Chapter 10

d’une maniere; les autres qui les lisent les entendent tout aurebours. Et chascun cuide trop bien entendre; et sur ce ilzoeuurent et aprestent fourniaulx, alembis, et croisiaulx,et350entremeslent diuers metaulx et matiereset soufflent fort, etpour un petit de sublimacion ou congiel qui leur appertmerueillable, ilz cuident ataindre a merueilles. Et puis quantilz ont fait et fait et gasté leur temps, ilz y sceuent autantcomme deuant, mais que cost et despence et la maniere de355distiller et d’aucunes congellacionsde nulleutilité. Ainsi estil de toy et de moy et de plusieurs. Tu l’entens et le prensd’une maniere; et moy tout au rebours. Tu recites, ie replique;etquantnous auons fait et fait, tout ne vault riens;car la matiere est tres deshonneste, ainsi comme aucuns arquemistes360qui cuidentfairede fiens. Or le taire en fust bon,et mieulx me plairoit non estre arquemiste en ceste partie,mais la deffense m’est conuenable puis que ie suis assaillie.De ce que tu argues ensuiuant contre la plaidoieriedeuant Justice par dame Eloquence a la charge du deuant dit365maistre, je l’enlairayconuenir, carbien t’en scara respondrequant lui plaira.[121]Tu relates ce que aultre fois ay dit, que ie ne me puis taireet trop meruellier de ce que Raison dit que mesmes en laguerre amoreuse, mieulx vault decepuoir que deceu estre;370et que j’argue qu’il s’ensuiuront doncques tous deuxestrebons—qui ne puet estre; et puis si iures ton serement que, seme fusse de portee d’escripre cest argument, cefustmonhonneur; et que c’est proposicion d’enfans quant ilz arguent.Touteuoies te promez ie bien, quoy qu’il t’en soit auis, ie ne375la pensse mie a chanceller. Mais de ce que tu cuides confondremon argument de dire, Jhesucrist dist que mieulxfustaJudas que il n’eustoncquesesté, que auoir trahy son maistre,vraiement je te respons que bon fu que Jhesucrist morust, etbon fu que [fol. 97 a] Judas naquist. Mais mieulx fust pour380lui, s’il n’eust oncques esté né, pour cause de l’inconuenientde sa desperance et la pugnicion de sa trahison. Et tu mesmesn’as pas tenue la rigle en toutes tessolucions, dont tu me veulzreprendre. Et merueilleusement interpretes ce qui est ditclerement et a la letre. Il vault trop mieulz, beaul maistre,deceuoir que estre deceu, qui dit que ce est a dire, que il te385greueroit moins faire semblant de moy amer pour toy aisierde mon corps, que se tu en perdoies ton estude, sens, temps,ame et corps et los. C’est bien extremement parlé. Dontsemble il qu’il conuiengne deceuoir, ou perdre sens, temps,390ame, etc. Sans faille la faueur que tu y as te fait bien loingsaler querre ceste extreme excusacion. Et toutefois ne met ilpoint ces deux extremitez ensemble. Si te dis encore et derechiefque en la loy de Jhesucrist et selonsadoctrine, plus estdeffendu deceuoir son prochain que estredeceu,c’est assauoir,395deceuance frauduleuse. Car par maniere de parler puet estreditdeceuance tel chose qui n’est mie grant vice. Mais afinque ie ne l’oublie, je diray ce dont ie suis contente: c’est quetu dis que tu as oppinion que oncques maistre Jehan de Meunn’escript ce en son liure, et que c’est chose adioustee. Bien400appert que tuparles a voulenté(sauue ta grace), carc’est duproprelangage et tout un mesmes mettre et stile, mais tuvouldroies bien qu’il ne l’eust oncques dit. Tu puez bienhardiement direque oncques de Raison, fille de dieu, n’yssytel mot.405Ha! decepuance frauduleuse! mere de trahyson! qui estce qui t’ose mettre auant en nul cas? Et puis que nous ysommes entrez, (pour dieu!) que ie m’y arreste un petit nonobstant la prolixité, car on ne puet bonnementen briefcomprendre moult de choses. Par ta foy consideres un petit, tu410qui as leues les hystoires, quel vice a tenu et tient en ce mondeplus grant lieu a aidier a parfurnir les plus grans peruersitez,tu trouueras deceuance. Regardes se deceuance nous donnala mort premierement. Lis les hystoires troyennes. Tutrouueras selon Ouide et aultres, commentdameDiscorde415sema la graine de la guerre. Mais iamais n’eust tout cueilli, sedame Deceuance n’yfustvenue, quant elle fist trahir et prendrela fort cité de Troye; et tout est plein de ses fais qui tropseroient longs a dire. Ha! dieux! comme tout noble couragese doit bien garder d’auoir en soy si vilain vice qui passe tous420aultres enmaniere d’effait. Quel difference mettras tu entretrayson et deceuance? Je n’y en sçay point, mais que l’unsonne pis que l’autre. Et se tu dis doncques s’en vault ilmieulz aidier sus un aultre, que un aultre s’en aidast sur soy,je te dis derechief que non fait. Car selon la iustice de