XIILE PLACER TARI

Les travaux d’exploitation commencèrent aussitôt. L’étroite vallée au fond de laquelle coulait le torrent aurifère était formée d’un côté par une paroi rocheuse hérissée de cactus et de plantes épineuses, de l’autre par un plan incliné couvert de brousse, formant clairière dans l’épaisseur de la forêt. On procéda tout de suite au déboisement des approches. Il fallait des matériaux pour construire nos baraques et pour établir le barrage et lessluices.

Les arbres tombèrent. Les cris des hommes saluaient la chute des colosses dont les singes s’étaient échappés, au premier coup de hache. Parfois un oiseau de nuit, surpris par la catastrophe, essayait de se dégager de l’amas de feuillage, mais, paralysé par la lumière, les bûcherons l’assommaient et il demeurait là, les pattes roidies, le ventre ouaté de plumes grises, gardant encore sa majesté de seigneur des ténèbres. De petits vampires s’échappaient, battant des ailes ; parfois un nid de mouches vrombissait sous les feuilles.

Les coups de pioche, de marteau et de hache rompaient le silence des solitudes. Les hommes avaient attaqué la forêt, leurs frêles outils à la main, autour des larges piliers bruissants d’insectes, de serpents et d’oiseaux, au pied des troncs surgis de l’humus, nourris par le charnier, suant la sève, qui poussaient leurs branches — depuis combien de vies d’hommes — hors de la touffeur de la forêt jusqu’à la respiration du ciel, les hommes frappaient, abattaient, sciaient, découpaient. La forêt ne se défendait pas. Ses rejetons repousseraient toujours sur leur ouvrage. Un jour ou l’autre la liane envahirait les bâtisses de planches : les madriers éclateraient ; des orchidées pousseraient sur les ais de bois mort ; l’herbe glisserait sa tête entre les gravats ; le grand poulpe vert entourerait de ses tentacules les vestiges de la conquête. La forêt réparerait d’elle-même la meurtrissure. Ainsi m’apparaissait à l’avance la vanité de notre entreprise devant les arbres abattus.

Et pourtant, l’or était là. Tant de fatigue ne serait pas vaine. Maintenant il n’y avait plus qu’à ramasser à poignées le métal, à remplir ses poches, à se sauver comme des voleurs, puis à jouir de tout ce que cette poudre jaune pouvait donner de plaisir, de puissance, d’orgueil sur la terre. Ces hommes, réunis de tous les points du vaste monde, sur les bords de ce torrent, ces audacieux qui avaient voulu forcer le sort, sur le point d’atteindre leur mirage, étaient pris maintenant d’une rage d’en finir. Faire vite, mettre le trésor à l’abri, se payer largement de sa misère et revenir, la ceinture lourde, là-bas vers les pays enfumés de charbon, où il y a de l’alcool, des filles et des bars aux lumières crues, en maîtres, en hommes qui ont trouvé de l’or !

La vue du lingot, souillé du sang de Peter Boom, avait surexcité les énergies déprimées par la longue route. L’or vierge avait galvanisé les plus lassés. On se rua au travail. Chacun faisait deux fois plus que sa tâche, car chacun souhaitait deux fois sa part. En quelques jours, la brousse fut meurtrie, les arbres coupés, les baraques construites, le barrage dressé.

Des hommes nus jusqu’à la ceinture se courbaient sur le lit du ravin, vannant les eaux flaves, le cœur épanoui par cette légère fumée jaune, qui ternissait le miroir dusluice, et qui était la richesse, la domination, la volupté et les vices éblouissants des villes.

On trouva des pépites, dans des mottes d’argile, parmi les cailloux du torrent, dans des creux de roches, comme si une main hâtivement prodigue les eût laissées tomber au hasard d’une fuite dans un accès de folie. Il y avait là de quoi accréditer les légendes, les histoires de placériens. On ne ramassait pas les pépites à la pelle ; mais on en ramassait tout de même un bon nombre, et des belles et des grosses comme une noix. Les mineurs délaissèrent lessluicespour aller à la recherche de cet or capricieux qui se dissimulait dans les cachettes les plus imprévues. Carvès proclamait que cela ne durerait pas longtemps et que les pépites ne sortiraient pas ainsi toujours toutes seules entre les cailloux et les touffes d’herbe rousse.

