VIIIUN BILLET A ORDRE

Carvès perdit ce soir-là dix mille dollars, le montant du chèque touché la veille à laBrasilian Bank.

Le lendemain matin, je me rendis machinalement au bureau du placer. J’étais en proie à un désespoir morne, sans révolte. Il n’y avait qu’à se soumettre, à attendre que la chance tournât. Comment payer leur avance aux mineurs qui venaient s’inscrire ? Justement il en arriva deux ce matin-là, deux Floridiens qui avaient travaillé à Callao et que le placard avait attirés. Deux grands gaillards à peine vêtus, le fusil en bandoulière, le « machete » à la ceinture. A tout prix il fallait éviter que l’affaire s’ébruitât, ou tout notre crédit s’effondrait. Avec ce qui restait en caisse je réussis à payer ces hommes.

Notre comptoir était un hangar assez sombre. La porte donnait sur une rue voisine du port ; elle restait toujours ouverte, le matin, et découpait un grand rectangle rouge vibrant de soleil. Deux tables de bois, sur lesquelles étaient posés quelques échantillons des pépites rapportées par Carvès, deux registres, une jarre d’eau, et une bouteille de whisky pour trinquer avec les contractants. Tel était notre modeste ameublement. L’idée qu’il nous faudrait quitter ces pauvres choses me serra le cœur : cette bicoque avait abrité de grands espoirs.

Letchy entra en coup de vent.

— Est-ce vrai, — me dit-elle à brûle-pourpoint, sans autre préparation, — est-ce vrai que Carvès a perdu dix mille dollars chez don Juan, hier soir ? La chose se sait en ville. Les mineurs sont furieux. Ils prétendent que Carvès est ruiné, que l’expédition n’aura pas lieu. Miguel Sampietri envoie des gens à lui dans les bars pour conseiller aux placériens de garder l’avance qu’ils ont touchée et d’aller faire fortune ailleurs. Vous êtes flambés, si ces rumeurs s’accroissent, on vous fera un mauvais parti. Les mineurs n’aiment pas la plaisanterie. Le gouvernement ne sera pas fâché de mettre son nez dans une affaire qui l’intéresse. Enfin, voilà ! vous avez glissé sur la peau d’orange. Pour une misérable partie de poker !

— Letchy ! — dis-je. — Je ne suis qu’une victime !

— Une victime ! Une victime ! Laissez donc ces mots pompeux. Une victime ! oui, de votre faiblesse, de votre incapacité à prendre une décision.

— Vous êtes sévère !

— Il fallait retenir votre ami par le bras, fermer sa porte à clef, que sais-je ? Vous saviez qu’il était joueur. Mener un joueur devant un tapis vert, c’est bien pis que de mettre une allumette dans une botte de paille. Et vous étiez averti !

« Maintenant, vous êtes à la veille d’être ruinés, déshonorés, jetés en prison ! Ces dix mille dollars, n’est-ce pas, c’est l’argent de la caisse ?

Je baissais la tête.

— Alors, la prison ! Et quelle prison ! Tous vos ennemis — et Dieu sait si vous en avez, sans les connaître — vont se ruer sur vous. Que va faire Carvès ?

— Je ne sais. Aller chez don Juan !

Letchy éclata de rire.

— Le plus naïf des hommes ! Et savez-vous ce que va faire don Juan ?

— Non.

— Le renvoyer au vieil Antonio, à l’avare. Ah ! ah ! La bonne histoire. Et don Antonio acceptera de donner les dix mille dollars, mais contre la cession des droits de Carvès sur le placer et sa substitution à Carvès comme agent de l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. C’est clair comme l’eau de roche. Bien joué, n’est-ce pas ? Il vous coûte cher, le brelan d’hier soir. Et c’est tout ce qu’il a trouvé, Carvès ?

Je haussai les épaules.

— Enfin, comprenez-vous la gravité de votre situation. Comprenez-vous que vous pouvez laisser vos os à la Rotunda de Puerto-Leon, et que, dans la plus heureuse hypothèse, il vous faudra vous faire rapatrier, et revenir en France, comme des gueux ?

— Oui, — balbutiai-je machinalement, — il faut agir, agir au plus vite.

— Des mots que cela ! Ne trouverez-vous donc jamais que des mots ? Ce sont des dollars qu’il faut ! Les avez-vous ?

— Hélas !

— Eh bien ! je sais quelqu’un qui les a, qui consentira à un prêt. Le placer est une garantie — insuffisante, car il ne garantit pas la moralité de Carvès. Mais cette personne a confiance. Carvès remettra l’argent dans la caisse de l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T.

— J’en suis sûr, — répondis-je. — Je le garantis sur ma vie, sur ma liberté ; je m’en porte caution. Carvès est un honnête homme. Il a été victime de sa passion.