dieu,425cellui est plus punis qui iniure aultrui, que cellui qui estiniuriez. Et disons encore mesmement en cas d’amours, pource que la raison maistre Jehan de Meun dit que mieulx vaultetc. Vrayement j’en diray mon oppinion et m’en tiengnea fole qui vouldra tant. He! deceuance! je ayun seul[fol.43097 vo. a] filz, (que dieu me vueille conseruer s’il lui plaist), maisie aimeroie mieulx qu’il fust parfaictement amoreux auec le sensque i’espoire que dieux lui donra, comme ont hommes raisonnables,d’une femme bien condicionee et sage, qui amast honneuret lui, (en auenist ce que auenir lui en pourrait) que ie ne435ferroie qu’a son pouoirfustdeceueur de toutes ou de pluseurs.Car ie cuideroie que a pluseurs deceuoir, il peustplus tostperdre sens, temps, ame, corps et los, que de bien amer uneseule. Et cuides tu que ie croye par ta foy que ce soit le plusgrant meschief, qui puist auenir a ioeunes hommes d’estre440amoureux (mais que ce soit en bon lieu, ou il est honneur etsens)? Car qui aimeroit une bergiere, si vouldroit ilbrebisgarder. Je ne le dis mie pour l’estat, maispour les condicionspour monstrer que le cuer qui aime desire tousiours soy tournerauxmeursde ce ou il a mise s’amour. Pour ce croy bien que445ceulz qui aimer veulent doiuent moult eslire ou ilz mettrontleurpensee. Car lacuideie que soit le peril. Etainsicuidestuqueie croye tous ceulz, qui ont esté ou sont bien amoreux,que toute leur felicité soit de tendre a couchier auec leur dames.Certes ce ne croys ie mie, car ie croy que pluseurs ont amé450loiaument et parfaictement quioncquesn’y couchierent, neoncques deceurent ne furent deceuz, de qui estoit principaleentencion que leurs meurs en vaulsissent mieulx. Et pourcelle amour deuenoient vaillans et bien renommez et tant queen leur viellesce ilz louoient dieu qu’ilz auoient esté amoreux.455Ainsi ay ie ouy dire que le disoit mesmement le bon connestablemessire Bertran de Claquin,[122]messire Morise de Trisguidi [fol. 97vo. b.][123]etmains aultrescheualereux. Si ne perdoientceulzsens, temps, ame,corpset loz. Je parle tant de ce loz,pourceque tu m’as escript que ie l’espuluche bien. Or le t’ay460espuluchié. Mais tu meferoies ycypluseurs responses, etdiras que maistre Jehan de Meun entendoit de ceulz qui ensont oultreement foulz. Je te respons que de toutes chosesmesmementqui sont bonnes puet on mal user. Mais puisqu’il vouloit descripre entierement amours, il ne la deust465mettre si extreme a une seule fin, voire fin si deshonnestementtouchiee. Tu me diras que ie parle contredame Eloquencequi parle de Fol Amoureux dont Meun parle, et ie te di que aestrebienamoureux n’est point necessaires estre fol, ne queon en perde sens, temps, etc. Tu me diras encore que ie conforte470les joeunes a estre amoreux. Je te dy que ie nelopointqu’ilz le soient, car toute amour mondaine n’est que vanité.Mais, se l’undesdeux conuenoit, c’est pis decepuoir qu’estrebien amoreux; et pis en puet venir. Mais pour ce que maistreJehan de Meun qui pluseurs choses bien descript ne descript475mie la proprieté de deceueur, j’en parleray un petit en rudestile pour aguiser l’appetit de ceulz qui s’i delictent. Lacondicion du deceueur est menteur periure, faulz semblant,flateur, traittre,fallacieux, malicieux, agaitant, couuert, etaultres maulz infinis; et la fin qui lui en demeure quant plus480n’en puet, moqueur mesdisant, enuieux et souspeçonneux—telzen sont lestitres. Mais pour ce que ie ay parlé de ceulzqui aiment honnourablement, je [fol. 98 a] puis dire ainsicomme tu dis de cellui, qui composa la plaidoirie dessusdicte,qu’il ne senti oncques que fu fol amoreux. Aussi croy ie que485maistre Jehan de Meun ne senti oncques que fu honnourableamoureux.Apres tu repliques ce que dame Eloquence et moy disonspar grant admiracion de la grant deshonnesteté qui est ouchapitre de la Vieille, et disons qui y pourra notter fors toute490laidure et vil enseignement, et assez plus en disons que tu nerepliques, et pareillement ou chapistre de Jalousie. Etpuis tu me fais un grant fault sur ce que j’ay ditala fin du ditmien epistre, et rameines ceste part mal a propos (ne tedesplaise), et dis que i’ay dit que ie ne condempne pas l’auteur495ou aucteurs en toutes pars du dit liure. Comme, ce dis tu,se ie vouloie dire, que ie le condempnasse en ce enquoyie lereprens, et dis que ie me fais iuge de ce que i’ay dit paroppinion. Si te respons que en verité tu as mal cueilli les floursde mon dicté, et fait chappel mal acoustré et mal sorti (sauue500ta grace). Car i’ay dit non mie par oppinion mais de certainescience, qu’il parla treslaidement et tresdeshonnestement