Pensées de la route.
Un Laka marche devant moi sur l’étroit sentier où nous nous hâtons dans la fraîcheur exquise du matin. C’est une belle bête, libre et farouche, toute de fierté et de douceur. A le voir marcher parmi les arbres clairs, à épier son geste sobre et harmonieux, j’éprouve un contentement parfait. J’admire tant de force, unie à tant de grâce.
Dans sa main gauche, il tient sa lance levée et s’enfuit légèrement, tel un annonciateur de victoire. Sa tête, au-dessus du cou mince et long, se penche un peu en arrière, et parfois il tourne vers moi ses deux grands yeux un peu fendus en amande, tandis que ses lèvres sourient finement.
Je me plais à suivre le jeu facile de ses muscles tendus comme un pur acier. Πόδας ὠκύς… C’est ainsi que je me représente Achille, et ce barbare est bien, je crois, l’idéal de la beauté grecque. Il est tel que ces éphèbes figurés aux métopes du Parthénon, nerveux et simples dans leurs attitudes juvéniles. Ainsi la beauté de la race — perdue chez nous — ici s’est conservée intacte, témoignage de ce que nous étions peut-être avant les vices de la décadence.
Dans le rayonnement de sa jeunesse, le jeune barbare m’adresse des paroles tristes et violentes. Il me dit :
— Tu me ressemblais autrefois, avant que les songes perfides des rêveurs n’aient empli ton âme et amolli ta force. Car alors tu vénérais cette force qui est la loi du monde et qui est bonne, puisqu’elle est la loi du monde. Et la force n’est-elle pas la beauté ? En perdant l’une, tu as perdu l’autre. Ton âme, héroïque jadis, est devenue molle et lâche, en même temps que ton corps a perdu sa vigueur première et son animale splendeur. Malheur à toi, qui méconnais l’inexorable loi de la vie, car même victorieux, tu prépares secrètement la défaite, et, dans ton triomphe, il y a le germe de la pourriture et de la mort.
Il est une merveilleuse apparition. Parmi les arbres clairs, il semble auréolé de divine et sereine clarté.
Il est quelque chose d’aboli qui ressuscite. Il est la propre statue de la Jeunesse et de la Beauté.
Je lui préfère Sama, si faible, si gracile, avec sa petite âme si compliquée. Mais comme l’autre est plus jeune, plus primitif, plus vivant !…
Hélas ! je les ignore tous les deux… Deux hommes sont près de moi, sur le sentier ; je connais leurs coutumes, et les gestes de leur vie me sont familiers. Mais ne pourrai-je donc jamais m’approcher d’eux ? Ne pourrai-je rencontrer leurs âmes secrètes et repliées ?