— Toujours des phrases, — fit-elle visiblement impatientée. Prévenez votre ami qu’il ne tente aucune démarche, aucun acte prématuré. Qu’il fasse le mort. Ce soir, les dix mille dollars seront dans votre coffre.

— Mais Letchy, cet argent…

— Ne vous en préoccupez pas !

Elle sortit, précipitamment.

Je ne revis Carvès qu’à l’heure du déjeuner. L’histoire du poker avait dû faire le tour de Puerto-Leon. M. Breitkopf nous lançait des regards soupçonneux et se carrait dans une morgue pleine de dignité.

— Nous sommes à la baisse, — me dit Carvès.

Une chose m’étonnait, c’est que Carvès ne manifestât pas le moindre remords d’avoir risqué et perdu des fonds qui lui avaient été confiés. Pas une allusion à cet acte — la plus parfaite indifférence ! Un détournement ! Le vilain mot ! Et d’ailleurs, l’argent n’est-il pas fait pour être détourné. Le meunier amène l’eau à son moulin. La malchance s’en était mêlée. Une gaffe, rien de plus. Et rien d’autre à faire que d’essayer de la réparer. Mais si l’on ne réparait pas ! Bah ! Il y a toujours une solution et souvent plusieurs, que l’on ne saurait prévoir.

Telle était l’insouciante doctrine que je dégageais des paroles de Carvès, de ses gestes, de sa physionomie. Alors que j’étais épuisé par les incidents de cette nuit, Carvès lui, était frais, souriant, et mangeait de bon appétit les ragoûts infernaux apprêtés par le chef noir de M. Breitkopf.

Le plus fort, c’est qu’en effet, il y avait une solution imprévue, invraisemblable — une solution tout de même.

— Nous sommes sauvés, — dis-je brusquement.

Et je racontai mon entrevue avec Letchy.

Il ne se montra pas enthousiaste.

— Hum ! — fit-il, maussade. — Et d’où sort-il cet argent ?

— Dame, — m’écriai-je. — Il me semble que nous n’avons guère le droit de faire les difficiles.

— Ça dépend ! Mais je voudrais bien savoir où cette dame de cirque trouvera ses dix mille dollars ! Simple curiosité !

— Cette dame de cirque, — repartis-je irrité, — nous évitera peut-être de coucher demain soir à la Rotunda.

— Plaisanterie ! mon cher. Mais au lieu de coucher demain soir à la Rotunda, nous pourrions peut-être y coucher, ce soir même en acceptant la proposition de miss Letchy, acrobate. Diable ! c’est à considérer !

— Je ne te comprends plus, — dis-je, un tremblement dans la voix. — Tu nous ruines ! Tu joues avec ta vie, avec la mienne. Rien ne compte pour toi. Tu nous perdras.

— Ecoute, mon petit, — fit gravement Carvès. — La vie n’est qu’un jeu, après tout, et les chances tournent. Déveine aujourd’hui, et veine demain ! N’aie pas peur ! Je ne jouerai plus jusqu’à ce que nous soyons riches. Mais à quoi bon revenir là-dessus. L’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. ne perdra pas un sou. Comment ? je n’en sais encore rien !

— Jérôme ! Au nom de notre amitié, trouve-toi ce soir au rendez-vous.

J’ignorais où Letchy prendrait cette grosse somme, mais je savais qu’elle ne s’était engagée qu’à bon escient. Il n’y a que l’amour capable de réaliser l’impossible. Letchy aimait Carvès. Elle avait d’ailleurs une façon bien spéciale d’aimer, qui était de fuir mon ami, de ne jamais lui parler, ou de le traiter, comme tout à l’heure, en termes durs et méprisants.

Toujours est-il que Jérôme pressentait cet amour qui rôdait autour de lui, flairait cette odeur, comme il flairait le fauve dans la jungle et se tenait sur ses gardes. Non pas qu’il se crût lié par un service rendu. J’avais constaté plusieurs fois que Carvès faisait peu de cas de la reconnaissance : il ne croyait guère au désintéressement d’un bienfaiteur, encore moins d’une bienfaitrice.

— Ma foi, — dit-il, puisque tu y tiens, je serai là. Mais je signerai un papier. Je lui paierai les intérêts dès le début de l’exploitation et je ne serai pas long à la rembourser. Qu’elle ne croie pas m’imposer une obligation éternelle.

Carvès n’oubliait pas que les liens qui attachent celui qui oblige à son obligé sont plus forts que les liens inverses. Il craignait que ce sentiment obscurément pressenti chez Letchy ne devînt plus aigu, plus absorbant, du jour où celle-ci l’aurait sauvé. Il serait alors un peu sa chose, ce qui l’humiliait.

Mais la proposition était si inattendue, si merveilleusement opportune !