enpluseurs pars, et tres mauuaise exortacion; et le iugementde ce est legier a faire, car il se preuue par lui mesmes. Si lepuis et moy et chascun qui entent françois condempner en505celle partie; mais pour ce que en toutes pars ne traicte miede celle deshonnesteté, dis ie que ie ne le condempne mie entoutes pars. Et tu repliquestropbien que ie vouldroie auoirtrouué, comme ie ay dit, qui me sceust souldre souffisemmenta quoy peuent estre bonnes tant de deshonnestetez; et touteffois510ne m’i fais tu nulle solucion, ainst’en passesoultre sansrespondre ad ce propos; etcommem’animez sans achoison,me dis telle villennie comme cy s’ensuit: “O presompcionoultrageuse! O tresfole oultrecuidance! O parole trop tostyssue et sans auis de bouche de femme qui condempne homme515de si hault entendement, de si feruent estude, qui a si grantlabeur et meure deliberacion, a fait si tresnoble liure, commeest cellui de la Rose qui passe ainsi tous aultres qui oncquesfurentou languaige, ouquel ilestescript son liure, duquelquant tu l’arasleuc. fois, se tu en entens lagrigneurpartie, tu520n’emploias oncques mieulx temps ne ton entendement!”Response.Ohomme, deceu par oppinionvolontaire, certesie te pourroie respondre et ne vueil opprobieusement, nonobstantque par laiz reproches meraualespar petite reputacionet sans raison. O entendement offusqué! O congnoiscence525peruertie, aveuglee par propre voulenté, qui iuges veninangoisseux estre restaurement de mort, doctrine peruerseestre saluable exemple, fiel amer miel doulcereux, laidureorrible estre beaulté solacieuse, dequiune simplefemmeletteauec la doctrine de saincteeglisepuet reprendre ton erreur!530Fuis et eschieues la doctrine peruerse qui te pourroit menera dampnement, de laquelle, quant dieu t’ara enluminé devraye congnoiscence, tu aras orreur en toy retournant arriere,remirant le pas ou tu aras passéen voye de periller.Tu dis pour moy reprouuer que verité engendre haine et535flatterie [entre] amis—ce dit Terence. Et pour ce tu tedoubtes queiele vuel [fol. 98 vo. a] le mordre, et meconseillesque je garde mes dens. Si saches certainement que tufaulz a cuidier (sauue ta reuerence), car pour ce que mençonge[s]deceuables y a et faulte de verité, je ne le voulsisse540mie seulement mordre, maiserrachierlestresgrans mençongesfallacieuses qui y sont. Tu respons a dame Eloquence et amoy, que maistre Jehan de Meun en son liure introduisiparçonnages, et fait chascun parler selon ce qui lui apertient etvrayement. Je te confesse bien que selon lejeuque on veult545iouer il conuient instrumens propres. Mais la voulenté dujueur les apreste,telzcommeil leslui fault. Toutefois, certainement(ne te desplaise) il failliabien introduire ses parçonnagesde commetre a aucuns autre chose que leur office;comme a son prestre que il appelle Genius qui tant commande550couchier auec les femmes et que on continue l’euure sansdelaissier; et puis si dit que on fuie femmes sur toute riens;et en dit plus de malou autantde villenie comme nul qui ysoit. Si ne sçay entendre qu’il appertiengne a son office ne amains aultres parçonages qui de celle matiere parlent. Tu dis555que ce fait le Jalouxcomme son office, et ie te dis queoncquesen tous parsonnages ne se puet taire devitupererles femmesqui (dieux mercy!) ne sont de ce en riens empirees, et de ceay ie assez parlé en mon autre epistre sur quoy tu ne m’asgaires respondu. Si ne m’enpassecy endroit gaires a chargier.560Puis que cellui liure de la Rose est tant necessaire etexpedient pour doctrine de bien viure tant proffitablement, jete pry que tu me dies a quel proffit du bien commun puet venirtant auoir assemblé de dissolucions que dit le parçonnage de[fol. 98 vo. b] la Vieille. Car se tudis, que c’est affin que on565s’engarde, je cuide qu’il ait la plus grant partie des gens quioncques n’orent que faire detellesdeableries comme ellerecorde, et ne sceuent que ce puet estre, dont ne puet venirtel mal au proffit du bien commun, dont la plus grant partie nes’en empesche. Et ie sçaroye voulentiers, se toy mesmes570quant tu les as leues, se tu as plus a memoire la bonté det’engarder et viure chastement, ou la dissolucion des paroles. Siest une merueilleuse interpretacion que vous faictes entrevous ses aliez que telle orrible mauuaistié soit tournee a sigrant bien. Et du Jaloux aussique tu dis qu’il parle comme575jaloux. Je te dis que grant neccessité estoit tel gastement deparoles mal gracieuses pour le bien et introduction du biencommun. Sit’en faipareille response comme de la Vieille.Ce que tu as dit en oultre de la cause (comme tu crois) qui faitparler le Jaloux