisai un curieux portrait : un visage remarquablement laid et expressif qu’un rayon de la lampe dorait sur un fond de ténèbres. La blancheur d’une fraise auréolait une barbe pointue, un sourire oblique, tout à fait semblable à celui qui errait sur la bouche de don Juan. C’était une œuvre ancienne. Carvès et moi priâmes notre hôte de l’éclairer.

— Volontiers, — répondit-il.

Et il éleva sans effort la lourde lampe de bronze.

— L’œuvre n’est pas signée. Elle porte une date : 1572. Ce portrait est celui de Juan de Aguirre, mon ancêtre. Je vous ai déjà cité ce nom illustre dans l’histoire de la conquête. Rebelle et traître jusqu’à la mort. Un caractère. L’Empereur ne l’a pas compris. L’Empereur a eu tort. Juan de Aguirre eût été un grand soldat. A la tête de sa poignée de « Marañones », il fonda des cités, conquit deux îles. Il était hideux, il boitait : il était féroce. Sa cruauté est légendaire. Mais il avait une fille qu’il adorait. Succombant, livré par les siens, au moment d’être fait prisonnier, il la tua d’un coup de mousquet en pleine poitrine pour qu’elle ne tombât pas aux mains des soudards. Il y avait des hommes en ce temps-là.

Don Juan s’exaltait.

— Ah ! cette époque de la conquête ! Ce grand siècle où la loi fut imposée par la flamme et l’épée, où ces contrées vierges durent céder leurs trésors aux mains puissantes des hommes venus d’Espagne par des mers inconnues. Tenez ! cette bibliothèque est pleine d’histoire. Cela vous passionnerait. Vous verriez éclatant dans ces vieux parchemins qui relatent les hauts faits de nos conquistadores le génie de l’audace et de la cruauté. Car il y a un génie de la cruauté, et, à mon avis, c’est bien ce génie-là qui rapproche le plus l’homme de la divinité.

Un prêtre de haute taille entra dans le cabinet.

— Don Felipe, mon chapelain, — présenta don Juan.

Nous passâmes à table.

La salle à manger était une pièce haute, boisée et décorée de trophées de chasse, de peaux de tigre jetées sur un vaste coffre. La table était mise au centre. Deux candélabres à six branches projetaient sur une nappe damassée leur clarté tremblante et jaune, allumant des reflets sur l’argenterie et les cristaux. Deux noirs, de belle stature, se tenaient derrière don Juan, attentifs.

J’avais en face de moi don Felipe, le chapelain. A la lueur des bougies, je distinguai, mieux que je ne l’avais pu faire tout à l’heure, ce long visage jaune, aux yeux très noirs, enfoncés dans les orbites, sous d’épais sourcils grisonnants. Don Felipe mangeait et buvait ferme. Entre les plats, il demeurait, la tête baissée, les mains dans ses manches.

—Padre, — dit don Juan à don Felipe, — reprenant une idée qui lui était chère, ne croyez-vous pas que la cruauté sur cette terre soit d’institution divine ?

— Dieu, — répondit le chapelain, — est rigoureux dans ses châtiments, mais ne saurait être appelé cruel.

— Jésuite, — repartit don Juan, — est-ce que cela ne revient pas au même ? Nous nous comprenons. Est-ce que Dieu n’a pas exterminé le peuple d’Egypte ? Sa rigueur s’est étendue jusqu’aux nouveau-nés. Un archange marquait les portes des condamnés.

— Certes, — dit don Felipe, — si l’on ne peut convertir le pécheur, il vaut mieux l’envoyer au bûcher !

— Et, — reprit don Juan, — ne pensez-vous pas qu’il existe des meurtres légitimes, des meurtres moraux, nécessaires ?

— Cela est possible, — fit le chapelain, — ce sont les idées des philosophes qui nous ont fait perdre ces colonies.

— Que deviendront ces terres jadis fertiles, — reprit don Juan, — sans une main de fer et sans les esclaves ! Où sont nos plantations de coton et de canne ? Où sont les vieux planteurs d’antan, armés du fouet et qui savaient faire sortir de ce sol plus d’or que tous les chercheurs d’Eldorado n’en ont jamais retiré de leurs mines imaginaires ?

Puis il articula, le regard fixe, les mains jointes sous son menton :

— Le sang est la féconde semence. C’est lui qui fait fructifier la terre. La vie s’engendre de la mort. Tous les grands créateurs ont été de grands destructeurs. Celui qui ne peut tuer ne peut pas créer. Qu’est-ce que les hommes ? Une matière vile, de la glaise à pétrir pour nos statues. La puissance s’édifie sur des cadavres.

Le dîner était terminé. Nous revînmes dans le cabinet de travail. Don Juan nous offrait des havanes gainés de paille. Le chapelain fumait dévotement. Don Juan, qui n’usait pas de tabac, arpentait la pièce, exaltant la vertu de la mort. Un gong résonna dans la nuit. Le capitaine Cupidon et Miguel Sampietri furent introduits.

— Ah ! — dit don Juan, — nous allons avoir une belle partie. N’est-ce pas, messieurs ?

Don Juan prit Carvès par le bras et l’entraîna vers la fenêtre.

— Vous avez vu Miguel Sampietri. Il est tout disposé à vous serrer la main. Sans rancune ! Vous êtes un rude adversaire, — ajouta-t-il en souriant.

Miguel s’approcha d’eux. Il ressemblait à son père, en plus jeune, avec un front buté, étroit, de petits yeux verts, et la nuque fort congestionnée.

Carvès tendit la main à Miguel qui la serra, sans un mot.

Nous passâmes dans une véranda où la table de jeu était préparée. Des boissons rafraîchissantes dans des seaux d’argent. Carvès s’assit le premier. Ses longues mains caressèrent le tapis avec douceur. Puis d’un coup sec de l’échine, il rapprocha son fauteuil.

....................

L’heure était avancée. Dans le salon, les bougies s’éteignaient. Sous la véranda, deux candélabres éclairaient encore un tapis vert sur lequel se penchaient le masque rond et noir du capitaine Cupidon, le visage sanguin de Miguel Sampietri, la face longue et jaune de don Felipe et le profil vulturin de Carvès.

— Brelan de rois, — annonça Miguel Sampietri.

Il se renversa sur sa chaise, abattant des cartes :

— Joueriez-vous aussi votre placer, monsieur Carvès ?


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