A six heures, Letchy frappait à ma porte. Elle portait son éternel costume kaki. On distinguait à peine quelques frisons roux sur ses tempes. Elle tenait un petit portefeuille de cuir à la main.

— Voici, — dit-elle simplement.

Et elle posa l’objet sur la table.

— Je vais chercher Carvès.

Carvès s’inclina froidement.

— Je vous remercie, madame, — dit-il, — de vouloir bien m’aider à sortir d’une situation difficile.

— Vous avez besoin de dix mille dollars, je vous les prête.

— Cet argent, madame, vous excuserez cette question, est-il votre propriété personnelle ? Ou bien, servez-vous d’intermédiaire à un prêteur étranger ?

— Monsieur, je vous répondrai tout d’abord que lorsqu’on tend une perche à quelqu’un qui se noie, ce dernier ne demande généralement pas à quel arbre la perche a été coupée. En second lieu, cet argent est à moi, c’est moi qui vous l’offre. Libre à vous de le refuser, si son odeur ne vous plaît pas.

Carvès était dompté. Il se tut.

— Bien, — dit-il, — je vous ferai un reçu de trois mois, à valoir sur les premiers revenus du placer Eldorado — en bonne et due forme — avec quinze pour cent d’intérêt.

— Faites ce que vous voudrez, monsieur. Je ne m’entends guère à ce genre d’opération. Employez cet argent à votre entreprise. Qu’il circule ! Qu’il roule ! Qu’il prenne l’air de la grande brousse. Avec lui, vous rapporterez de l’or, mais de l’or vierge, celui-là, de l’or tout pur, tout neuf, sans tache.

Carvès libellait un billet.

— Merci, — dit Letchy. — Adieu, messieurs.

Carvès voulut l’accompagner, mâchonnant des remerciements, des excuses, gêné par cette manière brutale, cavalière.

— Non, je vous en prie, je connais le chemin !

Dans le patio de l’hôtel, je la rejoignis, je lui pris les mains.

— Letchy ! c’est magnifique ce que vous avez fait là. Mais j’ai peur !

— Peur ! — fit-elle méprisante. — Est-ce que j’ai peur, moi ?

Elle tira du revers de sa manche le billet à ordre signé par Carvès, le roula entre ses doigts, et enflamma une allumette. Le papier brûlait lentement au bout de ses doigts. Elle s’en servit pour allumer une cigarette. Un peu de cendre noirâtre tomba à terre, qu’elle dispersa de la pointe du pied.

Le lendemain, le placard du « Placer Eldorado » était changé. On lisait :

A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T.«Les inscriptions pour le Placer Eldorado ne seront plus reçues après le 25 du mois. Une prime de 20 p. 100 en sus des frais d’équipement sera allouée aux mineurs qui se présenteront avant cette date.»

A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T.

«Les inscriptions pour le Placer Eldorado ne seront plus reçues après le 25 du mois. Une prime de 20 p. 100 en sus des frais d’équipement sera allouée aux mineurs qui se présenteront avant cette date.»

— C’est un rude homme, ce Carvès ! — déclara Archie W. Mackinson, au bar « La India », «select house» de Puerto-Leon où se retrouvaient les notabilités à l’heure du cocktail, des planteurs, des officiers d’état-major du général Diaz.

— Oui, c’est un homme ! — dit Vicente Perros, lieutenant du port. — Le gouvernement devrait se l’attacher, un homme qui peut perdre dix mille dollars, cinquante mille bolivars dans sa nuit et se réveiller frais et dispos.

J’étais venu à « La India » pour prendre le vent de Puerto-Leon. C’était un salon très obscur, très doré, avec des comptoirs couverts de bouteilles colorées, des tables de zinc, un nègre barman en veste blanche, agitant son shaker de nickel. On servait des alcools et des petits sandwichs salés. L’endroit suait le spleen, la torpeur coloniale.

Les deux ou trois journalistes de la ville y cherchaient l’inspiration officielle. L’un d’eux, un grand garçon déluré, trop élégant, s’avança vers moi.

— N’auriez-vous pas, — me dit-il, — une photographie de M. Carvès ?

Le lendemain,El Dia, journal indépendant de Puerto-Leon, publiait le portrait de Carvès, et un article intitulé : « Un grand homme d’affaires à Puerto-Leon. »

— Quel coup de réclame ! — riait Carvès.

M. Breitkopf nous offrit une tisane fantastique décorée du nom de champagne « véritablesekt, messieurs », et but à la santé de l’Eldorado.

Tout nous souriait.

« Grâce à Letchy », pensai-je.

Mais je ne voulais pas mécontenter Carvès. Je ne lui avais pas raconté l’histoire de la cigarette allumée à son billet. Il eût été furieux !

Mon ami était maintenant l’homme le plus populaire de Puerto-Leon.


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