tant de mal de femme, ne fait point a mon580propos; pour ce le passe oultre.Oultre tu dis a dame Eloquence et a moy en repliquantpar similitude, que se un relate ce que un aultre a dit commefait Saluste (qui recite la coniuracion de Catiline encontre lachose publique de Ronme) ou Aristote (qui reciteoppinions585des anciens philosophes contenans erreurs), s’ilz sont causede ce mesmes meffait, comme la Saincte Escripture recite lesabhominables pechiez de Sodomme et de Gomorre, enorte ellepour tant yceulz ensuiuir? Tu dis trop bien, ce te semble, etbien [fol. 99 a] a propos, mais ie te demande, se quant yceulx590ou autresenla Saincte Escripture recite[nt] telz choses, se ily a deuant ou apprés parsonnages ou autres propos qui conforte[nt]et afferme[nt] par moles paroleset attrayansque l’entrahisse, ou que l’en soit herité, et ainsi des autres maulx?Tu sces bien que nenil, car en quelque lieu que telz maulx ou595autres soient pareillement recitezenliures, c’est a la vituperacionde la chose en telle maniere de lecture, que elle sonnedesplaisamment a tous ceulz qui l’oyent. Et le prescheur,dont tu m’as escript qu’il ramentoit le pié dont on cloche enson sermon: ce as tu dit pour ce que ie dis que on ne le600deuoit ramenteuoir a nature pour plus droit aler. Commentle ramentoit il? Comment, dist il, mes enfans, jouez! galez!tenez vous aise—c’est la voie de paradis, fait[es]. Par dieu,sire, non fait, ains ramentoit ce pié de telle maniere que il faitgrant orreur aux oyans, et on puet en telle maniere dire “dieu605te doint bon iour” qu’il sonne mal et rancune.Et puis tu fais une maniere de complainte a Chasteté etdis: “Ha, dame! est ce le loyer que vous voulez rendre amaistre Jehan de Meun qui tant vous a prisee et toutes autresvertus, et blasme tous vices comme entendement le puet610conceuoir?” Voire, fais tu,commeentendement humain lepuet conceuoir. Et puis aprés si dis que ienem’ensobzrieia.Ha! que tu sçauoies bien que ie m’en riroie de ce bon mot.Car quant ie pense aux beaulx enseignemens de Chasteté etauxhonnestes paroles qui y sont, [fol. 99 a] vrayement ie ay615matiere de moy rire de ce que tu dis. Puis aprés tu dis que,qui bienlitce liure, il y trouueraenseignemenspour fuirtous vices et suiuir toutes vertus, et puis tu recites aucunsenseignemens que tu dis qui y sont; et vraiement ie te disqueaussiferas tu en la loy de Mahomet. Se tu lis l’Alcoran,620tu y trouueras de tresbons poins de nostre foy et de biendeuoz, et teplairontmoult; mais c’est tout honni—toutensemble ne vault rien. La consequence en est toute gastée;a la conclusion tient tout. Ne sces tu que au conseil mesmement,quoy que on ait dit par auant, on se tient a la conclusion625derreniere? Et se maistre Jehan de Meun (se ie l’ose dire) eustparlé parmi son liure de pluseurs choses a quoy nature humaineest encline et qui auiennent, et puis ramenéapropos etfait sa conclusion en meurs de bien viure, tu eusses plus grantcause de dire que il le fist a fin de bien;cartu sces se un dicteur630veult user d’ordre de rethorique, il fait ses premisses de ce queil veult traictier, et puis entre de propos en propos, et parle deplusseurs choses s’il lui plaist, puis reuient a sa conclusion dece pourquoy il a faicte sa narracion. Et vrayement en ce casne failli de riensl’aucteurou dit liure, car ignorance n’y a lieu.635Mais tu me diras que ce fist Lorris.Response.Je tienstout un mesme edifice, et souffist pour response ad cest chapistre,nonobstant y aies dit maintes choses a ton propos queie passe oultre; car tout vient a une fin, et l’espuluches tantcomme bon te semblera.640Tu as deuant dit qu’il ne blasme pas les femmes, ains endit bien: si m’en attens a la verité prouuee; et dis que SaintAmbroise blasma plus le sexe femenin qu’il ne fait, car il distque c’est un sexe usagiéadecepuoir. [fol. 99 vo. a] Je terespondray ad ce: tu sces bien que quant les docteurs ont645parlé, c’est a double entendement, et mesme Jhesucrist en sessermons. Si est bon assauoir que Saint Ambroise ne le distoncques pour les personnes des femmes. Car ie croy quele bon sire n’eust riens voulu blasmer forsvice. Car biensauoit qu’il estoit maintes sainctes femmes, mais il voult dire650que c’est un sexe dont homme usageement deçoit son ame,ainsi commeSalomonqui dist mieulz vault le meffait d’unhomme que le bienfait d’une femme. Nous sauons bien quec’est faulx a le prendre a la letre. Mais par lui mesmes pouonsprendre exemple. Mieulx eust valu pour lui le meffait d’un655homme. En tel cas peust auoir esté que aucun bien qu’il potveoiren la femme, dont il fu si fort amoreux qu’il en aoura

