V

Onze heures… Il vente de partout ; il fait froid de partout. Comme avant, il faisait chaud de partout…

Il n’y a pas de direction du froid ni du chaud, ni de rien. Le froid descend du ciel et le vent aussi. Il vire, tourbillonne, s’impatiente, fonce verticalement sur la pauvre terre nue. Je couche dehors ; il fait bon d’être dans le vent et le froid, une fois. C’est une nuit de fièvre, sans fièvre, toutefois, mais de fièvre d’avoir vu, d’avoir senti. Comme on est perdu, loin de tout, enseveli, englouti dans l’Afrique, au plus profond de l’Afrique.

Voici quatre mois et plus, que je n’ai reçu de nouvelles de mon pays et des miens. On a marché simplement, sans hâte, très longtemps. On a vu des forêts, des montagnes, des plaines, des fleuves, des villages avec toujours les pieds sur la bonne terre, en contact direct avec la terre, et le cœur en commerce intime avec le cœur des choses, sans aucune idée adventice, ou étrangère, sans que rien s’interposât entre nous et les choses. Et puis ce fut Binder, le point le plus septentrional de notre parcours…

Je revois la ville si belle dans le soleil de midi, si simple, sans beaux costumes, sans belles maisons, sans rien de beau, sans rien àvoir, mais dont l’âme imprécise, familière et religieuse, simple, tendue, vous enveloppe comme la caresse automnale de nos vents de l’Ile de France ; les maisons toutes nues parmi la terre nue et les coupoles de terre où s’entasse le mil pour la saison sèche, économie et prévoyance paysannes, les coupoles grises de ces gens qui connaissent leur terre, qui savent qu’elle est mauvaise, et bonne tout de même ; les vieillards, pas très nombreux, et les femmes, point voilées, telles Kadichah, Aïcha, et les femmes du Prophète, pas beaucoup de femmes, pourtant, dans les ruelles et sur les places, sauf quelques vieilles sur le marché qui vendent des arachides et des paniers, pauvres marchandises étalées sur la terre ; et les enfants surtout, dans tous les coins, sortant de partout, le sourire de la ville, enfants, enfantelets, garçons, filles, avec des petites chemises de lin très courtes, ou tous nus, toutes nues, ou avec une petite sonnette qui leur pend au ventre, très agiles, souples comme les bambini florentins, avec de bons yeux, et de grandes dents blanches, bien rangées, un peu animaux, un peu chats, familiers, déjà faits et formés pour la plupart, de petits hommes et de petites femmes, qui ne rient pas, mais qui s’amusent, qui jouent dans la poussière, sans rire, qui jouent sans jouets et qui sont heureux ; et puis, le grand crépuscule, simple, que la vie humaine ne dépare pas, où tout se mêle en une profonde harmonie, le soleil et la terre, et les longs troupeaux de bœufs qui rentrent, et la voix du marabout, qui invoque Allah avant le sommeil, avant la nuit bienfaisante et douce… Tout cela, venu là un jour, poussé là, venu on ne sait d’où, on ne sait quand, venu de l’Orient, venu de la Perse, venu de l’Égypte, venu de tous les pays où la pensée va se perdre et que nous ne saurons jamais…


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