De plus, cette récolte de l’or sans méthode, sans contrôle possible, avait de nombreux inconvénients. Beaucoup volaient, ne rapportaient pas l’or qu’ils avaient trouvé. Pourtant, comme une partie des bénéfices du placer devait être partagée entre les mineurs, les moins heureux surveillaient les autres, exploraient leurs sacs suspects pendant la nuit, flairaient les recels, dénonçaient les coupables.

De là des querelles sans fin, des rixes, des coups. L’âpreté des cupidités individuelles ne cédait pas toujours à la loi du placer. Les conflits étaient brutaux, empreints de cette sauvagerie qui remonte dans le sang des hommes, chaque fois que le dieu jaune est en cause.

Le rendement des mineurs, malgré la rapidité avec laquelle s’étaient effectués les travaux d’installation, était inférieur à ce que Carvès en attendait. Pour mettre fin à l’anarchie, il nomma une sorte de contremaître, chargé de la répartition du travail, de la surveillance et du contrôle, un homme d’une grande force et d’une profonde expérience des placers, José Yrribaren, le Basque, qui avait roulé dans tous les endroits où il y a de l’eau boueuse à battre. Le Basque connaissait les ficelles des voleurs d’or ; il savait comment l’on escamote une pépite, comme on l’avale en toussant, comme on cache la poudre d’or dans les cheveux et sous l’aisselle : il avait l’œil partout et sur tous. Les plus légers indices ne lui demeuraient pas inaperçus. Les noirs étaient les plus portés à la fraude. Il en cueillit trois, le premier jour où il entra en fonctions. Les gaillards cachaient des pépites entre leurs orteils.

La vie du placer me rapprocha de ce compagnon osseux, au visage patiné, aux traits réguliers et fortement modelés, aux yeux gris clair, silencieux et un peu méprisant, que j’avais remarqué lors de son inscription à notre comptoir, à Puerto-Leon.

Fidèle aux traditions de la race voyageuse, il était parti à vingt ans pour les Amériques, dont ses ancêtres guypuscoans furent les premiers colons.

Le hasard l’avait promené à travers les sierras et lesllanossous le ciel tropical, de Colon à la Nouvelle-Grenade, travaillant dur, épargnant strict, ruiné tour à tour par les révolutionnaires et les gouvernants et n’ayant pas au bout de vingt-cinq ans de mines, de chantiers, de trimardage, après tant de mois de brousse, de pirogues, de fièvre, de moustiques et de nostalgie, pu mettre de côté de quoi payer la petite maisonnette à galerie de bois, blanche et rouge dans la verdure pyrénéenne, du côté d’Ascain, d’Espelette ou d’Urugne : le rêve des émigrants du golfe de Biscaye, ce bétail que les compagnies de navigation entassent, à tant par tête, dans l’ignominie des entreponts.

La vie de José Yrribaren eût défrayé la carrière d’un romancier. Mais José, comme tous les aventuriers, n’avait ni imagination ni goût du romanesque. L’aventure existe pour ceux qui la racontent, mais non pour ceux qui la vivent. Et le Basque ne racontait pas d’histoires. Il s’était appliqué à faire fortune et n’avait pas réussi. Toute sa biographie tenait là dedans. Peu à peu, on découvrait par des bouts de phrases, péniblement arrachés de cette bouche aux lèvres minces, la trame héroïque de son existence.

Carvès estimait Yrribaren, mais le Basque l’agaçait un peu, en dépit de tous les services qu’il rendait. C’était ce pli de la bouche où l’homme passionné qu’était Jérôme croyait lire une raillerie, oh ! légère, indécise — et comme un vague mépris de son agitation. De plus, ses observations fondées sur un bon sens nourri d’expérience étaient parfois en contradiction avec les idées de son ami.

José semblait sceptique. Il n’avait pas été ébloui par la découverte des pépites. Il en avait vu d’autres, de ces Eldorados bientôt vidés. Il savait combien l’or est capricieux, fantasque, plus fuyant que le vif argent.