d’une maniere; les autres qui les lisent les entendent tout au

rebours. Et chascun cuide trop bien entendre; et sur ce ilz

oeuurent et aprestent fourniaulx, alembis, et croisiaulx,et

350entremeslent diuers metaulx et matiereset soufflent fort, et

pour un petit de sublimacion ou congiel qui leur appert

merueillable, ilz cuident ataindre a merueilles. Et puis quant

ilz ont fait et fait et gasté leur temps, ilz y sceuent autant

comme deuant, mais que cost et despence et la maniere de

355distiller et d’aucunes congellacionsde nulleutilité. Ainsi est

il de toy et de moy et de plusieurs. Tu l’entens et le prens

d’une maniere; et moy tout au rebours. Tu recites, ie replique;

etquantnous auons fait et fait, tout ne vault riens;

car la matiere est tres deshonneste, ainsi comme aucuns arquemistes

360qui cuidentfairede fiens. Or le taire en fust bon,

et mieulx me plairoit non estre arquemiste en ceste partie,

mais la deffense m’est conuenable puis que ie suis assaillie.

De ce que tu argues ensuiuant contre la plaidoierie

deuant Justice par dame Eloquence a la charge du deuant dit

365maistre, je l’enlairayconuenir, carbien t’en scara respondre

quant lui plaira.[121]

Tu relates ce que aultre fois ay dit, que ie ne me puis taire

et trop meruellier de ce que Raison dit que mesmes en la

guerre amoreuse, mieulx vault decepuoir que deceu estre;

370et que j’argue qu’il s’ensuiuront doncques tous deuxestre

bons—qui ne puet estre; et puis si iures ton serement que, se

me fusse de portee d’escripre cest argument, cefustmon

honneur; et que c’est proposicion d’enfans quant ilz arguent.

Touteuoies te promez ie bien, quoy qu’il t’en soit auis, ie ne

375la pensse mie a chanceller. Mais de ce que tu cuides confondre

mon argument de dire, Jhesucrist dist que mieulxfusta

Judas que il n’eustoncquesesté, que auoir trahy son maistre,

vraiement je te respons que bon fu que Jhesucrist morust, et

bon fu que [fol. 97 a] Judas naquist. Mais mieulx fust pour

380lui, s’il n’eust oncques esté né, pour cause de l’inconuenient

de sa desperance et la pugnicion de sa trahison. Et tu mesmes

n’as pas tenue la rigle en toutes tessolucions, dont tu me veulz

reprendre. Et merueilleusement interpretes ce qui est dit

clerement et a la letre. Il vault trop mieulz, beaul maistre,

deceuoir que estre deceu, qui dit que ce est a dire, que il te

385greueroit moins faire semblant de moy amer pour toy aisier

de mon corps, que se tu en perdoies ton estude, sens, temps,

ame et corps et los. C’est bien extremement parlé. Dont

semble il qu’il conuiengne deceuoir, ou perdre sens, temps,

390ame, etc. Sans faille la faueur que tu y as te fait bien loings

aler querre ceste extreme excusacion. Et toutefois ne met il

point ces deux extremitez ensemble. Si te dis encore et derechief

que en la loy de Jhesucrist et selonsadoctrine, plus est

deffendu deceuoir son prochain que estredeceu,c’est assauoir,

395deceuance frauduleuse. Car par maniere de parler puet estre

ditdeceuance tel chose qui n’est mie grant vice. Mais afin

que ie ne l’oublie, je diray ce dont ie suis contente: c’est que

tu dis que tu as oppinion que oncques maistre Jehan de Meun

n’escript ce en son liure, et que c’est chose adioustee. Bien

400appert que tuparles a voulenté(sauue ta grace), carc’est du

proprelangage et tout un mesmes mettre et stile, mais tu

vouldroies bien qu’il ne l’eust oncques dit. Tu puez bien

hardiement direque oncques de Raison, fille de dieu, n’yssy

tel mot.

405Ha! decepuance frauduleuse! mere de trahyson! qui est

ce qui t’ose mettre auant en nul cas? Et puis que nous y

sommes entrez, (pour dieu!) que ie m’y arreste un petit non

obstant la prolixité, car on ne puet bonnementen brief

comprendre moult de choses. Par ta foy consideres un petit, tu

410qui as leues les hystoires, quel vice a tenu et tient en ce monde

plus grant lieu a aidier a parfurnir les plus grans peruersitez,

tu trouueras deceuance. Regardes se deceuance nous donna

la mort premierement. Lis les hystoires troyennes. Tu

trouueras selon Ouide et aultres, commentdameDiscorde

415sema la graine de la guerre. Mais iamais n’eust tout cueilli, se

dame Deceuance n’yfustvenue, quant elle fist trahir et prendre

la fort cité de Troye; et tout est plein de ses fais qui trop

seroient longs a dire. Ha! dieux! comme tout noble courage

se doit bien garder d’auoir en soy si vilain vice qui passe tous

420aultres enmaniere d’effait. Quel difference mettras tu entre

trayson et deceuance? Je n’y en sçay point, mais que l’un

sonne pis que l’autre. Et se tu dis doncques s’en vault il

mieulz aidier sus un aultre, que un aultre s’en aidast sur soy,

je te dis derechief que non fait. Car selon la iustice de dieu,

425cellui est plus punis qui iniure aultrui, que cellui qui est

iniuriez. Et disons encore mesmement en cas d’amours, pour

ce que la raison maistre Jehan de Meun dit que mieulx vault

etc. Vrayement j’en diray mon oppinion et m’en tiengne

a fole qui vouldra tant. He! deceuance! je ayun seul[fol.

