6 juin, Bayanga. — Il fait joli. La nature grouille. Nous sommes en un jardin, jardin stérile, éperdu d’allégresse et de candeur mystique.
La lumière arrive sur le sentier, tamisée par le feuillage clair et diaphane. Tout chante la clarté de la vie, le charme des minutes.
Il fait jaune ; la campagne exhale l’odeur amère des fruits sauvages. On est ivre de marcher dans toute cette lumière, non point violente, mais qui enveloppe et qui pénètre…
Soudain, au détour d’un chemin, surgit une caravane : des porteurs avec des paniers mal ficelés, des cages en paille pleines de poules, de vieilles cantines en bois, tout un bazar étrange et malpropre ; puis deux ou trois bœufs, des bouviers bayas, des enfants nus avec des arcs et des flèches, enfin deux traitants indigènes à cheval, les chefs de cette suite bizarre ; derrière encore, des femmes se hâtent avec leurs entassements de calebasses sur la tête, et des hommes armés de vieux fusils à pierre qu’ils portent sur l’épaule, la crosse en l’air… La première fois depuis Laï que nous rencontrons des hommes sur notre route, la première fois que nous sentons l’approche de notre race… J’en ai presque une tristesse, sachant qu’un songe doré va s’achever. Mais la route ne laisse pas de temps aux regrets ; elle abolit hier et demain également, pour laisser maître le charme imprécis des minutes…
Bayanga, c’est propre et soigné comme un paysage de Constable. Des cases s’égrènent sans aucun ordre parmi la claire futaie qui fait des taches d’ombre sur la grisaille des toits de chaume. Le village respire le bonheur et la paresse. Et au delà du village, un large sentier sablonneux mène au bord d’un ruisseau dont l’eau est divinement fraîche.
Ah ! ces eaux de la Sangha, qui semblent surgir des profondeurs de la terre et qui emplissent la bouche de volupté, celles que l’on boit à même les rivières, pendant les longues marches au soleil, les eaux divines qui enivrent le voyageur, par leur vertu magique !
Dans le ruisseau, des hommes se baignaient. Une petite plagette de sable fin descendait dans le lit du ruisseau qui s’enfonçait aussitôt après sous une voûte épaisse de feuillage. Et derrière la pente adverse, sur l’autre rive, le soleil mourait, violent comme un velours cramoisi. En dessous de son orbe gigantesque, stagnaient des verts, des violets, des ocres, des mauves qui semblaient un vitrail de cathédrale, là-bas, derrière les piliers noirs des arbres maigres de l’horizon.