Et Carvès s’irritait de cette désapprobation muette, de cette ironie supérieure qui achevait en lui, au plus profond, au plus secret de lui-même, un sourd travail de lassitude. A plusieurs reprises, j’avais cru deviner que, parvenu au terme de sa poursuite, après tant de dures vicissitudes, ayant entraîné derrière son mirage nombre de vies humaines, Carvès était dégoûté de son œuvre. Certes, je ne le croyais pas capable de fléchir, de nous abandonner, de fuir cette Chanaan dont il nous avait entr’ouvert les portes. Non, il irait jusqu’au bout, jusqu’au triomphe final ou jusqu’à la ruine : mais il n’avait plus la foi qui vibrait dans sa parole, jadis. Eprouvait-il cette satiété des grands conquérants et des grands artistes, déjà lassés de leur œuvre avant de l’avoir terminée, parce qu’ils lui ont trop donné d’eux-mêmes et que maintenant ils la sentent échapper, étrangère, indigne d’eux ? Coupe amère que boivent tous les créateurs, vouant eux-mêmes au néant la tâche de leur vie. La Toison d’or frémissait sous sa main et voici qu’il reculait, indifférent, dédaigneux :

— Allons, votre heure est venue, à vous, maintenant. Mon heure est celle de la chasse ; la vôtre, celle de la curée ! Moi, j’ai envie de changer de proie.

Letchy avait deviné comme moi le travail secret qui s’opérait en Carvès.

— Carvès est déjà las de son œuvre, — lui dis-je, — il touche à l’apogée de son rêve et le voilà dégoûté.

— Je ne l’aurais pas cru, — dit-elle. — Serait-il de ceux qui n’achèvent jamais ?

Les bras nus, décoiffée, à l’ombre du manguier, devant sa case de feuilles de wara et de lianes, Letchy achevait sa toilette du soir. Le jour, elle pourvoyait aux besoins de notre petit mess et dès l’aube souvent partait à la chasse, avec ma carabine. Elle tirait fort bien. Elle avait voulu travailler au placer, mais Carvès le lui avait formellement interdit.

— Alors, — avait-elle protesté, — suis-je venue pour faire joujou ?

— Vous pouvez nous être utile autrement. Mais la besogne de ces gens-là n’est pas de la besogne pour vous. Les noirs se feraient une pinte de bon sang, à voir une blanche à la battée.

Autour de nous, la petite vallée se remplissait d’ombre. Les placériens avaient quitté leur travail. Quelques-uns étaient étendus devant leur case, fumant la pipe. Des noirs préparaient leur repas autour d’un feu. Le ciel étalait au-dessus des feuillages une place d’un vert pâlissant que ridait le vol des vautours. La rumeur du barrage emplissait le ravin.

A pas lents, Carvès s’avançait vers nous. Il avait enlevé son casque que Pablo portait à la main. Le feu du soir embrasa son visage, accusa le relief du nez courbe, des joues creuses. Il cheminait un peu voûté comme à l’ordinaire. Il regardait les travaux accomplis, les feux qui s’allumaient et le repos des hommes. Il y avait de l’ennui dans ses yeux.

Le Basque vint au-devant de lui, un nègre au bout de chaque bras.

— Encore deux carotteurs, — dit-il.

— La retenue sur leur part, et ne ménage pas les coups de trique, — articula sèchement Carvès, excédé, — n’oublie pas leurs noms.

— Je les connais tous ; je les ai à l’œil, — dit le Basque.

Carvès se détourna sans répondre et s’approcha de nous. Letchy se réfugia dans sa case, pour renouer sa coiffure.

Tandis que les derniers brasiers fumaient dans l’ombre violette du ravin, nous demeurâmes, nos trois cigarettes piquées — trois rubis — dans les ténèbres.

— Combien de temps, — demanda Carvès, d’une voix lente, — combien de temps va durer ce placer ? Il y a déjà moins de pépites. Le rendement de poudre est mince. C’est un placer de pauvre !

— Mais, — protestai-je, — il faut attendre, on ne peut l’abandonner ainsi ?

— Pourquoi pas ! Il vaudra toujours à l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. le remboursement de son fonds. A moi, il me faut autre chose. Mon métier n’est pas d’exploiter, mais de découvrir.