43097 vo. a] filz, (que dieu me vueille conseruer s’il lui plaist), mais

ie aimeroie mieulx qu’il fust parfaictement amoreux auec le sens

que i’espoire que dieux lui donra, comme ont hommes raisonnables,

d’une femme bien condicionee et sage, qui amast honneur

et lui, (en auenist ce que auenir lui en pourrait) que ie ne

435ferroie qu’a son pouoirfustdeceueur de toutes ou de pluseurs.

Car ie cuideroie que a pluseurs deceuoir, il peustplus tost

perdre sens, temps, ame, corps et los, que de bien amer une

seule. Et cuides tu que ie croye par ta foy que ce soit le plus

grant meschief, qui puist auenir a ioeunes hommes d’estre

440amoureux (mais que ce soit en bon lieu, ou il est honneur et

sens)? Car qui aimeroit une bergiere, si vouldroit ilbrebis

garder. Je ne le dis mie pour l’estat, maispour les condicions

pour monstrer que le cuer qui aime desire tousiours soy tourner

auxmeursde ce ou il a mise s’amour. Pour ce croy bien que

445ceulz qui aimer veulent doiuent moult eslire ou ilz mettront

leurpensee. Car lacuideie que soit le peril. Etainsicuides

tuqueie croye tous ceulz, qui ont esté ou sont bien amoreux,

que toute leur felicité soit de tendre a couchier auec leur dames.

Certes ce ne croys ie mie, car ie croy que pluseurs ont amé

450loiaument et parfaictement quioncquesn’y couchierent, ne

oncques deceurent ne furent deceuz, de qui estoit principale

entencion que leurs meurs en vaulsissent mieulx. Et pour

celle amour deuenoient vaillans et bien renommez et tant que

en leur viellesce ilz louoient dieu qu’ilz auoient esté amoreux.

455Ainsi ay ie ouy dire que le disoit mesmement le bon connestable

messire Bertran de Claquin,[122]messire Morise de Trisguidi [fol. 97

vo. b.][123]etmains aultrescheualereux. Si ne perdoient

ceulzsens, temps, ame,corpset loz. Je parle tant de ce loz,

pourceque tu m’as escript que ie l’espuluche bien. Or le t’ay

460espuluchié. Mais tu meferoies ycypluseurs responses, et

diras que maistre Jehan de Meun entendoit de ceulz qui en

sont oultreement foulz. Je te respons que de toutes choses

mesmementqui sont bonnes puet on mal user. Mais puis

qu’il vouloit descripre entierement amours, il ne la deust

465mettre si extreme a une seule fin, voire fin si deshonnestement

touchiee. Tu me diras que ie parle contredame Eloquence

qui parle de Fol Amoureux dont Meun parle, et ie te di que a

estrebienamoureux n’est point necessaires estre fol, ne que

on en perde sens, temps, etc. Tu me diras encore que ie conforte

470les joeunes a estre amoreux. Je te dy que ie nelopoint

qu’ilz le soient, car toute amour mondaine n’est que vanité.

Mais, se l’undesdeux conuenoit, c’est pis decepuoir qu’estre

bien amoreux; et pis en puet venir. Mais pour ce que maistre

Jehan de Meun qui pluseurs choses bien descript ne descript

475mie la proprieté de deceueur, j’en parleray un petit en rude

stile pour aguiser l’appetit de ceulz qui s’i delictent. La

condicion du deceueur est menteur periure, faulz semblant,

flateur, traittre,fallacieux, malicieux, agaitant, couuert, et

aultres maulz infinis; et la fin qui lui en demeure quant plus

480n’en puet, moqueur mesdisant, enuieux et souspeçonneux—

telzen sont lestitres. Mais pour ce que ie ay parlé de ceulz

qui aiment honnourablement, je [fol. 98 a] puis dire ainsi

comme tu dis de cellui, qui composa la plaidoirie dessusdicte,

qu’il ne senti oncques que fu fol amoreux. Aussi croy ie que

485maistre Jehan de Meun ne senti oncques que fu honnourable

amoureux.

