Le soir même de mon arrivée à Binder, j’ai compris, par une vision singulière, le sens de la ville foulbé et son mérite particulier. Sur la place où filtrait un dernier rais de lumière mourante, des cavaliers ont surgi, soudainement apparus dans le décor de murailles grises où il semble que la vie depuis des milliers d’années se soit cristallisée. Le lamido revenait de la chasse avec ses gens. Tous encapuchonnés, vêtus de claires gandourahs, et caracolant sur leurs grands chevaux maigres, aux poitrails enveloppés de longues robes brodées, tous semblables dans le pénultième rayon de soleil qui prolongeait leurs ombres vers moi, un peu barbares, mais aux faces si douces et puériles, et tous groupés en un tableau étrange et harmonieux, sans nul excès, malgré que ce fût une foule en pleine action, sans nulle fausse note, — apparition silencieuse troublant à peine le calme millénaire de l’endroit, — ils avaient des figures toutes pleines de soleil, avec des espaces immenses dans les prunelles, des figures de joie, de contentement parfait, de celui que procurent l’activité du jeu, l’activité normale de tous les muscles et le rythme naturel, modéré, de la vie un peu enclose dans le silence et dans le rêve, un peu restreinte, mais parfaitement équilibrée, disons la joie d’être, d’être seulement.
La joie de l’Islam ! Quelle nouvelle surprenante et imprévue ! De la joie qui n’est presque pas de la joie. Et pourtant quel événement ! quelle grande affaire ! Voilà ce qu’ignore l’Islam de là-bas, l’Islam du Nord, le mauvais Islam d’aujourd’hui !
J’ai vu un instant le lamido. Il est aussi lemaloum djingui, le chef religieux de Binder. Il m’a paru très doux, plein d’ennui et un peu bête. Un peu animal. Et avec de la race, la finesse des hommes de son sang. Mais semblable aux autres, point supérieur, ni inférieur, un homme qui a simplement un peu plus de bœufs que les autres, un peu plus de femmes, un peu plus de cases… Très vite, l’ombre s’est faite totale. Il ne reste plus que là-bas une traînée sanglante à l’occident. Que j’aime ces couchers de soleil du pays de Binder, point solennels, sans aucun tralala, si vite faits qu’on n’a pas le temps de chercher le soleil pour l’accompagner d’un dernier regard !
Sans solennité, de même que rien ici n’a de solennité. Comme tout à l’heure, la place est vide. Seul un Foulbé, sous le grand tamarinier de la mosquée, égrène son chapelet, tandis que dans l’intérieur s’élève la voix surnaturelle du marabout… « Allah in Allah ! ». La grande vision de la vie s’est évanouie, et c’est comme avant, comme après…
Je suis descendu vers le mayo[13]. Il longe la partie nord de la ville. Une large avenue, bordée de petits champs de coton, de pauvres cases éparses avec des greniers à mil aux coupoles grises, çà et là, et puis, c’est le grand lit sablonneux de la rivière, en ce moment à sec, un grand fleuve de sable, immobile et endormi. On a l’impression d’un grand cataclysme qui aurait arrêté la vie du fleuve, qui l’aurait figé dans sa nonchalante attitude.
[13]Mayo, rivière. C’est le mayo Binder (rivière de Binder).
[13]Mayo, rivière. C’est le mayo Binder (rivière de Binder).
Terre de désastre qui semble ancienne, préhistorique ; l’écorce nue et inchangée de la terre, figée elle aussi parmi l’universel devenir. Terre de banlieue avec la tristesse des banlieues. La plaine s’allonge, sans un coin qui sourie, sans un carré de terre arable. Seulement des cycles de muraille — les villages des environs — coupent la grande circonférence de l’horizon. Et partout ailleurs, c’est le vieux sol rocheux de la vieille terre, où rien n’est venu s’ajouter, la vieille matière qui fait songer à une planète sans vie, roulant, encore informe, dans le primitif chaos…
De l’autre côté du mayo, je m’arrête plein de respect et d’amour. A mes pieds, l’herbe est grise ; elle a la couleur de la terre : tout a la couleur de la terre. Je me sens chez moi, comme, sur mes rochers de Bréhat, je contemple la mer familière qui est un peu mienne.
Voici la terre d’Afrique. Ceci, c’est l’Afrique. Elle est toute là, et aucun mot de ma langue ne peut la dire. Un souffle descend du ciel, chaud et voluptueux, plein de senteurs imprécises… Ce n’est pas le printemps, ni l’automne, ni l’hiver, ni l’été. C’est l’immortelle saison de l’Afrique qui me parle un langage nouveau et délicieux.
Lentement, un long troupeau de bœufs va vers la ville. Le petit Foulbé qui le mène porte une braie courte qui laisse nus ses bras et ses jambes. J’admire son air sérieux, et comme ses grands yeux noirs sont graves, tout grands ouverts, avec du feu dedans, des yeux d’enfant qui semblent avoir tout vu et tout savoir. C’est un pâtre, mais si peu pastoral ! Ni flûte, ni pipeaux, ni chanson… Il ne chante pas… Les grands bœufs bossus marchent tout seuls, d’un pas égal ; eux aussi paraissent d’un autre âge, avec leurs longues cornes minces, leurs jambes hautes et nerveuses. L’enfant s’arrête ; dans le lit de sable du mayo, de petits puits sont creusés ; tout près du sol, on trouve une eau claire et légère qui semble enfermée là comme dans une vasque.
L’enfant se penche et il boit avec un geste sauvage : il envoie l’eau dans sa bouche avec le bout des doigts, très vite… Je suis rentré derrière le troupeau. La place était pleine d’ombre. Il s’est mis à souffler un vent violent qui n’a pas cessé de toute la nuit.