IX

Nous étions loin, bien loin, quand je connus que Sama était un bon petit animal, avec un petit coin de bonté dans le cœur et même de la tendresse silencieuse qui se cachait. Quand je satisfaisais un désir de Sama, jamais il ne m’en témoignait aucune reconnaissance ; quand je le frappais, il ne m’en témoignait non plus aucune colère, et, même, il m’en estimait davantage. Cette attitude était tout à son profit, car lorsque je lui faisais du bien, je ne demandais jamais qu’il me remerciât, à la manière des blancs, et, d’autre part, son silence, lorsque je lui faisais du mal, était pour moi un reproche qui m’emplissait de tristesse et de remords.

Nous arrivâmes dans un pays qui nous changea beaucoup de ce que nous avions vu jusqu’alors. Les villages devenaient plus rares et ils n’étaient souvent que quelques cases, entourées d’une haute palissade circulaire, avec un grand arbre au milieu. Nous passions souvent de larges vallées au fond desquelles chantait un mince filet d’eau. Ces ruisseaux coulaient tantôt vers le nord et tantôt vers l’ouest. Je compris alors que nous étions sur le faîte qui sépare les eaux de la Bénoué, de celles du Mayo Kabi. C’était une indication, dans l’ignorance où nous étions de notre route et la promesse que l’on arriverait bientôt au but. La joie que j’en éprouvai ne m’empêcha pas de tomber malade.

Un matin, sur la route, je sentis les approches d’une forte fièvre. Sensation étrange, inexprimable, presque un peu voluptueuse, que celle de cette petite mort qui arrive dans l’anéantissement de la pensée et du vouloir. Je me rappelle vaguement un immense pays où les indigènes avaient brûlé les herbes. La terre était noire comme de la lave et, de loin en loin, un petit arbre tordait vers le ciel ses bras décharnés. Nous marchions avec cette unique pensée de trouver un point d’eau, ne fût-ce qu’une mare stagnante, pour y étancher notre soif. Mais le pays était desséché, rongé par le feu des hommes comme par le feu du ciel, qui descendait tout droit des profondeurs infinies de l’espace immuablement pur et radieux. On marcha longtemps sur la terre maudite, sans rien dire, et c’était une fuite tragique, tous ces hommes qui se hâtaient, en gémissant tout bas, parmi les choses hostiles et mauvaises. Je sentis mes jambes s’amollir et une sueur glaciale m’inonder subitement.

Alors des images délicieuses passèrent devant mes yeux hallucinés. C’était une chambre baignée dans la lumière douce d’une lampe qu’abritait un grand abat-jour. La fenêtre était ouverte sur le printemps. Dans un fauteuil, la mère causait avec son enfant. Et j’entendais un son de cloches qui s’égrenait dans le tiède crépuscule. C’était net et précis, précis à en pleurer.

Je crois que je m’endormis. Le soleil était bas quand j’ouvris les yeux. La colonne était loin. Mais près de moi, assis dans cette pose familière aux Bayas, les genoux hauts et écartés, je vis le fidèle Sama. Il avait une gourde indigène remplie d’eau que je vidai, d’un seul trait. Puis il se mit à bavarder, et sa voix chantait un peu enfantinement.

— Toi c’est beaucoup malade, mais je connais toi bien, bien. (Il dit cela des gens qu’il aime). Toi venir à village. Il y a pas loin. C’est grand, grand village. Il y a beaucoup d’hommes.

Et son regard sur moi était si doux, si simple, si franc, que je sentis vraiment mon cœur l’aimer.


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