Apres tu repliques ce que dame Eloquence et moy disons

par grant admiracion de la grant deshonnesteté qui est ou

chapitre de la Vieille, et disons qui y pourra notter fors toute

490laidure et vil enseignement, et assez plus en disons que tu ne

repliques, et pareillement ou chapistre de Jalousie. Et

puis tu me fais un grant fault sur ce que j’ay ditala fin du dit

mien epistre, et rameines ceste part mal a propos (ne te

desplaise), et dis que i’ay dit que ie ne condempne pas l’auteur

495ou aucteurs en toutes pars du dit liure. Comme, ce dis tu,

se ie vouloie dire, que ie le condempnasse en ce enquoyie le

reprens, et dis que ie me fais iuge de ce que i’ay dit par

oppinion. Si te respons que en verité tu as mal cueilli les flours

de mon dicté, et fait chappel mal acoustré et mal sorti (sauue

500ta grace). Car i’ay dit non mie par oppinion mais de certaine

science, qu’il parla treslaidement et tresdeshonnestement en

pluseurs pars, et tres mauuaise exortacion; et le iugement

de ce est legier a faire, car il se preuue par lui mesmes. Si le

puis et moy et chascun qui entent françois condempner en

505celle partie; mais pour ce que en toutes pars ne traicte mie

de celle deshonnesteté, dis ie que ie ne le condempne mie en

toutes pars. Et tu repliquestropbien que ie vouldroie auoir

trouué, comme ie ay dit, qui me sceust souldre souffisemment

a quoy peuent estre bonnes tant de deshonnestetez; et touteffois

510ne m’i fais tu nulle solucion, ainst’en passesoultre sans

respondre ad ce propos; etcommem’animez sans achoison,

me dis telle villennie comme cy s’ensuit: “O presompcion

oultrageuse! O tresfole oultrecuidance! O parole trop tost

yssue et sans auis de bouche de femme qui condempne homme

515de si hault entendement, de si feruent estude, qui a si grant

labeur et meure deliberacion, a fait si tresnoble liure, comme

est cellui de la Rose qui passe ainsi tous aultres qui oncques

furentou languaige, ouquel ilestescript son liure, duquel

quant tu l’arasleuc. fois, se tu en entens lagrigneurpartie, tu

520n’emploias oncques mieulx temps ne ton entendement!”

Response.Ohomme, deceu par oppinionvolontaire, certes

ie te pourroie respondre et ne vueil opprobieusement, nonobstant

que par laiz reproches meraualespar petite reputacion

et sans raison. O entendement offusqué! O congnoiscence

525peruertie, aveuglee par propre voulenté, qui iuges venin

angoisseux estre restaurement de mort, doctrine peruerse

estre saluable exemple, fiel amer miel doulcereux, laidure

orrible estre beaulté solacieuse, dequiune simplefemmelette

auec la doctrine de saincteeglisepuet reprendre ton erreur!

530Fuis et eschieues la doctrine peruerse qui te pourroit mener

a dampnement, de laquelle, quant dieu t’ara enluminé de

vraye congnoiscence, tu aras orreur en toy retournant arriere,

remirant le pas ou tu aras passéen voye de periller.

Tu dis pour moy reprouuer que verité engendre haine et

535flatterie [entre] amis—ce dit Terence. Et pour ce tu te

doubtes queiele vuel [fol. 98 vo. a] le mordre, et meconseilles

que je garde mes dens. Si saches certainement que tu

faulz a cuidier (sauue ta reuerence), car pour ce que mençonge[s]

deceuables y a et faulte de verité, je ne le voulsisse

540mie seulement mordre, maiserrachierlestresgrans mençonges

fallacieuses qui y sont. Tu respons a dame Eloquence et a

moy, que maistre Jehan de Meun en son liure introduisi

parçonnages, et fait chascun parler selon ce qui lui apertient et

vrayement. Je te confesse bien que selon lejeuque on veult

545iouer il conuient instrumens propres. Mais la voulenté du

jueur les apreste,telzcommeil leslui fault. Toutefois, certainement

(ne te desplaise) il failliabien introduire ses parçonnages

de commetre a aucuns autre chose que leur office;

comme a son prestre que il appelle Genius qui tant commande

550couchier auec les femmes et que on continue l’euure sans

delaissier; et puis si dit que on fuie femmes sur toute riens;

et en dit plus de malou autantde villenie comme nul qui y

soit. Si ne sçay entendre qu’il appertiengne a son office ne a

mains aultres parçonages qui de celle matiere parlent. Tu dis

555que ce fait le Jalouxcomme son office, et ie te dis queoncques

en tous parsonnages ne se puet taire devitupererles femmes

qui (dieux mercy!) ne sont de ce en riens empirees, et de ce

ay ie assez parlé en mon autre epistre sur quoy tu ne m’as

gaires respondu. Si ne m’enpassecy endroit gaires a chargier.

560Puis que cellui liure de la Rose est tant necessaire et

expedient pour doctrine de bien viure tant proffitablement, je

te pry que tu me dies a quel proffit du bien commun puet venir

tant auoir assemblé de dissolucions que dit le parçonnage de

[fol. 98 vo. b] la Vieille. Car se tudis, que c’est affin que on

565s’engarde, je cuide qu’il ait la plus grant partie des gens qui

oncques n’orent que faire detellesdeableries comme elle

recorde, et ne sceuent que ce puet estre, dont ne puet venir

tel mal au proffit du bien commun, dont la plus grant partie ne

s’en empesche. Et ie sçaroye voulentiers, se toy mesmes

570quant tu les as leues, se tu as plus a memoire la bonté det’en

garder et viure chastement, ou la dissolucion des paroles. Si

est une merueilleuse interpretacion que vous faictes entre

vous ses aliez que telle orrible mauuaistié soit tournee a si

grant bien. Et du Jaloux aussique tu dis qu’il parle comme

575jaloux. Je te dis que grant neccessité estoit tel gastement de

paroles mal gracieuses pour le bien et introduction du bien

commun. Sit’en faipareille response comme de la Vieille.

Ce que tu as dit en oultre de la cause (comme tu crois) qui fait

parler le Jaloux tant de mal de femme, ne fait point a mon

580propos; pour ce le passe oultre.

