Dans un faubourg qui se trouve au nord-est de la ville, j’ai vu le bourdonnement des métiers, des travailleurs, mais des travailleurs heureux, des métiers propres, paisibles, patriarcaux, où le rude effort ne se sent pas. Pour aller là, il faut descendre une large sente pierreuse, toujours animée et emplie de fine brume solaire où tout passe sans bruit, les jeunes hommes assis sur des ânes, tout à l’extrémité de la croupe, les jambes pendantes, les femmes avec des amphores, graciles et souriantes, les vieillards dans leurs grandes robes flottantes. Parmi le faubourg, ce sont des ruelles étroites, entre deux murs, et puis des places, où de pauvres arbres font un peu d’ombre claire.
Là, des hommes tissent de la laine blanche toute la journée. Les fils tendus au long des murs viennent se croiser sur l’étroit métier où l’homme travaille, assis sur un escabeau de bois. Je ne me lasse pas de les regarder : c’est toujours une belle chose que de contempler le bon travail humain. Mais ici quel calme, quel silence, quelle élégance dans les gestes et dans l’action ! Je crois voir ces tisserands aux mouvements précis qui sont figurés sur les sarcophages égyptiens. Ces hommes jeunes, silhouettes vives sur les murailles grises que vient fouiller le soleil à travers les figuiers des places, me semblent légendaires. Pour nous, le travail, c’est la misère et la douleur. Et voici de braves gens qui font leur tâche en paix, au fil des heures, sans hâte, sans tristesse comme sans joie, de braves gens qui s’occupent au bon travail humain, sans penser même, tout doucement, dans le soleil…
Plus loin, il y avait deux vieux, assis sous un arbre, qui cousaient ensemble les minces bandes d’étoffe sorties des métiers, pour en faire des robes et des boubous. Tout près d’eux étaient quatre puits larges et peu profonds. C’est là que les Foulbés préparent l’indigo, le noir et l’ocre qui servent à la teinture des étoffes. Le soleil inondait de lumière les jardinets enclos de murs délabrés ; même ici, dans ce faubourg de travailleurs, je ressens l’impression du premier jour, sur la place de Binder, celle d’une vie éteinte et ralentie. Je pense que depuis des siècles, les mêmes hommes sont là, tissant la laine de père en fils, sans mauvaises pensées, sans chagrins.
A Binder, il n’y a pas de maçons ; les maisons y sont pauvres et tombent en ruines. C’est un dur métier, de construire une maison. Les Foulbés tissent la laine, cousent les étoffes, cultivent leur petit champ de coton, et conduisent leurs longs troupeaux de bœufs et de génisses. Travaux des champs, travaux des villes, mais travaux propres, travaux nobles qui n’abaissent pas l’homme, qui ne dégradent pas la pauvre machine humaine. Ici, les gestes du travail, comme les gestes du repos, sont empreints d’élégance et de majesté.
Le grand rêve du primitif Islam se poursuit dans l’action. Comme les fils de coton s’enchevêtrent dans l’écheveau, je me plais à supputer tous les rêves d’autrefois, rêves du premier Islam, rêves du pasteur dans le désert, tissus ensemble dans ces âmes primitives.