31 mai, Zaourou-Yenga. — En arrivant vers la vallée si verte et si tourmentée de la Nana, un bien-être immense m’envahit. Je retrouve cette émotion délicieuse qui me possédait aux soirs limpides de la Penndé — mais avec plus d’attendrissement et d’intimité. Il me semble que je revois une patrie. Et n’est-ce pas une patrie, en effet, la terre où nous avons laissé un peu de nous-mêmes, où un peu de beauté nouvelle nous est venue ? Ce petit torrent qui coule dans une épaisse verdure, parmi des palmes et des réseaux de lianes, c’est Yolé, qui coule vers Nana. « Nana », c’est la mère la bonne mère des Bayas. Et c’est elle qui arrose Mambéré, que nous avons appelé Carnot.
Mambéré ! Que de fois nos Bayas ont répété ces douces syllabes qui leur chantaient comme un air de ciel natal. Car ils aiment leur terre et son manioc, et ses cases rondes parmi les bananiers. Un peu de leur tendresse est la mienne ; mais ce que j’aime par-dessus tout, ce sont les ciels infiniment gris où se fondent, en une harmonie désolée, les coteaux bas de l’horizon, et la chanson des hommes, si pauvre et si lointaine.
Toute la journée, Yenga est resté près de notre tente. Il porte un grand boubou où s’accrochent des quantités de petites médailles en cuir rouge, les grisgris aoussas. La face longue, où clignotent deux petits yeux emplis de malice, la lèvre mince et sinueuse, la noblesse de son geste font qu’on voudrait le connaître et qu’il attire.
Une barbe étroite pend au-dessous de son menton.
Il parle beaucoup et doucement. Il a l’air fin et souple, plein d’esprit et de ressource. Il n’inspire pas une pleine confiance. Mais comme il a de la race, et comme peu de chose le sépare de nous !
Vers le soir, il a fait venir des musiciens. Il y avait un homme qui jouait du tambour, la tête un peu penchée, les yeux mi-clos, la face et tout le corps immobiles, tandis que les bras s’agitaient furieusement. Il y avait le porteur des clochettes — deux clochettes de fer accouplées qu’il frappait avec un marteau de bois, — et beaucoup d’autres hommes qui remuaient de petits paniers emplis de cailloux. Les Bayas se sont mis en cercle. Un chant de joie s’est élevé, et il était triste comme un chant de deuil. Et les pieds frappaient le sol rageusement, tandis que les torses s’agitaient au rythme exact des instruments. Mais ce qui me plaisait surtout, c’était ce petit nabot qui se roulait dans la poussière en faisant d’horribles grimaces, et que personne ne regardait, et qui avait la sublime laideur d’un bouffon.