IV

Vers le milieu du mois de mars, c’est-à-dire une quinzaine de jours avant la première pluie, la chaleur devint excessive. L’impression de ruine et de désastre que j’avais ressentie déjà bien des fois en me promenant dans le pauvre village des Massas, elle fut alors une oppression de tous les instants, le mauvais rêve de toutes les heures. Véritablement, le soleil était tragique. Pendant les longues heures de la sieste, étendu sur les fines nattes qui sont le seul lit possible en ces régions, je connus des tristesses infiniment douces. L’action laisse après elle un peu de déboire et beaucoup de découragement.

La route que j’avais faite pour arriver à Laï, avait été longue et difficile, mais les images qui avaient empli mes yeux m’avaient paru charmantes et aimables. Et maintenant, prostré dans la torpeur malfaisante des après-midi somnolents, je me demandais si l’action n’était pas une chose vaine, si l’énergie elle-même n’était pas la plus navrante de nos illusions.

De mes routes anciennes, maints tableaux incohérents apparaissaient brusquement, comme en un rêve, et je ne savais plus bien leur signification. C’étaient des vallées profondes, des sentiers s’enfonçant dans des jungles lumineuses, des plaines infinies avec des apparitions subites de demeures humaines, des mimosas épandant autour d’eux une subtile et forte odeur, une montagne rose, près d’un lac bleu… Tout cela flottait absurdement dans l’air épais où venaient s’abolir les sons et les couleurs du présent ; j’étais excédé de toutes ces formes que rien ne reliait entre elles, et qui n’étaient plus aujourd’hui que des vestiges malsains. Mais peu à peu, en m’abandonnant seulement au charme mystérieux des heures, il me sembla qu’une vérité forte s’affirmait.

De la vérandah, on voit toutes les choses du dehors comme blanchies par la lumière ardente du soleil. L’astre est si haut qu’il n’y a pas une raie d’ombre et tout s’immobilise dans le silence à peine traversé de quelques cris rauques d’oiseau de proie. Vie douce, doux instants, dans la voluptueuse chaleur des jours, à ne rien faire… L’impression est fugace, frémissante et entière. La trame des jours ne se fait pas d’actes divers, mais d’impressions diverses, aux couleurs vives sitôt passées.

Je compris que je n’étais pas encore pleinement résigné à la bonne candeur animale de la Terre, et je m’abandonnai en vaincu au fil des images capricieuses des heures. Les particularités géographiques et ethniques que l’on note avec avidité m’apparurent un néant plein de tristesse. Que cela était peu, en regard du tissu spécifique de la vie, de l’ensemble harmonieux des minutes égales qui fait notre âme amie des choses, et nous unit indissolublement à l’éternité ! Et je rêvais intensément, tandis que tout, autour de moi, reposait dans la béatitude de la sieste quotidienne, les lagunes dorées du Logone, les petites cases perdues dans la plaine désolée et la grâce vigoureuse des noirs adolescents…

Vers le soir, il semble qu’un peu de vie renaisse. L’horizon s’éloigne et les divers plans du paysage s’arrangent et s’organisent en un décor harmonieux. Du côté de l’Est, une caravane arrive, de gros bœufs porteurs, la corde au nez, chargés de sacs de peau et de blocs de natron.

Un petit baghirmien, perché sur un bœuf, se profile sur le ciel rouge. Puis des ânes suivent, au pas menu, tous pareils, robes grises avec une large bretelle de poils noirs à l’épaule. Puis un vieux, avec un boubou blanc et une grande canne… Ils viennent de très loin et ils ont marché toute la journée. Il y a peut-être des mois qu’ils marchent ainsi, pour gagner un peu d’argent qu’ils cacheront avec soin dans la grande besace qui leur pend au côté… Ils s’arrêtent et se hâtent sans bruit à décharger les bœufs, puis tout disparaît on ne sait où. Vers le fleuve teinté de mille lueurs paradoxales, les crapauds commencent à chanter… Hâtons-nous de jouir de l’heure exquise.

Car une autre angoisse nous attend qui nous tiendra éveillés toute la nuit. Une puissance aussi inéluctable que celle du soleil va nous dominer : la lune, divine en France, ici, brutale et magnétique. O ces nuits de pleine lune, insomnes, nerveuses, où des forces occultes nous font nous retourner sans trêve sur les draps humides de la sueur des cauchemars, où les rêves oppressés s’accumulent en cohortes victorieuses ! Toute chose reste éveillée et s’inquiète. Le rayon blanc, même à travers les murs, nous fiche là, sur les nattes de repos, et nous transperce jusqu’au traumatisme le plus aigu. Je me lève et je marche. Dehors, tout est illuminé : on dirait des milliers de lampes à arc, là-haut, dans le ciel jaune. Des formes noires font des découpures violentes sur des fonds de toiles d’emballage. Et certains détails du lointain, un arbre tordu au bord du Logone, un barrage de pêcheurs, tout à l’heure noyés dans l’absolu rayonnement du soleil, se précisent et prennent leur place. On est victime de tant de violence, mêlée à tant de douceur ; on est prisonnier, embouteillé, dirait-on, dans ce liquide lumineux qui stagne tout autour de nous.

Vers le Logone, l’oppression devient douloureuse. Rien ne dort au village, et les cases veillent au bord de l’eau, pleines de chuchotements, de murmures confus et de musiques basses. Au loin, des gens frappent sur des tambours qui font un bruit fou et continu. Tout à coup j’aperçois, dans le fleuve, des hommes, immobiles, le torse nu hors de l’eau. Sont-ils déments à regarder ainsi, sans gestes, l’astre clair, insouciants de l’eau qui fait deux ou trois cercles autour de leur ventre, ou est-ce un rêve de démence ?

Pourtant, résigné, je m’étends sur les nattes, les yeux ouverts. Quel beau lointain c’était tout à l’heure sur le fleuve aimé ! Pays d’ombres, empli de magie ! Les sables clairs, et là-bas des bancs de sable si blonds, entremêlés, enlacés, confus, où la pensée va se perdre… Il y a des îles… On ne comprend pas bien… La nuit est une robe d’évêque. L’ombre terrestre est violette. Quelle profondeur aux horizons lunaires !…

Certes, l’idéal humain est rabaissé ici et la morale disparaît, fondue par ces deux puissances dissolvantes : le soleil de mort, la lune de mort.

Mais ne sommes-nous pas meilleurs, malgré tout, d’être enveloppés de tant d’infini, et nos pensées ne sont-elles pas plus belles, de se développer librement dans le cadre éternel dont les limites sont si lointaines qu’on ne peut plus les ramener à la compréhension humaine, plus nobles de se mouvoir dans le primitif rayonnement des jours et des nuits égales ?…


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