— Les hommes ne marcheront plus. Ils sont satisfaits.

— Les hommes marchent toujours, — ricana Carvès. — Et, si tu veux, tu pourras rester, pour appliquer la bastonnade à ces nègres paresseux, à ces chiens qui ne sont bons qu’à chaparder et à porter des ballots. J’emmènerai les autres.

— Où ?

— Plus loin, dans la montagne.

— Mais nous n’avons plus de vivres. Il faut attendre que l’on nous ravitaille.

— Attendre ! La fortune court pendant ce temps-là.

— Seriez-vous impatient, Carvès ? — interrogea Letchy. — Moi, j’ai attendu si longtemps !

Carvès resta silencieux. La braise de sa cigarette palpitait. A cette lueur, je distinguai son regard fixé sur le visage de la jeune femme.

— Patron, — disait le Basque, — voici la production des battées du jour en onces. Elle est en baisse sur hier. Chaque jour, elle décroît un peu.

Carvès hocha la tête.

— Que te disais-je ? — murmura-t-il.

Et, à José :

— Les pépites ?

— On ne trouve plus rien, plus que des cailloux, du quartz, du mica.

— A ton avis ?

— Plus une once de poudre dans trois semaines.

— Que pensent les hommes ?

— Ils grognent. Quelques-uns vous accusent d’avoir menti.

— Lesquels ?

— Je ne suis pas un mouchard, — répondit le Basque. — Ces hommes ont raison. Nous avons eu confiance. Vous l’aviez vu, le placer ! Oh ! moi, je ne vous fais pas de reproche. Je sais les déboires qu’on a avec cette sacrée poudre jaune. On croit gagner des millions ; on a trouvé de l’or, et puis, pstt, voilà que ça vous coule entre les doigts, vous regardez dans vos mains ; plus rien, la peau ! Voilà la vie du chercheur d’or ! Si le métier ne vous plaît pas, soyez rond-de-cuir ou cireur de bottes. C’est plus sûr.

— Assez ! — dit Carvès, intérieurement satisfait. — Des mots inutiles. Eh bien ! non, je ne suis pas votre dupe. Ce placer doit rendre. Et il rendra ! Ou bien vous y crèverez et moi aussi. Demain matin, j’irai moi-même voir les battées. Bonsoir.

Le Basque s’éloigna dans la nuit, en sifflotant :

J’ai fait trois fois le tour du monde.

J’ai fait trois fois le tour du monde.

J’ai fait trois fois le tour du monde.

Cependant la saison chaude touchait à sa fin. Les premières averses s’abattirent, trombes qui mitraillaient la voûte de la forêt. Le grain arrivait, rapide, sous la forme de nuages cotonneux qui se rassemblaient tout d’un coup au-dessus de la vallée et lâchaient leurs cataractes. L’eau pénétrait dans nos caves et nos baraquements, trempait nos lits de camp et nos hamacs. Après le grain, le soleil débarrassait le ciel des ballots de coton et aspirait de la terre une vapeur d’étuve tiède, lourde de miasmes.

A travers le brouillard, la lumière suintait, aveuglante ; et dans cette buée chaude, la sueur ruisselait de nos corps comme à l’étuve du bain turc. Puis, au soir tombant, après l’anéantissante chaleur du jour, ce n’était pas la brise qui venait ranimer nos forces, mais un petit frisson dans le dos, un frisson qui circulait dans l’ombre sans fraîcheur, sans un souffle, torpide, et qui nous glaçait l’échine, donnait à nos yeux un éclat plus intense, cernait nos paupières et annonçait que les temps de la fièvre étaient venus.

Après le travail du jour — de moins en moins fructueux — les hommes retournaient à leurs cases, mécontents de leur journée.

Le placer tarissait ; la source de richesse s’épuisait entre leurs doigts : la précieuse poussière ne flottait plus qu’en quantités infimes sous les eaux du torrent que la pluie gonflait et qui bientôt peut-être renverserait le barrage.