Oultre tu dis a dame Eloquence et a moy en repliquant

par similitude, que se un relate ce que un aultre a dit comme

fait Saluste (qui recite la coniuracion de Catiline encontre la

chose publique de Ronme) ou Aristote (qui reciteoppinions

585des anciens philosophes contenans erreurs), s’ilz sont cause

de ce mesmes meffait, comme la Saincte Escripture recite les

abhominables pechiez de Sodomme et de Gomorre, enorte elle

pour tant yceulz ensuiuir? Tu dis trop bien, ce te semble, et

bien [fol. 99 a] a propos, mais ie te demande, se quant yceulx

590ou autresenla Saincte Escripture recite[nt] telz choses, se il

y a deuant ou apprés parsonnages ou autres propos qui conforte[nt]

et afferme[nt] par moles paroleset attrayansque l’en

trahisse, ou que l’en soit herité, et ainsi des autres maulx?

Tu sces bien que nenil, car en quelque lieu que telz maulx ou

595autres soient pareillement recitezenliures, c’est a la vituperacion

de la chose en telle maniere de lecture, que elle sonne

desplaisamment a tous ceulz qui l’oyent. Et le prescheur,

dont tu m’as escript qu’il ramentoit le pié dont on cloche en

son sermon: ce as tu dit pour ce que ie dis que on ne le

600deuoit ramenteuoir a nature pour plus droit aler. Comment

le ramentoit il? Comment, dist il, mes enfans, jouez! galez!

tenez vous aise—c’est la voie de paradis, fait[es]. Par dieu,

sire, non fait, ains ramentoit ce pié de telle maniere que il fait

grant orreur aux oyans, et on puet en telle maniere dire “dieu

605te doint bon iour” qu’il sonne mal et rancune.

Et puis tu fais une maniere de complainte a Chasteté et

dis: “Ha, dame! est ce le loyer que vous voulez rendre a

maistre Jehan de Meun qui tant vous a prisee et toutes autres

vertus, et blasme tous vices comme entendement le puet

610conceuoir?” Voire, fais tu,commeentendement humain le

puet conceuoir. Et puis aprés si dis que ienem’ensobzrieia.

Ha! que tu sçauoies bien que ie m’en riroie de ce bon mot.

Car quant ie pense aux beaulx enseignemens de Chasteté et

auxhonnestes paroles qui y sont, [fol. 99 a] vrayement ie ay

615matiere de moy rire de ce que tu dis. Puis aprés tu dis que,

qui bienlitce liure, il y trouueraenseignemenspour fuir

tous vices et suiuir toutes vertus, et puis tu recites aucuns

enseignemens que tu dis qui y sont; et vraiement ie te dis

queaussiferas tu en la loy de Mahomet. Se tu lis l’Alcoran,

620tu y trouueras de tresbons poins de nostre foy et de bien

deuoz, et teplairontmoult; mais c’est tout honni—tout

ensemble ne vault rien. La consequence en est toute gastée;

a la conclusion tient tout. Ne sces tu que au conseil mesmement,

quoy que on ait dit par auant, on se tient a la conclusion

625derreniere? Et se maistre Jehan de Meun (se ie l’ose dire) eust

parlé parmi son liure de pluseurs choses a quoy nature humaine

est encline et qui auiennent, et puis ramenéapropos et

fait sa conclusion en meurs de bien viure, tu eusses plus grant

cause de dire que il le fist a fin de bien;cartu sces se un dicteur

630veult user d’ordre de rethorique, il fait ses premisses de ce que

il veult traictier, et puis entre de propos en propos, et parle de

plusseurs choses s’il lui plaist, puis reuient a sa conclusion de

ce pourquoy il a faicte sa narracion. Et vrayement en ce cas

ne failli de riensl’aucteurou dit liure, car ignorance n’y a lieu.

635Mais tu me diras que ce fist Lorris.Response.Je tiens

tout un mesme edifice, et souffist pour response ad cest chapistre,

nonobstant y aies dit maintes choses a ton propos que

ie passe oultre; car tout vient a une fin, et l’espuluches tant

comme bon te semblera.

640Tu as deuant dit qu’il ne blasme pas les femmes, ains en

dit bien: si m’en attens a la verité prouuee; et dis que Saint

Ambroise blasma plus le sexe femenin qu’il ne fait, car il dist

que c’est un sexe usagiéadecepuoir. [fol. 99 vo. a] Je te

respondray ad ce: tu sces bien que quant les docteurs ont

645parlé, c’est a double entendement, et mesme Jhesucrist en ses

sermons. Si est bon assauoir que Saint Ambroise ne le dist

oncques pour les personnes des femmes. Car ie croy que

le bon sire n’eust riens voulu blasmer forsvice. Car bien

sauoit qu’il estoit maintes sainctes femmes, mais il voult dire

650que c’est un sexe dont homme usageement deçoit son ame,

ainsi commeSalomonqui dist mieulz vault le meffait d’un

homme que le bienfait d’une femme. Nous sauons bien que

c’est faulx a le prendre a la letre. Mais par lui mesmes pouons

prendre exemple. Mieulx eust valu pour lui le meffait d’un

655homme. En tel cas peust auoir esté que aucun bien qu’il pot

veoiren la femme, dont il fu si fort amoreux qu’il en aoura


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