IX

19 mai, Yakoundé. — Dans la montagne, il y a une tranchée, une énorme cassure qui fait un grand trou noir dans le granit. Là dedans, il y a des cases et des hommes, des milliers de cases invisibles, blotties comme des nids d’aigles parmi les roches sombres, et des cavernes qui rampent dans les profondeurs obscures des vertigineuses parois. Quelle énergie de vivre doivent avoir les primitifs qui habitent là ! N’ont-ils pas la conscience de leur domination ? Car ils sont rois parmi leurs pierres, et nul ne peut venir les troubler impunément. Ce matin, ils ont tué un de nos bœufs. Mais on ne les voit pas. Ils restent à l’abri derrière leurs remparts inexpugnables, rusés et leurs yeux torves fixés sur les chemins.

Nous campons près d’une douce vallée toute emplie de lis éclatants. Mais là, tout près, veille la masse noire de Yakoundé. Il faut rester en faction la nuit, pour protéger nos gens et nos bêtes. Et tandis que la lune zénithale fait sur le sombre voile de la montagne des figurations fantastiques, dans l’engourdissement sans rêve de l’insomnie, on s’imagine très loin soi-même, dans des temps antérieurs et des espaces abolis.


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