Alors, c’était pour rien que l’on avait cheminé des semaines, c’était pour rien que l’on avait quitté les ports, les bars, les salaires, les plantations sonores de cris et de chansons ; pour rien, pour cette misère, pour claquer de fièvre dans ce trou ! L’Eldorado ! Ah ! bien oui… Et le bruit courait de case en case que Carvès avait trompé les mineurs, qu’il avait touché beaucoup d’argent de sa compagnie et qu’il irait manger la grosse somme, un de ces jours, à Caracas ou à Ciudad Bolivar tandis que les mineurs abandonnés continueraient à tirer de ce placer de crève-la-faim tout juste de quoi ne pas revenir, avec la peau des pieds décollée et le ventre vide. Le patron avait de l’argent. Il fallait qu’il le crachât. Il avait voulu s’arrêter là, pour faire un simulacre d’exploitation et bouffer ensuite la grenouille. Mais les blancs ne l’entendaient pas de cette oreille. On disait aussi que le vrai placer, Carvès le connaissait, et que l’Eldorado pour de bon n’était pas très loin d’ici, à quelques journées de marche, dans la région des montagnes. Oui, le patron en avait parlé ! Et les mineurs voulaient leur part du butin, comme ils avaient eu leur part de misère. Là-bas, il y avait des grottes pleines d’or. En avant ! En avant ! il fallait partir. Carvès devait montrer la route, tenir ses promesses. Ou bien on l’y contraindrait par la force.

Tels étaient, d’après José Yrribaren, les propos qui se tenaient dans les cases. Carvès avait semé le mensonge ; la moisson levait.

— Ils y croient, patron, — disait le Basque à Carvès, — ils y croient, aux trésors. Vous en avez parlé le premier. Vous avez eu tort. Pour vous, c’était une blague, hem !… pour eux, c’est la vérité, maintenant.

— Je n’ai jamais dit à ces hommes un mot que je ne croyais. Je suis sûr de ce que j’avance.

— Alors, patron, il faut marcher. Vérité ou mensonge, vous êtes dans l’impasse. Eux, ils ne veulent plus rester. Dans quelques jours à peine, il n’y aura plus d’or, ici, ou si peu… Et puis il y a la fièvre ! Ils nous pousseront en avant. Ils vous forceront à dire ce que vous savez, par tous les moyens. Et si vous ne savez rien, alors ce sera pire. Il vaudrait mieux disparaître, fuir tout de suite.

— Non, — dit Carvès, — pas ça ! Laisse-moi.

Nous étions seuls.

— Carvès, lui dis-je, — toute cette histoire était donc un mensonge. Et tu me mentais, le soir où tu as lié ma vie à la tienne sur le quai ; tu me mentais à bord de laMariquita, tu as menti partout, à tout le monde.

— Non, — dit Carvès. — Tu ne comprends pas. Il y a plus de force dans un mensonge passionnément cru que dans une vérité raisonnée. Je n’ai jamais cru à l’Eldorado comme à une vérité mathématique ; mais j’ai puisé dans la légende la force que la science ne donne pas, la volonté de faire quelque chose de grand. Je n’ai pas réussi… encore. Ce ne sont pas les vérités qui mènent le monde ; ce sont les légendes, les mythes, les idées confuses. Ce n’est pas avec des vérités que l’on a établi les grandes dominations. Si j’ai menti à tout le monde, je me suis menti à moi-même, avec passion. Evidemment, mes données sont incertaines… qu’importe !

« Ecoute, Jean, — reprit-il après une pause, — toutes les fois font des miracles. Sans le mensonge, peut-être ne serais-je pas parti, moi-même ; sans lui, tu ne serais pas venu ! Nous serions restés dans notre médiocrité stérile, en Europe. Nous avons tout brisé et nous nous sommes embarqués derrière une chimère, mais bien décidés à empoigner la fortune par les cheveux, à la première occasion. Il n’y a pas lieu de désespérer, au contraire ! Le mensonge nous donne la force de lutter ; la vérité, elle est toujours décevante, mesquine, bornée ; le mensonge vit, grandit de toutes les forces de notre désir ; il est sans limites. On n’aime pas la vérité ; on la craint ; mais on adore le mensonge !

J’écoutais, stupéfait de ce discours.

— Et qui te dit, — continua-t-il, — qu’un mensonge ne peut pas créer ? Qui te dit que cet Eldorado, dont tu te moques maintenant parce qu’il n’est pas une réalité palpable, immédiatement, qui te dit que mon mensonge ne va pas le faire surgir ? Il sera parce que j’aurai cru en lui. Déjà, il était une réalité pour ces hommes qui nous suivent, parce que le mensonge a germé en eux. Il deviendra peut-être une réalité pour nous. On m’avait jadis conté une histoire, celle d’un moine du moyen âge qui croyait aux Iles Fortunées ; il est parti pour les chercher, et, s’il n’est jamais revenu, c’est peut-être qu’il les avait trouvées ! C’est notre histoire ! Ce sont des fables qui ont fait l’humanité.

Peu à peu, sa voix sourde pénétrait en moi-même, son accent dissipa mes doutes, ma tristesse, l’angoisse de ces derniers jours. Oh ! le terrible menteur, l’ensorceleur !

— Voilà pourquoi j’ai menti. La volonté de l’homme est capable de tout créer. La réalité est une vile matière, malléable au gré de l’homme puissant. Le puissant modèlera les hommes et la vie d’un pouce irrésistible. Mais il faut qu’il puise sa force, non pas dans les choses extérieures, en lui-même ; il suffit qu’il imagine l’univers assez puissamment pour le façonner à son image. La science a d’abord été une fable. Songez aux grandes découvertes scientifiques ; ce furent dans le cerveau de ceux qui les conçurent des hypothèses, c’est-à-dire des rêves, et le monde s’est conformé à ces rêves harmonieux.

« Avec mon désir, doublé de ma force, je pétrirai à mon tour cette informe réalité. Une hypothèse peut ne pas se réaliser — c’est possible — mais une autre lui succède, et celle-là se réalise. Si l’Eldorado n’existe pas, eh bien ! Je trouverai autre chose, mais je suis sûr que je trouverai, j’en suis sûr, parce que cette richesse, elle est en moi, elle est ma substance et ma volonté, ma puissance encore non passée en acte.

— Et que vas-tu faire de ces hommes ameutés ?

— Raviver encore le mensonge. Et partir avec eux…

— Pour là-bas ?

— Pour les montagnes, oui.

— C’est une folie.

— C’était aussi une folie que celle des peuples d’Israël. Des générations ont péri sur la route de Chanaan. Mais qu’importe que Chanaan n’existe pas, si le peuple qui cherche est glorieux et s’il accomplit la mission de son chef ? Moi aussi, je suis un chef et tu vois que je suis assez menteur pour qu’on me croie et qu’on me suive. Et la preuve, c’est que tu es là !

Il parlait avec une ardeur que je ne lui avais jamais connue, presque mystique.

Il s’aperçut sans doute de son exaltation, car il reprit sur un ton plus calme :

— D’ailleurs, à quoi bon philosophailler ! Je suis un prospecteur, un simple prospecteur. Il n’y a pas assez d’or ici. Je vais en chercher ailleurs. Combien ont fait de la sorte ! Il n’y a que les persévérants qui touchent le but. Je ne suis pas sûr de trouver ceci ou cela, Chanaan ou un Eldorado ; mais je suis sûr de trouver quelque chose, demain ou dans dix ans. Si je ne réussis pas cette fois-ci, je réussirai la prochaine ou la dixième.

— Et tes hommes ?

— Des outils, de la matière organisée. Les hommes, tu sais, cela se retrouve facilement. Ça ne vaut pas cher, sur le marché. Quand le marteau n’est pas bon, le forgeron le jette… D’ailleurs, — et il éclata de rire, — ceux-là veulent me suivre, et, après tout, ce sont eux-mêmes qui me poussent !

— Et les fonds qui t’ont été confiés ?

— Bah ! l’argent roule… Va-t’en dormir, — conclut-il. — Il est tard.

Mais je ne m’endormis pas vite cette nuit-là. Lorsque le sommeil, vers l’aube, alourdit mes paupières, je vis Carvès, sous la forme d’un prêtre. Les mineurs, ses fidèles, l’obligeaient à sacrifier devant une large table d’or. Au-dessus était un tabernacle d’or, avec un voile d’or. Et les noirs, les blancs, et José, et Pablo, et Letchy, et moi-même nous hurlions : « Montre-nous ton dieu ! » Et Carvès tirait le rideau. La niche était vide. Tout s’écroulait dans un flamboiement.

Le soleil miroitait sur les parois de ma case.

**  *

Et la fièvre s’installa dans le camp.

Elle se glissa dans les cases avec la vapeur qui fumait de la terre humide, avec les relents de charnier que la forêt toute proche, toujours hostile, soufflait sur nous par bouffées, avec les moustiques susurrants qui hantaient nos nuits sans sommeil. La jungle prenait sa revanche. Les hommes s’étaient établis, brutaux, autoritaires, incendiant l’herbe et coupant les arbres : confiants dans leur dessein et dans leur exécution. Mais elle, la jungle, laissait faire, prenait son temps. Et puis, à son heure, elle les cueillait un par un par la gorge, et leur visage jaune, émacié, grimaçait sous une haleine qui puait la mort.

La première victime fut le Norvégien, un gaillard au torse de grenadier poméranien, une splendide carcasse. Comme il revenait à sa case, un soir, à la tombée de la nuit, il sentit le grand frisson en chape glacée sur ses épaules, se coucha et claqua des dents, toute la nuit. Letchy le gava de quinine. En trois heures, son visage rouge et plein fut évidé par un pouce macabre et apparut une tête de mort, où des prunelles élargies flambaient. Pour lui faire plaisir, Letchy lui fredonna, à voix très basse, une berceuse de son pays, un nom revenait sur sa bouche : Lillemore. Il délira trois jours et mourut. Il fallut six hommes pour le porter en terre et l’on tira des coups de fusil sur sa tombe. Il s’appelait Dan Eriksen.

En l’espace d’une semaine, il y eut une vingtaine d’accès, tous très graves. Deux décès ; deux mineurs qui s’étaient grisés avec leur provision de tafia, un Anglais et un Danois, moururent dans le délire. Letchy se prodigua au chevet des fiévreux.

On appelait cela la fièvre. Là-bas, on appelle tout la fièvre. Mais il y a vraiment de drôles de maladies dans les terres chaudes. Et je vous assure que celle-ci n’était pas une fièvre comme les autres.

Les mineurs suspendirent le travail. Carvès s’y attendait. José Yrribaren, qui tenait bon, l’avait prévenu.

Il restait une dizaine de blancs à peu près valides, jaunis et amaigris. Ils vinrent en délégation. Ces hommes endurcis étaient timides. Ils bafouillèrent. Carvès prit la parole.

— Mes amis, — dit-il, — je n’ai pas attendu votre démarche. Ce placer a donné ce qu’il pouvait. L’endroit devient moins bon. Je l’abandonne avec quelques noirs et le Basque pour les surveiller. Il continuera l’exploitation jusqu’à l’arrivée du ravitaillement et nous rejoindra alors où je lui indiquerai. Mes amis, ce n’était qu’une étape. J’espère que vous n’avez pas douté de moi. Là où je vous conduis est la Fortune. Pas plus que moi, vous ne voulez rester ici. Partons.

Un homme rit grossièrement.

— Toi qui ris, — dit Carvès, — tu marcheras à côté de moi. Tu porteras mon fusil et mon portefeuille.

— Hurrah ! — crièrent quelques frénétiques.

— Hurrah ! — répétèrent les autres.

Le camp serait abandonné dans trois jours.

Le lendemain, Letchy grelottante agonisait de fièvre. Je ne quittai pas son chevet.

Le troisième jour, la fièvre n’avait pas diminué. Je dis à Carvès :

— Je vais rester près d’elle avec Pablo. Je remplacerai José. Nous te rejoindrons ensuite.

Il approuva. Nous eûmes une longue conférence au cours de laquelle il m’exposa la direction qu’il allait suivre.

Il me laissa des cartes, des notes, des instruments d’orientation.

— Il n’y a pas à se tromper, — dit-il.

Carvès partit pour la conquête, avec tous les blancs, pour le rush final ! Et c’est ainsi que je demeurai seul, au chevet de mon amie délirante, dans une pauvre case, avec la jungle et la fièvre.


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